I.A MORPHINE
li y a trois mois que je souffre vraiment. Oui, bien sûr, je me suis soignée... Dans le regret liorrifié qui succéda à mon fatalisme de sacrifice, j'ai vu des médecins... Hélas ! Je n'ai plus à présent que la hantise d'une plaie d'abord minuscule qui grandit chaque jour, l'idée fixe de la déchéance lamentable qui me guette ; et enfin je sais, je sais maintenant que je ne guérirai pas.
Comme ma tête me fait mal, mon Dieu 1 J'ai commencé depuis quelques semaines à écrire ce journal de ma vie et je plie sous une fatigue de plus en plus épuisai'f'^ •"' f"niiiMr -.in-.; ,];ui-; mfsouvenirs.
A partir de ce moment, je ne tracerai plus que de brèves notes qui ne seront probablement que des plaintes de malade. Il ne peut plus rien exister d'intéressant pour moi dans la vie.
15 janvier. — J'ai froid. Depuis huit jours, je suis un nouveau régime qui m'exténue sans me soulager. Mon mari ne sait toujours rien ; il s'occupe si peu de moi ! J'ai un goût de métal dans la bouche et j'ai peur que mes dents ne s'abîment... Je n'ai plus jamais faim, je dors mal. Je viens d'avoir une idée, mais je ne veux pas l'écrire avant de mener à bien mon projet • je voudrais tant réussir !
20 janvier. — Enfin, j'ai réussi ! J'ai de la morphine ! Féfé m'en a procuré. Que je suis bien ! Mais, c'est bizarre, j'ai grand'peine à écrire... Mes pensées sont admirablement nettes et je ne puis les transcrire. Je ne sors plus, je reste dans ma chambre ; depuis qu'il m'est venu à la lèvre ce bobo qui m'enlaidit un peu, je ne veux voir personne. Seul Féfé vient parfois me tenir compagnie. Il est très malade, ce pauvre Féfé ; il ne parle que difficilement et il marche voûté parce que ses reins lui font mal. Il devrait
bien se piquer aussi ; je lui ai offert plusieurs fois la seringue Pravaz, mais il ne veut pas, il dit qu'il mourra assez vite. C'est idiot ! Je sens bien, moi, que je vais mieux depuis que je m'injecte de la morphine. Et je dors. C'est si bon de dormir !
18 février. — Je n'ai plus de forces du tout, mais je n'ai jamais été si heureuse. Je vis dans du brouillard tiède, il n'y a plus que mon cerveau qui reste actif et merveilleusement lucide. Ce qui m'ennuie, par exemple, c'est que mes pauvres beaux cheveux chéris tombent toujours. Bah ! ils repousseront. J'augmente mes piqûres pour être tout à fait bien.
3 mars. — Je manque de morphine depuis trois jours ; c'est atroce ! Féfé doit m'en apporter ; comme il tarde ! Je souffre... Oh ! être encore la petite Ginette d'autrefois ! Que je voudrais revoir le grand parc du château !
19 mars. — Je suis au château depuis hier. J'ai emporté une bonne provision de morphine, je ne veux plus en manquer un seul jour. Romain est venu m'installér ici ; il m'ennuie, il
21J8 GINETTE lA RÊVEUSE
rhe tourmente pour que je me laisse examiner par notre médecin et j'ai envie de rire en pensant à la tète que ferait mon mari en apprenant le nom de mon mal. Mais je préfère qu'il l'ignore. Et puis, qu'importe tout cela ? Qu'un me laisse tranquille, seule avec mon poison aimé. C'est extraordinaire, ce bien-être où je nage ! Mais parfois la morphine est capricieux:'.' et me laisse sentir ma souffrance ; depuis quel ques jours, particulièrement, j'éprouve, la nuit, d'abonilna'oles aufioisst^s et ma tèle nie fait mal à crier.
AorlL — C'est trop, ce que j'endure ! Ml'S piqûres deviennent impuissantes... Elles me sont un besoin vital, mais elles ne me soulagent plus... La plaie de ma lèvre s'est refermée, mais je ne suis presque plus jolie : j'ai le regard terne, les joues creuses et deux rides aux coins de la bouche. Je souffre de cet enlaidissement plus encore que de mon mal.
12 7nai. — Je veux me tuer. Je n'ai plus qu'.la force de vouloir me tuer.
15 //ioi. -- Comme Féfé est bon ! Il a com-
GINGTTE LA REVEUSE L".)'.l
pris : je lui ai écrit, il est venu ; je lui ai deiriaiidé un moyen de mourir, il a bien vu qu'il fallait me le donner. Oh ! Féfé, merci ! Je sais, par lui, je sais exactement la dose nécessaire. Tout est prêt. Je me suis faite belle une dernière fois : du rose aux joues, du rouge aux lèvres, un peu de noir aux cils, ma robe en linon pornpadour... Allons, je serai quand même une jolie petite morte. Je voudrais que Gino pût me voir, ce soir... Mon frère René me verra, lui, il va venir avec la famille. Se souviendra-t-il ? Je suis gaie, heureuse comme une crosse, parce que je vais mourir. Je me demande si mon mari pleurera un peu ; je ne crois pas, il est bien gai pour un futur veuf. Enfin, il vient de me faire rire ; il bavarde en ce moment avec des amis, dans le salon proche de ma cliambre et, grâce à l'ouïe supérieurement fine que j'ai acquise par la drogue, j'entends tout ce qu'ils disent. Mon ineffable Romain vient de déclarer : « Entrez par la porte étroite, parce que la porte de la perdition est large et le chemin qui y mène spacieux ; et il y en a beaucoup qui y rentrent. »
Il n'a pas manqué d'ajouter que c'était selon saint Mathieu, chapitre 7, ver.set 13.
Mai^ que riwdnîr ! on. dan- !*•- rdmari-^. d;--;
affres que subissent les aspirants au suicide ? Je n'éprouve nul regret et je puis dire, toujours comme dans les romans, que j'ai « vécu ma vie »... Et puis, ma fée Morphine est bienveillante, ce soir, elle me berce, elle me câline, elle va m'endormir. Ce sera pour toujours, cette fois, voilà tout...
.Je voudrais seulement savoir, avant, qui j'ai le plus aimé... Harry, Gino, Pierrette, un autre?... Ou plutôt mon noyer, mon vieux noyer du parc...
16 mai. — (Communiqué des journaux dans les Echos mondains.) — Nous apprenons avec regret la mort de M™' Ginette Deblaine, la femme du millionnaire sportman si connu. La malheureuse jeune femme vient de succomber à une longue maladie dont elle souffrait depuis longtemps. On se rappellera avec tristesse qu'elle fut le modèle du beau portrait de Tony Gonzague, intitulé : « Mada-Yoli «.