CONCLUSION
Un homme n'e?t pa^ votre compatriote. Il vous parle néanmoins de ^ot^e littérature nationale avec une compétence, une impartialité, souvent même une admiration dont peu de gens seraient capables dans votre pays. Il professe pour tel de vos grands écrivains \\n culte filial. Vous pénétrez dans son cabinet de travail et vous y découvrez une abondance riche et variée de livres français : il les lit et les savoure dans le texte original, car si une timidité excessive l'empêche de s'exprimer en votre langue, il en saisit cependant toutes les nuances.
Il connaît aussi fort bien votre histoire politique, principalement celle des cent dernières années. Elle a été parfois mêlée de manière intime à l'histoire de sa propre nation, l'Italie. Il trouve des accents émus et reconnaissants pour proclamer les avantages que sa patrie a tirés de cette intimité : quelques souvenirs pénibles ne sauraient altérer chez lui la mémoire des luttes soutenues en commun pour le succès d'une cause sacrée, l'unité italienne.
Son affection envers votre patrie éclate surtout aux hcin-es on. écrasée par d'accablantes fatalités, elle est bafouée autour de lui. Il riposte ;uix in^ulteurs et les cinule. Il alfirnie ^;t contiancc inébranlable aux destinées de l;i France, haltitucc. dit-il. à -c relever plus vaillante de ses chutes accidentelles.
Votre France, nous rio'> \^\us touché de la \nii' ;tiii-i cniniiie. aimée, défendue i)ai' un étranger que <"il s'agissait d'iin de m»» compatriotes. Chez eux. cette conduite ne serait (jue n.duF'elie. Fui. <a leiidre-^sc inalfeiKliic cl (|<''<iidéressée \(»u^ l'eruue \)VnlOndéuient et xous l'échaulle le co'ui'. Klle vuus est d'autaid plus
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chire que cet homme répugne à la flatterie et que sa rude franchise est proverbiale.
Champion de la France aux heures où, voici une quarantaine d'années, elle semblait à beaucoup incertaine du lendemain, il se refroidit pour cette nation, quand, plus tard, des discordes malheureuses s'élevèrent entre elle et l'Italie. Toutefois, jamais il n'outragea la France, et d'ailleurs sa colère n'avait-elle pas des racines profondes en une foi flatteuse pour nous? La France, surtout la France issue de la Révolution, n'était-ce pas, suivant lui, la patrie idéale de tous ceux qui aspirent à l'indépendance et ont soif d'équité, la patrie de tous les faibles, de tous les oppi'imés? File se doit à elle-même, ((•nimc an monde, de rester fidèle à relie niis^idii séculaire. Asait-eUe \raimeul l'ompu son pacte avec ];» juslice. quand il le lui rejM'ochait? l^eu importe ici; l'essenliel est de conslatei* (juel gloi'ieux symbole la France représenta, sinon toujours, du moins longtemps pour lui.
Il la chérissait donc comme la vraie mère de la Révolution. Il l'aimait aussi conmie une des filles de la Rome antique. Son rêve eût été l'alliance des principales races latines. Elles lui semblaient avoir réalisé toutes ensemble une civilisation qui ne pouvait Mibir une atteinte sans victoire j)onr la barbai'ie. Oi\ l'œuvre à laquelle toutes avaient concouru ne se maintiendrait, disait-il, que si chacune continuait à jouer dans le monde, pour sa i>art, un ïT>le de plus en plus éclatant et si, en outre, une intimité familiale les rapprochait toutes indissolublement. .V la Finance, pour des raisons d'ordre historique, revenait, selon lui. le soin de cimeTiter ces liens et (relie un \i\ant frail (rniiion.
11 ;i\;ii{ ;i|i|ti'is î\ estimer et :i ;tiiner l.t Fcjinee en la connaissant. S'il n"\ \écnl j;iiii;ii> en Idil. du moins était-il par\enii n s'en assimilei" I.i i»ensée. Il a composé des livres oi'i nombreuses apparaissent les -onrees françaises; les méthodes (pi'il y a mises en (envre sont souvent marquées au coin de hi France. Comment ne pas être ravi de ses rapports intellectuels avec nos écrivains? Car cet homme était ]>roclamé jiar beaucoup de ses (•oni|)alrioles le plus uimikI lilh'M'aleiir italien de son temps, et ce
fut, en tous cas. l'un des deux ou trois plus marquants. Mais cette parenté qui nous flatte ne peut exciter le dépit de personne. Qnelle estime mériterait un critique prétendant au titre d'historien, s'il ne tenait grand compte des travaux publiés avant lui sur les i^roblèmes qu'il se propose d'étudier? Celui-là emprunta de nombreux documents à la France. Mais ne les a-t-il pas fait entrer dans des combinaisons toutes nouvelles?
Quant à sa méthode critique, si, tour à tour, elle fait penser à Ginguené, à Guizot, à Quinet, à Fauriel, à Sainte-Beuve, n'est-ce pas la f)reuve qu'il a su habilement combiner et fusionner leurs meilleurs procédés de recherche et d'exposition? Si, par un air de famille, il se rapproche d'eux tous, il ne s'identifie jamais avec l'un ou l'autre d'entre eux. Depuis quand peut-on blâmer un critique de fréquenter successivement les meilleures écoles, pour dégager ensuite sa propre personnalité?
De même, on a dit plus d'une fois que cet illustre Italien rappelait Victor IIui!(». En vérité, les rapports ne manquent pas et on l'a bien vu plu> liant. Mais les dilTéi^ences semblent encore plus frappantes. L'iui fut romancier, auteur dramatique, poète lyrique, poète épique; l'autre simplement un érudit professeur et un ciseleur de vers lyriques. L'un, par son rôle dans toutes les causes qui passionnèrent le monde civilisé durant soixante aus et aussi par sa prodigieuse popularité, déborde hors de son i>ays; si la gloire de l'autre est contenue dans les frontières de l'Italie, c'est (jne sou inspiration est. par essence, nationale et intéresse surtout les Italiens. \'oilà bien la preuve cpie, malgré son culte ])our V. Hugo, malgré certaines tendances très accusées, prises certainement à l'école de ce maître, le poète italien a su rester lui-même.
Tel nous apj)ar;nt (lardiicci consid/'i'»'' thiiis ses rapports avec la Frailce. Ajoutons cpie, ne voulant ni ne pou\;int le séj)ai'er des Italiens au milieu desquels il a grandi, prospéré, combattu, vieilli, nous avons, chemin l'jiis.int. clé conduit à pailci- de ceux qui, comme lui. aimaient la l^'i'aine, ou, au contraire, la pour-
suivaient de leur défiance, voire même de leur haine, de ceux qui lisaient, admiraient ou censuraient nos auteurs, de ceux aussi qui les imitaient avec plus ou moins d'indépendance.
Ainsi, à propos d'un grand Italien pris comme sujet principal de notre étude, nous avons tenté d'apporter une contribution à l'histoire de l'opinion italienne sur la France et de la culture française dans -la Péninsule, entre 1850 et 1900.