‹ Ginette la rêveuseChapitre 28 sur 29 · LE POETE · texte numérisé non relu

LE POETE

Trois iiiùis passèrent de complète sagesse et puis, un joui-, jt^ rencontrai un vieil homme assez mal vêtu, plutôt laid, mais qui m'inté ressa parce que, front bombé, nez camus, il ressemblait aux portraits de N'erlaine.

C'était quai d'Orsay, un matin ; je me prome nais. Je m'arrêtai devant un éventaire de livres. Le vieil homme était là, marchandant un volume de Zavie. Je pris au hasard un recueil de poèmes et le feuilletai. Dès les premiers ver.s que je lus, je fus charmée... de grands cris plaintifs, des sanglots retenus, des appels à un amour en fuit^', un lourd désespoir de pauvre être. Ils étaient médiocres, ce>. vers, mais quelle

désolée y frémissait, gi:and Dieu ! B> n.jut, mon ombrelle surTépaiile, je lisais, je ■ .-ais encore, lorsque j'entendis le vieil homii me dire donccmont^: « Ils sont de moi, madan^ us me feriez plaisir en me pc ; ineuaiiL les offrir. Je suis très pauvr^

mais le in r.. nuA pas cher. Quarante cenlinKu'e=t-ce ijas ? »'

])albutiai-je.

— Six sous, peut-être ? Il s'en est vendu viii.i- ; a trois francs cinquante, il y a assez longtemps, et je comptais beaucoup sur cette édition pour manger un peu mieux. Ça n'a pas réussi, ous voyez.

Je pensai que c'était 4ti'an§e, cet homme qui ressemblait à Verlaine et n"'- . ^■^^^'■ri-- l'-i i>n?'favait eu faiîîj' comme lui.

Je ressentis une grande pitié tendre pour cr! auteur malchanceux ; vite, je payai discrèÎL-

nient son liv'^ ' •• ■•■■-■• •■: ■- i^i •

hii di:-^i-t :

ilrez une de vos leclr inporte un peu de vous.

il lire regarda et, comme j'allais partir, il j;.. rMfinf (^n élondant les bras vers mci : -r:-; lu-'Ml ' , ; I lirillaient, suppliants

— Madame, écoutez, j'ai une idée, oh ! une idée de vieux fou, ce serait trop beau si vous acceptiez. Voilà : nous allons prendre tous les deux le bateau Touriste qui est à nos pieds et qui va partir jusqu'à Saint-Germain. Nous nous installer ■( 3 à l'avant, vous lirez mes vers et je vous regarderai les lire, ou bien nous causerons, ou nous ne dirons rien, en regardant couler la Seine toute bleu et or sous le soleil. Voulez-vous ? Etes-vous libre ? Nous déjeunerons là-bas, une omelette, des frites et du cidre doux, sur le bord de l'eau. Ne dites pas non.

J'acceptai. Le trajet fut délicieux et ce vieux fou se montra charmant. Sans emphase, sans cabotinage littéraire, il sut être captivant de tant de choses jolies qu'il disait et de tant de souvenirs qu'il évoquait, comiques ou mornes.

Comme la guinguette où nous fîmes halte était encombrée de couples bruyants qui déjeunaient sous les tonnelles, il demanda qu'on nous servît dans une chambre. Le couvert fut dressé devant la fenêtre et nous n'apercevions que des arbres et la Seine qui coulait, belle, un peu plus loin. Le « vieux fou » mit sur le lit son chapeau et le mien, mon ombrelle et mon boa ■ de plumes.

;i',)0 GINETTE LA RÊVEUSE

■ — \\)ici un lit qui ne servirn inijoiird'hui que {,1e iiorte-manteaux, dit-il en souriant.

Pourtant, après le repas... nous nous connaissions bien, déjà : je lui avais un peu raconté (iinette, nous avions ri et nous nous étions jiHristés ensemble ; une intimité naissait entre nous, faite de compréhension, d'intelligence ei de charme.

— Si vous vouliez, miplora-t-il, nous nou> étendrions tous deux sur ce lit... Oh ! ne pen.sex. pas à de laides choses, mais vous avez été si bonne, en m'accordant votre présence, que j'oso demander davantap:c. Permettez-moi, je le vou (irais tant, de croire un moment que je ne suis pas laid, que je ne sui- pas pauvre, ni maladif, ni surtout, vieux! En vous voyant près de moi, allongée, je vivrais du passé, je me dirai. qu'elle est la bien-aimée et que je me repose d'' l'avoir bien aimée. Si je mets mon fronf votre épaule, c'est que je-~penserai à la doue.' prière du pauvre Lélian :

.■<ui- votre jciiiic sein, laissez poser ma fête, Touto sonore encor de nos derniers baisers. I.-:ii5sez-îa s'apaiser de la bonne tempôte...

Je n'aurais pas é''' *;i'- t* ■ -j j'avais ''•''

Etendue à enté du poète, je pensai que, toujours, j'avais donné plus de bontieur que je n'en avais reçu, mais c'était doux, touf de même, d'exalter ce pauvre homme ^t de IV'Uf^M^d^e murmurer, la tête perdue :

- Mon amour retrouvé, ma jeunesse chérie, dis que tu es bien, tu ne partiras plus, n'est-ce pas? Tu n'es qu'à moi ? Oh ! je t'adore...

Il dénoua mes cheveux, les caressa, le- r*-=pira.

— Ma petite divinité d'illusion, tu es donc revenue ? Tes boucles s'enroulent, si bien, autour (le mon cœur. M'aimes-tu?

Il posa sa bouche sur mes yfux :

- Mes chers yeux, avez-vous lu les vers que j'ai écrits pour vous?

Pruneileb changeantes, O mes exigeantes, Trop intransigeante?.

Pour me rendre heureux, Doiicisscz vos feux, O vous, mes chers yeux !

Sous Fenchantement de vSon iiallucination, le vieux rimeur tendit ses lèvres aux miennes.

— J'étais resté si veuf d'avoir perdu ta bouche 1 Donne-îa maintenant,

Je lui laissai prendre le baiser, même je le lui rendis, pour que le rêve où il s'efforçait le consolât davantage.

Lorsqu'il me prit dans ses bras, pourtant très chastement, je crus qu'il voulait compléter et magnifier par une étreinte le souvenir qu'il poursuivait.

Pourquoi me refuser? pensai-je alors. Pourquoi méchamment effacer le mirage où se leurre un vieux cœur peiné ? Qu'il achève avec moi, comme il le voudra, cette journée qui sera peut-être son dernier bonheur. Et, sans dire un mot, je me serrai, très douce, contre lui, pour lui faire com.prendre mon consentement total.

Mais, comme brusquem.ent revenu à lui, il me repoussa :

— Non ! non ! Pas cela ! Mignonnette chari table qui vouliez me com.bler, petit trésor de grâce généreuse, divin cadeau offert, si vous saviez l'horreur que j'aurais de vous accepter !

-__ Pourquoi ? Parce que vous pensez à un? autre ?

— Non, fît-il gravement.

— Parce que vous vous trouvez... vous me trouvez trop jeune pour vous ?

— Non.

— Est-ce parce que vous croyez que vous ne me plaisez pas? Oh ! si, vous me plaisez! Je suis près de vous, je ne me lasse pas de vous entendre et je voudrais que vous m'aimiez.

Je disais tout cela câlinement, ne voulant pas que le malheureux pût s'offenser de ma pitié... Soudain, i! plejra et de sa bouche, enlaidie par les sanglots, sortirent des phrases entrecoupées :

— C'est tellement trop tard que vous êtes venue ! Petit ange qui veux que je l'aime, moi ! Quelle misère ! Entendre ça maintenant, maintenant... Partez, mon enfant jolie, laissez-moi !

Convaincue que, seuls son âge, sa laideur et sa pauvreté lui dictaient ce scrupule ; convaincue, aussi, de la grande joie surtout sentimentale qui lui viendrait de mon baiser, j'insistai...

Ah ! comment raconter ? Comment expliquer que ce n'était ni sale, ni honteux, ma supplication équivoque ? Comprendra-t-on que mon abandon se fît irrésistible de grâce chatte, uni quement pour donner au vieux poète la consolante illusion dernière qu'un désir de femme se tendait encore vers lui ?

Une sorte d'exaltation de bonté n^embrasait, un besoin de sacrifice quasi mystique, et il me semblait que je « devais » agir aussi pour que

toutes mes fautes me fussent un jour pardonnées.

Soudain, l'homme que je troublais d'effleurements s'arracha de mes bras et me dit brusquement :

— Mais ne me tentez pas ! Je suis malade, comprenez-vous ?

— Malade ?

— Oui... J'ai... je suis...

Et il avoua son terrible mal .

Ah ! que ma résolution fut donc vite prise ! Une lucide et mystérieuse fièvre m'envahit ; une abnégation surhumaine en mêm.e temps qu'un désir de châtiment pour celle que j'étais devenue, m'ordonnèrent une effrayante décision. Je me blottis de nouveau contre le vieux poète et, feignant la honte, en un balbutiement enfantin, je murmurai ce dangereux mensonge :

• — Moi aussi, je suis comme ça.

— Oh ! pauvrette ! Depuis quand ?

— Depuis un an, dis-je au hasard.

Et le mal, auquel j'avais jusque-là échappé, l'affreux mal qui, probablement, m'avait frôlée et menacée en d'autres circonstances, cette fois ne m'épargna pas.

filN'ETTE lA RÊVEUSE 29.'

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