Gilles et Pasquins
Il devait prendre sa volée, en moineau franc , gouailleur et joyeux, vers les premiers jours d'octobre 1870. Le siège de Paris , les sinistres événements qui ont précédé et suivi la chute de la Commune, ont retardé son apparition. Ce n'est plus guère aujourd'hui qu'un volume rétrospectif qui servira peut-être à l'historien des mazarinades de la lin de l'empire. J'ai dû supprimer quelques pièces qui, lestes et gaies au moment de leur éclosion , auraient une
A Camille Pcllecan.
lugubre portée aujourd liai. Cependant, tel qu'il est, acceptez ce bouquin frivole, et croyez-moi \'otre bien sincère ami,
Albert Glatigny.
Paris, 15 juin 1871.
GJLLES ET PASQ^UINS
Prolog-ue.
1 lus tard, vieux rossignol sans gosier, vieux poète Noyé dans un habit d'académicien , J'irai , lugubre à voir, triste et hochant la tête, Rabâchant vaguement quelque propos ancien.
En ce temps-là f aurai, sur bien des tombes closes ) Prononcé de pompeux discours tres-applaudis Et Je rebuterai, par mes dehors moroses. Les poètes nouveaux, ces merles étourdis.
Je crirai : « Laissej-moi tranquille avec vos odes! A mon âge on relit les livres déjà lus ; Puis mon corps n'est pas fait à vos nouvelles modes . O Jeunes gens, soyei sobres, je ne bois plus! ))
Quelquefois , par les soirs d'été; quand la caresse De la brise fera tressaillir les grands bois, La Muse , surmontant l'angoisse qui l'oppresse , Viendra me dire : « Ami! que devient donc ta voix?
Chante encor , comme au temps de nos vertes années, Le monde attend de toi de nouvelles chansons. Vois! les voûtes du ciel brillent illuminées Et la rose a frémi d'amour sous les buissons. »
Et je lui répondrai : (( AI' amie, au clair de lune, On se peut enrhumer facilement. Le soir Etait déjà malsain, quand ma tête était brune. Puis en plein air, d'ailleurs, on n'aurait qu'à nous voir!
— Attendons à demain, soupirera la Aluse, Le clair soleil de juin. Joyeux et réveillant Les oiseaux dans la masse animée et confuse Des branches, planera dans l'espace brillant.
— Je ne pourrai chanter demain non plus, m'amie. Le soleil est mauvais pour mon front découvert ;
Il échauffe par trop ma cervelle endormie
Et blesse l'œil malgré ce noble abat-jour vert.
Le Revenant.
— Hélas! » fera la AI use ^ et, de ses mains ridées, Elle essuîra les pleurs qui mouilleront ses yeux. Alors, réunissant quelques pauvres idées, Je lui dirai : (( Voyons! pourtant je suis bien vieux! »
O spectacle touchant! sur la lyre faussée. Haletant, et penchant tous deux nos fronts jaunis. Nous recommencerons, sans craindre la risée, La chanson de Monsieur et madame Denis.
Et toi , Public, troupeau bêlant que rien n'arrête, A qui la jeune Aluse en vain ouvre les bras. Comme je ne serai plus qu'une vieille bête. Tu seras à genoux et tu m'applaudiras!
Le Revenant.
J ournaux veufs, vos désirs là-haut sont exaucés. Dieu, qui tient dans sa main les rédacteurs passés. Rend parfois, pour qu'un autre abonné lui sourie. Le même Limayrac à la même Patrie.
Le journal dont je veux vous parler possédait Guéroult pour directeur. Devant lui tout cédait. Je le connus ami du père Delamarre, Et ses bureaux touchaient à ceux du Tintamarre.
// avait tous les gens dont le ciel fait cadeau A ses élus : Alornand. Sauves tre, Aievedo. Il eut About. Ce fut une ineffable joie. Ce jeune rédacteur chercha longtemps sa voie; Saverne l'envoyait. Il avait fait un four Au Théâtre-Français ; il s'égarait autour De Taine ; mais Guéroult adorait ses chroniques Et trouvait tous ses mots à double entente uniques. Pauvre Adolphe! souvent, les besicles à l'œil, Il s'allongeait heureux dans un large fauteuil. Les pieds enveloppés en des pantoufles neuves. Son bureau surchargé d'une masse d'épreuves. Et souriait au gros About. et l'appelait Montaigne. Siraudin, Pascal, comme il voulait. Oh ! comme il savourait sa prose bien brossée. About riait, charmant, et du rej-de-chaussée, Joyeux, prenait son vol jusqu'au Premier-Paris.
Il poussait en jouant de jolis petits cris Qui résonnaient dans le quartier de la Huchette ; On le laissait courir dans la maison Hachette, Et Guéroult lui disait : n Edmond! » et reprenait « Voyei comme il est fort mon About. Son bonnet Ne tient plus. On ne peut jamais le faire taire;
Le Revenant. 7
Bon Jeune homme! parfois je me dis : a C'est Voltaire! n Et, puhliciste heureux que nous admirions tous. Il se replongeait dans son canard à trois sous.
Un four j — nous avons tous de ces choses fâcheuses^ — Une feuille grincheuse entre les plus grincheuses^ Le Journal de Le gendre, attaqua cet About^ Et l'exemple donné se vit suivi partout. Diogène, Gaulois, tout s'en méla^ nouvelles A la main, faits divers, hélas! Quelles cervelles Résisteraient au bruit qui se faisait alors ? About. qui ne sentait point ses reins asseï forts. Se retira.
Le vieux Guéroult, sombre et farouche.
Resta seul. Aucun mot ne tombait de sa bouche : Un numéro faillit se trouver en retard. En vain on lui donna Deschamps et Villetard, Rien ne put arrêter la source lacrymale De ses yeux; il disait à l'Ecole normale : (( Rends-le-moi ! » Quelqu'un dit, pour consoler son cœur : (( Mettons, au lieu d' About, un autre chroniqueur, » Le Temps survint.
Soudain un nouveau bon Jeune homme Parut qui rappelait Biéville. Mais comme Il s'avançait, Guéroult s'écria vite : (( Non! Je ne veux même pas qu'on me dise son nom! <) Mais tout à coup, pendant que, droit comme une borne. Immobile, il songeait, pâle, pensif et morne, Aloins au Sarcey présent qu'à l' About disparu,
Et demeurait ylorifré dans son chagrin accru. O doux miracle! 6 feuille au bonheur revenue ! Guéroult, en relisant une prose connue, Entendit le Sarcey qui lui disait tout bas • (( Tu regrettes About, c'est moi. ne le dis pas ! »
Paris , août 1861.
Le Siècle.
Cotait un grand château du temps de Louis treize. Victor Hugo , les Voix tnlcricures.
y^ 'était un grand Journal du temps de Biéville.
L'abonné soutenait ce carré de papier.
Sa quatrième page étalait une file
D' annonces de tout genre à remplir une ville :
C'était le Moniteur certain de l'épicier.
Sous nos yeux folâtrait, jeune gloire ignorée, Un de ses rédacteurs au profil surhumain Qui, dans un coin, la taille élégamment serrée. Près du morne Luchet, que plus rien ne récrée , Lisait l'épreuve, ayant le prote sous la main.
Le Siècle. 9
O deuil! le bulletin manquait. L,a politique N'offrait rien de nouveau cette semaine à l'œil; Desnoyers cachait Plée et Plee un spleen unique. Le mardi ramenait le feuilleton lyrique Où. pleuvaient tristement les phrases de Chadeuil.
On voyait remuer dans la vieille baraque Jourdan, qui menaçait les gens de /'Univers^ Et, simples rédacteurs qu'un besoin d'être traque. Saupoudrant leur copie avec la sandaraque, Dialoguer Husson et Solie, ces pervers!
PeUetan, formulant ses âpres théories, Hélas! n'apportait plus l'éclair de son fanal. Dauriac, enfoncé parmi les vieilleries, Tâchait de rafraîchir ses notes déjleuries; Pelloquet, ennuyé^ bâillait dans ce journal.
Et je dis : (( Ce papier, plein de sombres mystères, A vu des feuilletons comme en fait du Terrail, Et Dumas et Maquet avec les Mousquetaires^ Et ceux dont les journaux se font les tributaires, Et ce n'est qu'aujourd'hui qu'un sultan sans sérail.
Dans ce bureau bientôt envahi par le lierre.
Venaient, copie en main, et riant et chantant.
Ou bien le jeune Plée, ou bien la Bédolliere ,
Qui du grave Havin, milice familière,
Disaient: ({Maître, » en entrant, et a farceur », en sortant.
Et pour la BédolUère aussi bien que pour Plée, Le journal contre tous bravement guerroyait. Les porteurs s'épandaient au matin, troupe ailée , L^ Union gémissait, mourante, échevelée, Et Limayrac, prudent, au lointain louvoyait.
Or, en ces temps fameux , seigneur de sa boutique,
Havin se promenait avec ses rédacteurs.
Il nommait Biéville un immense critique ,
Bien plus fort que Sarcey, Lucas un homme antique :
Ces soleils se servaient entre eux de réflecteurs.
Au loin on entendait murmurer dans la presse : C'étaient d'autres journaux égarés dans le bleu ; La Patrie et Fournier exhalant leur tendresse, Le père Cassagnac, au Pays quil oppresse. Disant : « Après mon fils vous aurei mon neveu. »
Biéville et Havin, qu'admire Delamarre, Marchaient dans leur candeur sans voir les pieds de nej Qu'on leur faisait du fond astral du Tintamarre... 0 douce illusion! ô canards dans la mare! O pontifes! ô sphinx toujours enchifrenés !
Paris, février 1862.
Les Préfaces de Dumas fils. ir
Les Préfaces de Dumas fils.
Quel poète morose Est donc ce Dumas fils!
Théodore de Banville, Odes funambulesques.
L'autre jour, sur la route où le soleil abonde^ J'ai rencontré, traînant ses guêtres, Casimir, Cet acteur chimérique à l'humeur vagabonde, Long comme un peuplier et fier comme un émir.
Il marchait, en faisant de,s pas d'un kilomètre. Effrayant le chemin de fer en son parcours, Et, comme Eviradnus, en droit de se permettre De trouver quelquefois les lits d'auberge courts.
Alors, le saisissant au vol par une basque De son paletot roux, je lui dis : n Cher ami , Suspends un peu ta course aux ailes de bourrasque Et veuille Jusqu'à moi te pencher à demi.
Dis-moi, que penses-tu vraiment de la préface Dont pare Dumas fils son théâtre complet? — Eh! que diable veux-tu que Dumas fils me fasse. Répondit Casimir, aujourd'hui , s'il te plaît?
Le soleil sur nos fronts fait éclater sa joie ; Uarbre est gai, les oiseaux sont ivres d\ur ; l'été, Superbe et bienfaisant, sur le pré se déploie. Que me vient faire ici ce poète attristé?
Il est triste! pourquoi, Seigneur? Je le demande! Quand les roses d'avril ont germé sous ses pas y Lorsque, tournant vers lui ses regards en amande , La fortune toujours prit soin de ses repas.
— C'est vrai.fi.s-je. De quoi seplaint-il? Tous ses drames Sont acclamés. Sa vie est tout miel et douceur ; Il n'a pas d'envieux. Ceux que nous admirâmes L'admirent. Hamburger l'appelle un grand penseur.
Nul critique hargneux et chagrin ne le nie. Il a tous les bonheurs voulus et jalousés : Le sort, pour lui, jamais n'eut la moindre ironie ; Que de gants sans couture à l'applaudir usés!
Il est riche, il est jeune, et pourtant l'amertume Perce dans chaque mot qu'il prononce ; on dirait, Quand il foule, en passant, nos trottoirs de bitume. Un Alanfred échappé de sa noire forêt.
Si les heureux du monde ont ainsi la tristesse Au cœur, et si leurs yeux sont farouches, alors Que diront donc les gueux, ceux qui n'ont pour hôtesse Que l'étoile du soir riant de leurs efforts?
Les Préfaces de Dumas fils. 13
Hélas! que diront-ils, ces pauvres fils d'Icare Que tout nouvel élan fait retomber meurtris, Et qui, des deux rêvés où leur esprit s'égare Reviennent parmi nous blêmes, glacés, Jlétris ? »
Plus pompeux que Alaubant quand il fait Théramène , Casimir s'écria : (( Ceux-là, mon fils, riront A tout ce qui sourit dans la nature humaine. Au soleil, à l'air pur qui caresse leur front.
Quand soufflera sur eux le vent de la tourmente, Ils se diront qu'il n'est pas d'éternels hivers ; Qu'après le glas pesant sonne l'heure clémente ; Ils aimeront les Jîeurs, la musique et les vers.
Ils aimeront Margot, le jour où Cidalise
Se détournera d'eux avec son air moqueur,
Car leur âme est un champ qu'un regard fertilise;
Car le vide Jamais n'a sonné dans leur cœur.
Ils aimeront la lutte et la voudront sereine ; Ils ne maudiront rien, même s'ils sont vaincus. Et, s'ils doi\^ent rester étendus sur l'arène. Ils souriront encore à tous les jours vécus.
Et lorsque, par hasard, une claire embellie Luira dans leur orage, ils en profiteront : Ils donneront cette heure aimée à la folie ; Les ennuis, s'il en est, cette heure-là fuiront.
14 Gilles et Pas qui ns.
Ils auront^ en un inot^ la galté que dédaigne Le sultan ennuyé ^ sceptiqueinent railleur, Dont l'orgueil se torture à chaque instant et saigne C'est le lot des oiseaux^ aini^ c'est le meilleur ! »
Là-dessus, Casimir, se drapant dans sa cape, S'éloigna d'un air digne, ainsi qu'un bon rimeur Happant les vers au vol et doublant son étape En trois pas, sans souci de l'humaine clameur.
Panticosa, juillet 1868.
Rondels .
Pour la bonne Amie.
y enei qu'on vous baise , mon cœur, La nuit est doucement venue Et là-haut , derrière la nue, La lune pàine de langueur.
Rondels.
Quittei vite cet air moqueur ^ Çà, ne faites plus l'ingénue, Venei qu'on vous baise, mon cœur.
Oui, non, suis-je i'otre vainqueur?
Pourquoi donc tant de retenue?
Avei-vous peur que diminue Ma tendre et constante vigueur?
Venei qu'on vous baise, mon cœur.
Sur Thérèse.
I hérese est blonde, elle a raison.
Avec ses sourcils noirs, Thérèse A la lèvre couleur de fraise.
Et puis des jasmins à foison.
Sa poitrine dans la prison De la chemise bat à l'aise.
Thérèse est blonde, elle a raison.
On aime à lui parler, mais on Craint ses yeux ardents comme braise.
Aloins qu'une fauvette elle pèse :
Son babil emplit la maison.
Thérèse est blonde, elle a raison.
G 1 lie s et P asquiiu
La Route à suivre.
aillons avec les amoureux, Leur route est la meilleure encore.
Quand en avril le ciel se dore , Quand l'oiseau chante^ c'est pour eux.
Surchargé d'ennuis ténébreux, Mon cœur à l'espoir veut éclore, Allons avec les amoureux.
La haine, les soucis véreux, Cela nous ronge et nous dévore.
Au bois que le printemps décore Les ramiers sont vraiment heureux.
Allons avec les amoureux.