CHAPITRE II
a question qui forme le titre de ce chapitre n’est point nouvelle, mais les Florentins qui se la posaient autrefois étaient assurément moins embarrassés que nous pour y répondre.
Dès le début du xve siècle, Filippo Villani, dans son livre sur l'Origine de Florence et ses citoyens illustres , parle des excellents peintres florentins « qui relevèrent l’art exsangue et presque mort ». Pour lui, Gimabue le premier ramena la peinture « à l’imitation de la nature, alors que depuis des siècles elle était dans l’état le plus misérable ». Puis vint Giotto, « qui ne doit pas seulement être comparé aux maîtres de l’antiquité, mais qui leur est supérieur par l’art et le génie, et qui rétablit la peinture dans son ancien renom et son ancienne dignité ». Plus tard, Ghiberti, dans ses Commentaires , qu’il écrivit vers 1452, s’essaie à retracer les destinées mêmes de
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l’art dans son pays1. Or, pour lui, Giotto n’a point de devanciers. « L’art de la peinture commença à apparaître en Toscane, dans un village près de Florence, à Vespignano. Un enfant y naquit d’un admirable génie... Giotto fut l’élève de Cimabue. Cimabue peignait dans la manière grecque (byzantine), et il eut très grand renom en Toscane. Giotto introduisit un art nouveau ; il abandonna le style grossier des Byzantins, il acquit une grande gloire, fit des œuvres excellentes, particulièrement à Florence et dans beaucoup d’autres lieux, il eut beaucoup d’élèves, tous doctes à l’égal des anciens Grecs. Il vit dans l’art ce que les autres n’y avaient point atteint, il créa l’art naturel et l’élégance, sans sortir des proportions. Il fut très habile dans tous les arts et fut l’inventeur de cette science qui était ensevelie depuis environ six cents ans. »
Vasari, qui s’est fort servi des Commentaires de Ghiberti, ne s’est plus contenté d’explications si brèves. Dante, dans trois vers célèbres de la Divine Comédie , avait nommé Cimabue, mais seulement pour dire que Giotto l’avait éclipsé. Ghiberti l’avait cité comme le maître de Giotto, attaché encore au style byzantin, sans indiquer de lui aucune œuvre.
i. Sur ces premiers essais d’histoire de l’art en Italie, voyez Frey, Il Codice Magliabecchiano (1892), Il libro di Antonio Billi (1892) et son édition critique des Commentaires de Ghiberti; Fabriczy, Il libro di Antonio Billi, Il Codice delV Anonimo gaddiano, dans YArchivio Storico Italiano (1891 et 1893).
Vasari estima que le maître de Giotto ne pouvait rester un inconnu, sans état-civil, sans papiers en règle. Dans sa revue des artistes italiens, Gimabue est en tête du cortège triomphal; il est doté d’une biographie à laquelle ne manquent ni l’indication de sa noble famille, ni l’énumération de ses oeuvres, ni les anecdotes. Le début en est solennel : « Sous l’infini déluge de maux qui avaient submergé et étouffé la malheureuse Italie, non seulement les monuments dignes de ce nom avaient été ruinés, mais les artistes eux-mêmes avaient disparu ; quand, par la volonté de Dieu, naquit dans la ville de Florence, l’an 1240, pour mettre le premier en lumière l’art de la peinture, Gimabue, de la noble famille des Gimabui. »
L’amour-propre florentin aurait pu se tenir pour satisfait. Cependant Vasari avouait encore que Cimabue avait pu apprendre quelque chose à l’école des peintres grecs. Or, on ne retrouvait aucun document relatif à ces étrangers. On écarta donc ces fâcheux et on alla jusqu’à conclure que la peinture toscane, à ses débuts, était indemne de toute influence byzantine. Enfin, on découvrit qu’il y avait à Florence, au milieu du xme siècle, une rue des Peintres, via dei Pittori , et on n’eut point de peine à glaner çà et là quelques noms de peintres florentins du xi0, du xne et du xme siècles; il n’en fallut pas plus pour affirmer que l’école florentine avait eu une existence propre, même avant Gimabue.
Cet ingénieux édifice ne tient plus debout aujour-
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d’hui. L’histoire des arts en Italie, avant Giotto, est encore obscure sur bien des points, mais du moins le temps n’est plus où on considérait comme un devoir patriotique de nier ou de diminuer l’action byzantine. On reconnaît maintenant que, à toutes les époques du Moyen-Age, l’influence des mosaïstes et des peintres grecs s’est exercée en Italie. Elle a varié de force selon les régions et les temps, mais partout, à Ravenne, à Rome, dans l’Italie du Sud, en Sicile, on en retrouve des traces indéniables. Rarement elle a été plus puissante qu’au xme siècle, et la Toscane n’y a pas échappé. Les peintres toscans du xme siècle, dont on connaît quelques œuvres, Giunta Pisano, Margaritone d’Arezzo, Guido de Sienne, Deodato de Lucques, etc., sont des byzantinisants . La seule œuvre décorative importante de Florence, antérieure à Giotto, dont nous puissions juger, la mosaïque de la tribune du Baptistère, exécutée en 1225, par Frère Jacopo, un Franciscain, est d’un élève des Byzantins. Parmi les artistes qui copiaient ou imitaient les œuvres grecques, beaucoup n’étaient que de gauches et malhabiles disciples, mais, dans leurs essais souvent barbares, se retrouve l’empreinte de l’art dont ils procédaient. D’ailleurs Ghiberti et Vasari font un mérite à Giotto d’avoir abandonné la manière grecque pour créer un style latin, par là même ils reconnaissent qu’il l’avait connue. Et de fait, Giotto doit quelque chose à ces maîtres étrangers dont il s’est rapidement affranchi ;
Phot. Alinari.
Un habitant d’Assise étend son manteau devant saint François (entre i?oo et i3o4?).
Basilique d’Assise, église supérieure.
arrivé à l’âge d’homme, quand il retracera sur les murs de S. Maria dell’ Arena, à Padoue, des scènes évangéliques familières aux artistes byzantins, il se souviendra de leurs compositions qu’il avait étudiées dans sa jeunesse.
On sait aussi que, loin de précéder les autres villes dans le renouveau des arts, Florence, au milieu du xme siècle, était plutôt en retard : non seulement Rome, mais Sienne, Pise, l’emportaient par la beauté et la richesse décorative de leurs édifices. Même pour la peinture, çà et là, des œuvres d’artistes souvent inconnus prouvent que le génie italien s’éveillait peu à peu et annoncent quelques-unes de ces qualités qui s’épanouiront dans tout leur éclat chez Giotto. Le rôle de Florence dans l’histoire des arts a été assez éclatant pour qu’il n’y ait aucun intérêt à lui conserver le bénéfice de légendes apocryphes.
Quant à Cimabue lui-même, on lui a longtemps attribué de nombreuses fresques à Assise et tout un groupe de Madones célèbres : la Madone Rucellaï, à S. Maria Novella, la Madone de l’Académie des Beaux-Arts de Florence, la Madone du Louvre, la Madone peinte sur un des murs de l’église inférieure d’Assise. On sait, par un document récemment découvert, qu’il séjourna à Rome : « Cimabove pictore de Florentia » est cité comme témoin dans un acte du 18 juin 1272, mais on ignore combien de temps il y resta et ce qu’il y fit. Plus tard, en i3oi, il tra-
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vaillait à Pise, aux mosaïques du Dôme et il y exécuta la figure de saint Jean, depuis fort restaurée. Sur ces données, un savant aussi ingénieux qu’érudit, M. Strzygowski, comparant Gimabue à Giotto, avait diminué l’élève au profit du maître, trouvant chez celui-ci plus de grandeur i.
Mais, dans ces dernières années, Cimabue a souffert des curiosités indiscrètes de la critique.
Cenno di Pepo, surnommé Cimabue, n’était pas noble; ses contemporains, plus tard Ghiberti, n’ont cité aucune de ses œuvres. Sa légende s’est formée vers la fin du xve siècle2. Antonio Billi, qui écrit entre i5i6 et i525, est le premier à indiquer quelques tableaux et quelques œuvres de lui et à mentionner qu’il travailla à Assise. Récemment on lui a même contesté l’honneur d’être l’auteur des Madones que j’ai citées3.
Peut-être y a-t-il quelque excès dans ces réquisitoires, comme il y en avait auparavant dans les apologies. Mais s’il n’y a point de raison de lui dénier d’avoir été le maître de Giotto, il faut renoncer à déterminer ce que l’élève doit au maître. Giotto, sans doute, a appris soit dans son atelier, soit chez