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CHAPITRE PREMIER

Giorgione personnage de légende. — L'interprétation du charme de Venise par Vittore Carpaccio et par Giorgione. — L'amour de Giorgione et de Titien pour le pays natal. — Les premiers historiographes de Giorgione. — Les versions et la date probable de sa naissance. — Inexactitude du nom de Barbarelli. — L'atelier de Giovanni Bellini. — Les amis et les condisciples de Giorgione.

Notre imagination se complait à nous représenter un Giorgione pareil à un jeune dieu olympien, tout en force, en beauté et en grâce ; tantôt il porte l'armure de chevalier, comme son saint lyibéral, tantôt il revêt le pourpoint de satin tailladé, aux tonalités sombres ou éclatantes, qui laisse entrevoir la blancheur de son encolure puissante et fait saillir ses formidables épaules. Une abondante chevelure encadre son masque aux lignes pures, à l'expression à la fois volontaire, sensuelle, efféminée.

Sa main aux doigts bagués, lorsqu'elle ne manie pas la brosse, jetant hardiment sur sa toile les touches de sa pâte merveilleuse, traduisant l'enchantement de son regard devant la beauté toujours changeante de la nature, se plaît à jouer machinalement avec le manche fine-

ment ciselé de la dague passée dans sa ceinture de cuir ou bien à s'égarer sur les cordes de la mandore dont sa voix divine s'accompagne.

L'art et l'amour se partagent sa vie.

Après avoir travaillé tout le jour, il assiste, le soir, à des festins qui ne prennent fin qu'à l'aube. Des poètes, des musiciens, des peintres et des courtisanes nues s'y retrouvent sous le fantastique éclairage des lumières vacillantes, autour des tables chargées de flacons de rubis et de topaze, de coupes remplies de limons, de grenades ouvertes et de grappes fabuleuses, de plats d'argent massif débordant de victuailles, posés parmi les guirlandes de fleurs et les rameaux verts dont la blancheur de la nappe est parée.

Des rimes sonnent, des musiques et des clameurs montent aux voûtes de la salle oti flottent des parfums violents. Les jermes hommes qui prennent part à ces fêtes recherchent Giorgione. Ayant conscience de son génie, ils le jalousent parfois. Les belles filles de Venise l'adulent et l'admirent, lui font mille avances auxquelles il répond tour à tour avec empressement ou avec dédain. Une joie feinte masque parfois son pessimisme, éclairant son visage enfiévré. Il remplit alors sa mémoire de visions, ne se souciant guère des inimitiés qu'il suscite.

Frais et dispos dès le matin, il travaille à la fresque qui fixera sa renommée, posant sa touche aussi aisément qu'il tire un accord de l'instrument de musique placé toujours à portée de sa main. La beauté de sa maîtresse de l'heure l'inspire, et les entreprises amoureuses qu'il

projette pour ce demain qui sera peut-être fait de désillusions, remplissent son esprit aventureux.

lyC calme champêtre et mélancolique de la verdoyante vallée de Castelfranco traversée par le ruban argenté du Musone peut seul procurer un peu de repos à son esprit surexcité, le retremper, jusqu'à ce que bientôt l'irrésistible attrait des plaisirs vénitiens le tire de son rêve.

La majesté architecturale des palais s'érigeant dans l'air pur, en bordure des canaux encombrés de galères, de gondoles, de barques, d'argosils, de galéasses et de caravelles, la somptuosité des brocarts dont se revêtent les grands personnages de la République faisant escorte au doge, prenant part aux régates et aux processions, recevant des ambassadeurs, grisent ses regards. I^a pompeuse ordonnance des cortèges ne le passionne pas toutefois comme Vittore Carpaccio.

I^es derniers rayons du soleil se couchant en pleine gloire incendient l'Adriatique ; les voix pleines et argentines des cloches se répondent de campaniles à clochers ; le calme du soir descend si parfait qu'on entend les bruits d'ailes des ramiers gris et blancs s'élançant des dalles vers le ciel devenu diaphane ; le ciel verdit et se pique d'étoiles ; les façades des palais bariolés, les flèches, les coupoles d'or des églises s'embrument pour réapparaître plus fantastiques sous l'éclairage de la lune brillant dans tout son éclat, argentant les canaux unis comme des miroirs ; les lointaines musiques sont apportées par le vent du large ; l'aube qui point fait pâlir les astres et rosit la lagune ; le

soleil flamboie ; et Venise s'offre parée, tour à tour, de toutes ses séductions à Giorgione enthousiasmé.

Le disciple de Giovanni Bellini semble toutefois avoir conservé durant sa vie un souvenir particulièrement attendri à Castelfranco sa petite ville natale ; nombre de ses compositions nous en ont rendu familiers les aspects. Son enfance seule s'y est écoulée pourtant. Du jour oii Giorgione s'est mis à peindre, c'est à Venise qu'il s'est installé ; c'est dans la campagne environnante qu'il a le plus souvent promené ses rêveries.

Tiziano Vecelli, son condisciple et ami, oublia-t-il jamais, lui aussi, le pittoresque et rude pays cadorin où ses 5'eux s'ouvrirent à la beauté des choses ? Il y retournait chaque été et chaque automne alors qu'il lui était loisible de s'échapper de Venise. Les abruptes montagnes dolomitiques de Pieve di Cadore aux arêtes tranchantes et nettes, couronnées de châteaux forts en ruines se profilant sur le ciel, furent toujours pour lui des sites d'élection de même que les remparts et le vieux château de Castelfranco entouré de platanes demeurèrent de tout temps pour Giorgione le décor idéal.

Dans les quelques feuillets qu'il consacre au prodigieux novateur que fut Giorgione, Vasari ne paraît pas toujours très préoccupé de contrôler l'exactitude des bruits qui couraient de son vivant, puis, tout naturellement, s'accréditèrent après sa mort. Peut-être s'est-il surtout

attaché aux versions qui lui ont paru le plus séduisantes pour ses lecteurs. Il y a néanmoins lieu de signaler qu'il a fait subir quelques modifications de détail à sa Vie de Giorgione, rédigée en 1550, lors de la publication d'une nouvelle édition de son Histoire des Peintres imprimée en 1568,

Parmi les documents anciens qui ont le plus utilement contribué à former notre opinion sur certaines productions de Giorgione, il faut citer d'abord les notices rédigées avec soin de 1525 à 1543 par le Vénitien Marc-Antonio Michiel, très épris de ses peintures, et les écrits de Ridolfi parus à Venise aux approches de l'an 1646, contenant de nombreuses inexactitudes. Avec les écrits de Boschinii, ils forment les sources oti ont puisé tous les écrivains qui ont étudié le peintre du Concert champêtre.

lya petite ville de Castelfranco où Giorgione avait vu le jour, en 1478 au dire de Vasari, était située dans l'Etat de Trévise soumis aux lois de la glorieuse République vénitienne aux destinées de laquelle présidait alors le doge Giovan Mocenigo. I^es recherches entreprises par Bode, par Crowe et Cavalcaselle, par Herbert Cook, par Georges Ivafene.stre, par lyudwig Justi et von Bœhn, permettent en réalité de supposer que Giorgione est né avant 1477. Cette constatation a son importance, puisqu'elle rend moins invraisemblables certains traits d'étonnante précocité mis à l'actif de cet artiste.

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