I. MANUSCRITS ET LANGUE CLXXXIX
^6", Pour l'est, les documents du Lyonnais et du Forez nous fournissent des exemples en abondance ; pour le centre, il y a malheureusement disette de documents. On peut supposer qu'un auteur chez qui les formes e et ei sont employées indifféremment devait vivre à la latitude de Lyon environ. Mais il n'y a pas grand résultat à espérer de ce caractère, d'abord parce qu'il est difficile de savoir si la forme habituelle de l'auteur était plutôt e qu'ei, ensuite parce que ce même caractère devient vers l'ouest très vague. On arriverait probablement à une notion plus précise si on savait exactement, jusqu'où s'étendent vers le sud les formes en is, i, telles que mis, pris, merci, etc., mais ici encore sur une partie notable de la ligne à parcourir, les recherches sont arrêtées par la disette des documents.
La conjugaison, à prendre les formes assurées par les rimes, offre, en général, les caractères du roman méridional. Cependant les formes du centre et du nord ne manquent pas. On a vu plus haut que les rimes attestaient les formes - ait, seit (habeat, siat), d'utie part, et aie, sie, d'autre part. On peut encore citer funt (f aci u n t) 69, qui serait, dans le pur domaine proven ça l,^un, /au oa fan- De là on peut inférer que les formes vont, vunt (vadunt), fréquentes à l'intérieur des vers, appartiennent aussi à l'auteur. Il y a beaucoup d'autres formes, je n'ose dire françaises — ce serait préjuger la question, — au moins usitées dans la France du nord, par exemple des premières personnes du pluriel en um, un, ons, et des troisièmes personnes du singulier en a dans les prétérits de la première conjugaison ; mais, comme elles ne paraissent pas en rime, je les laisse de côté. Toutefois ces formes, plutôt françaises que provençales, sont assez fréquentes pour laisser l'impression que la conjugaison de Girart de Roussillon est, en somme, plus septentrionale qu'il parait à en juger par les rimes seulement.
Ces faits, qui ne sont pas, à beaucoup près, les seuls qu'on
CXC APPENOÏCE
puisse citer, suffisent à prouver que Girart de Roussillon a été composé bien prés de la région oti commencent, lor$qu^on vient du sud, à se montrer certaines des formes qui dominent dans le roman du centre de ta France, c'est-à-dire bien peu au-dessous du 46* parallèle. Nous avons la latitude; cherchons maintenant la longitude. Ici, la disette de documents signalée plus haut nuit singulièrement à la précision du résultat. En réalité, nous n'avons, â la latitude indiquée, de testes de langue que vers Test. Au centre, c'est-à-dire au sud du Bourbonnais et du Berry et au nord du Limousin, je n'en connais pas ; â Touest, dans l'Aunis et dans la Saintonge, ' les documents ne font pas défaut, mais ils sont suspects. Voici pourquoi. Il est maintenant bien constaté que, dans le nord de la Gironde, on passe sans transition du patois gascon à des patois qui ont le caractère saîntongeais très prononcé '. C'est là un état de choses qui, pour être assez fréquent, n'est nullement naturel. Il a dû se passer, dans le nord de la Gironde et dans le sud des Charentes, un fait analogue â celui qui a été constaté dans le nord et le nord- . est de l'Italie, oti l'italien de la Lombardie a recouvert, à la façon d'une alluvion, le ladin qui apparaît encore à l'état de tronçons dans la vallée supérieure de l'Adige et dans la province d'Udine. De même le roman parlé au nord de la Charente a dû, par une translation dont l'histoire n'a pas conservé le souvenir *, recouvrir un idiome qui faisait la transition entre le gascon et le poitevin. Cet état de choses, constaté actuellement par les patois, n'est pas récent. Il peut être constaté, dès le commencement du xni' siècle, par la Comparaison des documents écrits dans le sud des Charentes avec les noms de lieux de la même région. Cognac, Jon\ac nous montrent \'a tonique libre du latin persistant en roman ; les chartes en langue vulgaire des mêmes
I. Voy. le travail préciti de MM. de Tourioulon et Brioguier, dans les Archives des Missiùits.
^. Les enclaves connues sous le nom de Grande et de Petite Gava-
ioïGooqIc