L, ANCIENNE ET LA NOUVELLE CHANSON XLIX
entre pour se coucher. Elle vît le duc triste et sombre, el commeaça à soupçonner quelque malheur : « Sire, tu n'es pas « ainsi d'ordinaire. — Dame, promels-moi une chose. — Tout s ce que tu veus, mais dis-moi la vérité. — Ne laisse pas paraî-
• tre ta douleur pour ton fils : il est couché mort dans le puits . > de pierre ; fais le retirer et porter au moutier! d La comtesse ne put supporter cette nouvelle ; elle s'évanouit. Le comte la releva, la fit asseoir : » Dame cesse de t'affliger. Puisque Dieu
■ n'a pas voulu laisser vivre notre. fils, faisons de lui,(Dieu), s'il
• lui plaît notre héritier. Mieux vaut lui donner que garder il
• notre profit. — Dieu t'en donne le pouvoir et le loisir! > répond la dame.
Il est impossible d'exposer en moins de paroles une scène aussi complexe. Il n'y a pas un mot de trop, mais aussi chaque mot porte. Les sentiments de l'assassin avant et après le crime, la douleur de Girart, l'inquiétude de Berte, son épouvante,. tout cela est représenté avec une netteté que la concision du récit fait mieux ressortir que ne ferait une longue analyse psychologique. La scène n'est pas décrite : elle est mise sous nos yeux.
Ce talent de faire sentir beaucoup en disant peu reparaît en tant d'endroits du poème que je me confirme de plus en plus dans l'idée que le renouveleur a bien souvent modifié la teneur des récits du vieux poème perdu. Sa marque se retrouve là même où on peut croire qu'il n'a pas eu à innover dans le fond. Ainsi ce passage, où est décrit avec une si puissante concision le retour des guerriers viaorieux, est tout â fait dans sa manière :
i!)7. La bataille est gagnée et la lutte terminée. Girart est reveau du combat, avec lui mille chevaliers de ses privés. Us ont perdu leurs lances ; leurs épées sont ébréchées. Ils les portent nues, ensanglantées ; elles ne rentreront au fourreau qu'après ' avoir été layées, fourbies avec un linge et essuyées.
L INTRODUCTION
Il n'était pas moins habile dans l'art de tracer des caractères. Il sait créer des types variés et personnels. Il excelle à les opposer les uns aux autres dans des scènes véritablement dramatiques. On sent qu'il a non seulement la faculté d'imaginer, mais encore celle d'observer. Ses héros n'ont rien de conventionnel. Ils sont vivants; ils semblent copiés d'après nature. Berte est peut-être le type de femme le plus accompli que la poésie du moyea âge ait produit. Les héroïnes de notre épopée chevaleresque, Guibour, par exemple, dans Aliscans, ont parfois des qualités un peu trop exclusivement viriles : Berte, au contraire, a pleinement les sentiments d'une femme et d'une épouse. Chez elle, rien d'éclatant, rien d'héroïque. Elle n'a qu'un rôle effacé tant que Girart est en état de tenir la campagne contre le roi, mais quand arrive la période des revers, quand Gjrart fugitif est obligé de se cacher sous un nom d'emprunt, et de se livrer au plus vil métier pour gagner sa vie, c'est Bene qui le soutient et le console, c'est elle qui lui inspire la résignation nécessaire pour supporter la vie de misère à laquelle il est réduit (gg 525 et suiv.).
Fouque, cousin de Girart, est l'homme sage et mesuré, qui aime la paix, qui ne se résigne à la guerre qu'à la dernière extrémité. Mais la guerre déclarée, même contre son avis, il se donne tout entier à son seigneur et est prêt pour lui à tous les dévouements. Boson est le type du chevalier batailleur par tempérament. Ardent, impé^ tueux, il est incapable de mettre un frein à son désir de vengeance; il ne recule devant aucune cruauté. Son acharnement contre ses ennemis est, comme son courage, sans limites. Il serait humilié de mourir ailleurs qu'en champ de bataille. C'est lui qui, voyant Giran se
ni. L ANCIENNE ET LA NOUVELLE CHANSON U
iameoter sur la perte de ses parents et de ses amis, s'écrie : « Par Dieu ! je ne veux pas pleurer. Nous avons c tous été élevés et dressés pour une telle fin ! Pas un de « nous n'a eu pour père un chevalier qui soit mort en « maison ni en chambre, mais en grande bataille par Ta- « der froid, et je ne veux pas porter te reproche d'avoir « fini autrement I » (§ 4x12]. Faire ici la pan de l'auteur primitif et celle du renouveleur, me semble bien hasardeux. Ce qui est certain, c'est qu'il y a dans la peinture des caractères une originalité de conception, une puissance et une délicatesse d'expression qu assignent à Girart de Roussillon une place à part entre toutes nos chansons de geste.
Notre auteur avait le don poétique. Il trouve des expressions d'une singulière élégance, des concetti qu'on s'attendrait plutôt à rencontrer chez un poète de la Renaissance que chez un romancier du moyen âge. Il veut dire que la reine parvient, à force de présents habilement distribués, à rallier à Girart les barons de la cour de de son époux, qu'en cela consiste sa force. Il dira : « Là où la reine sait un vaillant damoiseau , elle en- « voie ses dons en argent, en or vermeil. Donner, ce « sont ses tours et ses créneaux! » {§56o). Ailleurs, l'aspect des lances droites des guerriers chevauchant en bataille lui suggère l'idée d'un bois de frêne. Mais il ne procède pas par voie de comparaison. Bien plus poétiquement, il dit : « Boson, Fouchier, Fouque , « Seguin, conduisent leurs enseignes à travers le bois a de frSne. Le bois dont je vous parle est un bois où « les frênes avaient pour fleurs des pointes d'acier, « des enseignes de cendé et d'aucassin, des gonfa- « nous ornés d'orfrois et fraîchement teints en pour-
LU INTRODUCTION
« pre dont tant de nobles vassaux re<;ureiit le coup, «fatal n (§i55)'.
Il s'en faut que dans la chanson, telle que nous l'a'vons, tous les morceaux soient d'une valeur égale. L'inégalité se manifeste surtout dans les discours qui sont en nombre infini. Beaucoup ont quelque chose d'abrupte, d'écourté. La pensée est à peine indiquée, l'expression est peu nette. Dans d'autres, au contraire, elle se développe pleinement,' sans rien perdre de la concision habituelle au poème. On peut citer, parmi ces derniers, l'allocution de Charles à ses barons, au moment d'engager une bataille. C'est un éloge magnifique de Fouque, le cousin et l'aillé fidèle de Giran (§ 32 1). Là se reconnaît la main du renouveleur. D'ailleurs, la tirade où se trouve cette harangue est d'une longueur tout a fait inusitée. En d'autres endroits, notre poèie a dû moins s'appliquer et suivre de plus près la vieille chanson.
Je ne veux pas pousser plus loin ces renrarques. Le poème est maintenant à la portée de tous, et i^ai confiance que l'admiration qu'il m'a inspirée en tant qu'œuvre poétique ne sera trouvée exagérée par personne.
g 5. — Rapport entre le Girart historique et le Girart épique.
Nous avons vu, dans le premier chapitre de cette introduction, ce que nous apprend l'histoire sur le comte
I . E. du Méril a fkil rcïsortir, dans la préface à La mort de GarSn (pp. u-Liu), l'abMnce d'an qui te remarque dans Garin, et tes remarques poumieni s'appliquer, dans une meiure variable, à la plupart de nos anciennei ctiansons de geile; mais aucune ne t'appliquerait à Girart lie Routsillou.
m. — L ANCIENNE ET LA NOUVELLE CHANSON LUI
Girart; nous venons d'étudier Gîrart de Roussillon dans la poésie, et nous sommes arrivés à distinguer en gros ce qui est propre au poème renouvelé de ce qui appartient à l'ancienne chanson. Par une fortune singulière, nous connaissons le même homme en son état historique et sous son aspect légendaire. Quel rapport y a-t-il entre le persoDnage historique et le héros épique ? ou, pour préciser la question, les récits qui concernent le second ont-ils leur fondement dans les faits historiquement établis de la vie du premier? Girart de Roussillon est-il, en un mot, le comte Girart, grandi, transformé par l'imagination populaire? — Non, assurément non. C'est vainement qu'on a essayé de trouver une base historique aux guerres acharnées de Girart et de Charles '. Il n'y a pas de trace de telles guerres dans nos annales. On n'y trouvera rten qui rappelle la bataille de Vaubeton, l'exil de Gira,rt, la fuite de Charles jusque sous Paris. Ce que l'histoire authentique nous enseigne est bien différent. Elle nous montre qu'en 868 le comte Girart est, aux yeux de Charles le Chauve, * carissimus valdequeamantjssimusa', qu'en870,lorsdu siège de Vienne, il n'intervient dans la lutte que pour rendre la ville assiégée à l'empereur.
Le seul rapport entre le comte Girart et Girart de Roussillon, c'est que l'un et l'autre ont une femme appelée Berte, et que l'un et l'autre ont fondé Pothières et Vézelaî. On est donc conduit à se représenter de la façon suivante l'origine du Giran épique. La mémoire du comte Gîrart fet de Berte, son épou<;e.
f. M. Longnon, 1. 1., pp. i 1. Voy. ci-deisu*, p. ii.
LIV INTRODUCnOM
fut conservée par les fondations pieuses auxquelles ces deux personnages avaient attaché leurs 'noms. Il se forma dans les monastères fondés par eux une tradition que la vie latiae, composée à la fin du xi' siècle, a eu pour but de- consacrer et de répandre. C'est dans cette tradition, essentiellement monastique, qu'un poète a recueilli les noms de Girart et de Bene. Ce poète, à en juger par le choix du sujet, était probablement bourguignon. Il composait assurément avant la fin du xi* siècle, puisque son oeuvre est antérieure à ta vie latine. De l'histoire du comte Girart, il ne savait rien sinon le peu que lui en avait appris la tradition monastique. Et ce peu se réduisait à trois faits : que Girart était le contemporain et le vassal d'un roi appelé Charles; que sa femme avait nom Berte; que,, d'accord avec celle-ci, il avait fondé divers monastères. Le reste, c'est-à-dire l'ensemble des récits dont il a composé son poème, il l'a trouvé selon l'expression du moyen âge, ou, comme nous dirions, inventé. Par là, je n'entends pas dire que tout, dans ces récits, soit imaginaire. Il y a dans le poème renouvelé beaucoup de noms de lieux qui peuvent être idendfiés, beaucoup de noms de personnes qui se retrouvent dans l'histoire du ix^ au xi* siècle, et il y en avait probablement plus encore dans le poème primitif. Tel ou tel récit de bataille a pu être emprunté à une tradition locale. Il y a toujours dans une œuvre d'imagination des éléments tirés de la réalité. Mais je veux dire que les éléments variés qu'a pu recueillir l'auteur n'avaient, selon toute vraî- - semblance, aucun lien avec l'histoire du comte Girart. On ne gagnerait rien à supposer que le poète aurait mis en œuvre une tradition déjà formée où se seraient trouvés réunis les principaux traits de la légende. J'inclinais ja-
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