CHAPITRE PREMIER
'e nom seul de Giotto évoque toute une époque, la jeunesse de l’art toscan qui s’affranchit des traditions et des conventions et qui, par l’observation franche et directe de la nature, par le sens de la composition, par l’expression pathétique des passions et de la vie, s’affirme du premier coup dans des œuvres simples, saines et vigoureuses.
Ce qu’on sait de sa vie se réduit à peu de chose. L’historiographe de l’art italien au xvie siècle, Vasari, l’a gratifié d’une biographie en règle, mais où les erreurs fourmillent. La date même de sa naissance n’est point certaine. On peut avec vraisemblance la fixer vers 1266. Il était originaire de Colle, près de Vespignano, dans cette pittoresque vallée du Mugello, voisine de Florence, où naquit aussi, vers la fin du siècle suivant, un autre grand maître toscan, Fra Angelico. Son père, Francesco Bondone, était non
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pas un paysan, comme on l’a dit souvent, mais un propriétaire rural : un document de l’époque le qualifie de notable, vir prœclarus ♦ C’est en vain que récemment on a voulu faire de Bondone un Florentin et enlever au Mugello l’honneur de la naissance de Giotto1. Quant au nom de Giotto, Joctus en latin, il faut vraisemblablement y voir un diminutif d’un nom de baptême, Ambrogiotto, ou Parigiotto.
Un commentateur anonyme de Dante raconte que Bondone avait mis son fils en apprentissage à Florence, dans un atelier de l’art de la laine. Quand l’enfant s’y rendait, il s’arrêtait à la boutique du peintre Cimabue. Un jour que Bondone demandait des nouvelles de son fils au patron auquel il l’avait confié, celui-ci répondit qu’il ne l’avait pas vu depuis beau temps. Bondone apprit ainsi que Giotto passait son temps chez les peintres. Il en prit son parti et le plaça chez Cimabue.
Le grand sculpteur Lorenzo Ghiberti, dans ses Commentaires si précieux pour l’histoire de l’art, rapporte une autre version. Cimabue, se rendant à Bologne, aurait rencontré dans la campagne Giotto, qui, assis sur le sol, dessinait d’après nature une brebis sur une pierre. Admirant ses dispositions
i. Sur cette question, voyez Davidsohn, Die Heimath Giotto’s dans le Repertoriinn fiir Kunstwissenschaft (1897, p. 374 et suiv.). Le nom de Bondone a été porté par plusieurs familles. Par une curieuse coïncidence, on trouve même à Sienne, au commencement du xiv« siècle, un Giotto, fils de Bondone.
naturelles, il lui demande son nom. Puis il va trouver Bondone et le prie de lui confier l’enfant.
De ces deux anecdotes, la seconde est la plus connue; mais déjà Ghiberti s’imaginait, à tort, que Bondone n’était qu’un pauvre paysan, poverissimo.
A partir de ce moment, nous n’avons plus aucun renseignement certain sur la jeunesse de Giotto. Il faut aller jusqu’en 1298 pour trouver dans sa vie un fait bien établi. A cette date, il est à Rome, au service du cardinal Giacomo Gaetani de Stefaneschi, neveu de Boniface VIII ; il exécute pour Saint-Pierre de Rome une mosaïque, un tableau d’autel ; il travaille même pour le pape, qui lui commande une peinture commémorative du jubilé de i3oo. Donc il est déjà réputé, et il est probable qu’il était arrivé à Rome avant 1298.
Après ce séjour à Rome, il faut placer vraisemblablement un séjour à Assise. Vasari assure qu’il y fut appelé par Fra Giovanni del Muro, général des Franciscains. Si le renseignement est exact, et on peut le croire emprunté à un document précis, comme Fra Giovanni exerça cette charge de 1296 à i3o4, l’arrivée de Giotto à Assise doit être antérieure à 1298 ou postérieure à i3oo. Mais, comme les premières peintures que Giotto y ait exécutées attestent des souvenirs de Rome, j’incline pour la seconde hypothèse.
Plus tard, il est à Padoue. Sur la demande d’Enrico Scrovegni, il y décore la chapelle de S. Maria
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deir Arena, construite de i3o3 à i3o5. Pendant qu’il y travaillait, il aurait reçu la visite de Dante exilé. D’après un commentateur de la Divine Comédie , Benvenuto da Imola, qui écrivait vers la fin du xiv* siècle, Giotto l’aurait conduit à sa maison, « Là, Dante voyant plusieurs jeunes enfants fort laids et, en vérité, ressemblant fort à leur père, dit à Giotto : « Excellent maître, je m’étonne que toi, qui passes « pour n’avoir pas ton pareil dans ton art, tu aies « de si laids enfants alors que tu peins de si belles « figures. » A ce compliment singulier, Giotto répliqua par une boutade joviale. Pétrarque, dans une lettre, dit qu’il a connu deux peintres célèbres, Giotto et Simone di Martino, qui tous deux étaient laids. Boccace, on le verra plus loin, porte même témoignage. De cette laideur nous ne pouvons d’ailleurs point juger. Les portraits de Giotto par lui-même, que Vasari ou d’autres ont voulu retrouver dans certains personnages de ses compositions, sont douteux. Giotto figure, avec Donatello, Brunellesco, Paolo Uccello et Giovanni Manetti, dans un tableau du Louvre, qu’on attribue à Paolo Uccello, et Benozzo Gozzoli l’a représenté dans l’église Saint-François de Montefalco. Mais ces images tardives procèdent-elles de portraits plus anciens ? On n’oserait l’affirmer.
De i3o6 à i33o, les points de repère précis manquent. Un chroniqueur de cette époque, Riccobaldo de Ferrare, écrit : « On sait ce qu’est en art Giotto, l’excellent peintre florentin. C’est ce qu’attestent ses
Jb-hot. Alinari.
Le Martyre de saint Paul.
Fragment du tableau d’autel commandé par le cardinal Stefaneschi (1298). Rome, Sacristie de Saint-Pierre.
œuvres dans l’église franciscaine d’Assise, à Rimini et à Padoue ». Au cours de ces vingt-quatre années, s’il travailla dans bien des villes d’Italie, il résida souvent à Florence. En 1 307, il y fit une donation à la confrérie d’Or San Michèle. Il habita le quartier de S. Maria Novella, puis celui de S. Michèle Visdomini. Sans doute, selon l’usage des peintres florentins, il avait sa bottega , boutique et atelier, ses aides et apprentis, gar\oni .
S’il fallait en croire Vasari, Giotto aurait suivi en France le pape Clément V, il y aurait exécuté de nombreuses œuvres et n’en serait revenu qu’en 1 3 1 6. Ce voyage a-t-il eu lieu? Dans un des plus anciens commentateurs de Dante, Avignon est mentionné comme une des villes où Ciotto aurait travaillé. Au xvie siècle, Vasari n’était pas le seul à croire à ce séjour en France : Benvenuto Cellini, dans ses Mémoires , dit aussi que « Dante résida avec le peintre Giotto en France, et surtout à Paris ». Les artistes voyageaient beaucoup au moyen âge, et il n’y aurait rien d’invraisemblable à ce que Giotto, au cours de sa vie errante, eût passé les Alpes. Mais les renseignements que nous avons sur ce point sont, ou si sommaires, ou de date si tardive, qu’on ne se sent en droit ni d’affirmer ni de nier.
En i33o, un document certain le montre à Naples, au service du roi Robert, qui le traite avec beaucoup d’honneur et lui donne rang parmi ses «familiers». En 1 3 34, il est de retour à Florence;
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nommé architecte de la ville, il est chargé notamment de continuer les travaux de la cathédrale et des remparts. Ce fut alors qu’il commença le Campanile. Par ordre de la commune, il fit un voyage à Milan, puis, revenu à Florence, il y mourut le 8 janvier 1 336, c’est-à-dire 1 337 en style ordinaire, à l’âge de 70 ans.
Il eut huit enfants de sa femme Ciuta di Lapo del Pela : quatre filles, Caterina, Lucia, Chiara et Bice, qui toutes se marièrent, Caterina avec un peintre, Ricco di Lapo ; quatre fils, deux Francesco, Donato et Niccolo. Un des Francesco fut peintre, l’autre prêtre à Yespignano.
Giotto avait renom d’esprit. On en a fait le héros d’anecdotes qui témoigneraient de sa verve facile et caustique. La plu's ancienne se trouve dans Boccace. Il observe que, chez des hommes fort laids, peut se trouver une merveilleuse intelligence : tel un certain Forese da Rabatta, petit, difforme, de visage ingrat, mais fort habile juriste; tel aussi Giotto. Tous deux avaient des propriétés au Mugello. Un jour d’été, se rendant à Florence, ils firent route ensemble. La pluie les surprit. Ils se réfugièrent chez un paysan, et, comme le mauvais temps persistait, lui empruntèrent de vieux manteaux et de vieux chapeaux. Ainsi accoutrés, ils se remirent en route. Forese devisait avec Giotto. « Giotto, si quelqu’un te rencontrait qui ne t’eût jamais vu, comment pourrait-il croire que tu es le meilleur peintre du monde ? »
Giotto repartit : « Messire, je pense qu’il le croirait, alors que vous regardant il croirait que vous savez l’a b c ».
A vrai dire, la réplique ne nous paraît pas fort spirituelle, mais les contemporains en jugeaient autrement, et ce qu’on entend par trait d’esprit varie selon les temps. Ce qui nous intéresse plus, c’est l’éloge que Boccace, peu d’années après la mort de Giotto, fait de lui. « Il avait un si excellent génie, que la nature, mère et ouvrière de toutes choses, n’en offre aucune que son crayon ou son pinceau n’ait représentée si fidèlement qu’on ne croie l’avoir sous les yeux, au point qu’on ne s’y soit souvent trompé. » Il ajoute qu’il remit en lumière l’art de la peinture, depuis bien des siècles enseveli. « Il fut une des lumières de la gloire florentine, et cependant il était si modeste qu’il ne voulait point qu’on l’appelât maître. Ce titre qu’il refusait brillait d’autant plus en lui qu’il était ardemment usurpé par ceux qui en savaient moins que lui ou qui étaient ses élèves. »
D’autres historiettes nous sont contées par Sacchetti et par Vasari. Ce peintre de Madones, à l’occasion, ne se privait même point de plaisanteries que les dévots d’aujourd’hui jugeraient irrévérencieuses. Sacchetti, après en avoir rapporté une, ajoute : « Tous ceux qui l’écoutaient déclarèrent que Giotto n’était pas seulement un grand peintre, mais qu’il était maître dans les sept arts libéraux. De retour chez eux, ils racontèrent les propos qu’on vient de citer, qui
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furent tenus par les gens intelligents comme vraiment propos de philosophe ». Il était facile, au temps de Sacchetti, d’avoir renom de science et de sagesse. Ces anecdotes sont-elles toutes authentiques ? Tout au moins un proverbe dit qu’on ne prête qu’aux riches.
Tandis qu’on se représente volontiers Giotto comme un peintre religieux d’allures graves et nobles, de son temps il apparaissait donc comme un gai compagnon, prompt à la riposte, trouvant la saillie imprévue et qui fait rire. C’était un tempérament robuste, bien équilibré, et ceci importe pour comprendre son oeuvre. Giotto ne s’enferme pas dans le cloître ou à l’ombre de l’autel ; il vit au milieu de la foule, l’œil toujours en éveil, attentif auxgestes, aux attitudes qui expriment les sentiments dans leur franchise spontanée, l’oreille ouverte aux propos populaires, la langue bien pendue. Les peintres de ce temps d’ailleurs étaient des artisans, qui se délassaient du travail quotidien par de joyeuses parties, de grosses farces et de bons tours. Cependant, malgré son origine rustique, Giotto l’emportait sur eux, semble-t-il, par sa culture intellectuelle. Filippo Villani déclare que, « en dehors même de son art, c’était un homme de bon conseil et expérimenté en bien des choses. Il connaissait bien des histoires et il était l’émule des poètes, sachant rendre avec ses pinceaux ce qu'ils imaginaient avec leur esprit». Il ajoute que, «comme il convient à un homme sage, il était plus avide de renom que de lucre ».