‹ Glaciers & neigesChapitre 1 sur 7 · NAMUR IMPRIMERIE PAUL GODENNE · texte numérisé non relu

NAMUR IMPRIMERIE PAUL GODENNE

J. Godenne, imprimeur -éditeur , rue de Bruxelles, 13 MDCCCLXXXIV

Mesdames, Messieurs,

foici bientôt trois ans, si je ne me trompe, que le désir de vous parler du bonheur me fit déserter le champ des causeries scientifiques et me jeta, en enfant perdu, dans celui des causeries morales.

Vous avez bien voulu me le pardonner jusqu'ici, mais je ne veux pas prolonger davantage l'épreuve de votre miséricorde : je rentre au bercail... En vérité, j'en ai quelque regret.

Ces questions de science touchent l'esprit, l'illuminent et le charment... mais il est bien rare qu'elles atteignent le cœur et l'émeuvent. Or, l'esprit est bon dans l'homme, mais le cœur vaut mieux!

Un des plus grands hommes d'esprit du siècle dernier, l'immortel Goethe, sur le point de mourir, demandait encore à grands cris : « de la lumière! de la lumière!.. » « Licht, humer Licht. » C'est un mot sublime, je n'en disconviens pas. Mais devant Dieu, mieux vaut le petit pauvre qui, à la même heure, tourne son cœur vers Lui et s'endort en disant : « Mon Dieu, mon Dieu! je vous aime! » — Quoi qu'il en soit, c'est une question de science que je me propose de traiter devant vous : c'est presque une leçon de physique que je voudrais vous donner.

Tout récemment, M. le docteur Ghequière, à la veille d'un départ qui nous afflige encore, et dont le regret semble devoir ne pas s'éteindre, vous parlait de la vie dans les montagnes. Avec une rare éloquence, un vrai cœur de poète et une chaude foi de chrétien, il vous dépeignait ces belles chaînes de la Suisse, toutes parées de forêts vertes et vivantes et, par-dessus leur crête,

découpant leur silhouette blanche sur le fond bleu du ciel, vous avez vu les pics neigeux des Alpes. Ces neiges, ces glaciers, vus de loin ce jour -là, je voudrais vous les montrer de près.

a Benedicilc glacies et nivcs Domino. » Glaciers et neiges bénissez le Seigneur. Daniel. III: 70.

5e me souviens d'avoir trouvé autrefois un petit livre ayant pour titre : Histoire d'une goutte d'eau. Il comptait au plus cent pages. Comment l'auteur s'y est -il pris pour condenser en un si étroit espace un si vaste sujet? Je me le demande. L'histoire d'une goutte d'eau remplirait des volumes; je me propose d'en écrire simplement un chapitre.

10 GLACIERS ET MEIGES

Entre l'histoire d'un homme et l'histoire d'une goutte d'eau, la différence est grande, mais les rapprochements ne manquent pas. L'une comme l'autre se compose d'une série d'événements qu'il faut observer; les uns cachés, les autres découverts; tous formant une chaîne ininterrompue, dont le premier anneau touche à la naissance, le dernier à la mort. Mais ces événements, si détaillés qu'ils soient, ne sont que la matière brute de l'histoire, et comme les moellons de l'édifice. L'âme de l'histoire, ce sont les causes qui les ont enchaînés, c'est le ciment qui les a joints, c'est la force qui, des événements passés, a fait sortir l'événement présent et, dans l'événement présent comme dans un germe, façonne déjà l'événement qui va venir.

Dans l'histoire d'une goutte d'eau, ces causes sont très simples, ce sont les forces de la nature. Il en faut découvrir la loi sans doute, mais, cette loi connue, leur action toujours uniforme ne laisse place ni à l'hésitation ni à la crainte. Dans l'histoire d'un homme, la question se complique; aux forces nécessaires et constantes de la nature, il entremêle une force essentiellement revêche à toute loi physique : sa volonté toujours libre, souvent

capricieuse, parfois perfide. Il faut que l'historien en pénètre le mystère, il faut qu'il découvre les ressorts secrets de cette volonté mobile, il faut qu'il démêle l'écheveau brouillé de ses déterminations incohérentes; il faut qu'il descende dans les replis souterrains où, aux prises avec la passion honteuse, elle cache ses défaites.

J'ai préféré l'histoire de la goutte d'eau. Elle est plus assurée et moins désolante. J'ai choisi pour commencer le moment où la goutte d'eau, à l'état de vapeur, flotte invisible dans l'atmosphère. Le froid la saisit : elle perd la chaleur, la force vive qu'elle avait emmagasinée dans le lac ou dans le fleuve, et aussitôt, retombant sous l'attraction de ses voisines, elle forme avec elles cette vésicule du brouillard, creuse au centre, aux parois opaques, manière d'aérostat minuscule, que le plus léger nuage compte par milliards dans son sein.

Le froid la gagne davantage, les petites vésicules se resserrent, s'écrasent, éclatent et se fondent. C'est la goutte de pluie, elle tombe dense et transparente. Mais le froid continue son œuvre, il fige la goutte de pluie, c'est le grain de neige. Nous les voyons tomber, ces gais flocons qui se balancent dans l'air, comme des plumes légères

bercées par le vent. Ils tombent et doucement, sans éclat, sans secousse, ils se posent. C'est un duvet blanc qui se met sur toutes choses, et les recouvre d'une parure moelleuse.

Quand un voyageur des contrées méridionales, où la neige est inconnue, la voit tomber pour la première fois dans les contrées du nord, le sentiment qu'il éprouve est une admiration joyeuse : il jette des cris, il bat des mains. La neige est gaie, c'est la pluie qui est triste. Si la neige nous rappelle des sensations fâcheuses, c'est tout au plus la sensation du froid, mais du froid sec et lumineux, non point de ce froid gris et humide qui rend l'âme chagrine et malveillante. Il y a de la lumière et de la beauté dans la terre ainsi couverte : il y a de la douceur et du charme dans cette neige fine, suspendue comme une floraison d'hiver, aux branchilles noires des arbres dépouillés.

C'est là, si je puis dire ainsi, l'impression superficielle que produit la neige. Les sens et l'imagination en ont assez, mais l'esprit veut davantage. Il faut donc la voir de plus près.

Pour }T bien réussir, ne la prenez pas au moment où elle vole en larges flocons enchevêtrés, mais quand elle tombe en paillettes miroitantes. Recueillez -la sur un lambeau de drap ou de velours noir et, l'œil armé d'une loupe, regardez-la. Chacun de ces grains de neige est un bijou de joaillerie fine. Leur forme, très variée dans les détails, présente un caractère constant. C'est toujours une étoile à six rayons svmétriques, mais ces rayons sont ornés de mille manières. Le dessin le plus parfait ne saurait reproduire l'éclat scintillant de ces aiguilles cristallines.

Au reste, il n'y a là rien d'extraordinaire; tout liquide, passant à l'état solide, affecte des formes géométriques régulières. L'eau fait comme tous les autres. L'hiver, quand le froid du dehors solidifie sur les vitres les gouttelettes de vapeur qui s'y étaient accumulées, il les range en dessins panachés d'une élégance exquise. La glace ellemême, au sein des lacs tranquilles, dessine ses étoiles à six rayons comme la neige, et, quand on la coupe en tranches fines et qu'on l'examine sous un grossissement convenable, elle les découvre aussitôt.

Le moment où un corps passe de l'état liquide à l'état solide est marqué avec une précision extrême. Il est variable d'après le corps que l'on considère; mais, pour un même corps placé dans les mêmes circonstances, il est invariable et constant.

Pour l'eau, ce moment coïncide avec celui où la température du liquide atteint le point marqué zéro dans nos thermomètres centigrades. Quand donc la température d'un nuage descend à ce point, le nuage passe à l'état de neige. Mais on aurait tort d'en conclure que la neige nous arrive à cette température. Le froid qui l'a saisie continue à l'envahir, et généralement, quand elle atteint le sol, elle marque au thermomètre de dix à quinze degrés. Il en est tombé à Moscou par un froid de moins vingt-deux degrés; à Jakoutsk, en janvier 1854, par un froid de moins quarante-six degrés.

Tombée sur le sol, ses fortunes sont bien diverses. Tout entière à la merci de la chaleur, vient-elle à rencontrer un appui plus chaud, elle se hâte de reprendre à ce contact de la force vive; sa température s'élève et, revenue à zéro, elle perd sa forme cristalline, elle coule, elle redevient la goutte d'eau.

C'est ce qui arrive généralement dans nos contrées, où la température du sol est passablement élevée. Aussi, combien elle y est fugitive! Elle arrive du ciel, blanche et charmante comme un rêve; à peine a-t-elle touché la terre, que toute cette blancheur, tout ce charme, s'écoule, s'évanouit, se fond dans le sol qu'elle détrempe... Que de flocons de neige nous avons bercés ainsi dans le ciel de notre âme, diamantés et purs, et que nous avons vus, sous nos doigts, se perdre et passer à boue!.. Mais je m'oublie! J'avais promis de ne vous parler que de science!

Le sol, en fondant ainsi la neige, perd lui-même de sa chaleur; il ne tarde pas à descendre à cette fatale température de zéro, et dès lors, même dans nos contrées, il porte sans la flétrir, sa livrée blanche. Il est d'autres climats où la température moyenne est plus basse. Quand on traverse l'Angleterre du sud au nord, on rencontre successivement des températures moyennes décroissantes de dix -huit à onze degrés. En

l6 GLACIERS ET NEIGES

remontant plus haut vers le nord, on ne tarde pas à rencontrer des points où la température moyenne descend à zéro. Ces points réunis dessinent une ligne ondulée qui, durant l'été, découpe une bande étroite dans le nord de l'Islande, une échancrure au nord-est de la Suède et de la Norvège, et traverse toute la Russie à hauteur de La Dwina. Durant l'hiver, elle descend plus bas, elle enferme l'Islande tout entière, la moitié de la Suède et de la Norvège, et tout le nord de la Russie à partir du lac Ladoga et de Kazan.

Le long de cette ligne et au-delà vers le pôle, le sol, trop pauvre en chaleur, ne fond plus la neige : il la reçoit, il la garde et l'accumule en températures superposées. C'est la région des neiges polaires.

De même, en s'élevant des plaines vers les hauteurs, le montagnard rencontre des températures de plus en plus froides. La couche d'atmosphère devenue plus mince s'oppose avec moins d'énergie au rayonnement de la nuit; d'autre part, l'air venu de la plaine n'éprouvant plus à ces hauteurs qu'une pression très affaiblie, se détend, se dilate, et épuise à fournir ce travail d'expansion une bonne

part de la chaleur qu'il avait absorbée dans les régions basses. Ces causes réunies déterminent sur les montagnes un abaissement de température d'un degré par environ cent -soixante mètres d'altitude.

Il arrive donc qu'en s'élevant plus près du ciel, comme en s'approchant plus près du nord, on rencontre des points où la température moyenne est zéro. En réunissant ces points, aux diverses altitudes où on les rencontre, on obtient une ligne qui sera, en théorie, la limite des neiges persistantes sur les hauteurs. Dans les Alpes centrales, cette ligne passe entre 2,730 et 2,800 mètres; au massif du Mont-Blanc, entre 2,860 et 3,100 mètres; en Norvège, entre 884 et 1,306 mètres; sur les flancs de l'Himalaya, à 4,250 et même à 5,660 mètres.

Les sommets qui la dépassent sont assez clairsemés dans le relief terrestre. Pour l'Europe, en dehors de l'Islande et de la Scandinavie, on n'en trouve qu'au centre des Pyrénées, autour de la Maladetta, dans la chaîne du Caucase, dans le Tyrol et dans les Alpes suisses.

Les chiffres que j'ai donnés jusqu'ici ne sont qu'approximatifs; en hauteur comme en surface, la limite des neiges persistantes oscille sans cesse. Elle dépend de conditions climatologiques très variables; celle-ci changeant, il faut de toute nécessité qu'elle aussi change. Mais la connaissance exacte de ces frontières importe assez peu. Ce n'est pas l'étiage d'un fleuve qui en trahit l'allure, mais son débit moyen. De même ici, ce n'est pas l'étendue des neiges qu'il faut connaître, mais la masse qui s'en engouffre dans les montagnes.

A l'hospice du Grimsel, à 1,874 niètres de hauteur, Agassiz a vu tomber, en six mois d'hiver, dix-sept. mètres cinquante centimètres de neige.

Au Saint- Gothard, à 2,903 mètres de hauteur, il en tombe fréquemment deux mètres en une seule nuit.

Sur le Saint -Bernard, à 2,472 mètres, en douze années d'observations faites par les religieux, de 1847 à 1859, il en est tombé,

par année, des quantités variant de trois mètres cinquante-deux centimètres à treize mètres quarante-huit centimètres.

On peut affirmer qu'il tombe en moyenne, bon an mal an, sur les cimes des Alpes, dix mètres de neige.

On ne saurait redire l'impression saisissante que font ces montagnes blanches, mortes et dépouillées, surgissant soudain d'une vallée riante où la vie semble répandue à flots, dans les herbes, dans les bois et jusque dans la chaude rivière qui coule sur les galets du fond. Chamounix offre un frappant exemple de ces brusques contrastes.

Parfois la transition est ménagée par degrés lents et presque insensibles; le paysage y gagne en douceur, mais il y perd en solennité. Du fond d'Interlacken, l'œil, en se détachant de la ville, trouve d'abord à sa droite, au second plan, une colline boisée, le petit Rugen. Ses grands arbres lui donnent les nuances les plus variées. Au fond, encore à droite, se dresse l'Abendberg qui, s'élevant déjà à 1,071 mètres, ne peut plus porter à son sommet que le hêtre et l'épicéa. A gauche, le Scheinige-Platte dont le sommet,

à 2,108 mètres, n'a plus que des pins rabougris, des genévriers, des mousses et des lichens accrochés dans les crevasses et rampant sur le rocher nu.

Enfin, à travers la trouée de ces montagnes, apparaissent les cimes mortes de ce géant qui fait l'orgueil de la Suisse, la Jungfrau. Là, tout est mort sous le linceul de la neige. Parfois, sous une arête, une déchirure de ce manteau blanc laisse passer une graine égarée; elle y germe maladive et souffreteuse. Saussure cueillit une petite fleur à 3,469 mètres et, au milieu de ses préoccupations de savant, il lui marque un souvenir dans ses mémoires. Tschudi, sur le Faulhorn, trouve un myosotis, cette petite mendiante, toujours tôt ou tard dédaignée, et il le chante : « Inébranlable dans sa fidélité, plein d'espoir et de confiance, il élevait péniblement sa tige vers la lumière et le soleil, comme un cceur brisé cherche dans sa détresse le regard de son Dieu! »

On connaît ces vers de Lamartine :

Salut, brillants sommets, champs de neige et de glace, Vous qui d'aucun mortel n'avez gardé la trace, Vous que le regard même aborde avec effroi Et qui n'avez souffert que les aigles et... moi!

La première trace humaine que ces fiers sommets aient portée ne fut point celle d'un poète, ni même celle d'un touriste anglais; ce fut celle d'un savant, Horace de Saussure.

Avant lui, le Saint-Bernard passait pour le plus haut étage que le pied de l'homme pût fouler dans les montagnes. Le Mont-Blanc était appelé le mont des Maudits, et à peine quelque hardi chasseur avait - il osé poursuivre au - delà de la limite des neiges persistantes le chamois rapide qui fuyait devant lui.

Il fallut, pour entreprendre le premier, par des chemins inconnus, cette ascension hardie, un cœur de grande audace et de grand courage. Saussure eut l'un et l'autre, ce qui ne l'empêchait pas d'avoir un tendre cœur : « Quand je parvins au sommet, écrit -il dans son Mémoire, mes premiers regards furent pour Chamounix, où

je savais ma femme et ses deux sœurs, l'œil fixé au télescope, suivant tous mes pas, avec une inquiétude trop grande sans doute, mais qui n'en était pas moins cruelle; et j'éprouvai un sentiment bien doux et bien consolant, lorsque je vis flotter l'étendard qu'elles m'avaient promis d'arborer, au moment où, me voyant parvenu à la cîme, leurs craintes seraient au moins suspendues. »

Après quoi il passa à son baromètre.

Depuis lors, l'étude des glaciers a conduit sur ces hauteurs toute une légion de savants illustres.

Si le temps est calme quand la neige tombe, ses flocons, arrivant sur le sol d'aplomb et en ligne droite, couvrent uniformément la vallée et les flancs les moins abrupts de la montagne. Ils glissent sur les pentes rapides, s'accrochent aux arêtes et aux saillies et, partout où ils se posent, s'accumulent en couches régulières. Mais il est bien rare que le temps soit calme à ces hauteurs. Fouettée par le vent, tourbillonnant avec lui et suivant tous ses caprices, elle s'amasse sur

le flanc qu'il bat et elle laisse à nu le flanc opposé. Balayée ensuite par une nouvelle tourmente, elle reprend ses rondes folles et s'en va, presque au hasard, former, dans les gorges, des talus tourmentés, affectant les dessins d'un chaos fantastique.

Mais la neige ainsi amoncelée sur les hauteurs n'y séjourne jamais. Un très simple raisonnement peut en convaincre. Puisqu'il tombe par an dix mètres de neige dans les Alpes, les Alpes devraient s'élever de mille mètres par siècle, de dix mille mètres en mille ans. Rien de semblable n'arrive. Donc la neige s'en va; mais où va-t-elle?

Les vents froids en emportent, comme ils emportent dans nos champs la poussière. Dans les grandes tempêtes, les vagues du ciel qui balayent ces hauts sommets en enlèvent des millions de mètres cubes, qu'elles vont porter au loin.

Le vent du midi, chaud et sec, la fond et l'évaporé. Les montagnards le connaissent sous le nom de fœhn et sous un autre nom plus expressif : le mangeur de neige. Il peut, quand il souffle, en enlever, en un jour, une épaisseur de un mètre cinquante centimètres. « Le soleil du

bon Dieu, dit un proverbe suisse, ne peut rien contre la neige, si le fœhn ne s'en mêle pas. » Horace, plus équitable, met le soleil et le fœhn sur la même ligne :

Solvitur acris hiems grata vice veris et favoni.

En fait, le soleil par les temps les plus favorables ne fond guère par jour qu'une couche de cinquante à soixante-dix centimètres de neige. Mais celle-ci ne quitte pas la montagne. L'eau produite par la fusion des couches supérieures s'infiltre dans les plus basses; elle s'y refroidit bientôt et s'y congèle, cimentant les uns aux autres les flocons voisins, emprisonnant ainsi des milliers de bulles d'air; elle forme à la neige comme une croûte opaque et dure qui la recouvrira, en attendant qu'une chute de neige nouvelle la recouvre à son tour. De là, dans la masse neigeuse, des stratifications parallèles, séparées par une bande compacte et grenue, stratifications que les déchirements vont mettre à nu.

Cette neige, imprégnée par l'eau de fusion des couches supérieures, granuleuse et opaque, est appelée firn par les habitants de la Suisse

allemande, et névé par les habitants de la Suisse française. Elle ne séjourne pas sur les sommets. L'équilibre de sa masse se modifiant bientôt, elle se fendille à la surface, elle se lézarde, elle se déchire jusqu'au fond; au lieu de la masse uniforme et moelleuse de tantôt, ce n'est plus qu'une agglomération de grands blocs, souvent cubiques, auxquels on a donné le nom de séracs, en souvenir des petits fromages de ce nom que l'on vend dans la plaine. A la longue, ces blocs chancellent sur leur base, ils s'écroulent comme un amoncellement de ruines, la masse entière prend un aspect tourmenté qui présage une dislocation prochaine. Puis l'heure venue, soudain, elle s'ébranle avec un grand cri de déchirement, glisse en sifflant sur le rocher nu, et se précipite comme un torrent. C'est l'avalanche.

Quand la vallée est déserte, le spectacle est grandiose. On dit que les voyageurs, assis sur les pelouses de la Wengernalp, battent des mains et jettent des cris d'admiration, quand, des cimes de la Jungfrau, l'avalanche longtemps attendue se détache enfin et tombe. Je le conçois.

Ces masses crevassées, qui s'ébranlent de proche en proche, qui glissent majestueusement d'abord

comme un navire prenant la mer, qui, bientôt, précipitant leur chute, se disloquent en bondissant par-dessus les crêtes, et tombent avec un fracas de tonnerre dans la vallée qui gronde et qui gémit; les nuages de fumée neigeuse qui s'élèvent alors comme l'écume des vagues dans la tempête, et le rocher nu qui apparaît enfin, luisant au soleil et fier d'avoir secoué son manteau de glace, tout cela est solennel et enthousiasmant.

Mais quand la vallée n'est pas solitaire!.. Quand il n'y aurait là qu'une famille vivant dans l'assurance sous le toit de son chalet, parce que de mémoire d'homme, avait -on dit, l'avalanche n'était point descendue jusque-là, tout change, et le cœur est serré d'une horrible angoisse. Cette mer qui descend, traînant dans sa vague mugissante, pêle-mêle, roulés ensemble, de vieux pins déracinés et tordus, des blocs de rocher arrachés et brisés, c'est la mort qui arrive en bondissant de cîme en cîme.

Le montagnard fuit, jetant de grands cris d'alarme; les mères courent affolées en cachant leurs enfants dans leurs bras; le bétail lui-même, hagard et frémissant, galope au loin avec des beuglements de désespoir. Mais l'avalanche est

plus rapide : hommes, femmes, enfants, chalets, troupeaux, elle les saisit tous, elle les écrase et se couche sur leurs cadavres, comme un mausolée de granit blanc sur un tombeau.

En 1819, au pied du Weisshorn, dans la vallée de Zermatt, le village de Randa fut ainsi rasé tout entier.

Et le montagnard ne saurait prévoir l'avalanche. Le pied léger d'un chamois posé sur la neige, une branchille desséchée qui cède et se rompt, un coup de vent qui secoue la neige, moins encore, l'écho d'une voix vibrant dans la montagne peut la déterminer. « Parcours sans bruit ce lieu de terreur, dit Schiller, crains d'éveiller l'avalanche endormie » ... « la lionne endormie », dit le peuple : du mot allemand Lauwine qui signifie avalanche, il a fait Lœwin lionne, montrant ainsi, jusque dans la corruption de son langage, la terreur qu'elle inspire; aussi veille-t-il à mettre sa demeure et son foyer à l'abri de ses coups redoutables.

L'avalanche suit d'ordinaire des routes tracées à l'avance, des sillons creusés dans le flanc de la montagne, comme dans nos collines le lit des torrents. Ils suffisent au débit des neiges dans

les saisons normales; mais, quand la chute a été exceptionnelle ou la fusion trop rapide, elles débordent par- dessus ces routes comme nos fleuves par -dessus leurs rives.

Dans les pentes les plus menacées, on creuse des banquettes de trois à quatre mètres et on les garnit de pieux et de troncs de sapin. Sur les côtes, on plante des épicéas, des rhododendrons, des bruyères. C'est ce qui s'appelle ce clouer l'avalanche ». Mais le meilleur rempart contre elle est une large ceinture de forêts.

Les bois qui protègent ainsi la Suisse et le Tyrol étaient autrefois sous la sauvegarde du ban national. On les appelle encore Bannwœlder. Dans la vallée d'Andermatt, abattre un de leurs arbres était un crime puni de mort. Une légende mystérieuse s'attachait à ces forêts bénies, et le soir, après l'émouvant récit d'une catastrophe, la mère recommandait à ses enfants de n'en jamais couper une branche... il en coulerait du sang!

Toutefois, même ces forêts ne suffisent pas toujours. En 1846, devant Aragnouet, petit village des Pyrénées, une avalanche se fit dans les bois une trouée, en rasant sur place plus de

quinze mille sapins. Ce qui ne paraît pas incroyable, quand on songe qu'elles entraînent parfois cent mille mètres cubes de neige entassée.

Grâce à l'avalanche, c'est donc dans la vallée et dans les gorges qui y conduisent que la neige des hauteurs, tôt ou tard, s'accumule. Elle y va former le glacier. Expliquons le secret de cette formation nouvelle.

L'hiver, quand la neige tombe, on voit les enfants, rouges de froid mais riant à gorge déployée, courir au milieu des flocons blancs, les ramasser, les presser sur toutes les faces avec de grands efforts et, à la longue, en former une balle symétrique, compacte et dure, dont les passants malheureusement ne tardent pas à connaître l'usage. Plus l'enfant la comprime et mieux elle durcit, plus elle s'avoisine de la glace.

Ces enfants n'ont rien appris du traité de la chaleur. On leur ferait ouvrir, tout grands, les yeux et la bouche si on leur parlait des variations du point de fusion, du regel, des expériences de

Helmholtz et de Tyndall. Et cependant ils en appliquent les lois avec une assurance parfaite. Ils changent presque la neige en glace. Leur balle est une manière de petit glacier : ils ont fait entre leurs mains ce que fait la nature entre les flancs des gorges alpines.

Il messiérait à la dignité d'un professeur de physique de faire, en plein cours, des boules de neige. Aussi remplace-t-il la main gauche par un cylindre creux de fonte épaisse, la main droite par un piston d'acier, et l'effort des bras par une presse hydraulique. Toutes choses beaucoup plus distinguées. Il remplit le cylindre de neige fine, il introduit le piston par- dessus; la presse l'y enfonce avec énergie et, quand on l'en retire ensuite, on trouve, au fond du cylindre, au lieu d'une neige opaque et granuleuse, un disque mince, compact et transparent. Ce n'est plus de la neige, c'est de la glace.

On peut, en guise de cylindre, employer un moule de forme quelconque : la neige entassée et comprimée deviendra glace en prenant la forme du moule, et l'on en retirera des lentilles, des anneaux que l'on enlacera en chaîne, ou même — l'expérience est de Tyndall... un anglais!., — ■

des coupes où l'on pourra boire quelques gorgées de Champagne frappé.

Comment expliquer cette transformation qui, à première vue, peut paraître surprenante?

La neige est formée, comme nous l'avons vu, de petits cristaux réguliers, de fines aiguilles qui s'enchevêtrent pour former le flocon. On conçoit qu'en les écrasant, en les pulvérisant, en les entassant, on parvienne à les loger dans le creux d'un moule de forme donnée. Les fondeurs en font autant avec le sable. Mais que cette poussière de neige se fusionne ensuite, qu'elle devienne dure comme la glace, cohérente et transparente comme elle, qu'elle devienne de la vraie glace en un mot, on le conçoit moins.

Remarquons d'abord que si l'on en demeure à des pressions médiocres, la transparence ne s'obtient pas. La balle des gamins n'est pas transparente, non plus que les statues qu'ils dressent dans la neige, si bien qu'ils les aient pétries. Pour retirer du cylindre le disque transparent dont je vous ai parlé, il faut exercer sur le piston des pressions très considérables. Ceci posé, voici l'explication du mystère.

La neige fond à la température de zéro et redevient la goutte d'eau : c'est à cette même température que la goutte d'eau était devenue grain de neige et que, demeurée dans le lac ou le fleuve, elle serait devenue glace. Cette température zéro est comme un point de repère placé au milieu d'un chemin. On le rencontre en allant et en revenant. La glace qui va se réchauffant arrive à ce point zéro et se fond. L'eau qui va se refroidissant arrive à ce point zéro et se fige. Mais l'eau peut se refroidir sous deux formes : sous forme de nuages, elle devient la neige; sous forme de nappe liquide, elle devient la glace.

Il est donc une température précise où, d'une part, la glace se fond et, de l'autre, l'eau se congèle. J'ai dit que c'était la température zéro : cela est vrai dans les conditions normales. Mais un changement dans la pression que subit l'eau ou la glace fait changer cette température. Une augmentation de pression d'une atmosphère hâte la fusion de la glace d'un douzième de degré centigrade. La même pression retarde d'un douzième de degré

la solidification de l'eau. Boussingault, en 1870, a retenu de l'eau sous pression dans un canon d'acier, et il a pu la faire descendre à vingt degrés sous zéro sans qu'elle devint glace.

Ce sont là des principes de physique élémentaire. Appliquons-les.

La neige est introduite dans le cylindre à une température inférieure à zéro; elle y est d'abord écrasée et tassée, puis, la pression augmentant toujours, elle commence à fondre; d'abord par ses points de contact avec les grains du voisinage, car c'est sur eux que la pression se fait sentir le plus vivement, puis dans toute sa masse. Si, au moment où la presse hydraulique exerce sur elle ce grand effort, vous pouviez percer du regard l'épaisseur des parois de fonte, ce n'est point de la neige que vous verriez, mais de l'eau, de l'eau limpide et claire.

Voilà donc, direz- vous, de la neige fondue sans chaleur. Il semble que oui. Nous n'avons mis notre cylindre en rapport avec aucun genre d'appareil de chauffage. Mais c'est là une erreur. Le travail que nous avons produit en actionnant la presse hydraulique, ce travail, transmis par tous les organes de la machine jusqu'à la base du piston

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d'acier, ce travail s'est transformé au contact de la neige en chaleur; la neige l'a emmagasinée, elle s'est fondue, et l'eau comprimée tient cette chaleur captive.

Cessez d'actionner la machine, laissez le piston libre, tout travail extérieur disparaît, la pression disparaît avec lui; l'eau reprend son volume et, si peu différent qu'il soit du volume sous lequel elle était comprimée, le travail de dilatation qu'elle doit réaliser pour le reprendre épuise toute la chaleur qu'elle avait emmagasinée; elle retourne à zéro et se fige. Ouvrez le cylindre et retournez-le; ce n'est plus de l'eau, c'est de la glace transparente.

Revenons aux glaciers.

La neige tombée des hauteurs accumule ses couches dans la vallée. Il est évident que la nouvelle venue, se couchant sur l'ancienne, l'écrase de tout son poids, en attendant qu'une autre l'écrase à son tour. Mais l'ancienne en avait fait autant de la précédente, et il en est ainsi depuis l'origine. Il y a donc là une masse

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effrayante de neige, au sein de laquelle les pressions vont croissant sans cesse, depuis la surface jusqu'aux dernières profondeurs. Un mètre cube de neige fraîchement tombée ne pèse guère que quatre-vingt-cinq kilogrammes. Quand le soleil l'a transformée en névé, le même volume pèse cinq à six cents kilogrammes. Mais le névé pris à la base, déjà plus dense et plus compact, pèse de neuf cents à neuf cent soixante kilogrammes le mètre cube. Et c'est par millions de mètres cubes que l'avalanche le précipite.

La neige d'en haut agit donc sur la neige d'en bas comme la main droite de l'enfant, comme le piston d'acier de notre machine, et, comme eux, elle la transforme en glace.

Si l'on imagine un glacier idéal au sein duquel aucune révolution d'aucun genre n'a jeté le désordre, une coupe verticale dans la masse qu'il enferme laisserait voir les phases successives du phénomène.

Au sommet, la neige poussiéreuse qui vient de tomber du ciel. Plus bas, le névé avec ses grains ronds et les filons d'eau congelée qui le marbrent. Plus bas, le névé encore, mais écrasé et condensé, déjà compact. Plus bas, la glace

dure, cohérente, mais opaque à cause de la multitude de bulles d'air qu'elle renferme dans son sein. Plus bas enfin et jusqu'au fond, la glace transparente et pure, reflétant comme l'eau des grands lacs les teintes bleues du ciel.

Mais on ne rencontre nulle part ce glacier régulier et tranquille. La Mer de glace, le plus connu et le plus visité des glaciers de l'Europe centrale, semble l'un des plus calmes et des moins tourmentés; et pourtant sa surface est hérissée de pics, relevés comme les vagues d'une mer tempétueuse. Elle appartient au système des glaciers du Mont-Blanc qui attirent les voyageurs du monde entier. A première vue on dirait un fleuve solide, cheminant entre des rives sauvages et suivant tous les méandres de la gorge qui l'enferme. Si l'on étudie en détail le plan de ce glacier, le cachet fluvial y apparaît davantage encore et plus saisissant. Le glacier du Tacul ou du Géant lui fournit ses grands flots; mais il s'enrichit dès l'origine de l'apport du glacier des Périades. Plus loin, il reçoit le glacier de Léchaux; plus loin encore, le glacier du Talèfre. La Mer de glace a donc, comme un fleuve, ses affluents et ses tributaires. J'insiste sur cette

comparaison qui, du premier coup, frappe un observateur attentif. Elle est d'ailleurs rigoureuse.

Monseigneur Rendu, longtemps avant les mesures précises que je vais exposer, écrivait cette phrase devenue célèbre : « Entre la Mer de glace et un fleuve la ressemblance est si complète, qu'il est impossible de trouver pour le glacier un phénomène qui ne se reproduise pas pour le fleuve. »

Si l'on veut bien ne pas tenir compte des aspérités qui la déchirent, la Mer de glace semble former, entre les parois des monts qui l'enserrent, une surface à peu près horizontale. En réalité, sa pente est assez légère : cinq ou six degrés sur l'horizon. En d'autres points, devant Chamounix, par exemple, elle offre une déclivité beaucoup plus grande.

Le glacier d'Aletsch, au pied de l'/Eggischhorn, n'est incliné que de quatre degrés.

Les glaciers du Finsteraarhorn penchent de dix degrés; ceux du mont Rose de vingt degrés.

Le glacier supérieur du Grindelwald penche de vingt-sept degrés.

En somme, l'inclinaison du glacier répond à l'inclinaison de la vallée, et oscille comme elle

entre une limite inférieure de trois degrés, et une limite supérieure de trente et même de cinquante degrés.

Comment décrire l'aspect sauvage et tourmenté qu'ils offrent a l'œil du voyageur? L'avalanche y accumule les blocs dans un désordre vertigineux, elle les entasse pêle-mêle, comme des pans de mur dans une ruine babylonienne; même quand on s'écarte des bords de la montagne, au milieu du glacier où l'avalanche n'atteint pas, le même aspect de nature fauve apparaît toujours.

On a comparé le glacier à la coulée de lave d'un volcan. Rien n'est moins exact à tout point de vue; la lave en se figeant arrondit et émousse ses bords; le glacier hérisse ses pointes et brise ses blocs en arêtes vives et tranchantes. Il n'est guère possible de s'y méprendre.

Les touristes les plus hardis sont saisis d'effroi, en présence de ce bouleversement et de ce désordre; et péniblement, de roc en roc, attachés les uns aux autres par des cordes, ils gravissent les pentes. Parfois le bâton ferré et les cordes

deviennent un vain secours : les enjambées ne suffisent plus, il faut recourir aux échelles.

Si prudents, si bien armés qu'ils soient, de grands et d'incessants dangers les entourent : le martyrologe des Alpes s'enrichit chaque année de pages sinistres. Ces masses sur lesquelles leur pied repose, ces pics élancés, qu'ils ont bien appelés des aiguilles, et sur lesquels ils se hasardent, peuvent à chaque instant s'ébranler et les entraîner dans l'abîme. L'avalanche peut les atteindre et les ensevelir. Le vertige peut les frapper sur ces crêtes fragiles. Le grand danger pourtant n'est pas là.

Le glacier, dans presque toute son étendue, est déchiré de mille fentes. La plupart sont au voisinage des rives. Parfois, dans le silence de ces solitudes glacées, retentit un craquement sec, suivi du sifflement strident d'une déchirure. On dirait un diamant qui raie ,1e verre. C'est une crevasse qui se forme, c'est le glacier qui se fendille. Imperceptible d'abord, la déchirure va s'élargissant et s' approfondissant toujours; bientôt c'est un abîme. Sur une longueur de plusieurs centaines, parfois même de plusieurs milliers de pieds, il y a là un précipice, dont les lèvres s'écartent à vingt, trente et même cent

pieds, et dont l'œil n'atteint pas le fond. On a tenté maintes fois de sonder ces grandes crevasses. Tyndall trouva cent soixante pieds de profondeur à l'une d'elles; mais fréquemment on a vu la sonde descendre à trois cents et à trois cent cinquante pieds.

Quand l'avalanche tombe, elle remplit la crevasse d'éboulis irréguliers qui s'y entassent et la comblent. Parfois ils la transforment en une manière de caverne mystérieuse. Tyndall qui s'était fait descendre dans Tune d'elles écrit : « J'étais comme baigné dans une lumière bleuâtre; l'étrange beauté de cet endroit avait quelque chose de magique; les contes sur les cavernes de fées, que j'avais entendus dans mon enfance, semblaient revivre devant mes yeux. »

La neige en tombant s'y engouffre d'abord, mais bientôt, formant un bourrelet aux deux bords, elle jette un pont d'une lèvre à l'autre, et recouvre l'abîme d'un manteau perfide. Le voyageur qui aurait reculé, s'il avait vu le gouffre béant, avance sans crainte et pose un pied confiant sur cette blanche neige. Elle ne cède pas au bord, car elle est appuyée; mais au milieu, elle s'effondre. Le malheureux jette. un cri et,

devant ses compagnons frissonnant d'épouvante, il disparaît. C'est le drame ordinaire des glaciers. La plupart des accidents survenus dans les montagnes sont dus à l'éboulement de ces ponts fragiles.

En la dernière année du xvme siècle, un jeune poète allemand, F. A. Eschen, voyageait avec un ami dans les Alpes. Arrivé au glacier du Buet, déjà accoutumé aux montagnes, ardent et aventureux comme on l'est toujours en ce beau temps de jeunesse, il dédaigna de prendre un guide et, seul avec son ami, il s'en fut à travers les glaces. Il chantait en marchant. Quand on est jeune et poète, on a le cœur plein de chansons. Tout souriait, tout chantait avec lui dans les montagnes. Soudain sa voix s'étrangla dans sa gorge, le sol manquait, il s'engouffra... la neige tourbillonna un instant par-dessus l'abîme, puis, comme elle s'était ouverte, elle se referma. Affolé de terreur, son compagnon courut à Servoz chercher du secours. Les guides s'empressèrent, on déblaya la crevasse, on creusa fiévreusement dans la neige; après de longues heures, à trente mètres, deux mains apparurent crispées et pâles. Le pauvre Eschen était là, les bras tendus par -dessus la tête,

debout, comme un marbre, roidi par la glace et par la mort.

Il y a dans les Alpes près de onze cents glaciers dont la superficie totale est de trois mille cinquante kilomètres carrés. La Mer de glace, depuis le col du Géant jusqu'aux sources de l'Aveyron, mesure douze kilomètres.

Le glacier d'Aletsch a une longueur double, et mesure une superficie de cent kilomètres carrés. Les glaciers du Mont-Blanc réunis couvrent une surface de deux cent quatre-vingt-deux kilomètres carrés et, d'après Huber, ont un volume de quatorze milliards de mètres cubes.

Le massif de l'Oetzthal, au Tyrol, offre une étendue de glace de cinq cent soixante -quinze kilomètres carrés. Le glacier de Pasterze mesure à lui seul, d'après les frères Schlagintweit, neuf mille quatre cents mètres en longueur, quatre mille cent et dix mètres en largeur et deux cent seize mètres en profondeur moyenne.

Mais le colosse des glaciers de l'Europe, ou

du moins de son voisinage, est sans contredit le glacier d'Eisblinck, au sud de Goodhab dans le Groenland. La pointe de ce môle immense glisse dans la mer de Baffin, en formant un cap dont le développement n'a pas moins de vingt -deux kilomètres; et, debout sur cette falaise, le dos tourné à la mer, le voyageur aperçoit à l'horizon, à cinquante ou soixante kilomètres de distance, les premières nappes du glacier, tranchant toutes blanches sur le ciel bleu du pôle.

Et pourtant, ces glaciers gigantesques, ces glaciers durs comme le granit qui les enferme, ces glaciers qui semblent invinciblement soudés au rocher qui les porte, ces glaciers coulent entre leurs bords, comme un fleuve coule entre ses rives. Monseigneur Rendu avait raison.

En juillet 1761, Saussure passait avec Pierre Simon, son guide, sous un glacier très élevé du Mont-Blanc. Du bas, il comtemplait un bloc de granit porté par les glaces et dont la pointe les dépassait de quarante pieds. Il en notait la structure et les veines avec le souci des détails dont ses mémoires offrent la trace à chaque page. « Hâtez-vous, lui dit Pierre Simon, car le glacier avance et le fera rouler sur nous. » Saussure

s'écarta. A peine était -il à l'abri, que la masse s'ébranla. « Il glissa d'abord, dit-il, assez lentement sur les débris qui lui servaient de base; puis il s'abattit sur sa face antérieure, puis sur une autre; peu à peu il se mit à rouler et, la pente devenant plus rapide, il commença à faire des bonds, d'abord petits et bientôt immenses; on voyait à chaque bond jaillir des éclats, et du bloc même et des rochers sur lesquels il tombait; ces éclats roulaient après lui sur la pente de la montagne, et il se forma ainsi un torrent de rochers grands et petits, qui allèrent fracasser la tête d'une forêt... avec un bruit et un ravage étonnants (i). »

Le mouvement des glaciers dans leur lit n'est pas une découverte contemporaine. Depuis longtemps, les montagnards des Alpes se passaient de père en fils cette croyance « que le glacier avance et recule alternativement de sept en sept années. »

Il y avait là, comme dans beaucoup de constatations populaires, de grosses erreurs sur un fond vrai. Le glacier se meut, il descend, il avance sur

(i) Voyage dans les Alpes, t. Ier, p. 384.

sa pente inclinée; mais il ne recule pas. Nous verrons plus tard dans quel sens très impropre on pourrait entendre son prétendu recul.

Que le glacier se meuve et qu'il descende, rien n'était plus facile à constater. L'avalanche, en tombant des flancs de la montagne, entraîne avec elle des fragments de roche qui parfois ont des dimensions surprenantes; ces blocs s'incrustent dans la glace et la suivent; les moindres passent inaperçus, mais les plus grands frappent, par leur dimension, leur forme ou leur veinure, l'attention du montagnard. Il les voit, les remarque, les admire et leur donne un nom propre, comme à un nouveau-né de sa famille. Or, si ne tarde pas à s'apercevoir que telle pierre énorme, ainsi baptisée lors de sa découverte, qui se trouvait alors en face du pic dont elle s'était détachée et sur lequel brillait à nu la trace de la déchirure, que cette pierre, aujourd'hui, à un an de distance, toujours incrustée dans la glace, se dresse à cent mètres plus bas. Le montagnard, sans un bien

grand effort de logique, en conclut que la glace a marché, qu'elle est descendue. Il a parfaitement raison.

Les guides qui accompagnèrent Saussure, en 1 788, abandonnèrent une échelle au pied de l'Aiguille- Noire. Forbes la retrouva, en 1832, à quatre mille cinquante mètres en aval. Ch. Martins, en 1845, en ramassa des débris à quatre mille quatre cent vingt mètres plus bas. Elle était descendue en moyenne de quatre-vingt-douze mètres par année.

Il y eut des constatations plus sinistres. En 1820, trois guides disparaissent et sont engloutis dans dans une immense crevasse, ouverte au pied du Mont-Blanc.

Quarante ans après, on découvrit leurs restes au pied du glacier des Bossons. Ces cadavres ensevelis dans les profondeurs avaient cheminé au taux de cent cinquante mètres par an.

Pendant longtemps, l'expérience en demeura là. Elle manquait de précision scientifique. Et pourtant, en somme, les expériences rigoureuses que je vais décrire n'en diffèrent pas.

La première en date est due à Hugi. Il fit construire, en 1827, sur le glacier de l'Unteraar

une petite cabane, dont il détermina la position par un point de repère fixé au rocher de l'Abschwung. En 1830, la cabane se trouvait cent mètres plus bas; en 1836, elle était descendue à sept cent quatorze mètres; en 1841, à quatorze cent vingt - huit.

Elle avait donc, par an, fait en moyenne cent deux mètres.

En 1840, Agassiz construisit sur le même glacier une hutte en rocaille; par dérision, on l'appela l'hôtel des Neufchâtelois. Deux ans après, l'hôtel fut retrouvé à cent quarante-huit mètres.

Rien de fort précis encore dans ces données expérimentales. Mais Agassiz lui-même, sur l'Unteraar, et M. Forbes, sur la Mer de glace, entreprirent, en 1847, des mesures rigoureuses.

Dix ans après, Tyndall les reprenait et tranchait définitivement la question.

Le centre de ses opérations fut une petite auberge, posée comme un nid d'aigle, en face du glacier. Elle est devenue célèbre, c'est l'hospice du Montanvers. Elle profile son toit sur l'aiguille des Charmoz. Au temps de Saussure, en place de l'auberge, il y avait un château; mais ce château n'était qu'une petite cabane de planches où, pour

dormir à trois, il fallait s'asseoir entre les jambes les uns des autres.

Suivons M. Tyndall sur la Mer de glace.

Un théodolite est établi à l'un des bords du glacier sur le sol ferme, et sa lunette, dirigée vers le bord opposé, est fixée dans un plan vertical invariable. Des aides passent la mer, et vont à l'autre bord fixer, au rocher également, une mire dont la croisée répond à l'axe optique de la lunette. Deux points sont pris ainsi qui déterminent à travers le glacier une droite géométrique : le centre du théodolite d'une part, et de l'autre le centre de la mire. Les aides enfoncent ensuite, le long de cette ligne idéale, sous la direction de l'observateur qui ne quitte pas la lunette, une série de poteaux dans des trous profonds, forés au sein du glacier. L'on arrête en ce point le travail de la journée. Tout reste en place jusqu'au lendemain et l'on remonte.

Le lendemain on descend au glacier. La lunette du théodolite n'a pas bougé, la croisée de son

réticule couvre encore la croisée de la mire. Mais aucun des poteaux n'est resté en ligne. Tous se sont déplacés; il ne s'agit plus que de mesurer leur déplacement. A cet effet, tandis que l'observateur, l'œil à la lunette, suit du regard la ligne idéale, un aide enlève un à un les poteaux et les ramène successivement dans l'alignement d'hier, en mesurant pour chacun le recul qu'il faut lui imprimer.

Multipliez ces observations en plusieurs points du glacier, surtout en ces points où il s'infléchit et se courbe : il est évident que vous pourrez vous rendre un compte exact de son allure à la surface. Poussez plus loin, faites comme Tyndall, descendez dans le gouffre des crevasses pour y planter vos jalons, vous découvrirez la marche des couches profondes, et vous pourrez la comparer à celle des couches superficielles. Reprenez les mêmes mesures sur des glaciers divers, a pente et à flexion variables, et vous finirez par découvrir la loi générale de leurs mouvements. C'est ce qui a été fait et, bien que cette étude soit encore incomplète, elle a donné déjà les résultats suivants :

i° Tout glacier, comme tout fleuve, descend des hauteurs vers la vallée;

50 GLACIEltS ET NEIGES

2° La vitesse moyenne de son cours varie avec la pente du lit, la masse du glacier lui-même, la température du ciel et du sol;

3° La vitesse de progression du glacier, dans les endroits où ses rives sont rectilignes, est maximum au centre, minimum au voisinage des bords;

4° Dans les parties sinueuses de son cours, le lieu des points de vitesse maximum se rapproche du bord convexe;

Cette dernière loi s'explique aisément, si l'on songe qu'au voisinage des bords le glacier éprouve, du fait des surfaces rocheuses auxquelles il adhère, des frottements et des résistances qu'il ne rencontre pas au centre.

5° Les couches profondes du glacier sont en retard sur ses couches superficielles. Le motif en est le même.

On a trouvé que la vitesse des glaciers varie de vingt -cinq centimètres à un mètre vingt -cinq centimètres par jour. En été elle est à peu près le double de ce qu'elle est en hiver.

Telles sont les lois générales qui règlent le cours des glaciers. M. de Lapparent, qui a exposé parfaitement, dans son magnifique Traité de géologie,

l'ensemble de nos connaissances sur ce sujet, les résume ainsi : « Le glacier se comporte comme un fleuve imparfait, dont l'analogie avec les eaux courantes croit à mesure que la température s'élève. »

Certes c'est là un des phénomènes les plus inattendus et les plus solennels de la nature. Notre esprit, dans ses vues primesautières, croit à l'immobilité de toutes les grandes choses. Il a cru la terre immobile, elle se meut; il a cru les étoiles fixes, elles se meuvent; il a cru que ces grands monts qui hérissent le globe étaient inébranlables et pouvaient porter les deux, ils s'élèvent où ils s'abaissent; il a cru les océans enfermés dans un cercle de fer, ils s'avancent en rongeant leurs rives. Dieu a mis le mouvement en toutes choses. « Meus agitât molem et magno se corpore miscet. » Rien n'est en repos dans le grand univers sorti de ses mains, une force mvstérieuse pousse en avant la nature, et elle va cherchant dans un centre lointain le lieu de son repos.

Ainsi, dans les choses matérielles, se reflète l'agitation inquiète de notre âme, toujours mobile dans ses désirs changeants, toujours aiguillonnée

par la faim du bonheur, marchant, marchant sans cesse, haletante et fiévreuse, vers le lieu divin de son repos à elle : la Justice, la Bonté, l'Amour... Dieu !

Le glacier se meut donc, il marche en avant. Nous l'avons constaté, mais nous ne pouvons pas en rester là; nous nous trouvons devant le fait observé et mesuré, nous devons en connaître le pourquoi et le comment.

Le pourquoi, la cause de ce mouvement est fort simple. En vérité, je n'en trouve qu'une; des auteurs en citent deux et même trois, mais ce sont plutôt des conditions qui facilitent le jeu de la cause, que des causes proprement dites. La seule, l'unique cause en jeu c'est la pesanteur. Ces masses immenses de glace et de neige ne sont pas en équilibre sur la pente qui les supporte, la pesanteur les sollicite à descendre; l'adhérence du sol et des bords, la résistance des anfractuosités d'un lit rugueux, le rétrécissement des gorges, s'opposent à cette sollicitation et l'entravent. Il y a là en résumé deux forces contraires appliquées à un

même objet, la pesanteur d'une part, la somme des résistances de l'autre. Si les résistances s'accentuent, la marche du glacier se ralentit; si les résistances fléchissent, elle se précipite.

La chaleur de l'été, l'infiltration des eaux tendent à diminuer les résistances, mais elles n'interviennent pas comme cause directe du phénomène. Cette grande loi de la pesanteur universelle régit le cours des glaciers, comme elle régit le cours des astres, comme elle régit l'univers.

Mais comment se produit le mouvement des glaciers? Question plus mystérieuse, et qui n'est pas aussi facile à résoudre du premier coup. Car enfin, nous n'avons pas affaire ici à un cours d'eau fluide et mobile, ni même à un jet de lave ou d'acier fondu, mais à une masse solide» compacte et résistante. On conçoit qu'un fleuve se moule à toutes les inflexions de ses bords, on conçoit que, gêné par leur étranglement, il élève son flot, s'engorge et se précipite en s' étranglant lui-même, mais de la glace! de la glace dure à la façon d'une pierre!

La glace ne coule pas comme l'eau des fontaines, elle ne se laisse point mouler comme un

jet de lave ou d'acier fondu, mais elle se brise comme verre.

Prenez un entonnoir d'acier, introduisez -y un morceau de glace assez grand pour être arrêté à mi-profondeur du cône, puis exercez sur ce bloc une pression énergique. Il se brisera en mille pièces peut-être, mais il passera.

Ces grands rochers des Alpes, ces vallées et ces gorges étranglées sont une manière d'entonnoir où tombe la glace. Elle se soude à ce fond hérissé, elle s'accroche à ces flancs abrupts; mais, sous l'énorme poussée des glaces du dessus, les glaces du dessous cèdent, se déchirent et passent.

De là cet aspect ruineux du glacier, de là ces blocs qui s'entassent en élevant les unes par-dessus les autres leurs crêtes brisées, de là ces déchirures, ces crevasses ces abîmes que nous allons étudier en détail maintenant, car ils portent sur eux l'histoire du phénomène.

Le plus grand nombre de ces crevasses s'observe sur les bords. On les a nommées crevasses marginales. Le courant étant plus rapide au centre que dans le voisinage des bords, il se produit, du fait de cette inégalité, une tension du bord vers le

centre; la glace, ne pouvant fléchir, cède en se rompant, mais perpendiculairement à la direction de l'effort qu'elle subit. C'est là l'origine des crevasses marginales.

Quand le glacier rencontre, en travers de son lit, une éminence ou une crête, il la franchit et descend ensuite, mais en se brisant à la surface dans le sens de sa largeur. C'est l'origine des crevasses transversales.

Les crevasses longitudinales ne sont pas plus difficiles à comprendre : elles se produisent quand le glacier rencontre, au fond du lit où il coule, une arête en dos d'âne parallèle à son cours.

Enfin, quand le front du glacier sort de l'étranglement des roches et s'étale dans la plaine, comme une gerbe qui s'ouvre entre les bras de la moissonneuse, il s'épanouit, se déchire et forme ce que l'on appelle des crevasses frontales.

Donc, si le glacier coule le long de ses rives, s'il parvient à en franchir les accidents les plus enchevêtrés, c'est que, sous la gigantesque pression qu'il subit du sommet vers la base, il se fend, se brise et se taille, pour ainsi dire, à la mesure des bords que lui font les montagnes.

je GLACIERS ET NEIGES

Telle est la théorie développée et soutenue par Helmholtz et Tyndall.

Monseigneur Rendu, pour qui Tyndall luimême ne cache pas une admiration convaincue, en défend une autre : « La multitude des faits, dit-il, semble exiger que nous accordions à la masse des glaciers une sorte de ductilité, qui lui permet de se mouler sur le lit qu'elle occupe, de s'amincir, de se gonfler et de se contracter comme si c'était une pâte molle. »

Forbes est du même avis : « Un glacier, dit -il, est un fluide imparfait, un corps visqueux qui est poussé en avant, sur des pentes inclinées, par la pression naturelle qu'exercent ses parties les unes sur les autres. »

C'est la théorie de la plasticité ou de la viscosité de la glace. Elle vient d'être reprise tout récemment dans la Revue scientifique par un savant russe, P. Kropotkine.

Entre ces deux théories, laquelle faut -il choisir?

Je crois qu'il faut, comme presque toujours,

prendre un peu de l'une et un peu de l'autre, cueillir dans chacune la part de vérité qu'elle contient et, de ces parts réunies, faire la vérité totale. Que la glace jouisse d'une certaine plasticité, des expériences positives le démontrent. Ainsi, une planche de glace suspendue par ses deux bouts s'infléchit, se courbe à la longue et garde ensuite sa courbure. Sous pression, cette plasticité se développe et s'agrandit. M. Tresca a publié de beaux mémoires sur les lois de l'écoulement des solides. On peut voir chaque jour le plomb et l'étain, comprimés à froid, sortir du moule où on les presse pour former en coulant les tubes que nous fournit l'industrie. La glace peut se comporter comme eux.

Il est donc raisonnable d'admettre que cette plasticité de la glace intervient dans les mouvements des glaciers et les facilite.

Mais il est évident aussi qu'elle ne suffit pas à expliquer tout le phénomène, et la preuve, c'est que le glacier se fendille, qu'il se lézarde et se brise. Les milliers de crevasses dont il est déchiré dans tous les sens le disent assez. Et certes ces mésaventures ne lui arriveraient pas, s'il coulait à la manière d'une « pâte molle ».

Il convient donc, pour donner la théorie complète des glaciers, de fondre ensemble ces théories rivales.

Je sais que cet éclectisme déplaît à certains esprits qui voudraient voir les théories sortir de la tète des savants, toutes faites et tout armées, comme Minerve du cerveau de Jupiter. Mais il me semble qu'une théorie est comme un vêtement que l'esprit humain fait à la nature. Il serait aisé de lui jeter sur les épaules un lambeau d'étoffe et de l'y draper à la romaine; on s'en est contenté durant des siècles. De nos jours, la science est plus exigente; elle veut que l'habit aille comme un gant. On n'y arrive pas du premier coup; il y a de faux plis; il faut que l'on y revienne, que l'on essaye plusieurs fois et que, patiemment, on fasse les reprises.

Mais, dira-t-on, suivant la théorie exposée, le glacier, cà la fin de son cours, après tant de brisements renouvelés sans cesse, ne devrait plus offrir que des débris, des cailloux, une poussière de glace, et non point cette colossale assise, lézardée, il est vrai, mais toujours une et compacte.

Il en serait ainsi si la glace, déchirée et brisée,

GLACIERS ET NEIGES <tf

ne se ressoudait pas. Mais elle se ressoude; elle se ressoude sur le champ.

Cette propriété de la glace, que nous connaissons en physique sous le nom de regel, est très facile à constater. Prenez deux morceaux de glace, posez-les l'un sur l'autre, un instant suffira pour établir entre leurs surfaces de contact une soudure que vous aurez peine à rompre. Cela s'explique aisément. Les deux surfaces que vous avez superposées étaient recouvertes d'une mince nappe d'eau, provenant de leur fusion commencée; cette petite nappe, une fois emprisonnée, est à l'abri de la température extérieure, elle prend la température de la glace qui l'entoure maintenant et, à cette température qui est au moins zéro, elle devient glace elle-même. Si nulle trace de fusion superficielle n'existait à l'avance sur les morceaux que vous avez superposés, la simple pression que l'un aura exercée sur l'autre aura fait fondre les premiers points de contact et donné naissance à une petite nappe liquide aussitôt congelée.

Ce phénomène, que nous étudions en petit dans nos laboratoires, se passe en grand dans les glaciers. Entre ces blocs brisés et jetés l'un

sur l'autre, la pression des couches d'en haut établit des adhérences intimes. Elle fond d'abord les points de rencontre, elle les écrase et en fait de larges surfaces sur lesquelles, en se disséminant, elle étale son énergie. Ainsi répandue et divisée, cette pression arrive à ne plus déterminer la fusion à la température de la masse, la nappe d'eau qu'elle avait produite se solidifie, et le glacier reprend son unité et sa continuité.

Voilà donc, dans les détails de son mécanisme, la solennelle marche du glacier. Il quitte les sommets neigeux où toute vie semble éteinte, et sur lesquels planent seuls l'aigle et l'autour; il descend le long des côtes abruptes qu'il déchire en passant; il descend jusqu'aux flancs dénudés où le lichen seul accroche sa racine et sa mousse; il descend à travers ces bois de pins agrestes plantés comme une avant-garde de la vallée... il descend, il descend toujours.

La vallée, va-t-il l'envahir? Non, cette masse immense que n'ont pas arrêtée les flancs engorgés

GLACIERS ET NEIGES 6ï

de la montagne va enfin trouver un maître. A ses pieds le montagnard bâtira sans crainte ses chalets et son église. Il sait que le monstre est vaincu.

En descendant des hauteurs, le glacier ne tarde pas à rencontrer des niveaux où la température est supérieure à celle de la fusion de la glace. Le sol sur lequel il glisse, les côtes qui le bordent, l'air qui le couvre, tout ce qui le touche l'échauffé et le ruine. Il fond par la base, il fond par les flancs, il fond par la surface. De tous côtés, des filets d'eau ruissellent et courent en serpentant; plus rapides que le glacier, ils le devancent, ils tombent sur le sol, s'unissent les uns aux autres et se creusent un lit. C'est un ruisseau d'abord; c'est bientôt une rivière; ce sera le fleuve.

On a observé que, dans les Alpes suisses, la fusion enlève ainsi à l'extrémité du glacier une épaisseur de six à huit mètres par année. Même, sur un des points du glacier de l'Unteraar, M. Desor a constaté que la fusion, durant plusieurs mois, enlevait jusque sept centimètres de glace en vingt -quatre heures; ce qui donnerait vingt-cinq mètres cinquante centimètres par an. Ce sont là des chiffres qui, par la nature même

du phénomène qu'ils mesurent, doivent varier beaucoup. Si la fusion enlève au glacier, dans la vallée, précisément la quantité de glace que son mouvement y amène : il est évident que la pointe du glacier semblera immobile, l'apport de la glace nouvelle masquant ses pertes. Si la fusion lui enlève davantage, la tête du glacier semblera reculer dans la montagne; si elle lui enlève moins, cette même tête du glacier paraîtra avancer dans la vallée. Mais l'intensité de la fusion, d'une part, dépend de la chaleur plus ou moins grande de l'année; d'autre part, l'apport des glaces dépend de la quantité des neiges tombées durant ce même intervalle; ce sont là deux termes essentiellement liés aux conditions météorologiques. Celles-ci étant fort changeantes, ils doivent changer avec elles.

Les montagnards, en disant que le glacier avance et recule alternativement de sept en sept années, parlent de ces mouvements, de ces déplacements apparents de son front dans la vallée. A ce point de vue, leur langage n'est peut-être pas absolument inexact; mais le chiffre de sept ans est bien certainement incorrect. Si quelque période peut mesurer cette oscillation lente

du front des glaciers, sa durée serait, d'après M. Forel, de dix ans ou même de vingt -cinq ans.

« L'existence de ces périodes est un fait certain, écrivait déjà Saussure, leur régularité seule est imaginaire; mais, comme on le sait, la régularité plaît aux hommes; elle semble leur assujettir les événements; et ce nombre mystérieux de deux fois sept années, assez grand pour que le souvenir de l'état précis des choses se soit effacé de la mémoire de ces bonnes gens qui ne tiennent aucun registre, a pu facilement trouver créance dans les esprits (1). »

Quand la température de l'air l'emporte sur la température du sol, l'eau tombe en cascade du front du glacier. Quand la température du sol l'emporte au contraire, le glacier se creuse par le pied, il se ronge en ouvrant dans sa masse de magnifiques cavernes. C'est dans l'une des cavernes de la mer de glace que l'Aveyron prend sa source. Parfois les stalactites de glace descendent par centaines des voûtes de ces cavernes et les transforment en forêts féeriques; mais que le

(1) Voyage dans les Alpes, T. Ier, p. 586.

touriste se garde d'y pénétrer. La solidité apparente de leurs murailles est perfide; à chaque instant, ces grottes enchantées, ces palais de cristal peuvent devenir des tombeaux.

Parfois, quand la vallée s'étend en plaine, le glacier fondant forme, de ses eaux réunies, la nappe d'un lac calme et tranquille. L'un des plus grands et des plus beaux est sans contredit la Marjelen See, en face de l'iEggischhorn, sur la rive gauche du glacier d'Aletsch. Il a un kilomètre et demi de longueur, trois cent et cinquante mètres de largeur et une profondeur de sept à huit mètres. Ses eaux bleues, pures et transparentes, baignent le pied du glacier et, comme des cygnes blancs, de petites banquises flottent çà et là à sa surface.

Mais, si belle qu'en soit la vue, elle a quelque chose de rude et de sauvage. Ces montagnes sans bois et sans verdure; ces pics glacés du fond, tout frissonnants sous la neige qui les couvre, sont durs et brisants.

Il me reste à parler d'un détail qui, dans l'histoire des glaciers, semble de mince importance, mais

qui, au point de vue de la science, est du plus haut intérêt.

L'avalanche, en roulant du haut des montagnes, arrache à leurs flancs des éclats dont le volume, très variable, passe par tous les intermédiaires entre le caillou et ces blocs énormes atteignant vingt et vingt- cinq mètres carrés de superficie, que l'on appelle les tables des glaciers. Une de ces tables, le rocher de Blaustein, que l'on observe dans la vallée de Saas, a huit mille mètres cubes. Quand un bloc de dimensions aussi considérables se détache du rocher et roule, il tombe sur le glacier et s'y couche tôt ou tard par une de ses grandes surfaces. Il fait alors pour la glace qui le supporte l'office d'un écran contre le soleil. A l'entour elle fond et s'écoule; sous l'écran, elle résiste et demeure, si bien qu'à la longue on dirait une pyramide supportant un bloc de granit. Mais le soleil darde obliquement ses rayons, le côté tourné vers le midi fond par le pied, perd de sa puissance, et la pierre s'incline dans le sens du méridien, jusqu'à ce que, trop affaiblie, la pyramide croule. La pierre roule alors, s'arrête plus loin, s'y fait un nouveau piédestal de glace, et recommence la même série de vicissitudes.

Partout où des glaciers ont passé jadis, on rencontre de ces blocs erratiques. Nous en trouvons en Belgique, et la nature des roches dont ils sont formés nous oblige à admettre qu'ils ont été détachés autrefois des monts de la Norvège, et transportés par les glaces jusque dans nos plaines.

Des blocs et des pierres de dimensions moindres, après s'être incrustés dans la glace, en subissent toutes les fluctuations; mais, comme la marche du glacier est plus rapide au centre que sur les bords, c'est vers le bord qu'à la longue elles se trouvent toutes entraînées. Elles forment là deux berges entre lesquelles le glacier coule comme entre deux rives; ce sont les moraines. Quand deux fleuves de glace se rencontrent et s'unissent, la moraine latérale gauche du premier se confond avec la moraine latérale droite du second, et cette fusion constitue une moraine médiane délimitant et séparant leur cours.

La glace fond mais la moraine demeure et, même quand le glacier aura disparu, elle marquera son talus sur les deux bords de la vallée.

La marche du glacier est marquée également dans le fond de la vallée. Là, en effet, toutes les éminences, toutes les crêtes, tous les sursauts

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qu'il rencontre et qui l'arrêtent dans son cours sont égrenés, rayés, polis, arrondis à la longue, mais du côté seul de l'amont, car c'est le seul qui fasse obstacle; si bien que la vallée, vue de haut, ressemble, avec ses mamelons arrondis, à un grand troupeau de brebis couchées, d'où le nom de roche moutonnée que les géologues lui donnent.

Mais les cailloux eux-mêmes, en striant et en polissant le lit du glacier, se strient et se polissent. De là, ces cailloux polis et striés, si caractéristiques dans les formations glaciaires.

Ce n'est point tout. Le produit final de cet écrasement, de ce polissage que les glaciers opèrent sur leur fond et sur leurs flancs, est une fine boue d'un gris d'ardoise, résultant de l'usure et de la trituration des roches. Elle donne aux filets d'eau qui la charrient un aspect laiteux et malpropre. Quand elle trouve un espace tranquille où elle peut se déposer, elle y forme une argile compacte appelée boue glaciaire et qui, elle aussi, trahit l'existence du glacier.

Ces boues glaciaires, ces moraines, ces gros blocs erratiques, ces stries du fond et des flancs du rocher sont les grands documents de l'histoire

de la terre. Les glaciers disparaîtront peut-être; des conditions atmosphériques différentes de celles au milieu desquelles nous vivons pourraient les multiplier sur l'Europe, comme elles pourraient les dissoudre. D'immenses glaciers roulaient autrefois leurs flots dans des vallées où de nos jours ne séjourne plus la neige. Mais les blocs erratiques, les boues glaciaires, les cailloux polis sont demeurés là; témoins fidèles des disparus, ils permettent aux géologues d'en reconstituer toute la géographie. Ainsi, sous le sol où la ville de Lucerne est bâtie tout entière, on trouve les moraines du glacier de la Reuss, descendu du Saint-Gothard, par-dessus les profondeurs du lac des Quatre-Cantons. Ainsi encore, les couches d'argile fine qui couvrent toute la vallée du Rhin ne sont en réalité que la poussière des roches entre lesquelles glissaient des glaciers aujourd'hui morts.

En commençant cette causerie, au début de notre voyage à travers les glaciers et les neiges, nous étions en société d'une petite goutte

d'eau; ne l'avons -nous pas laissée en route? Franchement, c'est ce que nous avions de mieux à faire. Tandis qu'en une heure nous avons parcouru les deux lieues environ qui séparent le pied du Mont-Blanc des sources de l'Aveyron, elle en est encore à passer en névé. Pour nous rattraper, du train dont va la glace, elle mettrait environ cent cinquante ans.

Aussi bien connaissons-nous son histoire. C'est la chaleur qui l'avait arrachée au fleuve et transformée en vapeur fine. La pesanteur a voulu dès lors qu'elle s'élevât vers les hauteurs et flottât dans les cieux. La chaleur l'a abandonnée, elle est devenue brouillard et nuage, pluie et neige. En cet état nouveau, la pesanteur voulut qu'elle tombât, et en tombant elle a rencontré la cîme du glacier. Toujours obéissant à la pesanteur, elle s'est entassée dans les névés, elle a roulé avec l'avalanche, elle est devenue glace, elle est descendue dans la vallée. Là, reprise à nouveau par la chaleur, elle est redevenue goutte d'eau, et la pesanteur l'a reconduite au lac ou au fleuve.

En somme, la gouttelette d'eau, suivant les conditions variables de sa température, passe par les trois états : gazeux, liquide et solide. Dans

ces trois états, elle subit la sollicitation de la pesanteur. Ce grand phénomène des glaciers, si solennel dans ses manifestations sauvages, si grandiose et si émotionnant, ce phénomène si compliqué, si mystérieux au premier aspect, sort tout entier de ces deux simples lois de physique élémentaire.

Mesdames, Messieurs,

Du peu de grec que j'ai su, j'ai retenu fort peu de chose, mais j'ai souvenir qu'à chaque fable d'Esope, un chaînon invariable rattachait une leçon morale. Ma morale la voici :

L'âme a son soleil, c'est l'espérance; le rayon qui en jaillit, c'est le courage! Quand, par ce divin soleil, l'âme est échauffée, comme la goutte d'eau qui se détache du lac ou du fleuve, l'âme aussi se détache de la terre : elle prend les ailes de l'enthousiasme et elle vole au ciel de l'idéal. Elle vit là, planant dans de beaux nuages bleus dentelés de rose.

Mais, hélas! Messieurs, l'expérience de la vie souffle bientôt sur elle la bise froide des désenchantements et, comme la goutte d'eau, l'âme replie ses ailes, son courage se rétrécit, elle tombe, elle s'en revient du ciel, glacée en flocon de neige et elle roule sur la terre.

Faut-il déplorer cette chute qui ramène l'âme au niveau des réalités sévères.

Je me le demande.

Si la goutte d'eau retombe au lac, au fleuve ou sur les champs, elle va, généreuse, baigner les grandes herbes de la prairie, désaltérer les petits oiseaux, donner la sève aux fleurs et aux fruits, donner la vie à toutes choses. En roulant avec la vague où elle s'est perdue, elle fait le bien auquel Dieu la destine. Ainsi l'âme, désenchantée mais active, fait sa part de travail dans le monde; refroidie mais féconde, elle apporte à la société l'appoint de son énergie et de son labeur. Elle ne hante plus le paradis des rêves, c'est vrai; mais elle n'est plus le jouet tournant des lutins qui la bernaient. Pour une âme ficre, l'avantage est grand.

Mais si la goutte d'eau, si le flocon de neige, tombe au glacier... Ah! Messieurs, elle est à

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peu près désespérée : elle va s'enfoncer dans les couches mortes d'une glace inutile; elle ne sait plus que déchirer le roc qui la porte... elle va tramer là, stérile, cent et cinquante ans!

Le glacier de l'âme, c'est l'égoïsme.

Quand, sous le froid des désillusions, une âme y tombe, elle est désespérée. Elle se pelotonne sur elle-même, elle se cloue dans le cercueil de ses satisfactions propres, elle s'enterre et demeure là, comme une morte, dans le giron de la société qui la traîne.

Prenons garde, Messieurs, au glacier de l'égoïsme!

Le découragement, je le sais, est comme un démon qui nous y entraîne; mais une volonté forte se roidit contre ce démon -là, se débat, le renverse et le vainct... Nous ne sommes pas ici-bas pour nous-mêmes, notre personnalité propre n'est pas le centre autour duquel doit graviter notre existence. Nous sommes ici-bas pour servir Dieu et nos frères.

Il faut, pour fournir ce double service, il faut que le cœur ait chaud, il faut qu'il emmagasine sans cesse des forces vives,., je le sais également!.. Mais pour les lui donner, le soleil divin est là,

par-dessus nos têtes. Si couvert, si noir que soit le ciel, l'œil du chrétien y découvre toujours quelque trouée... Par là passe le rayon de l'espérance, c'est là qu'il faut porter son âme et la chauffer!

Encore un coup, prenons garde au glacier de l'égoïsme . . . Quand on y tombe... on met cent et cinquante ans à en sortir!

iokfévrier 1884.

Le Spectroscope

et l'analyse spectrale

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