‹ Gilles et PasquinsChapitre 2 sur 6 · IF · texte numérisé non relu

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Les Moineaux.

\Ju'ils sont Jolis, les moineaux francs, Les effrontés, que Je les aime !

Peuple insoucieux et bohème, Ils sont crânes et conquérants.

Rondels. 17

Petits, ils se moquent des grands.

Ils nargueraient l'aigle lui-même, Quils sont Jolis, les moineaux francs !

Sous les vastes cieux transparents

Que la nuit d'étoiles parsème,

Le rossignol dit son poème.

Gavroches au soleil errants.

Qu'ils sont jolis, les moineaux francs !

Dans la Coulisse,

<ucapin, mets ton habit rayé.

Pour te voir les poings sur les hanches Arpenter à grands pas les planches, Ce soir les bourgeois ont payé.

Le gai printemps s'est déployé.

Tendre et reverdissant les branches ; Scapin, mets ton habit rayé.

Pourquoi donc cet air ennuyé?

La coquette aux yeux de pervenches A, de ses petites mains blanches, Fait saigner ton cœur effrayé; Scapin, mets ton habit rayé.

Envoi A Valéry Vernier.

y ive la Aluse et les rimeurs !

O mon ami , nous sommes sages De fuir dans les bleus paysages La prose vaine et ses clameurs.

Aimons les gentils écumeurs De lys, d'étoiles, de feuillages.

Vive la Muse et les rimeurs!

Pour les donner aux imprimeurs .

Ecrivons nos vagabondages Sans fin au pays des nuages.

S'il ne faut plus rimer, Je meurs.

Vive la Muse et les rimeurs !

Bayonne, novembre iSfî/.

Lamcnto.

Lamento.

AArmandGouzien.

Lie ciel ne se fait plus rôtisseur d'alouettes

Depuis de nombreux Jours, Et nous chantons en vain sur nos lyres muettes

Des chansons pour les sourds.

Nos paletots s'en vont, combattants d'un autre âge,

Vers des bords inconnus.

Et nos chapeaux rasés comme un dernier outrage

Font voir nos crânes nus!

Rien de cela n'est gai , surtout lorsque les choses

Se compliquent encor Par les méfaits nombreux d'une amante aux doigts roses

Eprise d'un ténor.

Sa lèvre était divine et , par son abondance.

Son corsage étonnait ; Mais ses cheveux crêpés conviaient à la danse

Les Jîeurs de son bonnet.

Le bonnet a dansé comme dansent les gueuses

Qu'on rencontre à Bullier, Si bien qu'il a sauté ^ dans ses valses fougueuses.

Par-dessus V espalier.

0 dieux! quel front charmant. Sa bouche fraîche et ronde

Riait d'un air divin.

Et jamais on n'a pu voir de tète aussi blonde...

— Tiens! parlons de Havin.

Jure-moi que l'esprit français dans sa boutique

A trouvé le trépas; Débinons entre nous cet homme politique

Que je ne connais pas. —

J'ai la rose en horreur, car sa lèvre était rose.

Et je hais le jasmin, Car sa blanche couleur, sur qui l'œil se repose,

Est celle de sa main.

Hélas! elle a donné tout cela, ma compagne.

Entièrement donné.

Hélas ! pour l'anneau d'or du comte de Saldagne,

Je suis abandonné !

Verse des pleurs, mon frère, imite les fontaines

Qui sont dans leur emploi; Quant à moi , je poursuis mes courses incertaines

Au hasard, devant moi .

Lamento. 2

Ah! si J'étais bâtard d'un roi de la finance^

Coinine avec volupté Je saurais mettre un terme à la longue abstinence

Dont je SUIS embêté!

Hélas! je ne suis rien que le fils d'un gendarme

Et je rime des vers!

Sûr moyen pour offrir contre mes mœurs une arme

Au peuple des pervers.

Non, sérieusement, toute chose me navre ;

Sans femme y sans un sou.

Je suis joyeux autant que peut l'être un cadavre

Dans le fond de son trou.

Eh bien y abuse un peu de la vaste mjluence

Que t'accordent les grands^ Et par un sénateur d'une belle nuance

Fais-moi prêter cinq francs!

Sézanne, juillet 1863.

22 Gilles ce Pasquins.

Gautier à l'Académie.

JLé' Académie était une masure au centre De la ville. Paris la portait sur son ventre Comme on porte un bijou grotesque au bal masqué. Un sarcophage obèse ayant l'air efflanqué ; Les degrés étaient vieux et la porte était laide. Quand Alphonse Lemerre^ en notre siècle Vaide Et le Vincent de Paul des rimeurs. entra pour Insulter le portier qui balayait la cour, Il vit un homme noir qu'il prit pour un notaire. Cet homme était bien mis et d'un aspect austère : Gilet noir, habit noir, souliers noirs, pantalon, Chapeau, tout était noir, moins la Cravate. L'on Se disait : « Maître un tel! » En le voyant, Lemerre, Sans même l'honorer d'un bonjour éphémère. Lui dit : (c Hé! Plumitif, montre-moi le Portier... — C'est à droite, fit l'homme avec douceur.

— Gautier!

Quoi! s'écria Lemerre, est-ce vous? Vous qu'on nomme Dans le camp romantique un vaillant, un prud'homme? Vous, le beau chef de clan, c'est vous qu'ainsi Je vois Venant piteusement solliciter les voix

Gautier à l'Acadcinie.

De ces spectres que l'aube atrophie et menace? Seigneur! quand je vous vis, moi, libraire au Parnasse , Vous étiei le Gautier héroïque et puissant, Le maître chevelu, le lion rugissant ; Vous n'aviei, o Gautier! qu'à publier un livre Pour que dans tous les rangs de la presse on fût ivre. Baudelaire chantait votre nom ; Saint-Victor Admirait votre front de Jupiter Stator; Banville vous jetait des roses au passage; Vous étiei l'impeccable et le souverain sage ; Alême les gens obscurs qu' épouvantent les vers, Les Veuillot, les Alagnard, tous ces êtres pervers Devant vous refermaient en grognant leur mâchoire, Tant vous apparaissiei comme dans une gloire. Hugo planant, superbe, auguste et radieux. Dans l'ajur idéal où. sont les demi-dieux , Vous étiei le premier de tous. Votre bannière Faisait rentrer les vieux d'à côté dans l'ornière. Ah! vous étiei vraiment un Gautier Jiamboyant ; Et qui vous avait vu s'en revenait ayant La joie au cœur et prêt à braver les tempêtes. » Gautier dit : (( Je n'étais là que chei les poètes.

— Mais, fit Lemerre, quoi? Que s'est-il donc passé? J'arrive et je vous vois tout roide et compassé, Parlant bas, tout de noir habillé, l'air timide D'un enfant qui revêt sa première chlamyde. Faisant rimer tambour avec gouvernement, Vous dont la rime avait l'éclair du diamant!

J^ous trouvei tout aimable, et vous vous laisse^ dire

Par tous ces refroidis indignes de vous lire :

« Ah ! jeune hommes c'est vous! Bien, je sais ce que c'est! n

— Fils^ dit Gautier^ je suis maintenant chei Doucet, » Beauinesail , mars 1870.

Santissimo Carnevale.

y^'est bien, nom d'un polichinelle!

Les cœurs deviennent d'amadou :

Voici qu'en la ville éternelle Saint Vcuillot court le guilledou.

L'ombre de Chicard se profile, Saint-Pierre, sur ton escalier, Et le sacré conclave file Chercher la lumière à Bullier.

Zut pour le concile! — Clodoche Au cardinal Antonelli Vient de Jianquer une taloche En l'appelant : « Mon Bengali! »

Santissimo Carnevalc. 25

Aluse! le carnaval de Rome Agite ses grelots, viens-t'en :

A coups de bonbons on assomme Gilles, marchands d'orviétan.

Déguisons-nous ; dans la cohue Courons avec les masques... mats Quel est ce fantoche qu'on hue?

Tu ne devinerais jamais.

C'est notre cher Veuillot lui-même!

Les pois secs ont crevé son loup.

Il crie : (( Eh! viens donc, face blême! » Au camarade Dupanloup.

Veuillot danse! Veuillot s'amuse!

Puisqu'il l'écrit à /^Univers, La chose est véridique. 0 Aluse!

Je crois qu'il marche de travers.

Il gambade, il est écarlate, Il fume dans un calumet ; Arlequin sur son omoplate Saute! Veuillot a son plumet!

Avec des gestes déshonnêtes Et de bruyants éclats de voix.

Il récite à des Atari net tes Un tas de madrigaux grivois.

L'Angekis sonne, lent , austère; Lui , secouant son tibia, Chante les Pompiers de Nanterre Qu'il prend pour l'Ave Maria.

Singeant une attitude équestre Sur l'épaule de Frétillon, Il cherche à conduire l'orchestre En agitant son goupillon.

u Le concile, c'est des bêtises, Dit-il à Nérine. L'amour Vaut mieux auprès des verts cytises Où broute le bouc tout le jour.

Nérine, viens, ô ma folie!

Sois mon guide, sois mon Jlambeau!

Nous affranchirons l'Italie.

Je suis grêlé, mais je suis beau.

Vive Garibaldi! je l'aime!

Noble cuir que mon poing tanna.

Je lui donnerai ce soir même La revanche de Alentana!

Labre est un gâteux. Qu'on le mène Bien vite au bain à quatre sous.

Quant aux miracles de Germaine...

Je t'en montrerai les dessous!

Santissimo Carnevalc. zj

Ça m'embête , toutes ces frimes , Et je veux les répudier.

Je vais Jouer les peres-grimes Dans la troupe de Meynadier .

Oh hé! partant pour la Syrie! ...

Je m'amuse comme un préfet Et veux te donner^ ma chérie , Le beau portrait que Gill m'a fait !

Il est plein d'une grâce étrange :

Deux ailes aux blancheurs de lin Ornent mon dos. J'ai l'air d'un ange Dressé par Rossi gnol-Rollin. »

C'est ainsi qu'au milieu des masques Veuillot marche sur les deux mains.

Et y par ses harangues fantasques, Etonne les fils des Romains.

« Veuillot, cela me désespère, »

Lui dit le pape, par instants, Et Veuillot répond au saint-père :

(c Bah! la Jeunesse n'a qu'un temps! »

Beaumesnil, mars 1870.

Gilles ce Pasquins.

Qu'est-il devenu?

Canaris ! Canaris ! nous t'avons oublié ! Victor Hugo, Chants dit Crépuscule.

{( Ps uages qui passei. répondej-nous! réponds , O pêcheur à la ligne installé sous les ponts! Fleuve, réponds ! Réponds . bois! Réponds aussi, pierre, Qu'est devenu Sipière?

Nous avons, comme en juin, comme en octobre, été Sublimes, assommant les gens avec gn'té. Cassant les bras, cassant les têtes, pleins de {èle, Sans craindre de salir nos gants de filoselle.

Hélas! où donc est-il celui qui décuplait Notre ardeur au travail? Répondej, s'il vous plaît, O prélats assemblés, trône où s'est assis Pierre, Qu'est devenu Sipière?

Nous avons arrêté des écrivains, des scieurs

De long, des menuisiers en chambre, un tas de sieurs^

Dont le dénombrement fatiguerait Homère,

De la y illette jusqu'en ton sem, rue Aumaire!

Qir est-il devenu? 29

Alai's notre Manteau Bleu nous manque. Avons-nous eu Moins de Jlair? Le complot lui sembla mal cousu Sans doute. Du Mirai , ouvre-nous ta soupière Pour y chercher Sipière.

Nous sommes les sergents de ville, les agents De la force, aux regards froids et décourageants. Impartiaux, la Loi , pour nous c'est la consigne; Le Code : être carrés dans les rapports qu'on signe !

Et nous avons été carrés, plus que Michel. Les deux interrogés dans les tubes d' Herschell Ne nous découvrent rien. Mais dans quelle taupière Se cache donc Sipière?

Nous laissons opérer doucement les filous, Ceux que Dieu fit renards comme ceux qu'il fit loups; Car il faut débrouiller tous les fils qu'on pel&te Pour enlacer Paris dans l'ombre où l'on complote.

Il ne nous a pas vus à l'œuvre cette fois! Le faudra- t-il filer? Où donc est-il? à Foix, A Nice, à Carpentras, à Vesoul , à Dampierre? Où donc trouver Sipière?

Nous avons bien agi cependant. L'ouvrier

Se souviendra longtemps du second février,

Car nous avons donné si fort à la Chapelle

Que notre noir bicorne , ainsi qu'un vieux chat, pèle.

Nous sommes le barrage, après la crue ôté, Qui préserva Paris des Jlots. 0 cruauté Du Destin qui nous taille une telle croupière! Pourquoi celer Sipière?

Oh! les dix mille francs d'antan! Vingt sous à l'un^ Cent sous à Vautre, asseï pour aller à Melun Manger une friture à l'ombre un clair dimanche Et reposer nos bras qu'un dur labeur démanche.

Reviens pour nous donner du courage à la main, Toi , notre guide aimé, notre étoile, où demain Planera sur ton front l'ombre de Robespierre! Chasse-la , bon Sipière!

A-t-il fait pacte avec les fils de Aladian? Est-il républicain? serait-il fenian?

Non! c'est à peine si l'allumette amorphe ose Même en rêve éclairer cette métamorphose !

Dans les bouchons où l'on donne du thé sans thé Nous buvions si gaî ment jadis à ta santé! Sont-ve les cuirassiers, ces traîneurs de rapière, Qui t'ont séduit , Sipière?

Reviens , nous avons soif, arroser notre bec. Mais quoi! c'est comme si nous jouions du rebec ; Rien ne vient ; nous séchons sous nos rudes écorces... 0 du Chaillu! l'Afrique est dans nos gosiers corses!

Mademoiselle Giraud. 31

Ecus, même du piipe, écus que l'on troquait En chœur sur le comptoir d'étain du mas troquet ^ Tout en faisant de l'œil à la brune tripière, Où vous garde Sipière ?

Ainsi donc tout s'en va : religion , pudeur; Sipière. qui l'eût dit, trompe notre candeur. Que veut-on maintenant, terre et deux, que l'on fasse? Grande ombre de Javert, oh! voile-toi la face! »

Tel chantait sur un banc un agent enrhumé, Mais rien n'attendrissait , ni son nej enjiammé , Ni son œil ému, ni les pleurs de sa paupière, L'insensible Sipière!

Brionne, mars 1870.

Mademoiselle Giraud.

J-j'autre soir, dans une avant-scène Du Gymnase, J'ai , de mes yeux, Vu, montrant sa pâleur malsaine, Une femme a l'air soucieux.

Et J'ai, non sans quelque surprise.

A ses yeux noirs, tel qu'un brûlot, Droite en sa toilette cerise.

Reconnu ta fille , ô Belot!

C'était bien elle [dix-huitième Edition chei E. Dentu) Alademoiselle Giraud, même Port impérieux , œil battu.

Mais les traces de la brûlure Que laissent les pleurs enjlammés La marbraient. Dans sa chevelure Des fils d'argent étaient semés.

Elle était , vieillesse précoce.

Qu'à peine la poudre de rii Masquait , plus sèche qu'une cosse Après le marché de Pans.

Le Temps d'un effrayant coup d'aile L'avait effleurée en son vol.

Cependant je m' approchai d'elle Comme pour causer de Landrol.

Seigneur ! comme elle était changée Cette dame aux goûts dissolus!

N'était sa prunelle enragée On ne la reconnaîtrait plus!

Mademoiselle Giraud. 33

Vierges que notre Baudelaire Alontrait ^ dans son rbythine d^ airain, Expirantes sous la colère D'Eros, Jaloux et souverain;

0 Faunesses et Satyre s ses Gardant sous la fraîcheur des bois L'ardeur des torches vengeresses Qui brûlaient vos cœurs aux abois;

Poétesses de Alitylène Qui chantiei vos odes auprès De la nier folle , et dont l'haleine Ardente embrasait les cyprès,

Etait-ce vous, cette bourgeoise Qu'on eût dite remorquée où Vont les notaires de Pantoise De l'hymen serrer le licou?

Elle me conta son histoire Et comment elle avait quitté Son nom, par ennui de la gloire, Pour celui de majorité.

Son époux, un jeune homme austère, Raide sur l'article des mœurs.

Etait un certain MINISTÈRE, Que n'effrayaient pas les clameurs.

Tout d'abord, son humeur jalouse Avait soupçonné, bien à tort .

Des hommes en casquette, en blouse.

Des Gambetta, des Rochefort.

(( Je nais, me disait la dame.

En le voyant, dans sa fureur.

Crier ainsi qu'un cerf qui brame , Et Je prolongeais son erreur.

Hélas! dans mon rêve endormie.

Je fus réveillée un matin , Il me sépara de l'Amie A qui m'a jointe le destin.

Et j'ai du, cédant à la force, Souriant à travers mes pleurs, Consentir à l'affreux divorce Qui brisait nos deux âmes sœurs!

Alon époux maintenant m'achète Pour me plaire un tas de chiffons:

Alais, chut! je sais une cachette Dans les départements profonds.

Où, fureur ministérielle.

Je te braverai près de ma Candidature officielle. L'ange dont l'amour me charma,

EglogLie. 35

L'être dont le regard m'enivre, Pur comme un lac aérien , Et sans qui ^, renonçant à vivre, Je pâlis et ne suis plus rien!

Mais elle m'attend, mon idole.

Là-bas, au delà de Cognac, Elle m'ouvre les bras, J'y vole Chei mon bon oncle Cassagnac.

Bernay, avril 1870.

Éfifloefue.

%OVHE\, OLllVlB\, 'EEL3\^0U^TET.

Lie crépuscule vient et Vastre impérial

Se couche à l'horijon d'un air tout spécial.

Sa lueur dore encor le chaume de l'étable

Où le veau de Calvet pousse un en lamentable.

Calme aux cieux et sur terre! Heure d'apaisement

Où l'on entend, mêlés au doux bruissement

Du feuillage à venir, ces mots : <( A la clôture! n

Tout repose et sourit dans V immense nature.

36 Gilles e: Pasquins.

Ec respirant en paix^ loin des regards méchants. Ollivier et Rouher, ces héros de mes chants, Fument leur pips, assis à l'ombre des guérites.

Pour décerner le prix qu'on doit à leurs mérites.

Ayant levé le ban avec l'arrière-ban

Des gens doctes, ils ont choisi dans Alontauban

Le sage Belmontet, Palémon de nos âges,

Et leurs chants alternés charment les paysages,

R ouher.

0 divin Belmontet , l'abeille de Platon

Dès le berceau baisa tes lèvres, nous dit-on,

Ollivier.

Luce de La?icival tressaille dans sa tombe Chaque fois que ta rime au bout d'un vers retombe.

R ouher.

Sois juge entre nous deux et dis-nous sans gauchir Celui devant lequel le genou doit Jléchir.

Ollivier.

Dis-nous celui qu'un dieu dans tous ses vœux exauce Et qu'un juste renom jusqu'aux astres exhausse.

R ouher.

Schneider m'en est témoin, jamais je ne manquai D'aplomb. Nul ne me vit un jour interloqué; Nul n a su mieux que moi . dans cette époque terne, Dire qu'une vessie était une lanterne.

Eglogue. 37

OUivier,

Aïoi J'ai trouvé le truc de la démission Offerte à tout propos ; la bénédiction Paternelle tombant d'en haut sur ma calotte Et touchant Darimon jusque dans sa culotte.

Aies discours résonnaient comme sur un billot. On disait de moi : « Non mutatus a Billaut! »

Ollivier.

Moi , ma phrase glissant sournoise et clandestine A le tranchant qu' Heindreich veut à sa guillotine.

Rouher.

Et ma sagacité profonde présuma

Que par son testament le vieux Alonté^uma

A Maximilien concédait le Mexique.

Ollivier.

Pour moij sans consulter testament ni lexique^ J'ai trouvé u le complot introuvable. » ce fort Epouvantdil ^ et J'ai fait coffrer Rochefort.

Rouher.

Ai-je fait moins que toi coffrer de Journalistes?

Ollivier.

En deux mois? Allons donc! Tiens, re^rarde mes listes.

Rouher.

C'est que les dieux t'ont fait venir au beau moment.

Ollivier.

Enjîn J'ai rétabli notre ancien parlement.

Rouher.

S'il faut causer de ton... machin parlementaire, Je dois, quand de ceci chacun parle, m'en taire,

Ollivier.

J'ai Piétri pour moi...

Rouher.

Je l'eus, comme l'aura Le ministre qui doit venir quand éclora L'aube du jour fait pour éclairer ta culbute.

Ollivier.

Ma culbute? Insensé! prends garde : je me butte Où je suis, et ne crains ni balais ni leviers.

Rouher.

Un souffle de mistral abat les oliviers.

Ollivier.

Porte tes calembours au Sénat, dont tu scalpes Les crânes, dénudés comme un sommet des Alpes.

Eglogue. 39

Ro uher.

Ton Corps législatifs quelque chose, vraiment!

Olli V ier.

Et ton Sénat? Encore un joli monument !

RoLiher.

Allons! pas de gros mots^ marchand de bouillabaisse,

OUivier.

Silence! porteur d'eau qui fais venir la baisse!

Le sage BelmOIltC l.

Enfants ^ vos chants sont doux et ravissent mon cœur.

L'un vaut l'autre. Chacun a droit d'être vainqueur

En ce tournoi galant qui . du Havre à Alysore^

Rappelle les beaux Jours chers à Clémence Isaure!

Chantej ^ enfants! la voix du luth mélodieux

Est douce aux empereurs comme elle est douce aux dieux.

OUivier a la force et Rouher a la grâce.

Partagei-vous tous deux cette génisse grasse

Et ces fruits savoureux que P h démon Fouquct

{De l'Eure), un bon votant^ très-fort au bilboquet,

Cueillit exprès pour vous dans sa belle Neustrie.

Pour moi. Je chanterai d'une voix attendrie

Pendant que vous irei ensemble travaillant :

(i Honneur à la plus belle, amour au plus vaillant! n

Beauinesnil, avril 1H70.

40 Gilles et Pas qui n s.

Les Rois s'en vont.

L/ bonheur! plus de rois! La chose est décidée, Rien que des empereurs. Oh! quelle veine! Ni Hommes ni femmes, tous empereurs ! Débridée, La Révolution crie aux rois : « C'est fini! »

Les peuples sont joyeux. La tyrannie antique A dit son dernier mot. Le Reichstag [prononcei Sans trop d'effort) est prêt à fermer la boutique Où les rois à tout prix se trouvaient entassés.

Les birbes du Rœiner ne se sentent pas d'aise. Barberousse en a fait hier un calembour Qu'envîrait Cham, et, las de ronjler sur sa chaise, A risqué deux Jlorins au kursaal de Hombourg ,

Et même il a perdu cette somme. La banque A payé son retour en troisième jusqu'à Francfort , V impériale et fi'ere ville oie manque Alaintenant le do/ne où tout César se casqua.

Tous les Friti, les Albrechi, les Rudolph chimériques, Noms rauques qui servaient à rincer les Jlacons, Gonjlés de joie ainsi que de vieilles barriques. S'accoudent sur le fer ouvragé des balcons.

Les Rois s'en vont. 41

Le roi Guillaume est mort. C'est V empereur Guillaume Qui lui succède et tient le globe reverni De Charlemagne. et va demain, coiffé du heaume, Nous dire un monologue imité (i'Hernani.

Bressant le doit souffler le soir de la première. La répétition est bonne, mais on sent Que Jf^ilhem dit le vers : a Et foyei la boussierc Gue fait ein embéreur! » avec un peu d'accent.

Qu importe ! Nous avons un César, quelle ivresse! On en manquait. Vraiment rien que trois, c était peu. Car le sultan, que le Bosphore avec paresse Balance, ne pouvait guère entrer dans le jeu.

Donc, réjouissons-nous ! Liégeard , ô Tityre Empirique, saisis ton luth ! Alanants épais, Ecoute^ tous! Ainsi que chante le satyre, « Un roi, c'est de la guerre. » Et l'empire est la paix !

Plus de guerre à présent. Chassepot, inutile. Rentre dans ses foyers et dirige le bœuf A travers les sillons de la plaine fertile. Sous l'œil patriareal du maréchal Le Bœuf.

Et nous ne voulons pas en rester là. L' Espagne N'a pas mis à la porte Isabelle pour rien; Voici que les cor tes vont entrer en campagne Pour se procurer un César ibérien !

Victoria se fait impératrice. U aigle Ne sait sur quel blason il perche inaintcnani. L''enipire n'allant pas sans aigle, c'est la règle, Cet oiseau carnassier est d'un prix étonnant.

Victor-Emmanuel ^ empereur d'Italie,

Dit : uAIon frèrc) au César des Grecs. Il tend les mains

Au kaiser de Bavière, et, repentant, s'allie

Avec Pic Nono„ l'empereur des Romains.

Le Danemark, empire! Empire, la Suède.

Hamburger l'annonçait au café de ce nom ; Et cet acteur, plus beau que ne fut Ganymède, En brandissait dans l'air son casque et son pennon.

Le signal est donné. Comme en quatre-vingt-douje L'Europe dit aux rois : « Allei-vous-en! n Bismarck, Ce héros qu'Ollivier, notre Ollivier, jalouse. Mit , le premier, le trait régicide à son arc.

Un Valaque est venu chercher de la garance Dans Avignon, afin de teindre le manteau Rouge de l'empereur qui fait son espérance. Un empereur par bourg , par ville et par château!

Et VOICI qu'au moment où j'achève cette ode Palpitante d'amour, de joie et de terreur, J'apprends que Monaco, se mettant à la mode, Confère au père Blanc le titre d'empereur!

Les Rois s'en vont. 43

Cloches, carillonnei! Tonnei, canons! l'empire, C'est les cortèges, c'est les panaches hautains. Les grades, les cordons où tout grand cœur aspire, Les chambellans tenant la clef de nos destins !

O splendeurs dont l'éclat divin me ravigote, Brille^, éblouissej-moi ces Américains Qui mettent à leur tète un homme en redingote Et ne sont les sujets de rien, peuples mesquins.

Renards matois ayant soin de cacher leur queue Et qui , devant la pompe auguste de nos cours, Disent : a Manteau de pourpre ou robe à frange bleue, Empereur ou bien roi, c'est un maître toujours! »

Et ne comprennent pas ce bonheur ineffable De pouvoir contempler en regardant le ciel Son empereur vêtu comme un dieu de la fable, A cheval sur le Louvre en bronie officiel!

Serquigny, avril 1870.

Rouher triste.

/iccoudé. ce matin, devant un litre à douie,

Seul dans le cabaret .

Tordant fiévreusement un des coins de sa blouse^

Le bon Rouher pleurait.

Ce n'était plus cet aigle à la vaste envergure

Des monts neigeux sorti .

Hélas! et l'on disait, en voyant sa figure :

(( Comme il est décati! »

Et certes . il Pétait; des rides insensées

Se creusaient sur son front Pareilles aux torrents où les biches pressées

Se désaltéreront.

« // en est. disait-il . cet Ollivier ! Il siège

Où. siégea Colardeau ; Il peut boucler avec ses doigts couleur de neige

Les cheveux de Sandeau;

Dire à Nisard : (( Alon vieux! n et d'une voix brève, entre

Ses loisirs du Creujot Venus, tutoyer Thiers et taper sur le ventre

Austère de Gui^ot.

RoLi hcr tr iscc. 45

Académicien ! l'être, c'était mon rêve.

Ma chimère, mon but ; Les Immortels qui pour moi s'étaient mis en grève

L'ont pris dès son début.

Il peut mourir, il peut aller où tout retombe.

Les grands et les petits , Son successeur doit faire entendre sur sa tombe

Quelques mots bien sentis.

Qui fera mon éloge à moi? Je me sens triste

D'y songer seulement.

Hélas! Je m' éteindrai morne comme un trappiste.

Sans bruit, sans boniment !

Sans qu'on dise: aRouher fut grand, Rouher fut digne.

Son trépas met en deuil La France^ et c'est pour nous une faveur insigne

Que d'user son fauteuil! »

Voilà ce qu'on dira d'Ollivier qui tartine

Déjà son compliment , Fait pour causer là-haut^ sans doute, à Lamartine

Un fort étonnement.

Pourvu qu'à tant d'honneurs sa cervelle résiste.

Et qu'au beau milieu du Cénacle, il n'aille pas s'attacher à la piste

De son complot perdu.

Car il peur arriver, ma terreur en est grande^

Mais juste, qu'un matin Il vienne requérir la prison et l'amende

Contre le doux Patin;

Qu'il appelle Doucet démagogue ! La force

Etant dans son poignet , Il va faire saisir par Cervoni le Corse

Son collègue Alignet.

Quand Legoui'é, chantant le Mérite des femmes^

Nous lira quelques vers, Ollivier s'écrira : a Ces ouvrages infâmes

Offensent l'univers. »

L'Institut , cet asile où l'existence glisse

En charmants nonchaloirs, J'a voir soudainement les agents de police

Envahir ses couloirs.

Puis, lorsque Gambetta. terrifiant la Chambre

Par ses mâles accords, Fera surgir le spectre effrayant de Décembre

Et vengera les morts ,

Ollivier lui dira : c( Cher collègue, f admire

Votre conte badin.

Comme vous peigne^ bien Âglaure et Lindamire

Errant dans un jardin!

RoLihcr triste. 47

Rochefort est un homme adorable. Sa Muse

Folâtre SI gaîment !

C'est comme un papillon qui dans les Jleurs s'amuse

Et fuit légèrement ! »

C'est ainsi que Rouhcr soulageait sa belle à/ne

Pendant que le Printemps, lire déjà d'amour, de Jeunesse et de Jlamnie,

Veillait aux nids chantants ,

Et que. sans se douter qu'il existât au monde

Des Immortels palmés, On voyait vers le bois fuir la brune et la blonde

Avec leurs bien-aimés.

Car. que maître Ollivier fasse ou non la conquête Des vieux aux chefs penchants ,

Qu'est-ce que tout cela, comme dit le poète ^ Fait à l'herbe des champs?

Beaumesnil, avril 1870.

4^ Gilles ce P a s q Li i n s ,

Confession.

Emile.

Lies actions de tout grand homme Réclament le grand jour; or comme Je SUIS un grand homme, je veux .

Vous faire ici tous les aveux Qu'il vous plaira sur ma conduite ; Vous expliquer par quelle suite De glorieux événements ^ Oubliant mes commencements .

Je me suis fait ministre à poigne.

Allons! entrei vite en besogne.

Aies actes n'ont rien de secret.

Interrogei-inoi : je suis prêt.

Le Chœur.

Pourquoi, fils de la République , N'avoir pas sans manœuvre oblique Reconnu l'Empire naissant ?

C'eût été jranc. Alais non, baissant Les yeux ainsi qu'une dévote , Tu vins surprendre notre vote, Furtif. marchant à petits pasi

Confession. 49

Emile .

Cela ne vous regarde pas.

Le C hœur.

Très-bien ! Mais pourquoi ces centaines D'hommes^ 0 fils de De/nos thènes !

Se lamentant dans les prisons?

Emile.

Je garde pour moi mes raisons.

Le Chœur.

Quel est ce complot chimérique Dont on rit jusqu'en Amérique, Dédale où notre esprit se perd , Mais qui fait l'atelier désert, Les enfants orphelins, les femmes Tristes près de Vâtre sans Jlammes, Et l'innocent aux fers jeté ?

Emile.

C'est trop de curiosité.

Le Chœur.

Et ce ministère homogène.

Où Buffet , que son habit gêne,

Dit à Daru : (( Si nous filions? n

Emile. '

Ayant la force des lions ,

Je méprise comme eux la meute

Des roquets que mon calme ameute.

Le Chœur.

Alais ces promesses magnifiques.

Ces lois sages et pacifiques Dont chacun se léchait les doigts : Sécurité pour tous, nos droits Reconnus, et la presse esclave Secouant sa dernière entrave?

Quand aurons-nous la liberté?

Emile.

A Pàque ou à la Trinité.

Le Chœur.

Ces explications sont franches

Et font pousser des ailes blanches

Sur ton dos séraphique ; mais

Nous griser avec les fumets

Des plats qu'on mange ailleurs, nous tendre

La perche et puis nous la reprendre.

Et J aire briller à nos yeux

Un miroir artificieux ,

Sont-ce là des moyens honnêtes?

Confession.

E mile.

Je me drape dans mes lunettes.

Le Chœur.

On se drape dans ce qu'on peut.

Mais qu'est-ce , ô toi que rien n'émeut ,

O le plus joli des quarante ^

Que /'activité DEVORANTE

Que les préfets vont déployer?

Emile.

Vous commence^ à m'ennuyer.

Le Chœur.

Nos députés s'en allant paître Auprès de leur garde champêtre, Cela nous semble inquiétant.

De tous les côtés on entend Dire que la candidature Officielle , qu'en pâture On nous donna le dernier mois.

Va refleurir ainsi quaii bois La violette et la pervenche.

Emile.

Dans le dédain Je me retranche.

Le C hœur.

Le Plébiscite, grâce auquel

Tu pus citer Machiavel / Et d'autres cascadeurs ! j'implore Sur cette chose au nom sonore Quelques mots d'éclaircissement.

Emile.

Attendei un autre moment.

Ma conduite est nette et loyale.

Dans ma franchise impériale J'ai tout expliqué^ mis à Jour.

Maintenant^ c'en est asseï pour Aujourd'hui. Que l'on se retire!

A PhiUis, qu'on n'a pas encore vu.

Et si le public ose dire

Qu'il n'en a pas pour son argent.

Ma foi , c'est qu'il est exigeant.

PHILLIS applaudit. La farce est jouée, Honfleur, mai 1870.

Faits regrettables. 53

Faits regrettables.

Jrjonsieur Glandai Va dit : a C'est un fait regrettable! n

C'est com'cnii. Voilà Le tnot qui doit couvrir d'un voile respectable

Les maux quon dévoila.

Crimes, jléaux sans nombre étalant sur la terre

Leur aspect repoussant , La trahison ^ le meurtre effroyable qu'altère

Chaque verre de sang ,

La guerre aux noirs clairons sonnant avec démence

L'incendie et la mort , Les peuples s'égor géant dès que le Jour commence,

Gai ment et sans remord,

Faits regrettables, rien de plus! Ce n'est sans doute

Pas cela qu'on voudrait; On souhaiterait mieux peut-être sous la voûte

Où le soleil parait .

Le code du bon goût , consulté sur ces choses,

Vous répondrait que l'on Permet fort rarement des Jeux aussi moroses

Dans un noble salon;

54 Gilles ce Pasquins.

Mais que si, par hasard, quand sous les girandoles

Vous réunit l'Hiver, Quelqu'un lâche par/ni les chants, les danses folles,

Un coup de revolver.

Ou chourine un voisin en se mettant à table

Pour une mouche , eh bien, Il en faut convenir, c'est un fait regrettable;

Mais qu'y pouvons-nous? — Rien.

Donc soyons tous joyeux maintenant. Plus de crimes,

De misère : des faits Regrettables ! Glandai, d'un seul mot tu supprimes

Le mal et ses effets.

On étouffe à Ala^as; des pères de famille

Sanglotent loin des leurs:

Sans doute, c'est fâcheux; mais la vie en fourmille

De ces petits malheurs!

La faillite menace et l'huissier noir s'apprête,

Mais qu'est cela si l'on Réjiéchit que Haussmann pour reposer sa tête

N'a pas un moellon

Dans Paris, et qu'il doit établir sa masure

Sous des cieux étrangers Dont le rejiet, changeant la mer en lac, a^ure

Le pied des orangers!

Faits regrettables. 55

C'est un fuir regrettable aussi. Les baronnies

Antiques subissant Les jeux du sort et tes jarouches ironies

Du mistral mugissant !

Le Saint-Père devient faux monnayeur , et cette l

C'est, je V avoue y un fait Regrettable. Veuillot même a la bouche ouverte

Pour repondre : (( En effet ! »

Alagnard n'est pas Flaubert. C'est un fait regrettable ,

Regrettons-le! Barbey Dit : (( Ce Victor Hugo, si triste et lamentable,

C'est moi qui le tombai ! >)

Penoutet, que la Lyre auguste et la Peinture,

Ces arts associes, Adoptaient, passe, grâce à sa haute stature,

Parmi les cuirassiers.

Et Sardou, maîtrisant la chimère suivie

Avec des rênes d'or, Pioche et crève le cœur enjiellé de l'envie;

Fait regrettable encor !

Le prince impérial répétant On demande

Un gendre, chei Plunkett , Par Kalekaire s'est vu Jlanquer à l'amende :

On regrette ce j ait.

56 Gilles ce Pasquins.

C'est bien! le président aujourd'hui n'intimide

Plus le pâle accusé ; Il passe sur ses yeux même un mouchoir humide

Et par les pleurs usé.

La Justice n'a plus son appareil terrible,

Elle est douce, et son air Ne te causerai t plus une angoisse terrible,

0 bon Casque de fer!

Le vieux palais en rose a peint sa robe grise,

Le président est doux Et dit au prévenu, quand il prend une prise :

(( Civette. En usei-vous? »

ALiis un J ait regrettable encore et qui m'oppresse,

Aloi , si conciliant.

C'est qu'on ne songe point à donner à la Presse

Un juge aussi liant.

EvreuXj mars 1870.

Parades de la Foire. 57

Parades de la Foire.

/i Bcrnay, le pays du cidre et des chevaux ^

C'était hier la foire Jieurie. Les pitres dévidaient sans fin des écheveaux

D'éloquence avec crânene.

Le temps était superbe. On eût dit que, honteux

De n'être pas plus en avance, Le soleil réparait son mois de mars piteux :

On avait un ciel de Provence.

Les caisses résonnaient. Fanfares, boniments Se croisaient , se mêlaient. La femme

Colosse avec candeur montrait ses agréments Prodigieux que rien n'entame.

On voyait des Troppmann en cire, les uns blonds, Les autres bruns , tous authentiques!

Ressuscites , parfois de vieux chapeaux tremblons Circulaient devant les boutiques.

C'était un bruit Joyeux. Cependant, à l'écart, Un vieux pitre au visage austère.

Voyait, bien qu'il parlât au public avec art , Sa devanture solitaire.

On fuyait sa baraque, et vers l'escamoteur.

Le singe qui joue à la boule.

La curiosité, ce terrible moteur,

Entraînait la bruyante foule.

Moi , saisi de pitié pour ce déshérité,

Et me sentant le camarade De tous ceux qui, sur les tréteaux sans dignité.

Font cyniquement la parade.

Ou composent des vers , je m'approchai de lui En lui disant : « Sois explicife.

Que j dis-tu voir? n Le pitre avec un air d'ennui Aie répondit : u Un Plébiscite!

C'est un bel animal, fort curieux. Alarc-Pol, Dont l'œil vit des coquecigrues.

N'a rien vu de tel. C'est unique sur le sol Aléme des choses incongrues.

Avant ça, je montrais au public un complot

Unique aussi , taillé dans une Noix de coco par les sauvages ^ mais mon lot

Est de ne pas faire fortune.

Bien qu'il eût un faux air de monstre japonais

Qui faisait tomber en syncope.

On restait j roid devant mon complot, qu'aux benêts

Je montrais sous un microscope;

Parades de la Foire. 59

Je n'ai pas fait mes frais avec lui. Le voilà

Derrière cette vieille malle.

Oublié; triste objet dont à peine on parla

Comme d'une chose anormale.

Quant à mon Plébiscite^ il est tout neuf. Voyei,

N'est-ce pas chose surhumaine?

Cet air de sphinx . ces yeux dans le ciel fourvoyés...

Que pensez-vous du phénomène ?

Nous avions le poisson parlant . Mais c'est bien mieux ^

Aliracle digne des apôtres!

Celui-ci ne dit rien ^ reste silencieux ,

Et sait faire parler les autres.

Et vous pouvei répondre à votre guise : Oui Ou Non à ce qu'il vous demande.

C'est verjus ou Jus vert. Il en est réjoui^ Et vous payei toujours l'amende.

C'est un caméléon aux diverses couleurs,

Que l'on peut voir noir, blanc ou rouge,

Qui rit en même temps qu'il semble fondre en pleurs, Et cependant jamais ne bouge;

C'est bien ce que Von peut voir de plus amusant

Dans les baraques de la foire.

Mais je ne sais pourquoi. Monsieur, chaque passant

Aie dit : ce Je connais cette histoire! ))

6o Gilles et Pasquins.

J'allais voir. Qua/id soudain^ me prenant par le bras.

Tout en écrasant ma chaussure, Un de mes amis vint qui me dit : « N'entrei pas

Ici y c'est de la roustissure :

Le monstre est en carton. On a pour le décor Peint à la colle de vieux linges ;

Singes pour singes , mieux vaut aller voir encor Là-bas les véritables singes .

Ceux qui grattent avec des gestes de héros

Les puces de leur gueule bleue. Et font passer sous leurs habits de généraux ^

Ainsi qu'un panache^ leur queue. »

Lisieux , avril 1870.

Comité d^Albuféra.

\Jh! laisse^-moi chanter, Seigneur! laisse^ ma Joie Déborder en torrents cascadeurs. O mon ode, Dis en vers féiiiinins l'extase oii je me noie , Et l'orgueil qui me fait plus fier qu'un voLVode.

Comité d'Albuféra.

Et toi, prote indompté, laisse ma villanelle (^Qui d'ailleurs nen est pas une) courir à l'aise, Car je célèbre ici ma gloire personnelle Et j'en prends en oubli les baisers de Thérèse.

Gloire, spectre adoré ! Non, tu n'es pas un leurre, O chimère à trai'ers les astres poursuivie, Puisqu'on parle à présent des députés de l'Eure Pour la première fois de leur illustre vie ;

Oh ! comme je souffrais de leur âpre silence Et de l'obscurité farouche dans laquelle Ils se drapaient, muets jusqu'à la violence, Aimant la violette et vivant avec elle.

Par un miracle dû sans doute à Notre-Dame De la Couture, l'un des quatre — ils étaient quatre! Qui l'eût dit? — sort de l'ombre, et voici qu'on l' acclame. Et des langues de feu sur lui viennent s'abattre.

0 Guillaume Petit! Et toi d'Arjuion vague, O Philémon Fouquet , ô mes gas ! quelle ivresse Lorsque d'Albuféra, plus fougueux que la vague Des mers, a vu son nom déborder sur la Presse!

Jusqu'ici, comme vous, ô mes compatriotes , Nul ne le connaissait , hors le garde champêtre Et monsieur le préfet. Les foules idiotes Ne savaient même pas qu'il eût pris soin de naître.

Alais aujourd'hui y Mackau le jalouse. Il est inèine Plus connu que Mackau ne le fut. Mackau reste Célèbre^ mais passif ; Vautre est actif. On l'aime De ne rien redouter . pareil au jeune Oreste.

Il s'est mis en avant ^ d'Albuféra l'antique;, Dont le nom faisait croire en ce siècle frivole, A quelque alcade ou quelque amoureux fantastique D'une lar^uela drapée à l'espagnole.

O neige des pommiers en avril odorante, Embaume l'air! Voici que pour écraser l'hydre De l'anarchie, avec une ardeur dévorante, D'Albuféra la met sous une vis à cidre.

Son nom Jlotte vainqueur sur les fiots populaires, Sans doute saint Taurin de ce miracle est cause Et lui dicte tout bas ces tas de circulaires Qui colorent les cieux d'ajout vif et de rose.

Erables où l'espoir de la race porcine Fouille le sol, vallons verdoyants de la Risle, Notre d'Albuféra maintenant se dessine Carrément dans les plis de sa robe virile,

Comité d'Albuféra. 63

Et V attendrissement m'envahit et j'en pleure, Car sa gloire me fait aussi glorieux, comme Citoyen de ce fier département de l'Eure Qui peut^ sans éclater^ contenir un tel homme.

Ah ! que le Plébiscite avorte ou qu'il en sorte Quelque chose de grand, d'inconnu, de fantasque, D'Albuféra surgit , grâce à lui. Que m'importe Le reste? Emporte-le dans ta course, 0 bourrasque!

Que le vote soit pur ou qu'on nous l'escamote, Pourquoi nous occuper des manœuvres qu'on trame? Pompiers issus des Jiancs de Janvier de la Motte, D'Albuféra célèbre emplit asse^ notre âme.

Formes que le brouillard des matins gris estompe. Nos autres députés, ces frêles apparences, Comme la Jleur s'ouvrant au soleil qui la pompe, S'enivrent de sa gloire et font des conférences.

(( Vive d'Albuféra! » Chantent les primevères ; (( C'est un autre Ollivier, » dit la pâle églantine. Les êtres endormis encor dans les ovaires L'applaudissent déjà de leur voix argentine.

Et moi j'ai tressailli follement d'allégresse. Car Je n'ai plus besoin d'aller par les Bohèmes Pour trouver un héros auquel on s'intéresse. Puisque d'Albuféra peut emplir des poèmes!

Er c'est pourquoi J'ai pris à Banville ce in'etre Où les runes du sexe enchanteur ^ sans mélange Se croisent y sans vouloir aucunement permettre Au mâle impur d'entrer dans leur blanche phalange,

Estimant que ce rhythme est asseï héroïque Pour V humble Childebrand jusqu'à présent si sage, Qu'on a ces Jours derniers posé, grave et stoique. Sur le socle en carton des héros de passage.

Le Havre, mai 1870.

Le Melon de Gill.

yih! tout ment sous les deux, et les plus saintes choses

Cachent un piège compliqué.

Tu n'es qu'un mot, Vertu ! le ver est sous les roses,

Pas un front qui ne soit marqué,

A qui croire, Seigneur, maintenant! Toute enseigne

Est un mensonge véhément!

Dernière illusion de mon âme qui saigne ,

Tu t'es enfuie en un moment.

Le Melon de Gill. 65

Ah! certes y Je savais lajemine ingrate et fausse.

Pour en avoir souvent souffert ; Je savais que son cœur est une immense fosse,

Un chemin toujours entr'ouvert ;

Je savais quon ne doit pas compter sur l'aurore.

Qu'il faut douter quand nous parlons De courage et d'espoir/ mais je croyais encore

A l'innocence des melons.

Oui, le Alal aujourd'hui, gigantesque Clodoche,

Saute sur le monde effrayé, Puisque les melons même, endormis sous leur cloche,

Avec Dumolard ont frayé ;

Et puisque Gill, l'honneur du temps, la gloire pure

Que l'Europe nous Jalousait, Et dont nous admirions la svelte découpure

Au bois où la fraise poussait,

Gill, marqué maintenant du sceau fatal, — immonde!

Crie au ciel : u Tu me le paîras ! » Et , sinistre, hagard, court à travers le monde,

Avec un melon sous le bras!

Eaux-Bonnes, 1868.

66 Gilles ec Pasquins.

Le Lys dans la Chambre.

Danville, ce porteur de lyre, Qu'emporte son fougueux délire Plus haut que ne monte Al-Borack, Un jour, en Jleur que voit éclore Le pré vert baigné par l'aurore, Métamorphosait Limayrac.

Dans une ode à bon droit célèbre, Du Volga jusqu'au bord de l'Ebre, Cet éblouissant racoleur De rhythmes, de rimes dansantes.

Chantait aux Muses frémissantes :

(( Si Limayrac devenait fleur ! »

Âlais le Dieu qui tient le tonnerre Dit : (( // sera fonctionnaire ! »

Et Limayrac, tel fut son lot.

Ne pouvant imiter Narcisse, Alla voir faire l'exercice Aux gardes mobiles du Lot.

Il passa, mais son auréole Entoure le sage Dréolle.

Le Lys dans la Chambre. (yj

Si Limayrac ne jut pas Jîeur, Dréolle. où butine l'abeille^ A lui seul est une corbeille Dont avril fournit la couleur.

Dréolle, exempt de toute pose.

Pour le nej et pour l'œil compose Un parterre exact et formel.

Son nom seul parfume l'espace ; On croit voir marcher, quand il passe, Tout l'étalage de Rimmel !

Certes. Alitchell sent bon; Auguste Vitu vaut bien qu'on le déguste ; Cassagnac [ne pas l'oublier) Répand une odeur pénétrante ; Revenu de Rome ou de Trente, Veuillot est un mancenillier ;

AI ai s le lys sans tache, la rose

De Sàron , l'idéale cause

De l'extase du rossignol ,

Alais lafieur discrète qu'effeuille

Marguerite en pleurs, que recueille

Le Chartreux voisin du Tyrol,

C'est Dréolle, Jleur de l'Empire.

L'aigle avec amour le respire Et tient sa tige dans son bec;

68 Gilles ec Pasqmns.

Les Nymphes^ à la fraîche haleine De Dréolles ornant Silène, Charmaient le statuaire grec.

Dans sa tranquille maison close, Alphonse Karr, songeur, l'arrose.

(( Versons ce Dréolle en ce vin.

En ce bon vin versons Dréolle! »

S'écrie, en son ivresse folle, Ronsard, notre maître divin.

Et, penchés sur une cornue Où pleure l'essence ingénue De cette autre fraise des bois, Schneider et le baron Jérôme David en dégagent un baume Dont s'oindra Clément Duvernois !

Beaumesnil, août 1870.

Question d'art. 69

Question d'art.

Comme soldat on doit aimer à faire la Guerre. C'est une question d'art.

Maréchal Lebœuf.

(Séance du 23 mars 1870.)

LiOrsque Hoche et Alarceau guidaient les volontaires

A la conquête de nos droits^ Certes, ils savaient bien, ces Jeunes gens austères

Dont l'œil épouvantait les rois, Que la Guerre est horrible, impie et monstrueuse.

Des frissons leur venaient au cœur Quand ils voyaient le sang dont la noire Tueuse

Tache les talons du vainqueur ; Et, si la Liberté, leur tendant ses mains pâles,

N'avait crié : (( Défendei-moi! »

Ils eussent retourné sur leurs pas, eux si mâles

Cependant et vierges d'effroi !

Mais ils faisaient la Guerre à la Guerre. La sombre

Furie aux âpres appétits Etait en face d'eux, lâchant du fond de l'ombre

Les rois déchus et leurs petits Menaçant de leurs crocs la grande République,

jo Gilles et Pasquins.

Kt ces généraux de vingt ans Refoulaient au chenil toute la meute oblique

De ces monarques haletants.

La Guerre alors était magnifique et sereine.

La Paix marchait à ses côtés ^ Et l'arbre de l'amour Jleurissait sur l'arène

Oii les peuples s'étaient heurtés.

C'était fier ^ c'était grand, et la douce Patrie

Souriait à ses beaux enj ants^ Lorsqu'ils lui revenaient , j ront haut, âme injlétrie.

Porter leurs rameaux triomphants.

I lus tard, eux disparus, lorsque survint le Corse,

Bilieux sorti des maquis.

Lorsque la Liberté, succombant sous la Force,

S'enfuit de notre sol conquis, La Guerre, qu'on pensait à la fin muselée.

Ayant rencontré son amant.

Se remit à courir, lugubre, échevelée,

A travers le monde fumant .

Quatorie ans de massacre et de villes ouvertes

A tous les instincts destructeurs.

Les champs abandonnés, les chaumières désertes,

Les hommes changés en lutteurs.

L'incendie étendant partout ses Jiammes vives,

La faim, et les Jleuves hagards Qui voyaient se rougir les herbes de leurs rives,

Question d'art. 71

Charriant des corps sans regards, tirent bondir le cœur du couple épouvantable

D'un sauvage et joyeux orgueil.

Tout croulait devant eux; le palais et Vétable

N'étaient que râles et que deuil.

Lui la baisait au front en disant : « Ala Guerrière! »

Elle répondait : (( Mon César! »

Mais du moins ils avaient caché leur front derrière

Un masque pris au vieux bajar Où tous les oripeaux acceptés par l'histoire

Pourrissaient, mettables encor.

La Guerre se cachait^ disant : h Je suis la Gloire! »

On rafraîchissait le décor ^ On prenait un prétexte^ on dorait la pilule.

On parlait d'insulte au drapeau ; La Presse étant murée au fond d'une cellule^

0 peuple, malheureux troupeau!

Tu te laissais conduire oii l'on voulait, docile

Au II col, calme, sans fureur , Et tu criais encore, 6 sublime imbécile !

En mourant : « Vive V Empereur ! »

I riais aujourd'hui Tartufe, au moins, ne se retranche Plus derrière un masque menteur.

La situation claire, bien nette, franche, Fait tomber le fard de l'acteur;

On fait la Guerre pour le plaisir de la faire,

jz Gilles ce Pasquins.

Et c'est une question d'art !

Plus de motifs boiteux dans lesquels on s'enferre!

Un soldat doit être un soudard.

Se battre pour se battre et s'enivrer de poudre

Sans rien demander. Son devoir Est d'aller en avant toujours, de se résoudre

A ne rien comprendre et savoir, Sinon que tout est bien quand des milliers de veuves

Jettent leurs malédictions Au sombre écho des nuits, et quand, des tombes neuves

Où s'entassent les nations ^ Alontent vers le soleil des miasmes fétides !

Frappe-^ ! Massacre^^ sans remords !

Vos généraux sont là, fortes cariatides^

Qui supportent le poids des morts ; Et si tous ces bavards^ philosophes, poètes.

Dont la voix trop longtemps beugla.

Disent un mot , fouillei à coups de baïonnettes

Dans le tas de ces pékins-là !

(Question d'art ! ces mots ont été dits ! carnage, Famine, champs foulés aux pieds,

Mares de sang vermeil où plus rien ne surnage. Question d'art pour les troupiers!

Le pays sans argent, (( c'est de la politique, » Cela ne me regarde pas.

Je suis un militaire avant tout. Ma tactique

Question d'arc. 73

Est d'aller toujours à grands pas.

Le Corps législatifs c'est le champ de manœuvre.

Je n'aime point les discours longs.

Le Chassepot sifflant ainsi qu'une couleuvre^

Les clairons au camp de Châlons.

Voilà ce qu'il me faut en attendant qu'on aille

Se frotter avec l ennemi !

Les tambours^ les obus^ les sabres^ la mitraille,

On ne respire que parmi Leur tumulte joyeux. La France est conquérante ,

Les ânes seuls vont aux moulins.

Voilà ! Ma veuve aura vingt mille francs de rente

Que lui patron t les orphelins.

Le reste, je m'en fiche! Un enfant de Bellone

Vole de succès en succès, Ne lit pas les journaux, regarde la colonne,

Et se sent fier d'être Français! ! !

\J maréchal Lebœuf ! ce rêve est beau, sans doute ,

Et c'est un spectacle touchant Qu'un bataillon prenant d'assaut une redoute.

Le sabre à frapper s'ébréchant, Turenne partant, sur l'air de la Reine Hortense^

Pour brûler le Palatinat , Et les peuples unis dans la sainte alliance

Du meurtre et de l'assassinat.

C'est charmant, mais un peu démodé. Nous ne sommes.

74 Gilles ec Pasquins.

0 bouillant maréchal Lebœuf !

Qui faites admirer à douie cent mille hommes

Votre beau panache tout neuf.

Plus SI chauvins que ça. Comme le bon duc Naymes .

Dont parle Hugo, nous voulons Nos foyers, nos logis, nos amours. Aux soirs blêmes.

Cachant dans l'ombre des vallons Les cadavres que laisse étendus la victoire.

Eût-elle pour nom Austerlit^.

Nous préférons les champs recueillis et la gloire

Candide des volubilis Encadrant le jardin de Jenny l'ouvrière !

Quand nous rêvons tranquillement Et que vient à sonner la fanfare guerrière.

Nous trouvons que c'est assommant .

Les hussards sont exquis avec leurs sabretaches.

Et le prestige des bonnets A poil a;oute encore à celui des moustaches,

0 guerrier! Je le reconnais; Mais j'admirais aussi Mengin sous sa cuirasse

De cuivre aux rejiets éclatants.

Nos pères, dites-vous, méconnaîtraient leur race?

Nos pères étaient les Titans Qui prenaient la Bastille et couraient aux frontières

Crier aux tyrans : a Halte-là! »

Et non pas ce troupeau de nations entières

Qu'un noir démon ensorcela.

Nos pères, maréchal, nos pères étaient libres.

Et c'était volontairement

Question d'arc. 75

Que. sentant tressaillir en eux toutes leurs fibres,

Ils portaient au Rhin allemand Le défi que jetait la nation jrançaise

Aux ramasseurs du sceptre usé Que Paris, sur le front pâle de Louis sei^e.

Un Jour d'orage avait brisé!

I\ous donnerons nos Jours à venir avec joie

Quand la déesse Liberté, Pour chasser le vautour qui lui ronge le foie,

Jettera l'appel irrité.

Et ceux de la Aloselle, et ceux de Sainbre-et-AIeuse

N'auront pas à rougir de nous.

Par le soleil ardent ou par la nuit brumeuse.

Sans Jamais Jléchir les genoux, Chantant la Marseillaise et criant : ce Délivrance! n

Heureux , la gaîté sur le front, Nous irons en avant comme des fils de France,

Et d'autres encor nous smvront.

Notre vie appartient à la Patrie auguste :

Qu'elle la réclame demain.

Nous trouverons cela simple, loyal et Juste,

Et nous nous mettrons en chemin.

Mais, quant à réjouir /.' cirque oii les Altesses

Attendent les gladiateurs Dont le jeu, quelquefois, dissipe leurs tristesses.

Non pas : cherche^ d'autres lutteurs !

'jd Gilles ec Pasquins.

Nous avons mieux à faire, estimant notre vie

Dévolue à l'humanité, Et non pas un hochet dont Joue en son envie

Un monarque en ébriété.

Votre art n'est pas le nôtre, ô vaillant militaire!

Nous sommes, nous, les travailleurs Qui poursuivons en paix notre labeur austère j

Loin des camps et des artilleurs, Tournant le dos à l'ombre et regardant l'aurore.

Fondant l'universel amour.

Cherchant tout ce qui peut sourire et peut éclore ;

L'alouette est notre tambour!

Nous avons en horreur la Guerre, et notre haine

Atteint l'aigle jusqu'en son œuf.

Maintenant convoquei vos héros dans la plaine

Et sabrej, maréchal Lebœuf !

Beaumesnil, mars 1870.

Après un départ.

Insulter les vaincus est une chose lâche;

Mais celui qui, manquant sans pudeur à sa tâche,

A louvoyé parmi toutes les trahisons,

Après un départ, 'jj

Le renégat qui fit regorger les prisons , L'être haineux j mauvais, que l'on prend par l'épaule Et qu'on met à la porte un beau jour, comme un drôle, Est~ce un vaincu ? Faut-il s'incliner devant lui Et vénérer ce front dont la rougeur a fui ? Oh ! gardons ce beau nom de vaincu pour les autres Pour les soldats tombés, les martyrs, les apôtres. Pour tous ceux qui sont morts fidèles au serment Jusque sur le bûcher gardant leur dévotement. Ne prostituons pas à l'homme qu'on renvoie Ce titre que Barbes, avec une âpre Joie, Revendique. Laissons partir cet intendant Sur qui son maître garde un silence prudent. Luiy vaincu! Ce fuyard, gauche, oblique, risible ! Qu'il rentre dans cette ombre où l'on reste invisible. Dans l'ombre du néant, et, les traits résignés, Y compte les trois sous qu'il a si bien gagnés. Mais si Jamais, oiseau de sinistre présage, Il se remontre à nous, rions sur son passage, Car ce serait trop drôle, en vérité, qu'un soir, Quand il est dans les mains de a l'homme tout en noir, » Quand il est poursuivi par Madame Femelle Désabusée enfin, — fier, dardant sa prunelle Sur Orgon dont les yeux jlottent irrésolus. Tartufe dise encor : (( Respect ei les vaincus! »

Beaumesnil, août 1870,

A Monti et à Tognetti.

(^uand l'os têtes roulaient sur le noir échafaud Pour vous punir d'avoir aimé votre patrie Et de l'avoir voulue éclatante, injletrie, Libre sous le soleil et portant le front haut,

Le vieillard rose et gras qui succède à saint Pierre,

Le pontije sacré, l'apôtre de douceur,

Le prêtre qui jamais ne lève la paupière

Et dont l'âme â Tartufe emprunte sa noirceur^

Après avoir signé l'arrêt qui vous condamne. Sans essuyer le sang qui rougit sa soutane, Allait pieusement baptiser des canons.

Sa tiare brillait dans la vive lumière

Et sa bouche laissait tomber cette prière :

(( Pardonnei-nous , Seigneur , comme nous pardonnons! )■

Bastia, décembre 1868.

A Mélingue. 79

A Mélingue.

Après Lucrèce Borgia.

K^omme on ne peut nier le chef-d'œuvre fiagrant, Onchange detactique. On vous dit : — C'est trop grand, C'est du lyrisme pur; ce n'est pas du théâtre! Le château du vieux Job, dans un lointain bleuâtre Apparaît, fantastique et formidable à l'œil. Comment le resserrer dans un décor? Le deuil Que traîne Saint-Vallier paraîtrait ridicule : On n'est pas susceptible ainsi. Ruy-Blas recule Les bornes du possible : où voit-on, s'il vous plaît, Un enfant du pavé, moins que rien, un valet. Etre premier ministre et demeurer honnête ! Qu'est-ce que la Tudor? une marionnette Admirable, c'est vrai, mais qui n'existe pas. Une reine jamais ne laisse après ses pas Une empreinte de sang, de luxure et de boue. Puis, après tout, comment voulei-vous qu'on les Joue Ces drames? Où trouver des acteurs asseï forts Pour un fardeau pareil? Ceux d'autrefois sont morts. Or lutter avec eux serait une folie.

On y songe si peu, que même on les oublie ; Mais l'envie, enchanteur aux grimoires savants,

8o Gilles ec Pasquins

Sait les ressusciter pour tuer les vivants.

Toi^ bon comédien, fier pétrisseur d'argile.

Tu regardes germer ton ébauche fragile,

Puis, quand ton Histrion surgit svelte et charmant .

Tu retournes la tête et tu réponds : — Vraiment ?

Alors on voit marcher et palpiter et vivre Ces héros condamnés à la prison du livre: Leur pas sonore et fier sonne dans le chemin, Et tu fais éclater tout ce qu'ils ont d'humain. Ta langue naturelle est cette prose altière; Comme un prince, tu sais transformer en litière Les fronts des courtisans à tes pieds accroupis. Et si les rois n'ont pas ton allure, tant pis. N'est-ce pas, don Alphonse? Et le Jlot populaire Qui bat les vieux palais avec tant de colère S'apaise devant toi, comédien aimé.

Le peuple, par ton souffle énergique enjiammé , Le peuple aime sur toi ces morceaux d'écarlate Où tout l'orgueil des rois et des laquais éclate, Car il te sait des siens et que tu le comprends, Toi qui grandis parmi les Ragotins errants!

Théramène s'indigne et prétend que tu manques De noblesse, et murmure : Oh ! ces vils saltimbanque. Laissons ce vieux pelé dans un coin, Zafari, Ratisser noblement son Jardin défleuri; Mais. toi que le combat livré devant les toiles Enivre, et qui te plais aux chansons des étoiles,

A Madame la Marquise de Z... 8i

Tu livres tout ton cœur au chef-d'œuvre immortel. Et ^ dans ces derniers temps n'ayant vu rien de tel, Le peuple accourt et prend, pour couronner ta tête. Des feuilles aux lauriers de l'auguste poète!

Paris , février 1870.

A Madame la Marquise de Z,

llnfin. marquise ^ les ga\ettes Annoncent votre engagement .

Le fait est accompli, vous êtes Comédienne. C'est charmant.

En vain vos ancêtres maussades Grognent au fond de leurs tombeaux, Vous les renvoyej aux croisades Pour venir avec les cabots.

Rien ne put empêcher, madame, Que votre petit pied glissât Sur les planches ; mais, 0 mon âme! ■ Il faut lâcher le marquisat.

Il faut ^ du bout de ta bottine,

Envoyer chei les égoutiers

Les birbes morts en Palestine

Et les deux cent dix-huit quartiers.

De cela nous n'avons que faire; Je sais que l'on y tient beaucoup Dans ce qu'on appelle ta sphère, Mais, chei nous, c'est de mauvais goût.

C'est déjà bien assej des grues Qu'importent les ducs ramollis.

Piliers des scènes incongrues Où Vart a le torticolis.

Sans que l'on nous impose encore Une bégueule, à tout propos.

Vantant le nom qui la décore...

Du Jian pour tous ces oripeaux !

Ton marquisat , c'est une amorce Chimérique. Il faut du réel.

Es-tu seulement de la force De Dorial ou bien de Rachel?

Les farces du début finies.

Quand trente ou quarante crevés Secouant leurs têtes Jaunies Se seront bien dit : a Vous save^?

A Madame la Marquise de Z... 85

C'est que, vraiment, elle est exquise!

Ah! mon cher, elle nous manquait ! »

Le public sérieux, marquise, Viendra te coller ton paquet.

Et puis, je prévois une chose :

C'est qu'à la répétition.

Tu vas nous la farie à la pose :

Ma fille, fais attention.

Ton aïeul Ildefonse quatre.

Lui-même, se mordrait les doigts S'il voulait aujourd'hui nous battre Comme ses vassaux autrefois.

Et son auguste descendante Pourrait fort bien, sans longs débats, Faire une retraite prudente Vers le château de Carabas.

Notre Noblesse, à nous, est celle Que l'on se fait sur les tréteaux Quand le cœur en larmes ruisselle, Comme pris entre deux étaux.

Nos marquises et nos duchesses , Ce sont les filles aux beaux yeux, O Thalie! ayant pour richesses Ta voix, ton rire harmonieux !

84 G il les e c P as qui lis.

C'est la créature endiablée

Qui souffre et ne veut pas guérir,

Et livre à la foule affolée

Sa grande âme avant de mourir.

Va! quand l'une d'entre elles dompte Sous le lustre Pans entier , Elle peut descendre d'un comte, Si ça lui plaît, ou d'un portier.

Je te réponds que Von s'en moque De la plus complète façon.

Alais toi! vouloir, c'est trop baroque.

Nous montrer d'abord ton blason.

Venir encombrer de ta race Nos planches, nos tréteaux sacrés, Où Von retrouve encor la trace Des pleurs que Dorval a pleures !

Tu crois nous honorer peut-être?

Allons donc, passe ton chemin !

Nous ne i'oulons pas te connaître.

Retourne au faubourg Saint-Germain!

Ou, si vraiment tu te sens l'âme Asseï virile pour marcher Après les voleuses de flamme Dont le nom doit t' effaroucher,

A Madame la Marquise de Z... 85

Quitte ce titre ridicule Qu'on nous cite avec tant de soin.

Jette au panier ta particule Dont l'affiche n'a pas besoin^

Puis viens à nous^ en bonne fille , Alerte et franche, et nous pourrons Te recevoir dans la famille; Mais à la porte les fleurons,

Le clinquant, la ferblanterie.

Les parchemins bons pour les rats, Toute l'antique friperie Dont on nous a fait embarras !

Jette-moi tout ça dans la rue En ayant soin de l'oublier!

Ça peut servir à quelque grue Pour aller le soir à Bullier.

Sainte-Lucie di Tallano. décembre i8(Î9

Monselet

Dévoré par les homards.

Lies homards affamés hurlaient dans leur prison ; Leurs yeux inquiétants avaient des lueurs fauves ^ Leurs compagnes au fond des humides alcôves Semblaient fuir le soleil sanglant à Vhoriion;

Les huîtres tressaillaient^ en proie au noir frisson ; Les scorpions de mer s^ accrochaient aux rocs chauves. Et toi, Foi qui toujours nous gardes et nous sauves, Tu te heurtais le front à la sombre cloison.

Quand Monselet tomba dans l'abîme, les masques Des monstres de la mer devinrent effrayants Et Von vit s'allumer des regards flamboyants.

Mais la clémence sied aux homards monégasques. Et ces martyrs que guette un cuisinier cruel tenaient lécher les pieds du nouveau Daniel.

Nice, mars i86j>.

Examen de conscience. 87

Examen de conscience.

lu nais, hier soir, tu chantais, misérable ! Tu tenais des propos révoltants. Ta raison, Tu la traitais avec un sombre sans jaçon. Etre fiétri, pervers, aux pochards comparable !

Est-ce ainsi qu'on devient un vieillard vénérable'^ Réponds! Et tu buvais?... Quel immense horiion De bocks fait pour donner à l'âme le frisson! L'aube jette aux volets un sourire adorable.

Tu t'éveilles, les yeux rougis et les cheveux Inquiets, et ta bouche aux bâillements nerveux Crache péniblement une liqueur amère,

Souviens-toi du néant où tu vas, d'où tu sors, Car VOICI, dissipant ton ivresse éphémère, L'heure où la pituite appelle le remords.

Nice, mars 1869.

Sonnets Spartiates.

A Charles Monselec.

Lia table étinceLiit. Un tas de bonnes choses Chargeaient la noble nappe. On y voyait des mets Etiquetés de noms savants^ chers aux gourmets ; Les crus fameux brillaient transparents, blancs et roses

Sous un prétexte aucun, mes yeux n'avaient Jamais Touché même de loin à ces plats grandioses^ Et cependant mon front , voilé d'ombres moroses ^ Montrait que ce n'était point là ce que j'aimais.

(I Tu te voudrais sans doute au jond de tes gargotes. Dans un bouillon Duval, près d'une portion De lapin contestable ou de bœuf aux carottes.

Misérable! » me dit tout haut l'amphitryon.

Tout tremblait du courroux quil me faisait paraître,

Et moi. je répondis tranquillement : « Peut-être! »

Sonnets Spartiates. 89

tlh hien, oui! j'aime un plat canaille Bien mieux que ces combinaisons Qu'un chef alambique et travaille Ainsi quExili ses poisons,

Sur le banc Je bois où me raille Le merle chantant aux buissons^ Le cabaret et sa muraille Que charbonnent les polissons.

Là, je bois les vins populaires Où Suresnes met ses colères Et qui font le nei bourgeonné^

Et ^ pour irriter la fringale, Cyniquement je me régale D'un plat de hareng mariné

Nice, mars i^'yç).

90 Gilles ec Pasquins.

Marée descendante.

I lus sombre qu'en sa hutte un vieux chef Siimoiëde Dont la pêche consiste en deux phoques mort-nés. Hamburger méditait, au café de Suède,

Sur la vie, et faisait un nei... ah ! Dieu! quel nei! ...

Ses yeux d'' aigle lançaient des Jlammes contenues. Eclairs intermittents^ sinistres précurseurs Des tempêtes qui vont ensanglanter les nues / On V entendait parfois dire : (( Tas de farceurs ! »

Un sourire plissait sa lèvre aux lignes pures. A Longvood, ainsi Napoléon le Grand Posait, pour épater les époques futures; Alais Lui ne tirait pas l'oreille de Bertrand.

II venait^ seul, songeant aux illustres soirées D'antan. Il était seul dans un coin, et pourtant C'était l'heure où l'on voit les biches altérées Jeter sur le trottoir un œil inquiétant ;

L'heure où le boulevard s'emplit d'hommes célèbres De tout âge qui vont ^ mouvant flux et rejlux. Lui demeurait plongé dans ses pensers funèbres. Des garçons qui servaient ne le connaissaient plus.

Marée descendante.

Quelquefois, cependant ^ naïf, un bon jeune homme S'approchait du héros d'un air timide et doux. Amer, et remuant un sirop à la gomme^ Il disait : « f^ous avei des illusions^ vous?... n

Le vide se faisait autour de lui. Canuche

Seul, cet observateur froid et silencieux

Qui pèse tous nos faits dans V ombre et les épluche,

Murmurait : u II fut grand, mais trop ambitieux! »

Des reporters passaient, mais sans le voir. Plus sombre. Il replongeait son front si noble entre ses mains, Résigné, douloureux, astre éteint, feu qui sombre Et n'indiquera plus aux masses leurs chemins.

Cependant le café se vidait. Chaque groupe Se dispersait. Chacun de son côté fuyait. Quelques-uns de ces gens allaient manger la soupe, D'autres disaient : <( Silence! » à leur ventre inquiet.

Alors, dans cet endroit devenu solitaire. Hamburger se leva, tragique, arrêta court Le garçon cravaté de blanc comme un notaire, Et, crevant en sanglots, fit : « Oh ! ce Tillancourt !...»

Arsy, juin 1870.

Magnard.

(( Je n étais rien. J'étais un tout petit garçon Qu'on envoyait chercher le Pays sans façon.

Ou faire d'autres courses; Mais J'avais dans le cœur des appétits hautains, De ces Jiammes qu'on voit au fond des cieux lointains,

Auprès des grandes Ourses.

On me criait : (( Alagnard par ci. Aiagnard par là, » Je fus longtemps celui dont aucun ne parla.

L'être chétif, l'atome.

Mais, damant le pion à Flaubert abattu, A présent que j'ai fait chej l'éditeur Dentu

Editer un fort tome.

Je SUIS grand! Vapereau me vénère! Je suis Un des triomphateurs surhumains que tu suis,

Auguste Renommée!

Et mon Paris au jour le ]0\xv fait, chaque soir, Tressaillir, aux cafés où Prével vient s'asseoir,

Les peuples et P armée !

En parlant de Victor Hugo, Je dis : u Nous deux! » Et le premier, c'est moi. Ce rimeur hasardeux

Douleur de Ravajon. 93

Dit : « AIdgnard! » et s^ incline Et comme il a raison! — Si Baliac revivait. Il viendrait^ au réveil de l'aube, â mon chevet.

Pincer la mandoline.

Je suis Alagnard! Alagnard le grand! Alagnard le seul Francis Alagnard ! le reste est au pâle linceul.

Et, vraiment, je m'étonne Qu'on n'ait pas, secondant le vœu de feu Havin, Alultiplié mes traits che^ les marchands de vin,

En Jupiter qui tonne! n

Ainsi parle Alagnard, altier, joyeux, vainqueur. Quand vous entre-bâillei les portes de son cœur,

Visions clandestines ! Lorsque ViUemessant, au rêveur interdit.

Apparaît brusquement , et, gouailleur , lui dit :

(( Eh bien! et mes bottines? »

Sainte-Lucie di Tallano, novembre 1869.

Douleur de Ravajon.

Le docte Ravajon, ce maître illustre, aux airs Ascétiques, disert entre les plus diserts. N'est pas content. Sa bile

Le tourmente. Il maudit les hommes. Il n'a plus Qu'à fuir loin de ce monde aux étais vermoulus Pour se faire Kabyle.

(( Faites de l'art! dit-il^ soye^ pendant trente ans L'un de ses plus al tiers et purs représentants ;

Connaisseï l'esthétique Comme personne au monde, et cognei-vous le front ; Pratiquej les vertus austères qui feront

De vous un homme antique...

Qu'est-ce que cela fait à ce siècle bâtard? Il passe insoucieux. On connaîtra plus tard

Votre valeur. Encore Y mettra-t-on le temps. Jusque-là des navets! J'en rirais volontiers, vraiment , si je pouvais :

C'est Courbet qu'on décore!

Un être sans tenue, échappé de ses bois,

Dont les tableaux ont mis ma pudeur aux abois ;

Que feu Picot, sévère, Mais juste, reléguait bien loin de l'Institut, Et sur lequel la voix des critiques se tut

Quand lui vidait son verre.

Moi, nourrissant l'horreur de ce genre odieux. J'ai toujours chastement fabriqué des bons-dieux ;

Ma peinture tapisse Les temples du Seigneur perdus au fond des champs,

Douleur de Ravajon. 95

Et mes enfants Jésus encombrent les marchands Du quartier Saint-Sulpice.

0 ciel! avoir tant fait de chemins de la croix ^ Et puis la voir donner à d'autres! Et tu crois,

O France ingrate et vile!

Que ça se passera de la sorte? Oh! non pas ^ Je vais faire un boucan terrible^ et de ce pas

Bouleverser la ville!

Et ce Courbet! Est-il asseï mal élevé!

Refuser ce ruban divin dont ont rêvé

Les hofhmes les plus graves !

Car il est bien certain que même un Hottentot Serait heureux et fier d'orner son paletot

De l'étoile des braves.

Ah! si l'on avait eu du nei! ce n'est pas moi Qu'on eût vu refuser ce ruban. Plein d'émoi ,

Je l'eusse à l'instant même Mis à ma redingote, à mon gilet, à ma Chemise de nuit pour charmer les doigts d'Irma,

Le doux être qui m'aime !

Oh! l'on ne m'aurait pas fait ce plaisir pour rien. Au lieu de vivre seul comme un Sibérien

Dans le fond de sa yourte.

J'eusse porté partout mon ruban : au sermon. Au théâtre; j'aurais mis, plus que Dantnon,

Une culotte courte!

Cependant j rayonnant et calme, tel qu'un dieu. Courbet donnant le bras à Gustave Mathieu.

L'ami de la nature, Manifeste son goût pour les riches salons En prenant chei Andler un bock, puis dit : (( Allons

Faire de la peinture ! ))

Chantilly, juillet 1870.

La Chute d'un Ang^e.

i réi'el devient amer. — Jadis, c'était la joie Denos cœurs, cet enfant charmant aux yeux que noie Une mélancolie ineffable. On aimait Ce doux front , ces cheveux que le coiffeur soumet Un instant, et qu'après reprend la folle brise. C'était le Chérubin de la presse. 0 surprise Adorable! le jour qu'il vint, ainsi qu'au temps D'Astrée, on vit Jleurir dans les prés éclatants Le bouton d'or; Veuillot sourit et fut aimable; Villemessant, rempli d'un trouble inexprimable. Cria Joyeux : (( Noël! voici le Rédempteur! )) // était bon, affable et digne sans hauteur. Et les anges , clignant de l'œil à son passage, Lui disaient: n Marche droit, petit frère, et sois sage. »

La Chute d'un Ange. 97

C'était un joujou j mais un joujou surhumain ;

On se faisait passer Prével de main en main.

Et chacun admirait la fraîche créature.

L'art ne lui prêtait rien, et la simple nature

Avait orné l'enfant prédestiné. Oétait

Délicieux à voir, son œil qui reflétait

Les étoiles du cièl avec cette innocence !

Ce regard séraphique avait tant de puissance

Que Lagier se troublait devant lui. Quelquejois

Il disait : a Taisei-vous! J'entends là-haut des voix! »

Et Von faisait silence.

0 Prével! 0 doux être En qui la rose auguste et le lys semblent s'être Donné le rendej-vous mystique; virginal Officiant, pudeur vivante du journal, Pourquoi cette amertume, ô mon Prével ? La cause En est grave sans doute et triste? Qui donc ose Te faire du chagrin, cher Joas? On ne sait. Mais Prével est amer. Il est amer. Il s'est Abonné brusquement à la misanthropie.

Il ne parle à personne; il est sombre; il copie Timon d'Athènes, Seul, il hurle dans les bois. Farouche et désolé comme un loup aux abois. Hier, il se Jetait sur l'infortuné Becque Avec l'activité dévorante d'un Tchèque.

Il n'aime plus les vers, ce poète! on dirait Que Magnard l'a mordu dans un endroit secret.

Seigneur, qui voyei tout. Seigneur, dieu des armées,

98 Gilles ce Pasquius.

Les pleurs ont mouillé nos paupières enjiainmées ;

Dans cette affliction soyei notre secours,

Rendci-nous . ô Seigneur, le Prével des vieux Jours,

L'adolescent Joyeux et couronné de roses,

Qui, tel qu'un Jeune daim, folâtrait dans les proses.

Otej-nous ce Prével soucieux qui n'est plus

Le Prével emporté sur les monts chevelus

Par le chœur bondissant des nymphes amoureuses !

O Dieu! Zéphire aimait les boucles vaporeuses

De ses cheveux de brume et d'or! Vierges, pleurei !

Pleure^, ô Cupidons! loin des bosquets sacrés

Où gémissent d'amour les blanches tourterelles,

Prével cherche à présent les sanglantes querelles

Des léopards tachés et des grands ours velus!

Pleure^, Grâces, pleur ej! Votre Prével n'est plus!

Pans, juillet 1870.

Déjà nommé.

Je reviens, et mon vers en riant s'y résigne, A ce Magnard toujours si cocasse, mon Dieu! Et dont Laf argue dit à Prével, qui s'indigne : « // est vraiment trop bleu! »

Déjà nommé. 99

Certes, parmi les gens que leur génie entraîne

A découper des faits divers dans les Journaux.

On en cite de hauts et bien montés en graine.

Des crus de bons tonneaux!

Plusieurs ont un aplomb qui passe toutes bornes Et vont dans tous les plats sans mettre de chaussons. D'autres tirent la langue aux passants . font des cornes Comme les limaçons ;

Mais aucun d'eux ne vaut ce Alagnard adorable. Ce prophète du je. cet apôtre du MOi^ Qui. le front couvert d'un toupet imperméable. Nous vient dicter sa loi.

Il sait touty ce Alagnard, sans effort et sans peine. Et ne se mouche pas du pied. « pour une fois ». // pose des béquets, et raconte à de Pêne Ce qui se passe au bois.

C'est un expert vraiment malin en toutes choses. Ce n'est pas lui que Vrain-Lucas eût mis dedans. Oh! comme il eût vu clair dans tous ces pots aux roses. Avec ses yeux ardents!

Mais une ambition terrible le dévore.

Voilà le hic! il faut au vieux Villemessant De bons petits garçons à leur première aurore. Purs, au cœur innocent.

loo GillesetPasquins.

Qui fassent la copie et les courses, nettoient L,e bureau, pensent bien, et tâchent d'être mis Ainsi que des commis de nouveautés , et soient Résignés et soumis.

Tel ce doux Marx, ravi trop tôt à nos tendresses. Magnard aussi fut l'un de ces enfants de chœur Pour qui Villemessant réservait ses caresses. Mais il n'a plus de cœur

A la besogne. Il a comme un vague dans l'âme! On ne V estime pas à sa Juste valeur.

Ça l'embête! Après tout, de la divine Jlamme Il est un receleur!

N'en vaut-il pas un autre ? Et Magnard se consume En efforts surhumains, montre ses muscles, t-end Sa Jambe, tout couvert de sueur et d'écume. Mais il n'en faut pas tant.

0 cher enfant! demeure à ta place, sois sage, Ne mords personne. Il faut des crocs pour mordre. Vois Tes petits compagnons ! Quel souriant visage ! Quelle charmante voix!

On est ambitieux. Plus tard on le déplore. S'il se fût contenté de rester lieutenant. Le Grand Napoléon serait peut-être encore Empereur maintenant!

Compiégne, juin 1870.

Pour une Dévote. loi

Pour une Dévote.

)ue vous êtes belle à l'église^ Près des piliers massifs et lourds^ Sainte Thérèse et Cydalise, Sur votre carreau de velours.

Je vous admire, les mains Jointes^ Baissant vos cils longs et tremblants.

Vos brodequins laissant leurs pointes Déborder les soyeux volants.

Avec vos poses extatiques De nonne et de chatte à la fois, Lorsque, sous les voûtes mystiques, L'orgue fait entendre sa voix.

Quand montait l'odeur du cinname Au ciel, entre chaque verset.

Bien souvent j'ai pensé, Madame, Que c'était vous qu on encensait.

102 Gilles ec Pdsquins.

A vos pieds j ma tendre dévote, Mon cœur , fier de s'humilier ^ Danse doucement la gavotte :

Je veux bauer votre soulier.

Par le désir et la promesse

Fos yeux moites sont embellis :

Si J'étais le livre de messe

Que Jeuillettent vos doigts de lys?

Si J'étais, dans l'ombre incertaine.

Le reliquaire bienheureux^

Si J'étais encor la patène

Où meurt votre souffle amoureux?

Grâce pour ces choses mondaines Que Je vous murmure bien bas :

Il est de galantes fredaines Dont les deux ne s'offensent pas.

Oui^ nous pouvons, même à l'église.

Alon beau vase d'élection^ Unir, sans qu'on s'en scandalise, L'amour â la dévotion.

Pour une Dévote. 103

Alon cjnir dans votre cœur se noie.

Je vous adore avec ferveur ^ Nos baisers frissonnants de Joie N'offenseront pas le Sauveur.

Sa chanté même nous tente.

Il est bon à tout être aimant.

Pour Ma deleine repentante Il n'eut qu'un sourire charmant.

L'ami de Alarthe et de Alarie, L'Agneau sans colère et sans fiel Est indulgent lorsqu'on le prie Sur vos fines lèvres de miel.

S'il trouve que notre caprice Un peu trop loin s'émancipa^ Vous désarmerei sa justice Par un mignon mea culpa.

Et répandrej^ toute contrite^ Vos pleurs tendres et précieux ^ Que sa main séchera bien vite Pour ne pas voir rougir vos yeux.

Rennes, février 1862.

I04 Gilles ec Pasquins.

Les Jumeaux.

LiOrsque ï illemessant. ce Barnuin des journaux, Avait son Figaro de huit pages, que nos

Petits-neveux avec ivresse Commenteront , sa troupe et son corps de ballet Eblouissaient les yeux. On montrait Monselet

Dont la prose est une caresse ;

De Pêne à son aurore et Noriac, depuis Directeur du théâtre oii Schneider et Dupuis

Se livrent aux jolies cascades ; Cochinat, qui prenait sa peau pour encrier ; Barbey d'Aurevilly jaisant se récrier

Jacob devant ses estocades ^

Lespes l'infatigable, et Bourdin et Jouvin,

Et Sarcey qui voulait, en ce temps, mais en vain.

Nous mettre à l'Ecole normale; Combien d'autres, actifs, vivants, audacieux, Perchés ailleurs, ou bien, hélas! pour d'autres cieux

Ayant trop têt bouclé leur malle !

Quand on avait tout vu, quand on avait longtemps Admiré ces acteurs aux habits éclatants.

Les Jumeaux, 105

Filleniessarit avec mystère Disait : (( Vous n'avei pas vu le plus étonnant. Préparei-vous. Jamais rien d'aussi surprenant

Ne s'est rencontré sur la terre.

C'est quatre sous de plus. Les daines n'entrent pas. C'est là, Alessieurs ! c'est là, derrière ce lampas.

On peut toucher si l'on désire!

Ce phénomène étrange à deux têtes, que fat Des griffes de Dejean à prix d'or dégagé,

Est vivant et non pas en cire! »

Sur un signe du ma!tre alors Prével venait, Agitant les grelots d'argent de son bonnet.

Prenant les Price pour modèles, Faisait deux sauts de carpe, en arrière, en avant. Avec l'agiltté d'un papion savant,

Et Alagnard mouchait les chandelles.

On tirait le rideau lentement. Le plafond Etait garni de ces voiles roses qui jont

Comme une lueur de féerie , Et l'on apercevait Scholl et ff^olff enlacés, Immobiles, semblant inertes et glacés.

Au fond d'une niche fleurie.

Ce n'était pas joli, mais c'était curieux. On comprenait fort bien qu'on eût soustrait aux yeux Des dames un pareil spectacle,

io6 Gilles et Pasquins.

Alais c'était curieux. On les eût dit fondus h' un dans l'autre. C'était bien deux individus. Mais n'en formant qu'un par miracle!

Ces noui'eaux Siamois différaient cependant De visage : bouclé, moustachu, l'œil ardent.

ff^olff avait l'air d'un matamore ; Un lorgnon insolent le faisait grimacer; Il avait l'air d'un brave en train de tout casser,

Sa voix était pleine et sonore.

Scholl. plus mélancolique, avait le front penché, Et certe ! aucun rasoir ne s'était ébréché

Sur les roses de sa figure; Sa voix d'enfant de chœur étonnait, et Flaubert Avait dû copier sur cet ami d'Albert,

Schahabarim, son vieil augure.

Alais si leurs traits n'avaient aucun rapport entre eux. Si leurs voix produisaient un effet désastreux

Pour nos lamentables oreilles, Leurs proses, qu'on montrait en dépit des chaleurs Dans un vase arrondi peint de folles couleurs,

Leurs deux proses étaient pareilles.

K Prenei garde! criait Villeinessant. Ces deux Jumeaux sont très-méchants. Je n'ose approcher d' eux .

Même s'ils ont pris leur pâture, Car le fameux dompteur Ait recourt, qui les a

Les Jumeaux. 107

Elevés, m'a dit que Jf^olff un jour le laissa Pour mort dans la cage-voiture.

Ils sont très-carnassiers. La réputation D'une femme leur fait une digestion

Plus agréable et plus jacile ; Les lettres, les secrets ^ ils n'en font qu'un repas. Et moi-même^ messieurs, oui, moi! ne ni ont-ils pas

Osé traiter de vieux Baiile! »

On sortait au plus vite, en se bouchant le ne^. Ce que sont devenus ces Jumeaux Jaçonnés

D'une manière si cocasse, On ne sait. Ils se sont séparés, me dit-on. S' étant fait opérer d'abord par Nélaton,

Chacun emportant sa carcasse.

ff^olff, disent les journaux, est marié. Pour Scholl. Il doit être rentré brusquement sous le sol

Ou filé vers un hémisphère Quelconque. Après cela, qu'on le montre au Pérou Comme objet singulier ou comme loup-garou.

Mon Dieu! pour ce que j'en veux faire! ...

Beaumesnil , juillet 1870.

io8 Gilles et Pasquins.

Halte de Comédiens.

L,d route est gaie. On est descendu. Les chevaux Soufflent devant l'auberge. On voit sur la voiture Des objets singuliers Jetés à l'aventure : Des loques, une pique avec de vieux chapeaux.

Une femme, en riant, écoute les propos Amoureux d'un grand drôle à la maigre structure; Le père noble boit et le conducteur jure. Le village s'émeut de ces profils nouveaux.

En route! et Von repart. L'un sur l'impériale

Laisse pendre une jambe exagérée. Au loin

Le soleil luit, et l'air est plein d'odeurs de foin.

Destin rêve, à demi couché sur une malle, Et le Roman comique au coin de la forêt Tourne un chemin rapide et creux, et disparaît.

Mont-de-Marsan, février 1868.

Roman comique. 109

Roman comique.

y^'était dans un pays perdu de la Champagne. Une bourgade pauvre assise à mi-coteau, Mais souriante à l'œil, gaie^ et Jamais campagne De verdure et de Jieurs n'eut plus riche manteau.

En entrant : le bouchon avec la branche d'arbre, Des toits rouges, l'église où nichent des pigeons. La maison du notaire et sa plaque de marbre^ Puis la mare commune où poussent de grands Joncs.

C'était en plein été, dans la saison superbe Où les blés verts encor commencent à Jaunir, Quand le soleil, ainsi que ses brins une gerbe, Disperse ses rayons et semble nous bénir.

Nous vivions là. Chacun te guettait au passage, Et ta grâce, pareille à Vaube, étincelait,

Reine, et c'était pour toi que ce frais paysage, Au tomber de la nuit . chaque soir s'étoilait.

Notre présence était un scandale, une Joie,

Dans ce bourg ignoré qui cachait nos baisers.

Derrière les maisons blanches à claire-voie,

Les vignerons sur nous braquaient leurs yeux rusés.

« C'est des comédiens! » disait-on, et sonore Ton beau rire éclatait et nous passions gaîment. Allant où va l'oiseau qui s'éveille à l'aurore, Vivant au jour le jour, sans trop savoir comment!

fuand tes pieds, où, mes yeux voyaient des ailes blanches Tes pieds mignons chaussés de souliers pailletés Caressaient le théâtre, il semblait que ces planches S'ouvrissent à l'essaim de toutes les gaîtés.

Je me grisais de toi , caché dans la coulisse, Tendant le cou, riant, fou d'amour, te buvant Des yeux quand tu chantais, ô douceur ! o délice ! Et J'oubliais ainsi ma réplique souvent.

J'entrais en scène avec l'air de sortir d'un rêve, De l'huile à quinquet sur mon habit de gala,

Roman comique.

Le régisseur faisait e/itendre sa voix brève; J'avais maudit trop tard ma fille ce soir-là.

Jamais tu ne savais un seul mot de tes rôles ; Quand Je te reprochais de ne pas travailler. Tu me nais au ne^ en haussant les épaules, Et convaincu Je te regardais babiller.

Lorsque nous revenions^ par les belles nuits claires Que font les Jours d'été, d'un théâtre voisin. Je prenais dans mes mains tes mains pâles et chères . Pendant que tu cachais ta tête dans mon sein.

\) souvenirs lointains! C'est dans les grandes villes Que tu vas à présent . digne, froide, riant Rarement j oubliant ces doux bonheurs faciles Dont notre vie allait, autrefois, s' égayant.

Célimène, veux-tu quitter ces nobles planches. Et, ton bras à mon bras, revenir un matin Aux tréteaux ingénus enfouis sous les branches Et que Je sois encor ton cavalier Destin ?

Veux-tu recommencer ce rêve d'aventure

Par les monts, par les bois? Hélas ! voici l'hiver

Et la froide saison qui fait la terre dure Fait aussi dur et froid ton œil Jadis si clair.

Le velours t'a gâtée. Hélas! tu ne regrettes Rien de ce passé tendre à l'éclat argentin^ Et SI tu me voyais sur nos vieilles charrettes. Tu dirais en passant : a Quel est ce cabotin ? »

Orléans, mars 18154.

A Jacques de Launay.

LJonc. pour mettre près du bourgeois morose Un contraste frais, innocent et doux.

Mariant des tons de lys et de rose.

Te voilà, Bébé, venu parmi nous?

Cher souffle d'amour, ô bulle de Joie, Te voilà ! Tu ris, petit enjôleur ; Sans savoir pourquoi , tu viens. On t'envoie De même qu'Avril envoie une Jleur.

Sois le bienvenu. Près de ta couchette Tu peux voir déjà des tas de papiers

A Jacques de Launay.

Sur lesquels ton père écrit, en cachette, Des récits, des vers en l'air épiés.

L'a/ni qui t'écrit, enfant, J ait de même. Il est très-content quand, au bout d'un Jour, Dans un clair sonnet, dans un frais poème. Il a fait passer un éclair d'amour.

Ça n'a l'air de rien, petit, cette chose De Jeter ainsi son cœur en des vers, De parler des champs avec qui l'on cause? Votre vie en va toute de travers.

On souffre beaucoup quand cette folie Vous vient d'imiter tous ces gueux défunts Chei qui l'auréole au carcan s'allie.

Et qui du fumier tiraient des parfums.

Et pourtant ^ plus tard, lorsque , beau jeune hoinine. Tu verras s'ouvrir la vie à tes yeux; Quand tu comprendras ces choses qu'on nomme : Amour, Foi, Vertu, mots religieux!

Si tu vois venir l'étrange Sirène Qui porte la Lyre auguste en ses bras Et vers le rocher sacré nous entraîne.

Suis-la, mon enfant, ne recule pas.

Et tu souffriras, et des larmes rouges Voileront tes yeux, et tu chanteras

114 Gilles ce Pas qui as.

La splendeur du ciely peut-être, en des bouges Pleins de scorpions grouillant sous tes pas.

Et tu seras pauvre, et la calomnie Bavera sur toi; le public haineux T'en voudra d^ avoir sous son ironie Le cœur droit et pur, le front lumineux.

Tout ce mal. j'en souffre encore. Qu'importe ! L'âme en ces combats s'élève et grandit, Elle sait, et c'est ce qui la rend forte, Que, hors le méchant, rien ne fut maudit.

Puis, dans cette vie, il est des ivresses Qu'un poète seul goûte pleinement !

La beauté des bois, leurs saintes caresses. L'or de l'astre aujonddu bleu firmament ,

C'est pour lui . Lui seul comprend la nature. Aussi, quand rêveur il vient, les jaloux Demandent comment, malgré la torture De chaque heure, il est si calme et si doux.

Et maintenant ris , et maintenant joue.

Sans te soucier encor du destin.

Et tends en passant ta petite joue Au baiser ému du vieux cabotin.

Paillole, juillet 1868.

A Cosecte. 115

A Cosette.

y^osette ! le printemps nous appelle. Fuyons La chambre longtemps close et les murailles sombres ^ Allons dans la campagne où, dissipant les ombres, Tombe la pluie ardente et folle des rayons.

Tristesses de l'hiver, allej-vous-en ! Rions, Puisque avril nous revient, et que dans les décombres Fleurit la girojlée, et que toutes pénombres S'ouvrent au clair soleil, père des papillons.

Je chercherai la rime aux buissons accrochée.

Et je découvrirai la dryade penchée

Sur le miroir des eaux qu'éblouissent ses yeux.

Toi cependant, Cosette, ô ma chienne, 6 ma fille ! Dans les champs où la vie excessive fourmille, Tu lanceras au ciel tes aboiments joyeux. Toulon, avnl 1869.

Gilles oc Pasquins.

Dans la rue.

Méj là-bas! hé! la jupe au vent !

Ohé! la petite personne.

Arrétei-vous. Mon cœur frissonne En proie à l'espoir décevant.

Oh! le beau corsage mouvant!

Et comme l'amour déraisonne Devant ces grands yeux d'amaione Plus clairs que nul soleil levant!

Arrêtez-vous donc! Elle trotte Sans répondre, et gardant ses bas Immaculés, vierges de crotte.

Je reviens^ mes projets à bas.

Mais content j car c'est gai la rue Quand Rose vous est apparue !

Nice, mars 18(^9.

A Sully Prudhomme. 117

A Sully Prudhomme.

I\ien ri est plus ennuyeux que ces villes banales Débitant le soleil à faux poids ^ ou des eaux Qui doivent aciérer nos muscles et nos os, Pays d'albums usés, stations hivernales.

Des princes vagabonds illustrent leurs annales; Les hôteliers hargneux combinent des réseaux, Et Von voit fuir au loin la joie et les oiseaux Devant de laids bourgeois livrés aux saturnales .

Mais qu'un jour, le hasard, généreux quelquefois, Fasse se rencontrer dans ces hôtelleries Deux amoureux de vers et de rimes Jleunes,

Tout s'égaye aussitôt : on voit germer des bois

Sur le trottoir fangeux, et les Muses fidèles

Font taire tous les bruits épars à grands coups d'ailes.

Nice, mars 1869.

A Alexandre de Bernay.

JYlon vieux compatriote, on t'oublie. On déterre

Chaque Jour, dans le fond de quelque monastère,

Un rimeur enfoui sous l'herbe et les plâtras ;

On ressoude ses vers mutilés par les rats,

On leur remet des pieds; on les commente; on glose ;

Un sai'ant les encadre au milieu de sa prose ;

Puis, un matin, Jehan Tournebrousche renaît!

On en parle, on le cite, et son moindre sonnet

S'enfonce comme un coin dans toutes les mémoires.

Et toi, mon Alexandre, hélas! quelles armoires

Dérobent tes chefs-d'œuvre à l'admiration

D'Asselineau chagrin? O sombre question!

Tous les morts oubliés s'en viennent à la file

Réclamer leur soleil che^ le bibliophile.

Et toij brave homme, toi, couché tranquillement

Sous le ga^on épais du bon pays normand,

Tu laisses en avril croître la violette

Et les frais liserons auprès de ton squelette.

Sans jamais demander si monsieur Taschereau

Prit soin de te coller au dos un numéro!

C'est trop de modestie, et je veux , Alexandre,

Moi qui suis ton pays^. glorifier ta cendre

A Alexandre de Beriiay.

Sur ce mètre pompeux, de tous le souverain, Et que nous te devons^ le large alexandrin. Car ce vers souple et fier aux belles résonnances, Où l'idée est à l'aise et prend les contenances Qu'il lui plaît , ce grand vers majestueux et doux. Et que Pierre Corneille, un autre de chej nous, A fait vibrer si clair et si haut, c'est ton œuvre; OEuvre solide et bonne, et que nulle couleuvre N'attaquera jamais sans y laisser ses dents!

Notre sol plantureux , qui pour tous les Adams

Fait mûrir au soleil la belle pomme ronde.

A l'heur incontesté de t'avoir mis au monde.

Sous les arbres touJJ'us de Bouffey, tu grandis

Au milieu de forts gars, tous fiers, joyeux, hardis,

Robustes paysans dont la blouse rustique

Rappelle des Gaulois le vêtement antique,

Gens jaits pour la charrue et faits pour la chanson!

Sifflant avec le merle, écoutant- le pinson.

Regardant le ciel pur rire à travers ton verre,

Tu chantais, Alexandre, en libre et jranc trouvère.

Tes amours, tes gai tés, comme nous faisons tous,'

Les rimes s'' échappaient bruyantes par les trous

De ton cerveau jélé.

Certes, plus d'un notable, Le soir, haussait l'épaule en se mettant à table, Lorsque tu revenais, par la porte aOrbec, Maigre conme un héron qui n'a pâture au bec, Le nei louge, les yeux ouveits sur les étoiles

I20 Gilles ce Pasquins.

Dans un oubli profond des fabricants de toiles^ De rêver dans les champs aux gestes et hauts fat t.\ D'Alexandre et Porus. ces chevaliers parfaits Qui combattaient sous l'œil de madame la Vierge. Que t'importait cela? Da/is ton manteau de serge, Tu passais indulgent, et scandant sur tes doigts Les syllabes d'un vers entendu dans les bois.

Mais les mètres anciens te gênaient. Ta pensée Gaillarde en leurs anneaux étroits était froissée. Au cidre généreux il faut un vaste fût ; Tu crias : « De l'audace ! » et l'alexandrin fut.

Eh bien, parmi tous ceux, faiseurs de tragédies, De drames, de sonnets, de strophes engourdies, Qui te prennent ton vers journellement, pas un, Illustres, Ignorés, gras, bien repus, à jeun, Pas un, mon vieux ami , qui de toi se souvienne! La gloire de ce vers cependant est la tienne. Ton poéine est mortel comme ennui , j'y consens, Mais tu créas le moule où des fondeurs puissants Ont versé le métal du Cid et des Burgraves. Tu saisis le vieux vers et brisas ses entraves; Bon ouvrier modeste, auquel, en ce moment, J'apporte mon tribut de barde et de Norma.ui! Propriano, septembre iS'ip.

Carte de Visite. i2t

Carte de Visite.

ly'ous montions alors de gais hippognJJ'es Au sabot d'aiiir, à Vaile de jeu^ Nous escaladions tous les Ténériffes Qui dressent le front dans le pays bleu.

Les heures passaient^ follrs. inégales.

Mais sonnant la joie et chantant Vespoir. Etions-nous heureux, f erreurs de cigales. De vivre en plein jour les rêves du soir!

0 jours bourdonnants tout remplis d'abeilles Comme Vair Jlambait ! Comme l'horijon Foisonnait de Jleurs aux astres pareilles... Et l'amour chantait si haut sa chanson !

Quand Alargot venait , c'était Cydalise, Et sa gorge au vent et ses cheveux fous Faisaient oublier qu'on voit à l'église Des gens réclamer le titre d'époux.

Nous battions les champs, même quand décembre Soufflait sur nos doigts et cachait avril; Le nuage noir semblait être d'ambre; Nous portions au front un nimbe subtil.

inouïe ans ont passé depuis cette époque Appesantissant chaque jour leur pas :

Ami j qu'as-tu fait de notre défroque De riant satin et de taffetas?

Ta femme, en voyant ces choses fantasques, Souvenirs joyeux du printemps dernier, Dirait que « c'est bon pour courir les masques. )) Et les jetterait au fond du grenier.

Où diable as-tu pris cette puritaine Qui pince la lèvre en parlant? Hélas!

Pour avoir suivi la route incertaine Chère aux vagabonds, tu t'es senti las!

C^est une commune et fatale histoire,

Au licol qui s'offre on dit : « Eh bien! oui!, »

Le notariat a chanté victoire :

Un artiste encor s'est évanoui.

Car ce de Visite. 123

J'di VU ta maison et /'ai vu tes roses. La maison est gaie et les roses ont Toujours le parfum des aimables choses.

Et mon cœur en est triste jusqu'au fond.

Oui ! cest le repos, le calme, le rêve D'indolence qui parfois traversa Notre tête aux mois bruyants de la sève. L'eau vive, l'enclos, mais ça n'est pas ça!

Car les paradis qu'on voit sur la terre Touffus de II las et pleins d'églantiers Prennent tout à coup un aspect austère , Quand ces paradis ont des guichetiers,

Quand, au lieu des voix que l'on veut entendre Dans le demi-Jour, frais, mystérieux, Un gros monsieur vient qui vous dit : a Alon gendre, Il faut devenir enfin sérieux ! »

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