BELLE NAVIGATION D'UN HOMME EX PEINE
dans le groupe, ne s'avisait de plaisanter, et il se dirigea, lentement, du côté de l'arrière. Alors le mousse se pencha vers Balard :
— Balard, pourquoi m'a-t-il parlé comme cela, le second? Il n'a pourtant pas bu?
— La peine, ça fait quelquefois l'effet de l'eaude-vie, mousse, et il vaut mieux que les jeunes ne s'en occupent pas.
— Tu sais ce qu'il a?
• — Non : c'est des femmes, bien sûr.
L'ordre de tirer la tézure ne fut donné qu'à quatre heures du matin. Le jour était déjà vif. Des nuages légers, formant un réseau dont les mailles étaient gris clair, s'avançaient en avantgarde, et, derrière eux, au nord, l'horizon était sombre, et de teinte uniforme. Le cabestan fut vite en mouvement, et, dès que les premières brasses de filet parurent, des cris de joie s'élevèrent : (( Vive Gingolph! En voilà, du poisson! On a pris tout le banc d'harengs ! » Les filets étaient couleur d'argent ; une maille sur dix retenait par les ouïes un hareng qui se débattait encore ; les poissons coulaient d'un bord à l'autre, sur le pont mouillé et gluant ; ils remplissaient les bacs établis le long des parois ; on avait ouvert, pour les y jeter, les panneaux des glacières. Et le filet,
tendu par des mains joyeuses, continuait de monter des profondeurs de la mer. Tous les hommes étaient enveloppés par cette moisson vivante. Ils l'attiraient, ils la secouaient avec emportement sur le sol de leur bateau. Pour eux comme pour les faucheurs de blé, l'attente avait été longue, il avait fallu embaucher des ouvriers, préparer les outils et les greniers. Pour eux aussi la richesse avait grandi secrètement, et, tout à coup, mûre, bonne à manger, elle s'était élevée jusqu'aux eaux voisines de la surface, où les hommes peuvent la saisir et l'emporter. Et cela ne durerait qu'un temps. Aussi, quelle âpre poursuite! Ils étaient excités. L'un des mousses ne cessait de passer au milieu d'eux, de descendre dans les cales, de porter ici et là des moques de bière qu'ils buvaient d'un trait. Torcaille exultait. Vers quatre heures du matin, un autre cri s'éleva du pont de la Tour-d! Odre : « La baleine ! » A moins de cinquante mètres du bateau, et venant sur lui, on venait de voir un baleineau, reconnaissable à ses deux jets de vapeur, à son aileron, à sa queue horizontale. Il suivait le filet, happant les harengs qui tombaient ; en approchant du bord, il plongea, une masse noire, longue, coula en biais sous le bateau. Les pè~
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cheiirs avaient vu, plusieurs fois, les baleines autour des harenguiers, et toujours, comme l'avait raconté le vieux Gayole, ils avaient reconnu qu'ils étaient au milieu même du banc de poissons. Les récits des rencontres semblables se croisaient en l'air. On travaillait dans l'ivresse du jeu, comme des joueurs qui ne cessent de gagner; comme des chasseurs qui tirent les grandes bandes d'oiseaux sur les grèves. On regardait Gingolph, qui avait repris sa place d'embarqueur. « Bravo, Gingolph ! Tu as l'œil ! Ta fortune est faite! » Mais il répondait à peine. Personne ne lui demandait plus : « Pourquoi ne ris-tu pas? » Chacun respectait la douleur inconnue. A neuf heures, quand le dernier filet eut été embarqué et lové dans la cale, quand les hommes, exténués, mouillés de sueur, leurs habits ruisselants d'eau de mer, s'arrêtèrent, il fallut décider ce qu'on ferait de l'énorme quantité de harengs qu'on avait pris. Torcaille dit : « Salez touti Le bateau a presque son plein : mais on va chercher du charbon chez les Anglais. » Les hommes se mirent, avant midi, à saler le poisson; la mer avait grossi ; à petite distance, une colonne d'eau, soulevée par un tourbillon, courut sur la mer. Et quelqu'un dit :
— Voici la sorcière qui va chercher le vent! Dans l'après-midi, le bateau piqua droit à
l'ouest. En quel point de la vaste mer se trouvaitil, et quelle côte surgirait devant son étrave? Le patron ni les marins du bord ne le savaient. Ils naviguaient à l'estime. La terre d'Angleterre, ils ne s'en approchaient que rarement ; ils avaient débarqué, ici ou là, pour réparer une avarie, faire des provisions de charbon ou de vivres : mais leur habitation était au large; ils étaient les vagabonds de la pêche hauturière et lointaine. Quand on verrait la côte, il serait temps de chercher à reconnaître un port ; s'il n'y avait pas de port en vue, on était sûr, en descendant vers le sud, d'en trouver un.
Une heure après le départ, Torcaille etGingolph observaient l'horizon, du haut de la passerelle, quand Gingolph dit :
— Je vois la terre.
Des yeux ordinaires ne voyaient qu'un bourrelet de brume, de hauteur égale, qui enflait et semblait retenir le réseau des nuages tendus sur le ciel, comme font les vieux filets à harengs, qui servent de lest aux filets nouveaux. Torcaille luimême ne voyait rien. Mais bientôt, Gingolph ajouta :
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— Je vois une blancheur, un peu à bâbord, et des montagnes derrière.
— Est-ce un phare?
— Plutôt une église, ça diminue par en haut. Ils se penchèrent l'un et l'autre, leurs grosses
mains appuyées sur la carte marine des côtes d'Ecosse. Les vitres de la chambre de timonerie les abritaient; derrière eux, Montador tenait la roue du gouvernail; les hommes nettoyaient le pont, à cause de l'Anglais, et pour que la TourdOdre fît honneur à la pêcherie de Boulogne, quand on entrerait chez le voisin. La mer devenait dure. Même avec les jumelles du bord, Torcaille ne distinguait pas encore la blancheur. Il disait :
— C'est peut-être Peterhead ; il y a comme ça un clocher blanc, à Peterhead. Regarde bien !
Gingolph, debout à l'extérieur, appuyé contre la paroi de la chambre, refusait les jumelles que Torcaille lui tendait : « Ça me gêne pour bien voir », disait-il. Les deux mains à plat, au-dessus des sourcils, les traits tendus par l'effort secret de tout le corps qui aidait la puissance des yeux, il tâchait de saisir les contours de cette blancheur que défendaient, contre lui, le mouvement de la mer, la distance et la brume. Plusieurs
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minutes s'écoulèrent; les deux mains descendirent.
— Je reconnais la côte. Nous avons le cap sur Aberdeen. Le clocher de Peterhead n'est pas aussi mince que celui-là.
En effet, la Tour-ctOdre se dirigeait sur Aberdeen, et ce que Gingolph avait vu, c'était une des nombreuses pointes de granit blanc, clochers, clochetons, aiguilles faisant la gerbe, et qui dominent la ville.
Le vieux Torcaille admirait ce jeune homme, et il dit, après tout l'équipage :
— Tu feras un vrai patron, Gingolph, déjà il n'y en a guère qui pourraient t'en remontrer.
Puis, voyant que Gingolph hochait la tête et ne répondait pas, il reprit :
— Seulement, tu as plus de peine que le monde ne peut te faire de joie.
Torcaille avait fait entrer lui-même son bateau, par une pluie serrée qui rendait difficile la manœuvre, dans l'estuaire coudé de la Dee. Il connaissait le chenal; il savait qu'on doit prendre les deux tours l'une par l'autre, et il était venu s'amarrer dans le port de marée, en face des grands hangars couverts en tôle gaufrée, où, chaque matin, les chalutiers d'Aberdeen apportent et étalent le poisson. Comme le jour, en cette saison, mange les heures de nuit, on voyait encore clair. Mais il était trop tard pour traiter, ce soir-là, de la fourniture de charbon. Les maisons de commerce étaient fermées. Gournay, qui avait appris à parler anglais pendant ses quatre ans de service,
devait accompagner Torcaille le lendemain matin, dans Market Street, et faire renouveler la provision de la Tour cï Odre. Quelques hommes seulement descendirent à terre. Gingolph n'était pas du nom^bre. Mais quand ces jeunes revinrent à bord, vers onze heures de la nuit, il entendit ce qu'ils racontaient aux camarades demeurés sur le bateau, et qui demandaient : « Quoi de beau dans la ville ? ))
— Deux bateaux de chez nous, l'un qui fait du charbon, comme nous, l'autre qui a une avarie grave, \^ Dragon.
— Où est-il, le Dragon ? demanda Gingolph.
— A quai, le long de la rivière Dee, un peu plus bas que le second phare. Il n'a pas pu aller plus loin.
Gingolph descendit dans la chambre, et il avait le cœur tout enveloppé de pensées mauvaises. Pendant que Torcaille, rompu de fatigue pour avoir, tout le jour et tout le soir, lutté contre le mauvais temps, ronflait dans la couchette en face, il se disait : « J'ai trop de colère quand je pense à lui. Je ne devrais pas essayer de le retrouver. Je le sais bien que je ne devrais pas. » Mais il sentait qu'il céderait. Le vent soufflait violemment, et la pluie, qui avait commencé de tomber vers sept
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heures du soir, cinglait, par grandes rafales, les planches du pont et les vitres de la chambre de timonerie, au-dessus. C'étaient les deux voix de la nuit, dans ce port de pêche extrêmement peuplé, le vent, la pluie ; elles avaient fait taire toutes les autres; à cause d'elles, qui avertissaient les plus audacieux, les chalutiers ne prenaient pas la mer. Au jour, le mauvais temps n'avait pas cessé. Torcaille sortit avec Gournay; les compagnons s'en allèrent, presque tous, boire sous prétexte de visiter la ville, et quelques-uns, qui en menaient d'autres, connaissaient déjà des maisons dont les arrière-boutiques étaient des bouges véritables. Ils avaient mis leur suroît, boutonné d'un seul bouton, et sans passer les manches, par-dessus le tricot de laine bleue. Leur carrure faisait se retourner quelquefois les Ecossais, qui estiment les épaules solides. Les gars de Boulogne en étaient fiers, et ils accentuaient alors le roulis de leur allure, sous la pluie, le long des maisons qui, toutes, ont l'air d'être neuves, étant bâties en moellons d'un granit blanc, éclatant et poudré de mica. Ils visitèrent le quai Waterloo, les chantiers de construction, la plage qu'ils comparèrent à celle d'Equihen pour la longueur, puis, prenant le tramway, ils remontèrent les belles avec
nues, bordées de tant de monuments à coupoles, à tourelles et à clocheton^. Elles étaient désertes. Un gamin les conduisit dans Duthie- Park, oii ils admirèrent les gazons et les arbres, et les premiers massifs de fleurs qu'on commençait à aventurer en plein air. Enfin, ayant franchi la rivière, sur le pont Wellington, ils trouvèrent, à l'entrée du faubourg de Torry, habité par des pêcheurs, et qui est bâti en étages parmi les érables de Norvège, sur la rive droite de la Dee, une taverne où ils mangèrent, se séchèrent, et jouèrent longuement. Quelques-uns s'endormirent de fatigue sur les tables. Et le jour continua d'être froid et fumeux, sous les nuées qui passaient en tumulte.
Or, voici que vers cinq heures après-mJdi, à l'heure où, dans les jours calmes, la lumière diminue de chaleur et augmente de magnificence, le ciel eut d'étroites rivières de clarté, entre les nuages dissociés qui formaient des îles mouvantes. Le vent n'avait pas cessé de souffler en tempête, mais la nappe de pluie était rompue, et le ciel, parto,ut où les fragments de nuages ne l'assombrissaient pas, était jaune doré. Les tombereaux n'amenaient plus de charbon à la Totir-d Odre ; le soutier avait même balayé le pont, et fait dispa-
raître les traces de houille autour des ouvertures par où elle avait été versée. Gingolph, qui avait surveillé l'opération, s'habilla, mit sa vareuse bleue et sa casquette de drap à visière vernie, et il sauta du bord sur le quai. Il eut assez vite fait de longer jusqu'au bout le bassin de marée, et de s'engager dans South Market Street. C'est la grande rue du port. Tout ce quartier appartient aux marchands de charbon, aux marchands de poissons et de salaisons, aux fabricants de glace et aux constructeurs de navires. Chaque magasin, chaque usine rappelait le port de Boulogne à l'esprit de Gingolph.
Bientôt révocation fut plus complète et elle devint cruelle. Un groupe de femmes sortit d'une maison d'armement ; elles étaient cinq; elles se donnaient le bras. Et déjà les souvenirs étaient là, et le cœur se gonflait dans la poitrine. Toutes, elles avaient un cotteron bleu, de grosses bottes pareilles à celles des marins, un tablier blanc, et, comme la journée de travail venait seulement de finir, elles n'étaient pas coiffées. Elles marchaient dans la boue, elles trouvaient doux l'air froid qui ne sentait plus la morue. Quatre portaient, sur la tête et sur les épaules, un châle écossais, et, sous l'étoffe qui faisait
toit au-dessus du front, on voyait des mèches brunes ou des mèches blondes, tordues autour des bigoudis. Ce n'était pas le vendredi, le soir où l'on rencontre le sweetheart. Mais la cinquième, celle qui se tenait au milieu, comme la gloire, une grande fille qui regardait devant elle l'avenir en joie, n'avait sur la tête ni châle ni bonnet, mais ses cheveux d'un châtain clair et luisant, séparés au milieu, rejetés au-dessus de l'oreille, retombaient sur son dos, librement. Et ils étaient si jeunes qu'au-dessus de son front ils formaient une petite vague, avec un reflet doré qui changeait à la marche. Gingolph attendit les femmes et les regarda passer. Toutes cinq elles tournèrent vers lui leurs yeux, et leur bouche qui s'ouvrait pour parler ou pour rire, et lui, il eut une si grande douleur d'avoir revu l'image, incomplète et étrangère, de Zabelle Gayole, qu'il dit : <( Je le chercherai ! »
Il continua devant lui, vers le sud, passa le pont jeté sur la rivière, et reconnut, de loin, le Dragon, amarré à l'arrière de deux vapeurs chalutiers peints en gris, qu'il connaissait également, pour les avoir rencontrés en mer, des chalutiers du service de Sa Majesté Britannique, la Seamew et la Sea Flower qui pèchent pour les équipages
des bateaux de guerre. Il aurait pu, après le passage du pont, suivre le quai de la Deej s'approcher du Dragon, par l'arrière, et appeler le chef mécanicien. Mais il y avait peu de chance que l'homme se montrât. Gingolph prit la seconde rue, parallèle à la Dee, et la remonta jusqu'à l'extrémité. Elle aboutissait à une sorte d'esplanade, de place pavée, bordée par le fleuve qui s'élargissait en cet endroit. Les trois bateaux, les deux premiers de front, le troisième à la suite, dans le courant de la mer montante, bordaient la place, dans le sens de sa largeur, d'une bordure sombre» Les ponts des vapeurs s'élevaient au-dessus du niveau des pavés. Personne ne travaillait ou ne se promenait sur la place. Personne ne semblait veiller sur les deux chalutiers et le harenguierj sauf un homme, assis à l'avant de la Sea Flower, et qui raccommodait une chemise. Gingolph sortit de la protection des maisons, traversa l'esplanade, et continua de suivre le quai de la Dee. Il y avait là, à droite, un groupe de maisons, après lesquelles on ne voyait plus que quelques constructions isolées, et une rive dénudée, montante, ouverte à la marée et au vent du large. Il chercha où il pourrait entrer, et lut, sur les murs de la dernière maison \Tom Warrens Bar. Nulle part il
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ne pourrait mieux observer le quai et la route qui vient des plages et des villages de la côte. Si Le Minquier sortait du bateau ou voulait y rentrer, on le verrait bien. Le couloir qui séparait en deux la maison était ouvert. Oingolph entra. A sa droite, un magasin d'approvisionnement pour les pêcheurs du quartier, un joli magasin, où il y avait un homme qu'il salua de la tête; à gauche, du côté de la mer, une salle qui lui parut trop grande pour lui seul, puis, au fond, une toute petite salle. Ilpoussa un peu plus la porte, qui s'était à moitié refermée, et il n'avait pas l'épaule droite engagée dans l'ouverture, qu'un buveur se leva, puis, secourbant, voulut passer sous le bras de Gingolph.
— Trop tard ! dit le second en l'arrêtant, et en le rejetant sur le banc scellé dans la muraille. Ah ! tu ne t'attendais pas à moi. Le Minquier ! Moi non plus ! Tu es là comme un rat pris... Tu grinces des dents... Tu as les yeux fous... N'aie pas si peur ! . . . Tire ta main de ta poche I Pas de couteau ! Tu entends?...
Par-dessus la petite table en fonte, il se penchait, étendant ses deux bras qui pouvaient se refermer sur l'homme Celui-ci faisait semblant de rire. Il tira sa main de sa poche, et la posa sur la table.
— C'est cela, dit Gingolph, mais ne ris pas non plus, je te le conseille. J'ai le cœur malade à cause de toi, je ne veux pas te voir rire.
Le Minquier était fourbe, mais il n'était pas lâche. C'est à peine si sa figure perdit un peu de son air d'impertinence et de défi. Ses lèvres remontaient encore vers ses oreilles, et ses oreilles mobiles remuaient, et ses yeux luisaient de haine, quand il répondit :
— Tu as appris que Zabelle Gayole m'aimait mieux que toi ; je le sais, car je suis allé lui dire au revoir, le soir où tu es resté dans les rochers du cap Gris-Nez. S'il plaît à une fille qui n'est pas mariée de m'aimer, c'est qu'elle a des raisons. J'avais plus d'instruction que toi, mon pauvre.
— Elle t'a servi à mal faire.
— J'avais de meilleures façons : Zabelle m'a préféré.
— Ne parle pas d'elle ! Je ne lui en veux pas autant qu'à toi. C'est toi, le mauvais ! Tu savais qu'on était heureux. J'étais son promis depuis ma jeunesse. Et elle ne me méprisait pas, non, avant de te connaître.
Le Minquier continua de braver Gingolph.
— Nous nous marierons, voilà le sûr : le père Gavole a consenti.
— Ce n'est pas vrai !
— Reste en mer un peu de temps, et quand tu arriveras...
Le coup de poing qui fut frappé sur la table arrêta le persiflage. Gingolph était devenu très rouge ; le sang galopait dans les artères de son cou.
— Ne parle plus, Le Minquier, écoute-moi! Tu m'as fait tant de mal qu'aucun homme sur la terre ne m'en fera jamais autant.
— J'ai voulu...
— Tais-toi ! Tu n'as plus qu'à te taire ! Pour que j'aie la force de ne pas me venger, j'ai prié tout le temps que j'ai été en mer. Pour que je ne me venge pas, il faut que la pauvre mère Lobez ait demandé ta grâce... Ecoute encore : je ne sais pas comment je ferai pour ne plus aimer Zabelle.
— A ton aise !
— Mais toi, je sais que je ne pourrai plus te voir...
— Vraiment ?
— Non, et voilà mon ordre ; écoute-le mon ordre !...
La voix de Gingolph restait sourde, il était penché, ses yeux ne remuaient plus.
— Tu ne m'approcheras jamais ! Tu iras d'un
côté quand j'irai de l'autre; tu me laisseras toute la largeur du quai lorsque je sortirai de mon bateau, ou que j'y rentrerai... Sans cela, je te le dis : tu es mort!...
Le mécanicien se dressa, un bras levé. Gingolpli se sentit menacé. D'instinct, il para avec sa main gauche, au hasard, et poussa un cri. La lame d'un couteau avait pénétré entre deux doigts. Le Minquier s'était effacé le long du mur, avait rouvert la porte, et disparaissait dans le corridor. Giugolph se jeta à la poursuite. Il entendit, derrière lui, le patron du bar qui accourait au bruit. Et certes. Le Minquier était agile. Mais les fortes jambes de Gingolph avaient une incroyable puissance d'élan. Il gagnait sur l'autre qui essayait de traverser la place, il lui coupait la route des bateaux amarrés, il l'obligeait à faire un détour, il le pressait, il le réduisait à suivre l'extrême bord de la Dee, il tendait les bras. Tout a coup Le Minquier fit une feinte, s'arrêta, et sauta dans le vide. Gingolph cria: « Rejoins ton bord par tes propres moyens 1 » Sur les bateaux de la flotte anglaise, deux marins riaient, et se préparaient à lancer une amarre à cet homme qui nageait, tout habillé. Sur le pas de sa porte, le patron de Tom Warren's bar se demandait ce qu'étaient devenus
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ses deux clients. Gingolph considérait sa main blessée, qui saignait. Il s'avança jusqu'à la bordure de granit du quai, secoua sa main au-dessus de la mer. Il suça le sang : une plaie, de la largeur de la lame du couteau, allait de l'articulation de l'index à celle du médium. Dans sa poche, il prit le gros mouchoir de coton repassé par la mère Lobez, enveloppa les doigts malades, les serra, et revint vers le café. Des voix le hélèrent. Sur le quai, six marins de la Tour-d Odre chantaient, se donnant le bras, trois par trois. C'étaient Cantagrel le Loup, Hars, Henneveux qui avaient l'air égaré, Malfoy, Montador et Gournay.
— Qu'as-tu à la main? dirent-ils en voyant le sang qui avait traversé l'étoffe.
— Je me suis fait mal avec mon couteau... Entrez chez Tom Warren... J'ai besoin de me remonter. Toi, Gournay, demande du café et de l'eaude-vie, comme à Boulogne, et explique-lui que c'est moi qui paierai.
Le beau Gournay, qui parlait un peu plus qu'il n'était nécessaire, pour bien montrer qu'il savait la langue du pays, traduisit la formule et ne fut pas compris.
— C'est bien simple, monsieur Tom Warren, reprit Cantagrel le Loup, on demande une bistouillel
Et comme l'Écossais n'entendait pas mieux, Cantagrel mit ses mains en porte-voix, et cria :
• — Une bistouille ! Le surnom du patron de la Tour-d' Odre : Bistouille ! Allons, vite!
Le « barman », bon enfant, souriait de l'exubérance de ces Méridionaux de Boulogne. Ayant compris, enfin, parce que Gournay avait recommencé la traduction, il apporta, non ce qu'on lui demandait, mais sa liqueur à lui, une bouteille de wihsky, avec un siphon et des verres. Les sept hommes entrèrent dans la première salle à gauche " du couloir, celle qui a deux fenêtres, l'une qui donne sur le port, l'autre qui ouvre sur l'embouchure de la Dee et sur la haute mer. En vérité, ils pouvaient se croire sur leur navire, dans cette lanterne bâtie à l'entrée du port d'Aberdeen. Le reflet de l'eau et la clarté du ciel entraient par les deux grands hublots. Le vent venait sans obstacle là-contre et heurtait les murailles.
— Qu'as-tu à la main? Voyons ! dis-le donc?
Gingolph eut beau affirmer qu'il s'était coupé en ouvrant son couteau, ils n'en crurent rien.
Malfoy,Montador et Gournay s'étaient assis sur le banc le long du mur, en dessous de la fenêtre qui regarde vers le large, et chacun, à côté de soi, avait posé le verre plein de boisson gazeuse.
424 Gi.xGOLPH l'abandonné
Les autres compagnons entouraient le second de la Tour d'Odre assis au milieu de la salle, devant la table oi^i le patron avait mis la bouteille de wihsky. D'un groupe ou de l'autre, des questions furent faites à Gingolph, et il y répondait d'un mot juste et vite trouvé, lui qui n'avait pas bu. Il avait, sur ses compagnons, l'étrange ascendant de l'homme à jeun sur les esprits troublés. Il était, parmi eux, comme un chef qui entend les propos de la foule, mais qui n'attache de prix qu'à ses propres pensées.
— Gingolph, t'as pas vu la ville? T'as pas bu: aussi t'as l'air triste ! Nous pas.
— Quelles maisons et quelles rues, Gingolph ! Tu n'en as pas idée!
— Nous avons été dans un tramway, le nez en l'air tout le temps, à cause des monuments qui sont hauts !
— Une ville clochetée comme pas une!
— Qui est propre et brillante !
— Qui a toutes ses façades en pavé !
— Qui est blanche comme le neuf !
— Qui ressemble à une Bretagne toute nouvellement bâtie !
— Oui, figure-toi des clochers partout, des tours, des guérites, une dentelle de pierre au-
dessus d'une école qu'ils appellent l'Université, tout cela en granit ! On ne connaît pas de gens qui travaillent le granit aussi bien que les gensd'Aberdeen. Regarde d'ici !
Gingolph répondit, du même air triste :
— Je vois d'ici toute la broderie de la ville î Et il leva son verre qu'il vida jusqu'au fond. En effet, par la fenêtre en face, il pouvait apercevoir, sur le ciel où volaient des nuages tourmentés, toutes ces flèches de granit qui forment, au delà des cheminées des usines, une ligne pleine de pensée.
— Gingolph, nous avons rencontré la musique du régiment: les hommes jouaient du biniou comme les Bretons, mais ils avaient un commencement de robe : c'étaient pourtant des gars superbes.
— Gingolph, on a trinqué avec des chaluteurs d'ici, au café qui est près du pont, là-bas. Ils ont essayé de nous faire comprendre ce qu'ils disaient. Pour signifier qu'ils prenaient beaucoup de poisson, dans la mer d'Aberdeen, ils ouvraient les deux bras, tiens, comme ça...
Et, comme Gingolph ne semblait intéressé par rien, ils demandèrent ;
— Dis-nous alors ce que tu as fait? Depuis que
i26 GIXGOLPH l'abandonne
tu es parti de Boulogne, tu ne parles plus, tu ne ris plus !
— J'ai du chagrin. Je ne peux pas vous le dire. Vous le saurez toujours assez : mais je peux vous dire une histoire.
Il versa de nouveau du wihsky dans son verre, et, ayant porté le verre à ses lèvres, il regarda la splendeur qui allait mourir dans le ciel, d'abord en face de lui, et ensuite à droite, par la fenêtre qui ouvrait sur le large. Puis il dit, les six compagnons l'écoutant avec un grand effort, le cou tendu, et parfois un petit contentement, parce qu'il disait des choses de leur monde :
— J'ai connu un homme qui était trop beau pour faire un marin. Sa mère le disait : « Il est trop beau ! » A cause de cela, les capitaines ne l'aimaient pas, et les patrons ne l'aimaient guère. Mais toutes les femmes le regardaient. Il fit la pèche, un peu de temps, et après ce temps-là, on ne le vit plus. Ceux qui étaient jaloux de lui le cherchèrent, par cent questions qu'ils faisaient aux marins des vapeurs et des voiliers qui venaient dans le port. « Ne savez-vous rien de lui? Un si beau, à ce que disent les femmes, qu'on ne peut le voir sans se récrier? Vous, de la grande marine, l'avez-vous rencontré? » Mais tous répondaient
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qu'ils n'avaient rien vu de pareil. Ça n'est pas étonnant : il était allé chez les Russes, de là il avait passé chez les Esquimaux, et enfin dans une île qui avait des bords de glace taillée et dont il devint roi. Les habitants étaient des pêcheurs et de fins marins, tous et toutes. La Reine savait mener à la godille un canot chargé. En hiver, ils vivaient pauvrement, vous comprenez? Mais l'été c'est beau partout, jusque sous le pôle qui a une manière de rire, comme Torcaille quand il a bu, ce qui lui arrive souvent.
Il leva son verre, et il dit :
— Buvez à la santé de celui dont je raconte l'histoire I
Les verres furent levés, il j eut un remuement de bottes, lasses d'être étendues. Le vent secouait les fenêtres.
Gingolph reprit :
— Le Roi faisait comme tous les rois, qui vont se promener avec leur Cour, et faire des parties fines. Le beau pêcheur, un jour que l'île était aimable, s'en alla au bord de la mer, et descendit dans un canot, avec deux jeunes seigneurs qui savaient aussi bien ramer que lui. L'envie qu'il avait de tenir un aviron, lui aussi, le faisait se lever sur le banc d'arrière, et s'étirer. Mais les gens de
la Cour, qui regardaient du rivage, n'auraient pas compris. Et il se rasseyait en soupirant et regardant la mer qui était claire, brillante, mouvante à peine. Quand vous retirez de l'eau, au bout de la ligne, une vieille de roche, vous savez que chaque partie de son corps est d'une couleur différente, et que tant que le poisson vit, il est habillé comme un paon. La mer, qui est vivante, avait de même toutes les couleurs. Le Roi la regardait, il voyait, dans le fond, des grottes, des jardins, des forêts, des gazons comme ceux des prés normands avant que l'herbe ne soit en graine. Voilà qu'il aperçut, tout à coup, pas très profond, une femme qui le regardait et qui l'appelait. C'était au bout d'un cap de l'île, un peu en tirant vers la plage, à l'abri du courant et du vent. La Cour était à s'amuser dans les rochers, bien loin.
» — Sapristi! enfants, dit le Roi, j'ai envie de me baigner !
» Ils n'avaient pas le droit de dire grand'chose, pui&qu'il était le Roi. Et donc, il enlève son manteau de laine brodé, sa couronne, son jersey, et il plonge dans la mer. Il nageait bien. En moins de dix brasses il est près du fond. Tout bougeait autour de lui, naturellement, mais il reconnaissait, à l'entrée d'une caverne décorée de coquillages.
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la femme qui l'avait appelé. Il reconnaissait sa tête levée, son menton fin, ses cheveux blonds, qui n'étaient pas plus collés par l'eau que si le vent avait soufflé entre eux. Quand elle le vit tout près, le beau Roi, elle lui jeta les bras autour du corps, et il sentit qu'elle le mordait à la poitrine. Oh ! pas bien dur ! Il no voulut pas se fâcher, mais tout de même, il se débarrassa d'elle, il remonta, car il y avait bien trois minutes que durait la plongée.
» — Votre Majesté n'est pas malade? demandèrent les deux seigneurs. Elle est pâle comme de la farine.
» — Non, non, messieurs, ne vous inquiétez pas.
» Ils ne remarquèrent pas que le Roi s'était détourné, pour passer son jersey, et ils revinrent à la côte. Le Roi essaya de rire, quand il revit la Reine, mais il avait de la peine à ne pas montrer sa tristesse. Sa femme lui fit faire une soupe au hareng, avec beaucoup d'oignon, comme il l'aimait : mais il ne mangea que deux cuillerées. Et il s'en alla, de maladie lente, de trop penser à la femme de la mer. Il ne pouvait plus vivre : la garce lui avait mangé le cœur.
A peine eut-il fini l'histoire que Gingolph cria :
— Ma main me fait mal. Buvez encore à ma santé 1
Ils burent encore. Ils regardaient Gingolph comme des gens qui viennent d'apprendre une nouvelle, et qui demeurent un moment étonnés, se demandant : « Comment cela se peut-il? » Dans leur esprit engourdi par l'alcool, l'idée que cet homme avait été abandonné par sa fiancée pénétrait lentement. Cantagrel le Loup, un des anciens, îiocha la tête, et dit, comme s'il faisait une confidence à ses compagnons assis en arrière :
— C'est son histoire qu'il raconte.
Gournay, d'un geste de la main, lui ordonna de
ne pas continuer. L'image de Zabelle leur devint présente à tous. Elle était là, jolie et rieuse, la Boulonnaise, et ils sentaient leur cœur qui lui disait bonjour. Dans le grand silence le vent continuait de souffler. Il ébranlait la maison. Par la fenêtre de l'est, Ilenneveux, en se levant, aperçut la mer qui avait toutes ses crêtes blanches, la mer qui fauchait les deux rives de la Dee, avec ses lames lancées contre les berges, ces lames étalées, frissonnantes, tournantes, comme s'il y avait eu une moisson à faire. Il dit :
— On ne pourra pas partir cette nuit.
Mais Gingolph le fit taire.
— Est-ce que c'est Henneveux qui commande? Non! c'est Torcaille. On fera ce qu'il dira. La vie! la mort! est-ce que ça ne vous est pas égal?
Tous, ils étaient excités par le wihsky. Et ils approuvèrent Gingolph, parce qu'ils ne voulaient plus parler de Zabelle Gayole, la grande fille de la Beurrière de Boulogne, qui faisait tant souffrir, ce soir, le cœur de Gingolph l'abandonné.
XVIÏI
Torcaille avait donné l'ordre de partir, vieil homme que les clameurs de l'équipage pas plus que celles du vent n'intimidaient. Depuis l'enfance il était en lutte avec le mauvais temps. Quant à l'insolence des matelots, aux réflexions à demi-voix, aux menaces de grève, il n'avait commencé à les connaître que sur le tard, et lorsque la vigueur de son poing avait déjà faibli. A présent, sa colère s'exprimait en paroles, en jurons et en gestes. îl ne frappait pas, il ne rompait pas les engagements, il ne recourait point à la justice étrangère : mais il maintenait son commandement, et jusqu'à présent les hommes avaient plié. La Tour-d' Odre avait quitté Aberdeen à minuit.
Contrairement aux prévisions, elle ne faisait pas route au sud ; elle pointait en haute mer, et retournait dans les parages où Gingolph avait fait une si belle pêche. « J'aurai ma chance, moi aussi! pensait Torcaille; je reviendrai chargé de hareng jusqu'à la lisse de mon bateau ; en une seule nuit je peux faire le plein. » Au petit matin il était à plus de cinquante milles au large, dans une mer démontée. Tout le jour il continua de naviguer, sans changer la route, et, à l'heure où commence la courte nuit d'été, les bras croisés sur les toiles qui protégeaient la passerelle, il dit au second :
— Faut mettre la tézure dehors !
— N'essayez pas! Il y a trop de mer!
— Je te dis qu'il le faut! Je suis venu retrouver ton hareng. Ça fera deux victoires : une pour toi, une pour moi, une pour le jeune, une pour le vieux !
Gingolph montra les nuages échevelés, chargés d'une pluie qui ne tombait pas, et entre lesquels la lumière s'éteignait.
— Voilà trois jours qu'ils galopent, répondit Torcaille ; la tempête est usée.
■ — Je ne m'y fie pas !
— Je te dis qu'il le faut!
— C'est bien.
Et, se baissaiil, les deux mains faisant pavillon, Gingolph cria : « Allume les lampes! Ouvre les panneaux! On met dehors! » tandis que le patron, rentré dans la chambre de timonerie, diminuait la vitesse et, changeant la route du vapeur, présentait l'étrave de la Tour-dOdre aux lames déjà lourdes de nuit et poussées par le vent du nord.
Mais le filet commençait à peine à couler pardessus la lisse, que les hommes, et Torcaille peutêtre avec eux, s'aperçurent de l'imprudence qu'on venait de faire. Ils étaient à leur poste ; la lumière des lampes leur taillait une cage dans l'ombre crépusculaire; ils plaisantaient parce que, malgré l'habitude, ils avaient du mal à garder l'équilibre. Le patron se tenait près du gouvernail d'avant; Gingolph, à côté de lui, lançait en mesure les quarts à poche par-dessus le bord. Les lames, l'une après l'autre, poursuivaient le navire qui reculait à petite vitesse. Chacune à son tour l'atteignait, l'enlevait, l'étreignait en coulant sur les tôles, dépassait le centre de gravité, et, faisant basculer le harenguier, le laissait retomber, lliélice tournant à vide, dans le creux d'une eau battue et affolée, que dominait déjà une colline en marche. Tous ces pécheurs et les mousses euxmêmes avaient l'expérience du gros temps. Ayant
mis leur suroît, ils ne s'étonnaient plus de rien. Cependant la violence de la bourrasque augmentait. Toutes les deux ou trois lames, l'eau, coupée par l'avant, se dressait, jaillissait en deux colonnes jusqu'au-dessus du pont, et là, prise par le vent qui fauchait toute la mer, aplatie, formée en plaques luisantes comme l'acier, traversait horizontalement la Tour-d'Odre, de l'avant à l'arrière, heurtant les câbles, la cheminée, la passerelle, les portes des postes d'équipage, et ks hommes qui recevaient cette douche glacée dans le dos, sur la poitrine, ou en plein visage, et en demeuraient un moment étourdis ou aveuglés. Gingolph se détournait quelquefois pour voir la couleur de la nuit. Tout à coup, le navire présenta le flanc à la lame, le pont fut couvert d'eau, trois hommes roulèrent jusqu'à la lisse; des cris s'élevèrent : « Eh! Torcaille! Barrez! Que faites-vous? » Le patron, afl'olé, fît signe que le navire n'obéissait pas. Lo vent avait sauté subitement du nord au sud. La Tour-d Odre s'inclinait sous la poussée de la rafaio et de la mer.
— Bâbord toute !
Le hurlement de Torcaille domina le bruit de canonnade d'une vague énorme heurtant le navire en plein travers et couvrant tout le pont. Balard
qui, de la chambre de timonerie, commandait le gouvernail d'arrière, mit toute la barre à bâbord, et le bateau acheva de tourner. En même temps, les hommes se précipitaient sur les filets et coupaient les mailles; d'autres coupaient l'aussière. Mais, au moment oii la Tonr-d'Odre, séparée ainsi de la partie de tézure qu'on avait jetée dehors, libre de ses mouvements, reprenait sa route, l'hélice s'arrêta. Torcaille, Gingolph, Gantagrel le Loup, Hars, deux autres encore, coururent à l'arrière, se penchèrent par-dessus la lisse et, quand le navire se leva, virent que l'hélice était engagée. Un morceau de filet, avec le cordage de manœuvre, avait été attiré, roulé, feutré par elle, et l'immobilisait. Le vapeur ne pouvait plus se servir de sa machine. Il devenait une épave. La voix de Torcaille sonna de nouveau :
— Fermez les panneaux !
Difficilement, sous les paquets de mer qui s'abattaient autour d'eux et sur eux, les hommes fermèrent les ouvertures, et, un par un, s'accrochant à tout ce qui pouvait les retenir, se réfugièrent dans le poste d'équipage. Les mécaniciens n'avaient pas quitté la chaufferie. Le dernier des marins qui s'aventura sur le pont, ce fut, comme il convenait, le patron Torcaille. Il avait fait signe
c'i Gingolph : « Adieu! Va avec les autres, mon enfant ! Je suis désespéré ! » Seul, il suivait le bord de son bateau, tantôt porté en l'air et serrant la lisse de ses deux bras, tantôt couché le long du pavois, recevant les torrents d'eau qui coulaient sur le pont, heurté par les pelles à harengs, par des planches détachées, par des bouts de filin manœuvres par la tempête et qui fouettaient le navire. Peu à peu, avançant d'une longueur d'homme à chaque effort, il atteignit le milieu de la TourdOdre, et se jeta dans l'escalier de la passerelle. C'était le salut, jusqu'au moment où le navire coulerait. En haut, Balard tenait à deux mains la roue du gouvernail, et les yeux terribles, à demi fou, essayait de donner une direction à cette masse qui n'avait plus d'élan et n'obéissait plus. Quand Torcaille arriva, ils faillirent se battre, l'un voulant prendre le poste de manœuvre, et l'autre le garder. Balard céda. Torcaille se pencha, prit, dans une poche de cuir clouée à la paroi, une bouteille d'eau-de-vie, et la but à moitié, sans décoller les lèvres du goulot.
— Prends le reste !
Alors, ayant confiance, résolu à tout, et il ne savait à quoi, debout, les mains sur la roue, son torse énorme penché, il commença de crier dans
le cornet de cuivre qui communiquait avec la machine :
— Attention! Quatre-vingts tours, en avant! L'ordre fut répété, mais la machine refusa.
— Quatre-vingts tours, en arrière!
La machine refusa encore. Le patron se redressa. Et il se mit à manœuvrer la roue comme avait fait Balard. Le navire allait en tous sens, presque toujours en travers de la vague, il était couvert d'eau. Des pointes de lame crevèrent la vitre, juste en face de Torcaille, et lui, il cracha dans le vide, pour montrer son mépris, et il continua de gouverner son épave. Balard, couché à ses pieds, s'endormait de fatigue. Dans le poste d'avant, l'eau avait aussi pénétré ; elle frappait les panneaux de bois de la porte ; elle giclait par les fentes, à chaque fois que la mer déferlait sur le pont, et, coulant le long des parois de l'escalier, s'amassait dans l'étroite cuvette que forment les coffres des marins, ù cette pointe du bateau. Eux, les hommes, épuisés, n'ayant pas mangé depuis longtemps, ils étaient là au nombre de quinze, couchés sur les coffres ou dans les couchettes disposées le long des tôles, les unes au-dessus des autres. Ils dormaient ; ils fumaient ; ils essayaient de plaisanter ; quelques-uns, malades, vomissaient
sur les paillasses. L'atmosphère était irrespirable, l'obscurité presque complète. On s'était jeté là comme on avait pu. On savait qu'il n'y avait rien à faire, et que, si on ouvrait la porte, le refuge serait inondé. Le bateau craquait, secoué en tous sens, pris de mouvements désordonnés. La peur grandissait chez les plus braves. Au bout de peu de temps, ils ne savaient plus depuis combien d'heures ils étaient là enfermés. Un homme, on croit que ce fut Henneveux, qui avait la voix jeune et chantante, commença une histoire, pour amus(^r les autres. Mais il s'interrompit sans que personne lui demandât de continuer.
— La tête me tourne ! dit-il.
Un des compagnons repartit :
— Quelle heure est-il ?
On vit une petite lumière dans une des longues boîtes de bois qui formaient la muraille de droite. Une voix répondit :
— Deux heures du matin.
Il n'avait pas achevé que la Toiir-d'Odre pointa, droit en l'air. Les hommes crièrent. Puis elle fut précipitée, non pas l'étrave en avant, mais couchéjD sur ses tôles, dans un abîme qui parut sans fond. Elle se redressa malaisément, et à moitié. Une vague s'abattit contre la porte. On
entendit l'eau qui jaillissait sur les barreaux de l'échelle et coulait en cascade. Il sembla à tous que le bateau était pris dans un tourbillon, qu'il tournait sur lui-même, et qu'il descendait. Quelqu'un se leva, et pataugea dans la mare en mouvement qui courait sur le parquet. Il se dirigeait, tàtant de la main les coffres, vers l'extrémité du poste, qui finissait en angle aigu, comme le navire luimême. De dessous son suroît, il tira un porteallumettes en métal, don ancien de Zabelle, et il dit :
— Mes enfants, c'est le moment d'allumer les cierges et de dire les prières !
Une flamme éclaira son visage qui n'avait ni pâli, ni changé d'aucune manière, et qui demeurait triste comme dans la taverne de Tom Warren. Des têtes sortirent de l'ouverture des couchettes. Il leva son bras, pendant que le navire plongeait de nouveau, ouvrit la petite chapelle vitrée que tous les patrons du Porlelet les meilleurs de ceux de Boulogne clouent à l'angle extrême du poste, et il alluma deux cierges de trente centmiètres de haut, disposés à droite et à gauche d'une statuette de la Sainte- Vierge, et qui avaient été bénits avec elle, jadis, par le doyen. Les cierges brûlaient mal dans un air épuisé. Des formes se soulevaient
des couchettes, très vagues, comme plongées dans la brume. La plupart des hommes étaient nu-tète, pas tous, ceux seulement qui avaient leur raison. Gingolph, appuyé en arrière à la table de l'équipage, récita le commencement de « Notre Père qui êtes aux cieux ». Les autres répondirent, songeant à Boulogne, ou au Portel, ou à rien. 11 dit encore : « Je vous salue, Marie », et, quand il eut fini, il jugea que tout le devoir de prière était rempli. Un coup de vent ouvrit la porte. Les bougies s'éteignirent presque. L'air de tout le poste fut renouvelé. Le mousse loveur se jeta sur l'échelle, y grimpa, ferma les battants de bois, et de là-haut cria :
— On est f ! Tous!
— A présent, continua Gingolph, je vas faire la quête pour l'église.
— Ça se doit, répondit une voix. On demandera leur part à ceux de la chaufferie, plus tard.
Les deux petits cierges éclairaient mieux la chambre triangulaire. Plusieurs des marins de la Tour-dOdre étaient descendus des bancs ou des couchettes, et, les bottes dans l'eau, comme Gingolph, penchés, ils cherchaient, au fond des coffres, la pièce de monnaie qu'ils voulaient donner. Gingolph tendit la casquette qu'il avait
à la main, d'abord au grand mousse que la peur tenait accroché à l'échelle, puis aux deux petits, qui dormaient dans la même couchette, à demi morts de fatigue, et qui ne virent pas môme la main du quêteur et n'entendirent pas la voix qui répétait : « Donnes-tu, Pierre-Marie? Donnes-tu, Jean-Baptiste? » Puis ce fut le tour de Cantagrel le Loup d'être quêté. Le vieux pêcheur ne sortit de sa poche qu'une pièce de bilion, parce qu'il était de bourse peu ouverte. La chaleur redevenait intolérable. Le navire tanguait à mort, et craquait si fort qu'on eût dit qu'il allait s'ouvrir en deux. Le second faisait le tour delà table; il appelait les noms, afin de tirer les hommes de la somnolence où la plupart étaient plongés. Tous ils donnaient sans un mot. Quand il eut achevé sa tournée, il rassembla l'argent dans le -creux de sa main, le versa dans son mouchoir à carreaux, et noua pardessus les quatre coins.
— Je porterai ça avec Torcaille, quand on aura échappé!
Les mots tombaient dans les âmes lasses, et n'y faisaient point lever de réponse. Seulement, le grand mousse, qui avait regagné son banc, du revers de sa manche essuya ses yeux. Il y eut un grand silence des hommes qui écoutèrent la tempête.
— A présent, dit Gingolph, on est en règle; il n'y a plus rien à faire : si on jouait au pandour?
Cette fois, les paroles du second eurent de l'écho.
— C'est cela! Donne les cartes, Papegay : c'est toi qui les as serrées dans ton coffre.
Sur le navire en détresse, prisonniers delà mer, les hommes se mirent à jouer une partie de pandour. Les voix sonnèrent et se répondirent : on eût dit que le danger était passé. Non, il avait seulement duré. La Tour-d'Odre continuait d'être comme un écueil avancé quand monte la marée, couvert par chaque lame et ruisselant de toutes parts après qu'elle a passé. Les joueurs tombaient les uns sur les autres ; l'eau noire du poste leur sautait aux cuisses; les cierges se consumaient; par les fentes de la porte on commençait à voir la pâleur du matin. Et tout là-haut, au milieu du navire, dans la cage défoncée de la chambre de timonerie, qui décrivait un terrible arc de cercle, ou se dressait, et se cabrait, toutes ses fenêtres vers les étoiles, Torcaille, dessaoulé, mais constant dans sa pensée unique, se penchait au-dessus du cornet acoustique, et, sans savoir s'il y avait encore des mécaniciens pour l'entendre, criait : « Attention! Faites route en avant! »
Cependant Gingolph ne jouait pas. Lui et Balard qui était un vieux plein d'astuce, lui et Gournay que le péril exaltait, tous trois graves, pas plus malades que s'ils avaient cueilli de la bruyère sur la lande d'Equihen, ils se tenaient debout, accotés contre une couchette ou contre le placard aux provisions, dans la partie la plus large du poste, près du fourneau, et ils travaillaient. A l'extrémité d'un aviron taillé en épieu, ils attachaient, avec des ficelles, usant de nœuds compliqués et serrés tout du long, un couteau à virole, qu'un des hommes avait donné. Il fallut plus d'une demi-heure pour que le travail fût achevé. Puis, aux secousses qui n'ébranlaient plus de même tout le plancher, aux intervalles très courts pendant lesquels le vent soufflait moins fort, Gingolph jugea que le moment était venu.
— Assez de pandour! A présent, on va sauver le bateau! Venez aider à la manœuvre!
Le premier, il monta par l'échelle, et poussa la porte.
Ah! la mer était noire dans le petit matin, et furieuse encore, et point lasse d'assaillir la TourdOdre qui n'en pouvait plus! Mais personne ne resta en bas. On eut de la peine à mettre un canot à la mer, et les trois hommes qui s'y jetèrent l'un
après l'autre, en se laissant glisser le long des cordes, Gingolph malgré sa main malade, Gournay et Balard, savaient ce qu'ils risquaient : au péril de leur vie, ils voulaient attaquer et détruire cette masse de filet enroulée autour de l'hélice, et ils n'avaient d'arme qu'un couteau emmanché. Ce fut une lutte magnifique. Vingt fois on les crut écrasés par l'arrière du vapeur que les vagues soulevaient et laissaient retomber; on les vit lancés contre le bord, ou emportés au loin par le vent et par le mouvement de la mer. Les compagnons groupés, penchés, haletants, la tête dans les épaules, muets comme des cormorans posés sur la couronne de fer d'une balise, attendaient. Enfin, après longtemps, comme Torcaille commandait encore : « Faites route en avant 1 » l'hélice se mit à tourner, et un grand cri s'éleva.
Quand Gingolph remonta sur la passerelle, la Toiir-d Odre faisait déjà route au sud. Le vieux patron lâcha la barre, et dit :
— Ramène le bateau, Gingolph : je ne suis plus bon à rien !
Il descendit dans la chambre et s'endormit avant même d'avoir quitté son suroît. La plupart des hommes en firent autant, et se couchèrent là où ils se trouvaient. Gingolph en mit deux à la
barre, et appela le grand mousse, qui avait déjà dormi.
— Mets du suif au creux de la sonde !
En quel point de la mer du Nord la tempête et les courants avaient-ils entraîné le bateau? A quelle distance des côtes? Il fit stopper, jeta le plomb à la mer, et, courbé sur la lisse, à l'arrière, laissa la corde couler dans sa main. Le mousse était près de lui. Les vagues montaient jusqu'à toucher le bras de l'homme, mais elles ne passaient plus pardessus le pont. Lentement, il laissa se dérouler la corde, comme un pêcheur qui attend la morsure du poisson. Mais c'était la morsure de la terre qu'il voulait sentir. Le plomb, bientôt, ne pesa plus. Gingolph fit remettre la machine en marche et retira la sonde. Elle donnait quarante-sept mètres de profondeur, le suif indiquait un fond de sable. Une demi-heure plus tard, la profondeur était moindre, et le fond, de coquilles brisées.
— Je crois que nous sommes en bonne route, dit le second ; mais je n'en suis pas sûr encore.
— Il faudrait voir la terre, répondit le mousse.
— Nous ne la verrons pas : voici la sale brume.
La clarté diminuait, la mer devenait molle, et
commençait à fumer. Eu peu de temps la brume devint épaisse, et le vent tomba. L'équipage presque entier dormait. Gingolph veillait à tout, il tàtait le fond de la mer, toutes les demi-heures, et la Tour-d Odre naviguait dans le jaune, en un point inconnu, sans que l'appel de sa sirène reçût aucune réponse. Vers le soir, le brouillard étant de plus en plus fort, les hommes s'inquiétèrent. Ils avaient dormi et mangé. Torcaille n'avait pas reparu. Ils s'approchèrent du second, assis près de la misaine, et qui examinait le plomb de la sonde qu'on venait de retirer.
— Enfin, où va-t-on? demanda Henneveux, qui était la plus forte tête parmi les jeunes. Il faudrait savoir où on va? Il y a des anciens qui disent que le bateau sera bientôt échoué sur les côtes de Belgique, qu'on le voit à la couleur. C'est l'avis de Balard, et celui de Cantagrel.
Et comme Gingolph se taisait :
— Qu'as-tu à dire? Ils en ont fait des marées, eux, ces vieux-là !
Gingolph releva la tête. Ses lèvres demeurèrent fermées. Il prit seulement une pincée de ce sable que le plomb avait ramené, la roula entre le pouce et l'index, et haussa les épaules, qu'il avait formidables. Ses compagnons n'insistèrent pas, Ils
apprirent, riiistant d'après, qu'il était allé se reposer. Et alors ils pensèrent que cet homme silencieux savait des choses.
La nuit vint. L'inquiétude persistait. Un peu après minuit, Gingolph parla. Il dit, regardant la sonde qui venait de toucher le fond :
— On va entrer dans la Manche.
Et il changea la route, et diminua la vitesse. Dans tout le navire on connut aussitôt la nouvelle. Les compagnons se défiaient. Cependant, une demi-heure ne s'était pas écoulée qu'un grognement énorme, à tribord, répondit au cri déchirant que poussait la sirène de la Tour-d'Odre. D'autres sirènes annoncèrent bientôt la présence, dans les eaux prochaines, de navires qui suivaient un chenal. On doubla les hommes de quart. La TourdOdre coupait lentement la brume, avec son étrave qui oscillait à peine. Gingolph, qui ne quittait plus la corde, reconnut un trou de rociies, par mer profonde, vers deux heures du matin; peu de temps après, un plan de sal)le incliné, puis un talus qui se relevait rapidement : 19 mètres, 17 mètres, 13 mètres.
Alors, le second se mit debout pour mieux être entendu; il assembla ses mains en cornet :
— Je m'y reconnais, mes enfants ! Nous
CELUI QUI VOYAIT LE FOND DE LA MER 4-iO
sommes à la pointe du Colbart! Route au sudsu J-est !
Il faisait noir comme dans un four. Mais Canfagrcl le Loup, qui passait près de Giiigolph, ayant allumé une allumette et tiré plus de bouffées de sa pipe qu'il n'était nécessaire, observa que le second riait et se frottait les mains. Et il dit à ceux des compagnons qui dormaient à moitié, à l'avant, le long du pavois :
— N'y a pas de plus grande nouvelle depuis qu'on est parti de Boulogne : j'ai vu rire Gingolph Lobez!
Gingolph dit encore quelques mots, tous les quarts d'heure : « Fond de sable,... fond de sable à coquilles brisées,... fond de roches,... fond de roches et petits graviers... »
Les coups de sirène devinrent plus rares. Le brouillard laissa passer la lumière du premier matin. Gingolph, qui s'était porté à l'avant, et penché au-dessus de l'étrave, aperçut une petite chose noire, dans le court rayon de la vue incertaine. Il fît ralentir. Les hommes dirent : « C'est une roche! » Gingolph cria :
— Hé, là-bas! Qui ètes-vous, les moineaux? La voix tombait comme vaine et sans timbre
dans les brouillards. Elle dut mettre plus de
temps que de coutume à atteindre la chose noire qui se balançait sur l'eau et qui changeait de forme à chaque seconde, à cause des reflets et de l'ombre. On vit une tête se dresser au-dessus d'une ligne sombre. Et une réponse vint :
— Jean Malfoy.
— De quel port ?
— Boulogne, parbleu 1
— A quelle distance sommes-nous?
— Tout contre, en plein dans le chenal.
Le bateau ralentit encore sa marche, et passa à toucher le canot.
Les hommes avaient entendu. Ils se levèrent. Ceux qui étaient loin accoururent. Tout l'équipage fut bientôt autour de Gingolph. « Quelle belle manœuvre ! — Moi, je pensais bien que ça finirait comme ça! — Moi aussi! moi aussi! » Celui-là lisait le fond de la mer. Pas de cartes, pas de jour, pas de brevet de capitaine : il avait tout dans la tète. Ce Gingolph avait fait une chose étonnante; ils le lui disaient, en lui serrant la main, les uns le tutoyant, les autres non. Le mousse loveur, qui avait cru la Tonr-d' Odre perdue, sautait de joie pardessus les cordages traînant sur le pont. Du haut de la passerelle, Torcaille enfin réveillé commandait :
— En avant, doucement !
L'étrave de la Tour-d Odre entrait dans une eau jaune, tournoyante comme celle qui sort des passes étroites, et les tourbillons entraînaient de l'écume, des débris de bois et d'herbe. Les marins pensaient à la Liane. Ils aperçurent avec attendrissement des épluclîures de légumes qui flottaient. Bientôt, on vit deux grands bras, d'un violet vague, tendus à droite et à gauche, et c'étaient les falaises de Wimereux et celles du Portel. Une dragueuse siffla pour avertir de son passage. Au-dessus des charpentes de la jetée de gauche, des morceaux de falaise, puis la croix de la chapelle des marins, puis le toit rouge de plusieurs maisons sortirent du nuage. Une vague d'air tiède, pleine du bruit de la ville, déferla sur le pont. Et les premiers rayons du jour illuminèrent la Tour-d Odre.
La fatigue était si grande que, lorsque Gingolph fut arrivé chez la mère Lobez, il n'eut pas la force de raconter son voyage, ni de manger, ni de boire, mais il demanda son lit, s'y jeta, et s'endormit. Il dormit pendant vingt-quatre heures. Des amis vinrent le voir, l'armateur le fit demander : on ne put le réveiller. Au matin cependant, comme il se retournait, la mère Lobez, assise près du lit, passa la main sur le front et sur les joues du marin,
iT)2 GINGOLPII l'abandonné
comme s'il avait été le petit mousse d'autrefois, et elle l'appelait :
— Gingolpli? Gingolph?
Il ouvrit les yeux, il commença de sourire, puis il reconnut sa mère, et il se détourna, et la douleur reprit possession de son visage.
— Ah! ma pauvre mère, je croyais que c'était ma Gayole !
Elle eut le cœur percé d'une douleur vive. Ne sachant que répondre, elle embrassa son enfant :
— Qui t'a aimé comme moi?
Mais cela ne le consola pas.
Entre eux, il y avait un secret, dont ils ne vou- . laient point parler : c'était la date du mariage de Zabelle. Tout Boulogne et le Portcl savaient que la fille de l'ancien patron Gayole se mariait le 22 juin, qui était un mardi, avec le mécanicien Le Minquicr. Gingolph le connut bien vite, mais il n'en parla pas. « Que ferons-nous ce jour-là? pensait la mère. Il est capable de vouloir se rendre à Boulogne, pour la voir passer. Alors qu'arrivcrat-il? )) Lui, il se disait qu'il ne devait pas tourmenter la mère, en lui parlant du 22 juin, et qu'il faut que les hommes portent leur chagrin tout seuls. Elle pensait encore : « Si j'étais riche, je l'emmènerais bien loin ' Mais nous n'avons pas le
CELUI QUI VOYAIT LE FOx\D DE LA MER 4o3
moyen de voyager. Et la Tour-d Odre n'est pas finie de réparer. »
Le matin du 22, avant l'aube, elle s'éveilla, et récita son rosaire, pour que Gingolph ne souffrit pas trop. Elle demandait : « Faites-moi souffrir; mais pas lui. Il est moins bien fait que moi pour la peine du monde, je vous assure, mon Dieu, il pense moins à vous. » Elle s'habilla. Elle avait prévenu Jeanne, sa seconde fille, celle qui était simple comme une palombe, d'être prête de bonne heure, pour préparer la soupe et le café. Car Jacqueline, la couturière, n'aimait pas faire la cuisine, et Jeanne, qui allait atteindre dix-sept ans, était chargée, presque toujours, des besognes que refusait l'aînée. Jeanne se leva sans tarder, prépara la soupe et le café.
— Mets ton mouchoir de laine, pour sortir, dit la mère.
La mère Lobez était toute défaite de visage, quand elle demanda à Gingolph, qui descendait de son grenier :
— Veux-tu venir faire un tour de promenade jusqu'à Equihcn? J'ai du monde à voir par là-bas.
Gingolph répondit simplement qu'il voulait bien, et elle fut déchargée d'une grande crainte. « Peut-être qu'il n'y pense pas », se dit-elle. Elle
le regardait de côté, taudis qu'il marchait à sa gauche, et il n'avait pas « l'air d'y penser » en effet. Il était grave, comme de coutume; il roulait sur ses fortes jambes; il répondait posément aux questions et aux souvenirs que la mère et Jeanne multipliaient : « Te souviens-tu, quand tu étais mireur de goélettes? Quand tu naviguais sur la Reme-Marie? Et les soirs oh le vent sifflait, quand nous logions dans le bateau sur la falaise d'Équihen, et que tu nous racontais des histoires de marine? » Gingolph, une fois, répondit : « Je me souviens d'une veillée de Noël aussi, où j'avais chanté et quêté des sous, au quartier de la Beurrière. » La mère Lobez se hâta de parler d'autre chose. Il faisait un temps pur; il y avait plus d'été dans l'air et sur les champs que la Manche ne le permet souvent. La mer se reposait. A peine son souffle frais se mèlait-il à l'air chaud qui se levait de la plage. Un flot sans force, dont le murmure était tout de même celui d'une grande voix, se brisait sur le sable. Lorsque les petites plages eurent été laissées en arrière, et que Gingolph eut devant lui l'immense faux recourbée de la plage d'Équihen, la mère Lobez s'arrêta et dit :
— Voilà ofi vous avez été élevés.
Tout de suite une autre pensée lui vint.
— Ton pauvre père n'a jamais navigué, lui, que sur la Reine-Marie. Il n'a pas eu d'avancement, la mort l'a pris.
Elle avait été appelée, la veille, par un commis d'une maison d'armement de Boulogne, et elle avait causé avec lui.
— Quelqu'un que j'ai vu, hier, m'a parlé de toi?
Il fit cette réponse :
— Tout le monde parle de moi en effet. A l'heure même où nous sommes, je crois que tous les hommes et toutes les femmes de la marine, de Boulogne à Équihen, disent mon nom.
— Je me suis engagée pour toi, reprit-elle en essayant de rire. Oui, moi, la mère Lobez, j'ai répondu que tu accepterais les propositions de l'armateur,
— Lesquelles?
— Il vient d'acheter un vapeur, en Angleterre. C'est toi qui commanderas le bateau. Il s'appelle d'un beau nom : L'Empereur. Demain, j'ai dit que tu irais voir M. Demoutiers.
— Pourquoi pas aujourd'hui? Pourquoi pas, la mère ?
Il disait cela d'un ton si âpre, que la mère Lobez sentit mourir en elle la belle joie qu'elle
45G GINGOLPH l'abandonne
s'était promise, d'anaoncer la nouvelle à Gingolph.
— Ce serait bon pour nous tous, mon enfant, dit-elle.
Gingolph continua de marcher sur la plage, les yeux devant lui, sans répondre. Tout à coup, il attira Jeanne, il la serra contre son cœur, comme il n'avait point fait depuis longtemps.
— Ah ! petite gueuse, est-ce que tu seras comme elle?
Jeanne comprit tout de suite.
— Non!
^ Est-ce que tu trahiras?
— Non 1
— Est-ce que tu feras souffrir?
La souffrance est si dure aux jeunes que la jeune fille eut horreur de cette pensée.
— Non, mon Gingolph! Je ne ferai jamais souffrir !
— A cette heure-ci, elle est mariée à celui qui ne l'a pas aimée le premier ! On s'était dit les premiers mots de notre amitié quand j'étais encore enfant. J'avais ton âge à peu près. Si ton cœur était pris, Jeanne, vois-tu ce que ça serait, d'être trahi? Pourquoi l'ai-je connue?
11 écarta de lui sa sœur, qui était en larmes et
toute fière, dans le fond de son cœur, d'avoir été choisie par la douleur d'un homme. Puis il prit la main de Jeanne et la main de sa mère, et ils s'en allèrent ainsi, très loin sur la plage, au bord des garennes d'IIardelot, dans la partie sauvage où les bateaux n'abordent pas. Alors, tous trois, ils s'assirent sur la pente des dunes. Ils avaient la même physionomie, étant émus de la même peine. Ils s'imaginaient parfois entendre le son des cloches. Les rares passants qui de loin, le flot étant retiré, apercevaient cet homme entre deux femmes, pensaient : « Voilà un marin en bonne fortune ! » La mère Lobez disait :
— A présent au moins, tout est fini. C'est comme s'il y avait la mer entre vous.
— Dites pas ça : moi, je passe la mer. Il y a plus que la mer.
— Quoi donc ?
— Il y a toute ma colère.
— Hélas!
Rosalie Lobez ne voulut point juger plus longuement la colère de Gingolph, et elle continua :
— J'avais pris bien dur sur moi pour m'cntcndre avec la Boulonnaise. J'avais fini par l'aimer, parce qu'elle n'était pas toute mauvaise, bien sûr. Mais ma tentation a toujours été ailleurs..,
Gingolph, tous les cœurs ne sont pas légers comme le sien.
Il l'interrompit :
— Ne me parlez d'aucune.
La mère reprit, comme si elle pensait tout haut:
— Si tu avais vu Marie, le jour de la bénédiction de la mer, où elle a mis son beau costume, tout ce qui est arrivé ne serait pas arrivé... Je regrette la faute que j'ai faite, de te laisser aller par la ville...
— Que c'est loin de nous !
— vSais-tu qu'elle a eu, la semaine passée, un bel avancement ?
— Ne me le dites pas.
— Tu te rappelles la vieille Louise Wacogne, qui commandait les femmes du grenier de M. Grollier? On l'a trouvée morte dans son lit, pas plus blanche que d'habitude, mais morte. Devines-tu qui on a choisi pour la remplacer? Oui, Marie Liber t, notre cousine. Gontredame à vingt-cinq ans ! Voilà qui fait son éloge !
— Tant mieux pour elle !
La veuve étendit vers le Portel sa main sèche et usée, à travers laquelle on voyait le jour.
— Celui qui aurait son amitié, Gingolph, aurait la paix.
— Elle est pour d'auties!
— Il aurait un abri, une conseilleuse, ce que moi j'appelle une femme. Vois-tu, mon petit, rien ne vaut les cœurs d'ici.
Gingolph secoua la tête.
— Non, maman. Marie Libert et moi, on n'est plus fait pour se plaire.
— Pourquoi?
— J'ai le goût salé, à présent... D'ailleurs, ne vous mettez pas en peine : ça ne sera ni elle, ni personne.
La veuve comprit qu'elle n'aurait pas gain de cause, au moins dans cette journée. Ils restèrent assis, tous les trois, devant la mer qui montait. Ils se taisaient. Ils la regardaient venir. Sans doute elle avait des histoires pour toutes les douleurs : quand Gingolph l'eut écoutée longtemps, il se sentit plus fort, et il dit :
— Rentrons ; demain, je reprendrai mon métier.
La mer! Quand nous serons morts, n'est-ce pas, mon Dieu, vous nous rendrez la mer ?
Dix-huit mois ont passé sur la douleur de Giugolph et sur les noces de Zabelle. La douleur de l'homme n'a guère changé, mais Zabelle n'est pas heureuse. Le père a été ruiné, il a dû vendre son bateau et la maison de la rue de Folkestone. Il n'est plus qu'un pauvre retraité de la marine, qui vit sur la limite extrême de la Beurrière, près de la paroisse de Saint-Martin, et qui descend de là, quelquefois, lorsque le temps est doux. Zabelle, trop intelligente pour ne pas lutter contre la misère, est devenue mareyeuse. Elle a loué un magasin et une grande cour, sur le port, derrière la halle. Il fallait un cautionnement : il a été avancé par mademoiselle du Haut-Berger. Zabelle achète
le poisson à la criée et l'expédie au loin ; elle gagne pour élever son premier enfant, pour payer la toilette qu'elle n'a point cessé d'aimer, pour aider ses parents, qui viennent lui dire, l'un après l'autre : « Zabelle, toi qui es riche... » Mais, depuis les malheurs, le ménage n'est guère uni. Le Minquier a parlé de s'embarquer sur un long courrier. On assure qu'il a reçu des propositions d'une Compagnie transatlantique étrangère dont les navires font escale à Boulogne. On dit de lui des choses qui sont fausses, d'autres qui sont vraies, et dont bien peu sont flatteuses.
Gingolph est au Havre, a^yecV Empereur, retenu là-bas par une avarie. La première lumière du matin entre à peine dans la cuisine de Rosalie Lobez, et déjà la mère pense à lui. Voici le commencement de février. Il fait froid, il vente dur, la pluie tombée ne sèche plus. La campagne de pêche, celle du grand métier va finir. La plupart des bateaux sont déjà rentrés au port de Boulogne, et Gingolph ne peut tarder. Les curés et les vicaires marient tous les jours sauf le vendredi, dans l'église de Notre-Dame, dans celle de Saint- Nicolas, dans l'église surtout de Saint-Pierre, où les cloches ne cessent de sonner pour les noces des marins. Chaque matin les vieux landaus de la
ville promènent les cortèges. On ne trouve pas une voiture à louer avant trois heures après-midi. La bourse des patrons, des simples matelots, des pilotes, des commis d'armement, est pillée par leurs femmes et leurs filles dont c'est la grande saison de paraître. Tous les bijoux sont sortis des armoires, et aussi les beaux fers à cheval, les robes et les mouchoirs de soie, et les chapeaux hauts de forme qui coiffent de fortes têtes habituées aux casquettes. Dans les cafés, surtout dans ceux de la banlieue, on entend, très tard, les disputes des hommes, le bruit des cornets à piston, et des voix qui geignent : « Viens-t'en donc enfin; il est temps de s'en aller! » Le Portel, comme Boulogne, marie ses fils que la mer lui a rendus pour cinq semaines. Et Rosalie Lobez, dans sa maison non éveillée, se demande comment faire, pour que Gingolph ne voie pas trop, lorsqu'il sera de retour, ces jeunes ménages de la veille qui s'en vont, le mari donnant le bras à sa femme et parlant bas, le long des rues et des chemins. Il n'est point guéri, le pauvre gars, du chagrin que sa première lui a fait. Il ne prononce jamais son nom. Il se détourne quand elle passe, même très loin. La veuve Lobez n'a pas besoin de confidences pour connaître la souffrance de son enfant. Elle a
toujours l'àme en prière et en songe pour quelqu'un des siens. Elle dit parfois : « C'est le cri de mes petits qui m'est resté dans les oreilles et qui m'éveille chaque nuit. » A présent les petits sont grands, ou demi-grands : elle a plus de mal à les consoler ou à les protéger qu'aux jours anciens, 011 il suffisait d'allumer la lampe, de faire boire le nourrisson, et d'allonger la main pour agiter le berceau.
Son Gingolph est au Havre qu'elle nomme toujours la Plata. Pendant qu'on répare son bateau, il monte sur le cap de la Hève. Le temps est meilleur qu'à Boulogne : il fait du vent et du soleil ensemble. Les vieux ormes plantés en lignes au sommet plat du cap, les vieux ormes qui forment un rectangle allongé, et qui abritent trois fermes, et des vergers, et des pâtures, ondulent au vent du large, bien qu'ils n'aient point de feuilles en cette saison. Gingolph monte seul, à pied. Il connaît là-haut un douanier retraité, dont la fille vend du lait aux étrangers. Il arrive au sommet de la falaise, d'oiî l'on voit la grande rade, toute en lumière, et au fond, quand on se détourne, le Havre rose et bleu, très bas, dans les fumées de son port. Mais le jeune patron de Y Empereur n'est pas venu pour le paysage. Il va vers la futaie qui ressemble
aux remparts d'une ville ; il regarde, au delà du talus de cette forteresse et sur la ligne d'enceinte, une maison aux fenêtres cintrées, couverte en tuiles plates, décorée de panneaux de pierres de silex, pied-à-terre de gentilshommes ou de bourgeois du siècle dernier, et qui est devenu un logement d'ouvriers. C'est ce que les gens de la Hève nomment le Pavillon Tremblant. On entre par une barrière; on passe sous la voûte des ormes; on trouve une pommeraie et quelques tables dressées sur l'herbe. Gingolph s'assied. Il n'a point fait de bruit en ouvrant la barrière, et cependant on l'a vu.
Dans la pommeraie, il y a une belle fille qui étend du linge sur des cordes d'aloès; elle a un col frais repassé, un tablier frais gaufré au bord, de beaux cheveux écartés et soufflés sur les tempes, et du même blond qui prend le cœur, depuis la racine jusqu'à la pointe du même blond. Elle va sagement, comme une fille appliquée au devoir, soigneuse de la maison. C'est à peine si, ayant accroché une chemise à la corde et quand elle se baisse pour prendre une autre pièce dans la manne d'osier, elle jette un regard sur la table qui est là-bas et sur le nouveau client. Il ne vient pas grand monde chez le douanier, les jours ou-
vrables. Aujourd'hui, uu seul homme, un marin, et si sombre! Elle le reconnaît, vaguement, elle se rappelle qu'il est venu déjà, et qu'il l'a regardée, comme tant d'autres.
Elle a le cœur triste, elle aussi, parce que les hommes passent et ne l'emmènent pas. Le père, un brave homme pourtant, boit plus que le revenu de sa pension et de sa tonnelle. Il voudrait rogner sur la parure et la dorure. « Quelle idée! Une fille unique et une si jolie! Non vraiment, père, on ne s'entend pas : je veux bien servir, mais que je sois parée ! Ma défunte mère n'est plus à votre charge. Supportez-moi jusqu'au jour que j'attends. » Ni l'un, ni l'autre ne se contraint; pas un sacrifice, et donc deux peines.
Le client est monté là pour être à la campagne, sur la falaise enveloppée par la mer. Il n'est pas difficile pour la verdure : un pré tondu, des rangs de pommiers qui ont de la mousse jusqu'à micorps, le reposent de la mer changeante. Il a encore le cœur bien irrité à cause de la trahison d'une femme. Ah! l'insensé! qu'il accepterait avec joie la première parole d'amour qui le vengerait du mépris ! Que lui a servi d'être riche ? de gagner douze mille francs pour la première année? L'image de Marie, la Porteloise, a bien traversé
son esprit quand la maman parlait d'elle : mais il y a des poissons aussi qui traversent les mailles du filet et n'y restent pas pris. Il ne pense guère à son bonheur ; il n'a que deux songes dans l'esprit : son malheur et le moyen d'humilier qui l'a humilié.
La belle fille est venue, en musant, son panier d'osier blanc à la main, et, la brise faisant voler son tablier, la belle fille, de l'autre main, le remettait en place.
— Vous ne voulez pas de lait, monsieur?
— Non, ma jolie, vous parler seulement ! Ditesmoi, quitteriez-vous bien la Plata, pour vivre en un autre pays, si le pays ne vous déplaisait pas?
— Ce n'est pas le pays qui me décidera, c'est celui qui m'emmènera.
— Si c'était moi, que diriez-vous ?
La belle a bien regardé avant de répondre, ne sachant pas s'il plaisantait. Elle a pensé à des histoires de marins qui enlèvent les femmes et les emportent sur leurs bateaux. Elle a eu peur. Un homme qu'on connaît si peu! Lui, il avait les veines battantes, et un air de se moquer et de l'admirer tout de même. Elle cherche la vérité, dans ces yeux qui ne sont point tout à elle, mais qui sont graves, qui pensent et qui effarouchent
les femmes. Ah! s'il voulait seulement rire de bon cœur, comme on l'aimerait tout de suite! On lui a dit bien des galanteries, à cette pauvre Margot, mais jamais de ce ton-là.
Elle lève les épaules, elle ne sait plus si elle doit s'en aller ou rester, elle a envie de pleurer.
— Je suis patron, à présent, dit l'homme, je commande un vapeur de cent tonneaux. Si tes cheveux dorés sont à toi...
— Tous! regardez, et elle enlève son peigne.
— Si tes dents sont toutes à toi, et elle se met à rire.
— Si la couleur de tes joues est à toi!
— C'est le sang de mon cœur !
— Alors tu me consoleras d'une fille qui, ma parole, était moins belle que toi !
Donc, elle s'est assise à côté de lui. Entre elle et lui elle a mis son panier. Mais, par-dessus le panier, il pouvait l'embrasser et elle a tendu la joue. Pendant une heure ils ont causé. Et lui, tout le temps, il répétait :
— Je la ferai crever de jalousie ! Je veux qu'elle te voie toute la première. Je trouverai le moyen de la prévenir !
La Normande ne comprenait pas les mots qui passaient au large, dans les yeux du marin. Elle
4G8 GiNGOLPii l'abandoixne
comprenait seulement qu'il n'était pas comme les autres, ni pour ce qu'il disait, ni pour ce qu'il cachait.
Et il dit enfin :
— Ma jolie poupée, je pars demain matin. C'est ainsi, ou à peu près, que Gingolpli promit
le mariage à Margot la Normande, sur le cap de la Hève, dans la petite pommeraie qui touche au Pavillon Tremblant. La vérité est qu'il mit non pas une heure, mais une semaine à se décider, et qu'il fit plusieurs visites au douanier et à la fille, mais qu'elle, la belle blonde, ne se marchanda pas même une demi-heure, et qu'elle avait dit oui, dans son cœur, dès qu'il s'était nommé et déclaré patron d'un navire de cent tonnes.
La veille du jour où il devait partir pour Boulogne, ils eurent une dernière conversation près de la barrière du verger. Elle avait peur de lui, et ne le tutoyait pas encore.
— Pour m'en aller avec vous, sur le navire, je mettrai mon chapeau à plumes...
Il retira la main qu'il avait mise dans celle de Margot, et plissa le front.
— Surtout pas cela!
— Pourquoi?
■ — Parce que j'ai connu une femme qui a quitté
sa coiffe, un jour, pour montrer qu'elle lâchait son promis. Non, Margot, il faut mieux faire... J'ai une idée,... une belle!
Il se mit à rire bruyamment, pour la première fois depuis qu'elle le connaissait.
— As-tu un costume de Normande? un qui aurait de la dentelle ?
— Pas à moi ; ça n'est plus guère de mode en Normandie. Mais j'ai encore celui de ma mère ; il est plié dans mon armoire ; j'ai tout : la coiffe avec des dentelles comme d'une reine, et la couronne de myosotis...
— Ah! mon petit cœur!
— Le cachemire, le devantiau, la jupe de droguet, et aussi la croix normande, qu'on attache ù un velours...
— Assez, Margot! Je n'en demande pas plus! Mets tout ça dans ta cantine, et ne manque pas, demain matin!
— Pourquoi avez-vous l'air si dur, quand vous me dites des douceurs? A demain, mon grand !
— Mon bateau est à quai, près de la chaussée des Etats-Unis.
Et il s'en alla lestement.
La réparation qui avait obligé le patron à demeurer une semaine dans le port étant achevée,
Giiigolph avait commandé le départ pour sept heures et demie du matin. Les hommes s'étonnaient, car on eût pu partir aussi bien deux heures plus tôt, et être à Boulogne avant le plein du flot. Déjà tout était paré sur le pont, les manches à air orientées, la machine sous pression, le timonier à son poste : Gingolph ne montait pas sur la passerelle, et n'ordonnait pas de larguer les amarres. Contre son habitude, il avait mis sa vareuse de molleton bleu et sa casquette de drap. Bien astiqué, les mains dans les poches, il se promenait sur le pont, observant les gens qui allaient et venaient, et, quelquefois, jetant un coup d'œil du côté des maisons du quai, baignées dans la brume et le soleil. A sept heures vingt-cinq, comme il venait de tourner au pied du mât de misaine, et reprenait sa marche vers l'arrière, il s'arrêta. Sa figure ronde devint fière et ses yeux brillèrent. Les hommes, dispersés sur le pont, regardèrent, et ils aperçurent une femme, grande et marchant bien, et du beau blond de Normandie, qui venait, parmi les ouvriers et les camions, ayant près d'elle un gamin qui portait une petite valise et un grand carton à chapeaux.
— C'est peut-être sa bonne amie qui vient saluer le patron? dit Balard.
— Mais non, répondit Gournay, puisqu'elle a (lu bagage, c'est qu'elle va s'embarquer.
— Pas chez nous, toujours!
Il avait à peine dit cela, que la Normande fît un signe à l'adresse de Gingolph qui levait sa casquette, et qu'elle tourna à angle droit, se dirigeant vers V Empereur.
— Seigneur, dit le grand mousse, quelle belle dame qui vient pour nous !
Elle mit le pied, sans hésiter, sur la planche qui servait de chemin pour embarquer, et, d'un regard, du gouvernail à la proue, elle prit possession du navire, tandis que le patron s'inclinait et s'excusait gauchement :
— Prends garde; c'est glissant ; ça n est pas comme sur terre, ici.
Mafs il ne lui donna pas la main, étant un peu fruste, et intimidé secrètement par ses hommes qui l'observaient. Seulement, il reprit sa voix de commandement, pour dire au gamin :
— Porte le baluchon dans ma cabine !
Dans sa cabine ! Le mot courut jusqu'à la machine, tandis que Gingolph commandait : « En route, doucement ! »
\J Empereur sortit du port, h' Empereur prit la haute mer. Les hommes chuchotaient : « Il a télé-
il2 GINGOLPH l'abandonné
graphie à l'armateur hier soir. On n'a tout de même jamais vu ça : un patron qui a une femme à bord. Si on voyageait de nuit, où est-ce qu'il la logerait? Comment va-t-elle manger? G'est-il aussi dans sa cabine? Elle a le pied marin! Et une jolie goule, sûr ! Sauf qu'elle est de Normandie, elle n'est pas pour déplaire. » Il ventait une brise de l'ouest qui aidait plutôt le vapeur, et faisait route avec lui. Margot avait jeté une capeline sur ses cheveux, elle s'était assise derrière la caisse de la machine, et là, au chaud, pas trop au vent, une pelote de laine dans sa poclie gauche, deux aiguilles dans les mains, elle tricotait, ce qui faisait dire aux hommes : « C'est pas une bonne amie, elle travaille. » Mais quand le patron eut fait le quart de midi, et remis le commandement à Balard, il descendit de la passerelle, et causa à voix basse avec la Normande, puis appela les hommes :
— Venez, enfants! on dîne ici, aujourd'hui! Elle vous invite.
Ils n'étaient pas tous empressés, se défiant de cette femme, et du ridicule qu'il y avait, selon eux, à naviguer avec une femme à bord. Mais quand le mousse eut apporté un chaudron plein de viande de mouton aux pommes de terre, et deux litres d'eau-de-vie blanche, ils s'approchèrent, les
uns s'accroupissant sur les talons, les autres restant debout. Le temps était joli. Il y avait dix hommes autour de Margot la Normande, les autres étant à la machine, ou refusant d'obéir à une politesse, et préférant manger seuls.
— Vous saurez, dit Gingolph, que mademoiselle Marguerite que voici est ma promise, que je l'emmène avec la permission du père, et que je l'épouserai devant le curé et devant le maire, avant un mois.
— On peut te faire compliment, dit Balard : c'est pas mal choisi.
Le rire de Margot s'en alla sur la mer, et les remercia.
Quand ils eurent mangé et bu, ils firent exprès de s'écarter, parce qu'on sait vivre, et qu'ils voulaient que le patron et sa promise pussent causer. Mais, à leur grand étonnement, Gingolph resta peu de temps auprès de celle qu'ils appelaient déjà la patronne, et il trouva des manœuvres à commander ou des inspections à faire, dans la cale aux filets, dans la machine, dans les soutes, dans la cale aux poissons, le poste d'équipage, jusqu'à ce que l'embouchure de la Gauche, signalée par l'homme de quart, l'avertît de l'approche des côtes de Boulogne. Alors, revenant de la soute aux filets,
m GINGOLPH l'abandonné
OÙ il avait constaté du désordre, il passa près de la cheminée et près de Margot. Il était si fort en colère qu'il ne vit pas la belle fille tournée vers lui, les yeux levés et les deux mains tombantes qui tenaient le tricot. Gingolph était déjà sur la passerelle.
Elle approchait, la ville de sa douleur. Tandis que les hommes préparaient le bateau pour l'arrivée, lui, il ne quittait plus des yeux ce bras de la digue Garnot, aussi mince qu'une raie de charbon tracée sur l'eau, et cette échancrure de la falaise où se tassent, abritées aux deux bords, puis répandues en éventail, les maisons de Boulogne. Il ressemblait à un capitaine qui va faire sa première entrée, et qui n'ose pas remuer. Déjà il apercevait, au ras de la ligne des falaises, les maisons d'avant-garde, et les autres, à la suite, qui sont la crête inégale de la ville. Ces dentelures légères, plus pâles que la terre, c'était le haut quartier des marins. Là il y avait une femme qui s'était jouée de lui, qui l'avait méprisé, mais qui l'avait aimé, tout de même, et non pas un moment, mais des années. Le cher visage qu'elle avait! Ce n'était pas une poupée, mais une Française de la race ardente, qui a tant d'esprit, tant de cœur, tant de changement d'idées, que la
flamme luit dans ses yeux. Et une douceur, quand elle voulait! Le jour où l'on portait les filets dans les prés de la Colonne, lorsque Zabelle était perchée sur la voiture, son mouchoir bleu au vent, sa joue épanouie comme un bout de haie vive au mois de mai, quelle façon elle avait de dire ; (( J'irais comme ça au bout du monde! » Les après-midi de dimanche, au Portel, dans les premiers temps, on eût dit qu'elle était déjà en ménage : douce avec la mère, gaie avec les sœurs et les frères, causant des affaires en femme capable de tenir les comptes, oui, et de diriger la dépense d'un bateau, donnant à chacun la part qui lui revient...
— Pardon, maître, on rase la terre de trop près!
— F. ..-moi la paix!
Quelles folies aussi pour elle! A Grimsby, à Hull, au port de Bruges ou de Gravelines, on achetait des miroirs, des rubans, des peignes d'écaillé blonde, on les donnait au retour, elle remerciait, et on avait la joie delà voir heureuse... Comment avait-elle pu trahir? Mon pauvre Gingolph, tu as perdu, à l'aimer, tout le meilleur de ton cœur; il est comme une noisette vide, comme une noix de coco dont elle a bu le lait. Ça
ne revient pas. C'est ma jeunesse qu'elle a eue. La gueuse, je la ferai souffrir! Elle pleurera, elle aussi!
— Maître, le courant nous drosse!
— C'est pas vrai!
— Mirez la pointe de la digue.
Le navire, en effet, mal barré, s'écartait de l'entrée du port. Gingolph le ramena dans la voie droite. Et, en barrant, il cria :
— Maro-ot !
La jeune fille vint. Elle n'eut pas un regard de Gingolph. Elle vit des yeux fixés sur l'horizon, une mâchoire avançante, un cou tendu, un visage qui avait une expression de commandement. Et elle entendit une voix :
— Va te mettre aussi belle qu'une Normande peut être belle !
Elle n'eut pas le courage de rire, et elle descendit dans la cabine. Le grand mousse la précédait, disant : « Prenez garde, mademoiselle,... faut avoir l'habitude, pour descendre l'escalier du patron... »
Sur la côte, il y avait quelqu'un dont l'àme était déjà montée à bord. La mère Lobez se tenait au plus haut point du Portel, sur le glacis de la batterie. Elle avait près d'elle un mousse aux cheveux
frisés, bien déluré, qui mirait à son tour les goélettes avec la longue-vue du père.
— Tu es sûr que c'est l'Empereur, Ludovic?
— Je reconnais tout. Mais, par exemple, il vient par un mauvais chenal!
— Les plus mauvais sont bons pour lui! Voistu ton frère?
— Je vois un homme sur la passerelle.
— Personne autre ne commanderait l'entrée! C'est Gingolph!
— Oh!
— Qu'y a-t-il ?
— Je vois aussi une chose, à l'avant, une chose blanche... Peut-être un morceau de voile, ou un oiseau qu'ils ont pris... Le bateau force de vi-
— Il veut entrer au jour.
— Maman, vous n'avez qu'à courir vite au port de Boulogne, si vous ne voulez pas que l'Empereur y arrive avant vous !
Quand le harenguier de Gingolph Lobez entra au port de Boulogne, le soleil se couchait. L'Empereur s'avançait si lentement qu'on voyait tout de suite que ce n'était point par prudence. Il entrait seul, tout le chenal était pour lui. Cependant la
grosse voix de la sirène appelait toute la marine ; elle allait parmi les harenguiers et les chalutiers, parmi les flobarts et les sloops, et tous les pirates au repos accrochés aux deux quais et pressés comme les pépins d'une figue fendue en deux ; elle frappait aux vitres de Saint-Pierre ; elle faisait s'ouvrir les portes des cafés ; elle faisait voler en rond les mouettes autour d'elle. Tout ce qui vivait de la pêche regardait et s'écriait ; « C'est l'Empereur qui rentre ! Gingolph est sur la passerelle. Il a dû faire bonne pêche pour grogner pareillement! Non ! regarde à l'avant, droit au-dessus de l'étrave! Plutôt un peu vers nous... Qu'est-ce que c'est que cette femme ? Elle a les deux mains sur la lisse, et les yeux tout baissés. L'a-t-il fait sculpter comme une Sainte- Vierge pour mettre à son navire? Elle a une coiffe blanche avec une couronne de myosotis; elle a des bijoux d'or; elle a un ch;ile de noces comme les filles d'ici, mais qui est d'un bleu plus doux ; elle a un tablier gorge de pigeon! Tiens, elle a remué les mains! Elle dit bonjour à quelqu'un qui attend sur le quai! Sûr, c'est Gingolph Lobez qui ramène à son bord une promise du loin! »
Ils couraient pour la voir. Les marins de Norvège et ceux de Hollande, voyant de si belles cou-
leurs et la blondeur des cheveux, se demandaient : « Est-ce une de chez nous? » D'autres disaient : « J'en ai rencontré deux toutes pareilles, un jour, au port de Rouen. »
Dès que Gingolph eut conduit son bateau à l'extrémité du port, près des écluses du pont Marguet, il donna la main à Margot pour monter sur le quai. Beaucoup de casquettes de laine saluaient la promise. Mais lui, il ne serra pas les mains qui se tendaient. Il était blanc comme ceux qui vont mourir, et, prenant les devants, marchant le visage fermé, sans voir personne, il laissa Margot avec la mère Lobez, qui n'était ^uère moins émoyée que lui. Elle était venue, la mère Lobez, parce que le fils l'avait demandée. Pour ne point le désavouer, elle avait pris la main de Margot, et, tout en marchant, et faisant des signes de tête aux gens qui la saluaient, elle lui disait des petits mots, elle l'emmenait vers le tramway du Portel. Mais, d'apercevoir son Gingolph qui ne se détournait point, elle comprenait bien des choses.
— Dites, madame Lobez, pourquoi Gingolph va-t-il devant?
— Pour nous faire la route, mon enfant.
— Il ne causait guère sur le bateau ?
— C'est l'habitude quand il commande.
— Il avait les yeux rouges quand il m'a pris la main?
— C'est le grand air de la mer qui lui aura piqué les yeux.
Tout bas, la veuve disait :
« Voilà un devoir qui me vient. Elle est bien belle, la gueuse! Mais c'est le cœur qui n'y est pas encore ! C'est si nouveau ! »
Un peu plus loin, voyant qu'il allait toujours devant, elle murmura .
« Pauvre petit! »
Et un moment après :
« Mon Dieu, je le vois bien, il faudra que je continue d'être la mère, encore un bon bout de temps! »