BOULEVARD SAINT-GERMAIN, I08 I
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Nineteen hundred and fourteen.
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Pl. I.
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Photo A. Giraudon , PORTRAIT PRÉSUMÉ DE GIORGIONE SOUS LES TRAITS DE DAVID (Gravure de Wenzel HoUar, d'après un original disparu.)
(Page 37.)
Peu d'artistes ont joué, dans l'histoire de la peinture, un rôle aussi considérable que Giorgione. Coloriste passionné et novateur inattendu, il est en quelque sorte le véritable fondateur de cette glorieuse école vénitienne à l'éclatante floraison. Théophile Gautier éciit : « C'est le Giorgione qui a fait la palette de Venise, Titien, Bonifazzio, Tintoret, Paris Bordone, Palma Vieux et Jeune, Paul Véronèse, les plus illustres et les moins connus y ont largement puisé. »
1,'influence du maître de Castelfranco s'est exercée non seulement sur ses contemporains, mais encore sur presque tous les peintres au cours des siècles. I^es écrivains ont toujours célébré son nom avec enthousiasme.
lyongtemps cependant, Giorgione a été considéré comme un mythe. Tous ceux qui, à juste titre, croient à son existence, n'en continuent pas moins à se le représenter
comme un personnage légendaire. Il demeure le type idéal de l'artiste.
Les créations picturales les plus troublantes du xvi^ siècle vénitien ne font-elles pas, de prime abord, penser à Giorgione, ne les lui attribue-t-on pas d'ordinaire, d'office, sans contrôle, sans examen approfondi ?
De nos jours, MM. Crowe et Cavalcaselle, puis M. Herbert Cook ont eu l'idée — qui jusqu'alors n'était venue à personne — d'essayer d'apporter un peu de lumière sur la vie et sur l'œuvre de ce grand peintre.
Depuis une dizaine d'années quelques importants travaux que nous citerons au cours de cet ouvrage, quelques articles de revues ont été enfin publiés sur Giorgione, en Angleterre, en Italie et en Allemagne.
Si surprenant que cela puisse paraître, aucun livre traitant de ce sujet n'a encore été édité en France.
C'est cette lacune que nous nous sommes simplement efforcé de combler. Là où nous manquons d'éléments d'information certains — c'est-à-dire dans la presque totalité des cas — nous nous sommes bien gardé de rien affirmer, mais nous avons fait connaître notre sentiment à la suite des appréciations diverses plus ou moins motivées qui avaient été précédemment émises.
On s'explique assez mal pourquoi tout ce qui touche à Giorgione reste dans la pénombre, alors que l'existence et les productions de son maître Bellini et celles de ses condisciples nous sont généralement assez parfaitement connues.
Giorgione et ses illustres amis ont travaillé si souvent
en commun, se servant des mêmes modèles, employant les mêmes procédés, qu'il est, en réalité, parfois fort malaisé de dire ce qui appartient à l'un ou à l'autre d'entre eux.
S'il ne reste que très peu d'œuvres certaines de Giorgione, cela ne veut pas dire qu'il n'ait pas beaucoup produit. Il n'est pas non plus prouvé que sa vie trop brève ait été, en très grande partie, remplie par des aventures amoureuses comme on l'a maintes fois prétendu.
Il est certain qu'il se livra à des travaux de décoration d'une importance assez considérable et que ceux-ci n'ont guère été épargnés par le temps. Ces commandes l'absorbèrent sans doute longuement et peut-être est-ce là une des causes pour lesquelles il ne nous a pas laissé une plus grande quantité de toiles. Nombre de ses œuvres ont cependant disparu, d'autres ont été dénaturées ou repeintes, cela n'est pas douteux.
Quelques-uns des confrères de Giorgione qui voulaient briller au premier rang en furent-ils fâchés, ne se félicitèrent-ils pas, au contraire, de la disparition prématurée du grand peintre de Castelfranco à qui ils devaient tant, ne s'appliquèrent-ils même pas à ce que le silence et la nuit se fissent autour de son nom et de son œuvre afin de mieux pouvoir s'approprier les géniales inventions giorgionesques ? On peut assurément se le demander.
« Sur la terre, nul destin de poète n'est comparable au sien, écrira d'Annunzio. De lui tout reste ignoré; quelques-uns sont allés jusqu'à nier son existence. Son nom
n'est inscrit sur aucune œuvre certaine. Cependant tout l'art vénitien est enflammé par sa révélation ; c'est de lui que Titien a reçu le secret d'infuser un sang lumineux dans les veines de ses créatures. En vérité, ce que le Giorgione représente dans l'art, c:est l'Epiphanie du Feu. Il mérite qu'on l'appelle « porteur de feu » à l'égal de Prométhée. »
En dépit des travaux récents, le mystère qui régnait autour de l'œuvre et de l'existence de Giorgione n'est guère dissipé, et le peintre de Castelfranco demeure parmi les artistes auxquels il semble qu'une fatalité posthume se soit attachée ^.
1. Nous tenons à exprimer ici notre plus parfaite gratitude à lord AUendale, à lord Benvick, à lord Rochdale, à l'Honorable Edward Wood, à M. Wildenstein dont l'extrême obligeance nous a valu la communication de documents des plus précieux, à S. E. le prince Giovanelli, à M. Herbert Cook, au D"" Alberico Bacciarello de Rome, à M. Ludwig Justi, directeur de la Kgl. National Galerie de Berlin, au D'' Giulio Lorenzetti, conservateur du Musée civique de Venise, à M. H. Posse, conservateur du Musée royal de Dresde, à M. Rudolf Schrey, directeur adjoint du Musée de Francfort, au D"" Diego Valeri, de l'Université de Milan, qui nous ont apporté un concours dont nous leur sommes infiniment reconnaissant.