‹ Giosue Carducci et la FranceChapitre 44 sur 54 · F. — POLYGRAPHES FRANÇAIS. ENCYCLOPÉDIES · texte numérisé non relu

F. — POLYGRAPHES FRANÇAIS. ENCYCLOPÉDIES

Courier (P.-L.). — Œuvres. 1862 (p. 402).

Hugo (Victor). — Œuvres complètes, 1880 et suiv., 61 vol. (p. 476). Larousse. — Graud dictionuaire universel du xix*^ siècle. 17 vol. (p. lOo). QuiNET. — Œuvres complètes, 1857-1858. 13 vol. (p. 481).

CHAPTTRR T Les sympathies de G. Cardueci pour la France.

La physionomie de Giosue Garducci ^ présente un double contraste. Cet illustre Italien n'était pas seulement un érudit qui, en vue d'apporter sa contribution à l'histoire littéraire d'un lointain passé, ne s'effraye pas des recherches les plus minutieuses et les plus austères; il se passionnait pour les événements politiques

* On sait déjil que Cardueci, né en 1835 en Toscane, fut d'abord instruit par son père, médecin de campagne, puis élève des Scolopii A. Florence, d'où il passa A, l'Ecole normale à Pise (1853-185G). Après un séjour fertile en incidents d'ordre politique dans l'enseignement secondaire, il fut attaché à l'Université de Bologne en 1800. D'abord il embrassa la cause de la maison de Savoie, puis fut partisan de la réi)ublique, pour se rallier peu il peu A. la monarchie (dès 1878). II devint sénateur en 1890. se vit décerner le prix Nobel de poésie eu 1900 et mourut en février 1907. Voir les intéressantes Mcmorie deUa vita di G. Cardueci raccolte da G. C'hiarini, Firenze, 1903. On consultera aussi avec profit l'excellent travail d'ensemble de M. Jeanroy, 0. Cardueci, Vhommc et le poète.

du jour, surtout quand ils avaient sa patrie comme théâtre ou qu'ils pouvaient réagir sur elle. D'autre part, on le jugerait mal si, dans ses poèmes, si, dans ses discours et ses articles critiques les mieux limés et polis, on ne voulait considérer que l'artiste épris d'harmonieuses périodes, de vers bien ciselés, de mètres parfois nouveaux et, en tout cas, presque toujours adaptés avec un rare bonheur à la pensée exprimée : il lut, en i^énéral, même dans ses (Puvrcs les plus esthétiquement belles, iiii lutteur préoccupé d'écraser un adversaire, de défendre des êtres uu des principes chers à son cœur.

Or, entre 1870 et 1883 surtout, il apparaît comme un champion de la France. Quand éclata la guerre franco-allemande, il comptait ti't'iite-ciiiq ans. Professeur de littérature italienne, depuis deux lustres, dans une des plus célèbres universités d'Europe, celle de Bologne, il était déjà un maître fort écouté de la jeunesse. De plus, des poésies politiques \ un poème philosophique son Inno a Satana-, faisaient de lui un personnage honni des uns, en grand honneur auprès d'autres, mais dont l'avis ne pouvait du niuins passer inaperçu. Toutefois, si habitué qu'il fût à manifester sans crainte son opinion et à la soutenir énergiquement. il lui fallait ini surcroît de courage pour défendre la France auprès des Italiens, entre 1870 et 188;i Contre elle, en effet, se dressait dans la Péninsule un parti très nombreux '\ Il (•()mi)lai( pai'mi se< représentants des personnages considérables. A ceilaiiis même (tels Mazzini, Grispi *), Carducci se trou-

* Ainsi Dopo Aapromotitc, composa' en 1S<J2, publié le 22 janvier 1870; Cartievah, composé eu 18G3. publié en 186S; Meminissc horret. novembre 18G7; Per Eduardo Corazzini, tin 18G7 ; Per G. Monti e G. Tognetti, novembre 1868; In morte (U G. Cairoli, janvier 1870.

^ Composé en ISGS, publié jI Pistoia on ISO.').

' On s'en rend compte en lisant, entre autres ouvrages, Pagine di Storia contemporanca di Luipi Cbiala. t. I, 1892, Roux, Torino ; — E. de Amicis, Memoric dtl 1H70-7L Firenze, 1872; — Petrucelli délia Gattina. Storia délia idea italiaua, Napoli, 1877; — Lcttcre e documcnti del Baroue Bettino Rica- Roli, vol. X. Firenze, 180.').

* Cf. Chiala, op. cit., 1, p. Gl et suiv.

vait uni par des liens de sympathie politique, car il nourriésait alors comme eux la foi républicaine : il faisait donc preuve d'une véritable indépendance, quand il se détachait pour ainsi dire de leur groupe et se constituait notre avocat.

C'est aux ennemis de la France que nous donnerons d'abord la parole. L'ardeur de leurs attaques fera mieux ressortir le mérite de Garducci. Et, souvent d'ailleurs, ses arguments ne se comprennent bien que si on les met en parallèle avec les leurs.

Que disaient donc les gallophobes?

Point de pitié pour Napoléon III ^ C'est lui qui, rêvant de fonder à son profit une monarchie universelle, a conçu, voulu, provoqué sans raison aucune cette guerre funeste-. Point de sympathie pour la troisième République. Est-elle l'œuvre réfléchie d'un peuple qui se lève et affirme sa propre liberté, son droit de ne plier le genou que devant Dieu seul? Non; si elle existe, c'est qu'aucun autre régime n'a tenté de prendre en main le gouvernail abandonné par Napoléon III -^

A vrai dire, pour ce dernier et pour la République débutante, même nos meilleurs amis d'Italie^ ne furent pas non plus toujours tendres. Mais les gallophobes n'auraient pas montré plus de bienveillance à tout autre régime adopté par notre pays :

^ Mazzini, La guerra franco-germanica, dans Scritti editi ed inediti, Romn, 1887, t. XV'I, p. 42 ; — Ricasoli, Lvttere c documcnti, X, 12^>.

^ Crispi disait dans un discours, le 11) août 1870 : « I Francesi, quando aspirano alla monarchia univei^sale, al dominlo almeno morale sugli allri Stati d'Europa. i Franccsi sono nol loro loito. Questa smania di voler imperare su lutto il moudo non puù essore scusala in nessun popolo. Guai se fosse codesio il fine verso cui s'indirizza la guerra che oggi si combatte. » (Dans Chiala, up. cit., I, G3.)

^ Mazzini, art. cité, p. 3G, 41.

* A commencer par Carducci.

c'est à la France elle-même qu'ils en voulaient ^ Pourquoi, disaient-ils, les Français ont-ils si longtemps toléré les injustices de Napoléon III? Ils furent ses complices, puisqu'ils s'assujettirent à son joug. Troupeau d'épicuriens, ils n'ont, de 1851 à 1870, trouvé d'énergie que pour reculer ou écarter les obstacles opposés à la jouissance des plaisirs où ils placent le but de la vie-. Aucune trahison, aucune erreur momentanée de tactique, aucune caus»' lurtuile ne sont ' in\uc<ibles poui' excuser leurs défaites"^: elles ne peuvent s'expliquer que cumme un châtiment de la justice immanente •*. La France, en 1860, n'a-t-elle pas

' Ricasoli écrivait le 17 septembre 1870 : « La Francia sotto ogni forma di governo ci fu di molestia e damio ; e or con la sua polit ica, or con le sue rivohizioni, or con i suoi intervcnti militari, tenue avvinto al suo oarro volubile e irrequii.'to il pensiero polilico e ^sotiale <k'l popolo iialiano, per cui fu sempre servile di Francia, mentre piû gridava contro Francia. È questo un fato maledetto per uoi. » (Lettere c docuincnti, t. X. i). 12S.)

' May.zini, art. cité, p. 44. — Dans Jl commune a l'u^'iscmhlea, t. XVII, p. 37 de ses Scritti, il dit eu 1S71 : « Cosî è caduta la Francia. Cosî cadnl ogni popolo al quale il matérialisme insogni che fjioirc o rincer gli ostacoli ai godimenti sou norma alla vita. »

' Mjizzini, Scritii, t. XVI, p. ^4.

Au tome X\'II, page 5, il écrit en 1871, dans rarticlo // comune di Francia : H Non vi scouf<»riato : la disfatla inevitabilo del comune l'arigino non è disfaita repubblicana, ma d'uomini che si sviano dall' unit:\ e dalla missione repubblicana e non i»^)ssouo viucert*. E quanto alla Francia, ricordatevi che un Pojwlo nuovo t"^ migliore iniziatore d'un' Epoca nuova che non una vecchia nazione, grand»' un tempo ma traviata dietro al culto degl' interessi materiali e al- Torgoirlio d(»llo ooïKiuistr. \'oi siotc, o Italiaui, un Topolo nuovo, eguale p«'r cifm numerica alla Francia del 1789, meno tormentato di nemici intemi ch' essa non era, meno minacciato da leghe straniere oggi irapossibili «> forte di prestigio in Europa. d'istinti generosi, d'iutelletto ingonito e di valore non secondo al alcuuo e provato nt'gli ultimi trentatre anni da splendidi fatti in tutte le vostro citti\. E a voi più che ad altri, spetterebbe di sottentrare. come facevano i militi deir antica falange, al caduto. )>

* /f/.. t. XVI, p. ni : « Alïasciuata dall" orgoglio d'una lunga série di Irionti coir armi, gua.sta dalle proprie tendenze dominatrici e dal plauso servile dei popoli che la circondano. la Francia iraviù dalla propria missione : vrangclizzazionc di TAbertâ, d'Kquaglianzn c di Fratcllanza fra i popoli : sostitui alla bandit'ra délia rivoluzione una bandiera d'Esercito, ail' adorazione délie idée il culto degli interessi materiali..., couculco per acci-escere potenza a se stessa i diritti délie nazioni sorelle. » Après avoir écrit encore toute une page sur ce ton. Mazzini conclut : « La Francia oggi espia quesle colpe. »

extorqué ^ deux provinces à l'Italie? Sedan est la rançon de Mentana. Les capitulations des généraux français payent les paroles prononcées par le ministre Rouher, le 5 décembre 1866 : (f L'Italie ne s'emparera pas de Rome, jamais-! » — Eh! bien, elle s'en était emparée le 20 septembre 1870, premier fruit pour elle des désastres français, auxquels n'avait malheureusement pas contribué Victor-Emmanuel ^. Ainsi était restituée aux Latins et non seulement aux Italiens, le sanctuaire de leur race. Car c'était Rome et non Paris la capitale sacrée des Latins. La France, jusqu'ici, avait cédé à ce fol orgueil de se croire désignée par la Providence pour détenir une perpétuelle hégémonie morale parmi eux. Maintenant déchue, elle ferait place aux Italiens, peuple nouveau, nombreux, nourri d'instincts généreux, jouissant d'un grand prestige en Europe*. Et, pour commencer, elle devait renoncer à exercer dans la Péninsule, non seulement toute action ])olitique, mais toute influence intellectuelle. On n'avait riue trop longtemps goûté en Italie les audaces et les frivolités de sa littérature délétère^. Tout au plus, pourrait-on dé-

^ F. Petrucelli délia Gattina, Storia délia idea italiana, p. r>06, Napoli, 1877.

* Le 21 janvier 1872, Carducci écrivait (Opère, VII, 5) : « Vada Sedan per Mentana c l'obbrobrio délie capitolazioni per il jamais di llouher. Cosî parlavano i più. »

' Petnicelli délia Gattina, op. cit. : « Sedan était arrivé. Il y a îI ce moment une ombre dans la carrière do Victor-Emmanuel : ce fut la neutralité entre les belligérants. Le roi perdit ainsi l'occasion suprême de reconquérir, à l'aide de l'alliance prussienne de 1870, les deux provinces que la France nous avait extorquées en 18C)0. » (Passage traduit de la p. 506.)

* Mazzini, Hcritti, t. XVI, p. 30.

Marselli, Gli avvenimenti del ISlO-lSIl, Roma, Loeseber, 1873, dit. p. 107 : « J'avoue en toute franchise que les victoires allemandes, loin de m'étonnor. m'ont profondément ré.ioui. Pelles m'ont profondément réjcui parce que j'estimais que c'était pour l'Italie le plus grand des biens de se soustraire à la culture française et de vivre désormais en étroite harmonie avec cette culture de l'Allemagne qui tient la tête de la civilisation au xix^ siècle. »

Contre l'influence française, cf. Ricasoli. Lettcre e dnenmenti, X. p. 128. 220.

" ('îirdiu-fi (O/tn*. III. 12<;) éciil, m 1872. sur la lillérahire française ; .. I raiei compatriotti alTetlano. dopo Sedan, o di spregiarla o d'inventnriarne It» immoralitil le vanitA le fulilitA. le leggerezze le frivolezze le sciocchezze. i disonori i fur(»ri ;uli orroij. » La même année, il a une [>a:,'e intéressante sur les

sormais excuser les Italiennes qui, au détriment des intérêts économiques de leur pays, persisteraient à préférer les étoffes et les modes fran(,'aises. Soit! le fusil à aiguille et la discipline du soldat allemand étaient parvenus à changer les frontières de la France, mais ce pays continuerait à imposer ses modes; il fallait s'y résigner. Ce privilège était lié à l'immoralité de Paris : quelle autre ville pouvait se vanter de servir d'asile à près de cent mille grisettes? C'est là qu'affluaient, en quête de consolations, les dévoyées du monde entier. Couturiers et modistes devaient rivaliser pour satisfaire ces clientes, à qui l'on ne pouvait du moins dénier la science du luxe, le goût de l'élégance raffinée, la souveraineté dans le royaume de la coquetterie ^.

Italiens qui se scandalisent de l'immoralité et de la légèreté des auteurs français, mais n'en fout pas moins leurs délices de nos pièces de théfitre ou de nos romans (III, 217).

' Il est intéressant de suivre, dans quelques journaux de modes d'Italie, le contre-coup des événements de 1870-1871. La Moda iialiana (giornale dei I^vori femminili, G. l'oliti e G. Caimi editori, Milano, 1872) était nettement hostile fl la France. Ainsi le 15 juin, elle publiait, en l'approuvant, une lettre de F. dair Ongaro adressée au directeur et où on lisait : « Il titolo di Moda italiana, che avete osato stampare in froute al vostro giornale, avrrt fatto ridere tutto il sosso f<'mrainile e gran parte del sesso mascolino in Italia e fuori..., iutendo quella parle o quel tutto che ha torai>o di oocuparsi di modo. Moda iialiana! Oedete dunque che la Francia sia afifatto scomparsa dal numéro délie nazioni o dalla carta d'Euroim? Crodete che il sigu. di Bismarck prétendent imporn* come condizione di pace e di vita l'abolizione del figurino francese, e délia lingua universale del mondo diplomatico ed élégante? Il fucile ad ago e la disciplina del soldato tedesco potranno nuitar le frontière di Francia, ed aggravare il suo dobilo di cincpie miliardi, ma la Francia perdendo la sua influenza politica e la supremazia militare. conserverA aempre il jirivilegio d'imporre le sue stolïe, le sue creste. i suoi modelli, i suoi figurini, il suo chic. » I^ majorité des Tfnli(^nn<'s, poursuit dall' Ongnro. continuera donc A faire bénéficier la France du i)rivilège do fo\irnir « dei capi>ollini. délie cuffîe, délie creste délie c<m1c e (Ici <'apclli posticci. » Mais la minorité intelligente doit comprendre que clm(iue i)euple a son cachet et que ce (pli (envient aux Françaises ne va pas aux ltjilicnu(\s ; (juc. d'autre i>art, il y a tin iutén*! écon(>mi(jue A jïnmdre ses matières premières chez soi c( A les omrnger soi-ni(*me. 11 faudrait donc fonder une liiruo contre los modes franc.'aiscs. — Dans les numéros stiivants. on continue l.i <;tiii|i!it:n<' contre la France en essayant de détourner les Italiennes d'avoir rien de commun avec un pays où rivalisent l'ignorance, la bêtise, la cruauté. On va même jusqu'A se moquer du théAtre français A propos du Rahagas de Sardou : on tourne en (lcrisi»)n les miracles de Lo>irdes.

Un autre journal. Lu Moda. (orricre dcUe mode, anno Lxviii, 1871. Milano.

Implacables contre la France, les gallophobes italiens ne croyaient pas, en revanche, pouvoir trop exalter le vainqueur. Provoqués, disaient-ils, les Allemands ont dû se défendre. Qu'on ne leur reproche pas de n'avoir point arrêté leur efîort après Sedan. Ils ne le devaient pas, sous peine de n'arracher à la Fortune qu'une éphémère caresse et de grever l'avenir des soucis accablants d'une nouvelle entreprise guerrière. Ils n'ont d'ailleurs exercé que les ravages inévitables, et, au lieu de les appeler barbares, comme on l'a fait parfois même en Italie, il convient d'imiter leur vertu, de s'assimiler leur science. A la culture française il faut désormais substituer la culture allemande ^.

Tels étaient, dans la Péninsule, des sentiments très répandus. Mais les amis de la France ne manquaient certes pas non plus ^.

est plus favorable à la France. Le 2 janvier 1871, il publiait lui aussi une lettre du même F. dall' Ongaro qui décidément en voulait aux modes françaises. Il faut, dit-il, profiter des malheurs de la France pour se délivrer de ses modes. Mais, cette fois, le journal n'approuve pas. Il fait suivre la lettre des réflexions suivantes : « Capisco che i Francesi finora ci hanno fatto la pappa, e sarebbe tempo ormai d'emanciparsi per quanto possibile. Ma riguardo alla moda è un afifar serio, vorroi quasi dire che è affare d'istinto, di spirito e un poco anche di moralità. Una città che ha in se uua popolazione di forse cento mila grisettes, e dove solevano accorrero por eonsolai-si le traviate di ogni naziono, ha délie risorse immense sull' argomento, e puô dar lezioni di civetteria e di loeletta più che un altro paese qualunque. » A quoi bon d'ailleurs se mettre en dépenses pour créer un attirail nouveau et fort coûteux, vu les exigences dos ouvriers italiens? La paix une fois faite, la France redeviendra la reine de l'élégance et les couturiers italiens en seront pour leui*s frais. — La Moda avait vu juste et, le 26 juin 1S71, elle s'ex"primait A peu près en ces termes : <f La France montre (lu'elle veut, au point de vue niililairo. se relever vigoureusement. Les Allemands en sont les premiers étonnés. Il en est de mémo pour le commerce, l'industrie et par suite les modi^. Celles-ci, les modistes parisiennes les ont complètement renouvelées ; on pourra eu juger en Italie. Ce pays doit donc définitivement renoncer à se libérer de la mwle française. »

* C'est ce qui résulte notamment de Mazzini, S^critti, t. XVL p. 8.3, 35. 36, 39; t. XVII, Il comiine di Francia.

* Mazzini. ^rrifti. t. XVI, p. 83; — Marselli. (m nvrrniwrnti drl IS70-,S71. p. 107.

Nous pourrions citer, outre Garibaldi et sa g^lorieuse phalange, des hommes politiques comme Arrivabene, Guerrieri-Gonzaga, Garutti, Riccardo Sineo, Finzi, le marquis Visconti Venosta, le général Gialdini, des diplomates tels que Garlo Gadorna. ambassadeur à Londres, des professeurs aussi réputés que le philosophe Pietro Siciliani, de Bologne S des hommes de lettres comme Edmondo de Amicis -. Mais personne, en ces jours de deuil français, ne parla de la France avec plus d'émotion et d'éloquence que Giosue Carducci. Les arguments de nos divers amis d'Italie se retrouvent dans ses articles ou ses discours. Mais il sut en développer d'autres encore. Par suite, son œuvre est peutêtre l'expression la plus complète des sympathies éveillées par la France, en Italie, entre 1870 et 1883.

Ce qui indigne le plus Carducci, c'est le revirement survenu dans l'esprit et la conduite de beaucoup, depuis nos désastres ». « Tel aujourd'hui habille ses fils en hulans. qui, voici peu d'années, les habillait en zouaves. Tel hurle nach Paris avec une voix qui s'était enrouée à crier peu auparavant à Brrlin. » Parmi les plus acharnés ennemis de la France se distinguent des personnages dont les genoux sont encore blancs de la poussière qu'ils ont prise à se prosterner devant Napoléon III. Agir de la sorte, dit Carducci, c'est imiter « l'esclave qui bondit de joie au malheur du maître qu'il craint ».

Qu'il y a Inin de ces renégats à Garibaldi! Jadis, sous les murs de Home (1840), puis aux heures douloureuses de Mentana (1867), il lutta de toutes ses forces contre la France. Mais aujourd'hui elle est malheureuse, et il lui otTre son briis généreux. Les jeunes gens enrôlés sous les bannières du héros ont du quitter leur pays en cachette; pourchassés par les gendarmes,. ils n'ont pu prendre

» Chialn. Pafjinc lU Mtoria cotitewporanca. t. 1. p. SO-89, 00, 143-144. 106,200.

* Ni)fniuiiî»'nl «Inns s<'s liitonii ifcl /N?'^/^'?/.

■ Jusqu'A noiiv('l avis, se reporter A Carducci. Operr. t. VII. p. 3-12, Un anuo dopo, 21 gennaio 1872. — En ce qui concerne les Garibaldiens en France, cf. aussi ()}t(n\ t. IV. p. l.")4 ; XIII. p. 304. et Lvttcre di G. Carducci, p. 158.

congé de leurs parents ni s'arrêter au seuil de la patrie, pour adresser un dernier et long adieu à l'Italie. C'est au milieu des privations de toute sorte qu'ils ont avancé. Mais un espoir les soutenait : ils voulaient venger Mentana en tombant, victorieux défenseurs de la France, sur son propre sol.

Si Garducci n'éprouvait que mépris pour ceux qui, à la fin de 1870, brûlaient le dieu adoré d'eux quelques mois plus tôt, du moins n'abdiquait-il pas à notre profit la liberté de son jugement. Respect et amitié ne sont point idolâtrie. Garducci faisait un départ entre les hommes de Franc(\ C'est ainsi qu'il ne cachait pas son antipathie pour Napoléon III i. Ce fut, disait-il, le souverain aux perpétuels échecs : il ne réussit ni à frapper la Russie en plein cœur, ni à susciter une guerre de Pologne, ni à regaillardir le nom latin, ou plutôt l'autorité de la France au delà de l'Océan, en réduisant les Mexicains, ni à choisir son heure pour créer une question germanique. Autant de rêves qu'il avait pourtant formés! De même, il proclama : le principe des nationalités et blessa partout les nations, — le principe de nonintervention et intervint partout, provoquant froideurs et rancîmes contre son pays et contre lui-même. Il voulut grouper ensemble les forces des peuples latins, et jamais ils ne furent aussi désunis et ennemis que sous son règne. Il entreprit de retenir le mouvement social dans les digues officielles et il tomba, laissant comme héritage, à Paris la Commune, aux Tuileries » la sinistre fiamme du pétrole ». Etait-ce incapacité? malechance? se demande ensuite Garducci. Il répond qu'ainsi l'exigeait la Némésis : « On ne trompe pas, on n'outrage pas impunément le genre humain avec des plébiscites et des coups d'état-. »

* Dans lin article publia par ïa Voce del Popolo de Bologne, le 11 janvier 1873 rf 0,K/r, I. VIT. p. 1.'. pt sniv. Rni»prorb.z. I. XTT. |) 10 11.

^ Voir encore sur Napoléon III, Opère, IV. 12îi et siiiv. ; 14Î) et suiv.. UV2. les poèmes Magenta, Per la spcdizione del Measico, Miramar, Ode à V. Ifttgo, outre ceux que nous citerons plus loin.

Ce portrait, Garducci ne le trace pas toujours avec calme. Parfois sa colère se traduit par des injures et Napoléon III devient « l'empereur malsain, un hypocrite, un histrion ». Or, c'est en 1873 que Carducci s'exprimait ainsi et dans un article nécrologique. On put lui reprocher de n'épargner point les morts. Du moins, n'avait-il pas, comme tant d'autres, attendu la chute du souverain pour le maltraiter. Déjà, le 26 mars 1869, il avait le droit d'écrire à un ami ^ : « Dans tous mes poèmes, il n'y a jamais une syllabe qui exprime de la sympathie ou de la condescendance pour Napoléon III. Or cela était quelque chose en 1859. » Carducci voulait dire qu'à cette date, l'enthousiasme en Italie était général pour l'empereur, dont l'alliance avec Victor- Emmanuel avait fait réaliser un progrès décisif au problème de l'Unité. Mais c'est à la France que le poète dédiait sa gratitude et non au monarque dont, à toute époque, Téloigna le souvenir d!i 2 décembre -.

Après Aspromonte et Mentana, il poursuivra de la même haine le pape et Napoléon III. Dans son poème intitulé Dopo Aspromonte (1862), il appellera sur l'empereur la vengeance céleste, et tout en écartant avec horreur la pensée d'un attentat, il éclatera en termes de la dernière violence : « Je bois au jour (jni doit Irindi'c (rniie j»ril(Mir li\i(l(' (^f ii'oniblajilr In jono obscène du lu'iL'.iiid l'iMin/ais. Kpai'gnoz-l<'. n poignai'd qui as onifx'^clié César de régner, cl loi. hache, devant laquelle s'agenouilla Capet trop docile : il est sacré, car la liberté de son doigt divin Vil louché. Epargnez l'inipérial Caïn : qu'il \iv(^ : que du fond des gonllrcs de la Seine cl dos fosses piilrides de la funèbre Cinycmic le- liiirlouieiils de ses \i('liiues le ponrsuivonlî Ou'il \i\e a\aiil aux (''|>aiile««. cmiune iii<ii.'ne. la easaijue jaune, et poi'iani aux |»i(Ml> le l»(Hilel de l'iM' dont il écrasa deux Hépu-

' A (JiiiscpiM' Cliinriiii. p. 128 dt-s LcUvrc di G. Carducci. ^ On verra plusieurs fois dans la suite que Carducci comprenait l>ien l'importance d«^ l'intenention française en 1850. Cf. Lettere, p. 1.58.

bliques; que de sa vieillesse infâme il déshonore Toulon", oia éclata pour la première fois la foudre lancée par Napoléon. »

Mais la sévérité parfois injuste de Garducci pour Napoléon III ne fait que mieux ressortir son amitié pour la France qu'il distingue soigneusement de ses maîtres. Sans doute, dans les années qui précédèrent 1870, il eut à consacrer quelques strophes aux Français exécuteurs en Italie des volontés de Napoléon III et de Pie IX ^. Mais elles expriment plutôt un douloureux étonnement qu'un anathème. Le rôle que nous jouons à cette heure lui semble violer une tradition séculaire et il ne se console pas de ce changement. Voilà donc, dit-il. pourquoi le seigneur de Ferney a ri, pourquoi le citoyen de Genève a pleuré, pourquoi le monde a vu passer les glorieuses légions de la République et leurs haillons héroïques! C'était pour qu'un jour la France, devenue mercenaire du pape et servante d'un empereur parjure, tendît des pièges où tomberaient des flls, seul espoir de leurs vieilles mères. — Et il terminait comme par un sanglot, avec cette phrase : « Il fallait que pour toi nous rougissions et nous souillions nos joues de larmes, nous qui t'aimâmes, ô France. »

Nous qui t'aimâmes! Il n'avait pas cessé de l'aimer et on le vit bien durant les années 1872 et 1873, où il parla d'elle en termes pieux ou enthousiastes. Pour la défendre, il mit alors en avant les raisons suivantes : elle est comme la mère de toute démocratie, elle a plus d'une fois agi envers l'Italie en sœur affectueuse et dévouée, sans elle la civilisation latine ne peut poursuivre son œuvre pourtant nécessaire au monde.

f.a démocratie italienne, dira-l-il, peut-elle oublier que la liberté et la philosophie sont parties de Paris, ])()iii' ])ai'coiirir, avec les drapeaux victorieux de la Gonventi(»ii. loiitc l'Europe? Peut-elle oublier que 1;^ où est enseveli un s(tl(l;il français, en Portugal, en Espagne, sur les rives du Rhin el (Ui Vn, eu ce lieu la révoinlioii iTa, dans la suite, cessé de boiiilloiinei', el ancini

* l'cr Eduardo Corazzini (1SG7).

roi n'a pu asseoir solidement son trône? La démocratie peut-elle oublier tout cela, et aussi la proclamation des droits de l'homme, la constitution de 1794, et le monde nouveau qui en est sorti i?

Cette admiration pour la Révolution française datait de loin chez Garducci et ne souffrait guère de réserve.

Dès 1858, il saluait avec émotion les Fr^mçais qui. sous Louis XVI, secoururent l'Amérique révoltée; de cette guerre d'émancipation ils rapportèrent à Paris, la T^iberté qui peu après devait s'y implanter-. En 1801, il écrivait : « Si un peuple noble et courtois, si une assemblée de philosophes humanitaires durent laver la France dans les bains sanglants de 1792 et 1793 : de tels excès furent la douloureuse conséquence des excès plus grands encore commis » ]iar les ordres privilégiés ^.

En 1869, il qualifiait de « sublimes >> les nuits de la Convention. Il ne refusait certes pas d'admirer la farouche énergie non plus que l'inlassable fidélité des Vendéens, mais il déclarait néanmoins être du parti des bleus, car, disait-il, « ainsi le voulait la force vengeresse de la raison * ».

Admirateur de la France comme républicain, Carducci lui avait en oulrc voué un culte comme Italien. 11 ne pouvait oublier fjuc l'Unité serait ])eut-être longlcm])'- encore demeurée un rêve si les armées françaises n'avaient, en 1859. coopéré avec les troupes de Victor-Emmanuel et arrosé de leur sang généreux pbis (l'un rli.iiiip (le bataille •''\ Mais il remontait encore beaucoup ]>liis loin dans le passé, pour tronvei* des motifs de gratiliidc cii\('r< In France. S'il ne parlait qu'avec horreur du IS bniniaire. s'il déplorait le triomphe « de la force et du despolisnic ■ .111 (l<''l»iit du xi\" >iccle, du moins n'épnnn ait-il aucun

' Oprre. t. VIT. p. 7.

■ Dhii^ rOd, alla libt rtà.

• T. II, p. 5.

• Opère, t. IV, p. î)l, 02. 06.

• (>pin\ t. Vil. p. 7: t. IV. p. 4~A; t. XII. i). 354. Uitctv, p. 158.

embarras à reconnaître que, sous Napoléon I" ^, l'influence fi^ançaise s'était, en bien des cas, exercée pour la plus grande utilité de la Péninsule.

Il constatait qu'en ce pays, la fortune des armes françaises et la gloire du Consulat, puis de l'Empire, avaient vite fait d'attirer et d'enivrer le moyen peuple. Il ne s'en indignait point -. Il proclamait au contraire que « le nom d'Italie rendu par Napoléon I" à une si grande partie d«; la Péninsule, une armée italienne qui combattait victorieuse sur la Raab, tout cela c'était vraiment quelque chose de beau », Et il ajoutait que notre domination apprit à ses compatriotes combien il est douloureux de croupir dans l'inaction et la division. Le spectacle journalier de notre indissoluble unité leur communiqua le désir angoissant de ramasser en un seul corps les tronçons de leur patrie. Dorénavant, rien n'allait pouvoir étouffer leur espoir et, en attendant de le réaliser, ils ne cesseraient de souffrir =•.

C'est en 1874 que Carducci exprimait de telles pensées dans un discours où déjà se trouve en substance le langage plus explicite encore qu'il devait tenir quelques années plus tard*. Il se rencontrait toujours des gens pour frémir d'horreur au souvenir des trahisons, des violences, des rapines, des sacrilèges commis, disaient-ils, par les Français, en Italie, de 1796 à 1815. Carducci leur répondit : « Nous pouvions bien payer avec du bronze, du marbre, des tableaux, des livres qui, en fin de compte, nous fu-

* Dans ime noté au poème alla Croce di Savoia {Poésie, Bologua, 1ÎK)8. p. 2G1), il dit que Dante « fu primo a nettamente pensare e procurare effieacemente con le scritture e i consigli l'unità d'Italia nella lingua ecc. Ma ogli concepiva TunitA. italiana solo co' 1 risorgimento dell' impero romano. ptT lo cIk' allargavasi a ct'itc astrazioni di inonunhia utiirt r-sale. che non fanno al caso nostro ; per altro è da osservare che quel che Dante pensO, un aliro italiano, Napoleone I, tentô a modo suo di mettere in effetto ».

- Opère, t. I, Del Rinnovamento lettcrario in Italia, novembre 1874, p. 301.

' Sur Napoléon I", voir aussi les poèmes Per la morte di Eugenio Xapi,leone {1819), la Bicocca di S. Giaeoino US91), La guerra {ItWl).

* En 1883. Voir Opère, t. IV, p. 452-453.

reiit rendus, iiuus puiivioii.s bien payer, ilis-jf. la conscience de nous-mêmes que nous rendirent les Français. Ils raanièreat, disons le balai, pour nous nettoyer, ils nous enlevèrent la poussière de nos antichambres, nous débarrassèrent de nos souillures et d'une rance odeur de sacristie. Ils nous armèrent, nous disciplinèrent et, avec beaucoup de coups de pied dans le dos, si vous voulez... ils nous poussèrent à regarder en face et à battre nos anciens maîtres, les Allemands et les Espagnols. Mettez qu'ils nous aient volé tout ce que vous voudrez — (et nos princes nationaux ou autrichiens, avant ou après les Français? Ils nous firent peut-être des cadeaux?) — du moins nous laissèrent-ils un exemple de sage administration; avec des routes, des ponts, des édifices publics, ils sillonnèrent et embellirent, pour sa plus grande commodité, le bel paese. »

C'est encore comme Italien que Carducci déplore la joie que fait éprouver à certains de ses compatriotes les revers de la France et Tespoir qu'ils nourrissent d'assister à son plus complet écra.sement. Avec un sens politique avisé il soupçonne que, ce jour-là, l'Italie, en dépit peut-être d'avantages provisoires, constituerait une proie prochaine pour l'insatiable Germain, devenu tout-puissant. Il voit avec méfiance certaines cartes de l'empire allemand gravées vers 1872. Elles n'absorbent pas seulement la Hollande et les Flandres, mais la Lombardie et d'autres mor- <ean\ d'Italie. Carducci refuse de voir là une fantaisie d'érudits sans lad. Vers 1815, on qualifiait de même les prétentions allemandes sur l'Alsace et la Lorraine. Et depuis M

' OlKir, t. VII, p. S-0. — 11 ost intéressant de rapprocher le langage que. le 3 août 1870, le général Cialdini tenait au Sénat du royaume d'Italie : u Havvi. o Sijjnori. una razza forte, operosa, volente. persévérante, nel centro deir Kuropa, cbe si î^ fîtta in capo di costituirsi, di riunirsi in uuo Stato solo, in un solo vastissimo Impero. Se riesce nel suc proposito, questo Impero gisante si eslenderù dal Baltico ail' Adriatico, dal Niémen oltre la sponda siuistra del Reno.

« A Berlino. è bene che si sappia, si è sempre sostenuta la tesi nell' epoca délie nostre guerre coll' Austria, che il Mincio e l'Adige erano fiumi non au-

On a beau prêcher autour de lui l'alliance italo-allemandè, il n'est pas de ceux qui prêtent l'oreille aux suggestions de Théodore Mommsen. Les lettres adressées par l'historien allemand Agli Italiani en 1870, ne parviennent pas à lui faire croire que la Prusse soit l'amie et l'alliée naturelle de l'Italie ^. Les attentions subites de Mommsen pour ce pays mettent Garducci en défiance. Il n'a pas oublié les âpres jugements que naguère l'auteur de VHistulre ronniiiir n'a poini épargnés aux Italiens - : « La nation italique, avait dit Mommsen, ne saurait se ranger parmi les peuples poétiques par excellence. Les Italiens n'éprouvent pas la passion du cœur; ils n'ont ni les aspirations surhumaines vers l'idéal, ni l'imagination qui prête à la chose sans vie les attributs de l'humanité; ils n'ont point, en un mot, le feu sacré de la poésie... Les productions les plus hautes et les plus heureuses de leur génie sont œuvres de rhéteurs... A la place de l'art vrai, intime, le musicien d'Italie a pour idole une divinité creuse. » Garducci se remémore l'hostilité d'un autre Allemand, plus illustre encore, du xviii^ siècle, Lessing, qui, comparant les Italiens à un essaim de guêpes envolées du cadavre d'un superbe coursier, écrivait : « Ils s'imaginent n'être rien de moins que les descendants des anciens et immortels Romains, parce qu'ils sont

striaci, ma tedeschî ; si è sempre detto o sosteuuto che la Germania si difeude dal quadrilatero ; si è sempre detto e ripetuto che Trieste è necessaria, iudispeusabile al commercio tedesco. Importa che l'Italia l'abbia présente.

« lu presenza di un colosso simile nel centro d'Europa, di uatura volente e, a quanto sembra, aggressiva, la condizione degli Stati minori e délie razze disiinite diventa pericolosa assai. » (Voir Chiala, Pagine di stor. contemp., I, 51-2.)

* Parues eu brochure ù Berlin, après avoir été publiées la première dans lu Perseveranza de Milan, le 10 août 1870, la deuxième dans le Sccoîo de Milan. dix jours après. Elles sont débordantes d'injures pour la France, surtout peutêtre la première. Filles essayent de détourncM* l'Italio de se porter ù iiotro secours et préconisent l'alliance italo-germanique.

' Voir Histoire romaine, par Théodore Mommsen, trad. par C\-A. Alexandr»'. t. I, p. 294-5. Paris, 1863. — C'est le texte que Garducci lui-même avait sous les yeux. Cf. Opère, t. I, p. 321 ; III, p. 127-8; VII, p. 408.

Comme le fait remarquer Carducci, le trad. français a soin do laisser à Mommsen la n-sponsabilité de son jugement.

nés sur leur tombeau ^ ! >> A ces souvenirs, Garducci en associe peut-être d'autres, et il ne croit pas que l'Allemagne nourrisse une invincible tendresse pour l'Italie -.

En fait d'alliance politique, il aspirait, semble-t-il, à celle des peuples latins ^. Elle consacrerait la confédération morale et idéale qui les unissait déjà : fait naturel résultant d'une communauté de langues, de traditions, de lois, d'une même manière aussi (le «niiccNoir et de réaliser r<i'ii\i'c (Tari, (ictle civilisatiuii, on ou connaissait les résultats. Elle avait, au moyen âge, donné naissance aux Communes, plus tard, à la Renaissance; elle avait découvert l'Amérique; d'elle était sorti quatre-vingt-neuf. Son passé prouvait bien qu'elle ne pouvait subir d'éclipsé sans dommage pour l'Europe et le monde lui-même. Or, si elle avait besoin (lu concours de toutes les races latines, elle devait en particulier compter sur la France. Non pas que celle-ci fût en di^oit de s'appeler « la grande nation ». Mais comment nier son mie historique qui était de servir de lien entre les peuples*?

Aussi n'était-ce i)oint à Garducci qu'il fallait demander de combattre notre culture au profit de la culture allemande. « Depuis Sedan, écrivail-il en 1872, mes compatriotes affectent de incpriseï' la lilléi'jilui'c ii'nii(;.aise ou d'en invcntoi'ier les traits d'immoralité, de vanité, de futilité, de légèreté, de frivolité, les sottises, les déshonneurs, les lin-cui^, les horreurs"'. (> littérature

* C'est la fable XVI du livre I, Les Quêpes.

Os attaques ûv Mouhuscmi et de Lessinj; otaiout très aiiièros il Carducci. 11 y reviendra en l.SSL>. (T. t. VII, p. 408 et suiv.

- ^'t^lr contre les Schh';:»']. t. A 111. i>. .'IL'T.

•'' iX'jà le 3 août 1870. le génC'ral Cialdiui disait au Sénat : « io non crtHlo ehe la razza latina possa neanclie in tempo remoto riunirsi in un solo e vasto Impero. Ma chi le vieta di imirsi in alleanza per iscongiurare i couumi i)oricoliV Qucsto parmi i)recisamenle che sia il caso attuale. » (Chiala, op. cit.. I. 52.)

Au mois de mai 1872, on parlait beaucoup d'un»^ alliance de la France, de r Italie et de l'Kspa^Mie. (Cf. (Miiala. I. 120.)

* Opcn, t. VII, p. 7, 10.

» Ailleurs, vers la même époque (Opère, III, 217), parlant du déploiement d'injures que s'olTrail parfois la presse italienne, i\ charge d'ailleurs de revan-

de Voltaire et de Rousseau, de Diderot et de Gondorcet, libératrice du genre humain, ô toi qui as révolutionné le monde, malheureux qui te renie, infortuné qui te méconnaît!... Où trouver aujourd'hui un poète qui atteigne au genou du vieux Victor Hugo? et combien en a donnés l'Europe, après 1815, qui lui arrivent à l'épaule? Et où l'Allemagne a-t-elle un prosateur qui vaille la prosatrice française George Sand? Et où l'Europe a-t-elle une imagination d'histoi'ieu comme celle de Michelet, une critique historique et psychologique comme celle de Sainte- Beuve, et une analyse géniale comparable à celle de Proudhon? D'ailleurs, libre à l'Italie et à l'Europe d'agir et de parler à leur gré : quant à moi, en tant que révolutionnaire, j'adorerais la littérature française, même si je n'étais pas Italien : mais comme Italien, je la respecte et je l'aime, pour les relations si nombreuses qu'elle eut avec ma littérature nationale, pour tous les prêts qu'en noble et grande dame elle lui fit anciennement et dont elle n'a jamais demandé le remboursement... Dante n'était pas né, et déjà la France avait ses cent épopées florissant comme des rejetons i>lantés en un terreau vigoureux; Dante n'avait pas encore écrit et les Dames d'Italie lisaient les romans français, et nos aïeux, à Gênes, à Florence, à Pise, à Ferrare, à Bologne, pour ne pas sembler des rustres, rimaient en provençal. Brunetto Latini, le maître de Dante, choisissait, pour écrire sou encyclopédie, le français, la langue d'après lui la plus déiUable cl la plus commune à lonirs (jcns. C'est en français que Marco Poh> composait l'histoire de ses voyages, Matteo da Canale la chronique de Venise et, un peu i)lus lard, Gasola le Bolonais, la geste des héros mythiques de l'Italie ^. »

che, contre la France, Carducci écrit : « E noi di ripicco, grandi partite a pugilato retorico su pe' giornali : salvo ad accorrere la sera alla rapprosonlasùone di un veccbio dramma del Dumas délia solita deplorata e abomiuala inimoralità, e a divorare dimani mattiua tutto il primo volume di un ultimo yomanzo francese délia oui le^gerezza farem i>oi materia di conversaziouf a pranzo. » — Voir auasi Opère, VII. 81-32.

* Optre, t. 111, p. 12tj et suiv. — Rapprochez t. Vil, p. 20, 32; i. \111. p. 5.

Et ces avantages de toute sorte que Carducci attribuait à la France, il ne les croyait pas près de finir, car il écrivait ces paroles consolantes et prophétiques, qui font grand honneur tout à la fois à son cœur et à son intelligence. Elles s'adressaient aux gens haineux qui rêvaient l'anéantissement de notre patrie, aux amis sincères qui redoutaient une telle catastrophe, aux amis tièdes que la perspective de cette éventualité pouvait entraîner dans le camp ennemi. « Plusieurs fois, écrivait Carducci, la France a touché la terre, nouvel Antée, pour se relever plus forte. Au xV siècle, démembrée par l'étranger, déchirée par les factions, elle vit son roi national réduit à n'avoir pour tout domaine que Bourges; elle vit le roi d'Angleterre couronné à Paris. Peu d'années après, elle ajoutait au territoire de la monarchie de nouveaux états, elle faisait l'expédition d'Italie, son roi pouvait aspirer à la couronne impériale d'Allemagne. Et que iTa-t-elle pas fait après la bataille de Leipzig et la catastrophe (if Waterloo? Cette fois encore donc elle se redresserai »

Jl est intéressant de (.'herclier comment avaient pu naître chez Carducci ces généreux sentiments.

Né en 1885, son enfance et sa jeunesse se placent à une épo- (jUL' où se disc-utuient passionnément dans la Péninsule les méthodes à employer pour obtenir l'indépendance et l'unité de l'Italie. C'est alors que parurent, se répandirent et exercèrent une longue inlluence cei'tains ouvrages dont les plus célèbres nul poui- auteurs Cesare Balbo, Giuseppe Mazzini. Vincenzo Cioberti, Massimo d'Azeglio. Le nom de la France revenait souvent dans ces polémiques : les uns fondant sur elle de grands espoirs, d'autres transformant notre patrie en un monstre hideux,

' Opère, t. VII, p. 11.

cause de tous les maux actuels ou passés de l'Italie. Carducci grandissant eut à choisir entre ces deux partis.

Tous nos adversaires ne s'accordaient pas pour nous adresser les mêmes reproches ^. La France, affirmaient les uns, a tyrannisé l'Italie sous la Révolution et sous l'Empire -. Non contente de lui imposer son joug, elle a confié le soin de l'exercer à la lie même des Français. — La France, .disaient les hommes de lettres, ignore ou dédaigne les écrivains, honneur de notre littérature. Et surtout, ajoutaient les classiques^ elle donne un exemple pernicieux par les excentricités alléchantes de ses romantiques. — Les théologiens ne pardonnaient pas à la France le gallicanisme ^, et le clergé presque entier disait : « La France est la patrie de cette pernicieuse philosophie qui, après avoir ravagé l'Europe au xviii^ siècle, n'est pas encore morte en plein an de grâce 1845 ou 1850. » — Beaucoup de libéraux nous lançaient ce reproche : « Que de mouvements révolutionnaires ont échoué dans la Péninsule, parce que les Français, qui les avaient d'abord encouragés par leurs promesses, nous ont ensuite abandonnés *. »

Les Français, disait l'abbé Gioberti ^\ nous ont volé notre place au soleil. Son climat, sa situation géographique, son passé politique, littéraire, artistique, le caractère de ses habitants, leur langue, le fait que Rome est la capitale du catholicisme : tout

^ On trouvera dans Balbo, Délie Speranze d'Italia, edizioiic quiuta, Fireuzc, IjQ Monnier, 1855, p. lll et suiv., un tableau précis des griefs soulevés en Italie par les adversaires de la Fi-ance vers 1843. I^a plupart de ces griefs se retrouvent dans le Primato (1845) de Gioberti et auparavant (1840) dans son I ntroduzione allô studio délia filosofm.

* Outre Balbo, loc. cit., cf. Gioberti, Del Primato morale e cimle degli Italiani, Brusselle, 1845, t. I, p. 48. ()2, 1.53, où l'auteur essaye de réveillfr !<' souvenir des maux causés, dit-il, il l'Italie par la France.

^ Outre Balbo, loc. cit., cf. Gioberti, Primato, I, 1!)0.

* Outre Balbo, cf. F.-D. Guen-azzi, LWsscdio di Firenzc. Milano, (Juit,'oni. 1874 (1" éd., 18.34), t. I, p. 42, où l'auteur prétend établir que de tous tenii)s les Italiens furent déçus par b's Français en qui ils plaçaient leur confiance.

" Introd. allô studio délia filosofia, éd. de 184G ft Lausanne, t. I, p. 41 et suiv., 1G2: — Primato. t. T. p. 2, 20 et suiv., 33 et suiv., 303-305. 420; t. II, p. 275, 298, 304, 313, 318.

désigne l'Italie ]»ûui' èlre la teiTC privilégiée, celle qui exerce riiégémonie sur les autres. Elle en est dépossédée par la France. Travaillons, pour notre part, à éteindre l'influence française. Nous ne lisons que des romans français, nos théâtres sont asservis au répertoire français. En philosopliie, les Italiens sont disciples de Cousin, quand ils ne restent pas inféodés à Gondillac. Eh! bien, ayons une littérature et une philosophie nationales. Ce spi'a la preuve que nous sommes parvenus à penser par nousmêmes et non grâce à l'intermédiaire des Français. Alors seulement nous aurons acquis la vigueur indispensable pour vouloir notre indépendance politique et concevoir les moyens de Tatteindre. Un même peuple ne saurait, tout à la fois, être en littérature un docile esclave et réaliser en politique son complet alîranchissement. Conclusion : un Italien ne peut, en même temps, être animé d'un patriotisme pur et se donner à la culture française.

Oue répondait le comte Cesare Balbo, ami de notre pays ^7 Quand vous parlez de l'occupation française, disait-il, votre fureui' manque de générosité. Elle a éclaté surtout après le dél»arl (les Français : ne serait-elle pas un moyen de faii'e votre rniii' aux .nnii veriiemcnts qui les ont remplaces dans la Péninsule? Et d'ailleurs, parmi les époques d'obéissance à l'étranger, auciiiie lie fui utile et agréable, active et glorieuse comme celle-là. Nous avions un niaîlie, mais il jjortail un nom italien, et la moitié de l'Europe partageait notre sort tpii était d'accomplir. sou> les ordres de Napoléon, d'héroïques actions. Si nous ne possédions pas encore l'indépendance politique, du moins pouvions-nous espérer l'obtenir bientôt. En attendant, la loi nous garantissait la liberté ain>i que l'égalité; Piémontais, Lombards, Toscans, Romains, Napolitains fraternisaient sous les mêmes drapeaux; les talents de tous ordres recevaient d'éclatants hommages.

' Halbo, Dtllc spcranzc tl'ltalia, p. 111 et suiv., 40S et suiv.

Vous, hommes de lettres, on ne vous connaît pas plus en Angleterre ou en Allemagne qu'en France. Pourquoi reprocher aux seuls Français de vous ignorer?

Vous, libéraux, vous ne devez pas confondre la France avec ses gouvernements. Et d'ailleurs, les fluctuations dont vous gémissez étaient inévitables dans un pays encore mal remis de ses successifs mouvements révolutionnaires. Mais qu'elles ne vous enlèvent pas votre sang-froid. La France, rivale séculaire de l'Autriche, n'a pas intérêt à favoriser cette puissance, mais à l'affaiblir, au profit de l'indépendance italienne. Ne perdez jamais de vue cette vérité : ménagez la France et sachez attendre son aide.

Quant à l'hégémonie intellectuelle et morale de la France S il était puéril, disaient nos amis, de la nier, Commencée sous Louis XIV, elle avait pu subir des éclipses, mais pour s'affirmer ensuite plus vigoureusement. Par exemple, à une époque récente, après une brève décadence, « la civilisation et la religion avaient été redressées en France par Napoléon, les lettres chrétiennes par Chateaubriand, les sciences chrétiennes par Cuvier : un triumvirat qui resterait immortel dans l'histoire de la société chrétienne tout entière, aussi bien que du progrès français - ».

' Balbo. Délie speranse, p. 215-219.

- Nous reproduisons ici une note intéressante où Balbo. p. ll'>, répond à son traducteur français (Paris, 1S14) : « Qui il mio traduttore. postillandomi, dice : nous ne voyons véritablement pas sur quels témoignages l'auteur pourrait appuyer l'a-^sertion d'une si forte inimitié entre les deux pays. — Ed io rispondo, clie non ho parlato di niuna taie inimicizia tra i due paesi ; chè, quanto a Francia. io non cre<1o che ella pur vi pensi, ond' io neppur pensai a parlarne ; »^ quanto a Italia. io parlai di pregiudizi e non di nimicizie nazionali. A me par orrande la differenza délie due parole, non credendo cbe la nazione italiaua sia lutta composta di uomini pregiudicati. — Cbe esista poi, pur troppo. tal i»n'u'iudicio antifrancpse in Italia. «i mi è non solamente tt>«timouiato. ma provato : 1" dal mio postillatore. il quale narra che un nostro grande scrittore suole esclamarf in mf'zzo alla poni«nla : T.a haine pour la Franeo ! pour ri^tio Franco illustrée par tant de génie et par tant de verttis ! d'où sont sortis tant de vérités et tant d'exemples! pour cette France que l'on ne peut voir sans éprouver cette affection qui ressemble à l'amour de la patrie et que l'on ne peut quitter sans qu'au souvenir d»' l'avoir habitée il ne se mêle quelque cliose de

oo

En lisant ce résumé de l'opinion italienne vers 1845 ou 1850, <in aura reconnu que nos amis ou nos adversaires italiens de 1870 n'étaient que les héritiers d'une tradition qu'ils avaient recueillie dans leur propre pays.

Quant à Carducci, on peut le dire, il puisa ses premiers sentiments francophiles dans sa propre famille. Son père, Michèle Carducci \ fut au nombre de ces libéraux qui ne perdaient pas des yeux la France, dont ils attendaient le salut, malgré l'attitude réservée et peu encourageante du gouvernement de Louis-Philippe. « La France, écrivait-il à un ami, le 13 mars 1831, reste la même pour l'Italie, sois-en sûr. » Et il comptait voir paraître, à la tête d'une armée libératrice qui cliasserait les Autrichiens, ce La Fayette, chez lequel affluaient les proscrits et les émigrés de tous les pays, tant le monde civilisé presque tout entier mettait son espoir en celui qu'on appelait le héros des deux inondes, depuis qu'il avait combattu pour l'Amérique, sous les drapeaux de Washington -. Michèle Carducci était en rapport avec la Société des Patriotes italiens, fondée à Paris et alliée à des sociétés françaises poursuivant la libération des peuples. Le rôle de Michèle lui valut, en 1831, d'être relégué pour un an à Volterra. Ainsi se trouvèrent interrompues ses études médicales. Est-ce par l'elTet d'un pur hasard que, les ayant reprises et achevées, il fnl engagé comme médecùn, précisément par une société métallurgique française, qui avait entrepris d'exploiter certaines mines toscanes de plomb argentifère, entre Val di Castello et

mélancoliquo et de profon<l. qui tient des impressions de l'exil î — Certo tiitto ciô prova almeno che l'illustre Itaiiauo qui citato vede, com' io. i presiudizi di niolti nostri coinpatrioti. e ooin' io pure, li combatte. 2" Dn non pochi squarci raolto diversi, se non opiK)sti. di un altro nostro scrittore. il Gioberti. 3" K da innumerevoli squarci di molti piccoli e piccolissimi. dei quali ^ più b«*llo lacère. »

' N'oir Cinn, // dottur Mkhdc Carducci cospiratorc (-Vuota Antologia. V mare 11X)8) ; — Alberto Lumbroso. Mi^ccllanea Carducciana, Bolopna, 1911, p. 7 et suiv., 9 et suiv., IG et suiv., 22 et suiv., 26-7, 30-1.

■ Cf. Terenzio Mamiani. Parigi or fa citiquanf anui (A'tior. Ant., 1881, I XXIX. p. 594-5).

Serra vezza? C'est là que naquit Giosue Garducci en 1835. Trois ans plus tard, son père, on ne sait pourquoi, changea de résidence. Mais Michèle ne renonça pas à son penchant pour la France et, parmi les premiers livres que le jeune Giosue put lire dans la maison familiale, figuraient VHistoire romaine de Rollin et VHistoire de la Révolution française de Thiers ^ En même temps, les conversations tenues par Michèle devant son fils contribuaient pour une bonne part à faire naître et à développer en celui-ci des idées libérales, cpii devaient encore le rapprocher de la France, toujours considérée autour de lui comme le pays classique de la Révolution.

Dans les pages précédentes, on a vu avec quelle insistance Giosue plaida la cause de la France durant les années qui suivirent immédiatement la guerre franco-allemande. Encore en 1883, il gardait la même fidélité à notre patrie. Sans doute, il jugeait en termes sévères le gouvernement français d'alors. « Je ne souhaite pas à mon pays, disait-il. un régime comme celui-là. Pauvre en idées et en forces, riche en avidité et en intrigues, il vaut encore moins que le parlementarisme italien. C'est quelque chose d'intermédiaire entre un régime de banquiers et un régime de débauchés -. » — Mais, cette même année, il composait les douze sonnets du Ça ira, tableau de l'épopée française de 1792, peint amoureusement par un admirateur toujours fervent de notre histoire révolutionnaire ^.

^ Carducci. Opère, t. III, p. 143 et suiv. ; — Chiarini, Mcmoric dcîla vita iH G. Carducci, p. 7 et suiv.

^ Opère, IV, 4.^);"). — Pourtant, il avait bien accueilli la R^^publique î\ s»^ débuts (t. VII. p. 10), ce qui ne l'erapêcliait pas d'avoir uru' oertaino estim»' pour le comte de Chambord (t. VII, p. 46).

' Nous ne voj'ou.s pas que cette admiration soit attéuuéo par les considt'rations que Carducci fait sur les fnr<'nrs crUitiurs qui s'onipnrent quelquefois des Fran(;ais (Opère, IV, 415).

C'est aussi en ISSr; qu'il refusait en termes éloquents de se laisser entraîner par la haine violente qu'avait déchaînée dans la Péninsule notre mainmise sur la Tunisie. On avait beau répéter autour de lui : « L'Italie a besoin d'une guerre avec la France comme d'oxygène réparateur ^ » Il déclara: Si vous croyez avoir à redouter que la France ne vous attaque, armezvous, soyez forts, tenez-vous prêts; mais en attendant qu'elle fasse vraiment mine de vous envahir, pourquoi la poursuivre iriMic hnine farouche =? — La France protégeait maintenant la régence de Tiuiis, mais ce rôle n'avait-il pas été proposé à l'Italie qui ne s'était pas souciée de l'accepter 3? Ce n'est pas que notre décision n'eût éveillé dans le cœur du poète une grande amertume, mais, i)nur l'instant, tout au moins, il se bornait à ce sentiment.

« Que Dante, disait-il S détestât les Français, ou mieux la famille royale de France, je le comprends : un petit-fils de Saint Louis l'avait dérangé de son nid... Que Machiavel les méprisât et les enviât, je le comprends : ils étaient trop facilement venus à bout de ces princes italiens si supérieurs à eux dans l'art de dissimuler, d'empoisonner, de corrompre et de trahir... Que V. Alfieri les haït, je le comprends encore mieux : il ne pouvait sentir ces petits avocats de Paris qui lui avaient séquestré plus

* Opère, t. I, p. .332. Voir coiuraont néanmoins Carducci ôtail affligé et blessé do co qu'il Marseille, en 1882. les ouvriers ilnli<'ns avaient élé en butte A des manifestations hostiles.

' A'oir dans Cbialn. l'offinc, I, 12î». comment, dès 1874. certains soutenaient comme inévitable une attaque de la France. — • Voir jV/.. 1M-r», 181-3, comment dès lors certain.s répondaient comme fait ici Carducci.

^ Sur cette offre faite suivant Carducci A l'Italie, voir Chiala. Pagiuv di Nhiiia conicNti)oraii( a, II, chaj). vi, notanuneni ji. 01. L'amertume contenue de Carducci apparaît notamment en 1882. quand il se dcuiande sur un ton ironique si l'isolement d<' la Fi-auce eu l']^'.\ple ;i hicMi p.iyé mux Tlalieiis <( lo schinffo <li Tunisi .) (Oprn, I. p. :i:)2).

Carducci ne semble i>as avoir éir-, au moi us pcndani lou;:lem|)s, d'avis que l'Italie dnt poursuivre l'acquisition de colonies. Cf. Opère, t. XII. 340, 343, 360; t. IV, 478.

* Opcre, t. IV, 453.

encore que ses rentes et ses livres : sa république classique. Quant à V. Gioberti, je crois qu'il haïssait les Français par fidéicommis. Mais que nous autres, après 1859... nous devions avoir le misogallisme comme institution nationale, parce que les Français ont tout à coup occupé un territoire qui nous fut offert sans que nous en voulions : voilà ce que je ne comprends pas. »

Si, pour attiser la haine contre les Français, on imaginait de célébrer comme un événement national les Vêpres siciliennes, de rééditer, en g-uise de manifeste, le Mlsogallo d'Alfieri i, Carducci s'en indignait. Et il blâmait avec sévérité un professeur qui, dans le compte rendu d'un livre sur Baretti et Voltaire, avait cédé aux passions de l'heure et qualifié ainsi le patriarche de Ferney : « Molto ignorante e moralmente poco meno che abietto -. »

On ne saurait trop y insister : ce sang-froid, cette impartialité, cette sympathie de Carducci se manifestaient envers notre pays à une époque où, entre les deux partis — français et antifrançais — dont nous avons constaté l'existence dès avant 1843, la victoire n'oscillait plus. Une quinzaine d'années durant, l'Italie avait hésité à s'unir aux grands Etats de l'Europe centrale. Mais, en

1881, le roi Humbert accomplit un pas décisif. Son voyage à Vienne fut comme une préface au pacte de la Triplice signé en

1882. Cette visite sembla une humiliation à Carducci, dont Virrédentisme avait eu plus d'une fois l'occasion de s'affirmer^. La

^ Bien que Tarticle de Carducci soit daté de 1883, ne fait-il pas ici (IV, 454-5) allusion à l'éd. du Miaogallo publiée chez Sansoni en 1884?

- L'auteur de l'article profitait de la recensionc d'un livre pour exhaler sa bile à la fois contre la France et contre Voltaire : « A noi serabrô sempre il Voltaire un prodiirio di spirito, nui un intelletto assai limitato. Ej;li avea in se ingranditi tutti i difetti, che sono tauti ! dell' indolc? franc(^s(\ la le,iî,uprezza, la blatjiic, la prrpoteuza. la petulanza, l'intolleranza. Oltracciù <ra molto ignorante e moralmente poco m«Mio clu' abietlo. (Giornalc .v^>/•;t•o tlcUn Icttnaf. ital. 1. T, ]"■■ stin.'slre IS.S.'^. p. .".(X).)

' Notamment au mois de juillet 1878, lors d'uu séjour îI Trieste. et, l'année suivante, dans l'ode ^alitto ifalico. (Chiarini. Metnoric, ]). 214.) Cet irrédentisme éclatera encore plus violemment en 1882. A iiropas <rOberdau. étudiant triestin exécuté à Trieste le 22 décembre 1882. Affilié ù. Vltalia intiUnta, il i)assa en

majorité de ses compatriotes pouvaient rompre avec un passé proche encore et s'enthousiasmer pour cette alliance avec l'Allemagne et l'Autriche : Ciarducci, bien qu'il ne fût pas sans nourrir peut-être au fond de son cœur quelque amertume contre la France, continuait à se souvenir et, au lieu de tendre les bras vers Vienne et Berlin, il restait fidèle à Paris.

Encore en 1880. dans une lettre à M. Pierre de Nolhac qui venait de découvrir le manuscrit autographe du Canzoniere de Pétrarque, il parlait de la France en termes affectueux. Mais déjà ses sentiments pour notre pays subissaient une transformation 1.

En 1880, nu jouiii.il .ly.nit reproché à Cnrducci la sympathie qu'en 1883, c'est-à-dire après les événements tunisiens, il n'avait pas craint de témoigner à la France, la Gazetfa delV Emilia insérait la déclaration suivante inspirée par le poète : « De 1884 à 1880, la pensée de Carducci relativement à la France a mûri avec les faits. Il a vu la France s'éloigner de plus en plus de l'Italie et devenir presque sou ennemie. Il n'a plus éprouvé que des sentiments d'Italien -. »

Qu'était-ce à dire? Des degrés qui séparent l'amitié de la haine, auquel s'était arrêté Carducci? D'une part, il éjirouvait pour Francesco Crispi, et ne s'en cachait pas, une profonde admiralicin, il j)hMira sa chute et applaudissait sans réserve, semble-t-il, sa ])()liti(pje ^, nr elle n'était pas, tant s'en faut, bieFiveillanlc envers la France. De plus, Carducci. à partir surtout dVuvirnn

Italie pour ne pas servir dans TaniK^c autrichienne, revint ft Trieste, lors d'uu xoyajje de l'empereur François-Joseph, y fut arrêt <5, le 10 septembre 1882, porit'ur de liombes. et condamné ft mort par un conseil de puerre. Victor IIuro avait en vain demandé sa grAce. Cf. Carducci. Opère, XII. 2oô et suiv.

^ Opère, XÎI. 1*37-8. « E sono lietissimo che la scoperta ci venpa. con tanta irentilzza e corte.-^ia. da un fiirlio di (iiuMla nobile nazione. a cui. oltre il culto, che essa ebl)e sempre ])or il Petrarca. l'Italia deve \n\r tanto. »

• Opère, t. XII, 35."»

* /(/.. p. 415 et suiv. — Voir aussi dans Rime e Ritttii le poème Alla figîia (H /•'. f'n'.s/)/ ri dans les Mtinnr'u (!•• Chiai'iui les i». 2'J--320.

1890, put être considéré par certains comme un fougueux ami de la guerre, tant il parlait d'elle avec ardeur i. Il en venait même, tout près de ses vieux jours, à regretter de n'avoir pas embrassé la carrière des armes. Or, cette humeur belliqueuse semblait parfois se manifester contre la France plus spécialement. Ainsi, le 24 août 1803, au cours d'un voyage dans les Alpes, il écrivait d'Oulx à un ami : » Hier, je suis monté à l'Assietta, où, comme vous le savez, le 19 juillet 1747, sept mille Piémontais repoussèrent et battirent trente-cinq mille Français; ils tuèrent Bellisle et quatre cent cinquante officiers de la meilleure noblesse. Ce sont là des choses qu'il est bon de se rappeler de temps en temps -. » Ne faudrait-il pas aussi tenir compte de faits comme le suivant? Le prince Henri d'Orléans avait porté sur certaines troupes italiennes un jugement jugé très blessant de l'autre côté des monts. Le comte de Turin en demanda raison à l'offenseur, et, dans un duel, en août 1807, il remporta l'avantage sur son adversaire. Garducci s'était passionné pour cette lutte. Son gendre l'en avait vu si préoccupé qu'il lui en télégraphia de suite l'issue. Le poète se hâta de féliciter par dépêche « le valeureux champion de l'armée, le vengeur du nom italien ^ ». Notons encore qu'en 1001, Garducci insistait, de façon peut-être tendancieuse, sur les conséquences désastreuses, disait-il, des diverses descentes françaises dans la Péninsule, et sur le reproche adressé par certains Français à Napoléon III, d'avoir efficacement travaillé à l'unité italienne ^

Mais à ces faits on peut opposer des observations de nature à en atténuer la portée ^. L'ardeur guerrière de Garducci éclatait

^ Optre, t. XJI. p. 35G-7, 407 et suiv., 4G8. — Voir aussi le po^ino fja (hnrra (ou 1891) dans Rime c Ritmi et Chiarini, Memorie, p. 307.

' Lettere, p. 316-7. Il ajoute : « Visite molti forti ; e sempre più lui compiango flella sorte che mi vieto faro il militare. A quest' o?:gi o sarei morto, e nou veflrei più tanta gente iuvida ; o sarei un buon colonuello in vece chc un médiocre poeta. »

=" Lettere. p. 346-7.

* Oprre, t. XTX, p. 401.

■ Voir Opère, t. XII, p. 356 et suiv. ; — Chiarini, Memorie, p. 307.

à une heure où tentait de se propager en Italie un mouvement pacifiste ju^é dangreux par lui. Au milieu de l'Europe en armes, à la veille peut-être d'un conflit formidable entre la France et l'Allemairne, il ne pouvait admettre que sa patrie se berçât de rêves idylliques d'oij elle sortirait humiliée, voire mutilée. S'il la conjurait de fortifier ses armements, par là. il voulait, déclarait-il, non pas la lancer dans une gueri'e offensive, mais la préserver d'une attaque et la préparer à se défendre. Contre qui? Peut-être contre la France, suivant une crainte sans fondement sans doute, mais alors assez répandue en Italie. Contre l'Autriclie aussi, qu'il ne cessa jusqu'au bout de poursuivre d'une défiance et d'une hostilité qu'il aurait souhaité voir plus répandues autour de lui ^.

S'il lui arrivait, en 1892, dans Cadore, d'appeler de ses vœux le jour où le Capitole « resplendirait de dépouilles, resplendirait de justes lois », le jour où un nouveau Titien ])eindrait \v triomphe de l'ItaJie et son assomption parmi les peuples, n'étaitce pas, en partie, pour protester contre le Congrès de la Paix qui s'était tenu l'année jirécédente à Rome même? Dans le feu de la polémique, n'était-il pas amené à exagérer sa propre pensée, pour prendre juste le contre-pied de ses adversaires?

Ajoutons que Carducci n'en vint jamais à dénigrer systématiquement notre pays. Tant s'en faut. Le 11 mars 1890, il pro- ])Osait V Alliance française comme modèle à la Dante Aliqhieri-. Quelques années j^lus tai'd, il engageait sans doute son pays, à faire un choix judicieux cnd'o n<)< livres, mais il nous laissait encore uni^ pnri enviable. An lien (riniitei* \\\ France dans ce qu'elle ]>r()(lnil de plus (lé]>i'a\ «''. il fallail. disait-il, devenir cdFunie elle riche eu ouxragi's liisldricjues ]i|eins de nt^blesse et (réloqiHMic(\ (tfi snni racoTifés ses gloires et ses malheurs, ouvrage> (ju'du peul liie eu famille ou à l'école, (|u'on \m^\\{ niefti-e entre le> uiain>- (le> leuiuies et des jeunes gens''.

' Sur son irr^^dontismp persistniit. «f. Chiarini. yfrmorîp, p. 214.

* 0;,r/r. l. XI. p. 855.

• /(/.. t. XII, p. 4&4 et 500.

Sans doute, Gardiicci n'écrivait plus sur nos auteurs des pages enthousiastes. Mais voici son excuse : le réalisme et le naturalisme étaient en honneur chez nous et Garducci détestait ces écoles, alors même qu'elles avaient fondé des colonies proprement italiennes. De plus, il nourrissait contre nous un grief dont il faut maintenant parler. Si, durant les deux premiers tiers du xix*" siècle, l'histoire politique ou littéraire d'Italie a intéressé ou même passionné d'illustres Français comme Ginguené, Fauriel, Ozanam, Villemain, Lamennais, Sainte-Beuve, Quinet, Michelet, — en revanche, après la guerre de 70, d'autres pays, l'Allemagne surtout, absorbaient ou peu s'en faut toute l'attention que le lecteur français accordait à l'étranger. Gertes, il n'en est plus ainsi depuis quelques années, les études italiennes ont même pris une belle revanche; elles ont conquis des chaires d'universités i, de lycées -, de collèges, d'écoles normales, supérieures ou commerciales ^ La langue, la littérature et l'histoire politique de nos voisins sont enseignées à un grand nombre de nos élèves. Le public connaît et goûte les œuvres de Gabriele d'Annunzio, Antonio Fogozzaro, Matilde Serao, Grazia Deledda, Giuseppe Giacosa, pour ne nommer que ceux-là.

Mais l'éclipsé que subirent plus de vingt ans les études italiennes froissait d'autant plus Garducci qu'au contraire, l'Italie, malgré l'orientation germanique de son alliance, continuait à lire et à fêter les écrivains français. 11 s'ouvrait parfois de son dépit à ([uelqiies-uns de nos compatriotes restés quand même fidèles aux lettres italiennes qu'ils contribuaient à illustrer et à mieux faire connaître, par d'importants ouvrages. 11 se plaignait à

* II existe un enseignement de langue et littérature italiennes dans les Univei-sités d'Aix, Bordeaux, Grenoble, Lyon, Monti>ellier, Paris. Outre leurs professeurs français, les Univei-sités de Paris et de Grenoble ont aussi un lecteur de nationalité italienne. L'Université de Grenoble a fondé à Florence l'Institut français placé sous la direction d'un de ses professeurs.

' Une vingtaine de chaires de lycées.

* Il va sans dire qu'il reste encore à faire. Mais que l'on compare l'enseignement de l'italii-n tfl tiu'il est or;;aius»'' aujoiinriiiii avec cf qu'il était il }' a quinze ans : on verra le progrès accompli.

M. Pierre de Nulliac qui. en un feuilletun des Débals ^^ évoqua plus tard le souvenir des soirées fréquemment passées en compagnie du maître. De même Garducci écrivait à M. GhcU'les Dejob, qui lui avait fait hommage de quelques travaux personnels : (f Nous autres, nous lisons encore presque tout ce qui s'imprime à Paris, même le décadent... Mais vous autres, chers frères Français, vous ne lisez plus comme autrefois nos auteurs; par suite, vous risquez de moins nous comprendre et d'être parfois injustes. De nobles et élégantes exceptions, c'est vous, cher Monsieur, et M. de Nolhac -. »

Pour ces « nobles exceptions », Carducci savait être aimable. Au moins deux autres Français le constatèrent : M. Julien Lugol auquel le poète adressa plus d'une lettre où ne manquaient pas les paroles de sympathie pour notre pays 3; — M. Henry Gochin, dont à plusieurs reprises et publiquement il vanta les beaux travaux •*.

Et puisque nous paillons de sa courtoisie pour certains de nos compatriotes, rapportons ce trait emprunté à une lettre de M""* Grazia Pierantoni Mancini. Le 1" mai 1893 ou 1894, y lisonsnous, Garducci et Frédéric Mistral se rencontrèrent, à Rome, chez d'aimables hôtes. « De suite ils sympathisèrent et se comprirent, ils se répétèrent à qui mieux mieux leurs poésies dans les deux langues sœurs et finiiMMit par s'embrasser 5. »

' NimirTo (lu 18 nuii IDOÎ), Quelques souvenirs sur t'nrduc<i.

- Jj( ttere (H (i. Canlucci, p. 328, Ictln' du ô septembre 1894.

' C'est ce que veut bien nous écrire M. Camille Guy. gendre de M. Lugol. r.es lettres en question sont malheureusemeut perdues.

* M. Cochin a bien voulu nous le dire dans uue lettre récente.

" Alberto Lumbroso, .\fisceUanea carducciana, p. 98. — M"" Pierantoni fait précéder ce récit de réflcxious inléressantes : « A seconda délie persone clie incontrava presso di u»u (î. Carducoi cra lielo e lotiuace. oppure burbero e taciturno : una sera avendolo invitato per farlo incontrare con un deputato francise <hf pretendtMa sorivrrr un liltro sull' Italin. e^li si mostr^^ pirt accigliato <lel solit»). Invauo ccrcavo di anininre la couvt'rsazione, di ripetere piano allô straniero : « C'est notre meilleur poète! » 11 deputato, dopo i primi tentativi. tiuî per non rivolgergli la parola, avendolo giudicato una nullitù. »

L'air morue de Carducci, ce soir-lTi. riuit-il une manif' si;ii ion d'hostilité

Nous avions rappelé ce souvenir au célèbre poète provençal et nous lui demandions en même temps si, ce soir-là, dans ses propos ou son attitude, Garducci avait laissé percer la moindre malveillance contre notre pays et les Français. Frédéric Mistral a bien voulu, de Maillane, le 20 novembre 1913, nous adresser la lettre suivante qui complète le récit de M*"* Pierantoni :

« Dans la soirée que nous eûmes, avec ma femme, le plaisir de passer avec Garducci, chez M"" Gastellani (à Rome), en compagnie de mon ami Hébert, directeur de la villa Médicis, et du sénateur Pierantoni (et de sa femme), nous n'eûmes à remarquer chez le grand poète italien que la plus aimable courtoisie, et, au dessert, il déclama en notre honneur le sonnet ou poème où il a mis en scène le troubadour Jaufrô Rudel et la « princesse lointaine », Mélisende de Tripoli. Voilà, cher Monsieur, à quoi se sont bornés mes rapports avec Garducci — qui voulut bien, à la suite de notre rencontre, m'offrir quelques volumes de ses œuvres.

« Gette rencontre eut lieu en mai 1891. »

On le voit : si Garducci, dans les dernières années de sa vie, ne professa plus pour notre pays le même culte qu'autrefois, du moins ne devint-il pas son ennemi. Bien mieux, il lui gardait (sommes-nous trop optimistes?) un fond inaltérable de sympathie. Tout au moins, il restait attaché à une certaine France : la France considérée comme semeuse d'idées généreuses, émancipatrices. Pour l'heure, il croyait ces traditions endormies et supposait la France aciiarnée contre l'Italie : c'était se tromper. Mais, qu'on n'en doute pas, son cœur le portait toujours vers nous plutôt que vers les nations germaniques. N'eût-il pas été le premier heureux s'il avait ci'u pouvoii' conci-

contre un député français? Peut-être le poète était-il en proie A quelque coutrariété où la France n'entrait pour rien. Peut-être aussi l'explication est-elle la suivante. Sans doute le député ne parlait pas ilalien. et Canhieci, comme nous le dit M. de Xolhac. répugnait A s'exprimer en français par craint»* de commettre des fautes.

lier son amour passionné île la patrie avec sa vieille alîection pour la France?

Quoi qu'il en soit, il tint envers nous, à des heures tragiques, un rôle d'ami et de défenseur que nous ne saurions oublier et qui doivent nous rendre à jamais vénérable la mémoire de Giosue Carducci.

Page 1