‹ Gilbert et GilberteChapitre 7 sur 8 · MÊME M .V I SO · texte numérisé non relu

MÊME M .V I SO

LBIPEICi.

J. P. M ELi n E.

L'un des agents sortit pour exécuter l'ordre du juge d'instruction, tandis que Gilbert et Gilberte se regardaient avec slupeur et effroi. Ils avaient dit la vérité, si incroyable qu'elle fut, sur l'origine de leurs ricbesses; ils avaient compté sur la clémence du magistrat pour pardonner à un moment d'emportement, et ils se voyaient sur le point d'être conduits en prison. Gilbert s'écria :

— Mais, M. le juge, nous sommes innocents! nous vous avons explique comment la Korrigan.. .

— Assez! reprit le magistrat en interrompant

GILBERT LT CILBEUTE. î>. 1

Gilbert avec dédain ; vous et votre complice vous simulez fort habilement, il est vrai, la folie...

— La folie !

— Mais je vous en préviens, cette ruse, vulgaii'ement employée par un grand nombre de criminels, est éventée. Ne voulant pas expliquer la coupable origine de votre fortune , vous feignez d'être atteints d'aliénation mentale , en parlant de vos prétendus rapports surnaturels avec une fée... et autres absurdités révoltantes; je vous le répète , cette ruse est percée à jour; l'instruction éclaircira le mystère dont vous vous entourez, et découvrira par quels moyens ces énormes valeurs se trouvent en votre possession. Vous les devez sans aucun doute au vol... et peut-être au meurtre!

— Nous des voleurs !

— Nous... des assassins ! s'écrièrent à la fois les deux époux pétrifiés d'épouvante et comprenant alors tout le danger de leur position.

Ils ne pouvaient expli(iucr la possession de leurs richesses que d'une façon incroyable, inadmissible et qui justifiait pleinement les préventions du magistrat à leur égard et les terribles soupçons qu'il faisait planer sur eux. Aussi, dans leur candide ignorance des choses de la justice, conïorul'ànlV accusation, \cjiigemetUci\'dcondamnatioiij Gilbert cl Gilbcrlc,sc sentant incapables

de prouver leur innocence, se voyaient déjà frappés de la peine ignominieuse infligée à celui qui vole, peut-être même frappés du supplice infligé à celui qui tue, puisqu'on les accusait de devoir leur fortune au vol, peut-être même au meurtre! Se jetant alors dans les bras l'un de l'autre, ils s'écrièrent en pleurant :

— On va nous mettre aux galères !

— On va nous envoyer à la guillotine !

M. Guêpier revenait en ce moment, accompagné du commissaire de police, porteur de plusieurs grandes enveloppes cachetées, contenant les différentes valeurs en titres et en billets de banque trouvées dans la caisse de Tintendant ; enveloppes qu'il remit au magistrat, tandis que l'agent de police, chargé d'aller chercher une voiture, revenait en disant à l'homme de justice :

— Monsieur, le fiacre est en bas.

— Suivez-moi, dit le magistrat aux deux époux. N'essayez pas de résister, car je serais forcé de \ous faire mettre les menottes.

Les malheureux ne songeaient pas à résister ; ils n'espéraient plus même attendrir leur juge; ils comprenaient enfin que leurs relations surnaturelles avec la Korrigan, dont ils avaient fini par ne plus s'étonner, devaient paraître aux yeux de tous une fable absurde, inventée par

des coupables aux abois. Non, ils ne pensaient qu'à une chose, horrible pour eux dans leur commun malheur : à leur séparation possible.

Gilberte, pâle, le visage baigné de pleurs, tombant brisée aux pieds du magistrat, tendit vers lui ses mains suppliantes, et lui dit d'une voix entrecoupée de sanglots :

— M. le juge... nous vous avons dit la vérité... vous ne nous croyez pas... vous ne pouvez pas nous croire... nous le savons bien... vous ferez de nous ce que vous voudrez ; mais par pitié... oh î par pitié, ne nous séparez pas !

— Depuis notre mariage, nous ne nous sommes jamais quittés, ajouta Gilbert non moins éploréquesa femme. Nous sé[)arer... mon Dieu, ce serait nous faire mourir tout de suite!

— Vous irez, vous, dans la prison des hommes, répondit le magistrat en haussant les épauies, et votre femme ira dans la prison des femmes : c'est la règle. Allons... marchons.

Et se tournant vers le commissaire ;

— Monsieur, faites mettre ici les scellés partout, dressez un inventaire, dont iM. l'intendant sera responsable... Et vous, accusés, suivezmoi !

— M. le juge! s'écria Gilbert en sanglotant, je vous le jure devant Dieu! nous n'avons fait de tort à personne ! nous sommes innocents!...

— Korrigan..., murmura Gilberte dans le délire du désespoir, bonne petite fée... nous vous avons, par bonté de cœur, renvoyée près de vos sœurs... Si vous nous entendez des autres mondes où vous êtes... ayez pitié de nous! sauveznous, Korrigan !

— Korrigan ! ayez pitié de nous !

La Korrigan ne répondit pas : elle avait pour jamais abandonné les deux jeunes gens... Mais en invoquant la fée dans ce moment suprême, Gilberte sentit se réveiller en elle sa foi à la perpétuité de la vie ; foi qu'elle devait , ainsi que Gilbert, à la Korrigan. Aussitôt les traits de la jeune femme se Iransfigurèrent, ses pleurs se tarirent, ses yeux brillèrent, son front rayonna, et, enlaçant son mari dans ses bras, elle s'écria, frappée d'une idée subite :

— Mais nous sommes fous de nous désoler... Viens, ajouta-t-eile en lui montrant une des fenêtres du salon, située au premier étage, et alors ouverte; viens... allons-nous-en de cet affreux monde-ci !

— Oh! nous sommes sauvés! reprit Gilbert, partageant la foi et l'espoir de sa femme. Oui , mourons ensemble! Allons revivre ailleurs!

Et les deux époux, dédaigneux de la mort, imbus de la mâle et ingénieuse croyance de nos pères dans la résurrection des corps et des âmes,

perpétuellement renaissants dans les mondes inconnus où les méchants deviennent meilleurs et les bons meilleurs encore , de sorte que, dans ses migrations incessantes, l'impérissable humanité s'élève ainsi de sphère en sphère jusqu'à une perfection infinie comme celle de Dieu, les deux époux allaient s'élancer par la fenêtre, afin de quitter ce monde-ci, lorsqu'ils furent saisis par les agents de police, qui les séparèrent ; puis, suivant les pas des magistrats, ces hommes, tenant chacun par une main Gilbert et Gilberte, les entraînèrent hors du salon.

Les deux jeunes gens radieux, car ils conservaient l'espérance de mourir bienlôt, le front serein, le sourire aux lèvres, traversèrent d'un pas tranquille et ferme leurs somptueux appartements.

— Chéri, disait Gilberte à son mari, lorsque ce soir minuit sonnera dans ta prison, va-t'en de ton côté, je m'en irai du mien, et un moment après nous nous retrouverons ensemble, et ensemble nous partirons pour ce merveilleux voyage à travers des mondes nouveaux, curieux et charmants, où nous irons revivre.

— C'est dit, chérie, répondait joyeusement Gilbert. A minuit sonnant, nous déménagerons tous deux gaiement de cet affreux monde-ci, où grandeurs, gloire et richesse ne nous laissent

au cœur que satiété, amertume ou dégoûts!

— Ainsi, à minuit, mon Gilbert!

— A minuit, ma Giiberte (1)!

— Les avez-vous entendus, monsieur? reprit à demi-voix le commissaire de police s'adressant au magistrat pendant que l'on faisait monter Gilbert et Giiberte dans le fiacre qui leur était destiné. Ils parlent de se tuer! il paraît que décidément il y a du sang dans leur affaire. Ils espèrent échapper, par le suicide, au supplice qu'ils méritent sans doute.

— Leur espoir sera trompé, répondit le magistrat. Les ordres seront donnés en conséquence : ils seront mis en cellule , et on leur enlèvera tout moyen d'attenter à leur vie 5 la justice aura son cours, et l'instruction dévoilera sans doute quelque sanglant mystère. Les renseignements pris sur eux, leur folie feinte, leurs projets de suicide , ne prouvent que trop que

(1) Quelle que soil notre opinion sur la queslion si controversée du suicide, acte innocent de nos jours au point de vue légal, puisque Ton ne lait plus de procès au cadavre, nous n'entendons point faire ici l'apologie du suicide ,- nous supposons simplement nos héros pénétrés de la foi qui, pendant des siècles, fut celle des Gaulois, nos pères, croyance dont le caractère primordial était un souverain mépris de la vie. — « Les Gaulois ne connaissent pas le mal de la mort; ils « sont persuadés que Ton no meurt pas, » dit César dans ses Commentaires sur la guerre des Gaules. ( De Bell. Gall.,XVlII,r^)

c'est par un crime qu'ils se sont rendus maîtres de l'énorme fortune qu'ils dissipaient follement.

Gilbert et Gilberte, conduits par les agents de police, avaient descendu les degrés du vaste perron de l'hôtel, au milieu de leurs nombreux domestiques, consternés de l'arrestation de leurs maîtres, qu'ils adoraient. Les femmes de Gilberte sanglotaient, ainsi que Germain, le premier maître d'hôtel; d'autres serviteurs témoignaient de leurs regrets par de sourdes menaces contre les agents de police, et cinq ou six grands diables d'Anglais, tailles en hercules, et chargés du j)ansage des chevaux sous les ordres du piqueur Thompson, proposaient en mauvais français à leurs camarades d'aller prendre des fourches h l'écurie et de délivrer leurs maîtres par la force. Mais le nombre des sergents de ville imposa aux gens de l'hôtel, et empêcha toute manifestation hostile. Les deux époux s'aperçurent avec bonheur du touchant intérêt qu'ils inspiraient à leurs serviteurs, et la jeune femme, au moment où le fiacre allait se mettre en marche, avançant hors de la portière sa figure souriante et charmante, dit aux gens groupés sur le perron :

— Adieu, mes amis ! Nous vous avons rendus aussi heureux que nous l'avons pu. Nous en sommes récompensés en voyant votre chagrin

de nous quitter... Adieu... souvenez-vous de mon mari, Gilbert le lithographe, qui avait si bon cœur...

— Et surtout, rassurez-vous, mes amis, et ne nous plaignez pas, ajouta Gilbert en avançnnt sa tcte auprès de celle de sa femme. Nous allons, Minette et moi, partir ce soir pour un charmant voyage... Adieu, mes amis... Souvenez-vous de ma femme, Gilberte la fleuriste, qui avait si bon cœur !

— Eu route! dit l'un des hommes de police , d'une grosse voix enrouée, au cocher de fiacre où se trouvaient les deux époux, en compagnie d'un autre agent placé sur le devant de la voiture. En route! ils sont emballés... Tu charges pour le dépôt de la Conciergerie, mon vieux!

Le fiacre se mit en marche, tandis que les domestiques, rassemblés sur le perron de l'hôtel et presque tous pleurant, disaient d'une voix attendrie :

— Adieu, madame la fleuriste ! adieu, M. le lithographe!... Ah! jamais, jamais nous ne retrouverons de si bons maîtres !

Auguste Meunier et sa femme (ces deux envieux enrichis par Gilbert et Gilberte) occupaient, dans le haut de la rue Saint-Lazare, une petite maison de l'aspect le plus sombre. Cette demeure, adossée à un grand mur noirâtre, s'élevait au fond d'une cour où l'on entrait par une porte cochère flanquée de deux pavillons surbaissés. L'un avait autrefois servi de logement à un concierge, l'autre d'écurie; mais Meunier ne possédait ni chevaux ni concierge. Nos deux envieux étaient devenus d'une avarice sordide, poussés par Tàpreet insatiable désir d'aug-

menter leur fortune déjà considérable, dans l'espoir de la voir un jour peut-être atteindre le chiffre de celle de leurs anciens amis.

Auguste et Juliette, afin d'assouvir leur dévorante soif de l'or, enduraient stoïquement les plus dures privations. Juliette suffisait aux soins du ménage, allant acheter tous les deux ou trois jours un pain, quelque peu de charcuterie, et remplir d'eau une cruche à la borne-fontaine voisine ; rapetassant ses vieilles bardes et celles de son mari, tenant ses écritures, et introduisant ses clients, annoncés par le bruit d'une sonnette communiquant de la porte cochère au rez-de-chaussée de la maison, seulement élevée d'un étage.

La clientèle de Meunier était assez nombreuse. En apparence, il faisait, comme on dit, l'escompte, mais en réalité il se livrait à une usure effrénée, afin d'augmenter sans cesse SCS capitaux. Mis en rapport par ses anciennes relations avec un grand nom!)re de marchands, connaissant parfaitement la place de Paris scion rcx[)ression consacrée, il ne prétait qu'à bon escient son argent et à un intérêt exorbitant, spéculant particulièrement sur les terribles exigences (les fins de mois, l'angoisse mensuelle des petits commerçants.

Ce n'était pas tout : Meunier, de connivence

avec d'autres entremetteurs placés dans un certain monde, prêtait de l'argent à des fils de famille, non pas à la légère, mais avec une circonspection extrême, et jamais sans desgaranties de solvabilité tellement certaines, qu'il n'avait point encore bu de bouillon, ainsi qu'il disait dans son pittoresque langage. Il se tenait d'ailleurs très-habilement en garde à l'endroit des conséquences judiciaires que pouvaient avoir ses spéculîitions sévèrement qualifiées dans le code pénal, et grâce aux combinaisons familières à ses pareils, il savait parfaitement se sauvegarder de toutes poursuites pour délit d'usure.

Les deux avares se trouvaient en possession de leur maison, qu'ils occupaient seuls, ensuite d'une expropriation amenée par le non-payement d'un prêt hypothécaire fait par eux. Ils avaient d'abord hésité à rester j)0ssesseurs d'un immeuble d'un prix assez considérable au point de vue de leur avarice; mais cetle petite maison isolée, située au fond d'une cour, entourée de hautes murailles, et dans laquelle l'on ne pouvait pénétrer que par une porte cochère, toujours soigneusement fermée et nmnie d'un guichet, à travers lequel Juliette, d'un œil soupçonneux, examinait les ilients avant de les introduire j cette petite maison avait paru aux 5. i

deux époux réunir assez d'avantages pour qu'ils se décidassent à la conserver. Lerez-de-cliaussée suffisait et au delà au logement des deux époux ; ils laissaient le premier étage inhabité. L'escalier qui y conduisait avait été muré pour plus de sûreté.

Rien ne peut donner une idée de la tristesse de cette demeure solitaire, dominée de tous côtés par les murs des maisons voisines, sorte de sépulcre où le soleil ne jetait ses rayons qu'en été; mais, en hiver (et cette saison était venue), la noire humidité du brouillard ou le blanc linceul de la neige couvrait incessamment les pavés de la cour.

Il faisait nuit depuis peu de temps. Meunier et sa femme, retires dans la chambre où ils couchaient, achevaient de dîner à la clarté d'une maigre chandelle. Malgré l'excessive rigueur du froid, l'on ne voyait pas une étincelle de feu dans la cheminée de celte vaste pièce, sombre et délabrée. La tenture de papier, décolorée par la vétusté, décollée çà et là par riinmidité, pendait en lambeaux à certains endroits. Un lit de fer, sans rideaux, garni d'une paillasse, d'un mince matelas, de draps sales et de l'une de ces grossières couvertures grises que Ton voit dans les casernes et les prisons, occupait le fond de la chambre. A coté de celte couche sordide, une

table de nuit boiteuse servait de dépôt à la panoplie de Meunier, composée d'une paire de pistolets à deux coups, chargés et amorcés, d'un long poignard et d'un fléau ou casse-tête. L'opportunité de cet arsenal s'expliquait par la présence d'une énorme caisse de sûreté, recouverte et doublée de fer, le meuble le plus apparent de cette chambre. Des nippes d'homme et de femme, qu'un chiffonnier eût hésité à ramasser, étaient appendues dans un coin à des portemanteaux, et au-dessous, sur le plancher, s'étalaient plusieurs paires de vieilles chaussures, racornies, éculées, crottées. Les fenêtres sans rideaux, comme le lit, et extérieurement défendues par d'épais barreaux de fer, étaient intérieurement garnies de volets renforcés de lames de tôle et percés de deux étroites meurtrières, à travers lesquelles Meunier pouvait faire feu en cas de tentative d'effraction. Le carrelage du sol, jadis rouge, mais alors d'une couleur terreuse, craquelé en vingt endroits, suintait l'humidité glaciale de cette demeure ; humidité si intense , que la flamme jaunâtre de la chandelle placée sur la table à manger vacillait au milieu d'une sorte de brumeuse auréole. Sur cette table graisseuse on voyait une bouteille à demi remplie d'eau, deux assiettes fêlées, la moitié d'un pain de six livres, durci comme du biscuit de mer;

puis, formant milieu, un plat de faïence ébréché, contenant des bribes de cbarcuterie rance, dont Toxbalaison rendait plus nauséabonde encore l'odeur aigre et fétide répandue dans l'appartement.

Les deux avares, placés en face l'un de l'autre, recoquillés sur eux-mêmes, tremblaient de froid, quoique Meunier eût endossé par-dessus ses vêlements un vieux cairick jaunâtre, dont le collet relevé dépassait de beaucoup ses oreilles, cacbées par un bonnet de soie noire, et que Juliette, en guise de capucbon, eût mis sur sa tête un vieux châle de tartan crasseux et déteint. Tous deux avaient le nez érarlate et les mains violettes. L'incurie de leur personne répugnait doublement, car ils étaient jeunes, et la figure de madame Meunier ne manquait pas de régularité ; mais l'ardente cupidité qui dévorait cette femme et son mari, les dures privations qu'ils s'imposaient, donnaient à leurs traits soucieux et amaiî:];ris une expression de sécheresse et de dureté repoussante. Les deux avares continuaient ainsi un entretien commencé :

— Nous, riches comme eux de dix millions! disait Juliette avec un accent d'incrédulité; c'est impossible l

— C'est trcs-possible au contraire , chère bonne. Comptons un peu, et tu vas voir. Nous

possédons, n'est-ce pas, à rheure qu'il est, deux millions? Je ne parle [)as même des intérêts que nous leur avons fait suer depuis que j'escompte des valeurs. Donc, mettons deux millions, chiffre rond .

— Très-bien !

— Tu sais comme moi qu'une somme, grâce à ses intérêts capitalisés à cinq pour cent, est doublée en dix ans.

— Ensuite?

— Donc nos deux millions étant placés à cinq pour cent et capitalisés, nous posséderons dans dix ans quatre millions au lieu de deux. Mais, comme je prête en moyenne à quinze, à dixhuit pour cent, en tablant au pkis bas la capitalisation de ces intérêts à quinze pour cent, c'est donc cinq millions que nous posséderons dans dix ans ; lesquels cinq millions, capitalisés pendant dix autres années (en ne portant même le taux de leur intérêt qu'à cinq pour cent), nous constitueront une fortune de dix millions.

— C'est pourtant vrai! Ainsi j'ai vingt-cinq ans, tu en as vingt-six, et avant Tàge de quarante-cinq à cinquante ans, nous serons riches de dix millions?

— Oui, ma bonne, et pour peu cpic nous vivions jusqu'à soixante ou soixante et dix ans, ce qui n'aurait rien d'étonnant, vu la vie sobre et

rangée que nous menons, juge un peu à quel chiffre énorme peut monter notre fortune.

— Auguste, en songeant à cela, j'ai une espèce d'cblouisscment!... Dix millions!... quinze raillions peut-être!...

— Ah ! dame! voilà ce que c'est que Tordre et l'économie !

Ce disant, 3Ieunier, ne se trouvant sans doute qu'à demi rassasié , souffla dans ses doigts bleuâtres, engourdis par le froid, prit sur la table un couteau rouillé, afin de couper un morceau de pain vers lequel il allongea la main ; mais Juliette, sortant soudain de dessous son châle son bras osseux, étendit sur le pain ses maigres doigts aux ongles cerclés de noir, et dit à son mari d'une voix impérieuse et brève :

— Assez mangé I nos six livres doivent durer jusqu'à après-demain.

— C'est vrai, répondit ^leunicr en hochant la tête et ramassant machinalement quelques miettes éparses autour de lui ; quelle femme d'ordre tu es!

Puis, tâchant de rire afin d'oublier sa faim, il reprit :

— Tu veilles sur le pain comme le dragon des Hespérides sur son trésor ! Cela me rappelle ce dîner au Café de Paris (jour fortuné où nous avons hérité notre premier nn'llion), cela me rappelle, dis-je, ce dîner au Café de Paris, où

tu veillais avec une si sévère sollicitude sur notre bouteille, afin que je n'en busse pas plus de la moitié... Hé! hé! hé! t'en souviens-tu?... C'est là que nous avons rencontré pour la première fois ce fameux Gilbert, qui, Dieu merci, en ce moment...

— Couchons-nous et éteignons notre chandelle qui brûle pour rien, reprit Juliette en se levant et interrompant son mari ; nous aurons plus chaud dans notre lit, et on cause aussi bien sans y voir clair qu'à la lumière.

— Ah! chère bonne, je ne saurais trop te le répéter, t'en glorifier, tu es la femme d'ordre par excellence; tu as raison, couchons-nous et causons dans l'obscurité.

Meunier, après avoir inspecté les fermetures de la chambre, s'être assuré que ses pistolets étaient armés, commença de se déshabiller, tandis que sa digne compagne plaçait soigneusement dans un des tiroirs de la commode, servant de garde-manger, les bribes de la charcuterie rance et le restant de pain, afin de soustraire ces comestibles à la voracité des rats dont celte vieille maison était infestée; puis à peine Auguste futil au lit, que Juliette souflla prestement la chandelle en disant :

— Oh! moi, je me déshabille parfaitement bien sans y voir clair.

— Tu as raison, pas de gaspillage! reprit Auguste.

Et l'entretien des deux époux continua ainsi dans les ténèbres :

— A propos de ce fameux Gilbert et de sa non moins fameuse Gilberte, leur procès, dont parlent tous les journaux, ne finit donc pas'? On tarde bien à les juger, nos cliers amis, reprit Juliette avec un accent haineux. Te souviens-tu de ce souper qu'ils nous ont donné pour pendre la crémaillère de leur magnifique hôtel ?

— Si je m'en souviens? certes! et je m'en souviens avec délices, puisque sans l'atroce humiliation que ce luxe insolent nous a causée, nous ne serions pas, j'en suis certain, dans cette voie de prodigieux enrichissement où nous sommes aujourd'hui! Car enfin, avoue-le, chère bonne, avant notre héritage, quand nous avions mille écus d'appointements, nous vivions comme de véritables prodigues en comparaison de notre vie actuelle; mais l'envie de devenir un jour peut-être aussi riches que ce fameux Gilbert qui nous écrasait de sa magnificence, nous a providentiellement donné le goût de l'ordre et de l'économie !

— Oh! mes i)ressentimenlsnemetromj>aient pas, va, Auguste, lorscpie, après ce premier souper où ils nous avaient invités pour nous vexer,

je t'ai dit, la rngc dans le cœur : » Patience, patience! ils se donnent des airs de grands seigneurs, mais tôt ou tnrd il ne leur restera que les yeux pour pleurer! Rira bien qui rira le dernier ! >»

— C'est vrai, tu m'as dit cela, et en effet nous rions les derniers !

— Et nous rirons bien davantage quand ils seront envoyés aux galères comme des voleurs qu'ils sont, puisque ces millions dont ils étaient si fiers, ils les ont volés... Mais pourquoi donc tarde-t-on aulant à les juger?

— Mon huissier, qui lit les journaux de tribunaux, m'a dit que l'instruction se poursuivait toujours, mais que l'on n'avait pas encore trouvé assez de charges contre eux pour les mettre en jugement.

— Il faut que la justice soit fièrement bonasse alors î reprit aigrement Juliette. Comment, ces malheureux-là, an moment de leur arrestation, ont manifesté l'intention de se suicider la nuit suivante, et cela ne suffirait pas à })rouver combien ils sont coupables?

— Heureusement, ils ont été veillés de si près, chacun dans sa prison, qu'ils n'ont pu accomplir leur dessein.

— Il n'en est pas moins vrai que leur projet de suicide montre qu'ils ont quelque crime à se

reprocher. Aussi j'en reviens In : comment la justice est-elle assez bonasse pour ne pas trouver de preuves contre eux?

— Elle en trouvera sans doute, chère bonne; espérons-le. Oh! je donnerais quelque chose pour assister à leur jugement, à leur ignominie ! à eux qui se sont plu à nous humilier par leur luxe de grands seigneurs! luxe au milieu duquel ils affectaient un sans-géne aussi insolent que s'ils avaient été habitues à cette existence princicre, tandis que nous autres, dans les premiers temps de notre fortune inattendue, nous en étions quasiment honteux !

— Je suis comme toi, Auguste : Je donnerais quelque chose pour jouir de leur honte, pour les voir sous mes pieds !

— Les impudents!... Quand on pense que, lorsque nous nous sommes brouillés avec eux, parce que, chaque fois que nous allions les voir, leur opulence nous souffletait, ils ont eu le front de nous dire : « Tenez, ne cherchez pas de prétextes; parlez franchement : avouez que vous enviez notre richesse , qu'elle est pour vous un crève-cœur, et que telle est la cause de votre rupture avec nous ! » lia , ha , ha ! elle est belle maintenant ta richesse, fameux Gilbert!

— Ha, ha, ha! reprit Juliette avec un rire sardoniquc et méchant, elles sont fraîches, les

jolies toilctlesquctu fais dans ta prison, fameuse Gilberte! toi qui étais toujours mise comme une duchesse !

— Ha, ha, ha! vous avez, à l'heure qu'il est, des premiers et des seconds maîtres d'hôtel qui vous servent des chauds-froids de canetons , n'est-ce pas?

— Et dans le préau de votre prison , vous vous promenez sans doute en voiture à quatre chevaux , conduits par votre premier cocher anglais! lia, ha, ha !

Pendant quelques secondes, le rire strident et aigu des deux envieux, triomphants de haine, troubla seul le silence des ténèbres. Soudain à ces rires cruels se joignit le bruit de la sonnette, qui, de la porte cochère, communiquait aurezde-chaussée. Dix heures à ce moment tintaient à une horloge lointaine.

— Qui peut venir maintenant? dit Juliette. Jamais nous ne recevons personne le soir.

— Eh bien, celui qui se trouve à notre perte y restera ! Du diable si je me lève pour aller lui ouvrir! Sonne, mon gaillard, sonne!

— Sonne... sonne ! En vérité je t'admire avec ton sang-froid! répondit aigrement Juliette. Et si l'on casse la sonnette?... Ah, mon Dieu! on va la casser ! ajouta-t-elle avec crainte. Entendstu cet infernal carillon?... On va tout briser!...

Un instant ! moi, je ne veux pas d'un pareil dégât... Je vais mettre fin à cela.

~ Quelle femme d'ordre! dit Auguste en sentant sa femme s'élancer hors de son lit. Mais tu vas t'enrhumer en traversant la cour : il neige. Laisse-moi aller à ta place.

— Mon Dieu, mon Dieu ! on va tout casser! Encore des réparations ! Comme si ce n'était pas assez de celles de la toiture, à peine finies d'avant-hicr ! s'écria Juliette avec angoisse en marchant dans l'obscurité pieds nus et cherchant à tâtons des allun)eltes pour allumer sa chandelle, tandis que le carillon redoublant d'activité devenait de plus en plus menaçant pour l'existence de la sonnette.

— Mais je te répèle que tu vas t'enrhumer, chère bonne ! Je vais me lever.

— Ah, je les tiens! s'écria Juliette.

Mais en vain elle frotta sur la table l'extrémité phosphorescente des allumettes : les cinq premières ne prirent pas IVu.

— Cinq allumclU's de perdues! murmurait l'avaricicuse avec dépit. 11 fait si humide ici ! mais du feu serait bien autrement coûteux que la perte de quelques alliimcltes... Enfin ! ajoutât-elle en voy;int réiincclle jaillir cette fois.

Elle alluma la chandelle; puis. s'accroui)issant à terre , elle ramassa soigneusement les cinq

allumeltes, qu'elle posa sur la table en disant à son mari :

— Tu les effileras parle bout; elles le serviront de cure-dents ; toi qui en demandes toujours, tu pourras cette fois t'en régaler !

— Quelle femme d'ordre ! et qu'elle est prévenante ! s'écria Meunier.

Aussi, dans l'élan de son admiration, fit-il de nouveau un mouvement pour sortir du lit en disant :

— Non, chère bonne, je ne veux pas que tu sortes : tu peux avoir froid, tomber malade...

— Et si tu tombes malade, toi, répondit Juliette en passant à la hâte un jupon sale et chaussant de savates ses pieds nus ; oui, si tu es malade, qui est-ce qui fera l'escompte?

Puis jetant un cri d'effroi en entendant le carillon redoubler de violence :

— Ah! de ce coup-ci, la sonnette ne résistera pas!...

Ces craintes furent trompées, mais la sonnerie continua, violente, précipitée. Juliette, s'enveloppant alors à la hâte d'un manteau rapiécé, souleva d'une main virile les crochets de fer qui assujettissaient la porte au dedans, tandis que Meunier lui criait :

— El surtout n'ouvre pas ; vois et parle seulement à travers le judas... Mais quoi! tu sors

sans lumière... lu risques de te heurter à l'échclleque ces maudits couvreurs ont laissée dans la cour!

— J'y prendrai garde... Je n'ai pas besoin de lumière : le vent ferait couler la chandelle ou réteindrait, et il faudrait encore perdre des allumettes pour la rallumer, reprit Juliette. Sois tranquille : je connais les êtres.

— A la bonne heure ! mais défie-toi de cette diable d'échelle ! cria Meunier à Juliette qui sortit précipitamment. Ah! quelle femme! quelle femme! répéta-t-il en se fourrant sous sa couverture afin d'échapper à la bise glaciale et pénétrante qui sifflait à travers la porte laissée ouverte par sa compagne. Sortir sans lumière, de crainte de voir couler sa chandelle, et utiliser des allumettes ratées , en faisant avec elles des cure-dents !... Ah ! je l'avoue humblement, auprès de Juliette je ne suis qu'un (lisï>ipateur.

Puis prêtant l'oreille :

— Dieu merci, notre sonnette est sauvée!... cet infernal carillon a cessé... Mais qui peut venir ainsi sonner à cette heure?

Ilientôt madame Meunier rentra eu toute hâte. Elle était hideuse à voir : d'épais flocons de iKMge couvraient le vieux tartan dont elle avait à demi enveloppé sa tête, et cpii laissait apercevoir quelques mèches de cheveux tombant

sur son visage l)leui par le froid. Les traits empreints d'une détestable joie , celte raégère, on rentrant dans la chambre, s'écria d'une voix haletante :

— Auguste!... Auguste!... c'est le fameux Gilbert!...

— Que dis-tu ? s'écria Meunier en se dressant sur son séant, Gilbert?

— Je l'ai vu par le judas , à la lueur de la lanterne do la rue... il a l'air d'un mendiant! il est en guenilles! il crève de faim!... Quel bonheur !

— Mais il s'est donc échappé de prison ? Il faut le faire arrêter !... Que vient-il faire ici?

— u Madame Meunier, ouvrez-moi, par pitié! Je m'adresse à vous au nom de notre ancienne amitié ! Je meurs de faim , de fatigue et de froid ! » m'a-t-il dit.

•t Moi, je lui ai répondu :

«( — Attendez là... je vais aller parler à mon mari. Hein, Auguste, est-il assez aplati, assez écrasé, ce fameux Gilbert! Il faut le recevoir pour le mettre sous nos pieds ! Allons-nous nous venger !

— Le laisser entrer? y penses-tu ! Il vient peut-être pour nous voler? reprit Meunier en jetant un coup d'œil sur ses pistolets chargés. Il se sera pour sûr évadé de prison.

— Raison de plus. Faisons-le entrer chez nous, et pendant que, ne se défiant de rien, il causera avec toi, moi, j'irai clicrclier la garde.

— Tiens, c'est une bonne idée!

— Mais auparavant, nous aurons eu le bonheur de le mettre sous nos pieds, cet insolent qui nous a tant humiliés!

— C'est dommage que ça ne soit pas plus beau ici... pour le vexer davantage.

— Et ça donc? reprit Juliette en indiquant du geste la caisse de fer renfermant leur trésor; est-ce que ça ne vaut pas les plus beaux meubles?... 01) ! il faudra ouvrir notre caisse devant lui pour que le cœur lui en saigne!

— Attends... je nie lève aussi, reprit Auguste en endossant à la hâte quelques vêtements. Gilbert , malgré son air de mendiant, peut avoir fait cacher aux environs quelques bandits, qui, une fois la porte ouverte, entreraient de force avec lui , afin de nous voler et de nous assassiner. Je vais prendre mes pistolets sous mon carrick.

— C'est inutile, va ! Il a l'air abattu, abîmé de chagrin et de misère... il pleurait en me disant : «< C'est au nom de notre ancienne amitié que je viens à vous ! »

— Il n'importe! pas d'imprudence! soyons sur nos gardes !

— Et surtout, dès qu'il sera entre, ayons l'air d'oublier notre brouillerie passée pour le mettre en confiance...

— Oui, car sans cela, il ne nous raconterait pas ses chagrins.

— Et quand il nous aura tout dit , nous l'écraserons sous notre mépris. Et puis, vois-tu ! s'il s'est échappé de prison , il nous l'avouera, ne se défiant pas de nous, et alors nous le ferons arrêter... J'aurai l'air de sortir pour quelque chose, et je courrai au poste voisin chercher la garde.

— C'est ça, accueillons-le d'abord en ami, afin qu'il nous fasse ses confidences.

— Notre chandelle s'usera pendant cet entretien, mais nous pouvons, vu les circonstances, nous permettre ce luxe-là , et nous donner la comédie du fameux Gilbert devenu mendiant ! Seulement , quel dommage que sa coquine de femme manque h la fête !

— Que veux-tu, chère bonne ! il faut se contenter de ce que le ciel nous envoie. Allons, viens ! reprit Meunier, qui, pendant cette conversation, s'était, ainsi que Juliette, complètement vêtu. Nous poserons la chandelle par terre, derrière la porte de la maison : sa lueur sufîira pour guider jusqu'ici le fameux Gilbert.

Ce disant, les deux avares sortirent de la

chambre, Juliette portant le luminaire, qu'elle abritait avec sa main , et Auguste tenant sous son carrick ses deux pistolets armés. Au dehors, la nuit était profonde, la bise glaciale; la neige, tombant h gros flocons , formait une couche épaisse et cachait les pavés do la petite cour. Juliette laissa son flambeau près du seuil de la maison et suivit son mari. Celui-ci, s'approchant (lu judas pratiqué dans l'épnisse porte coclière, vit, à la lueur de la lanterne voisine , Gilbert abrité dans le renfoncement de la voussure de la ])orte. Meunier, prenant alors un ton apitoyé, dit à travers le guichet :

— Comment, c'est vous, mon pauvre Gilbert?

— Meunier, par pitié! ouvrez-moi ! répondit d'une voix navrée ce mallieureux de qui les dents claquaient de froid. Vous êtes ma dernière espérance!

— Je vais vous ouvrir, mon bon ami ; mais cette maison est isolée, nous craignons les rôdeurs de nui(; ne voyez-vous personne dans la rue?

— Non, répondit Gilbert en grelottant sous ses haillons; vous pouvez vous assurer par vousmême qu'il n'y a personne dans la rue.

Meunier suivit ce conseil, et, la main sur la délentc de l'un (]c^ pistolets qu'il tenait cachés

sous son carrick, il entrc-bâilla suffisamment la porte, jeta au dehors un regard rapide ; après quoi, s'effaçant, il dit à Gilbert :

— Venez vite, mon pauvre ami, et prenez garde 4 l'échelle qui est là-bas près de la maison.

Gilbert entra, et le lourd battant de la porte cochère se referma pesamment.

Gilbert, suivant les pas de ses amis, arriva dans leur chambre, dont l'aspect sordide ne le frappa pas tout d'abord.

L'époux de Gilberte semblait arrivé au dernier terme de la douleur et de la misère. Coiffé d'une vieille casquette couverte de neige, vêtu d'une blouse presque en lambeaux, d'un pantalon souille de boue tombant à peine à sa cheville, et laissant voir ses pieds demi-nus, violacés de froid, à demi enveloppés de chiffons débordant des chaussures éculces rattachées avec des ficelles ; le visage livide, la barbe longue et drue; ses cheveux collés aux tempes par l'humidité de la neige fondue , et les traits empreints d'un sinistre désespoir , ce niidhcureux eût apitoyé les cœurs les plus durs. Aussi les deux envieux échangèrent-ils un sourire de haine triomphante, en se montrant du regard cet homme qui, par son luxe princier, avait autrefois si cruellement excité leur envie.

Meunier, déposant avec précaution ses pistolets chargés sur sa table de nuit auprès de laquelle il se tint assis , car il se sentait peu rassuré par l'aspect effrayant de Gilbert, lui dit, au moment où celui-ci tombait anéanti sur une chaise :

— Eh bien ! mon pauvre ami , vous avez donc décidément quitté votre magnifique hôtel?

— Et cette jolie madame Gilberte , ajouta Juliette , comment se porte-t-elle ? J'espère qu'elle est toujours charmante, élégante et pimpante !

Les deux envieux , malgré leur résolution de cacher d'abord leurs méchants ressentiments, les trahissaient involonlaiiemcnt; mais, de leurs paroles, une seule jiarvint au cœur de Gilbert ; ce fut le nom de sa femme. A ce nom, il poussa un cri déchirant, cacha sa figure entre ses mains et fondit en larmes.

Il se fit un silence de quelques instants.

Auguste et Juliette eurent ainsi le temps de réfléchir à la façon imprudente dont ils venaient d'ouvrir l'entretien, et de recoimaîlre que, dès leurs premiers mots , ils avaient failli dévoiler la secrète pensée de leur vilaine âme, ris((uant ainsi de refouler les confidences de leur hôte au lieu de les attirer pnr une (cinte compassion. Meunier, adressant donc un signe d'intelligence

à sa femme, prit la main de Gilbert et lui dit d'une voix qu'il tenta de rendre affectueuse :

— Courage, mon pauvre ami, courage! Nous avons eu nos torts, vous avez eu les vôtres ; mais aujourd'hui tout est oublié, parole d'honneur!

— Certainement ! reprit Juliette ; nous ne nous souvenons maintenant que des premiers jours de notre amitié.

— Voyons, cher ami, contez-nous vos peines.

— Ne nous cachez rien. Oh ! il faut nous dire tout, absolument tout... après quoi Auguste et moi nous aviserons aux moyens de vous être utiles , si nous le pouvons , mon bon M. Gilbert.

Rien de plus prompt à l'attendrissement et h la confiance qu'une âme désolée. Aussi l'infortuné , relevant son visage baigné de larmes, répondit avec effusion :

— Ah! mes amis, je ne m'étais pas trompé en comptant sur votre ancienne amitié pour nous...

Puis s'interrompant avec un sanglot :

— Mon Dieu, mon Dieu! je dis toujours nous, comme si ma petite Gilberte était là, près de moi, comme autrefois !... Mais non, non! elle n'y est plus ! murmura-t-il d'une voix déchirante, elle n'y est plus!

— Et où est-elle donc? demandèrent à ]a fois les deux envieux; qu'est-elle donc devenue?

— Hélas ! je n'en sais rien!

Et les sanglots de Gilbert le suffoquaient.

— J'ignore où elle est à présent... Paris est si grand!... Où la chercher? où la trouver?... Un moment j'avais espéré que , ayant la même pensée que moi, elle serait aussi venue h vous; mais je m'étais trompé : vous ne l'avez pas vue?

— Hélas! non! répondit Juliette. Pauvre mr.dame Gilbert!... à son âge et si gentille, seule ainsi dansée grand Paris, éloignée de vous qui ne la quittiez jamais! Que |)ent-il lui être arrivé?... Rien que de penser à cela, on se forge toutes sortes d'idées noires et funèbres!... c'est effrayant!

— Oh! oui, c'est effrayant ! reprit Gilbert en frissonnant.

Et il s'écria d'un air presque égaré :

— Ne me parlez pas de cela ; je ne veux pas qu'on me parle de cela!... c'est trop affreux!

Puis, se rei)renanl, il ajouta d'un ton suppliant :

— Si, si, parlons de cela, mes amis! parlons de ma femme!... Pardon, ayez pitié de moi... je suis comme un fou... Ah! misère de moi !

El il porla ses poings crispés à ses tempes.

— Misère de moi ! c'est trop souffrir ! Auguste et Juliette savouraient cette douleur

désespérée , buvaient ces larmes amères ; mais leur soif de vengeance s'en irritait encore.

— CaIniez-vous,mon bon Gilbert, reprit Meunier. Voyons, contez-nous vos peines... Nous savons, il est vrai, la plus grande de toutes probablement, votre séparation d'avec votre femme... mais ce n'est pas tout. Que vous est il donc arrivé depuis ccKe fêle à laquelle nous avons assisté dans votre magnifique bôtel?

— Vous savez , M. Gilbert , cette superbe fête?... Votre cbère petite femme portait ce soir-là une éblouissante parure de rubis et de diamants... et une robe de.. .Mais, pardon, ajouta Juliette, nous étions convenus de ne pas parler de votre aimable compagne, aiin de ne pas augmenter vos cliagrins. C'est qu'aussi elle était, lors de cette fétc-là, si cbarmante, si rayonnante , voire jolie Gilberte... que le souvenir m'en est toujours resté !...

Le mallieureux. chaque fois qu'on lui parlait de sa femme, tressaillait aussi douloureusement qu'un homme blessé de qui l'on titillerait la plaie vive avec un fer brûlant. Cependant, surmontant cette douleur atroce et rassemblant ses forces épuisées, il répondit d'une voix oppressée :

— Vous ignorez, je le vois, que Gilberte et moi nous avons été arrêtés.

— Ah! mon Dieu! arrêtés!... Et pourquoi cela?

— L'on nous a demandé l'origine de notre fortune : nous avons répondu la vérité. Elle était, je l'avoue, si invraisemblable, que l'on ne nous a pas crus. L'on ne pouvait pas nous croire. Conduits en prison, chacun dans une cellule séparée, nous étions convenus, ma femme et moi, de nous tuer ce soir-là au premier coup de minuit.

— Vous tuer!... mais c'est horrible!... Et pourquoi vous tuer?

— Pour aller... ailleurs.

— Que voulez-vous dire , mon cher ami? Expliquez-vous.

— C'est inutile : vous ne me comprendriez pas... Notre projet, dont malheureusement nous ne nous étions pas cachés, n'a pu être exécuté. En arrivant dans ma cellule , l'on m'a mis la camisole de force. Minuit a sonné... l'heure était passée... on traitait, dans sa cellule, ma femme de la même fjiçon que moi. Le rendez-vous que nous nous étions donné pour nous en aller ensemble de cet odieux monde-ci étant manqué, nous n'avons pu convenir d'un autre départ, puisque, à dater de ce jour, jusqu'à celui où

nous avons été remis en liberté , nous avons toujours été renfermés, Gilberte à Saint-Lazare, moi à la Force. Aucune communication verbale ou écrite n'était possible entre nous, et l'on nous interrogeait séparément, afin que nous ne pussions pas concerter nos réponses...

— Ainsi vous avez été relâchés de prison?

— Oui, mes amis, après plusieurs mois passés au milieu des bandits. On nous avait accusés de devoir notre fortune au vol, peut-être même au meurtre ; mais, après de nombreux interrogatoires et les recherches les plus minutieuses sur notre compte, on a été forcé de reconnaître que nous n'avions ni volé ni tué, et nous avons été remis en liberté.

— Mais vos biens?

— Tout est encore provisoirement resté sous le séquestre; on n'a pu trouver, il est vrai, aucun fait à notre charge, mais la justice demeure persuadée que nos biens aj)parlionnent à d'autres qu'à nous, et elle les garde, afin de pouvoir les lendre un jour à ceux qu'elle suppose en être les maîtres légitimes.

— Du moins, reprit Meunier, la justice vous a laissé une fortune suffisante pour vivre, vous et votre femme?

— Non , Ton ne nous a rien laissé , absolu-

GILBERT ET GILBERTE. 5. i

ment rien ! répondit Gilbert avec accablement. Voilà pourquoi , malgré notre rupture , mes amis, et après beaucoup d'hésitations, je me suis résolu à venir à vous.

— Comment, M. Gilbert, dit Juliette avec un feint accent d'amitié blessée, vous avez hésité à venir à nous?

— Oh! c'est mal, ajouta Meunier, c'est trèsmal !

— Je l'avoue, j'ai eu tort de douter de votre amitié, car, après tout, et peut-être encore mon reproche n'était-il pas fondé, si, autrefois, vous avez envié notre magnificence , hélas ! aujourd'hui ce sentiment doit faire place à la compassion. Mais j'y songe, ajouta Gilbert en commençant à remarquer le misérable aspect de cette demeure et en jetant autour de lui un regard surpris ; peut-être, mon Dieu ! avez-vous aussi été frappés dans votre fortune?

— Oh ! rassurez-vous ! se hâtèrent de répondre à la fois les deux époux. Vous n'avez pas k nous plaindre ! au contraire!

— Tant mieux, mes amis!... J'avais craint... que...

— Que nous fussions ruinés, parce que nous sommes pauvrement logés?... Non, non, rappclcz-vous ce que nous vous disions autrefois, Juliette et moi : « Nous n'avons aucun goût pour

le luxe; nous sommes des gens d'ordre, nous autres! »

— Deux mots, mes amis, pour vous expliquer le service que je viens vous demander.

— Parlez, mon cher ami.

— L'instruction n'ayant pu trouver la moindre charge contre nous, on a été obligé de nous remettre en liberté. Ma première question est de demander au geôlier de la Force dans quelle prison se trouvait ma femme. Il me répond qu'elle était sans doute à Saint-Lazare. Je cours à Saint-Lazare, et là j'apprends que Gilberle a, dans la matinée, quitté cette maison, en compagnie d'une vieille femme, libérée comme elle, et qui se chargeait, me dit-on, de la conduire à l'endroit où j'étais détenu. Je reviens en hâte à la Force : ma femme n'y a pas paru. Cependant, je l'y attends assez longtemps; puis, lassé de l'attendre, je m'imagine qu'elle me cherche dans les autres prisons, où je me rends en hâte, espérant l'y rencontrer aux environs de l'une ou de l'autre! Vain espoir! Enfin, de guerre lasse , à la tombée de la nuit, je reviens à la Force : hélas ! deux heures auparavant Gilberte s'y est présentée, mais, instruite de mon départ, elle a fondu en larmes en s'éloignant. Jugez, mes amis, de mon désespoir!

— Ah! nous en jugeons... nous le compre-

nons, nous l'apprécions : il devait être atroce ! atroce !

— Que faire? que résoudre? Où et comment retrouver ma femme au milieu de l'immensité de Paris?

— Que d'horribles angoisses vous avez dû éprouver! hein?

— Vous deviez élrc cent fois plus malheureux qu'en prison, n'est-ce pas?

— Oh! oui, j'ai cruellement souffert, allez, mes amis ! Du matin au soir, j'arpentais Paris, ne pouvant plus compter désormais que sur le hasard pour retrouver Gilberte. La nuit venue, brisé de fatigue, jo me retirais dans quelque méchant garni, où je ne pouvais pas même dormir, tant j'étais bourrelé. Tantôt je me disais : «c Ma femme, désespérée de ne pas me revoir, s'est peut-être décidée à sortir de ce monde-ci pour aller m'attendre ailleurs. »

— Si je vous comprends bien, vous craigniez qu'elle se fût suicidée?

— Oui, et j'étais sur le point de me débarrasser aussi de la vie. Mais bientôt je me disais : M Et si au contraire Gilberte , espérant me rejoindre, est restée en ce monde-ci, et que moi j'en sorte?... »

— Naturellement , ce n'était guère le moyen de vous rencontrer, mon pauvre ami!

— Je me résignais donc à vivre; mais de quelle vie! Lors de mon arrestation, je n'avais pas d'argent sur moi. Le seul objet de quelque valeur qui fût en ma possession était une paire de petits boutons de chemise en or et en rubis : je les vendis quarante francs. Je tirai encore une modique somme de la vente de mes habits, déjà fort usés par mon séjour en prison ; j'achetai les vêtements que vous voyez sur moi, et qui maintenant tombent en lambeaux. Dieu sait si je ménageais mes ressources ! Je couchais, moyennant quatre sous, dans d'horribles garnis, pêlemêle avec des vagabonds et des voleurs ; je mangeais pour deux sous de pain et je buvais l'eau des fontaines.

— Ah ! mon cher Gilbert, ce n'était plus le temps des chauds-froids de canetons, servis dans des plats de vermeil par votre premier maître d'hôtel... hein?

— Ce n'était plus le temps de votre superbe chambre à coucher, tendue de damas ponceau, avec son grand lit de bois doré, et ses trois fenêtres donnant sur votre beau jardin ! ajouta Juliette non moins méchamment que son mari.

Ces méchancetés, Gilbert ne les remarqua pas. Abîmé dans son désespoir, il vit dans révocation du souvenir de sa magnificence une comparaison assez naturelle entre le présent et le passé,

arrachée sans doute à ses amis par un touchant intérêt pour sa position du moment. Aussi reprit-il :

— Oui, ma chute a été cruelle! Jamais je n'avais connu cette misère affreuse où vous me voyez réduit ! jamais je n'avais souffert du froid et de la faim ! jamais je n'avais traîné dans la boue des ruisseaux mes pieds meurtris et presque sans chaussure! Mon travail, par bonheur, m'avait toujours mis à l'abri d'une pareille détresse. Mais , hélas ! mes angoisses , mes souffrances sont doublées par cette pensée que sans doute ma femme les partage ! Mon Dieu ! elle aussi, elle a faim et grelotte sous ses haillons ! elle aussi, elle me cherche, elle use ses pieds sur les pavés sans pouvoir me retrouver! Misère de moi! misère de moi !

Et de nouveau les sanglots de Gilbert éclatèrent.

— Eh! mais, j'y pense, mon pauvre ami, reprit Meunier, vous avez peut être faim?

— Quel fâcheux contre-temps! se hâta d'ajouter Juliette; il ne nous reste pas une bouchée de pain à la maison, et il est si tard que toutes les boutiques sont fermées...

— Depuis hier soir... je n'ai bu que de l'eau, reprit Gilbert. En entrant chez vous, j'avais dos liraillemcnls d'cslomac douloureux... ils se sont

un peu calmés; l'émotion que m'a causée notre entrevue , la certitude où je suis maintenant d'être secouru par vous, mes amis, m'ont fait un peu oublier ma faim !

A ces mots, qui montraient l'espoir que Gilbert mettait en eux , les envieux échangèrent un regard d'ironie féroce, et Meunier reprit :

— Comment ne vous étes-vous pas adressé, dans votre malheur, à tous ces gens du grand monde qui assistaient à vos fêtes? Car vous receviez chez vous des ducs, des princes, des marquis t

— Des princesses, des marquises, des duchesses ! ajouta Juliette afin de rendre plus cruelle à leur hôte cette énumération aristocratique si dérisoire en ce moment. Est-ce que vous croyez que tout ce beau monde, qui jadis emplissait votre hôtel , vous aurait chassé comme un mendiant, mon pauvre M. Gilbert?

— Et puis, enfin, reprit Meunier, parmi tant de personnes que vous avez généreusement obligées de votre bourse, ne pouviez-vous pas recouvrer quelque chose?

— J'avais pensé d'abord à notre intendant, comblé par nous de libéralités; mais, en allant m'informer de lui à Thôtel d'Orbeval , j'appris par les gardiens du séquestre que M. Guêpier

avait quitté Paris. II me restait quelque espérance en madame de Saint-Marceau...

— Cette grande cantatrice qui chantait à vos admirables concerts, où l'on faisait de si bonne musique? dit Juliette. Mon Dieu, ctait-ce donc beau! On se serait cru h l'Opéra... Eh bien, madame de Saint-Marceau , que vous a-t-elle répondu?

— Nous lui avions prêté environ deux cent mille francs, afin de la mettre à même de se séparer de son mari, qui lui rendait la vie insupportable. Je me suis lendu chez cette dame, et là, malheureusement, j'ai appris que, le jour même où nous venions de lui rendre le service dont je vous parle, elle avait eu, avec M. de Saint-Marceau, une dernière entrevue si pénible, que, après une effroyable crise nerveuse, cette pauvre femme était tombée dangereusement malade. Les médecins, un moment, désespérèrentde la sauver. Cependant, elle ne mourut pas, mais resta très-souffrante et dut quitter Paris pour passer l'hiver en Italie et renoncer au théâtre, sinon pour toujours, du moins pour très-longtemps. Elle comptait nous rembourser sa dette sur ses appointements. La somme est donc perdue pour moi. Lorsque je me rendis chez madame de Saint-Marceau , je possédais encore une vingtaine de francs, grâce auxquels

je pouvais retarder d'humiliantes démarches dont la seule pensée me révoltait. Il y a cinq jours, après avoir, comme d'habitude, erré dans Paris à la recherche de Gilberte, j'ai été passer la nuit dans un mauvais garni de la rue de la Bibliothèque, et, pour la première fois, depuis plusieurs nuits, j'ai dormi profondément. Mon camarade de lit, profitant de mon sommeil, m'a volé le peu d'argent qui me restait, f.e jour venu, je me suis réveillé sans un sou.

— Alors, avant de me décider à mendier, continua Gilbert, je me suis rendu chez le marchand qui me faisait autrefois travailler...

— Sansreproche, mon cher ami, interrompit Meunier, il me semble qu'à votre place cette pensée me serait venue plus tôt, afin de ménager du moins vos petites ressources, au lieu de vous amuser à flâner, ainsi désœuvré, sur le pavé de Paris.

— M'amuser à flâner désœuvré ! répéta Gilbert avec amertume. Hélas ! il le fallait bien. Sans cela, comment espérer de retrouver ma

femme ? Mon Dieu î vous oubliez donc que je ne songeais pas à autre chose ? Et puis, d'ailleurs, bourrelé comme je l'étais, est-ce quej'avais lci télé et l'esprit assez calmes pour me mettre tranquillement au travail ?

— C'est juste. Pardon, je ne pensais pas à cela.

— Hélas! cette incapacité de travail ne m'a été que trop tôt démontrée. M. Maurice, mon ancien patron , m'accueillit d'abord très-mal : la police était allée chez lui aux renseignements sur mon compte ; les journaux avaient retenti du bruit de mon arrestation, et quoiqu'il me vît en liberté, il conservait encore des doutes sur ma probité. Cependant, vaincu par mes prières, il consentit à me donner du travail chez lui, puisque j'étais sans asile. Je m'installe, une gravure sous mes yeux, ma pierre devant moi, mes crayons à mes côtés. Mais quelle torture ! Pendant que je suis assis là, me disais-jc, peutêtre le hasard m'aurait fait rencontrer Gilberte! Oh! celte idée, voyez-vous, m'obsédait sans relâche. Assis devant ma table, j'avais l'esprit à la recherche de ma femme. Je pleurais; les larmes, obscurcissant ma vue, me permettaient à peine de distinguer mon modèle. Mon crayon vacillait dans ma main ; je tremblais comme si j'avais eu la fièvre; mes jambes tressaillaient

d'impatience. Être cloué là, immobile! Quand je ne pouvais espérer de retrouver ma femme qu'en errant dans les rues !

— Le fait est, mon pauvre ami, que ce devait être pour vous un fier supplice!

— Pourtant le travail seul pouvait vous donner du pain, et peut-être le moyen de vous remettre à la recherche de votre femme, ajouta Juliette. Vous avez raison, M. Gilbert, c'était une cruelle torture !

— Oui, c'était affreux, mes amis ! Je ne pouvais rien faire ; le temps se passait, j'attendais avec frayeur le retour de mon patron... Enfin il entre ; mon sang ne fait qu'un tour.

« — Eh bien, me dit-il en s'approchant, où en sommes-nous?

« Et jetant les yeux sur ma pierre, il y voit le commencement d'une esquisse dont aurait eu honte un débutant.

« — Comment ! s'ccria-t-il courroucé , je pousse la pitié jusqu'à vous donner du travail , et voilà comment vous reconnaissez mes bontés! Vous me gâtez une pierre qu'il me faudra repolir !

« Alors je lui explique, en pleurant, pourquoi le travail me devenait impossible.

«c — Je vous plains, me répondit-il, mais à cela je ne peux rien. Voilà vingt sous. Revenez 5. 5

quand vous aurez l'esprit assez tranquille pour travailler. Je tâcherai de vous employer...

«I Les vingt sous m'ont aide à vivre pendant quatre jours. Afin de ménager cette dernière ressource, je n'ai couché dans un garni qu'une nuit sur deux ; les autres, malgré le froid, je les ai passées errant dans les rues, à chaque pas trébuchant de fatigue, de sommeil et de douleur, car, faute de bas et de bonnes chaussures, h force de marcher, mes pieds sont meurtris, saignants. Je les ai entortillés comme j'ai pu avec des chiffons que j'ai ramassés. Hier soir, il me restait un sou : j'ai acheté un morceau de pain ; j'ai passé la nuit sous la petite arche du pont Notre-Dame. Ce matin, à mon réveil, car j'avais fini par sommeiller engourdi par le froid, j'ai regardé la rivière... Sans mon incertitude sur le sort de ma pauvre Gilbcrte, je ne serais pas resté une minute de plus dans cet horrible monde-ci ! Ah ! si ma femme eût été avec moi, il y a longtemps que nous serions partis! Enfin, je ne désespérais pas de la retrouver. Mes pieds endoloris pouvaient à peine me porter : je les ai frottés avec de la neige. Cela m'a un peu soulagé. Je me suis alors décidé, malgré ma répugnance, à aller tendre la main à l'un de ces gens du grand monde que nous recevions chez nous. Le prince de Marsan m'avait, dans le

temps, paru bon homme. Je vais frapper à la porte de son hôtel ; je demande à lui parler, à lui-même. Le concierge, voyant mes guenilles, me chasse de la cour avec mépris. Une pareille réception devait m'attendre partout ailleurs. Accablé de désespoir, je me couchai sur l'un des bancs de pierre placés de chaque côté de la porte de l'hôtel de Marsan, et replié sur moimême, je restai là dans une sorte d'agonie, entendant parfois les passants dire de moi ;

« — Voilà un ivrogne qui cuve son vin.

« Après quelques heures d'anéantissement, je ne sais comment ma pensée s'est arrêtée sur vous, mes amis. « La cause de notre brouille a été légère, me suis-je dit ; au fond, leur cœur est bon ; ils sont autrefois venus à nous, quand ils nous croyaient pauvres; et aujourd'hui, j'en suis sûr, ils auront pitié de moi. » Lorsque j'ai pris cette résolution, il faisait nuit : je me suis traîné jusqu'à la demeure que vous occupiez lorsque nous nous fréquentions si souvent; là, j'ai su votre adresse, et je suis venu... Telle est, mes amis, ma triste histoire. Quant à ce que j'attends de vous, le voici : quelques vêtements, des chaussures, un morceau de pain, le matin, avant que je me mette en course pour chercher Gilberte ; le soir, à mon retour, quelque chose à manger ; puis, pour la nuit, un matelas dans

un coin de votre maison... C'est peu pour vous... ce sera tout pour moi. Grâce à vous, je pourrai sans doute retrouver ma fomrac, et alors, mes amis, elle et moi. nous ne vous serons pas longtemps à charge... Nous irons vivre ailleurs, car nous avons assez de ce monde-ci ! ^

Les deux envieux avaient écouté le récit de Gilbert avec une joie haineuse.

Juliette reprit, espérant porter un dernier coup à ce malheureux :

— Ainsi vous voilà réduit à l'aumône, vous autrefois si riche?... Avec quelle rage vous devez regretter votre immense fortune !

— Nous y avions volontairement renoncé avant que l'on vînt nous arrêter, répondit Gilbert en secouant mélancoliquement la tête. Nous voulions seulement nousassurer deux mille cinq cents livres de rente et reprendre notre vie d'autrefois.

— Renoncer volontairement à vos millions! s'écrièrent à la fois les deux avares ; c'est impossible !

— Vous cherchez à vous consoler en disant cela !

— Vous vous mentez à vous-même !

— Ah! mes amis, cette résolution ne vous surprendrait pas si vous saviez les soucis, les dégoûts, la satiété qui, chez ma femme et chez

moi, avaient succédé au premier enivrement de notre fortune! Je la regrette, non pour nous, mais pour les pauvres gens qu'elle aurait secourus : nous voulions l'abandonner à la ville de Paris ; elle se serait chargée d'employer utilement nos richesses. Ah! ce que je regrette amèrement, ce que ma pauvre Gilberte, si elle est encore en ce monde-ci, regrette comme moi, c'est cette modeste aisance, mêlée de travail ; cette vie paisible, occupée, où nous aurions peut-être trouvé le bonheur que nous avons si longtemps cherché là où il n'était pas pour nous! Oui, tel était notre dernier vœu : une modeste et laborieuse aisance dont plus que jamais je sens le prix, à cette heure où j'ai subi les humiliations, les douleurs d'une détresse affreuse que nous avions toujours ignorées, et dont en ce moment ma femme souffre aussi sans doute !

Cette pensée lui brisant de nouveau le cœur, Gilbert cacha son visage entre ses mains et sanglota en murmurant :

— Misère de moi ! misère de moi !

Les deux envieux s'entre-regardèrent avec une expression de dépit courroucé. L'infortuné ne regrettait aucunement l'immense richesse dont il se voyait dépossédé; il n'ambitionnait qu'une modeste aisance. Les envieux , persuadés de la réalité de ce vœu, grâce à l'irrésisti-

ble accent de sincérité qui régnait dans les paroles de leur ami, s'exaspéraient contre lui : leur vengeance leur échappait ! c'est en vain qu'ils lui diraient :

« Tu es réduit à une misère atroce, toi jadis si magnifique ; nous sommes restés millionnaires, et nous jouissons de ton abaissement, de tes regrets furieux d'être dépouillé de tes grands biens ! »

Cette déception redoublant la haine d'Auguste et de Juliette, ils voulurent du moins frapper Gilbert à un endroit plus sensible que celui de la perte de sa fortune. Meunier recula la table de nuit, où il déposait ses armes, la plaça hors de la portée de Gilbert, dont il redoutait la prochaine indignation, prit un pistolet et s'approcha silencieusement de sa caisse de fer, qu'il ouvrit.

A ce bruit, Gilbert releva son visage baigné de larmes, qu'il tenait caché entre ses mains, et se trompa sur la pensée de Meunier, car, en le voyant ouvrir sa caisse, il lui dit dans l'effusion de sa reconnaissance :

— Non, non, généreux amis, je n'ai nullement besoin d'argent. Je vous le répète : quelques vêtements, des chaussures, un morceau de pain et un abri, voilà tout ce qu'il me faut, tant que je n'aurai pas retrouvé ma Gilberte.

Puis, remarquant seulement alors le pistolet que Meunier tenait, il ajouta fort surpris:

— A quoi bon cette arme que vous avez à la main, mon cher Auguste?

— Ne faites pas attention, mon cher Gilbert: c'est une simple mesure de précaution.

— Contre qui ?

— Contre vous peut-être, mon tendre ami !

— Contre moi !... que voulez-vous dire?...

— Vous voyez les valeurs contenues dans cette caisse?

Et il lui montrait du doigt, rangés sur des tablettes, de gros sacs gonflés d'écus, de nombreux rouleaux d'or, enveloppés de papier blanc et servant à maintenir sur ces tablettes de non moins nombreux paquets de billets de banque.

— Vous voyez ces richesses, poursuivit donc Meunier; elles ne constituent pas la dixième partie de notre fortune; elle est complétée par ces immenses valeurs de portefeuille, le meilleur papier de Paris, renfermé dans ces cartons: je vous les montrerai de loin, si vous voulez.

■ — Mais, encore une fois, s'écria Gilbert, qu'est-il besoin d'ouvrir cette caisse?

— Nous sommes si mal logés, voyez-vous , mon excellent ami, que peut-être, malgré nos aflQrmations, vous pourriez vous imaginer que

nous sommes à peu prés aussi gueux que vous.

— Dieu merci, il n'en est rien, ajouta Juliette. Nos deux millions nous ont déjà rapporté plus de cent qua(re-vingt mille francs. A la fin de l'année, ils nous auront rapporté plus de deux cent cinquante mille francs, et dans vingt ans nous serons riches de dix millions, juste la somme que vous possédiez lorsque vous nous écrasiez de votre luxe insolent! s'écria cette mégère, le visage hideux de haine triomphante.

Et ne pouvant contenir plus longtemps ses exécrables ressentiments, elle ajouta en éclatant d'un rire sardonique, tandis que Meunier refermait soigneusement sa caisse :

— Ah, ah, ah! les voilà aujourd'hui, traînant la guenille dans les ruisseaux et crevant de faim, ce fameux Gilbert, qui se donnait des airs de prince ! et cette fameuse Gilberte, qui se donnait des airs de duchesse, avec ses falbalas et ses diamants ! Oh ! que je suis heureuse de les voir dans celte misère atroce! Mon Dieu! quejesuis donc heureuse!

Ces derniers mots furent prononcés par Juliette avec un accent de si épouvantable sincérité que Gilbert ne put retenir un cri douloureux, tant la délicatesse de son âme était cruellement atteinte. Il comprenait alors que les deux envieux l'avaient en apparence cordiale-

ment accueilli, afin d'attirer sa confiance et de lui porter ensuite un coup doublement cruel, en l'insultant dans sa misère. Aussi, un moment accablé, il cacha sa figure entre ses mains pour ne plus voir Juliette et s'affaissa sur son siège en gémissant.

— Ah! seigneur Gilbert! reprit à son tour Meunier, toujours armé, semettant pour ainsi dire sur la défensive et faisant signeà Juliette de se retrancher derrière lui ; ah ! vousavez le front de venir nous demander l'aumône, après nous avoir insolemment humiliés par votre magnificence ! Ah! vous nous avez impudemment reproché d'être des envieux!... Vraiment, seigneur Gilbert, nous étions envieux de vos superbes voitures?... Eh bien! maintenant, c'est vous qui enviez nos vieilles savates!... Ah! nous étions envieux de votre élégance et des ébouriffantes toilettes de votre femme?... Eh bien, maintenant, c'est vous qui enviez notre défroque!... Ah ! nous étions envieux de votre table somptueuse servie en vermeil?... Eh bien, maintenant, c'est vous qui enviez les miettes de notre pain!... Ah! nous étions envieux de votre demeure princière?... Eh bien, maintenant, c'est vous qui enviez une poignée de paille pour vous coucher dans notre grenier!... Ah, ah, ah! c'est très-drôle! nous en rirons longtemps.

— Ah, ah, ah! nous en rirons toujours! reprit Juliette. Car, voyez-vous, seigneur Gilbert, c'est très -drôle, mais surtout très-bête à vous d'envier ainsi nos vieilles savates, parce que vous ne les aurez pas, nos vieilles savates !

— Ni un lambeau de notre défroque, seigneur Gilbert !

— Ni une miette de notre pain, seigneur Gilbert !

— Ni une poignée de paille dans notre grenier, seigneur Gilbert! Et vous allez vous retirer à l'instant, car si vous osiez vouloir rester chez nous et nous menacer, prenez garde ! je suis armé... Oui, si vous ne sortez pas d'ici sur l'heure, ma femme va chercher la garde, et nous vous faisons arrêter, misérable mendiant!

Les craintes de Meunier étaient vaines. Gilbert ne s'emporta pas, ne menaça pas; brisé de fatigue, épuisé de besoin, il n'aurait pas même eu la force de se livrer aux mouvements violents de la colère, mais il n'en ressentait pas, non! Son coude sur son genou, son front dans sa main, il jeta sur les deux envieux, sans changer de position, un regard où se peignaient à la fois la tristesse, le dégoût, le dédain, nuancés cependant d'une sorte de compassion profonde, et il reprit d'une voix sourde:

— Ah! l'argent!... toujours l'argent !... Voilà

pourtant un homme et une femme que notre bon cœur a enrichis. Nous les avons faits deux fois millionnaires...

— Vous, s'écria Meunier, vous nous avez enrichis!... Quelle audace !

— Laisse-le donc dire! reprit Juliette; la tête déménage, la misère et la rage le rendent fou!

— Quel funeste cadeau, ma pauvre Gil-

berte et moi, nous leur avons fait, à ces gens-là, en leur donnant ces deux millions ! poursuivit Gilbert sans s'arrêter à l'interruption d'Auguste et de sa femme. Avant d'être enrichis par nous, cet homme et cette femme étaient bons. Cette bonté a même survécu, chez eux, aux premiers jours de leur richesse... Nous croyant pauvres, ils sont venus à nous; mais, instruits de notre grande opulence, ils l'ont enviée. Cela devait être, je ne peux pas leur en vouloir. L'opulence excite, chez presque tous les hommes, une haineuse envie. Une fois entrée dans le cœur de ces deux malheureux, l'envie Icsadénaturés, les a dépravés! Elle a engendré la haine, l'avarice, la mauvaise foi ! Afin de thésauriser pour devenir aussi riches que nous, ils sont devenus fripons, usuriers ! ils se sont privés du nécessaire! Presque vêtus de haillons, ils vivent dans l'ordure ! Ils ont perdu le sommeil, ils ne dor-

ment que d'un œil, dans la crainte d'être volés! Ils s'enlourent d'armes, ils défendent leur repaire à grand renfort de verrous, de barres de fer ! Pauvres gens ! pauvres gens î... Quel triste cadeau nous leur avons fait, en leur donnant ces deux millions! Ah! l'argent ! l'argent!...

— Vois-tu, Juliette, ce gueux-là fait le fou pour pouvoir im])unément nous injurier, reprit Meunier atteint au vif par les calmes et tristes paroles de Gilbert.

Et s'adressant à lui, furieux :

— Sors d'ici, mendiant, ou je te jette à la porte !

— Hélas ! ajouta Gilbert en secouant mélancoliquement latcte , vous ne comprenez pas ma mansuétude. C'est que, voyez-vous, le complet détachement de cet horrible monde-ci , et la certitude d'en sortir lorsqu'il nous répugne par troj), nous rendent très-compatissants. . . Et puis, de bons que vous étiez, je vous ai rendus méchants en vous enrichissant : c'est ma faute... J'ai étoufle sous ces deux maudits millions ce qu'il y avait de sentiments généreux dans votre âme, je vous ai à jamais privés de toutes sortes de douces émotions. Mon Dieu, oui ! Tenez, entre autres : avouez que ce jour où, au Café de Paris, touches de la délicatesse de ma Gilberte, qui avait refuse de boire du vin de Chara-

pagne de peur de vous humilier, vous êtes venus cordialement nous offrir votre bourse ; avouez qu'alors vous ressentiez au cœur quelque chose de doux, de bon, que vous ne ressentez pas en ce moment, tant s'en faut! Et cependant vous contentez votre haine ! et cependant vous triomphez à la vue de ma misère, à moi jadis si magnifique! et cependant vous me chassez de chez vous, mourant de faim et de froid, par cette nuit d'hiver ! Eh bien ! malgré tout cela, non, vous n'êtes pas heureux... non, et au fond de l'âme, vous préférez ce bon mouvement qui, au Café de Paris, vous rapprochait de nous.

— T'en iras-tu! s'écria Meunier exaspéré, car il s'avouait que Gilbert disait vrai : t'en iras-tu !

— Laisse-le donc divaguer ! s'écria Juliette, irritée du secret remords de son mari ; remords qu'elle devinait sans le partager, car jamais nous n'égalons les femmes ni en méchanceté ni en bonté. Ce va-nu-pieds veut faire le philosophe! C'est un niais! Comparer le plaisir que nous avons eu à lui offrir un prêt de quarante sous, au ravissement que nous éprouvons aujourd'hui en l'écrasant, ce fameux Gilbert, dont le luxe nous a tant de fois souffletés! C'est slupide! S'il disait qu'il manque à nos délices de ne pas voir, de nos yeux, la fameuse Gilberte comme

lui dans la boue , oh! à la bonne heure ! il serait dans le vrai !

— Voilà un sentiment bien affreux ! reprit Gilbert en secouant la tête. Pauvre Meunier! vivre avec une pareille femme! Allons, décidément, vous valez encore mieux qu'elle!... Et penser que vous étiez tous deux, au demeurant, d'assez bonnes gens avant la venue de ces deux maudits millions! Mais l'argent!... ah! l'argent!

Gilbert fit un mouvement pour se lever de dessus sa chaise et quitter la maison ; mais ses pieds endoloris, ses jambes affaiblies ne purent le supporter : il trébucha et retomba sur son siège.

— Ce n'est pas, vous le voyez, Ja volonté de m'en aller d'ici qui me manque ! ajouta-t-il avec un sourire navrant, et en essayant par un pénible cffortde sesouleverdc nouveau. Meunier, votre bras, sil vous plaît ; votre bras, mon ancien ami ! Aidez-moi du moins à me traîner jusqu'à la porte de voire maison !

A ces mots prononcés par Gilbert sans fiel, sans ironie et avec une résignation touchante, Meunier, malgré sa dureté, malgré sa haine, se sentit ému. 11 baissa les yeux devant le regard deson hôte et hésita devantcetle odieuse cruauté: «t Donner l'appui de son bras à un ancien ami, presque liors d'état de se soutenir, afin de le

conduirehors de la demeure d'où on le chassait. » L'avare chercha même dans sa poche une pièce de dix sous! mais Juliette, devinant l'émotion et la pensée généreuse de son mari, le saisit par le bras en lui disant d'une voix aigre :

— Éclaire-nous !... je me charge de le mener jusqu'à la porte... ce fameux Gilbert !

L'avare, confus de ce bon mouvement, ne répondit mot, baissa la tête, prit la chandelle, se disposant à marcher le premier.

— Et vos pistolets? lui dit durement Juliette. S'il y avait dans la rue quelque malfîuteur embusqué, et qu'il voulût forcer la porte au moment où nous l'ouvrirons ?

Meunier alla vers la table de nuit, où étaient déposées ses armes, puis, un pistolet d'une main, le flambeau de l'autre, il se dirigea vers la porte de la chambre, tandis que Juliette disait à Gilbert :

— Allons, debout, debout ! Si vous faites le fatigué, nous vous porterons sur une chaise.

Et elle tendit son bras osseux à son hôte ; celui-ci, grâce à un dernier effort, parvint à se soulever, s'appuya pesamment sur le bras de Juliette, qui ne fléchit point, et, avec son aide, se traînant plutôt qu'il ne marchait, il sortit de la chambre.

— Dites donc, madame Meunier, reprit-il en

cheminant lentement, nous nous donnions aussi le bras, ce beau soir où nous montions le perron de l'hôtel d'Orbeval pour pendre la crémaillère de notre nouvelle demeure.

— J'allais vous le dire... vous m'avez volé ce souvenir-là , reprit Juliette avec un dépit cruel. Vos gens, en grande livrée, vous attendaient rangés en haie, et vos deux suisses, hallebarde en main, ouvraient à deux battants la grande porte du vestibule. C'est malheureux, vous n'aurez pas de suisses ici pour ouvrir la porte qui va se refermer sur vous, fameux Gilbert!

— Je le sais bien, mon Dieu, je le sais bien, madame Meunier! mais laissez-moi vous dire une chose avant de nous quitter : vous avez prononcé tout à l'heure des mots si cruels, si naïvement cruels, que je suis forcé de reconnaître qu'il y a chez vous un fonds de mauvais naturel.

— Vraiment ! vous croyez cela?

— Vraiment, je crois cela : mais je crois aussi que, sans l'envie qui vous a mordue au cœur, pauvre femme, et sans ces maudits millions, dont la fatale possession a développé de mauvais instincts sommeillant dans votre âme, ils y seraient probablement demeurés toujours assoupis. Oui, faute d'occasion de devenir une

méchante femme, vous seriez restée à peu près bonne. C'est pour vous dire que, en me séparant de vous, je vous pardonne, madame Meunier. Ces maudits millions ont, voyez-vous, causé tout le mal... Et pourtant, je vous le jure, en vous enrichissant, nous avons obéi à un mouvement généreux. Ahlsinousavionssualors comme à présent ce que c'est que l'argent... soyez tranquilles, allez ! vous ne seriez pas millionnaires! Il faut donc madame Meunier, nous pardonner comme je vous pardonne.

— Voyez donc, fameux Gilbert, quel temps affreux! s'écria Juliette, ne sachant que répondre, et exaspérée par la placidité de son hôte.

Et du doigt elle lui montrait, à travers la porte ouverte par Meunier, de blancs tourbillons de neige, fouettés par une bise glaciale au milieu des ténèbres :

— Quel froid noir! comme il neige ! ajoutât-elle avec un accent de triomphe farouche, tandis que son mari, déposant son flambeau derrière la porte de la maison, se mit en devoir d'accompagner sa femme, lui disant :

— Prends bien garde à cette diable d'échelle que les couvreurs ont laissée près Ju grand mur. . .

— C'est bon... c'est bon! reprit sèchement Juliette; on n'est pas aveugle !

Et traversant la cour remplie de neige, elle

se dirigea, soutenant toujours les pas de Gilbert, vers la porte cochère, dont les pesants verrous furent tirés par Meunier; après quoi il l'entr'ouvrit prudemment.

Juliette, abandonnant alorsle brasde Gilbert, lui dit avec un éclat de voix impitoyable :

— Bien le bonsoir, fameux Gilbert !

Et la porte se referma sur ce malheureux, qui, aveuglé par la neige, alla trébucher au milieu de la rue , où il glissa et tomba sur le pavé couvert de verglas. Alors , sentant ses forces l'abandonner il murmura d'une voix éteinte :

— 0 ma Gilberte ! je vais te devancer ou te rejoindre dans l'un de ces mondes inconnus où l'on va renaître... Mon seul regret est de partir seul pour ce voyage !

Au moment où la porte cochère s'ouvrit et se referma sur Gilbert, trois hommes à figures sinistres venaient de s'embusquer dans l'angle d'un mur avoisinant la demeure des deux avares.

Les trois hommes cachés dans le renfoncement de la muraille, voyant Gilbert trébucher, puis tomber au milieu de la rue, en sortant de la maison des deux avares, et rester pendant quelques moments étendu sans mouvement sur le pavé, prirent ce malheureux pour un homme ivre. Ses haillons leur ôtèrent toute tentation de le voler, et ils se concertèrent à voix basse, se disant :

— On est encore éveillé dans la maison, puisque l'on vient d'en chasser cet ivrogne.

— Les gens éveillés s'endorment ; il n'est pas minuit; il faut attendre.

— En nous faisant la courte échelle, nous escaladerons facilement le coin de muraille qui est entre le pavillon de gauche et la maison voisine.

— Et tu crois que la cheminée...?

— Tu es plus gros que moi, et tu y passerais. Je l'ai examinée lorsqu'il y a six jours, j'ai été remettre des ardoises sur le toit. J'ai laissé exprès mon échelle dans la cour.

— Pourvu que ces gueux-là n'aient pas fait barrer l'intérieur de la cheminée!

— Silence! rencognons-nous. Voilà le pochard qui remue !

Gilbert, en effet, après quelques moments d'anéantissement, se remit sur son séant. La froideur de la neige sur laquelle il était tombé le ranima. Il rassembla ses esprits et se dit :

— Je ne mourrai pas encore cette fois-ci : allons jusqu'au bout, cherchons Gilbcrte jusqu'à ce que mes pieds ne puissent plus me porter... courage!... Mais que faire? où aller? Ah! jadis nous étions pauvres, mais nous avions du moins un abri! Oh! pauvre petite chambre où nous avons passé des jours si heureux, combien je te regrette !

Cette pensée amena dans l'esprit de Gilbert le

souvenir de la mère Badureau, bonne et honnête créature malgré ses excentricités.

— Allons frapper à sa porte, se dit-il soudain. Le jour où nous avons quitté la maison, j'ai enrichi cette brave femme en lui donnant cinquante mille francs enveloppés dans un papier qu'elle ne devait ouvrir que longtemps après, en prononçant certaines paroles cabalistiques. Hélas! nous étions si gais alors! Peut-être ne me refusera-t-elle pas ce que Meunier et sa femme viennent de me refuser : un asile et du pain!... Pourvu qu'elle soit restée portière de notre ancien logis ! pourvu que celle-là aussi n'ait pas été dépravée par l'argent! Allons, un dernier effort pour me traîner, si je le peux, jusque-là !

Et Gilbert, se relevant péniblement, résolut de se rendre rue de l'Université.

Peu de temps après qu'il eut quitté les abords de la maison des avares, les trois hommes, embusqués jusqu'alors dans le renfoncement d'un mur, se mirent en devoir de l'escalader en se faisant, l'un à l'autre, la courte échelle.

Gilbert, se reposant presque tous les cent pas, car ses pieds endoloris lui causaient de vives souffrances, ne parcourut que très-lentement le long trajet qui sépare la rue Saint-Lazare de la rue de l'Université.

— Pourvu que madame Badurcau soit encore portière de la maison ! se rcpétait-il avec angoisse, craignant la ruine de sa dernière espérance.

Enfin il arrive devant son ancien logis à une heure avancée de la nuit. Épuisé par ce dernier effort, il sonne à plusieurs reprises : la porte reste fermée. Le malheureux, désespéré, allait tomber d'épuisement au seuil de la maison, lorsque soudain s'ouvre une petite fenêtre donnant extérieurement sur la rue et intérieurement dans la soupente de la portière, et il entend la voix courroucée de celle-ci s'écriant :

— Si vous touchez encore à ma sonnette, malfaiteur que vous êtes, je crie au feu et à l'assassin !

— C'est moi, ma bonne madame Badureau... moi, Gilbert, votre ancien locataire; ne reconnaissez-vous pas ma voix?

— C'est vous, enfin ! Ah ! jour de Dieu, c'est bien heureux!... Attendez un moment; je passe un jupon et une camisole, car, jeune homme... vous êtes un jeune homme. Ah! vous pouvez vous vanter de m'avoir causé de fameux cauchemars! ajouta la portière en refermant la petite fenêtre.

— Je suis sauvé! se dit Gilbert, oubliant ses souffrances; je trouverai là un abri, du repos,

et je pourrai me remetlre à la recherche de ma pauvre femme !

Bientôt la porte cochère s'ouvrit. Gilbert la poussa, et, l'ayant refermée, se dirigea vers la loge, au seuil de laquelle se tenait madame Badureau, abritant sa chandelle de sa main; mais à la vue de son ancien locataire hâve et pâle, vêtu de haillons, couvert de neige, en un mot méconnaissable , elle poussa une exclamation d'épouvante et s'écria :

— C'est un voleur !... il m'a trompée!... A la garde! à l'assassin!

Gilbert, craignant que ces cris ne missent en émoi les habitants de la maison, se décida, non sans regret, à repousser la portière dans l'intérieur de sa loge, tout en disant :

— Reconnaissez-moi donc... regardez-moi bien... ne craignez rien... Au nom du ciel, calmez-vous!...

A chacune de ces paroles, la frayeur de madame Badureau s'apaisait, et, reculant à mesure que Gilbert avançait, elle élevait d'une main encore tremblante sa chandelle à la hauteur de la figure du nouveau venu afin de mieux l'envisager ; aussi, ne conservant plus aucun doute sur son identité, elle dit, d'un ton à la fois grondeur et soulagé, sans songer à s'étonner de la misérable apparence de son interlocuteur :

— Enfin, vous voilà donc! vous êtes encore un joli garçon... avec vos bri-brij vos bra-bra, vos brou-brou, et vos cinquante mille francs, qui depuis tant de nuits m'ont empêchée de fermer l'œil et m'ont donné des rêves à m'hérisser les cheveux sur la tête !

Et, j^ans remarquer la surprise de Gilbert, elle s'élança vers sa soupente, y grimpa, bouleversa son lit, ses matelas, ses couvertures, y compris son chat Robinet, dont elle se servait en guise d'édredon, et qui tomba du haut en bas en poussant un miaulement courroucé, auquel madame Badureau resta profondément insensible. Fouillant alors dans sa paillasse, elle relira de ses profondeurs un petit paquet enveloppé dans un vieux bas soigneusement ficelé ; puis dég ring ol mit lestement, malgré son âge, l'escalier qui conduisait à sa soupente, elle remit à Gilbert stupéfait... le vieux bas, en disant avec un accent d'inexprimable allégement :

— Reprenez votre dépôt. Jour de Dieu! vous m'ôtcz un fameux poids de dessus l'estomaque,., un poids de cinquante mille livres!...

Et, s'extasiant de ce jeu de mots, elle ajouta :

— Oh! un calembour! J'ai zévu bien des malheurs, mais c'est le premier que je me permets de ma vie. Ce que c'est pourtant que la joie, jeune homme !

Ces mots de Thonncte créature : reprenez votre dépôt, furent {)Our Gilbert une révélation. Madame Badurcau, n'ayant pu croire au don d'une somme si considérable, reiativcmcnt à son humble position, avait regardé comme confié à sa probité cet argent au sujet duquel son ancien locataire ne s'était autrefois expliqué que vaguement; et ce dépôt, elle le rendait intact, loute joyeuse d'être dégagée d'une pesante responsabilité.

Les larmes vinrent aux yeux de Gilbert.

— Ah ! pensait-il, combien à cette heure je regrette tant de largesses tombées entre des mains indignes! j'aurais pu récompenser celte rare honnêteté... Mais après tout, cette somme, destinée dans ma pensée à madame Badureau, lui appartient; reprendre ce qu'elle regarde comme un dépôt, c'est presque la voler ! Non, non, jamais!... Et cependant, hasard étrange! cet argent représente cette rente qui, jointe aux fruits de notre travail, devait nous assurer la modeste aisance où, grâce aux conseils de madame Louise, nous espérions enfin trouver le bonheur ! Et si je parvenais à rejoindre ma femme, qui sait si nous ne tenterions pas une dernière épreuve avant de quitter ce monde-ci... 0 espérance! tu me fais dévier du droit chemin ! Je suis faible! Je n'ai pas la force de m'é-

CILBERT ET GJLBERTE. 0. 7

lever jusqu'à l'héroïsme du devoir absolu... Mais Gilberte ! Gilberte!... Ah! du moins, je saurai de mon mieux reconnaître la probité de l'excellente créature qui me rend à l'espoir... à la vie!...

Ces réflexions s'étaient présentées à l'esprit de Gilbert avec la rapidité de la pensée, et il venait à peine de recevoir le dépôt des mains de la portière, que celle-ci lui dit :

— Vite... vite... jeune homme, comptez la somme et voyez si rien ne manque au magot : je veux en avoir le cœur net !

— Brave et digne femme, me faites-vous l'injure de croire que je doute de votre probité?...

— Jeune homme, il faut que vous ayez le cœur fièrement dur!... vous devez supposer que la langue me démange, à cette fin de vous demander comment il se fait que vous courez les rues de Paris, par un temps où l'on ne mettrait pas un chien dehors, vêtu comme un mendiant. Je ne peux vous parler de cela et d'autres choses que lorsque vous aurez vérifié ce magot, ce qui me laissera l'esprit tranquille. Et vous ne le vérifiez pas!

— Soit, madame Badureau ; mais pendant que je compterai l'argent, puisque vous l'exigez, de grâce, donnez-moi un morceau de pain, un verre d'eau. Je meurs de faim, de soif et de

fatigue; je n'ai rien mangé depuis hier soir.

— C*est-y Dieu possil)le ! s'écria la portière.

Et courant à un petit buffet, elle en tira une jatte de bouillon froid, un morceau de veau, du fromage, du pain, une demi-bouteille de vin, prit dans sa commode une serviette bien blanche, une timbale et un couvert d'argent dont elle ne se servait qu'aux grands jours, et avec empressement s'occupa de préparer cette réfection sur une petite table. Gilbert, déroulant le vieux bas, y trouvait le dépôt, entouré de cinq ou six enveloppes successives, composées de papier et de chiffons, toutes ficelées, refîcelées avec des cordons de toutes natures. Madame Badureau, dans la crainte d'être volée, s'était naïvement ingéniée à sauvegarder du moins le contenu par le contenant. Enfin, il déroula le papier dans lequel il avait lui-même autrefois placé les cinquante billets de mille francs. Aucun d'eux ne manquait, ainsi qu'on le pense.

La possession de cette somme, si insignifiante auprès de l'énorme fortune dont il jouissait autrefois, causait à Gilbert une satisfaction profonde. Ce n'était plus cet éblouissement vertigineux, malsain pour l'âme et pour l'esprit, que donne la possession imprévue, imméritée, d'une fortune immense que l'on n'a point gagnée ; ce n'était plus ce mirage étincelant, à travers le-

quel on ne voit que jouissances matérielles, désordonnées, sans autres limites que celles de la satiété ou de l'impossible. Non , dans cette somme, complément nécessaire de son labeur, Gilbert voyait cette modeste aisance qui permet le délassement après le travail, les nobles et salutaires plaisirs de l'intelligence, les distractions indispensables h l'bomme longtemps occupé, une alimentation simple et salubre, un logis sans luxe, mais propre et riant, une garantie contre le chômage, une épargne qui permet d'obliger l'amitié ou de secourir l'infortune , et enfin le repos et la sécurité de la vieillesse. En un mot, dans cette laborieuse aisance, Gilbert voyait le bonheur, cet idéal si opiniâtrement, si instinctivement rêvé , cherché , convoité , parce qu'il Cbt le but et la fin de l'humaine espèce, et que, moyennant éducation, travail et probité, l'homme a droit au bonheur renfermé dans CCS modestes limites.

Est-il besoin de dire que, pour Gilbert, cette félicité n'existait que partagée avec sa Gilbcrte?

11 achevait de feuilleter les derniers billets de banque, lorsque madame Badurcau s'approcha de lui, tenant le gobelet d'argent qu'elle venait de remplir de vin sucré.

— Jeune homme, lui dit-elle, le compte y est-il?

— Oui, madame Badureau ; je le savais avant d'avoir compté ces billets.

— Bon, maintenant je ne réponds plus, Dieu merci, du scélérat de magot, et à celte heure, avalez-moi ça, c'est du vin sucré, ça vous remettra Vestomaque ; je ne vous donnerai pas à manger tout de suite : ça vous ferait du mal; il faut rester sur votre faim, jusqu'à ce que le vin sucré ait fait son effet.

Gilbert suivit ce sage conseil et s'en trouva bien; ranimé, réchauffé par un breuvage réconfortant, il sentit diminuer les douloureuses contractions de son estomac affamé ; puis l'espérance et le revirement soudain de sa mauvaise fortune aidèrent puissamment à la cure commencée par madame Badureau. Celle-ci, voyant les traits de son ancien locataire se colorer légèrement, quoique parfois il frissonnât sous ses haillons couverts de givre et de neige, lui dit, frappée d'une idée subite :

— J'ai là, dans mon armoire, des effets presque neufs qui ont appartenu à défunt Badureau : il y a des chemises toutes blanches ; je vous prêterai une paire de chaussons de lisière; voulez-vous vous changer? je vas vous donner les effets, et je regrimperai dans ma soupente. Mais ne craignez rien pour la convenance, jeune

homme : je fermerai mes rideaux, et je ne regarderai pas.

Gilbert accepta l'offre avec reconnaissance, et tandis que la portière regagnait prestement sa soupente, il put, grâce à la défroque de feu Badureau, qui se trouvait à peu près de sa taille, troquer ses guenilles pour des vêtements secs. Après cet échange, il éprouva autant de bienêtre que de délassement.

— Est-ce fait? dit la voix de la digne femme, retranchée derrière ses rideaux ; puis-je revenir ?

— Certainement, madame Badureau.

— Ah! jeune homme ! fit-elle en descendant de son échelle, si les voisins savaient qu'un joli garçon comme vous a fait sa toilette dans ma loge, quels cancans! Hé bien, quoi donc, après tout? est-ce que je ne suis pas libre de moimême? Ah çà, maintenant, vous voilà séché; prenez quelques cuillerées de bouillon froid, une vraie gelée, comme vous voyez 5 deux doigts de vin par là-dessus, rt dans un quart d'heure je vous permettrai une petite tranche de veau et quelques bouchées de pain.

— Quel bon cœur vous avez ! reprit Gilbert en se conformant aux instructions que lui donnait madame Badureau avec une sollicitude

presque maternelle ; quels soins vous avez de moi !

— Jeune homme, est-ce que vous n'êtes pas mon bienfaiteur?

— Moi?

— Et vos deux mille francs?

— Quels deux mille francs ?

— Ceux que vous m'avez jetés, une nuit, par un des carreaux de ma loge, quand vous étiez un prince polonais déguisé, que vous avez même cassé d'un coup de poing, et que j'ai placés à la caisse d'épargne.

— C'est vrai , pensa Gilbert; j'avais oublié cette libéralité. Allons, cela me console un peu de ne pouvoir mieux récompenser la probité de cette excellente femme !

— Allez, jeune homme , j'ai zévu bien des malheurs, mais jamais celui d'être ingrate. J'ai donc placé vos deux mille francs à la caisse d'épargne. Ainsi, du moins, quand je ne serai plus bonne à garder une porte , chien de métier , c'est vrai!... mais où est attachée la chèvre, il faut qu'elle broute... je pourrai me retirer aux Petits- Ménages, au lieu de balayer les ruisseaux comme tant d'autres pauvres vieilles, avec une pelle attachée sur le dos en manière de guitare... Et encore bien heureuse est-on quand on peut

dans ses vieux jours travailler dans les ruisseaux !

— J'espère que, si je retrouve ma pauvre femme, vous aurez une retraite préférable à celle des Petits-Ménages.

— Comment! si vous retrouvez votre femme?... vous l'avez donc perdue?... Au fait, elle n'est pas avec vous, et ça me semble tout drôle de ne pas vous voir ensemble, vous qui n'alliez jamais l'un sans l'autre. Et puis enfin cette débine où vous êtes... tandis que vous saviez avoir cinquante mille francs ici en dépôt! Enfin, je n'y comprends rien !... je m'y perds !

— En peu de mots, voici notre triste histoire. Vous avez dû savoir que ma femme et moi nous a\ons été arrêtés, puisque vous avez été interrogée par la justice?

— Ne m'en parlez pas ! j'en ai été aux cent coups! La première fois que le commissaire est venu ici me faire jaboter sur votre compte, j'ai dit tout ce que je savais sans penser à mal, d'autant plus que je croyais que le gouvernement envoyait aux renseignements sur vous, parce qu'il voulait vous décorer, jeune bomme. Étaisje simple! Enfin, j'ai eu vingt fois sur le bout de la langue l'envie de déclarer au commissaire que j'avais le magot, tant il me cauchemardait! Mais

je me suis interrogée et je me suis répondu : Motus! Monsieur Gilbert, mon bienfaiteur, m'a dit : « Madame Badureau, prenez ce paquet; « vous l'ouvrirez dans quatre-vingt-dix jours, « en disant trois fois : hri-bri, bra-bra, brou- « brou, et vous verrez un tour comme vous « n'en avez jamais vu! » 31ais à propos de ça, il faut que vous sachiez ce que j'ai fait. Le quatre-vingt-dixième jour venu, je dis trois fois : bra-bra, bri-bri, brou-brou. J'ouvre le paquet, qu'est-ce que j'y trouve? Cinquante mille francs ! Le fait est que je n'avais jamais vu de tour de cinquante mille francs. Je crois d'abord que c'est une farce; je prends un billet, je m'en vas chez le changeur, mais il me garantit que le billet est bon. C'est alors que je me suis dit : « Motus ! je n'y comprends rien du tout, « mais si mon bienfaiteur m'a remis cet argent, « c'est pour que je le lui garde. C'est embêtant, «< mais c'est sacré. » Je dis que c'est embêtant, jeune homme, à cause de la peur qu'on a d'être volé. Plus tard j'ai appris que la justice vous voulait du mal. On m'a interrogée. J'ai répondu la vérité. Ensuite, j'ai su dans le quartier qu'on vous avait mis en prison avec votre dame, et qu'on vous accusait d'avoir volé vos richesses. •t Monsieur et madame Gilbert seraient des vo-

leurs? Allons donc! je n'en crois pas un mot, de ce conte-là ! » répétais-je à mes voisins. Tant que je vous ai sus en prison, je ne me suis pas étonnée de ce que vous ne veniez pas chercher votre argent, et je pensais à part moi que j'avais fièrement eu raison de ne pas parler à la justice du magot, qui serait pour vous une poire pour la soif. Mais quand on a appris dans le quartier que vous étiez relâché, je m'attendais chaque jour à vous voir, dans l'espérance que vous viendriez me délivrer de l'inquiétude que me causait votre satané dépôt. Enfin, vous l'avez repris, Dieu merci! Mais comment se fait-il donc, mon Dieu ! que je vous revois déguenillé comme un mendiant et mourant de faim? ce qui me fait penser que vous pouvez maintenant manger cette petite tranche de veau. Mais ne vous pressez pas, jeune homme : ça vous serait malsain.

— Vous nous aviez bien jugés, ma femme et moi, en vous refusant à croire que nous étions des voleurs, ma bonne madame Badurcau, répondit Gilbert en se réfcctionnant. La justice a reconnu notre innocence; elle nous a remis en liberté tout en maintenant le séquestre sur notre fortune, dont nous ne nous soucions guère. Ma femme et moi nous étions enfermés dans deux

prisons différentes, sans avoir la moindre communication, de sorte que, libérés le même jour, nous n'avons pu nous rencontrer. Depuis ce temps-là je cherche ma pauvre Gilberte dans tout Paris.

— Allons, jeune homme, ne vous désespérez pas, reprit la portière, voyant les larmes venir aux yeux de Gilbert, qui s'interrompit de manger. Courage... vous la retrouverez votre jolie femme ; courage ! .. .

— Ah ! maintenant que j'ai repris des forces et que l'argent ne me manque pas, je renais à l'espérance.

— Mais comment vous êtes-vous laissé réduire à mourir de faim, au lieu de venir me redemander le magot? Et puis d'ailleurs vous faisiez si gentiment vos tours de gobelets ! vous aviez de l'argent gros comme vous dans votre sac à la malice. Si vous vous étiez mis sur un théâtre, le tour du chameau était très-joli.

— Un jour je vous expliquerai pourquoi je n'ai pu recourir à cette ressource ; quant au dépôt..., répondit Gilbert en rougissant (car il mentait), sorti de prison presque sans argent, j'avais, dans le trouble, dans le chagrin que me causait Téloignement de ma femme, oublié ce dépôt. Ce soir seulement, je m'en suis souvenu.

— Après tout, jeune homme, ça ne m'étonne pas... Quand j'ai zévu le malheur de perdre défunt Badureau, j'étais toute sens dessus dessous ; je ne me rappelais rien de rien. Enfin, Dieu merci ! à celle heure l'argent ne vous manque pas... et quand vous devriez courir tous les jours les quatre coins de Paris, il faudra bien que vous rencontriez votre petite dame.

— Ah î si j'ai ce bonheur, madame Badureau, nous vous prendrons avec nous, si cela vous convient, et nous ne nous quitterons plus.

— Vraiment! s'écria la portière toute joyeuse; qu'est-ce que vous me dites là ? Je serais votre concierge?

— Nous vivrons trop modestement pour avoir une concierge. Notre intention est de louer une petite maison, avec un jardin, dans la banlieue de Paris, et de continuer nos états de fleuriste et de lilhographe ; vous aideriez ma femme dans les soins du ménage, et...

— Vous ne pouvez pas vous figurer comme ça me chausse, reprit la portière de plus en plus radieuse. Car enfin, (lcj)uis que vous m'avez donné (sans reproche) voire satané magot à garder, j'étais comme une ahurie; je ne laissais personne regarder seulement les carreaux de ma loge, je prenais tout le monde pour des vo-

leurs, je bougonnais les locataires, et l'un d'eux a eu la bassesse de me dénoncer au propriétaire. Ce monstre de dénonciateur s'appelle Godard. Il m'a accusée d'avoir dit qu'il était mort, pour me débarrasser d'un de ses amis, que je soupçonnais d'en vouloir à votre magot, parce qu'il s'obstinait à entrer dans ma loge. Le propriétaire m'a menacée de me flanquer à la porte, si je prétendais encore que ses locataires étaient morts. Alors, moi, outrée de cette menace, je l'ai appelé vieux Pierrot! Depuis ce moment-là, nous sommes très en froid. Aussi, jugez de ma joie, jeune homme, si je pouvais entrer chez vous et votre petite dame! -laifim "" eôîS"^^ '^^ Que je retrouve Gilberte, ma bonne madame Badureau , et nous ne nous quitterons plus. Mais dites-moi, le jour va bientôt paraître, je me sens tout à fait remis, je vais aller me faire raser, prendre un bain, puis, comme je suis hors d'état de marcher, je louerai un cabriolet à l'heure pour parcourir les rues de Paris.

— C'est une bonne idée : vous ferez ainsi deux ou trois fois plus de chemin, vous aurez donc deux ou trois chances de plus de rencontrer votre dame. ->-'>-" -'-" " - -ic-...0

— Est-ce que la ch&mbre ^ue ftoit^ occupions ici est louée?

— Elle Ta été seulement pendant un terme; maintenant elle est vacante.

— Pouvez -vous ce matin quitter votre loge?

— Certainement; la mère Ramichon. la femme de ménage qui demeure là -haut, me remplacera.

— Voici ce que j'attends de votre obligeance : pendant que j'irai au bain et chez le barbier, veuillez vous rendre au Temple, m'achcter un peu de linge et un habillement complet, propre, mais pas trop cher ; il faut ménager notre bourse. Vous ferez aussi apporter ici un lit de sangle , un matelas , des draps ; je payerai le demi-terme pour loger dans notre ancienne chambre , jusqu'à ce que j'aie retrouvé ma femme. Je partirai le matin; je ne rentrerai que le soir, et je vous donnerai les nouvelles de la journée.

— C'est dit, jeune homme. Gardez un moment la loge : je vais prévenir la mère Ramichon; elle me remplacera, et, avant huit heures du matin, vos commissions seront faites, et vous pourrez monter en cabriolet.

Madame Badurcau, grâce à son activité, tint sa promesse : à huit heures, Gilbert, reposé, calmé, rafraîchi par le bain, proprement vêtu, montait dans un cabriolet de régie.

— Bourgeois, lui dit le cocher, où allonsnous?

■— Où vous voudrez, mon brave, mais ne marchez pas trop vite, afin que je puisse bien regarder les passants.

— Bon! se dit le cocher. C'est un maniuque; mais il me prend à l'heure et veut que j'aille doucement : je ne me plains pas de la pratique!

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Vers la fin de ce jour où Gilbert, grâce à la probité de madame Badureau , était rentré en possession de ses cinquante mille francs , deux femmes, l'une vieille et d'une figure repoussante^ l'autre très-jeune et d'une figure charmante,' quoique pâle et amaigrie, traînaient et poussaient une petite voiture à bras remplie de ponmies, que la plus âgée des deux femmes vendait aux passants , tandis que sa compagne demeurait attelée dans les brancards, au moyen

de bretelles de cuir terminées par une courroie fixée à l'avant-train par un crochet et un anneau.

Cette jeune femme ainsi attelée était Gilberte.

Un mouchoir rouge à carreaux, noué en marmotte, couvrait ses beaux cheveux, dont on apercevait seulement deux bandeaux; sa camisole d'indienne dessinait sa taille élégante, et sa jupe de futaine, un peu relevée de côté par crainte de la boue, découvrait à demi sa jolie jambe et laissait voir son petit pied chaussé de bas bleus et de sabots. Malgré la pauvreté de ces vêlements, ils étaient si proprement ajustés, la beauté de la jeune femme offrait un charme si attrayant, que souvent les passants s'arrêtaient pour la contempler , ou achetaient quelques pommes afin d'adresser la parole à la jolie marchande.

Donc, Gilberte, attelée à sa charrette, s'épuisait, haletante, à gravir la montée rapide du boulevard qui s'étend depuis la porte Saint-Denis jusqu'aux environs du Gymnase. La pente était rude, le pavé rendu glissant par le verglas. La vieille femme , poussant la voiture par derrière , disait de temps à autre à Gilberte d'une voix grondeuse et enrouée :

— Hue donc! hue donc! feignante!

Mais les forces de la jeune femme étaient à

bout : essoufflée, brisée de fatigue, elle fut obligée de s'arrêter un moment, et, d'une main, s'appuyant au brancard , elle essuya, du revers de son autre main, son front que baignait la sueur, quoiqu'il fît un froid très-vif. Ainsi debout et immobile pendant quelques moments, elle profita de ce temps d'arrêt pour jeter çà et là, autour d'elle et sur les passants, des regards inquiets, avides, comme si elle eût cherché quelqu'un. Ses yeux rencontrèrent ainsi par hasard la voûte de la porte cochère où, près d'une année auparavant, nos deux jeunes gens , sortant de leur fameux dîner au Café de Paris, avaient acheté d'un Auvergnat la figurine de la Korrigan. A ce souvenir, mille pénibles pensées s'éveillèrent dans l'esprit de Gilberte; elle ne put retenir ses larmes, qui coulèrent lentement sur ses joues marbrées par le froid, et elle tomba dans une rêverie profonde. Mais bientôt la vieille femme, sa compagne, lui cria d'une voix rauque et d'un ton courroucé :

— Ah çà ! t'es-tu assez reposée ?... Hue donc, feignante! Hue donc!...

Et dans sa colère, la vieille, poussant violemment la charrette par derrière, lui imprima un mouvement si brusque, que le choc fit trébucher Gilberte et faillit la renverser; mais, se raffermissant sur ses pieds sans proférer une

plainte, elle jeta au loin sur les passants un dernier regard chercheur ; puis , de chacune de ses mains reprenant le brancard de la petite voiture, elle continua de gravir péniblement la rapide montée.

Comment Gilberte était-elle devenue la compagne ou plutôt la bête de somme de la mère Maillart, marchande de pommes ambulante? En peu de mots, nous le dirons.

Gilberte, durant sa captivité à Saint-Lazare, avait vécu dans l'isolement absolu de ses compagnes de prison. Indifférente au présent et absorbée par cette unique pensée, cette unique espérance, «c rejoindre Gilbert après leur mise en liberté, puis partir gaiement avec lui pour ce voyage merveilleux et infini , à travers des mondes nouveaux et inconnus, où Ton va revivre incessamment. >.

Cette foi inaltérable qu'elle devait h la Korrigan rendait Gilberte insoucieuse de ce qui se passait autour d'elle, et non moins insoucieuse de son avenir sur cette terre-ci qu'elle brûlait de quitter. Aussi fnisait-clle continuellement, comme on dit , des chdleavx dans les autres mondeSf en proie à cette curiosité ardente et toujours inassouvie , particulière à ceux-là qui voient, dans ce qu'on appelle vulgairement la morlj le moment suprême et impatiemment dé-

siré où sera enfin satisfaite cette curiosité dévorante dont ils sont possédés.

L'on comprendra que, grâce à cette foi puissante, Gilberte, indifférente au présent et à Favenir, vit passer comme un songe le temps de sa captivité. Une seule préoccupation attristait parfois ses rêveries à l'endroit des autres mondes : la crainte de ne pas rencontrer Gilbert au sortir de prison, toute communication verbale ou écrite ayant été, on le sait, interdite entre les deux épouXi>t :HnT|?o»"'>T >"'>

Le jour de sa mise en liberté, la jeune femme s'étant informée auprès du directeur de sa prison du lieu de détention où était renfermé Gilbert, apprit qu'il était probablement détenu à la Force, et qu'il serait rendu à la liberté le jour même. jcf Y*j

Gilberte attendait au greffe la levée de son écrou, lorsqu'elle fit connaissance de la mère Maillart, libérée de prison, après avoir été incarcérée comme prévenue de recel d'objets volés; mais, faute de preuves, et malgré de graves présomptions, on avait dû la relaxer. Détenue dans un autre quartier que Gilberte, elle la voyait au greffe pour la première fois; mais, frappéedela beauté de sa jeune compagne, la mère Maillart, faisant alors la bonne femme.

se posant en victime d'une erreur de la justice, offrit ses petits services h Gilberte. Celle-ci, apprenant que la mère Maillart avait été faussement accusée, crut à son honnêteté, se mit en confiance avec elle , et lui dit ingénument son vif désir d'aller retrouver son mari, libéré comme elle de prison, le même jour, après plusieurs mois de prévention.

— Soyez tranquille, vous le retrouverez, ma belle petite, répondit la mère Maillart d'un air parfaitement renseigné ; les femmes sortent de prison le matin, de huit heures à midi, mais les hommes n'en sortent jamais que de deux à quatre heures ; c'est la règle ; je sais cela : j'ai un parent dans l'administration. Il n'est que dix heures; vous aurez donc tout le temps d'aller rejoindre votre mari. Mais j'y pense : voulezvous que je vous accompagne ? Il me sera facile, par la protection de mon parent (qui est dans l'administration), de vous faire entrer dans la prison de votre époux, au lieu de rester à l'attendre dehors.

On juge de la joie de Gilberte : revoir son Gilbert quelques heures plus tôt! Touchée de l'obligeance de la vieille, elle accepta son offre avec empressement.

— Chère petite belle, demanda la mère Mail-

lart, dans quelle prison est-il, votre mari?

— On m'a dit qu'il devait être probablement à la Force.

— 11 me semble cependant que vous venez de m'apprendre qu'il était mis en liberté après plusieurs mois de prévention?

— Oui, madame.

— Alors il est impossible qu'il soit à la Force; on vous a trompée : on n'écroue jamais les prévenus à la Force ; votre mari doit être à la Roquette ou à la Conciergerie, c'est la règle. Je sais cela par mon parent qui est dans l'administration.

— Pourtant, reprit Gilberte, l'on m'a dit que mon mari devait être à la Force. Quel malheur pour moi si, pendant que j'irai chercher dans une prison, il se trouvait dans une autre!

— Pauvre petite, vous m'intéressez; mais rassurez-vous, voilà ce que nous allons faire : il n'est que dix heures; les hommes ne sont (je vous l'ai dit) mis en liberté qu'après deux heures. Nous avons donc, en sortant d'ici, le temps d'aller savoir à la Roquette et à la Conciergerie si votre mari y est incarcéré ; alors , par mes protections, je vous ferai arriver jusquà lui.

— Mais, madame, s'il est à la Force?

— C'est impossible, je vous le répète ; jamais, au grand jamais, on n'a écroué un prévenu dans

cette prison-là. Mais enfin, si par impossible cela était, nous pourrions encore arriver à la Force avant l'heure à laquelle on met les hommes en liberté.

- L'assurance de la mère Maillart imposant à Gilberte, incapable d'imaginer d'ailleurs quel intérêt sa compagne avait à la tromper, elle crut à ses renseignements, qui ne manquaient pas d'une certaine vraisemblance , et les deux libérées sortirent de Saint-Lazare, Gilberte se félicitant de l'heureux hasard qui lui faisait rencontrer celte brave femme si prévenante.

— Celle-là, du moins, pensait Gilberte, ne s'intéresse pas à moi pour mon argent.

Il est inutile de dire que tout était mensonger dans les renseignements donnés par la mère Maillart. Elle avait un but odieux, mais fort simple : égarer les recherches de la jeune femme, afin de l'empccher de retrouver son mari, qu'elle paraissait adorer, puis lui offrir un asile et l'amener ensuite à écouler d'abominables propositions.

p Gilberte part donc de Saint-Lazare avec sa compagne, afin de se rendre à la Roquette, puis ensuite à la Conciergerie. Ces trajcls à travers Paris sont considérables. La mère Maillart voulait gagner, ou plut(U perdre assez de temps pour que, scloa son secret espoir, Gilbert, avant

l'arrivée de sa femme, eût quitté la Force, s'il y avait été rellement détenu.

Au bout d'une heure de marche, la vieille se sentit, disait-elle, défaillir; il fallut entrer dans un cabaret et y déjeuner : elle espérait griser Gilberte; mais celle-ci n'accepta qu'un verre d'eau et un morceau de pain, et voulut se remettre aussitôt en route.

— Soyez tranquille, ma petite belle, répondait toujours la mère Maillart, nous avons le temps...

Enfin l'on sortit du cabaret. La vieille se plaignait de ses cors aux pieds et n'avançait que lentement. L'on arrive à la Roquette : aucun prisonnier du nom de Gilbert ny était détenu.

— Vous voyez bien , j'avais raison ! il est à la Force! dit Gilberte désolée. Allons à cette prison !

— Assurons-nous d'abord qu'il ne se trouve pas à la Conciergerie, reprit la vieille : il doit y être, j'en suis certaine ; c'est le règlement.

— Non, non ! reprit Gilberte, je ne sais quoi me dit qu'il est à la Force : je veux y aller !

— Soit ! reprit la vieille; mais ne marchez pas si vite, pour l'amour de Dieu, chère petite belle î mes cors m'èlancent comme si je marchais sur des épingles.

Gilberte, dans son impatience, fut tentée d'a- 5. 9

bandonner sa cow)pagne , mais elle n'osa, retenue par son bon cœur; puis enfin, il n'était pas encore deux heures, et, selon la mère Maillart, les détenus n'étaient mis en liberté qu'après cette heure. Enfin la jeune femme arrive à la Force, apprend que son mari a été, le matin même, remis en liberté. A ce coup cruel, Gilberte fut atterrée.

— C'est incroyable! s'écria la mère Maillart. Il faut que le règlement oit été changé depuis que mon parent est dans l'administration.

Retrouver Gilbert, telle fut dès lors l'unique pensée de Gilberte. Mais que devenir ainsi perdue dans Paris, sans argent, sans asile ? Elle songea d'abord à se rendre auprès de madame Batton, espérant obtenir ainsi du travail, malgré les fâcheuses préventions que son incarcération avait pu laisser dans l'esprit de son ancienne patronne; mais la jeune femme fit la même réflexion que son mari et se dit :

— Ce n'est pas en restant douze à quinze heures dans une chambre que je retrouverai Gilbert; il doit me chercher, comme je le cherche : c'est donc en courant les rues de Paris durant la journée que je peux seulement espérer de le rencontrer par hasard.

Mais, pour courir les rues de Paris durant le jour, il faut avoir du moins du pain et un abri

assurés. Gilberte ne possédait ni l'un ni l'autre. Tantôt elle songeait à travailler pendant toute la nuit, longue en cette saison, et à consacrer le jour à la recherche de son mari; tantôt elle voulait s'adresser h madame de Saint-3îarceau, qui devait aux deux époux une somme considérable. La mère Maillart, témoin et confident des perplexités de la jeune femme, lui dit :

— Ma chère petite belle, je ne suis qu'une pauvre marchande des quatre saisons, au printemps et en été; l'hiver, je vends des pommes, traînant comme je peux ma petite charrette à bras ; j'ai conservé ma chambre, je vous offre de la partager. Il me reste quelques sous; tant que j'aurai un morceau de pain, vous n'en manquerez pas, car vous m'intéressez comme si vous étiez ma propre enfant! Venez loger chez moi, nous aviserons ensuite pour le mieux !

Gilberte, pénétrée de reconnaissance pour cette offre généreuse, voulut, avant de l'accepter, tenter, comme l'avait fait Gilbert, une démarche auprès de madame de Saint-Marceau. Elle se rendit chez elle, accompagnée de la mère Maillart, et apprit le départ de la célèbre cantatrice pour l'Italie. Ce départ ruinait le dernier espoir de la jeune femme, car, plus clairvoyante que son mari, elle pressentit avec quelle impitoyable cruauté elle eût été accueillie par les

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ëpoux Meunier. Elle accepta donc comme une bonne fortune inespérée la proposition de sa compagne. Tout en cheminant, elle lui dit, frappée d'une idée subite :

— Ma chère dame , avez-vous l'intention de reprendre votre commerce de marchande de pommes ?

— Certainement, chère petite; c'est mon gagne-pain en hiver, comme de vendre des quatre saisons en été. Aussi, dès demain, je vais aller au port Notre-Dame acheter de la marchandise , faire graisser les roues de ma petite charrette, ajuster ma bretelle de cuir et m'atteler...

— Pour vendre vos pommes, vous parcourez les rues de Paris?

— Il le faut bien ! Aujourd'hui , je vais dans un quartier, demain dans un autre; mais j'étale surtout sur les boulevards , parce que c'est là qu'il passe le plus de monde...

— Et le soir, vous vendez aussi?

— Oui, quand le temps est beau, j'allume ma lanterne et quelquefois je ne remise qu"à dix ou onze heures.

— Ma chère dame , voulez-vous me rendre un service, pour lequel je vous bénirai toute ma vie?

— Lequel, chère petite?

— Vous êtes âgée : cela doit vous fatiguer

beaucoup de traîner, toute une journée durant, votre charretée de pommes ?

— Oh ! pour ça , oui , car souvent le soir j'ai les reins brisés et les jambes me rentrent dans le corps!

— Je ne suis, vous le voyez, ni bien grande ni bien robuste, mais je suis courageuse comme un lion ; prenez-moi avec vous , je traînerai votre charrette.

— Vous!

— Oui, moi ; et, pour tous gages, je vous demande un morceau de pain , un verre d'eau, quelqu'une de vos plus mauvaises pommes, et un asile dans votre chambre, où je dormirai très-bien sur une chaise.

— Allons donc ! vous, jeune et jolie comme un petit ange, vous atteler? Ah bien oui! Vous n'êtes pas faite pour ce métier-là... et si vous m'en croyez... je vous donnerai le moyen de...

— Mais figurez-vous donc , ma chère dame, que je n'ai qu'une pensée au monde : retrouver mon mari! s'écria Gilbcrte au moment où la vieille allait lui donner d'infâmes conseils. Pour le rencontrer il me faut courir Paris, où de son côté il me cherche, j'en suis certaine. Eh bien ! justement votre métier me met à même de parcourir les rues du matin au soir, et souvent une partie de la nuit. J'ai donc la chance, ou ja-

mais je ne l'aurai, de rejoindre mon pauvre Gilbert.

— Mais , chère petite , vous ne savez pas comme c'est ércintant de tirer tout le jour à la bretelle î

— Bal) ! bah ! on peut ce qu'on veut î J'ai du courrige. Et puis, quand je serai trop fatiguée, vous me donnerez un coup de main en poussant par derrière. Oli ! ma chère dame, ajouta Gilbcrte les larmcsaux yeux, je vous en supplie, ne me refusez pas! Vous pouvez me donner le moyen de gagner mon pain et de chercher mon mari; sinon, que voulez-vous que je devienne? Je suis fleuriste de mon état, et quand même on me donnerait tout de suite de l'ouvrage, je ne pourrais travailler, je n'aurais pas la tête à ce que je ferais! je ne songerais qu'à Gilbert, tandis que, en traînant votre charrette, j'ai, je vous le répète, la chance de le retrouver.

Le courage, la résignation, l'accent convaincu de la jeune femme, prouvaient un amour si profond pour son mari, que la mère Maillart, malgré la grossièreté de son inlelligence, comprit qu'il lui fallait, quant au présent, ajourner ses projets , comptant pour les réaliser sur la fatigue et sur les privations que devait endurer Giiberfe dans son rude et nouveau métier. Puis elle était charmante : elle pourrait, par sa

jolie figure, attirer les chalands autour de la boutique ambulante de la marchande de pommes. Enfin, si corrompue que fût cette mégère, elle se sentit touchée, malgré elle, par la jeunesse, par la vaillance , par la douceur de sa compagne. Aussi , grâce à ce mélange d'espérances ignobles, de calcul personnel et de compassion véritable, la mère Maillart se rendit au désir de Gilbcrte, et elles arrivèrent dans le taudis que la vieille occupait avant sa captivité.

Gilbcrte, dès le lendemain , s'attela résolument à la petite charrette, après avoir change, pour des vêtements appropriés à sa condition présente, l'habillement qu'elle portait en sortant de prison.

Il fallut à la jeune femme, pendant les premiers jours de son attelage, l'incroyable énergie de son espoir et la courageuse résolution de sa volonté pour ne pas succomber à la fatigue écrasante à laquelle elle s'exposait , et dont elle ne ressentait la réaction que le soir, car, durant le jour, cherchant incessamment Gilbert du regard, elle oubliait tout, et entendait à peine les compliments, souvent grossiers, que l'on adressait h sa ravissante figure. Les prévisions de la mère Maillart s'accomphssaient : la beauté de la petite vendeuse de pommes, lors des fréquents stationnements de la charrette, attirait souvent

assez de chalands pour que la marchandise fût épuisée avant la nuit. Alors la vieille emmenait la voiture vide , et Gilberte restait jusqu'à une heure assez avancée de la soirée, toujours vainement à la recherche de son mari* puis, triste , mais non découragée, elle regagnait son logis.

Cependant un jour, bonheur inouï que nous n'essayerons pas de dépeindre, non plus que l'horrible déception dont il fut suivi , la jeune femme se vit au moment d'être récompensée de son vaillant dévouement.

C'était à la nuit tombante ; la charrette stationnait à l'angle du boulevard du Temple, en face duquel se trouve une sorte de carrefour où aboutissent trois rues : celle du Faubourg-du~ Temple, celle des Fossés-du-Temple et celle qui, . se prolongeant derrière le Chàteau-d'Eau, s'appelle la rue Samson. Gilberte, debout entre les brancards de sa voiture, jetait çà et là ses regards chercheurs autour d'elle, lorsque soudain elle pousse un cri : elle apercevait au loin son Gilbert, misérablement vêtu. Elle tend les bras en avant, s'élance pour courir à lui, mais elle est retenue par ses bretelles de cuir (pie termijient une courroie et un anneau engagé dans un crochet fixé à l'avant-train de la cbarrctle. Cette violente et brusque tension arrête l'élan de Gilberte; elle veut se faire entendre de son mari,

tout en se hâtant de dégager l'anneau du crochet d'avant-train ; mais l'émotion , mais les larmes étouffent sa voix, et, dans sa précipitation désespérée à se débarrasser de ses bretelles, elle les enchevêtre tellement, qu'elle ne parvient h se délivrer de ses liens qu'au bout de quelques minutes. Alors elle s'élance, elle arrive au carrefour où de loin elle venait d'apercevoir entrer Gilbert... Il avait disparu !... Laquelle des trois rues avait-il suivie? Impossible de le deviner : leurs angles saillants et rentrants s'opposaient à ce que la vue pût les embrasser dans toute leur étendue; d'ailleurs, la nuit devenait de plus en plus sombre, La jeune femme, illusion ou réalité, crut se rappeler que son mari semblait se diriger vers la rue du Faubourg-du- Temple.

— Courons! se dit-elle; il n'a que quelques minutes d'avance sur moi !

Et, au risque d'être écrasée par les voitures, elle se précipite, haletante, à la recherche de Gilbert. Vaine tentative! elle ne raperçoitplus! Désolée d'abord, mais songeant bientôt que, grâce à son ambulant et rude métier, cette rencontre, infructueuse ce jour-là , pouvait se renouveler avec succès et combler ainsi son unique vœu, la jeune femme sentit son espoir se raffermir, son courage redoubler. Cependant, elle

devait être encore cruellement éprouvée; elle avait jusqu'alors, par Topiniâtre dévouement de son amour, assez imposé à la mère Maillart pour que celle ci ajournât ses ignobles conseils; mais cédant à l'appât d'une somme d'argent que lui offrait un des locataires de la maison qu'elle occupait, la vieille eut avec Gilberte l'entretien suivant, le lendemain du jour où celle-ci avait de loin entre* u son mari.

— Ma chère petite, dit. la mère Maillart en prenant un accent patelin et caressant, décidément ça me fend par trop le cœur de vous voir, jeune et gentille comme vous l'êtes, attelée à notre charrette comme un cheval de porteur d'eau.

— Je ne me plains pas de ma peine ; hier, j'ai entrevu mon Gilbert.

— C'est un hasard.

— Oui, mais grâce à un autre hasard, je le rencontrerai encore, et cette fois, je ferai si bien que je l'atteindrai !

— C'est peu probable ; moi , je crois, voyezvous, qu'il y aurait un moyen certain de retrouver votre mari, sans rester dans les brancards à vous ércinter douze à quinze heures par jour.

— Quel est ce moyen?

— Tenez, chère petite, quand on a perdu son chien (soit dit sans comparaison), comment s'y

prend-on pour le retrouver? On raffiche, n'estce pas?

— Sans doute.

— Eh bien ! moi, à votre place, je ferais placarder sur tous les murs de toutes les rues de Paris d'énormes affiches , imprimées en lettres grosses comme le pouce, et on y lirait : Madame Gilbert attend M. Gilbert^ telle rue, telnvméro. Voire mari, qui, diles-vous, court aussi Paris à votre recherche, lirait immanquablement une de ces affiches, et vous le verriez vous arriver un beau malin. Qu'est-ce que vous dites de cela, hein, mignonne?

— Je dis, mère Maillart, que si bizarre qu'il paraisse, le moyen serait bon s'il élait possible.

— Et pourquoi ne le serait-il pas?

— Est-ce qu'il ne faudrait pas payer les affiches, payer les hommes qui les placarderaient dans tous les quartiers de Paris? Ce sont là des dépenses que je ne peux pas faire, vous le savez.

— Bon!... Ainsi, ce n'est que l'argent qui vous manque?

— Rien que cela.

— lié bien ! chère petite belle, dites un mot, et vous aurez autant d'argent qu'il vous en faudra, pour les affiches et pour autre chose encore.

— Je ne vous comprends pas.

— Est-ce que vous n'avez jamais, en descendant ou en montant les escaliers , remarqué M. Soufflot?

— Qu'est-ce que c'est que M. Soufflot?

— Le locataire du premier étage de notre maison; un homme sur le retour, mais trèspropret, toujours en beau linge, avec une chaîne à breloques; il a une bonne, de l'argenterie; enfin ce digne homme est tout ce qu'il y a de plus respectable, de meilleur au monde... c'est la crème des bonnes gens.

— Ensuite, mère Maillart?

— Figurez-vous que ce cher homme vous a vue plusieurs fois sortir, attelée à notre charrette. Ce matin, en remontant avec mon lait, j'ai rencontré ce brave M. Soufflot sur son palier. Il m'a dit : « Ma chère dame, je suis si peiné de voir la charmante personne qui vous accompagne s'atteler à une charrette, que si cette personne consentait à me payer de retour, car je l'adore, je lui assurerais un joli petit sort : il y a au second une belle chambre à louer ; je la lui ferais très-gentiment meubler en noyer, il y aurait une pendule sur la cheminée. )>

Puis, s'interrompant, la vieille hocha la tète et ajouta :

— Ilcin, ma petite! Être meublée en noyer !

avoir une pendule! sans compter que ce digne M. Soufflot vous mènerait, j'en suis sûre, promener en fiacre! Ah! ah! c'est ça, chère mignonne, qui vous ferait ouvrir de grands yeux ! Gilberte, malgré sa tristesse , malgré l'ignominie des propositions de la vieille, trouva, en se souvenant de son opulence passée, les offres splendides et séductrices de M. Soufflot si plaisantes, qu'elle ne put s'empêcher de sourire. La mère Maillart, se trompant à l'expression de ce sourire, s'écria triomphante :

— J'en étais sûre, ma petite; vous ne pouviez résister à un ameublement de noyer et à une pendule!

— C'est sans doute très-tentant: mais ca n'a

pas de rapport avec ces affiches dont vous me parliez tout à l'heure.

— Hé... les affiches viendront après; acceptez d'abord les offres de M. Soufflot, payez-le de retour; vous le mènerez par le nez!

— Merci, mère Maillart, répondit Gilberte en se levant , sans même se sentir courroucée de cette offre honteuse. Merci, je ne mange pas de ce pain-là !

— Chère mignonne, réfléchissez donc...

— Voilà huit heures... le temps est beau, partons...

— Mais je vous dis que M. Soufflot est un

— ilO —

homme d'âge. Il est fou de vous ; vous tirerez de lui tout ce que vous voudrez!

— Mère Maillart , écoutez-moi bien : vous m'avez donné un asile et du pain; je m'acquitte envers vous de mon mieux ; je traîne votre charrette, et vous m'avez dit que la petite marchande de pommes aidait à la vente de la marchandise; je fais votre ménage, je balaye votre chambre : c'était un vrai taudis , et, maintenant, grâce à moi , elle est propre et rangée. Le soir, quand nous rentrons , je raccommode votre linge, et les jours où le temps est trop mauvais pour que nous puissions sortir, je savonne vos nippes et les miennes; je suis enfin votre servante, en retour de quoi vous me logez et vous me nourrissez. Je ne me plains pas de mon sort : je ferai de mon mieux pour que vous me gardiez près de vous; ceci entendu, vous pouvez maintenant, si ça vous amuse , me parler tant que vous voudrez de votre M. Soufflot, de ses meubles de noyer et de sa pendule... cela m'est fort égal, parce que je n'ai au monde qu'une pensée : retrouver mon Gilbert, et je le retrouverai !

— Tu n'es qu'une feignante, une meurt-defaîm ! s'écria la vieille exaspérée.

Car, connaissant la résolution de Gilberte, elle voyait échouer ses ignobles projets.

— Tu ne gagnes pas le pain que tu manges î

— Pardon, mère Maillart, je le gagne et je m'en vante !

— Sors d'ici, vagabonde ! je te remets sur le pavé où je t'ai ramassée...

— Soit! je ne peux pas rester de force chez vous.

— Non, mais , au fait , tu y resteras! et je te rendrai , vois-tu , la vie si dure et ton pain si amer, qu'il faudra bien que tu écoutes M. Soufflot.

— Nous verrons cela , mère Maillart ; voilà huit heures et demie... le temps est beau , dépéchons-nous de partir.

Quoique furieuse contre Gilberte , la vieille sentait ce qu'elle eût perdu en la quittant, et cette perte , la somme d'argent proposée par M. Soufllot pouvait seule la compenser aux yeux de l'infâme entremetteuse. Elle s'était habituée aux services de la jeune femme, qui lui épargnait les soins de son ménage et la peine de traîner sa charrette ; celle-ci attirait les acheteurs par sa gentillesse, et, à force d'ordre et de propreté , elle rendait habitable le taudis commun. La mère Maillart garda donc Gilberte auprès d'elle; mais, fidèle h son espérance de la voir suivre ses abominables conseils, elle lui rendit la vie si dure , et le pain qu'elle mangeait si amer, qu'il fallut le courage héroïque de la jeune femme et

son inébranlable espoir de retrouver son mari, pour endurer une position pareille. Une seule fois la mère Maillart s'oublia jusqu'à vouloir frapper Gilbertc; mais la jeune femme, leste et résolue, se saisit de son épaisse bretelle de cuir et signifia nettement à la vieille qu'elle la sanglerait de coups de lanière si elle osait une seconde fois la menacer. Renonçant dès lors à toute tentative de sévices, la mère Maillart se dédommagea de cotte contrainte en injuriant sa compagne, ainsi qu'elle l'injuriait encore ce jour où Gilbcrte traînait péniblement la petite charrette sur le boulevard Saint-Denis, tandis que la vieille lui criait brutalement :

Hue donc, feicnante! hue donc

Lorsquela nuit s'approcha, la neige recommençant de tomber comme la veille, la marchande, n'espérant plus rien vendre, donna Tordre à sa compagne de rebrousser chemin et de regagner leur logis, situé dans le faubourg du Temple. Elles arrivèrent ainsi aux environs de la porte Saint-Denis, à cette même pente du boulevard rapide et glissante qu'il avait fallu gravir et qu'il fallait à cette heure redescendre. Aussi , se roidissant de toutes ses forces dans le brancard, afin de résister à l'impulsion de la charrette, Gilbertc s'écria en tournant la tête vers sa compagne :

— liô —

— Mais retenez donc la voiture, mère Maillart!... Elle m'entraîne!... il y a du verglas!... je vais tomber !

— Hue donc! répondit la vieille, hue donc, feignante !

Bientôt la jeune femme, incapable de résister plus longtemps à l'entraînement de la voiture, tomba sur lepavé en jetant un cri d'épouvante... Elle voyait un cabriolet s'arrêter brusquement si près d'elle, que quelques pas encore et elle était foulée sous les pieds du cheval... Mais à ce cri d'effroi succéda une exclamation dont nous n'essayerons pas de rendre l'accent inexprimable...

Cette exclamation était celle-ci :

— Gilbert!

Puis, incapable de résister à la violence de son émotion, la jeune femme s'évanouit, et Gilbert, sautant d'un bond hors du cabriolet, la releva et l'emporta dans ses bras.

Lorsque Gilberte sortit de son évanouissement, après avoir failli être écrasée sous les roues de ce cabriolet hors duquel Gilbert était sauté d'un bond pour recevoir sa femme entre ses bras, elle ouvrit les yeux et se vit dans le petit salon d'un café placé à l'angle du boulevard et de la rue Saint-Denis. Elle était étendue sur un canapé où on l'avait transportée ; son mari, agenouillé près d'elle, soutenait sa tète, et, à côté de lui, imbibant un mouchoir du

— dlC —

contenu d'un flacon de spiritueux, se trouvait Louise, vêtue de deuil et portant le bonnet des veuves.

A peine Gilberte eut-elle complètement repris SCS sens qu'elle se jeta au cou de son Gilbert et le couvrit de larmes, de baisers. Les deux époux, dans leurs étreintes passionnées, ne prononçaient que ces mots d'une voix entrecoupée :

— Enfin !... te voilà!...

— Je te retrouve !... je te vois !...

Louise, profondément émue, pleurait en contemplant les deux jeunes gens.

— Non, se disait-elle, non, ils n'ont pu se rendre coupables d'une action déshonorante ! Des cœurs si naïfs, si tendres, si courageusement dévoues l'un à l'autro, ne sauraient être pervertis! Et cependant un inexplicable mystère plane encore sur l'origine de leur fortune!

— Ma pauvre femme adorée ! murmurait Gilbert fondant en larmes. Toi, mon Dieu ! toi, attelée à une charrette!

— Oh ! j'étais bien certaine qu'en faisant ce métier-là, qui me donnait du pain, tôt ou tard je te rencontrerais dans les rues de Paris.

— Ainsi, c'est pour me chercher que tu te résignais à...

Le digne garçon ne put achever : sa voix

s'éteignit dans ses pleurs, et il ne put que murmurer :

— Elle ! elle ! attelée a une charrette ! mon Dieu! mon Dieu !

— Une fois déjà je t'avais aperçu de loin, près le boulevard du Temple.

— Il y a huit jours à la tombée de la nuit?

— Justement. Je ne m'étais pas trompée! Quelle rue as-tu prise?

— La rue des Fossés-du-Temple.

— Et moi, j'ai couru après toi dans la rue du Faubourg-du-Temple! Aussi je t'ai perdu; mais cette fois-ci... oh! cette fois, je te tiens!... je ne te perdrai plus! ajouta la jeune femme en serrant dans une nouvelle étreinte son époux contre son sein. Et toi, dans ton cabriolet, tu me cherchais aussi ?

Puis, regardant plus attentivement son mari :

— Mon Dieu... comme tu es pâle et maigri ! tu as donc bien souffert, pauvre chéri ?

— Oui... je n'ai pas toujours eu un cabriolet pour aller à ta recherche!... ce n'est que depuis ce matin... Car tu ne sais pas... je...

— Et madame Louise qui est là et à qui je ne dis rien !... s'écria la jeune femme en interrompant son mari. Pardon, madame... mais vous comprenez... dans le premier moment de joie... on perd la tête... et puis, j'y songe maintenant...

par quel heureux hasard étes-vous près de nous ?

— Au moment où votre mari vous relevait évanouie, je passais sur le boulevard ; ma voiture s'est arrêtée devant la foule assemblée; j'ai avancé la tête à la portière... je vous ai reconnue, madame Gilberte, je suis descendue de voiture, espérant vous être utile, et je vous ai accompagnée dans cette maison où l'on vous a transportée...

— Tant de bonté ne m'étonne pas de votre part, répondit Gilberte.

Puis, remarquant alors seulement les vêtements noirs de la jeune femme, elle s'écria :

— Ah! mon Dieu, madame! vous êtes en grand deuil... avec un bonnet de veuve?

— C'est vrai ! je ne l'avais pas remarqué, reprit Gilbert. Est-ce que le général... Poussard?...

— Le général est mort, répondit Louise; j'ai accompli mon devoir envers lui jusqu'à la fin, je l'ai entouré de soins jusqu'à son dernier jour, je l'ai ramené de l'Anjou à Paris, où j'ai appelé près de lui les plus célèbres médecins... mais leur science a échoué devant l'aberration de l'esprit du général , mortellement frappe de la prédiction que vous lui aviez faite, M. Gilbert, dans un moment de triste plaisanterie...

— Quoi ! madame Louise... le général, toutes les fois qu'il a voulu boire ou maoger... a eu la colique?

— Par suite d'une étrange réaction du moral sur le physique, en vertu de laquelle, selon les médecins, l'on finit souvent par ressentir certains maux dont l'on s'est longtemps préoccupé, effrayé, il est arrivé que le général, d'autant plus alarmé de votre prédiction qu'une précédente menace s'était déjà réalisée, éprouvait, au moment de boire ou de manger, de telles angoisses, de telles appréhensions, que sa santé s'altéra rapidement. Il y a un mois... il est mort, au milieu d'une effrayante agonie; il croyait voir, dans son délire, le spectre des nombreuses victimes de ses duels... Ses derniers moments ont été horribles!... horribles!...

— Ma foi, si feu le général Poussard n'avait pas été un spadassin féroce, je regretterais une plaisanterie qu'il a prise trop au sérieux ; mais enfin, il est mort... n'en parlons plus.

— Et M. Hubert, madame Louise? dit Gilberte; quand il va savoir que vous êtes veuve, quelle sera sa joie !

— M. George Hubert voyage, je crois, en Ecosse, répondit la jeune veuve.

Puis elle poursuivit avec une pénible anxiété :

— De grâce, plus un mot de M. George Hubert ni de moi. Parlons de vous, je vous en prie.

— Eh bien! madame, vous nous retrouvez au même point où nous étions lorsque vous nous conseilliez d'abandonner notre fortune et de vivre de notre travail et de notre petite rente. Si ma Gilberte est de mon avis, avant d'aller chercher le bonheur ailleurs qu'ici-bas, nous essayerons encore de le trouver en suivant votre conseil. La justice a mis le séquestre sur nos biens ; nous voilà, Minette et moi, pour toujours réunis. Nous avons grande envie de travailler. J'ai là (et il tira de sa poche un portefeuille), j'ai là de quoi nous acheter deux mille cinq cents francs de rente, et la petite maison de l'avenue Méricourt est peut-être encore à louer.

— Que dis-tu? s'écria Gilberte, tu as de quoi nous acheter des rentes ?

— J'ai cinquante mille francs, sauf ce que j'ai dépensé aujourd'hui pour m'habiller des pieds à la tête, prendre un bain, et payer les heures de course de trois cabriolets que j'ai pris depuis ce matin ; car, lorsque je t'ai rencontrée, ma pauvre Minette, j'avais déjà mis deux chevaux sur les dents.

— Mais cet argent dont tu parles...

— Figure-toi que, à bout de ressources, de-

puis ma sortie de prison, hier soir, mourant de faim, pouvant à peine me traîner, je me suis décidé à aller chez Meunier.

— Un moment j'y avais aussi pensé, mais je me suis dit : Ces gens-là ont trop mauvais cœur, ils seront sans pitié !

— Parlez-vous d'un M. Meunier, banquier fort riche? reprit vivement Louise en interrompant Gilbert. Ne demeure-t-il pas rue Saint- Lazare ?

— Oui, madame. Est-ce que vous le connaissez?

— Ce M. Meunier habite non loin de mon notaire. Tantôt je me suis rendue chez ce dernier pour quelques affaires relatives à la succession du général, et j'ai appris que cette nuit un vol considérable avait eu heu chez M. Meunier.

— Eux si avares! s'écria Gilbert. Quel coup écrasant !

— Ce vol a été, dit-on, commis avec une audace extraordinaire, poursuivit Louise. Les voleurs se sont introduits par la cheminée, au moyen d'une échelle de couvreur laissée à dessein dans la cour. M. Meunier et sa femme, surpris durant leur sommeil, ont élé garrottés dans leur lit. Tout ce qu'ils possédaient leur a été volé, car leur fortune était, dit-on, touten-

tière en argent, billets de banque et valeurs de portefeuille.

— Ah! Gilberte, il y a une Providence!

— Oui, reprit Louise, car les auteurs de ce vol audacieux ont été arrêtés presque aussitôt le crime commis; ils ont fait les aveux les plus complets; mais on n'a retrouvé en leur possession ni l'argent ni les billets de banque, et ils avaient détruit toutes les valeurs de portefeuille, de sorte que M. Meunier est complètement ruiné.

— Ah! madame, la Providence a fait d'une pierre deux coups. Les voleurs ont été découverts, Meunier et sa femme ont été punis, justement punis, car ces avares, ces envieux, après avoir été nos amis, ont eu le courage, hier, de me chasser de leur maison par un temps affreux, de me refuser un asile et de me railler sur ma misère!

— Ah! reprit Louise, c'est odieux!

— Ce sont de si mauvais cœurs, «ijouta Gilberte, que je pressentais qu'ils seraient impitoyables. 3ion dernier espoir était dans madame de Saint-Marceau, à qui nous avions prêté près de deux cent mille francs.

— Ah! mon Dieu! tu ne sais pas? la pauvre femme est morte !

— Que dis-tu?

— Tantôt, en entrant dans un café pour manger un morceau, j'ai parcouru un journal, et j'y ai lu, aux nouvelles d'Italie, « que la célèbre cantatrice madame de Saint-Marceau était morte à Naples, où les médecins l'avaient envoyée pour rétablir sa santé. »

— Mourir à la fleur de l'âge et dans tout l'éclat de son talent ! reprit Louise. Pauvre madame de Saint-Marceau !

— Sa mort devra éternellement peser sur la conscience de son mari, dit Gilbert. Il l'a tuée par son indigne conduite envers elle. Mais, Minette, pour en revenir à mon récit, repoussé par Meunier, j'eus l'idée d'aller m'adresser à madame Badureau. J'arrive à notre ancien logis, je sonne; elle m'ouvre, me reconnaît, et ses premiers mots sont : « Vous êtes encore un joli garçon avec vos cinquante mille francs ! — Quels cinquante mille francs ? » Te rappelles-tu que, avant de quitter notre mansarde pour l'hôtel d'Orbeval, j'ai remis un paquet ficelé à la mère Badureau?

— Oui, en lui disant de prononcer quelques mots, lorsqu'elle ouvrirait ce paquet, au bout de je ne sais combien de jours.

— Ce papier contenait cinquante billets de mille francs : c'était une surprise et un don que je voulais lui faire. iMais, ne s'expliquant pas

une pareille générosité, elle a considéré cette somme comme un dépôt et me l'a fidèlement remise.

— Brave et honnête femme! Pourtant, selon notre intention, cet argent lui appartient ; peutêtre avons-nous tort de le lui reprendre?

— J'ai d'abord partagé ton scrupule, mais je me suis dit : Grâce à cette somme, nous pouvons essayer, selon le conseil de madame Louise, de trouver dans une vie laborieuse et modestement aisée le bonheur que, jusqu'ici, nous n'avons trouvé nulle part. Et puis, nous avons autrefois donné deux mille francs à madame Badureau; elle les a placés ; ils suffiront à lui assurer, m'a-t-clle dit, dans sa dernière vieillesse, un asile aux Petits-Ménages. De plus, je lui ai proposé de la prendre avec nous : elle a accepté celte proposition avec joie. Croyez-vous, madame Louise, vous dont le cœur est si délicat, que, en de pareilles circonstances, nous puissions conserver ces cinquante mille francs, sans manquer à la probité, sans être ingrats envers la digne créature qui a regardé cette somme comme un dépôt sacré?

— Cette lionnêle femme doit à votre libéralité un asile pour ses vieux jours; elle accepte avec reconnaissance votre offre de la garder près de vous. Il me semble que, dans la position ex-

trêrne où vous vous trouvez, vous pouvez rentrer en possession de cette somme.

— Alors notre joie est complète, madame; voire approbation lève nos derniers scrupules, reprit Gilberte. Nous pourrons donc, après tant de traverses, tant de chagrins, tant de déceptions, essayer d'être heureux en ce monde-ci ! Mais vous, madame, ne ferez-vous pas aussi le bonheur de M. George Hubert? N'êtes-vous pas maintenant veuve et libre?

— J'étais libre aussi avant d'épouser le général, répondit Louise avec un mélange de mélancolie et de fermeté. J'étais libre aussi lorsque je suis venue à George Hubert, et j'ai refusé, j'aidû refuser sa main ; aujourd'hui, je la refuserais encore!

— Quoi ! s'écrièrent à la fois les deux jeunes gens, vous aurez le courage de...

— J'ai toujours eu le courage d'accomplir ce que je considère comme mon devoir, et ce devoir, je l'accomplirai jusqu'à la fin; mais, de grâce, ne parlons pas de moi, parlons de vous.

— Mon Dieu ! lorsque M. George Hubert saura que vous êtes veuve... il voudra...

— Cet entretien m'est pénible, très-pénible... je vous l'assure, répondit la jeune veuve en interrompant Gilberte d'un ton si pénétré que, craignant de la blesser ou d'augmenter son chagrin, les deux époux n'osèrent pas insister

au sujet du poëte. Ils se turent, et Louise poursuivit ainsi :

— Je vous laisse dans des conditions de bonheur plus favorables encore que celles où vous vous trouviez avant vos cruelles épreuves...

— Pourquoi plus favorables, madame?

— Avant d'arriver au comble de l'opulence, vous aviez vécu pauvrement, mais du moins à l'abri de cette affreuse détresse dont vous avez dernièrement souffert, M. Gilbert. Vous ignoriez cette vie rude et pénible à laquelle vous vous êtes courageusement résignée, madame Gilbert, dans l'espoir de retrouver votre mari. Ainsi, vous aurez connu par expérience les amères déceptions de l'extrême richesse et les douleurs de l'extrême misère. La modeste aisance dont vous jouirez vous semblera donc doublement précieuse, comparée à l'une ou à l'autre de vos deux existences passées.

— C'est vrai ! nous n'avions pas songé à cela, ma Gilbcrtc. C'est le cas de dire : A quelque chose malbeur est bon...

— Oui, car, lorsque nous serons dans notre heureux petit ménage et que nous nous souviendrons que tu as failli mourir de faim et de froid, mon pauvre Gilbert, errant sans asile dans Paris, et (pic moi je traînais une cliarrctlc dans la boue et dans la neige, partageant

le taudis d'une horrible vieille de qui j'étais la servante, avec quelles délices nous jouirons de notre aisance !

— Chose triste à penser, madame Louise, reprit Gilbert : faut-il donc, pour trouver le point milieu du vrai bonheur en ce monde-ci, avoir connu tour à tour et par soi-même les angoisses de la dernière misère... et la vanité des grandeurs, des richesses et de la gloire?

— Hélas ! oui. Voilà pourquoi le plus grand nombre des hommes, à qui manque cette expérience, ne se trouvent jamais satisfaits de leur sort ou ne savent pas l'apprécier à sa juste valeur. Mais, avant de nous séparer, ma franchise m'impose une question... indiscrète peut-être...

— Parlez... oh! parlez, madame Louise; nous vous répondrons sincèrement.

— La loyauté, la bonté, la délicatesse, se révèlent à chacune de vos paroles; aussi m'est-il impossible de comprendre ce mystère étrange qui plane sur l'origine de votre fortune... Je l'avoue, lorsque, en ma présence, un magistrat est entré chez vous, parlant de la possibilité d'une instruction criminelle...

— Vous nous avez pris pour de malhonnêtes gens?...

— Non, mais, sans aller jusque-là, j'ai senti s'élever en moi de fâcheuses préventions contre

vous ; et, sans le trouble où m'avaient jetée vos révélations sur le secret le plus important de ma vie, sans la présence inattendue de M. George Hubert, j'aurais tâché d'approfondir ce qu'il pouvait y avoir de faux ou de vrai dans l'accusation formée contre vous. Cette accusation est d'ailleurs abandonnée, votre mise en liberté prouve votre innocence ; vos biens, dont vous vouliez faire un si généreux usage, restent sous le séquestre; mais enfin, de ces biens quelle était donc l'origine?

— Madame Louise, vous ignorez naturellement ce que c'est qu'une Korrigan?

— Autant qu'il m'en souvient, et selon la tradition, ce sont de gentilles petites fées qui se plaisent à peigner leurs cheveux blonds au bord des fontaines.

— Comment! madame Louise, vous savez ce que c'est qu'une Korrigan?...

— Vous en avez vu aussi ?

— Ah ! vous nous croirez alors, vous !

— Je n'ai pas vu de Korrigan, reprit Louise en souriant, puisque ce sont des êtres imaginaires ; mais ces petites fées sont une des plus charmantes fictions de la mythologie celtique ou gauloise. M. George Hubert, pendant longtemps, s'est livré à de profondes études sur les temps primitifs de notre histoire ; je partageais

ces études ; elles nous charmaient et nous instruisaient des mâles croyances de nos pères, qui, persuadés, selon la religion druidique, que l'on ne mourait jamais, étaient ainsi délivrés du mal de la raorï. Cette foi si consolante, si salutaire, nous ravissait, M. George Hubert et moi, et nous tendions de toutes les forces de notre intelligence et de noire âme vers cette sublime croyance.

— Il serait vrai, madame! vous croyez, ainsi que nous, que l'on va revivre ailleurs, et toujours renaître de monde en monde jusqu'à l'infini?

— Vous vous êtes donc occupés de ces questions si abstraites? reprit Louise fort surprise. Auriez-vous donc lu les admirables pages de Jean Reynaud sur le druidisme ?

— Jean Reynaud ?

— Oui, c'est l'une des plus hautes intelligences, l'un des plus nobles caractères de ce temps-ci.

— Nous le croyons tel, si vous le jugez tel, madame Louise; vous vous connaissez en grands esprits et en grands cœurs!... Mais nous sommes deux pauvres ignorants qui n'avons pas cherché dans des livres notre foi à l'éternité de la vie.

— Cette foi, où Tavez-vous donc puisée?

— La Korrigan nous Ta donnée.

— Quelle Korrigan?

— Tenez, madame Louise, au risque de passer, ma femme et moi, à vos yeux, pour des fous, je vous dirai que nous avons vu une Korrigan, oui... une véritable Korrigan. Grâce à elle, nous pouvions, en un temps, tout ce que nous voulions. Ainsi, voulant tâter des grandeurs, nous avons été, ma femme et moi, le marquis et la marquise de Montlaur.

— Ensuite, voulant tâter de la gloire, nous avons été M. George Hubert, nous avons été vous-même, madame Louise. Voilà comment j'ai su votre secret... J'ai imaginé l'histoire du rêve, afin de ne pas vous effrayer.

— Enfin, dégoûtés de la vie de grand seigneur et de la gloire, croyant trouver le bonheur dans une grande fortune, nous avons demandé à la Korrigan des millions qu'elle nous a donnés ; après quoi nous lui avons rendu sa liberté, car elle devait rester près de nous jusqu'à ce que nous fussions assez satisfaits de notre sort pour la renvoyer.

— Mais jusqu'à son départ nous avons pu tout ce que nous avons voulu. C'est ainsi que Gilbert a donné la colique à défunt le général Poussard, toutes les fois qu'il a voulu se battre en duel.

— Voilà, madame Louise, la pure vérité. Vous ne pouvez pas nous croire ; la justice ne le pouvait pas non plus ; ce que nous vous disons nous paraîtrait à nous-mêmes impossible, insensé, si nous ne l'avions pas vu ; mais enfin... cela est !

— Je vous sais incapables de railler ou de mentir, et tout me prouve que vous jouissez de votre raison, reprit Louise après un moment de stupeur. La révélation de ce secret, que moi seule pouvais savoir... votre première menace au sujet du général, si étrangement accomplie... tout cela est incompréhensible à mon esprit, et il m'est non moins impossible de vous accuser de mensonge que de vous croire!

— Quoi qu'il en soit, reprit Gilberte, vous nous regardez comme d'honnêtes gens?

— Pouvez-vous en douter!

— Alors, madame Louise, donnez-nous encore une preuve d'intérêt...

— Laquelle?

— Nous sommes plus que jamais résolus à suivre vos conseils, mais qui sait si nous n'aurons pas encore à vous en demander? Permettez-nous, si vous devez habiter Paris, d'aller vous faire de temps à autre une petite visite le dimanche...

— Si j'avais dû rester ici, j'aurais été la pre-

raière à désirer continuer des relations qui ont pour moi un grand charme, mais avant peu j'aurai quitté Paris... et je ne sais si jamais j'y reviendrai !

— Où allez-vous donc demeurer?

— Je l'ignore... je n'ai pas de projets arrêtés, mais je veux vivre dans une retraite absolue...

— Ah! voilà qui gâte notre belle journée !... ne plus vous voir!... vous à qui nous devrons peut-être le bonheur de notre vie, madame Louise...

— Les éléments de ce bonheur étaient en vous : je vous ai seulement aidés à les découvrir.

— Mon Dieu... et nous ne pourrons pas même savoir de vos nouvelles?

— Il me serait, je vous le répète, très-pénible d'être privée de tous rapports avec vous, répondit la jeune veuve en réfléchissant.

Puis elle ajouta :

— Si vous voulez m'écrire, adressez vos lettres à mon notaire, dont voici l'adresse. (Et elle donna une carte à Gilbert.) Faites-lui connaître votre demeure, et, par son intermédiaire, nous pourrons facilement correspondre. Maintenant, adieu!... reprit Louise d'un air pensif. Tous deux, à votre insu, vous aurez exercé une puissante influence sur ma vie, en révélant à

M. George Hubert un secret... qui devait toujours rester ignoré de lui, et en amenant, par une prédiction étrange, l'événement qui m*a rendue veuve. Ces faits, vous les attribuez à des causes surnaturelles, dont ma raison ne peut admettre la réalité ; ces faits auront-ils des conséquences bonnes ou mauvaises pour la destinée de M. George Hubert et pour la mienne ? Dieu seul le sait ; mais quoi qu'il arrive, je conserverai toujours de vous le meilleur souvenir... Adieu... encore adieu, ajouta Louise avec une vive émotion, en embrassant tendrement Gilberte à plusieurs reprises.

Puis, tendant la main à Gilbert, qui la serra respectueusement, elle quitta les deux époux.

Ceux-ci montèrent en fiacre et se firent conduire à leur ancienne et pauvre demeure, où ils voulurent loger provisoirement jusqu'à leur établissement dans la petite maison de l'avenue Méricourt, ou dans tout autre logis situé hors barrière et à proximité de Paris.

vu

ÉPILOCIVE.

Trois années environ s'étaient écoulées depuis raccomplissenicut des faits précédents.

Ce soir-Jà, l'on représentait à la Comédie- Française une œuvre nouvelle. La salle était comble ; la famille royale tout entière assistait à cette solennité littéraire. Le rideau venait de se baisser après le quatrième acte, au milieu de bravos enthousiastes, et, selon l'usage, les spectateurs profitèrent de l'entr'acte pour échanger leurs impressions sur le drame que l'on jouait,

ou leurs observations sur certaines personnes très-connues dans ce que l'on est convenu d'appeler LE MONDE. L'entretien suivant était spécialement consacré à ces dernières remarques, car ceux qui les faisaient, hommes et femmes, étaient plus mondains que lettrés, quoiqu'ils eussent largement accordé leur part d'applaudissements à la pièce nouvelle.

Deux femmes très-élégantes , l'une d'un âge mûr, l'autre fort jeune, et trois hommes debout derrière ces merveilleuses j qui occupaient les places de devant de Tune des loges au-dessous desquelles se trouve le balcon, avaient donc l'entretien suivant :

— Je vous le disais bien, madame la duchesse, c'est M. de Baudricourt. J'étais certain de ne pas me tromper ; je l'ai reconnu tout à l'heure, au moment où il n'a pu s'empêcher de s'avancer du fond de son obscure loge de baignoire, lors de la magnifique scène du quatrième acte, où mademoiselle Rachel a été si admirable.

— En vérité, c'est à n'y pas croire. Après son odieuse conduite envers cette malheureuse madame d'Orbeval, avoir l'audace de venir ici s'afficher publiquement avec cette danseuse espagnole qu'jl amène d'Italie... C'est adreux!

— Affreux! Voilà qui est, d'honneur, fort

singulier, reprit le duc. Ah çà! est-ce que, par hasard, Baudricourt était marié avec madame d'Orbeval?

— Eh! monsieur, s'il eût été son mari, son indigne conduite aurait eu du moins une excuse...

— Ma chère amie, voilà des principes, permettez-moi devons le dire, fort étranges!

— Mais non, mon cher duc... Madame, si j'interprète bien ses paroles, pense, avec raison , que Baudricourt ayant accepté les sacrifices que lui a faits madame d'Orbeval, il est doublement coupable d'avoir si cruellement rompu avec elle...

— C'est évident !

— Selon moi, reprit la jeune femme, madame d'Orbeval est très-justement punie. Après le scandaleux éclat de sa conduite , elle ne mérite aucune pitié!

— Ma chère Alix, dit la duchesse, soyez plus charitable ; vous n'étiez pas encore entrée dans le monde lorsque madame d'Orbeval en sortait; et si vous aviez été, comme moi, son amie, vous la plaindriez, je vous l'assure ! Songez-y donc : avoir renoncé à sa famille , à la société, à la plus grande existence possible, pour se vouer à une affection que Ton croit éternelle, et, après plusieurs années de bonheur, être indi-

gneraent abandonnée pour qui?... pour une danseuse de bas étage !

— Danseuse de bas étage tant que vous voudrez ! reprit le duc, qui tenait en ce moment sa double lorgnette approchée de ses yeux ; je la vois en ce moment à merveille, cette grande diablesse. Elle a de superbes yeux noirs, brillants comme des charbons ardents, des dents perlées qu'elle montre en riant de tout son cœur. Ses lèvres, d'un rouge de sang , font un singulier contraste avec son teint mat et olivâtre Et puis, quels épais sourcils, aussi noirs que ses magniliques cheveux! une véritable crinière frisée ! ils tombent jusque sur son corsage. Elle est faite au tour ! quelle taille ! et avec cela une main d'enfant. On dit que c'est une bohémienne, cela ne m'étonne point.

— Ne trouvez-vous pas aussi, monsieur, une circonstance tiltcnuantc pour l'indigne conduite de M. de naudricourt, dans cette belle excuse : que cette fille est une bohémienne?

— Ma foi, ma chère , on dit qu'une fois que l'on est sous le charme ou plutôt sous la griffe de ces créatures-là, il est Ircs-diflicile de s'en dépêtrer. Il faut qu'il en soit ainsi ; ce pauvre Baudricourt aura été fasciné, ensorcelé, car je le liens pour le plus galant homme qui soit au monde; oui, s'il a brusquement rompu avec

madame d'Orbe val, rupture, selon moi, tellement inouïe , que je n'y croirais point, si je ne le voyais pas là, c'est que ce pauvre garçon aura été, je le répète, ensorcelé par cette grande diablesse.

— Vous allez maintenant, monsieur, plaindre M. de Baudricourt. Tenez, vous êtes fou! c'est odieux, ce que vous dites là !

— Ah ! madame, votre curiosité va être enfin satisfaite ! reprit l'autre personne placée derrière la duchesse. Voici que l'on ouvre la porte de cette loge des secondes de face, inoccupée jusqu'ici, quoique la salle soit comble, et qu'il y ait du monde jusque dans les couloirs.

— Oh! mon Dieu! s'écria la comtesse Alix ; mais les deux hommes qui entrent dans cette loge sont ivres ! En voilà un qui a failli tomber dans le parterre !

— Bon ! c'est Montlaur avec son fidèle Saint- Marceau!... Pauvre Montlaur!... Voilà pourtant comme il est tous les soirs , et souvent aussi le matin !

— Quand on se trouve dans un pareil état , l'on ne sort pas du cabaret où l'on a dîné.

— Ils vont certainement se faire mettre à la porte. Tout le monde les regarde.

- Ah ! les voilà qui saluent le public en lui envoyant des baisers !

— C'est révoltant, des hommes de bonne compagnie causer un tel scandale, se donner ainsi en spectacle !

— Que voulez-vous, madame la duchesse ! le chagrin...

— Comment ! le chagrin ?

— Je connais Montlaur depuis dix ans , madame. Avant son malheureux duel avec Saligny, c'était l'homme le plushcureux du monde ; magnifique sans prodigalité, réglant sa fortune à merveille, ayant la meilleure maison de Paris, vivant au mieux avec madame de Montlaur.

— M. de Surville, je vous en prie, ne prononcez pas le nom de cette femme-là. Elle est devenue, par ses dérèglements, la honte de sa famille et de notre société. Dieu merci , elle a quitté la France avec ce misérable petit comédien dont elle s'était affolée. Fasse le ciel qu'elle ne revienne jamais!

— Si j'ai prononcé le nom de madame de Montlaur, madame la duchesse, c'est que sa conduite, qui, à bon droit, vous révolte, a causé le plus cruel chagrin à son mari. Quoiqu'il fût séparé de corps et de biens avec la marquise, elle n'en portait pas moins son nom, et ce nom elle le déshonorait publiquement par les liaisons les plus basses. Aussi Montlaur , profondément affecté, a commencé de se griser pour s'étour-

dir, et ce vice est malheureusement devenu pour lui une habitude.

— Une habitude que Saint-Marceau partage, s'il ne la favorise pas, l'effronté parasite ! Il s'est accroché à ce pauvre Monllaur , loge chez lui , ne le quitte pas d'un moment, vit à ses dépens, et lui emprunte tout l'argent qu'il joue.

— Je ne comprends pas qu'un homme salue M. de Saint-Marceau. Après avoir ruiné sa malheureuse femme, il l'a fait mourir de désespoir.

— Je puis vous assurer, madame la duchesse, que Saint-Marceau est de tout point fort mal vu. Quant à moi, je ne lui rends jamais son salut.

— Mais c'est scandaleux ! voyez donc quel tapage M. de Montlaur et son ami font dans cette loge! on commence à les huer.

— Voici tout le parterre debout.

— Allons, Montlaur recommence à envoyer des baisers à la foule.

— Ah ! la porte s'ouvre, un monsieur en noir entre et parle à Saint-Marceau, qui parait avoir conservé plus de sang-froid.

— C'est sans doute un commissaire de police qui les engage à sortir.

— Dieu merci ! ils l'écoutcnt : les voilà partis.

— Ma chère, dit soudain à demi-voix le duc à sa femme, les voyez-vous parmi les spectateurs du balcon qui s'étaient levés en entendant le

tapage des deux ivrognes. Les reconnaissez-vous ?

— Qui cela ?

— La fleuriste et le lithographe.

— Ne me parlez pas de ces gens-là ! reprit la duchesse avec une impatience hautaine; c'est encore un des hauts faits de ce M. de Saint- 3ïarccau , d'avoir eu Tinconcevable idée de patronner de pareilles espèces !

— Ma foi, ma chère, ils avaient la meilleure table de Paris ; et puis enfin n'étes-vous pas allée chez eux comme tant d'autres?

— J*ai eu ce malheur-là, il est vrai, et je suis restée avec ma courte honte !

— Ma chère Alix, vous n'étiez pas encore entrée dans le monde, lorsque deux aventuriers, se faisant ridiculement appeler M. le lithographe et madame la fleuriste, ont ouvert leur maison sous le patronage de M. de Saint- Marceau. Homme de la société, quoiqu'il eût épousé une femme de théâtre, il se chargea , non-seulement des invitations de ces gcns-Ià, mais de les faire accepter, ces invitations, ce qui n'était guère facile ; car enfin, si ces inconnus avaient pris un nom étranger, passe encore! on va chez un étranger, ni plus ni moins que l'on irait en Angleterre ou en Italie, sans considérer pour cela l'Angleterre ou l'Italie comme étant de votre société ; mais aller chez des espèces qui se fai-

saient un titre impertinent de leur ancien métier, voilà qui était parfaitement ridicule et souverainement inconvenant!

— Cependant, chère duchesse, le duc disait tout à l'heure que vous étiez allée chez ces gens-là.

— Eh ! mon Dieu, oui ! par faiblesse, et j'en rougis! C'est cette insupportable princesse de Marsan qui, malgré moi, m'a débauchée! M. de Saint-Marceau avait eu l'art d'attacher premièrement le grelot à cette belle princesse ainsi qu'au prince, car celui-là, pourvu qu'il dîne à ravir, irait, je crois, dîner chez un bourreau ; de même que la princesse, pourvu que l'on fasse danser, valser, pirouetter ses quarante cinq ans et son embonpoint, irait au bal chez je ne sais qui. Aussi M. de Saint-Marceau lui avait-il garanti, s'il vous plaît, à cette grosse corybante, autant de contredanses et de valses qu'elle en voudrait, à valoir sur M. le lithographe, comme disent nos gens d'affaires. Au prince et à la princesse M. de Saint Marceau adjoignit le ragoût de cette écervelée de madame de Bellefontainc, qui, à l'endroit des fêtes, quelles qu'elles soient, où qu'elles soient, montre environ autant do judiciaire et de réserve dans son choix qu'un papillon de nuit au vis-à-vis des bougies. Cette folle attirait nécessairement dans son orbite M. de

Blainville et sa pauvre femme, puisqu'il avait la cruauté de la traîner partout où se trouvait madame de Bellefontaine, dont il s'occupait alors plus qu'ouvertement. Ce noyau , formé de gens du meilleur et du plus grand monde, comme vous le voyez, chère Alix, attira d'autres personnes. L'on se disait : «i Après tout , puisque l'on va là, pourquoi n'irions-nous point? » Ce fut l'histoire des moutons de Panurge ; beaucoup d'hommes et de femmes de notre société sautèrent le fossé à la queue-leu-leu et coururent à l'ancien hôtel d'Orbeval, où ces espèces, grâce à l'intendant de la pauvre comtesse, tenaient véritablement une excellente maison. J'étais, cela va sans dire, restée étrangère à ces belles équipées qui me révoltaient, lorsque la princesse arrive un matin chez moi et entreprend de me décider à assister aux fctes de l'hôtel d'Orbeval. Je hausse les épaules en la priant de me laisser tranquille et de ne pas m'impalienter ; elle insiste en me disant : « Mais venez donc, ma chère! Toute notre société va là! C'est trèsamusant! on y entend la meilleure musique de Paris! on y danse jusqu'à six heures du matin! on y soupe à outrance ! tout est servi avec une incroyable magnificence, et cela n'engage à rien, mais à rien du tout, envers les maîtres de la maison, que personne ne reçoit et à qui l'on ne

dit pas quatre paroles dans la soirée. On les appelle madame la fleuriste et M. le litliograplie ; mais, le dos tourné, l'on poufife de rire ; leur maison n'est autre chose qu'un délicieux casino dont ils font splendidement les frais, exclusivement pour notre société, car vous sentez bien que M. de Saint-Marceau ne leur permettrait jamais d'oser inviter chez eux quelqu'un qui ne fût pas des nôtres. Voyons! de quoi vous offusquez-vous? Est-ce que, lorsque vous êtes aux eaux d'Aix ou de Baden, vous n'allez pas au casino? Est-ce que vous recevez chez vous les gens qui font les frais du casino? Pas du tout ! Eh bien ! c'est ici absolument la même chose : Thotel d'Orbeval est notre Casino , ma chère. » Enfin , que vous dirai-je? cette insupportable princesse me rabâcha tant et tant de son casino (et il y avait, après tout, assez de justesse dans sa comparaison), que je fis comme les autres bêtes moutonnières ; je sautai le fossé. Que voulez-vous, chère Alix! ces espèces donnaient de ravissantes fêtes de printemps ; le moment d'aller dans nos terres ou aux eaux n'était point encore venu, toutes les maisons où l'on reçoit étaient feimées : je me décidai donc comuie tant d'autres à cette sottise, mais je fus bientôt et très-justement punie de ma faiblesse.

— Que vous est-il donc arrivé, chère duchei^se?

CILBEnT ET GILBCKTE. 5. 13

— Je comptais me rendre un soir à une fête de nuit qui devait avoir lieu à notre casino d'Orbeval, comme nous disions, lorsque je vois la princesse arriver chez moi, aussi cramoisie, aussi furieuse, aussi suffoquée que si elle eût manqué douze contredanses. « Vous ne savez pas, ma chère? me dit celte hurluberlue ; la fête de ce soir n'a pas lieu ! ces manants ferment leur maison, sous cet impertinent prétexte qu'ils nous ont, pour leur argent, assez vus danser et souper, et que cela ne les amuse plus du tout, mais du tout! Conçoit-on pareille insolence? — Voilà qui nous punit fort justement de notre bassesse, dis-je à madame de Marsan, et je n'oublierai jamais que c'est à vos comparaisons de casino et autres sornettes que j'aurai dû ma part de cette indigne humiliation. »

— Un pareil procédé, de la part de ces espèces, devenait, chère duchesse, d'une grossièreté inouïe !

— Mais vous n'êtes pas au bout : ces gens-là étaient des voleurs... ou l'équivalent!

— Ah ! mon Dieu !

— Ils avaient pris, on ne sait où, et on l'ignore encore, rari>,cnt qu'ils dépensaient : la police s'en est mêlée ; ils ont été mis en prison ; il est vrai qu'on les a ensuite relâchés , mais leurs biens sont restés sous la main de la justice...

— J'ai entendu dire, ajouta le duc, que le temps de prescriptioîi, comme ils appellent cela, je crois, était arrivé, et qu'il ne serait pas impossible qu'on leur rendît cette immense fortune que personne ne réclame.

— Cela m'est fort indifférent, mais toujours est-il qu'il est exorbitant que tant de personnes de notre société , et moi la première , nous soyons allées chez des gens qui ont été traduits en justice ! Et voilà, chère Alix, jusqu'où peut mener l'oubli de la bienséance et du respect de soi !.. .

— Madame la duchesse, reprit tout bas M. de Surville, êtes-vous curieuse de voir la femme de George Hubert?

— Certainement... Où donc est-elle?

— Justement entre le lithographe et la fleuriste... Tenez, à ce moment elle retourne la tête : elle doit être bien heureuse et bien fièrc du succès de ce soir !

— Mais c'est qu'elle est fort belle, cette madame George Hubert! répondit la duchesse en lorgnant ; mais c'est qu'elle a vraiment fort bon air!... c'est incroyable!...

— Elle est mise avec une simplicité pleine de bon goût, ajouta la comtesse Alix. Mais comment est-elle liée avec ces espèces dont vous

p«arliezj chère duchesse? Tenez, la voici qui cause encore avec ces gens-là!

— Vous devez penser, chère Alix, que la femme d'un écrivain ne saurait être très-difficile sur le choix de ses connaissances.

— Mais il me semble vous avoir entendu dire que M. George Hubert était autrefois très-bien accueilli dans le monde?

— Sans doute. Malheureusement , depuis longtemps il est devenu très sauvage. Nous ne le voyons plus, et c'est grand dommage, cnr, malgré son manque de naissance, et beaucoup de roideur dans le caractère, il était parfois fort aimable et toujours d'excellente compagnie.

— Peut-être, maintenant qu'il est marié, reviendra t-il dans le monde ?

— Je crains, au contraire, qu'il ne soit complètement perdu pour nous ; sa femme ne pouvant être reçue dans notre société, nous ne le reverrons plus.

— Pourquoi donc ne recevrait-on pas madame George Hubert, chère duchesse?

— Comment, pourquoi? Mais parce que, si l'on reçoit M. George Hubert en sa qualité de grand poëte, il n'y a pas le moindre prétexte pour recevoir sa femme... une bourgeoise!

— C'est vrai, chère duchesse. En vérité, je ne sais à quoi je pensais en parlant ainsi !

Pendant l'entretien précédent, Gilbert et Gilberte se trouvaient au balcon, ayant entre eux deux Louise, assise à cette même place où, plusieurs années auparavant, elle avait assisté la première fois au triomphe et la seconde fois à la défaite de sou poëte. La physionomie des trois amis révélait un bonheur profond, et le ressentiment de l'éclatant succès du nouveau drame de l'illustre écrivain, succès cher à leur cœur à tant de titres.

Gilberte, plus que jamais charmante, était mise avec une élégante simplicité. Son Gilbert, joyeux comme en ses plus beaux jours, continuait, selon l'expression de sa femme, à n'avoir j)as l'air marié du tout, si l'on en jugeait d'après les tendres œillades qu'il jetait de temps à autre à Gilberte, dont il était séparé par madame George Hubert.

— Ma chère Louise, dit soudain la jeune femme à son amie en se penchant à son oreille, écoutons, écoutons. Je vois là, près de nous, un groupe se former autour du vieil habitué, vous savez? celui qui, lors de cette malheureuse soirée, prenait si généreusement la défense de M. George Hubert.

— Oiii,je m'en souviens, reprit Louise; mais aujourd'hui, je l'écouterai sans crainte.

Et la jeune femme, ainsi que ses deux amis,

prêtèrent une attention croissante aux paroles du vieil habitué, fidèle à la place qu'il occupait à l'angle du balcon.

— Tenez, messieurs, dit le vieil habitué, il y a quelques années, ici, à cette même stalle, j'assistais à la chute mémorable du dernier drame que George Hubert ait écrit avant celuici. Je dis chute mémorable, parce que c'est le seul échec que cet illustre écrivain ait jamais subi.

— Et l'échec fut , dit-on , monsieur , des plus rudes et des mieux mérités, interrompit un des voisins du vieil habitué.

— Rude , oui , mais , selon moi , peu mérité. L'opinion publique, si souvent extrêmement capricieuse et passionnée dans sa sympathie ou sa malveillance, et que vous voyez aujourd'hui enthousiaste de George Hubert, s'était alors déchaînée contre cet homme illustre, de qui le caractère est aussi élevé que le talent. On lui imputait à crime le suicide d'un malheureux enfant qu'il avait voulu sagement détourner d'une fausse vocation pour la poésie. L'on accusait encore George Hubert d'avoir enlevé une riche héritière pour les beaux yeux de sa cassette. Enfin , que vous dirai-je, messieurs? depuis quarante ans j'assiste à des premières représentations, et jamais je n'ai été témoin d'une

chute plus scandaleuse , plus outrageante pour un écrivain : ce fut pour notre poëte une sorte d'exposition au pilori, aussi cruelle qu'elle était inique.

— Mais la pièce était, à ce qu'il paraît, détestable...

— Détestable! non, messieurs : elle renfermait de rares beautés de style, de grandes pensées; mais l'œuvre était froide, monotone; tranchons le mot, ennuyeuse. L'élan, le mouvement, l'invention manquaient.

— C'est cependant par l'originalité, par la puissance de l'invention que George Hubert est si remarquable.

— Mon Dieu! messieurs, si je ne craignais de sembler vouloir ériger ma stalle de spectateur en chaire de professeur d'art dramatique, je vous dirais en quelques mots...

— Parlez, monsieur, parlez, de grâce! nous avons le plus grand plaisir à vous entendre.

— Je voudrais savoir le nom de ce brave homme-là, dit tout bas Gilbert à Louise; il a une excellente et noble figure avec ses grands cheveux blancs. Si nous l'invitions à souper ce soir?...

— Y penses-tu, Gilbert ? l'inviter sans le connaître!... mais écoute-le donc...

— Messieurs, reprit le vieil habitué à ses voi-

sins groupés autour de lui, tandis que Louise, Gilborte et Gilbert continuaient de ne pas perdre une seule de ses paroles; messieurs, vous avez sans doute lu, il y a quelque temjjs, dans les journaux cette nouvelle : « Notre illustre poète, M. Geofgc Hubert, vient d'épouser la veuve de M. le général Poussard, l'un des glorieux débris, etc., etc. n

— Ce devait être ce fameux duelliste qui a tué dix ou douze personnes en duel ?

— Oui, messieurs, c'était lui-même. Or, remarquez une chose qui bientôt vous paraîtra fort contradictoire: je vous parlais tout à l'heure de cette héritière, riche à millions, disait la calomnie, et enlevée par notre grand poëtc dans un but d'ignoble cupidité...

— En effet, monsieur, vous nous rappeliez ce fait.

— Or, cette riche héritière (qui, par parenthèse, avait a peine deux cent mille francs de fortune) n'est autre chose que madame Poussard, que notre poète a épousée...

— Ah bah !

— C'est fort curieux.

— De grâce, monsieur, continuez!

— Mon notaire est par hasard le notaire de madame Poussard. Je n'ai pas d'ailleurs l'honneur de la connaître personnellement; mais j'ai

— ihù —

ainsi souvent entendu parler d'elle. Cela vous expliquera, messieurs, comment je suis instruit de certains détails intimes, dont j'userai sans scrupule, puisqu'ils sont aussi honorables pour M. George Hubert que pour la femme si e'minemment distinguée qu'il vient d'cpouser.

— Chère Louise, entendez-vous ce digne homme? dit tout bas Gilberte à son amie. Moi, je suis comme Bibi, j'en raffole, de ce bon vieillard!

— Je vous en conjure, Gilberte, répondit l'épouse du poëte en rougissant, prenez garde d'attirer l'attention sur nous! Si j'étais reconnue, quel serait mon embarras !

— Allons, Louise, ne grondez pas ; je serai bien sage, je ne serai plus bavarde.

— Voici, messieurs, reprit le vieil habitué, ce qui va vous paraître sans doute contradictoire : savez-vous quelle fut, à mon avis du moins, et je ne me trompais pas, savez-vous quelle fut la cause réelle de la chute de ce drame dont nous parlions tout à l'heure?

— Non, monsieur.

— Cet échec fut dû à l'influence de la longue liaison de M. George Hubert avec Théritière dont nous parlions, h'aison de notoriété publicjue en ce temps-là, et dontjc peux ainsi parler sans indiscrétion.

— Mais comment cette influence fut-elle funeste au génie du grand poëte, monsieur?

— Excusez-moi, messieurs, si j'emploie une expression triviale, que j'ai, lors de la chute de ce drame, entendu prononcer à cette même place où nous sommes; cette expression est dans sa vulgarité d'une extrême justesse : en un mot, la liaison dont nous parlons avait rendu M. George Hubert pot-au-feu.

— Très-bien, nous comprenons.

— Selon vous, monsieur, notre poëte se serait acoquiné, allangui, éteint dans cette liaison casanière, lui qui, selon ses biographies, avait l'habitude d'une vie mobile et animée ?

— C'est cela même, messieurs, et comme je le disais alors : George Hubert, homme de réflection avant tout, a réfléchi dans cette œuvre la douce et paisible monotonie de sa vie : existence calme et reposée qui, retenez bien ceci, messieurs, contrariait réellement ce besoin d'activité, de diversité, qu'il éprouvaitencoremalgré lui à cette époque, mais qu'il sacrifiait à l'amour. Aussi l'œuvre en question se ressentit de ces deux tendances contraires : elle fut bâtarde, sans élan, sans passion. N'en parlons plus. Maintenant, messieurs, que pensez-vous du drame de ce soir?

— C'est magnifique!

— Jamais George Hubert ne s'était élevé à cette hauteur!

— C'est un succès étourdissant !

— Les autres succès de George Hubert pâlissent auprès de celui-là !

— N'avons-nous pas vu, à la fin du quatrième acte que l'on vient de jouer, la famille royale se lever tout entière dans un mouvement d'enthousiasme ?

— Et ce Provençal qui, placé là au-dessous de nous, au parterre, s'est dressé debout sur sa banquette, si transporté d'admiration, qu'il n'a pu crier que : Tron de l'air ! après quoi il a eu une attaque de nerfs, et on l'a emporté...

— Madame Louise, dit tout bas Gilbert en riant, c'est l'enragé Marseillais du café de la Grainette. Vous souvenez-vous? il a enfoncé la porte d'un coup de pied quand j'étais George Hubert, pour venir me déclarer qu'il serait désormais mon ex-fanatique.

— Pauvre homme! répondit Louise; il n'a pu tenir rigueur au nouveau chef-d'œuvre de George Hubert !

— Il est capable d'être venu exprès de Marseille ici pour assister à cette première représentation, ajouta Gilberte ; mais voilà ce digne homme qui parle; écoutons.

— Ainsi donc, messieurs, reprit le vieil habi-

tué, jusqu'à présent du moins (et, entre nous, je liens de messieurs les comédiens que le cinquième acte est à la hauteur des quatre premiers), jusqu'à présent le succès de la nouvelle œuvre de George Hubert est incontesté.

— Et incontestable. Il n'y a qu'un cri dans toute la salle : C'est admirable!

— Eh bien! messieurs, savcz-vous à qui doit revenir une bonne part de ce triomphe éclatant?

— A qui donc?

— A madame George Hubert !

— Comment? à elle qui, avant d'être la femme du général Poussard, avait eu sur le génie de George Hubert une si fâcheuse influence?

— Oui, messieurs.

— Cela, en effet, monsieur, semble fort contradictoire.

— Et cependant, messieurs, rien de plus naturel.

— Expliquez-nous cela, monsieur. Vous piquez fort notre curiosité.

— Lors de sa première liaison avec notre grand poëtc, cette dame voulut, quoiqu'elle l'aimât éperdument, le rendre à cette existence indépendante où il avait jusqu'alors puisé les éléments de ses succès ; elle eut le rare courage d'épouser le général Poussard, pour qui elle ne

ressentait aucune affection ; celui-ci ne fut d'ailleurs pour elle qu'un pèie, et elle se conduisit envers lui, jusqu'à sa mort, comme la plus digne des filles.

— Ce dévouement à George Hubert est héroïque !

— Sublime !

— Une pareille femme mérite autant de respect que d'admiration !

— Certes, messieurs; car ces sentiments, je les éprouve pour madame George Hubert, quoique je n'aie pas l'honneur, je vous l'ai dit, de la connaître personnellement.

— Chère Louise, dit tout bas Gilberte à la femme du poëte, nous ne sommes pas les seuls à vous aimer, à vous admirer!

— Ah ! mes amis, répondit en soupirant madame George Hubert, il est pénible, pour la pudeur de rame, de voir les actes de notre vie intime, notre pensée secrète, ainsi livrés à la curiosité publique; mais il faut se rcsiguer : le rayonnement du génie met forcément en lumière, si obscurs qu'ils soient, les dévouements qu'il inspire !

— Monsieur, permettez, reprit l'un des interlocuteurs du vieil habitué ; voici qui me semble encore contradictoire : celte dame, lors de sa première liaison avec notre illustre écrivain,

liaison que j'appellerais un véritable mariage, s'était, flites-vous, convaincue que cette existence paisible et casanière entravait le développement du génie de George Hubert ; comment alors, une fois devenue veuve, a-t-cllc consenti à l'épouser?

— Monsieur a raison : c'était retomber dans cette vie de pot-au-feu dont la courageusefemme avait voulu, dans son dévouement, affranchir le poëte.

— Aussi vous disais-je, messieurs, qu'il y avait contradiction, mais qu'elle existait seulement à la surface.

— Comment donc cela?

— Le voici : et d'abord, messieurs, sachez que George Hubert, des avant le veuvage de madame Poussard, instruit par un singulier hasard de l'héroïque dévouement de cette dame, voulut, en homme de cœur, l'épouser lorsqu'elle fut libre, car il l'aimait plus que jamais.

— Je le crois bien ! c'était de l'adoration qu'elle devait inspirer après son sacrifice héroïque !

— Oui, messieurs, mais la jeune veuve refusa d'épouser George Hubert.

— Elle refusa ?

— Ah ! c'est pousser par trop loin l'amour du sacrifice !

— C'est rcxagérer !

— C'est presque ridicule!

— Voilà bien les femmes! elles ne savent garder un juste milieu ni dans le bien ni dans le mal.

— Elles poussent tout à l'extrême !

— Il leur faut, avant tout, l'excentrique!

— Faire parler d'elles !

— Forcer, coûte que coûte, l'admiration !

— Permettez, messieurs, reprit le vieil habitué, permettez... vous êtes, ce me semble, sévères dans votre appréciation de la conduite de madame George Hubert... Veuillez, je vous prie, répondre à cette question : à quoi s'était jusqu'alors sacrifiée cette dame ?

— A la gloire de notre grand écrivain.

— A merveille! Or, voici ce qu'a dit M. George Hubert à la jeune veuve, après être parvenu, non sans de longues recherches, à découvrir la retraite où elle vivait : « Lors de votre mariage, dont j'ignorais le secret et courageux motif, j'ai cru que vous ne m'aimiez plus ; j'ai essayé de vous oublier en cherchant dans de nouveaux travaux une distraction à mes chagrins ; mais bientôt, instruit du véritable mobile d'une conduite dont j'avais d'abord été indigné, l'amour, le regret, le désespoir, remplissant mes tristes jours, n'y ont plus laissé de place pour l'étude,

pour l'inspiration. Aujourd'hui vous êtes libre; ne me dites pas que l'influence de la vie domestique serait de nouveau funeste à mon talent. Non ! durant ces derniers temps, les années ont modifié, presque transformé mon caractère : avec la maturité de l'âge sont venus pour moi des goûts, des besoins autres que ceux de ma jeunesse; en un mot, si vous m'épousez, j'écrirai, je le sens, un chef-d'œuvre. Si vous me refusez votre main, je le jure, je brise à jamais ma plume. Votre sacrifice sera inutile; il n'aura fait que notre malheur à tous deux ! » Or, j'ajouterai, messieurs, que la menace du poëte n'était pas vaine; il eût d'ailleurs voulu reprendre ses travaux qu'il n'en aurait eu ni moralement ni physiquement le pouvoir. Mon notaire, de qui je tiens tous les détails précédents, et auquel George Hubert s'est souvent adressé pour le supplier de l'aider à vaincre la résistance de la jeune veuve, m'a dit qu'il lui faisait peine à voir. Ce n'était plus que l'ombre de lui-même; son désespoir morne, profond, était effrayant.

— Pauvre George Hubert!

— Sans doute madame Poussard se montrait héroïque, une vraie Spnrtiate ; mais enfin, monsieur, avec ce bel héroïsme-là, l'on peut faire le malheur des gens !

— Oui, mais les femmes se disent : » J'ai fait

quelque chose d'extraordinaire, de... trèsfort ! »

— Moi, à la place de George Hubert, j'aurais planté là madame Poussard et son stoïcisme.

— Enfin, la vie de ménage n'a heureusement pas eu, comme autrefois, une fâcheuse action sur le talent de George Hubert ; car à en juger du moins par ces quatre premiers actes, jamais son génie ne s'était élevé à cette hauteur.

— Et voici pourquoi, messieurs, reprit le vieil habitué : « Si vous refusez ma main, je brise à jamais ma plume! Si vous m'épousez, j'écris un chef-d'œuvre! » avait dit George Hubert. Enfin, après de longues hésitations, la jeune veuve céda.

— C'est parbleu fort heureux!

— C'était bien la peine de se faire tant prier!

— Oui, mais on a l'agrément de voir à ses pieds un homme de génie, suppliant, désolé !

— Ah ! les femmes î les femmes ! il faut toujours qu'on les conjure à mains jointes d'aiccorder ce qu'elles brident de donner !

— Évidemment, c'était pour madame Poussard une position superbe que d'épouser George Hubert, mais il fallait se fiire longtemps prier...

— Messieurs, reprit le vieil habitué, vous vous méprenez, je vous l'assure, à l'endroit des motifs de la détermination de cette dame. Tou-

jours est-il que nous lui devons un chef-d'œuvre ; car enfin, George Hubert a tenu parole : il a épousé madame Poussard et il a écrit un chefd'œuvre!... Maintenant, deux mots encore, car l'on commence de reprendre sa place pour le cinquième acte : non, le mariage n'a point nui au génie de notre illustre écrivain ; il lui a donné, au contraire, un nouvel et magnifique élan. Encore une contradiction! direz-vous peut-être, messieurs, en songeant au passé. Cependant, permettez : il y a, n'est-ce pas, environ quatre ans que George Hubert a subi l'échec dont nous parlions tout à l'heure? Croyez -vous que quatre ans, surtout à l'époque de la vie où est arrivé George Hubert (il a maintenant dépassé la quarantaine] , n'apportent pas une profonde modification dans le caractère, dans les habitudes d'un homme et dans l'expression de son talent? Tant que notre poète a été jeune, cette vie, tour à tour nomade, aventureuse, qui se réfléchissait si merveilleusement dans ses œuvres, était pour ainsi dire nécessaire au développement de son génie; mais est venu l'âge mûr, et avec lui sont venues des pensées plus l'ccueillies, des aspirations ])Ius contenues, des goûts plus sédentaires : transformation qui s'est traduite par le caractère mâle, sobre et puissant de l'œuvre de ce soir; œuvre d'un tout autre

aspect que celles de sa jeunesse. Celles-ci ressemblent, selon moi, à de luxuriants paysages, accidentés, touffus, verdoyants, éclatants de lumière et de soleil : les torrents écumants, les bois ombreux, les âpres montagnes , les vastes horizons, charment notre œil de leurs beautés diffuses. A la vue de cette nature riche, variée, vivacc, nous voudrions nous égarer sous ces frais ombrages, côtoyer ce torrent, gravir cette montagne, et celle-là encore, et ces autres que l'on aperçoit là-bas à l'extrême horizon. Nous nous sentons jeunes, ardents, prêts à entreprendre un voyage infini à travers tant de sites pittoresques. Mais l'œuvre de ce soir, la première de l'âge mûr du poëte et de sa seconde manière (puisque la maturité de l'âge modifie toujours profondément chez les grands maîtres, et pour la continuité de leur gloire, le caractère premier de leur talent), l'œuvre de ce soir me rappelle l'aspect d'une magnifique gravure anglaise que je renuirquais hier dans une boutique des boulevards: figurez vous, messieurs, la cour intérieure de ces vieux châteaux gothiques encore si nombreux en Ecosse, et assez semblable à la cour d'un cloître ; le soleil à son déclin jetait ses derniers rayons sur une fontaine environnée de fleurs, point central de cette cour entourée de galeries ogivales déjà noyées d'ombre; à travers

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l'un de leurs arceaux, Ton découvrait au loin les cimes de quelques montagnes aux lignes simples et sévères, derrière lesquelles le soleil allait bientôt disparaître. Assis près de la fontaine, le front penché dans sa main, un livre sur ses genoux, un beau lévrier couché à ses pieds, un homme d'un âge mûr contemplait avec un doux recueillement sa jeune femme allaitant un enfant. L'aspect de ce tableau m'inspirait une émotion grave et tendre; j'aurais voulu finir mes jours dans ce noble asile où tout respirait la paix, le charme, la grandeur sereine du foyer domestique!,.. Eh bien, messieurs, cette impression, le drame de ce soir la réveille en moi. Je me résume : les premiers ouvrages de George Hubert reflétaient l'ardeur aventureuse et les adorables témérités de la jeunesse ; sa dernière œuvre reflète le calme, la force et la majesté de l'âge mûr. Mais le rideau se lève, messieurs ; voyons si, comme on l'assure, ce cinquième acte est à la hauteur des premiers.

Ce disant, le vieil habitué reprit sa place avec empressement, et ses voisins l'imitèrent.

Est-il besoin de dire avec quel intérêt Gilbert et Gilberte écoutèrent l'entretien précédent? Quant à Louise, douée d'une exquise délicalesse, elle se sentait cruellement blessée de l'indiscrète publicité donnée aux actes de sa vie intime,

actes si diversement et souvent si faussement interprétés par ces inconnus qui, à côté d'elle, pariaient d'elle, et, après avoir exalté son dévouement pour le poëte, la blâmaient, l'accusaient d'exagérer ses principes, de viser à l'héroïsme, de mettre au prix des prières désespérées de George Hubert un mariage qu'elle brûlait, disait-on, de conclure ! Mais à ces blessures de iâme, elle se résignait. Il en devait être ainsi ; elle le savait : c'était là une des amertumes inséparables de la gloire de l'homme qu'elle adorait, et dont la curiosité publique s'occupait avidement ; tout ce qui se rattachait à lui était mis, si cela se peut dire, hors la loi de la discrétion commune, par ses ennemis ou par ses amis connus et inconnus. Ces derniers, tels que le vieil habitué, ne pouvaient résister à cet orgueil (si flatteur pour le poëte) de se montrer instruits des moindres particularités de l'existence de cet homme illustre, car, ainsi que Louise venait de le dire à Gilberte : Le rayonnement du génie met toujours en lumière^ si obscurs qu'ils soient j les dévouements qu'il inspire. Louise possédait, au plus haut degré, cette ombrageuse pudeur morale, encore plus douloureusement susceptible que la pudeur physique. Aussi, que l'on juge de ce qu'elle ressentit à la fin de cette soirée, qui valut cependant à

George Hubert le plus éclatant des triomphes !

Il faudrait épuiser le vocabulaire admiratif pour rendre l'impression produite par le cinquième acte du nouveau drame : elle fit pâlir les précédents succès du poète, et le rideau se baissa au milieu d'un tonnerre d'applaudissements ou de cris frénétiques demandant l'auteur.

Le rideau se releva; mais alors il se passa un incident très imprévu et dû à la précipitation des machinistes. Au moment où ceux-ci, sans attendre l'ordre du régisseur, se hâtaient de faire remonter la toile vers les frises, les spectateurs aperçurent au fond du théâtre George Hubert, entouré, pressé, soulevé par un groupe de comédiens en costume et de gens de lettres admis sur la scène, qui, tour à tour, le serraient dans leurs bras, ne remarquant point, au milieu de leur enthousiasme, qu'ils se trouvaient alors en vue du public.

A ce moment, une voix haletante, entrecoupée par le paroxysme d'une admiration touchant au délire, s'éleva du milieu du parterre et cria :

— George Hubert! troti de Vair! Nous voulons qu'il paraisse!... George Hubert!... George Hubert:...

— Minette, c'est l'enragé Marseillais ! dit Gilberl à sa femme. H paraît que ce brave fanatique

de notre ami est gucri de son attaque de nerfs.

C'était en effet le digne Marseillais. Ses cris produisirent un effet électrique ; toute la salle répéta comme lui, au milieu d'applaudissements prolongés :

— George Hubert ! . . . qu'il paraisse ! . . . George Hubert!...

Instruit par ce tumulte de la levée intempestive du rideau, le groupe de comédiens et d'hommes de lettres qui entouraient le poëte, entendant la salle l'appeler à grands cris, s'opposèrent à l'effort qu'il fit pour rentrer dans la coulisse, et entreprirent de l'amener, malgré lui, sur le devant de la scène, afin de satisfaire aux vœux du public. Résister plus longtemps et se débattre contre cette violence si cordiale, si honorable, eût été de la part de George Hubert une chose ridicule et de mauvais goût ; aussi, sacrifiant sa modestie et son sincère éloignement de tout ce qui pouvait le mettre en évidence, il se résigna.

Ce fut alors un noble, un touchant tableau !

Un autre poëte de ce temps-ci, et celui des comédiens qui avait joué le rôle le plus important de l'œuvre nouvelle, prirent chacun par la main George Hubert, et le conduisirent lentement sur le devant de la scène.

Un religieux silence succéda soudain au lu-

multe, et par un mouvement spontané, tous les spectateurs se levèrent respectueusement; puis, après ce muet et solennel hommage rendu au génie, de nouveaux tonnerres d'applaudissements ébranlèrent les voûtes de la salle, au milieu de ces cris mille fois répétés :

— Bravo, George Hubert ! . . . c'est sublime ! . . . Bravo ! bravo ! George Hubert !...

Le grand poëtc, pâle, profondément ému, s'inclinant, déclina par un geste l'insigne honneur d'une pareille ovation, et se retira. Le rideau était baissé, que les applaudissements, les cris, les bravos retentissaient encore.

Essayer de dépeindre les sensations de Louise, de Gilbert et de Gilbertc, à quoi bon?... On les devine.

A peine le rideau fut-il baissé, que la compagne du poëte dit à Gilbert :

— Vile, vite, votre bras! Allons, selon notre promesse, attendre George au rendez-vous convenu.

Gilbert, donnant le bras à Louise, à côté de qui marchait Gilbcrte, quitta le balcon, et les trois amis curent à traverser un large couloir, régnant derrière les loges du premier rang, d'où sortait alors unefoulc élégante. Quelqu'un, parmi cette foule, dit à demi-voix en désignant Louise du regard :

— Voilà madame George Hubert!

Ces mots circulèrent de bouche en bouche, et soudain la foule, s'écartant avec déférence, s'ouvrit devant Louise ^ les hommes la saluèrent avec respect,^ et grand nombre de femmes s'inclinèrent légèrement.

Louise, douée d'un tact exquis, n'était pas de celles-là qui, portant arrogamment le nom illustre (ju'elles doivent à leur mari, se drapent dans sa gloire comme dans un vêtement voyant, fait pour attirer les yeux ; non, elle poussait au contraire si loin sa délicate réserve à ce sujet, que si, par goûl, elle n'eût préféré les toilettes les plus simples, les moins susceptibles d'être remarquées, elle les eût adoptées depuis son mariage avec le poëte. Elle traversa donc cette foule brillante d'un pas hâté, rougissante, timide, et comme ployant sous ce grand nom auquel s'adressaient les hommages dont on l'entourait.

Une seule femme ne partagea pas ce sentiment général de sympathie et de respect envers la compagne du célèbre écrivain : ce fut cette fière duchesse qui, durant l'entracte, s'entretenant avec sa jeune amie, la comtesse Alix, lui racontait avec une impertinence aristocratique ses déconvenues à l'endroit de ce qu'elle appelait le casino d'Orbeval. Au moment où Louise 5. 15

passait devant la duchesse, en s'appuyant sur le bras de Gilbert, celui-ci entendit la grande dame dire d'un air hautain et railleur à la comtesse , en faisant allusion aux marques de déférence prodiguées h madame George Hubert :

— En vérité, ma chère, je me demande ce que l'on pourrait faire de plus au passage d'une princesse du sang. Toutes ces flagorneries-là sont parfaitement ridicules !

— Pardon, madame la duchesse, lui dit Gilbert en la regardant fixement; mais quelque chose de parfaitement ridicule, car cela n'avait aucune excuse, c'étaient les flagorneries de ceuxlà qui venaient dans le temps festoyer à notre hôtel !

La duchesse, pourpre de dépit, tourna brusquement le dos à Gilbert, et celui-ci continua de traverser les groupes avec Louise et Gilbcrte, qui riait comme une folle de la repartie de son mari.

Bientôt les trois amis, sortant du théâtre, gagnèrent la place du Palais-Royal et montèrent dans un fiacre qui, par leur ordre, alla stationner au coin de la rue de Valois, où George Hubert devait venir les rejoindre, en sortant du Théâtre-Français par l'issue spécialement réservée aux comédiens.

La voiture venait à peine de s'arrêter lorsque Gilbert poussa la portièrelaissée entr'ouverte, et s'écria tout joyeux :

— Voici notre ami George et sa gloire! l'un portant l'autre !

Le poëte, presque au même instant, se précipita dans la voiture; puis il saisit et baisa les mains de sa femme, et ses premiers mots furent ceux-ci :

— Ah, Louise ! ah, mes amis ! quelle soirée ! quelle torture!... combien j'ai souffert!...

Et se jetant sur le siège de devant, il resta un moment muet et coii)nie brisé, essuyant la sueur dont sa figure pâle et altérée était baignée. Il tremblait de cette espèce de tressaillement convulsif qui succède aux violentes commotions nerveuses. Enfin, après quelques instants de silence, il reprit d'une voix faible :

— Je suis anéanti !... Cela tue ! cela tue !

— George ! s'écria Gilbert de plus en plus inquiet, que vous est-il donc arrivé ? Quel malheur vient troubler votre succès inouï, sans pareil?

— Ah! mes amis! reprit le poëte avec une expression d'angoisse indéfinissable, j'avais dit à Louise : «« Sois ma femme et j'écrirai un chefd'œuvre »

— Oui, reprit Louise avec ivresse ; et ce chef-

(l'œuvre est salué par des acclamations unanimes, mon glorieux George !

— Et si on l'eût sifflé, ce chef-d'œuvre! murmura le poëte d'une voix où palpitait encore l'écho de ses angoisses passées.

On eût dit qu'il frémissait d'épouvante au souvenir d'un péril de mort auquel il venait d'échapper.

Ces mots : «Et si on l'eût siffle, ce chef-d'œuvre ! » résumaient les terribles anxiétés, les tortures morales auxquelles George Hubert venait d'être en proie durant cette représentation, jusqu'au moment où son succès devait être assuré.

— Oh ! la gloire! pensaient Gilbert et Gilberte. Après une ovation sans égale dans les fastes du théâtre, ce grand poëte revient auprès d'une épouse adorée, auprès d'amis dévoués. Hélas ! les premiers mots qu'il prononce sont les mots : Souffrance, Torture. Oh ! la gloire, la gloire!

— George! mon George!... je comprends ce ce que tu as dû souffrir, répondait Louise, émue jusqu'aux larmes, en serrant passionnément les mains de son mari entre les siennes. Grâce à Dieu, maintenant nous n'avons plus qu'à jouir de ton succès !

— Et ce succès, nous allons le fêter de notre mieux, dit gaiement Gilbert. Mes amis, je vous

en conjure, ne faites pas attendre le souper de la mère Badureau : elle serait comme une lionne, et Minette et moi n'oserions affronter SCS terribles regards... Ah ! nom d'un petit bonhomme, je crois que j'ai fait un vers !... Ce que c'est que d'aller en fiacre avec Apollon !

— Bourgeois, di manda le cocher à Gilbert, où allons-nous ?

— Avenue Méricourt, près la barrière des Invalides, répondit Gilbert ; et bon train!

La petite maison située dans l'avenue Méricourt, dont Louise avait autrefois parlé à Gilbert et à Gilbcrtc, s'était par hasard trouvée vacante, à l'époque où les deux époux, grâce au dépôt de cinquante mille francs conservé par la probité de madame Badureau, purent se constituer un revenu de deux mille cinq cents francs, en conservant même environ mille écus d'excédant, la rente s'étant trouvée très au-dessous du pair lors de leur achat. Cette dernière somme, judicieusement employée, leur servit à parfaitement monter, comme on dit, leur7nénage. Ils devaient à leur pratique de la vie somptueuse, combinée avec leur bon goût naturel, des habitudes d'élégance et de recherche Irès-conciliables avec une modeste existence, et qui en sont l'un des plus grands charmes. N'esl-il pas charmant d'avoir à peu de frais « ce que tout le monde pourrait

avoir , et ce que presque personne ne sait avoir. »

Alors Gilbert et Gilberte , ne voulant consacrer que cinq cents francs à leur loyer, s'étaient bien gardés d'aller se loger à Paris au quatrième étage, dans quelque rue sombre et triste, souvent infecte, privée d'air et de soleil, n'ayant pour borizon que des toitures et des cbcminées ; non, Gilbert et Gilberte s'étaient, pour ce même prix de cinq cents francs, logés hors barrière, et leur demeure offrait à l'œil un aspect enchanteur. Elle se composait d'un rez-de-chaussée surmonté d'un grenier en partie mansardé ; le jardin avait nu plus cent toises carrées, mais une simple haie de clôture le séparait d'autres jardins, de sorte que leurs grands arbres semblaient être de leur dépendance. Les murailles nues et froides de la maisonnette furent extérieurement garnies d'un treillage peu coûteux, et entourées d'une plate-bande dans laquelle, h la fin de l'hiver, les deux jeunes gens plantèrent des chèvrefeuilles de l'Inde, des jasmins, des rosiers grimpants (sempcr-virens) et des lierres d'Fcosse. Une douzaine de francs suffirent à l'achat de ces plantes, qui en deux ou trois ans couvrirent complètement la maisonnette, en été d'un réseau de feuillage et de fleurs odorantes, en hiver d'un manteau de verdure. Devant

la porte d'entrée , Gilbert , au moyen de quelques baliveaux de chêne achetés sur pied quarante à cinquante sous pièce, et de plusieurs bottes de longues tiges de châtaignier, construisit, aidé d'un charpentier dont il paya les journées, une rotonde rustique à toiture de chaume, attenante à la porte d'entrée de la maison, et servant de salon et de salle à manger durant la belle saison. Les panneaux de treillage de châtaignier, séparés par des piliers de chêne brut, et couverts, ainsi que les murailles, de plantes grimpantes, formaient un rideau de verdure, impénétrable aux rayons du soleil. Pendant l'été, rien de plus ombreux, de plus frais, de plus parfumé que ce salon rustique. La porte qu'il abritait conduisait à une petite antichambre, à gauche de laquelle se trouvaient une salle à manger et une cuisine; celle-ci communiquait par un escalier avec la chambre mansardée occupée par madame Badureau. Une table à manger, un buffet, une étagère et des chaises de bois de noyer bien luisant, des rideaux de coutil rayés de bleu et de blanc, bordés d'un galon de laine rouge; un poêle de faïence dans sa niche, brillant comme de la porcelaine : tel était l'ameublement de cette pièce, dont le plancher disparaissait sous une toile cirée simulant le jonc, objet peu dispendieux, gai à l'œil et facile

à conserver d'une extrême netteté. Un papier imitant le coutil d'une tente , pareil à celui des rideaux, couvrait les murailles : enfin, les portes et le bois de la fenêtre, peints couleur de noyer naturel , s'harmonisaient avec l'ameublement. Venait ensuite la cuisine, domaine de madame Badureau. Sous ses mains actives, le cuivre des casseroles ëtincelait comme de l'or bruni , et le fer-blanc des cafetières et autres ustensiles miroitait comme de l'argent. La faïence et la verrerie, très-simples, d'un prix très-minime, mais choisies avec goût, remplissaient un dressoir de bois blanc, et leur éclatante propreté, l'art de leur disposition sur chaque tablette, leur donnaient l'apparence de l'étalage d'un marchand.

A droite du petit vestibule se trouvaient l'atelier et la chambre à coucher.

L'atelier , éclairé par deux fenêtres donnant sur le jardin , semblait être à la fois un lieu de travail, un salon et un musée. La tenture de papier vert disparaissait prcs((ue entièrement sous un grand nombre de cadres de bois blanc verni, imitant le citronnier à s'y méprendre, et renfermant sous leurs verres les meilleures lithographies de Gilbert, et un choix d'excellentes gravures aucicnnes, achetées à peu de frais par lui, aux étalagistes ambulants, lors de ses promenades du dimanche avec sa femme.

Dans l'un des angles de l'atelier se dressait, sur son large socle de bois, une épreuve en plâtre de cet inimitable chef-d'œuvre de l'art grec : la Vémis de Milo; dans l'autre angle, et lui faisant pendant , l'on voyait une épreuve du Petit Joueur de flûte ^ autre merveilleux chef-d'œuvre, attribué à Phidias. Ces deux statues, coûtant à l'atelier de moulage du Louvre environ quarante francs , offraient à l'œil ravi absolument le même aspect que les originaux, d'un prix inestimable. Sur une étagère de bois de chêne verni, appuyée à la muraille du fond de l'atelier, était rangée une collection de statuettes et de moulages de médailles, de coupes de la Renaissance ou de camées antiques, de la plus grande beauté. Le tout, en soufre ou en plâtre, enduit d'une eau cuivrée, valait au plus cent cinquante francs; cependant, abstraction faite de la matière, cette collection avait absolument la même valeur artistique que les originaux sur lesquels on l'avait modelée, et dont le prix eût dépassé un million.

Au-dessus de celte étagère, une panoplie disposée avec goût attirait les yeux. Elle se composait d'un magnifique casque du moyen âge, d'un immense bouclier et de deux masses de combat ; ces armes, merveilles de l'art florentin (le bouclier représentait le combat des Lapithes et

des Centaures en ronde bosse), étaient en carton-pierre, enduit d'une légère couche de mine de plomb, et avaient absolument l'apparence du fer ciselé. Leur valeur vénale ne s'élevait pas à deux louis, et les originaux, dont ils ne difîéraient en rien par le fini précieux du travail, eussent coûté cinquante mille francs. L'ornementation de la cheminée se composait d'un bloc de bois d'ébène, renfermant le mouvement d'une pendule et surmonté de la Polymnid, autre prodige de la statuaire grecque, figure coulée en fonte de zinc, ainsi que les deux vases médicis dont était accostée la pendule, ornements très-peu dispendieux, et, sauf le poids, réunissant l'aspecl , la sonorité, la patine des plus beaux bronzes. Deux bouquets de fleurs artificielles, chefs-d'œuvre de Gilberte, imitant la nature à s'y tromper, placés sous verres dans les vases médicis, égayaient de leurs nuances vives et riantes la sévérité artistique de la garniture de la cheminée, se reflétant dans une glace entourée d'une simple bordure noire. De chaque côté de cette glace , enchâssées dans un petit cadre de velours rouge, brillaient deux médailles d'argent obtenues , l'une par Gilbert pour deux lithographies admises à l'exposition du Louvre, l'autre par Gilbcrle, lors de l'exposilion de l'industrie, en récompense des deux mer-

veillcux bouquets de fleurs placés dans les vases médicis.

Au milieu de l'atelier, une table ronde, recouverte d'une housse de tapisserie due à l'aiguille de Gilberle, était chargée d'albums lithographiques, et au milieu s'élevait, rempli d'une gerbe de fleurs du jardin , l'un de ces beaux vases de grès rougeàtre, entouré de feuilles de vigne d'un vert d'émeraude, véritable objet d'art, d'une élégance aussi exquise que son prix était minime. Entre les deux fenêtres , un corps de bibliothèque en chêne poli, d'une extrême simplicité, renfermait un choix de bons livres , modestement cartonnés. Seules, les œuvres de George Hubert, données par raiiieur, se faisaient remarquer par leur reliure magnifique. Enfin , dans l'embrasure de chacune des deux fenêtres, se trouvaient la table de travail de Gilberte et la table de travail de son mari , toutes deux garnies des objets nécessaires à la profession des deux époux. Çù et là, disséminés dans l'atelier, quelques fauteuils et sièges , recouverts d'une élégante tapisserie façonnée par Gilberte , complétaient l'ameublement. Été comme hiver, un tapis couvrait le plancher. Les rideaux des fenêtres, en damas de laine vert tendre, de même nuance que la tenture , et bordée d'un large galon noir, se relevaient par de pareilles torsa-

des, rattachées à des patères tournées en chêne. Les deux jeunes gens avaient possédé tant et tant d'or, qu'ils éloignaient de leurs regards la moindre dorure.

Tel était l'aspect matériel de cet atelier. Dans sa simplicité extrême (le tapis seul pouvait êlre regardé comme un objet dispendieux), il empruntait uniquement à l'art, le plus noble, le plus exquis et le moins coûteux des luxes. Mais, pour animer cette charmante retraite, pour lui donner son caractère moral, il fallait la présence de Gilbert et de Gilberte occupés de leurs travaux, ou, le soir, veillant au coin du paisible foyer, à la clarté de leur lampe.

L'on entrait de l'atelier dans la chambre à coucher, dont la croisée s'ouvrait aussi sur le jardin. Rien de plus simple, de plus frais et de plus coquet que ce sanctuaire de l'amour des deux époux : une délicieuse étoffe perse, fond gris-perle, à dessins roses et blancs, valant au plus quinze sous le mclre , et moins coûteuse qu'une tenture de papier vulgaire, couvrait les murailles et le plafond , ainsi radié de quatre larges tuyaux d'étoffe qui, j)arlanlde ses angles, venaient aboutir à une bouffelte servant de milieu. Là était suspendue par des chaînettes de bronze une petite lampe d'albâtre servant de veilleuse. Un support de bois de chêne poli,

gracieusement contourné, soutenait, élégamment drapés , les rideaux du large lit de fer , complètement caché sous une housse de perse pareille à la tenture, ainsi que l'étaient deux portières abaissées masquant l'entrée de deux cabinets de toilette entourés d'armoires.

Gilbert et Gilberle, au lieu d'acheter assez chèrement des meubles d'acajou , d'un aspect morne et d'une vilaine forme, avaient acquis moyennant un prix modique une commode, une chiffonnière et un secrétaire du temps de Louis XV, en marqueterie de bois exotique, rose et vert, qui charmaient la vue. La table à coiffer de Gilberte (toilette à la duchesse, s'il vous plaît î) se composait d'une table de bois blanc aux coins arrondis , recouverte d'une housse d'étoffe perse et surmontée d'un miroir ovale entouré de longs voiles de mousseline blanche à dix ou quinze sous l'aune. En face de cette toilette se trouvait une causeuse, et Gilberte, pendant ses soirées, avait soigneusement ouvragé pour ce sanctuaire quatre jolies chaises de tapisserie fond blanc , semé de bouquets de roses reliés avec des rubans bleus. Le plamlier disparaissait sous un tapis pareil à celui de l'atelier. Enfin, sur la cheminée, surmontée d'une glace aux bords perdus dans le plissement de l'étoffe, l'on voyait une pendule à figures et deux

GILBERT ET GILBERTR. 5. 16

petits groupes formant candélabres , le tout en biscuit de Sèvres, d'un blanc mat; ornementation fort dédaignée de nos jours, sans doute à cause de son bas prix , quoique les modèles de ces moulages soient presque tous dus au gracieux talent de Houdon, l'un des plus charmants sculpteurs du siècle dernier.

Le jardin , d'environ cent toises carrées , planté, à l'un de ses angles, d'un quinconce d'acacias et de tilleuls , était consacré à l'agrément. Aux abords d'une petite pelouse qui s'étendait devant la rotonde rustique, l'on voyait quelques corbeilles de rosiers remontants et de fleurs vivaces, amoureusement cultivées par les deux jeunes gens. Profitant de l'expérience acquise durant leur somptueuse résidence à l'hôtel d'Orbeval, lorsqu'ils voyaient procéder leurs jardiniers, ils avaient réservé un coin de terrain, et là ils semaient en plate-bande, puis ils repiquaient et élevaient en pots des fleurs de chaque saison, qu'ils transplantaient ensuite, à demi fleuries, dans les corbeilles de la pelouse, amsi toujours garnies de plantes fraîches et nouvelles comme les jardinières dont on pare les appartements.

La journée de Gilbert et de Gilbertc était invariablement employée : en hiver, ils se levaient avec le jour ; la jeune femme mettait la cham-

bre à coucher en ordre, époussetait les meubles, balayait le tapis. Ces soins minutieux, d'une propreté recherchée, poussée jusqu'au scrupule, elle ne voulait les confier à personne. Gilbert, de son côté, donnait pareillement ses soins à l'atelier, pendant que madame Badureau s'occupait de l'antichambre, de la salle à manger et de la cuisine. A neuf heures, on déjeunait. Madame Badureau servait, mais s'attablait avec les deux époux; patriarcal usage conservé dans beaucoup de petits ménages, et qui rend familiales et douces les relations du maître et du serviteur. Après déjeuner, Gilbert se mettait à sa table de travail, Gilberte à la sienne. A midi, tous deux se promenaient dans leur jardin, afin de reposer leur vue, fatiguée par une longue contention, et après une demi-heure de récréation, ils reprenaient leur besogne jusqu'à la tombée de la nuit , si hâtive en hiver. Alors , quelle que fût l'intempérie de la saison, trouvant même un certain charme à braver la pluie ou la neige, afin de jouir, à leur retour, de la douce quiétude du foyer, ils sortaient, gagnaient les larges trottoirs brillamment éclairés qui bordent la Seine du côté du pont d'Iéna, se promenaient jusqu'à six heures , revenaient au logis, et faisaient leur toilette pour dîner. Chacun quittait ses vêtements humides ou mouillés,

pour endosser une moelleuse robe de chambre, fort simple, mais d'une coupe gracieuse; Gilberte donnait un tour à ses cheveux, se coiffait d'un joli bonnet, chaussait de mignonnes pantoufles ; Gilbert se coquetait aussi de son mieux, et l'on dînait sobrement mais gaiement, à la tiède chaleur du poêle ; après quoi, l'on rentrait dans l'atelier. Un bon feu flambait à l'âtre; les volets et les rideaux, soigneusement fermés, défendaient de la bise du dehors ; une lampe répandait sa joyeuse clarté sur les statues, sur les gravures , sur les livres de la bibliothèque, objets d'art et de littérature, auxquels nos deux jeunes gens demandaient les pures et nobles jouissances de leur soirée, jouissances inépuisables et toujours nouvelles! Tantôt ils consacraient une heure à admirer sous les plus piquants et les plus vigoureux aspects de lumière et d'ombre, grâce à la disposition de l'abat-jour de la lampe, les statues grecques, ces chefs-d'œuvre où l'on découvre incessamment d'exquises beautés, à mesure que l'œil se familiarise avec l'étude de ces merveilles -, tantôt ils s'adonnaient à l'examen des coupes , des médailles ou des camées antiques, reproduits par un moulage si délicat, si parfaitement exact, qu'il égale le fini précieux de l'original; tantôt les gravures les captivaient; ils analysaient , approfondissaient la pensée de

leur composition dont les moindres détails , comme dans l'œuvre de Greuze, par exemple, sont autant de petits poëmes ; puis à ces plaisirs artistiques succédait la lecture des écrivains anciens et modernes. Les deux jeunes gens ressentaient une prédilection singulière pour la Fontaine et pour Molière, ces deux immortels génies d'une grandeur si simple, d'une profondeur si naïve, et si admirablement humains qu'ils sont accessibles h toutes les intelligences. Gilbert et Gilbertc, en vrais gourmets, ne lisaient jamais en une soirée qu'une longue fable ou une comédie ; mais avec quelle savante sensualité ils la savouraient, ils la dégustaient! Gilberte excellait dans la lecture des fables empreintes d'un caractère ingénu, lin, touchant et charmant; Gilbert excellait dans la lecture des comédies de Molière, qui souvent faisaient rire aux larmes madame Badureau , car celle-ci , son service terminé, venait rejoindre les deux jeunes gens, et s'occupait de raccommoder le linge de la maison ; soins auxquels l'aidait Gilberte , lorsqu'elle ne s'occupait pas de sa tapisserie , ou d'une commande pressée, en écoutant la lecture faite par son mari. Puis venaient de longues causeries sur le temps passé, source intarissable de souvenirs piquants et variés. C'étaient encore de longs entretiens où se construisaient , ainsi

qu'on le pense, d'innombrables châteaux dans les autres mondes, car, bien que Gilbert et Gilberte n'eussent plus aucune bâte de quitter ce mondeci , leur dévorant désir de voir et de savoir, à l'endroit de ces sphères merveilleuses où l'on va revivre, selon leur croyance, restait toujours inassouvi ; de sorte que , sans désirer positivement la mort, ils l'auraient vue allègrement arriver, avec un sentiment d'inexprimable curiosité. Enfin, à dix heures, ils regagnaient leur chambre.

Le dimanche, ils partaient, comme ils disaient, pour leur cher Paris, visitaient les différents musées, remplis de trésors presque inconnus des Parisiens; ils dînaient ensuite dans un de ces cabarets exclusivement fréquentés par la petite propriété, et où l'on fait, à peu de frais, une excellente chère; ils terminaient leur soirée au spectacle ; l'omnibus les ramenait jusqu'à la barrière, et de là ils regagnaient bravement à pied leur logis. Une fois par semaine, ils laissaient à madame Badureau la complète disposition de sa journée et de sa soirée, afin qu'elle put se récréer ou aller voir ses amies. La digne femuie, habituée par son ancienne condition de portière à une vie Ircs-sédcntairc, profitait rarement de ce jour de vacance ; mais lorsqu'elle en profitait, c'était une sorte de petite fête pour les

jeunes gens. Gilberte s'occupait ce soir-là du dîner ; Gilbert l'aidait dans ses fonctions culinaires, et Dieu sait quels fous rires s'ensuivaient.

La belle saison venue, la culture du jardinet variait les plaisirs des deux époux. Ils se levaient à cinq heures, et après les soins donnés à l'intérieur de la maison, ils jardinaient, plantaient, arrosaient ou palissaient les plantes grimpantes jusqu'à neuf heures. On déjeunait alors sous la rotonde rustique, et l'on se remettait au travail jusqu'à l'heure accoutumée ; après quoi nos deux jeunes gens, au lieu de borner leur promenade, comme dans l'hiver, aux environs de leur demeure, poussaient jusqu'aux Champs- Elysées ou aux boulevards, qui, durant l'été, offrent un si charmant coup d'œil. Ils ne rentraient que vers huit heures, jardinaient encore quelque peu, puis dînaient sous la rotonde rustique remplie d'ombre, de fraîcheur et de parfums. Ensuite ils lisaient, ils causaient, jouissant ainsi délicieusement de la sérénité nocturne jusqu'à l'heure habituelle du coucher.

Telle était la vie simple, paisible, occupée, intelligente et surtout heureuse de Gilbert et de Gilberte. Les prévisions de Louise se réalisèrent. Ne travaillant plus pressés par le besoin , ils perfectionnèrent leurs travaux avec une patiente ardeur, les caressèrent avec amour, et le succès

dépassa leur attente. Une excellente lithographie de Gilbert, admise aux honneurs du Louvre, obtint, nous l'avons dit, une médaille d'argent, et Gilberte en obtint une autre pour un merveilleux bouquet de fleurs naturelles envoyé à l'exposition de l'industrie. Leurs productions peu nombreuses, mais d'un art et d'un goût achevés, leur valurent un gain très-supérieur à leur gain d'autrefois. Ils avaient annuellement évalué les fruits de leur travail h quinze cents francs : il dépassa toujours ce chiffre, et il atteignit, dans une seule année, à près de deux mille cinq cents francs. Ce surcroît leur permit de soubiger quelques infortunes réelles et modestes. Ils purent aussi se procurer quelques jouissances de confort intérieur et augmenter leur petite épargne.

Ces deux cœurs si pareils, si merveilleusement faits, comme on dit, Tun pour l'autre, se suffisant à eux mêmes, s'isolaient dans leur bonheur. Jadis si cruellement déçus dans leurs affections, ils n'avaient formé aucune nouvelle liaison, mais ils voyaient assidûment George Hubert et sa femme. Ceux-ci , depuis leur mariage, ayant voulu revenir habiter dans lavcnue Méricourt, cette maison jadis témoin de leur amour et de leurs chagrins, se trouvèrent ainsi voisins de Gilbert et de Gilberte.

Le poëte, instruit par sa compagne des sages conseils qu'elle avait donnés aux deux jeunes gens, et de leur confidence au sujet de leurs relations supcrnaturelles avec une Korrigan , mais ne pouvant ni les croire, ni les accuser de mensonge, ni les regarder comme des fous ou comme de mauvais plaisants, éprouvait à leur égard ce singulier attrait, toujours inspiré, sinon par le merveilleux , du moins par l'incompréhensible et le mystérieux.

George n'eri pouvait douter, quoiqu'il lui fût impossible de se rendre compte et raison de ce fait incroyable : Gilbert était, comme il le disait, entré dans sa vie, à lui George Hubert!

Gilbert ne lui avait-il pas raconté, avec une exactitude stupéfiante, les plus secrètes pensées de son cœur, les plus vagues aspirations de son âme, les plus intimes évolutions de son esprit, à lui, poëte, durant cette matinée où, au moment d'entrevoir une idée longlenjps cherchée, mais brusquement interrompue par Louise, il perdit le fil conducteur de cette idée?

Gilbert ne lui avaiî-il pas raconté, précisé, avec une fidélité de détails non moins stupéfiante, ses angoisses fiévreuses, à lui, George Hubert, ses amères défaillances, ses émotions dévorantes durant la représentation de ce drame dont la chute fut si outrageante ?

Par quel phénomène psychologique Gilbert s'était-il ainsi trouvé un jour en communion absolue de pensée , d'impressions , avec lui , George Hubert? Aussi le poëte, forcé de se rendre à l'évidence du fait, épuisait en vain son esprit à la recherche de la cause incompréhensible de ce fait, sa raison se refusant d'accepter comme possible l'intervention surnaturelle de la Korrigan.

Le singulier attrait que les deux époux inspiraient au poêle et à sa compagne se compliquait encore d'une sorte de charme étrange : Gilbert et Gilbcrtc n'étaient point impunément entrés dans la vie du marquis et de la marquise de Montlaur, ni dans la vie de George Hubert et de Louise ; si i)cu de temps qu'ils eussent été ces différents personnages, ils avaient conservé d'eux quelque chose dans leur langage, dans leurs habitudes, dans leur manière d'être, de voir, de sentir.

Ainsi Gilbert et Gilbertc, maîtres de l'hôtel d'Orbcval, usant de leur prodigieuse fortune avec une aisance parfaite, et ne se trouvant nullement étourdis de leur luxe princier, témoignaient la ressouvcnance de leur position de grands seigneurs, alors qu'ils étaient mnr(|uiset marquise ; ainsi parfois encore leur langage coloré, poétique, élevé, contrastant avec le lan-

gage souvent vulgaire et plaisamment déluré qu'ils devaient à l'humilité de leur condition première , témoignait d'une autre réminiscence de ce temps où ils étaient George Hubert et Louise.

Enfin, leur propre vie de millionnaires, à l'expérimentation de laquelle ils devaient une profonde connaissance des hommes et des choses, connaissance si rare chez la jeunesse; leur foi inébranlable à la perpétuité de la vie, foi à laquelle tendaient de plus en plus le poêle et sa compagne, donnaient un attrait d'une puissante originalité à l'entretien des deux époux, et ajoutaient au charme de leur naturel exquis et de leur excellent caractère. Aussi, h part même ce qu'il y avait d'inconcevable dans certaines parties de leur existence, ce mélange d'expérience et de candeur , d'élévation et de vulgarité de langage, leur gaieté, leur inaltérable bonne humeur, leur touchant amour, leur extrême intelligence de l'art, la parfaite élégance de leur modeste aisance, rendant leur commerce et leurs relations infiniment chers et agréables à George Hubert et à Louise, il se passait peu de jours sans que les deux couples, demeurant à peu de distance l'un de l'autre, allassent se visiter. Or, il avait été convenu entre eux, ce soir-là, qu'après la représentation du

nouveau drame , George Hubert et sa femme souperaient cliez nos jeunes gens.

Ce souper, ainsi qu'on le pense, devenait pour madame Badureau une* importante affaire, quoiqu'il se composât simplement d'un excellent bœuf à la mode, entouré de gelée, d'un beau cbapon rôti, d'une salade, d'une crème au chocolat confectionnée par Gilberte et de fruits de la saison.

Madame Badureau, en attendant l'arrivée des convives, jetait un dernier coup d'œil sur le couvert, mis dans la salle à manger d'été, car la soirée était douce et d'une sérénité délicieuse.

Une lampe de bronze éclairait intérieurement cette rotonde, et, selon le gracieux usage adopté par Gilberte, quelques branches flexibles de lierre et de clématite fleurie, enroulées aux chaînes de suspension de la lampe et retombant çà et là, cacliaient à demi son globe de verre dépoli, formant ainsi le plus charmant des abatjour. La lumière donnait un éclat presque métallique à la verdure des plantes grimpantes enlacées au treillage ou enroulées autour des piliers rusti(|iies de la porte. Les fleurs de rosier, de jasmin et de chèvrefeuille, se balançant comme autant de bouquets aériens agités par une légère brise nocturne, répandaient leurs

suaves senteurs dans cette salle à manger d'été. En son milieu se trouvait la table couverte d'une nappe de damas de coton d'une blancheur éblouissante, et servie à très-peu de frais avec un bon goût et une élégance qui faisaient oublier la somptuosité. Une corbeille de joncs valant au plus dix souSj et occupant le point central en manière de surtout, contenait des fleurs du jardin groupées avec art par Gilberte et mélangées de feuilles de vigne et de rameaux de lierre.

Les assiettes, en faïence d'imitation anglaise, fond blanc, à dessins vert tendre des plus réjouissants à Tœil, et d'un prix presque aussi minime que la faïence commune, étaient accostées d'un verre à pied d'une jolie forme et d'un couvert d'argent aussi brillant que s'il sortait de chez l'orfèvre, car madame Badureau n'avait pas sa pareille pour l'entretien de l'argenterie. Le vin, fraîchement décanté de ses laides bouteilles noirâtres et ternes, remplissait des carnfcs de verre d'une clarté limpide et y brillait de tout l'éclat du rubis; des salières de cristal fondu, ornées d'un simple anneau d'argent, à l'aide duquel on pouvait les soulever, complétaient l'orfèvrerie de table du ménage. Dans une encoignure delà rotonde, l'on voyait symétriquement rangés sur les t;)blettes d'une étagère de 5. 17

bois de chêne les assiettes et les couverts nécessaires h la desserte, car Gilbert et Gilberte avaient conservé de leur opulence passée ce luxe de propreté qui consiste à changer de fourchette et de couteau aussi souvent que d'assiette, et d'user du linge blanc à chaque repas. Ce grand luxe se bornait à une lessive un peu plus fréquente (madame Badureau et Gilberte coulaient la lessive) et à Tachât au poids dune douzaine de couverts complets, plus une demidouzaine de fourchettes; le tout de la valeur d'environ quatre cents francs. Nos jeunes gens ne mangeaient que de deux ou trois mets au plus à leur dîner. Celte argenterie leur suflisait donc, et au delà. Ces détails minutieux, trop minutieux peut-être, prouveront du moins à quel degré de bon goût et de propreté recherchée Ton peut atteindre, sans sortir des limites d'une modeste aisance.

Madame Cidurcau, pendant que le chapon rôtissait, vint donc donner un dernier coup d'oeil à la table, afin de s'assurer que rien ne manquait au service. La digne femme n'avait pas le sens j)oélique extrêmement développé ; cependant elle se livra au monologue suivant :

— Est-ce joli ! est-ce gai ! est-ce frais ! est-ce aimable à l'œil! cette petite table avec sa corbeille de fleurs au milieu , son linge blanc

comme la neige, son argenterie, ses verres, ses carafes brillantes à s'y mirer ! et ce couvert si propret, mis dans cette salle de verdure, qui embaume par cette belle nuit d'été, avec la lune qui se lève là-bas sur les hauteurs de Meudon!... Non! mon jeune homme et sa dame, quand ils avaient des millions et des milliasses, et des hôtels, et des domestiques, et tout le tremblement; non, mon jeune homme et sa dame ne pouvaient avoir une table plus gentiment servie! un meilleur bœuf à la mode! un meilleur chapon! une meilleure salade! une meilleure crème! de meilleures pêches et une meilleure compagnie! puisqu'il vient souper ici ce grand, ce fameux Geoi'ge Hubert, qui, malgré mon âge et mon sexe, m'a donné autrefois Fenvie de le suivre!... Mais j'entends une voiture... c'est eux!... courons leur ouvrir! Ils arrivent juste à temps, car mon scélérat de chapon est cuit à point!

Madame Badureau se hâta d aller ouvrir à ses maîtres une petite porte à claire-voie perdue dans la charmille.

Bientôt les deux couples entrèrent dans le jardin.

— Bonsoir, ma bonne madame Badureau, dit gaieineul le poëte. Ne grondez pas Gilbert, car si nous sounnes en retard, c'est ma faute.

— M. George Hubert, et la pièce de ce soir? demanda madame Badureau avec anxiété ; ça a- Vy réussi? le public est quelquefois si canaille!

— Succès étourdissant! madame Badureau, reprit Gilbert. Notre ami George a été obligé de paraître sur la scène. Jamais je n'ai vu un pareil enthousiasme.

— M. George Hubert! s'écria l'ex-portière, oubliant dans l'élan de son admiration cette pudicjue réserve, l'un des plus charmants attraits de son sexe ; tant pis ! faut que je vous embrasse ! voilà assez longtemps que j'en meurs d'envie !

■ — De grand cœur, madame Badureau ! reprit le poëte en se prêtant à Taccolade de la meilleure grâce du monde. Jamais je n'aurai embrassé plus honnête et plus excellente fenime !

— J'ai embrassé le fameux George Hubert! J'adore mes deux jeunes gens! ils m'ont fait oublier les malheurs que j'ai zéviis! l\ n'y a pas sur la terre une créature plus heureuse que moi! s'écria la digne femme avec un mélange d'émotion et d'exaltation grotesque, mais partant d'un sentiment si sincère, que les larmes lui vinrent aux yeux.

Puis, rougissant de celle faiblesse, elle reprit en s'enfuyant :

— Et mon chapon, que j'oublie! il est capa-

ble, pour me jouer un tour, de se laisser brûler, le gredin ! Jeunes gens, je vas mettre le bœuf à la mode sur la table. Vous commencerez toujours par là.

George et Louise, Gilbert et Gilbcrte, suivant la petite allée sablée , s'approchèrent de la rotonde rustique.

— Ah ! mes amis, dit le poëte, quelle charmante idée vous avez eue de nous faire souper sous cette tonnelle de verdure!... C'est ravissant !... ce petit couvert si coquet... ce silence, ces fleurs embaumées, cette nuit magnifique, ce frais jardin que la lune commence à éclairer... encore une fois, c'est ravissant !

— Je ne sais s'il est à cette heure beaucoup de personnes qui soupent, reprit Louise, mais je défie la plus folle opulence de pouvoir rivaliser avec ce tableau vraiment enchanteur que nous avons sous les yeux.

— Mon Dieu, madame Louise, répondit Gilbert, cela se résume à ceci : « Avoir ce que tout le monde pourrait avoir et ce que personne ne sait avoir dans notre modeste condition. »

— Parce que tout le monde n'a pas et ne peut pas avoir votre expérience des choses, mon cher Gilbert ; celle thèse, nous la développerons en philosophant après souper.

— C'est dit, George, nous philosopherons,

nom d'un petit bonhomme! C'est dimanche, nous pouvons, Minette et moi, ne nous coucher qu'au jour et nous lever tard!

— A table! ma chère Louise, reprit Gilberte, en prenant avec une douce familiarité le bras de la compagne du poëte. Je me sens très en train de vous donner l'exemple en faisant honneur à notre petit souper.

— A table! répétèrent Gilbert et George; à table !

Les deux couples s'attablèrent et soupèrent délicieusement au milieu de la verdure et des fleurs, par cette nuit tiède, sereine, embaumée, encore embellie par la radieuse clarté de la lune qui se leva bientôt.

Après le souper, les deux couples d'amis, Gilbert et Gilberte, George et Louise, philosophèrent donc, comme avait dit le poëte, jouissant de la beauté de la nuit, réunis sous la rotonde rustique ; mais cette philosophie fut troublée par un incident fort étrange. L'entretien durait encore, et déjà les étoiles commençaient de pâlir à l'orient; une lueur rose, presque imperceptible, annonçait le retour de l'aurore, si hâtive à la fin du mois de juin.

— Oui, disait George Hubert, cette foi des Gaulois, nos ancêtres, à la perpétuité de la vie... âme et corps, cette foi était sublime ! Elle déli-

vrait l'homme de la peur de la mort corporelle ; arrière-pensée fatale, qui empoisonne les plus nobles ressentiments. Vous chérissez un père, une mère, une sœur, une épouse... un tendre attachement vous lie à un ami... mais toujours, à Ihorizon de notre courte vie, se dresse l'iml)itoyal)le spectre de la mort, qui, à un moment donné, changé en deuil, en désespoir, ces adorables jouissances du cœur! Sans doute certaines théogonies nous promettent la renaissance des âmes; mais le corps... si intimement lié à l'âme, qu'il réagit sur elle, comme elle réagit sur lui... le corps dévolu à une éternelle destruction, ne renaîtrait pas? « Erreur! pensaient nos pères ; l'homme n'est pas qu'esprit, il est aussi matière. L'esprit est immortel, le corps doit l'être aussi ! »

— Guenille si l'on veut ; ma guenille m'est chère ! ^

a dit notre Molière , ajouta Gilbert ; et il avait fièrement raison ! Car enfin, avec quelle ingratitude on la traite, cette prétendue guenille, cette enveloppe humaine à qui l'art grec a du l'inspiration de ses divins chefs - d'œuvre! Oui, lorsque notre àme quitte le corps, pour aller, selon la croyance des Gaulois, en animer un nouveau, on semble lui dire, à cette guenille, à cette chrysalide de l'une de nos trans-

formations infinies : « Va pourrir à jamais en terre! va, vilaine! tu n'es que néant, ordure, bonne à engraisser les charniers ! voici enfin l'âme, pour l'élernilé, dégagée de toi, maudite! et désormais l'âme sera toujours nue comme un petit saint Jean ! »

— En effet, ce qui concourt surtout h ce déplorable effroi de la mort, reprit Louise, c'est l'appareil lugubre dont on entoure les trépassés ; regrets funèbres, noires draperies ! Or, comme le dit George, l'âme est si étroitement unie, confondue avec le corps , que la pensée de rétcrnclle destruction de notre enveloppe charnelle doit impressionner les esprits les plus fermes.

— Nos pères, les Gaulois, se faisaient, au contraire, de la fin de cette vie la plus riante image, ajouta le poëte. Te souviens-tu, Louise, de ce ravissant tableau reproduit par Jean Reynaud, d'a])rès un chant druidique? Ce sont des barques remplies d'enfants, de jeunes filles, de femmes, d'hommes jeunes ou vieux, revêtus d'habits éclatants et couronnés de fleurs. Tous, rayonnants d'allégresse et de curiosité, voguant dans Tespace où gravitent les astres, quittent un monde pour entrer dans un autre. Quelle charmante image de ce qu'on api)elle la mort !

— Et puis, rcpiit Gilbertc. nous avons lu,

avec Bibi, que les anciens brûlaient les défunts. A la bonne heure! voilà qui me va! un beau bûcher, une flamme brillante, (jui monle vers Je ciel , et après un peu do cendre blanche. Mais ces affreux croque-morts ! cette bière ! ce trou noir! celte terre humide! fi ! fi ! Ah ! que c'est laid! cela suffirait à vous dégoûter de mourir !

— Sans compter que les morts finiront par forcer les vivants de déménager, ajouta Gilbert. Les cités de tombes augmentent chaque jour leurs murailles d'enceinte aux dépens des cités de maisons. Quoiqu'on le paye au poids de l'or, l'on ne vend plus de terrain a perpétuité ; on logerait merveilleusement cent vivants avec le prix de la glaciale demeure d'un défunt. Or, je ne comprends vraiment point pourquoi, ainsi que le dit Minette, l'on ne brûle point les morts.

— Vous avez, ma foi ! raison, mon cher Gilbert, reprit George. Cette destruction par le feu a du moins quelque chose de noble j)Our l'enveloppe que nous quittons. Elle se dissout ainsi dans les flammes et remonte vers les cieux en brillants atomes ; sa décomposition souterraine, au contraire, me semble liumiliante pour la créature (juc Dieu a faite, dit-on, à son image. Les gentilshommes réclamaient l'honneur de mourir par le glaive, regardant la

potence comme une lïonte. Moi , je dirais : « Brûlez mon corps; mais ne l'enterrez pas. '»

— Savez-vous aussi, George, ce que je trouve d'admirable dans la foi que nous a donnée la Korrigan? reprit Gilbert : c'est cette pensée, surtout clière à nous autres, gens laborieux, ennemis déclarés de Toisivcté, «( que Tbomnie renaît incessamment pour continuer à l'infini l'utile activité de sa vie morale et matérielle; je dis utile, parce que Dieu n'a pu créer l'iiomme qu'à des fins d'utilité. »

— Rien n'est plus vrai, reprit le poëte, l'essor de l'humanité, visible el invisible, est infini. L'humanité, en ce monde-ci et hors de lui, ne s'améliore, ne s'éîcve que par des transformations successives, incessantes. F.h ! mon Dieu! tenez, nies amis, je vois un exemple de cette loi divine dans votre histoire à tous deux. Oui, vous êtes une preuve vivante de ce que l'on peut gagner à des traubformations successives : vous étiez bons, et vous êtes devenus meilleurs encore, durant vos pérégrinations à travers d'autres conditions que voire condition primitive. Ainsi, après avoir été longtemps lithographe et fleuriste, vivant pauvrement et honnélemcnt du fruit de vos labeurs, vous avez été, dites- vous, mo/', George Iluhert, et Louise... (et en vérité, vous nous avez donné à l'appui de

votre affirmation des détails tellement intimes, tellement secrets, sur ma femme et sur moi, qu'ils sont inexplicables, à moins de les attribuer à la mystérieuse puissance d'un agent encore inconnu, ayant peut-être quelque analogie avec le magnétisme, aujourd'hui encore à son berceau) ; toujours est-il que, selon vous, vous et votre femme vous avez été tour à tour grand seigneur et grande dame, poëte de quelque renom et femme stoïqne. Enfin, ceci est un fait évident, vous avez été millionnaires, puis enfin misérables et réduits à la dernière détresse. Eh bien ! croyez-vous que si vous étiez restés lithographe et fleuriste, vous auriez acquis celte profonde et rare connaissance des hommes et des choses, ce dédain des vanités si enviées du vulgaire, cette conscience des tourments, des déceptions inséparables de ce qu'on appelle la gloire; ce mépris sincère des richesses, cette noble aversion des ignominies que presque fatalement Topiilence traîne après soi, ce besoin des pures jouissances de l'esprit, et, par suite, cet incroyable développement intellectuel qui vous permet à cette heure de philosopher, d'aborder les plus hautes questions qu'il soit donné à l'homme d'agiter, sinon de résoudre, vous, vous que le hasard avait déshérités des bienfaits de l'instruction? croyez-vous enfin que vous eus-

siez acquis cette sagesse qui procède de Vexpérience et le bonheur qui procède de la sagesse? Oui, vous avez été sages, profondément sages, vous et voire femme, mon cher Gilbert, car, pour parler voire langage, et en admettant une impossibilité, si vous étiez tous deux restés dans notre vie à Louise et à moi, vous seriez, il est vrai, aussi heureux que nous le sommes ; mais ce bonheur, au lieu d'élrc, comme le vôtre, rempli d'une quiétude absolue, serait, par la nature même des choses, ça et là exposé à de rudes atteintes !... Vous avez été, dites-vous, moi-même, mon cher Gilbert; vous m'avez du moins raconté avec une inconcevable fidélité mes angoisses, mes tortures, lors de la représenlation de ce drame qui subit un si éclatant échec. Eh bien ! ce soir, mes amis, ce soir, le croiriez-vous? ces angoisses, ces tortures ont été plus poignantes encore que par le passé ! oui, car j'avais dit à Louise : «i Epouse-moi, et j'écris un chefd'œuvre! 11

— Pauvre grand poêle! reprit Gilbert avec une tendre commisération. En effet, ce soir, après un véritable triomphe, en revenant auprès de votre femme et de nous, vos amis, encore enivrés de ce succès inouï, vos premières paroles ont été souffrance et lorliire! et je me disais à part moi : Oli ! la gloire! la gloire !

— Allez, mes amis, en cela plus heureux que Louise et moi, vous goûtez les divines jouissances de l'intelligence, sans éprouver les anxiétés dévorantes de ceux-là qui, comme nous autres poètes, s'épuisent à vous les procurer, ces jouissances !

— En cela aussi plus heureux que nous, ajouta Louise, vos amours charmants, abrités par une douce obscurité, ne sont pas traînés au grand jour et livrés à la curiosité publique ! Vous n'éprouverez jamais ce que j'ai éprouvé ce soir, je vous l'ai dit, lorsque des inconnus, si bienveillants qu'ils se soient montrés pour George et pour moi, s'entretenaient hautement de nos sentiments les plus intimes! Non, non, mes amis! vous ne connaîtrez jamais cette peine indicible pour une femme, de voir lever le voile pudique et sacré dont elle entoure pieusement les plus chères affections de son cœur ! Si vous saviez ce que j'ai souffert en entendant colporter, discuter, apprécier légèrement, faussement, par des étrangers, comme le serait une nouvelle publique, ma résolution d'épouser George! résolution que j'avais prise dans le saint recueillement de ma conscience , après des nuits d'insomnie, après des journées de réflexions profondes, presque redoutables, car mon avenir et celui de George dépendaient de celte décision 5. 18

solennelle ; ah ! contre ces souffrances, nous ne nous révoltons pas ! elles ressortent de la nature même des choses... elles sont l'une des fatales conséquences de la gloire, qui à peine les compense! nous les subissons avec fermeté, mais heureux, oh! bien heureux sommes-nous de penser que vous ne les connaîtrez jamais!

— Et cependant, madame Louise, votre existence, à vous et à ce cher George, est un paradis, comparée à celle où nous sommes aussi entrés, ou dans lesquelles nous avions fièrement envie d'entrer! car enfin, si nous étions restés, Minette et moi, dans la vie du marquis et de la marquise de Montlaur, je vous le demande, que serais -je à cette heure?... un mallicureux homme que le chai];rin a conduit à l'abrutissante dégradation de l'ivresse. Et ma pauvre Gilberte, que serait-elle?... une de ces femmes désordonnées dont on ne prononce le nom qu'avec dégoût et pitié. Si nous étions entrés dans la vie de madame de Saint-Marceau et de son mari, comme nous en avions fort envie, ma femme serait morle de chagrin, à la fleur de l'âge, après une lente agonie, et forcée de renoncer à cet art qui lui donnait la richesse et la gloire, tandis que moi je serais ce qu'est M. de Saint- Marceau, un vil et effronfé parasite! Enfin, si nous étions entrés dans la vie de ma-

dame d'Orbeval et de M. de Baudricourt, ainsi que nous en avons eu un moment la pensée, lentes par le bonheur idéal dont jouissaient alors ces deux amants, dans leur délicieuse retraite du lac d'Annecy, nous serions à cette heure, moi, sous la griffe d'une grande drôlesse 4e saltimbanque que tout le monde se montrait ce soir au théâtre, en s'indignant de la conduite de M. de Baudricourt. Et...

— ... Et madame Gilbert, reprit George Hubert, serait, en ce moment, retirée dans un couvent d'Italie, où, en proie à une sorte de fanatisme qui touche à la folie, elle expierait quelques années de bonheur dans d'horribles austérités...

— 3Ion Dieu, M. George, reprit Gilberte, vous qui connaissez si intimement madame d'Orbeval et M. de Baudricourt, comment vous expliquez -vous leur rupture? Des gens jusqu'alors si dévoués l'un à l'autre !

— Mes amis, je ne saurais vous expliquer ce qui est, je crois, même inexplicable pour M. de Baudricourt. J'ai vu dernièrement ici la femme de confiance de madame d'Orbeval, qu'elle a renvoyée en assurant largement son avenir, car la pauvre comtesse, cette femme autrefois si élégante, si recherchée, se traîne maintenant pieds nus sur la dalle de sa cellule, et se couche

dans la cendre avec un cilice de crin sur la peau.

— Mais c'est affreux !

— Hélas ! oui, ma chère madame Gilbcrte. Mais pour en revenir à la rupture des deux amants, la femme de confiance m'a raconté le fait; il est d'une effrijyantc simplicité; le voici.: Baudricourt et la comtesse avaient momentanément quitté leur chère retraite pour faire une excursion en Italie; ils arrivent à Venise aussi amoureux que jamais. Un soir, ils ont la fantaisie d'entrer dans je ne sais quel petit théâtre où une troupe de bohèmes d'Espagne donnait une représentation. L'une de ces filles danse un pas andalous qui dure à i)eine dix minutes; M. de Baudricourt semble fort indifférent à cette danseuse, ne ra])[)laudit même pas; il prétexte une migraine, prie madame d'Orbeval de vouloir bien rentrer avec lui à leur hôtel, en ressort quelques moments après, emportant ses Ictlrcs de crédit, court à dix heures du soir chez son banfiuicr, se fait compter cinquante mille francs, retourne au théâtre, détermine, chose des plus faciles, cette danseuse à partir la nuit même de Venise avec lui, et écrit à madame d'Orbeval ces seuls mots : « Je suis un misérable fou, je vous (juittc, je ne mérite même pas votre pitié. Oubliez-moi ! »

— Mais alors cet homme, ainsi qu'il le disait dans sa lettre, était véritablement fou ! s'écria Gilberte. N'étcs-vous pas de mon avis, Louise?

— C'était, en effet, du vertige, car d'après ce que m'en a raconté George, iM. de Baudricourt avait été jusqu'alors un honnête et galant homme, dans toute Tacception du mot.

— Et un homme d'infiniment d'esprit, ajouta le poëte, d'un jugement exquis, d'un caractère ferme et d'un cœur excellent. Aussi, j'en suis certain, tôt ou tard M. de Baudricourt éprouvera l'impression d'un homme sobre que l'on aurait enivré malgré lui, et qui sortirait avec stupeur, dégoût et effroi de son ivresse involontaire.

— Quel abîme que le cœur humain î reprit Gilbert; la conduite de M. de Baudricourt est insensée, atroce, et pourtant je la comprends!

— Comment, monstre que vous êtes! s'écria gaiement Gilberte. Entendez-vous, mes amis, ce iM. Bibi qui comprend une pareille abomination?

— Minette, je comprends parfaitement que notre ami George fasse des chefs-d'œuvre comme celui de ce soir, et cependant je serais aussi incapable d'écrire un chef-d'œuvre (|ue d'imiter la déplorable escapade de M. de Baudricourt.

— A la bonne heure, chéri ; mais je soutiens

que sa conduite est incompréhensible, voilà mon caractère!

— Oh! oh ! madame Gilbcrte, reprit en riant le poëte, ceci, de votre part, n'est ni juste, ni charitable, ni reconnaissant !

— Que voulez-vous dire, M. George?

— Vous vous refusez à admettre la possibilité de mon récit, et Louise et moi nous admettons, sans le comprendre, ce fait bien autrement et terriblement inexplicable, à savoir que, vous et Gilbert, vot^.s avez été nous-mêmes j après avoir été le marquis et la marquise de Montlaur.

— Quant à cela , M. George, c'est très-différent.

— Bon ! reprit Gilbert. Voilà notre éternelle discussion sur la réalité du pouvoir de la Korrigan, qui va recommencer. D'ailleurs, nous vivrions cent ans et plus qu'elle durerait toujours, cette discussion. Tant mieux! nous sommes du moins certains d'avoir ainsi toujours sous la main un sujet de controverse.

— Et moi qui justement oubliais, mon cher Gilbert, de vous apprendre une nouvelle importante! dit le poëte en se frappant le front. Il paraît certain que vos biens vous seront rendus.

— Ah bah ! vraiment "^

— J'ai rencontré ce matin un magistrat haut placé. «I Vous connaissez M. Gilbert, m'a-t-il

dit. Vous pouvez lui apprendre une chose qui le comblera de joie. Voici bientôt le terme de la ^ prescription arrivé en ce qui touche ces valeurs énormes placées sous le séquestre, et que personne ne réclame ; il est évident que maintenant, pour ceux qui en étaient détenteurs, possession vaudra titre, et que ces biens seront prochainement rendus à M. Gilbert. »

— Ah ! chéri ! s'écria Gilberte les larmes aux yeux, en sautant au cou de son mari, quel bonheur pour les pauvres vieilles gens de nos états!

Cet élan fut si naïf, les mots qui l'accompagnaient furent prononcés avec une telle sincérité, que Louise et George, profondément émus, se regardèrent en silence.

— Oh î ma Gilberte ! reprit le jeune homme les yeux humides, en serrant avec une tendresse passionnée sa femme entre ses bras, quel cœur que le tien ! comme toujours, il vaut mieux que le mien !

— Que veux-tu dire?

— Tenez, mes amis, reprit Gilbert, je vais être franc : eh bien ! lorsque , tout à l'heure , George m'a appris que nos millions nous seraient restitués, ma première pensée a-t-elle été spontanément généreuse comme celle de ma femme ? Hélas ! non.

— Fi , le vilain ! il dit cela pour me flatter à

ses dépens, reprit Gilberte; ne le croyez pas , mes amis !

— Pauvre chérie , te flatter ! ajouta Gilbert avec un accent cPamour inexprimable. Est-ce que tu as besoin d'être flattée? Non, non, je vous dis la vérité, mes amis; lorsque George m'a parlé de la restitution de notre fortune, malgré moi, j'ai ressenti une espèce d'éblouissement, en nous voyant sur le point de redevenir immensément riches! de même que, lors- (jue, autrefois, selon le sage conseil de madame Louise, nous nous étions résolus d'abandonner nos biens à la ville de Paris, j'avais ressenti une sorte de serrement de cœur ! Certes, la cupidité n'est et n'était pour rien dans ces deux ressentiments ! Le bonheur inaltérable que nous devons depuis plusieurs années à notre modeste aisance et à notre travail me rend, plus (jue jamais, l'ennemi mortel de ces maudits millions, à qui nous avons dû tant de chagrins; mais enfin, que voulez-vous, mes amis! l'homme est ainsi fait, que ce diable d'argent lui cause toujours plus ou moins de vertige! Maintenant, ce vertige est passé ; je dis connne ma Gilberte : t( Quel bonheur pour les pauvres vieilles gens de nos étals! » Oh! oui, ce sera pour eux un grand bonheur ! nous savons ce qu'ils doivent soufl'rir, à en juger par cette misère atroce dont

nous avons enduré les tourments lorsque , ma femme et moi, nous nous cherchions dans Timmensité de Paris ! Et encore, nous étions jeunes ! nous étions soutenus par l'espérance de nous retrouver un jour, et par la certitude de bientôt partir enscmbh3 de ce monde-ci , où nous nous trouvions trop malheureux. Aussi , après ma Gilberte, je le répète : « Notre fortune nous est rendue; quel bonheur pour les pauvres vieilles gens de nos états! » Mais cette généreuse pensée t'est venue à toi la. première, ma femme adorée !

— Bons cœurs ! dit soudain la douce voix de la Korrigan au milieu du silence qui avait suivi les dernières paroles de Gilbert, bons cœurs !

— La Korrigan ! s'écrièrent à la fois les deux époux avec un étonncment et une joie qui tenaient du délire, la petite fée !

Peindre la surprise de George et de Louise serait impossible. Aux premiers mots prononcés par cette voix dont l'incflable mélodie navait rien d'humain, ils avaient levé les yeux vers le ciel, d'où elle semblait descendre; puis, muets de stupeur, ils se demandaient du regard s'ils n'étaient pas les jouets d'une illusion. Gilbert, devinant leur pensée, reprit en riant :

— Je gage qu'aussi sce})liquc que notre brave Badureau, qui dort à cette heure du sommeil

des justes, vous croyez, mes amis, que je fais le ventriloque.

— Je crois que cette voix n'a rien d'humain, s'écria le poëte palpitant; je crois qu'il se passe ici quelque chose de surnaturel.

— Parbleu ! fit Gilbert d'un ton dégagé, c'est tout simple.

— Oh! chère Louise, reprit Gilberte , si la Korrigan voulait se montrer à vous, vous verriez comme elle est gentille ! Je vais lui demander de se faire voir. Peut-être qu'elle ne nous refusera pas.

Et élevant la voix, Gilbcrtc ajouta, au grand étonnement de Louise cl de George :

— Chère petite fée, nous vous en supplions, Gilbert et moi, montrez-vous à nos amis, nous vous le demandons en grâce , puisque nous n'avons plus le pouvoir de vous commander.

— Soyez satisfaits, mes amis, répondit la douce voix , soyez satisfaits , car George et Louise, ainsi que vous, sont bons!

Alors, phénomène nouveau, la présence de la petite fée ne se révéla plus par le doux et soudain éclat d'une lueur argentée, mais par un incommensurable rayon de clarté sidérale, qui, éblouissante à l'endroit où apparut le petit corps rose et diaphane de la Korrigan, allait, diminuant l'intensité de sa traînée lumineuse, se

fondre dans l'orbe diamanté de l'une des étoiles encore visibles à l'orient.

— Voilà notre chère Korrigan! s'écria Gilberte, joyeuse et attendrie jusqu'aux larmes. La voyez-vous, Louise? la voyez-vous ? Comme elle est gentille !

— Eh bien, mon cher George, reprit Gilbert fort à son aise, car il se trouvait en pays de connaissance, croirez-vous enfin aux Korrigans?

— Ah ! jeunes gens, dit tout à coup la voix essoulïlée de madame Badureau accourant dans l'intérieur de la rotonde rustique. C'est pas gentil à vous! Vous refaites des tours de gobelet, comme quand vous étiez M. et madame Bosco, et vous ne m'invitez pas? C'est la clarté de la chose qui m'a réveillée là-haut, dans ma chambre, où je dormais sur une chaise, tout habillée, pour être plus tôt prête ce matin.

— Nom d'un petit bonhomme ! Vous venez à propos! s'écria Gilbert triomphant, car il voyait déjà l'indomptable incrédulité de madame Badureau confondue celte fois par la surnaturelle apparition. Que dites-vous de ce merveilleux prodige?

— Ça? reprit intrépidement la sceptique en clignotant ses paupières devant le rayon lumineux, quoiqu'il fasse papilloter les yeux, le tour est joli, très-joli!... mais... connu!

— 2iG —

— Hein! fit Gilbert pétrifié. Comment?... vous dites?...

— Je dis : connu !... puisque j'ai vu ce tourlà sur le pont Neuf.

— Sur le pont Neuf?

— Pardi ! dans une des petites boutiques qui sont au-dessus de la rivière : ils appellent ce tour-là... la lumière élep... élie... ah! j'y suis : élécrique. C'était un grand diable de rayon, comme celui que je vois là; ça vous éblouissait à l'endroit où il commençait, et puis, ça s'en allait finir en queue de poisson, et à perte de vue, dans les étoiles, toujours comme celui-là. Seulement, dans l'autre lumière élep... élac... satané nom, va! dans l'autre lumière élécrique, il n'y avait pas , ainsi que dans celle-ci , une petite bonne femme qui gigottait; mais j'avais déjà vu des petites bonnes femmes dans ce genre-là , et en verre, qui dansaient au bout des jets d'eau, ce qui est la même chose, si ce n'est que celle-ci gigotle nu milieu de la lumière. C'est égal , le tour est gentil... mais connu!

— Korrigan ! s'écria Gilbert exaspéré, redevenez invisible, je vous en conjure, car je crois, nom d'un petit bonhomme! que je battrais notre excellente Hadurcau, tant son incrédulité me njct hors de moi et me rend féroce!

— Sois satisfait, répondit la voix avec un ac-

cent (le douce malice; je t'épargnerai l'horrible crime où tu crains de te laisser entraîner.

Et le rayon, s'amoindrissant peu à peu, disparut, ainsi que la Korrigan, au milieu des premières lueurs de l'aurore, où il se perdit.

— Ah! bon! dit madame Badureau, ayant entendu la voix de la fée redevenue invisible ; vous allez, jeune homme, recommencer à faire le ventriloque comme autrefois!... Connu !... Je m'en vas ranger ma cuisine , car voilà qu'il fait jour.

Et l'indomptable sceptique rentra dans l'intérieur de la maison , tandis que George et Louise, l'œil fixe , le cou tendu , la respiration suspendue , incapables de prononcer une parole , croyaient rêver.

— Korrigan , reprit Gilbertc , vous n'êtes donc pas allée rejoindre vos sœurs?

— Si, mes amis, répondit la voix ; mais, du monde où je suis, j'entends, je vois, je sais ce qui se passe en ce monde-ci, et de là-haut, j'ai assisté aux épreuves que vous avez vaillamment subies, braves et bons cœurs !

— Hélas! Korrigan, Gilberte et moi, nous vous avons appelée à notre secours lors de l'un des moments les plus critiques de notre vie.

— Oui, lorsque l'on vous conduisait en prison, répondit la voix; j'ai entendu votre appel.

GlinEnT ET GILBERTE. î>. \^

— Et vous n'êtes pas venue à notre secours, bonne petite fée, vous qui nous aviez toujours protégés !

— Il ne m'était plus permis de venir à vous ; mais aurais-je eu le pouvoir de vous secourir que j'aurais laissé votre destinée s'accomplir. Ces cruelles épreuves devaient être l'un des éléments de votre bonheur à venir, en vous rendant plus douce et plus chère encore la modeste et laborieuse aisance où vous avez enfin trouvé le bonheur, répondit la voix. Et puis, je vous avais donné la foi à l'éternité de la vie, et ceux-là pour qui la mort n'existe pas se rient de l'adversité, quittent ce monde-ci sans regrets, y fussent-ils aussi profondément heureux que vous l'êtes, Gilbert et Gilberte.

— Korrigan, vous savez tout, vous connaissez l'avenir qui nous est réservé, à nous et à nos amis. Pouvez-vous maintenant nous le révéler, cet avenir?

— Oui. Votre vie, à vous, Gilbert et Gilberte, s'écoulera paisible, heureuse, occupée, ainsi qu'elle s'est écoulée depuis quelques années. Vos biens vous seront rendus, et, dédaigneux de ces richesses qui vous ont causé tant de soucis, vous accomplirez voire généreuse résolution envers les pauvres gens de vos états. Arrivant enfin au lerme d'une rianlevieillesse, vous

partirez gaiement ensemble pour aller revivre ailleurs...

— Oh! bénie soyez-vous, Korrigan!

— Mais George ?

— Mais Louise?

— Toujours dignes l'un de l'autre, reprit la voix , George et Louise connaîtront , durant quelques années encore, les nobles tourments de la gloire, les mâles angoisses du génie ; puis, le grand poëte ayant accompli pour l'enseignement de l'humanité la tâche pénible et sainte imposée par Dieu à ses privilégiés, en retour de la divine intelligence dont il les a doués, le grand poëte goûtera le victorieux repos du vieil athlète après une longue carrière de luttes et de triomphes. Coulant leurs jours près de vous, dans le charme d'une inaltérable amitié, George et Louise, ayant foi comme vous à la perpétuité de la vie , quitteront allègrement ce monde-ci, pleins d'espérance et de curiosité !

Au moment où la fée parlait ainsi, le soleil tfc leva radieux ; ses premiers rayons, pénétrant sous la rotonde de verdure, émaillée de fleurs encore humides de la rosée nocturne, semblèrent entourer d'une vermeille auréole les deux couples d'amis.

— Bons cœurs! murmura la voix de la Korrigan en s'affaiblissant de plus en plus, à mesure

qu'elle remontait vers le ciel. Gilbert et Gilberte... George et Louise... vous êtes bons..» heureux vous serez!...

Et la douce voix de l'invisible fée se perdit dans l'espace en répétant :

— Heureux vous serez... Vous êtes bons... heureux vous serez !

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