‹ Giosue Carducci et la FranceChapitre 51 sur 54 · IT · texte numérisé non relu

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foute sa vie l'écrivain le plus sincèrement ennemi de la réclame. Si on voulait le définir tout entier d'un mot, on n'en saurait trouver d'autre que celui-ci : dignité. Dignité privée, dignité professionnelle, dignité scientifique, dignité artistique, dignité humaine et (surtout) dignité nationale... Erudit minutieux, professeur plus que consciencieux, qui sait à l'occasion résister aux ministres, critique littéraire et publiciste passionné, mais sans haine contre les personnes et sans calcul, toute la vie de Garducci, écrivain illustre et modeste qui a voulu garder jusqu'au bout de ses forces ses fonctions universitaires, sera une suite d'efforts désintéressés, vie de labein^ solitaire en somme. T.abeur farouche et ({ui n'a pas laissé au poète le loisir de se

répandre en société, ni de se faire beaucoup d'amis Quand.

jeune professevu' chargé de famille et sans ressources, il entreprend ])our le compte d'un éditeur de longs travaux mal payés, d'éditions de textes littéraires italiens. — poète obligé de couper ses ailes, — il est soutenu dans sa tâche par une sorte de sentiment religieux, par l'émotion d'un brave homme qui, à la fois patriote et artiste, apporte sa modeste contribution à l'œuvre nationale. »

M. Paul Hazard établit un parallèle entre Giosue Garducci et Victor Hugo : « Ge sont deux natures puissantes; rien ne frappe davantage en elles que leur santé. Ni l'un ni l'autre ne songent à raffiner sur la vie; ils la prennent telle qu'elle eA, avec une sorte de bonne humeur solide et tranquille. Ni l'un ni l'autre ne sont des méditatifs, qui vivraient penchés sur eux-mêmes : rendre multipliées et condensées les impressions qu'ils reçoivent du dehors est pour eux un besoin. Leur incessante activité semble dépasser la mesure d'un seul homme; et cependant, ils l'exercent sans effort. Ne leur demandez pas l'art du délicat et du subtil, car ils sont moins fins que n igoureux... Du peui)le, ils ont conservé les haines et les colères fréquentes et expressives... ils ont gardé la grande puissance d'ainnM' qui s'exerce phis volontiers sur ceux (jni ikmikmiI cl (jui ^(hiITitiiI. »

.M. Kniilt' Hipert éfail .-i nduic quand nioin-nl Garducci. Il ikmis

a laissé sur ce moment des impressions vécues. Voici, par exemple, celles du 17 février 1907 (Garducci était mort la vieille) : « Je me rends compte que toute cette gloire n'est pas uniquement poétique et littéraire. Aujourd'hui, toutes les associations laïques d'Italie doivent commémorer le troisième centenaire de la mort de Giordano Bruno... La fête sera double : on commémorera G. Bruno, qui fut brûlé au Campo di Fiori par les soins pontificaux, et Josué Carducci, qui a écrit YHijmne à Sataiiy qui a écrit le Ça ira, qui a refusé les prières de l'Eglise et qui, toute sa vie. a lutté contre le Vatican pour Rome et pour l'Italie uiîifiée. On voit tout de suite quel thème commode c'est pour les orateurs de ce jour. Dans les feuilles du soir on se rend compte qu'ils n'ont pas manqué de l'exploiter. Au milieu de ce déchaînement « laïque », il est assez amusant de lire les journaux cléricaux. Leur attitude est naturellement assez embarrassée. Ils sont Italiens et catholiques : Italiens, ils sont fiers tout de même d'un tel poète, mais ils gémissent, catholiques, sur les idées subversives qu'il a soutenues sa vie durant. Ils appellent sur lui la miséricorde du Seigneur. >

Jusqu'ici, nous n'avons examiné que d'intéressants articles de Revue. Voici un li\ro tout entier consacré à Giosue Carducci, l'homme et le poète \ C'est h* itiriniei' lra\.(il d'ensemble qui ait paru sur rilhi>tre Italien. A col ;ivaufage, il en joiiit d'autres précieux. Dans sa préface, ranleni-, M. Alfied Jeanroy. avait écrit : « Mou premier soin consistera à rattîicher les œuvres du poète à sa vie et à eu rétablir soigneusement l'ordre chronologique. » Il a alleint son bnl (riiistorien rigoureux. En outre, il a repéré les sources de plusieurs poèmes de Garducci et d'une partie de sa technitpie poétique; son travail sur ce point est si approfondi que désormais il n'y ijura plus qu'à glaner : la moisson est faite.

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Les dernières lignes de M. Jeajnx)y amènent à méditer longuement ceux qui les lisent. Il vient de rappeler que Garducci est mis « au rang- des plus hauts représentants de l'art italien ». Il ajoute : « Ce rang lui sera-t-il longtemps conservé? Je n'oserais l'affirmer... Il restera du moins, par la multiplicité même des convictions qu'il a traversées, des modèles qu'il a tour à tour imités, une image fidèle et singulièrement intéressante de l'âme italienne, qu'ont agitée tant d'orages, que se sont disputée tant d'influences, au cours d'un demi-siècle qui fut pour elle décisif. »

Pour compléter l'histoire de la fortune de Garducci en France, depuis 1907, il faut retenir quelques faits d'un autre genre.

Le 19 février 1907, M. Hauvette, au début de sa leçon publique à la Sorbonne, évoqua la figure du poète, du savant, du patriote que pleurait l'Italie et lut les vers fameux sur le 2630^ anniversaire de la fondation de Rome ^ A Grenoble, vers la même date, M. Luchaire « commémora » aussi Garducci, comme disent les Italiens. Le 15 mars 1908, l'Union des Sociétés latines organisa, au Collège de France, une cérémonie oi^i divers hommages furent rendus au grand homme.

On pensa même à lui élever une statue à Paris. Avec quelles intentions? M. Maurice Muret, membre du Comité qui alors se constitua, va nous l'apprendre - : « C'est l'initiateur ou plutôt le restaurateur de l'amitié franco-italienne que les partisans du monument Garducci entendent honorer dans la personne du grand poète d'outre-monts. C'est à l'écrivain classique, c'est à l'ami de la France et du génie français que s'adressent leurs hommages. Un maître du barreau parisien, qui est en même temps un italianisant très distingué et un libéral de la meilleure marque, a accepté de patronner l'entreprise. Comme disent les

^ Voir la commémoration do M. Hauvette dans le Bulletin italiru de irH^T, p. 174 et auiv.

'' Opinion, 19 juin 11M)Î).

manifestes électoraux, le nom de W Barboux n'est-il pas, à lui seul, « tout un programme? » Les hésitants et les timorés peuvent suivre le mouvement d'enthousiasme. Ils ne seront pas trahis. » En écrivant ces dernières lignes, M. Muret songeait à des hésitations dont M. Ed. Rod entretenait les lecteurs du Figaro, le 5 juin 1909 : « L'idée de glorifier Giosuè Garducci en lui érigeant un monument à Paris a eu, écrivait-il, quelque peine à faire son chemin. Mais le Comité d'initiative se heurta d'abord à certaines hésitations qu'on pouvait prévoir : les uns cniignaient que ses intentions déviassent peu à peu vers l'inévitable politique et que l'inauguration du monument devînt un jour un prétexte à palabres anticléricales ou démagogiques : les autres eussent préféré que, si Paris voulait accueillir parmi le peuple de ses statues celle d'un poète italien, il réservât cette faveur à une réputation déjà consacrée par le temps et mieux établie sur les bords de la Seine. Sans remonter au delà du XIX' siècle, on eût trouvé sans peine deux noms au moins peutêtre plus universels : celui de Leopardi, qui, depuis Musset, a toujours eu pai'mi nous des fidèles, et celui de Manzoni, dont les Fiancés sont un dos grands livres modernes. »

En Italie, la presse fut généralement favorable au projet conçu à Paris. Il se trouva sans doute quelques esprits chagrins pour protester : récemment, disaient-ils, un grand journal français a ouvert parmi ses lecteurs un référendum pour déterminer quel écrivain étranger ils préfèrent; le nom de Garducci ne s'est présenté sous la plume d'aucun. N'est-il pas étrange d'élever une statue, en plein Paris, à ce dieu inconnu? — Non, répondait M. Guido Mazzoni : car c'est un excellent moyen d'attirer l'attention sur lui et d'inviter les Français à le lire ^ — D'autant plus, ajoutait M. G.-S. Gargàno, que « nous comprenons tout le sens de cette manifestation » ; le monument à Garducci est une forme concrète donnée à cette sympathie qui n'a cessé de deve-

' (iiornalr il'Iialia. 4 novembre 1ÎX)0.

nir plus chaude entre les deux nations ^ Néanmoins, pour des causes diverses, le comité d'honneur qui avait réuni, en France, des hommes tels que M. Loubet, Barboux, Hanotaux, J. Richepin, M. Barrés, P. Deschanel, A. Fouillée, P. Loti, F. Mistral, G. Dejob, A. Jeanroy, H. Hauvette, J. Luchaire, E. Rod, M. Muret, n'a pas encore abouti ~.

^ Marzocco, 24 octobre 1909.

^ Voici les traductions françaises de Carducci parues depuis sa mort : 1907. — Discoiirs prononcé à Bologne le 4 juin 1882, trad. par I.elia Cavalli.

Alexandrie.

1907. — Prélude; — Idéal; — Devant les thermes de Caraoalla; — A la Mc-

toire; — A la station par un matin d'automne, trad. eu prose

{Figaro, 22 février).

1910. — Œuvres poétiques de G. Carducci, trad. française par A. Lava, Paris.

Delagrave (cf. Bullet. ital, XI, 80-3, et Revue criiiqur, ]910, II,

1911. — 'Neuf poésies de G. Carducci, trad. en prose française par Erminio

Bonino, Palerme, Reber.

1911. — Ça ira, Mazzini (sonnet), Santa Croce, Vero nov», trad. par Paul

Baillière, Paris.

(En outre, divers morceaux ou fragments de Carducci se trouvent traduits dans les études qu'on a consacrées au poète après sa mort.)

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