‹ Glaciers & neigesChapitre 2 sur 7 · NAMUR IMPRIMERIE DE PAUL GODENNE, LIBRAIRE-ÉDITEUR · texte numérisé non relu

NAMUR IMPRIMERIE DE PAUL GODENNE, LIBRAIRE-ÉDITEUR

Rue de Bruxelles, l?

MDCCCLXXXIII

Depuis que j'ai donne cette causerie familière, la spectroscopie n'a pas cessé de faire des progrès. J'aurais beaucoup à y ajouter si je prétendais y décrire l'état actuel de cette science.

Mais ce ne fut jamais mon dessein. Je ne me suis proposé qu'une chose : exposer à mon auditoire, sur ce sujet, comme plus tard sur d'autres, ces idées sommaires qu'il est bon que personne n'ignore.

}i août 188).

Le Spectroscope ET L'ANALYSE SPECTRALE

Mesdames, Messieurs,

)e veux vous dire tout d'abord le sentiment §•} qui m'émeut davantage au début de cette première causerie.

C'est la crainte : la crainte de ne pas vous intéresser et, plus que cela, la crainte de vous ennuyer très positivement.

Voici pourquoi :

Je me souviens — et vous vous souviendrez

comme moi — d'une fable de Florian. Une guenon, que l'âge et l'expérience avaient rendue très prudente en ses jugements et très vénérable en ses conseils, avait dit à son fils que les noix étaient délicieuses. Le pauvre enfant, à la première qu'il vit, se ressouvint de la sagesse de sa mère, et y mordit à belles dents. Vous savez ce qui arriva et comment ce jeune étourdi jugea que les noix étaient amères. Il n'en avait goûté que Fécale.

On vous aura dit que la science est délicieuse.

Elle l'est manifestement. Je ne connais pas, dans l'ordre des joies intellectuelles, un délice comparable à celui qu'éprouve l'esprit humain, au moment où, pour la première fois, la science relève devant lui les voiles dont la nature s'était couverte, au moment où apparaît à son œil interrogateur, dans la pure et sereine lumière de la vérité, l'œuvre de notre grand Dieu, immense dans ses perspectives, splendide dans ses magnificences.

Mais la science a une écale amère; elle en aura même deux aujourd'hui.

La première, c'est cet appareil de termes techniques, de formules chiffrées, de symboles bizarres, ces considérations abstraites, austères, âpres, qui

lassent bientôt un esprit inaccoutumé à s'en nourrir.

La seconde, c'est que cette pauvre science, pour arriver à vous, a la malechance, aujourd'hui, de devoir passer par moi.

La première écale, je ferai de mon mieux pour l'enlever tant bien que mal. Mais la seconde, comme il n'est guère possible de se dépouiller de soi, je me vois obligé de vous condamner à l'enlever vous-mêmes.

Or, je redoute que, rebutés par l'amertume de l'enveloppe, vous n'en restiez là; que, sans aller plus loin, vous ne vous écriiez : « Cette science est amère, elle est fastidieuse, je n'en veux plus goûter! » Non! je vous en prie, faites les parts avec justice : ce qui vous ennuiera ce soir viendra de moi, et la science aura seule le mérite de ce qui pourra vous plaire.

Je me propose de vous entretenir d'une des découvertes les plus surprenantes de notre siècle : du spectroscope et de l'analyse spectrale.

Je compte vous montrer d'abord, comment le spectroscope est devenu, entre nos mains, l'appareil le plus délicat que l'on puisse employer à l'analyse des corps de ce bas monde; je vous dirai

ensuite, comment il est le seul qui nous donne des renseignements sur la nature et la substance des mondes célestes; enfin, comment il a été jusqu'à nous apprendre, non plus la nature et la substance des étoiles, mais la rapidité même de leur course à travers l'espace.

Il vous sera arrivé, sans doute, dans une chambre fermée aux rayons du soleil par des volets mal joints, de voir un rayon moins discret pénétrer par quelque fissure et venir dessiner, sur les parois de la salle, une petite plage circulaire illuminée.

Ce rayon est trahi par des milliers de poussières, qu'on dirait toutes joyeuses de sa présence et qui se livrent dans son sein aux ébats, aux valses, aux tourbillonnements les plus fantastiques.

Des volets mieux construits, fermant exactement la pièce, en auraient fait ce que les physiciens appellent une chambre noire.

Supposez donc une de ces chambres, et voycz-y Newton. Dans ces volets si bien fermés, l'immortel géomètre avait pratiqué un orifice presque insensible, et un rayon solaire entrait dans la

chambre obscure; son regard pouvait le suivre et admirer la rectitude géométrique du chemin qu'il parcourait. Le physicien mit en travers du rayon une lame de verre bien limpide et le rayon la traversa, sans changer d'une ligne son chemin primitif. Puis, il remplaça la lame de verre par un prisme transparent, comme vous en voyez un ici. Aussitôt tout change; le prisme trouble la marche du rayon. Ce pinceau lumineux, qu'on ne laisse pas de voir dans toute sa longueur, grâce aux poussières révélatrices, touche le prisme, se brise à l'entrée et, au sortir, s'étale, s'épanouit comme un éventail, en demeurant incliné d'un angle notable par rapport à sa direction primitive.

Mais ce n'est point tout. Newton, sur le trajet de ce rayon brisé, plaça un écran opaque et, par un enchantement que la nature avait caché jusqu'alors, il vit apparaître comme un ruban magique, resplendissant de toutes les couleurs de l'arc- en ciel. On chercherait en vain à le reproduire par nos couleurs matérielles; ce que l'on peut vous en peindre n'est qu'une image chétive et ternie. Rien ne peut rendre la transparence, la vivacité, la limpidité de ces couleurs étalées par la lumière.

Les plus jolies choses n'ont pas toujours les plus jolis noms; on appelle spectre, ce ruban dont le luxe de tous les âges enviera la splendeur.

Pour voir le spectre, il n'est pas nécessaire d'opérer comme nous venons de le dire, de faire tomber sur un écran les rayons lumineux qui ont été séparés, dispersés en passant à travers le prisme; on peut tout bonnement placer son œil derrière le prisme, l'on aperçoit ainsi directement le spectre.

On peut faire mieux... Nos yeux sont si impuissants et si faibles!.. On peut les armer d'une lunette. C'est Fraùnhofer, célèbre opticien de Munich, qui employa pour la première fois ce procédé et constitua ainsi, dans ses éléments essentiels, l'instrument devenu fameux sous le nom de spectroscope. Vous l'avez sous les yeux. Un prisme pour faire naître le spectre, une lunette pour le contempler. Quand l'instrument doit servir à des recherches sérieuses, on ajoute à ces deux objets un dispositif particulier, qui permet de voir d'un seul coup deux spectres placés l'un audessus de l'autre, et d'apercevoir en même temps les divisions d'une échelle très ténue, tracée au diamant sur une lame de verre.

Je vous ai dit que l'effet d'un prisme sur un rayon solaire est de l'épanouir, de l'étaler, de le disperser. Dans les instruments puissants, on accumule les prismes. Quelques-uns en contiennent cinq, six et même huit. Vous comprendrez qu'alors le spectre solaire s'amplifie, s'allonge et permet à l'observateur d'étudier les moindres détails de sa ravissante structure.

On a donné d'ailleurs au spectroscope toutes les formes possibles; les uns s'étalent sur la table d'un laboratoire, d'autres se logent dans les tubes d'une lunette astronomique, il en est même qu'on glisse dans la poche de son habit. Celui-ci nous vient d'Angleterre.

Dans les cours de sciences de l'Institution royale de Londres, la plupart des assistants ont leur spectroscope en poche. Le professeur appelle l'attention sur un rayon lumineux quelconque, et aussitôt les auditeurs braquent leur instrument sur le point indiqué par le maître. Le plaisir ne serait pas assez personnel, s'il fallait user d'un spectre dont tout le monde aurait l'usage, et il serait peu confortable de faire queue, à trois ou quatre cents, devant l'œilleton d'une lunette.

Newton n'était pas homme à constater un phénomène sans chercher à s'en rendre compte. Voici la théorie qu'il imagina. La lumière, telle que nous l'apercevons de coutume, la lumière blanche, n'est que la réunion de sept rayons lumineux : l'un rouge, l'autre orangé, le troisième jaune, le quatrième vert, le cinquième bleu, le sixième indigo, le septième violet. Ces sept rayons cheminent ensemble, côte à côte, en faisceau, comme les piques des licteurs romains. Quand, en voyage, ils rencontrent un, prisme, ils en sont tous affectés : le prisme les brise tous et les incline, mais inégalement; il incline davantage le violet, beaucoup moins le rouge et, entre ces deux extrêmes, il échelonne successivement les cinq autres. De là le spectre et les sept couleurs que nous y voyons briller.

Cette explication n'était pas entièrement exacte. Les teintes du spectre ne passent pas brusquement du rouge à l'orangé, de l'orangé au jaune, et ainsi de suite. Non; chaque couleur subit comme une dégradation successive et presque insensible : le

ET L ANALYSE SPECTRALh Ij

rouge passe à l'orangé en traversant toutes les nuances intermédiaires; il en est de même de toutes les autres couleurs. Il n'y a donc pas que sept rayons dans la lumière blanche, il y en a une infinité, représentant chacun une de ces nuances. Mais il demeure vrai que le prisme les incline différemment et que, par suite, il étale et épanouit le faisceau primitif sur une largeur toujours croissante.

Telle est la théorie aujourd'hui admise. Vous voyez qu'on n'y est point venu d'un coup; peutêtre la changera- 1- on encore. C'est à peu près l'histoire de toutes les vérités d'observation, et l'on aurait tort de partir de là pour persifler ce que l'on appelle les variations de la science. Une théorie est comme la découverte d'un chemin à travers les forêts antiques, au milieu d'une nuit sombre. On fait bien des fiiux pas! que de fois on s'égare! que de détours! que de marches inutiles! que de pionniers meurent à la besogne! mais enfin la route est tracée. Oui, un jour vient où l'homme, cette pauvre petite créature, si chétive, si débile, si désarmée, finit pourtant par ravir à Dieu, non pas le feu du ciel, comme Prométhée, mais des secrets sur lesquels il avait fait silence!

l6 LE SPECTROSCOPE

« Conquérir une vérité à la connaissance humaine, disait magnifiquement Geoffroy Saint -Hilaire, c'est prendre à Dieu et sur Dieu. »

Si je me suis bien expliqué, vous aurez compris comment, au sortir du prisme, chaque rayon lumineux vient se ranger à sa place. Eh bien, cette place est fixe et invariable : le même rayon se range toujours au même lieu; si bien que, en dessinant au-dessous du spectre une échelle graduée, on est sûr de trouver toujours, en regard d'une même division, un même rayon. On peut ainsi les classer, les numéroter, comme on numéroterait des soldats rangés en front de bataille. Ceci est très important, je vous prie de le retenir.

Et voilà pourquoi, dans l'instrument, cette petite échelle graduée sur verre; elle sert à marquer, avec toute la rigueur désirable, la place exacte de chacun des rayons du spectre.

C'est au commencement du XVIIIe siècle que Newton découvrit le spectre solaire, et tout le xviiic siècle passa sans rien y ajouter.

En 1882, Brewster, presque par hasard, dirige

son spectroscope sur une flamme d'alcool salé... Au lieu du magnifique spectre solaire, il n'aperçoit qu'une petite bande jaune, étroite, établie en plein milieu de la région orangée... le reste du spectre est noir.

Il annonce sa découverte à John Herschell qui, aussitôt, se met à étudier les spectres produits par d'autres substances, brûlant dans la flamme d'alcool. Il trouve que chacun de ces corps a un spectre particulier, toujours incomplet par rapport au spectre solaire, et composé de bandes plus ou moins nombreuses, diversement colorées, et irrégulièrement espacées, dans toute sa longueur, du rouge au violet.

Le bruit de cette découverte se répand, et, de toutes parts, les physiciens se mettent à l'œuvre. Talbot, Wheastone, Brewster, J. Herschell, Miller, Swan, en Angleterre; Angstrôm, Alter, Plucker, Kirchofï, Bunsen, en Allemagne; Masson, en France, travaillent avec une admirable ardeur, et trente ans, de 1826 à 1857, suffisent pour acquérir au monde scientifique, le plus puissant moyen d'investigation que l'homme ait manié depuis la création.

Où donc avaient -ils abouti? Je vais vous

l8 LE SPECTROSCOPE

le dire en résumant les résultats de leurs recherches.

Tout corps, amené à l'état incandescent, rayonne de la lumière; cette lumière, analysée par le prisme, donne naissance à un spectre différant peu du spectre solaire. Ce premier résultat, au point de vue de notre sujet, est parfaitement négatif et ne peut nous rendre aucun service.

Mais voici tout autre chose.

Tout corps, amené préalablement à l'état gazeux et rendu incandescent ensuite, présente un spectre très différent du spectre solaire. Ce n'est plus une bande lumineuse, ce sont des séries de petits rubans, séparés les uns des autres par des intervalles sombres. Le spectre que voici peut vous en donner une idée.

Chaque corps particulier en produit un certain nombre, dont la couleur, l'ordre et la position relative sont invariables.

Il n'y a pas deux corps qui produisent les mêmes bandes; chacun a son spectre propre, personnel, caractéristique. Il arrive que deux corps produisent des bandes de même couleur; mais alors, ou bien elles ne sont pas en nombre égal, ou bien elles sont différemment placées dans l'un et dans l'autre,

si bien qu'il est fort aisé de les distinguer au premier coup d'œil.

Je veux vous en donner ici un exemple frappant. La lithine et la strontiane sont deux corps très voisins, très ressemblants : tous deux sont remarquables par la belle teinte rouge, qu'ils communiquent à la flamme dans laquelle on les projette. Il est impossible de distinguer, à l'oeil nu, le rouge de lithine du rouge de strontiane; mais, considérez leur flamme à travers le speetroscope, et vous verrez s'établir entre leurs spectres une distinction très frappante.

Voici le spectre de la lithine et le spectre de la strontiane. Il n'y a plus à s'y tromper.

Le spectre d'un corps est comme le signalement de sa nature. Il a beau se déguiser, se défigurer, se cacher au sein d'un mélange, se couvrir d'oxyde ou de rouille, il porte son signalement dans son sein et, pour peu qu'on le mette dans la flamme, il se hâtera de le déplier... Ne dirait -on pas la torture des temps horribles? Alors aussi, sous l'ardeur de la flamme qui tordait ses membres, un misérable faisait des aveux contre lui-même... Mais non, la différence est grande car, même sous le ieu, l'homme peut mentir, et il mentait... Dans

la flamme du spectroscopc, la nature est toujours et nécessairement sincère, elle est obligée de se découvrir tout entière, et l'œil plonge dans son sein comme dans un cristal... Hélas! la différence n'est pas à notre honneur. Nous gardons seuls, nous, humains, le fâcheux privilège de cacher notre âme sous les voiles de la physionomie et les artifices du langage.

Avouons toutefois qu'une spectroscopie du cœur humain pourrait présenter de fâcheux ennuis au sujet que l'on soumettrait à cette analyse, et qu'il est peut-être bon de ne pas s'appliquer à la découvrir, si l'on veut conserver quelque illusion en ce bas et méchant monde.

Comment devez -vous expliquer le spectre des corps, pourquoi ces bandes lumineuses si rares, pourquoi ces intervalles sombres? Le voici :

Le soleil est, en fait de lumière, d'une richesse infinie, il possède tous les rayons lumineux; dès que nous l'interrogeons par le prisme, il les étale les uns après les autres; il n'y a pas d'intervalles sombres dans son spectre, parce qu'il n'y a pas de

vides dans sa caisse. Les autres corps sont moins fortunés... Quand nous les interrogeons, ils étalent aussi les rayons qu'ils peuvent émettre, et les rangent à la même place où le soleil range les siens; mais ici que de vides!

Voyez cette pauvre lithine : un rayon rouge et un rayon orangé. Avant le rouge, rien; entre le rouge et l'orangé, rien; après l'orangé, plus rien.

Et pourtant il en est de plus pauvres qu'elle. Le sel, par exemple, rien qu'un rayon jaune. Mais il prend sa revanche; il l'étalé partout... « Moins on a, plus on en montre, » dit le proverbe. Il n'est presque pas possible d'examiner un spectre, sans que le sel n'y vienne jeter sa petite bande jaune; pour la faire apparaître dans une flamme, il suffit de secouer son habit. Nous sommes en effet tout chargés de sel, les vents de la mer nous l'apportent, avec une profusion qu'on n'eût pas imaginée sans le spectroscope.

Donc, riches ou pauvres, les corps nous montrent dans le spectre, l'état sincère de leur fortune. Les bandes lumineuses sont la marque de leur avoir; les intervalles sombres mesurent, comme je l'ai dit, les vides de leur caisse et, si Dieu leur avait donné de l'intelligence, l'étendue de leurs désirs.

Réfléchissez maintenant. Quoi de plus simple que de reconnaître, de déterminer, d'analyser un corps. On vous remet un fragment informe, sans couleur, sans goût, sans parfum, qu'est-ce que cela? Ce que c'est? Mais la réponse ne demande qu'un instant. Faites passer le corps à l'état gazeux et contemplez sa flamme au spectroscope; elle le trahira, elle vous livrera son signalement, un signalement indéniable. Les bandes apparaissent rouges, jaunes, bleues, violettes. Comptez-les, voyez leur place; il n'y plus qu'à marquer, au bas de l'échantillon, son prénom et son nom de famille.

Deux rouges, deux jaunes, deux vertes, deux violettes; c'est le rubidium.

Il doit vous être aisé de comprendre l'enthousiasme qui accueillit cette découverte, et celui qui l'entoure encore. Jamais un secret de la nature n'avait été aussi complètement livré à l'homme; on entrevoyait alors, pour cet appareil, un avenir immense; mais nul ne songeait que cet avenir présagé devait être rempli en quelques années; nul surtout n'aurait osé rêver aux horizons sans fin, que ce pauvre spectroscope allait ouvrir devant les yeux de l'homme, car je

ne vous ai dit, jusqu'à présent, que la très minime partie de ce qu'il peut produire.

Mais n'anticipons pas. Nous ne sommes pas au bout des découvertes.

Avant d'aller plus loin, j'entends une objection. A quoi bon l'analyse spectrale, n'avons -nous pas l'analyse chimique; l'analyse spectrale n'est donc qu'un luxe surérogatoire.

Je répondrai d'abord que, dans les chemins très sombres parcourus jusqu'ici par l'esprit humain, la lumière n'est pas si grande, que l'on puisse dédaigner un rayon nouveau, si chétif qu'il soit, si tremblant qu'il puisse être.

• J'ajouterai que l'analyse spectrale et l'analyse chimique ne sont pas deux rivales, mais deux sœurs, marchant très tendrement ensemble, la main dans la main : la plus jeune aimant et respectant l'aînée; l'aînée veillant sur la plus jeune, toujours prête à l'aider, à soutenir et à guider ses pas encore incertains.

Les vérités scientifiques sont ainsi faites; pour trouver une place au soleil, il ne leur paraît pas indispensable d'étrangler ceux qui l'occupaient avant elles. Fontenelle l'a dit avec beaucoup de grâce : « Telle est la nature des vérités qu'elles

sont toujours prêtes à recevoir parmi elles d'autres vérités, et leur laissent, pour ainsi dire, des places qu'elles n'ont qu'à venir prendre. »

Au reste, disons les avantages réels de l'analyse spectrale. Qui ne sait que l'analyse chimique demande parfois des jours et des semaines de labeur, avant de conduire à la détermination d'un corps. L'analyse spectrale demande celui d'allumer une lampe, d'y brûler le corps donné et d'en contempler le spectre.

L'analyse chimique nécessite toujours une quantité notable du corps à analyser; les réductions, les dissolutions, les précipitations auxquelles on doit le soumettre, l'exigent impérieusement. Savezvous la quantité du corps à analyser qui suffit au spectroscope? C'est un infiniment petit.

Laissez-moi vous donner deux chiffres.

M. Lamy a constaté qu'un cinquante- millionième de gramme de thallium, — un corps simple, découvert en 1862, précisément à l'aide du spectroscope; — un cinquante -millionième de gramme de thallium suffit à faire naître le spectre

de ce corps, avec une vivacité surprenante. Une pièce d'un franc pèse cinq grammes. Divisez-la en cinq parties : prenez une de ces cinq parties, divisez-la en un million de parties égales, prenez une de ces petites parcelles, divisez -la encore en cinquante; eh bien, l'une de ces cinquante poussières représente le poids de thalium qui, mélangé à un corps quelconque, trahirait sa présence, par l'éclat des bandes lumineuses qui lui appartiennent.

Voici une autre expérience de Kirchof et Bunsen. Dans un laboratoire d'environ soixante mètres cubes, ils avaient, à l'un des coins, établi un spectroscope, et, devant le spectroscope, une lampe à gaz. Dans le coin opposé de la salle, ils firent détonner trois milligrammes de chlorate de soude, mélangés avec du sucre de lait. Après quelques instants, la bande lumineuse jaune, caractéristique du sodium, apparut dans le spectre et n'en disparut qu'après dix minutes. On a calculé qu'il passait alors, par la flamme, un troibillionième de gramme de sodium par seconde.

Savez -vous ce que c'est qu'un trois -billionième de gramme de sodium. C'est le tiers d'un petit cube qui aurait pour hauteur, pour largeur et pour

profondeur la millième partie d'un millimètre; c'est-à-dire que, si l'on imaginait des fils de cette épaisseur -là, il en faudrait réunir à peu près trois cents, pour arriver à l'épaisseur d'un cheveu!

Ces chiffres vous étonnent; ils dépassent l'imagination? Oui! mais ils ne dépassent pas les réalités de la nature. Les infusoires en présentent de plus effrayants. La ville de Berlin est bâtie sur un banc de craie, formé par les carapaces abandonnées de petits êtres dont les dimensions sont d'une ténuité à donner le vertige; Ehrenberg a calculé qu'il en faudrait un milliard sept cent cinquante millions, pour que leur poids total atteignit celui d'un gramme. Or, remarquez -le bien, ces animaux vivent, donc ils se nourrissent... imaginez si vous le pouvez les dimensions de leur cavité digestive; ces animaux se meuvent... imaginez les dimensions des cils locomoteurs qui leur servent de jambes, et celles des nerfs qui mettent ces petites jambes en mouvement... Et, comme ces animaux ont probablement leurs parasites — nous avons bien les nôtres, — les mêmes considérations se peuvent faire sur ceux-là.

Chose admirable! Dieu a soigné ces existences infimes autant qu'il a soigné la nôtre, autant que

celle des géants qui nous dépassent. Chacune de ces créatures invisibles est parfaite dans son ordre, elle atteint son terme comme nous, mieux que nous, car combien d'entre nous font fausse route!

Ne les dédaignons pas... Nous les nommons les petits. Il nous sied mal de les appeler ainsi. Il n'y a de petit ici-bas que les petits esprits, et les petits esprits ne se trouvent que dans la famille humaine.

Revenons au spectroscope; ne soulevons pas la poussière des chemins.

Une part des hommes, je le dis sans malice, éprouvent pour la science peu de sympathie, à moins qu'elle ne se résolve en un bienfait palpable. Mais si quelque théorie, quelque découverte arrive, en quelque matière que ce soit, à développer la richesse, à répandre le bien- être animal sur une plus grande échelle, aussitôt ils la célèbrent avec une éloquence, un lyrisme très sincères, je le veux bien, mais dans lesquels on découvre le ton et l'accent de l'agent de change ou de l'actionnaire des grands crédits. Eh bien, ceux-là mêmes, le spectroscope va les satisfaire.

L'idée est venue d'appliquer le spectroscope à l'étude du sang humain.

Lorsqu'on examine au spectroscope une dissolution étendue de sang normal, on voit apparaître dans le spectre de la lumière qui traverse cette dissolution, deux bandes noires entourées chacune d'un bord moins sombre.

Quand, par une cause morbide quelconque, le sang s'appauvrit et manque d'oxygène — un de ses éléments indispensables, — on n'observe plus dans son spectre qu'une bande large et noire, qui semble provenir de la fusion des deux bandes du sang normal.

Allons plus loin : du sang empoisonné par l'oxyde de carbone présente, comme le sang normal, deux bandes noires, mais elles sont déplacées et reculées vers la gauche.

En un mot,' il est démontré que toutes les modifications que subit le sang humain sont aussitôt enregistrées dans son spectre, et cela avec une rapidité surprenante. Voici une expérience de M. Claude Bernard, le prince des physiologistes français.

A midi précis, il avait enfermé un lapin dans une chambre à expérience, où pénétraient des

vapeurs de charbon, l'oxyde de carbone. Avant d'y mettre l'animal, il avait eu soin de lui faire une petite incision à l'oreille et de lui prendre quelques gouttes de sang; ce sang, examiné au spectroscope, avait donné le spectre du sang normal.

A midi cinq minutes, le pauvre lapin tomba sur le flanc, empoisonné. On le retira aussitôt, et, lui prenant un peu de sang au même vaisseau de l'oreille, on l'examina; il présentait le spectre particulier du sang empoisonné par l'oxyde de carbone. L'animal revint peu à peu à la vie; on renouvela l'examen de son sang à midi et demi; les raies du sang empoisonné apparaissaient encore dans le spectre, mais considérablement affaiblies; à midi quarante -cinq, elles avaient disparu pour faire place aux raies du sang normal.

Vous le voyez, voici un cas où nous pouvons, grâce au spectroscope, suivre, de minute en minute, le progrès ou la décroissance d'une maladie.

Ce sujet a été fort peu étudié jusqu'ici, mais ne peut- on pas, sans trop d'optimisme, espérer que le jour viendra, où les maladies du sang et celles de presque toutes les sécrétions organiques pourront être déterminées par l'inspection de

quelques gouttes, arrachées au malade par une piqûre d'épingle?

Voici un fait :

La comtesse Chorinsky avait été empoisonnée, à Munich, le 21 novembre 1867. Bùchner — un chimiste, distingué par l'étendue de ses connaissances, mais plus encore par l'impudeur de son matérialisme, — fut chargé d'analyser le sang de la victime.

On lui avait remis tout le sang qu\à l'autopsie on avait pu retirer des veines et des artères de la malheureuse : deux cent quatre-vingt-cinq grammes, un peu plus d'un demi -litre. On n'était encore fixé ni sur la nature du poison, ni sur la manière dont il avait été administré. L'autopsie n'avait rien révélé.

Le reste du thé que cette malheureuse femme avait pris avant sa mort, en compagnie de l'auteur présumé du crime, ne contenait aucune trace de poison. Aucun des objets trouvés dans sa chambre n'en contenait; ni le lait, ni le rhum placés sur la table, à l'exception toutefois d'une petite fiole d'eau de laurier -cerise; mais elle était encore toute pleine, et l'étiquette indiquait que le contenu était destiné à servir de remède contre les tranchées.

Bùchner prit gros comme la tête d'une épingle de ce sang coagulé, le dissolvit dans l'eau, le mit entre une flamme et le spectroscope, et soudain apparut, avec une vivacité extrême, le spectre de l'acide prussique.

Voilà donc comment le spectroscope est devenu, entre nos mains, un instrument d'analyse d'une délicatesse infinie. Ai-je besoin d'insister, et les exemples que je viens de citer ne parlent -ils pas assez haut? Passons donc et hâtons -nous, car, comme dit le Dante, « la lune est sous nos pieds, et il nous reste beaucoup de choses à voir et de plus merveilleuses. »

Je vous ai montré jusqu'ici le spectroscope travaillant à la surface de notre méchant monde, s'exerçant sur les corps qui nous entourent de près et que nous touchons du doigt. Ce même instrument va nous introduire dans les régions du ciel — le ciel des astronomes, — et nous y montrer, avec une infaillibilité aussi grande, des splendeurs non moins étonnantes. Mais auparavant, s'il vous plait bien, explorons ces

contrées nouvelles où nous faisons de trop rares voyages.

A connaître l'étranger on gagne en modestie. De fait que nous arrive-t-il?

Qui de nous n'a rêvé — du moins à l'âge où l'on rêve; — qui de nous n'a rêvé, à la lumière des étoiles, pendant une de ces ravissantes nuits d'été, quand le ciel, noir et pur, laisse pénétrer le regard dans ses profondeurs les plus reculées... Nous voyons à nos pieds la masse sombre de notre globe s'étendre au loin à l'horizon, se perdre, se fondre et découper à peine le profil des montagnes, sur le fond mystérieux du ciel. Le ciel lui-même nous recouvre d'un globe immense, où mille lueurs étincelantes brillent comme des îles de feu, au milieu de cet océan suspendu au-dessus de nos têtes. Nous contemplons ces petites lumières vacillantes, notre esprit erre au milieu d'elles, passant de l'une à l'autre et les interrogeant : que sont-elles, que font-elles làhaut, comment sont-elles là suspendues?

Je ne sais si elles répondent à ces questions. Les poètes l'affirment. J'avoue ne les avoir jamais entendues et ne pas connaître le son de leur voix.

Au fond de ces contemplations grandes et douces,

mais un peu vagues, il le faut bien avouer, nous commettons une singulière erreur d'esprit; nous traitons les étoiles en petites, en mignonnes, avec je ne sais quelle pitié bienveillante, avec une compassion partant d'un bon naturel, mais dont elles pourraient bien nous prier de déposer le souci. En fait, nous les regardons comme des clous d'or dans un plafond bleu, nous en faisons de petites veilleuses, jetées là pour le plaisir de nos yeux.

Nous sommes comme ces Chinois qui, sur leur carte géographique, dessinent un grand cercle pour représenter l'Empire du milieu, et, tout autour, de petits points pour figurer le reste du monde.

Revenons à des pensées plus sages. Notre voyage va nous y aider.

Notre terre, la station de départ, a pour rayon, Nà l'équateur, environ six millions trois cent soixante -dix -sept mille trois cent quatre-vingtdix-huit mètres. Ceci nous permet d'évaluer son volume; il est de mille quatre-vingt-un quatrillions de mètres cubes.

Répétons cela : mille quatre-vingt-un quatrillions de mètres cubes.

Mais, je vous entends : « Ce chiffre n'est pas

modeste du tout! » Un instant s'il vous plaît. Allons au soleil; la distance est de trente -huit millions de lieues. Un boulet, analogue à celui qui conduisit les amis de Jules Verne à la lune, mettrait douze ans à nous conduire au soleil. Un rayon de lumière nous y conduira en huit minutes. La lumière fait en une seconde soixantedix-huit mille lieues en ligne droite.

Admettons que nous y voilà, et retournonsnous. Autour du soleil, flottent, emportées dans un mouvement elliptique, plus de cent planètes échelonnées à des distances variables; nous les voyons défiler devant nous, comme on voit, à l'horizon, passer une étoile filante. En donnant au soleil un diamètre de dix mètres et demi, voici figurées les dimensions de l'une d'entre elles. Voici les dimensions de Vénus, de Jupiter, de Saturne, d'Uranus.

Et la terre, la voici. Voici la lune.

N'est-ce pas plus modeste?

Et ce n'est pas tout : du soleil nous voyons aussi les étoiles... Allons à quelqu'une d'entre elles, à la plus rapprochée. On l'appelle l'Alpha du Centaure, en prenant encore les ailes de la lumière, nous irons, au train de soixante- dix -huit mille lieues

par seconde, et nous y arriverons en trois ans et demi.

Admettons encore que nous y soyons arrivés.

Retournons-nous. Où est le soleil?.. Là-bas, cette petite étoile de septième ou de huitième grandeur, c'est le soleil. Et la terre? ne me parlez pas de la terre; elle est rigoureusement invisible, Uranus l'est, Saturne l'est, Jupiter l'est. Et nous sommes dans l'étoile la plus rapprochée de la terre. Que serait-ce si nous étions dans Sirius, dont la lumière met vingt-deux ans à nous arriver? dans la Chèvre, dont la lumière met soixante-onze ans à nous arriver, et toujours à raison de soixantedix-huit mille lieues par seconde, en ligne droite?

Avons-nous besoin d'être humbles? Et n'est-ce pas le lieu de se ressouvenir du mot de de Maistre : « Je me suis mis à mesurer la terre. Elle n'a que » neuf mille lieues de tour! Fi donc! C'est une » orange! »

Revenons maintenant sur la terre; toutes ces petites étoiles, contemplez -les; ce sont autant de soleils comme le nôtre, ayant comme le nôtre

leur cortège de planètes tourbillonnantes. Tous ces systèmes de soleils se meuvent, s'agitent, tressaillent dans l'espace infini, sans se croiser jamais et, comme des navires, sillonnent la mer du ciel, sans se heurter les uns les autres. Entendez-les frémir comme les cordes d'une harpe éolienne; ils chantent les harmonies solennelles de l'immensité. /

Eh bien, il est quelque chose de plus grand encore que ces grandeurs de la nature matérielle. Le voici. Sur cette terre, si rigoureusement invisible dans les cieux; sur cette terre, l'une des plus petites planètes de l'un des plus petits soleils, Dieu nous a jetés; et nous, perdus encore sur cette terre déjà perdue dans l'espace, nous avons étudié cette immensité sans bornes, nous avons pesé les astres, nous avons dessiné avec la règle et le compas la trajectoire qu'ils suivront dans les cieux; nous avons déterminé, des siècles à l'avance, le point de l'espace où chacun d'eux se trouvera à tel jour, à telle heure, à telle minute, et jamais le plus fier d'entre eux n'a manqué au rendez-vous que nous lui avons marqué! O mon Dieu! que de grandes choses vous avez faites! Vous avez créé cet espace et ces mondes, et vous avez donné

à notre esprit de les connaître et de les comprendre.

Ceci n'est point de la poésie, de l'imagination, du rêve, c'est de la réalité. Voici ce qui est arrivé au commencement de ce siècle, Leverrier, ce grand astronome, dont nous avons admiré récemment la mort chrétienne, Leverrier étudiait le mouvement d'Uranus. Il la voyait, cette planète, suivre avec une précision magnifique son orbite immense autour du soleil; mais, à un point de sa marche, l'astre, quittant soudain sa trajectoire, décrivait comme un détour dans son chemin, détour minime, imperceptible à une attention moins délicate; mais enfin c'était un détour, et, si légère qu'elle fut, c'était une infraction a nos lois astronomiques. Qui donc pouvait troubler ainsi la planète et l'entraîner en -dehors de sa route. Qui donc? « Un autre astre, que je ne vois pas, que nul n'a jamais vu; mais qui doit être là dans l'espace et dont la présence rend Uranus infidèle à nos lois. » Et l'astronome calcule, il détermine la position, la masse, le mouvement même de cet astre invisible et il publie ses calculs. Le jour même, un observateur, ému de cette prophétie d'un nouveau genre, braque l'une des plus puissantes

lunettes de l'Allemagne sur le point indiqué par Leverrier... La planète était au poste! On la baptisa du nom de Neptune et ce fait consacra la preuve la plus saisissante de l'exactitude de nos théories astronomiques.

Revenons encore au spectroscope, dont ces considérations ne nous ont pas trop écartés. C'est dans cet espace céleste que nous venons de parcourir, que nous allons nous laisser guider par lui.

Mais nous devons remonter plus haut d'abord. Vers 1815, Wollaston avait observé qu'en regardant attentivement le spectre, on y pouvait apercevoir quatre à cinq lignes noires traversant verticalement la bande lumineuse. Il se borna à le remarquer et s'arrêta court, ne soupçonnant même pas le mystère caché sous ces fils noirs. Combien d'hommes avaient vu tomber une pomme avant Newton, combien d'hommes en ont vu tomber après Newton, et n'en ont point fait sortir la gravitation universelle!

Peu de temps après, Fraùnhofer regarde le spectre très étalé d'un grand prisme, avec une

bonne lunette. Ce n'est plus quatre ou cinq lignes, quatre ou cinq raies noires qu'il y voit : il en compte plus de six cents, toutes fines, parallèles, plus ou moins nettes, et fort irrégulièrement réparties dans le spectre. Il dessine aussitôt très exactement la position de trois cent cinquante-quatre de ces raies singulières et, pour qu'on s'y retrouve plus facilement, il prend les plus grosses comme points de repère et les appelle par les lettres de l'alphabet.

Mais Fraûnhofer aussi s'arrêta court.

Depuis, en étalant davantage le spectre, en multipliant les prismes, M. Janssen a compté plus de cinq mille raies noires; leurs positions sont toutes connues et numérotées, et il n'est pas de spectroscopiste qui ne les puisse reconnaître.

Que sont donc ces raies noires?

Un anglais, Brewster, le découvrit et je vais vous le dire.

Imaginez que je mette dans la flamme d'une lampe quelques grains d'un corps donné, le potassium par exemple : si j'examine cette flamme au spectroscope je vois apparaître trois raies : deux rouges et une violette, le reste du spectre est obscur. Veuillez retenir que la flamme du

potassium nous donne trois raies, deux rouges et une violette, et remarquez bien leur place.

Regardons maintenant le spectre produit par le soleil; il est lumineux d'un bout à l'autre, mais si j'établis, sur le passage de la lumière, entre le soleil et le prisme, un vase plein de vapeur de potasse, qu'arrive-t-il? Aussitôt, à la même place, où se trouvaient tantôt les bandes lumineuses du potassium, apparaissent dans le spectre solaire des bandes noires; elles sont trois, comme les raies du potassium, et rigoureusement, très rigoureusement, à la même place... Qu'est-ce à dire?

Le voici sous forme de théorème :

« Un gaz ou une vapeur absorbe, dans la lumière, tous les rayons qu'il pourrait émettre lui-même si on l'enflammait. »

Entendons bien ceci; je répète l'énoncé : « un gaz ou une vapeur absorbe, enlève, engloutit, si vous me permettez l'expression, engloutit donc, dans une lumière qui le traverse, tous les rayons qu'il peut émettre lui-même quand on l'enflamme. »

Ainsi, un gaz donné peut émettre, quand on l'enflamme, une série de rayons... Ces rayons lui plaisent, ils lui semblent les seuls beaux parce

qu'ils sont les siens; les autres, il les dédaigne... Aussi, voyez -le... il est aux aguets... Si quelque lumière, celle du soleil par exemple, vient à le traverser, il se précipite, s'empare avec violence des rayons qui lui sourient et laisse passer les autres. La lumière, ainsi dépouillée, est évidemment appauvrie, et elle laisse apparaître dans son spectre la trace de son dépouillement. Voici le spectre de la lumière solaire quand elle a traversé des vapeurs de potassium... Il lui manque, vous le voyez, les rayons que le potassium peut émettre et qu'il lui a dérobés.

Il en est ainsi de tous les corps, et le théorème est général.

Que sont maintenant les raies noires du spectre solaire. C'est l'histoire des mésaventures que sa lumière a subies avant d'ariver jusqu'à nous. Elle est partie toute riche, toute complète, sans qu'un rayon manquât à sa couronne. Mais, en route, comme le Samaritain de l'Evangile, elle est tombée au milieu des voleurs, et les raies noires tiennent la place des rayons qu'on lui a volés. — Ah! si notre justice pouvait s'éclairer ainsi, — le voleur a laissé sa signature : nom et prénoms, à la place même de son larcin.

Quels rayons a-t-il pris? Ceux qu'il pouvait émettre lui-même.

Les rayons qu'émet l'hydrogène ont disparu, donc l'hydrogène est un des voleurs.

Les rayons qu'émet le sel ont disparu, donc le sel est un des voleurs. Et ainsi de suite.

Reprenons le langage scientifique et raisonnons. Il manque des rayons à la lumière du soleil quand elle arrive jusqu'à nous. Or ces rayons ne peuvent avoir été absorbés que par des masses gazeuses. Mais, entre le soleil et nous, il ne peut y avoir que deux masses gazeuses : l'atmosphère de notre globe et l'atmosphère du soleil lui-même; c'est donc à elles deux que toute l'absorption doit être attribuée. Quelle est la part de chacune?

Notre atmosphère à nous a quelque chose comme trois cent vingt à trois cent quarante mille mètres de hauteur; en donnant à la terre un diamètre de quatre mètres, comme je l'ai- fait ici, cette petite bande bleue représente avec excès la hauteur de notre atmosphère. Il était aisé de déterminer les rayons lumineux qu'elle pouvait absorber; on le fit, on les marqua, on les mit à part, et on leur donna le nom de raies telluriques.

L'absorption de toutes les autres était le fait de

l'atmosphère solaire. En suivant le procédé d'instruction judiciaire que j'ai indiqué plus haut, on trouva que les raies noires qui restaient, correspondaient aux bandes lumineuses de la soude, de la chaux, de la magnésie, du fer, du nickel, du zinc, du enivre et le reste... donc l'atmosphère du soleil contient à l'état de gaz ou de vapeur, le cuivre, le zinc, le nickel et le reste... mais, si l'atmosphère du soleil contient ces vapeurs -là, c'est que le soleil lui-même les a produites; donc le soleil a dans son sein du cuivre, du zinc, du nickel, du fer, et le reste...

Voilà où je voulais vous conduire, par ce chemin d'un raisonnement aride. Je voulais vous amener à voir comment, à une distance de trente-huit millions de lieues, nous savons ce que contient le soleil, ce qui brûle dans le soleil; comment, grâce au spectroscope, nous analysons sa substance comme si nous la tenions en main; ne l'oubliez pas, à trente -huit millions de lieues! Le soleil ne nous envoie que sa lumière, elle nous suffit, cette missive aux ailes rapides. Depuis l'origine du monde elle arrivait à l'homme, mais l'homme n'en savait pas déchiffrer l'écriture mystérieuse. Le spectroscope nous en a révélé le secret, nous

avons le dictionnaire de cette langue nouvelle, nous la lisons et nous la comprenons aujourd'hui.

Ou je me trompe, ou ces résultats ne vous laisseront pas insensibles : vous y reconnaîtrez une fois de plus ce que peut le génie de l'homme.

Et ce n'est pas tout.

Le spectroscope ne nous révèle pas seulement ce qui brûle dans le soleil, il nous donne des nouvelles de nos planètes et de ces étoiles échelonnées dans l'espace à des distances si vertigineuses!

Passons rapidement à travers ces humbles satellites de notre soleil.

Vénus, que chacun connaît pour l'avoir vue, ces jours derniers, si étincelante et si belle, Vénus nous ressemble fort. L'année y est d'environ deux cent vingt-cinq de nos jours, partagée comme la nôtre en quatre saisons, mais beaucoup plus tranchées; les oppositions du chaud et du froid y sont d'une extraordinaire vivacité. Nos montagnes ne sont pas comparables aux siennes qui sont immenses. Le spectroscope y a découvert une atmosphère

analogue à la nôtre, entrecoupée de nuages et saturée de vapeur d'eau.

Nous savons peu de chose de Mercure, car son observation est difficile; l'atmosphère qui l'entoure est beaucoup plus dense, plus pesante que celle des planètes voisines.

Mars a une atmosphère, mais si mince que nous pouvons la pénétrer et découvrir les mers et les continents de cette planète. Parfois de gros nuages la traversent, se précipitent, s'accumulent, se déchirent, tourbillonnent. C'est l'heure des tempêtes pour cet astre lointain, et rien n'est émouvant comme d'assister à ces orages, peu redoutables pour nous, à la distance à laquelle ils éclatent. On reconnaît, aux deux pôles de Mars, des amas de neige et des mers de glace, pareils à ceux qui existent dans nos régions polaires.

Jupiter est entouré de quatre satellites dont le plus petit dépasse notre lune en grosseur : cette planète, suivant toute probabilité, est encore en voie de formation.

Elle traverse ces âges que notre globe a traversés autrefois, que les géologues appellent les périodes de transition, et qui ont donné naissance aux terrains de transition; c'est du moins ce

qu'indiquent les révolutions que subit son atmosphère.

Saturne possède huit satellites — huit lunes, quel charme pour les nuits! — et, en outre, trois merveilleux anneaux qui l'entourent comme d'un diadème : anneaux prédestinés, semble -t- il, à demeurer là, jusqu'à nos jours, pour témoigner de l'origine du système solaire et confirmer l'exactitude du système de Laplace. Saturne est dans un état de formation plus arriéré encore que Jupiter. Le P. Secchi croit que cet astre est à l'état visqueux.

Passons à la lune, notre inséparable amie. Notre pauvre lune a passé son bel âge, c'est un astre découronné et désillusionné, un astre sur le retour, plus près beaucoup de la mort qu'aucun autre astre de notre système. Pas de végétation, pas d'atmosphère, pas une goutte d'eau, des glaciers peut-être. Le lit de ses. mers est desséché, ses ravissantes montagnes sont sans parure, ses volcans si nombreux ont leurs cratères éteints. C'est la saisissante image d'une de ces existences, prolongées au-delà de la mesure, que la mort a respectée, mais qu'une vieillesse impitoyable a dépouillée de tous ses joyaux.

Monde sans air et sans eau, monde mort et

glacé, il faudrait l'imagination de Dante pour y jeter la vie. On a rêvé des hommes dans la lune! Mais quels hommes, grand Dieu... Que pourraient-ils bien respirer? il n'y a pas d'air dans ce monde... Hommes nécessairement sourds, puisque sans air aucun son ne se transmet; nécessairement muets, puisque sans air aucun son ne se produit! Se figure-t-on bien ces gens-là?

Hommes nécessairement charitables, puisque le Ciel leur aurait enlevé les instruments de la médisance.

Ah! pour le coup, nous ne les reconnaissons plus.

Mais rien ne nous empêche d'imaginer des épopées brillantes parmi les habitants de Mercure, de Mars ou de Vénus. Pourquoi pas? Cette fantaisie est tout à fait inoffensive, et il nous arrive de perdre plus mal notre temps.

Pour Jupiter et Saturne, ces deux planètes n'étant pas encore bien solides, il serait prématuré d'y placer une humanité quelconque.

Est-ce tout maintenant? Eh bien, non; il me reste à vous exposer une dernière découverte du spectroscope, la plus surprenante peut-être et la plus admirable.

Il vous est aisé de voir se déplacer dans le ciel le soleil et la lune, vous les trouvez en un point à leur lever, en un autre point à leur coucher, vous en concluez qu'ils se meuvent autour de nous.

Les anciens le faisaient comme nous : mais si vous contemplez les étoiles, le problème devient

plus difficile.

Il nous semble les voir immobiles, ne pas se déplacer les unes par rapport aux autres, mais s'avancer toutes ensemble, d'un mouvement commun, d'orient en occident, mouvement qui entraîne le ciel tout entier.

De là cette théorie ancienne que les étoiles sont fixes.

Pour expliquer cette fixité des étoiles et ce mouvement d'ensemble du ciel, on avait imaginé d'immenses sphères de cristal, emboîtées les unes dans les autres et tournant autour de deux pivots engagés dans des crapaudines fixes. Les étoiles étaient attachées à la huitième sphère à partir du centre; fixées là comme des épingles dans une tapisserie, on comprend qu'elles étaient

immobiles; la sphère tournant autour de ses axes, on comprend aussi comment tout le ciel étoile tournait d'orient en occident.

L'astronomie moderne avait depuis longtemps brisé tout cet échafaudage de verre. On savait que toutes ces étoiles se mouvaient, mais l'observation de leurs mouvements était entourée de difficultés immenses. A d'aussi prodigieuses distances, les déplacements les plus gigantesques apparaissent à peine; quand ils apparaissent ils sont défigurés; il est même des cas où, d'aucune façon, ils ne pourraient apparaître. Ainsi, quand une étoile s'avance vers nous ou qu'elle s'éloigne de nous en ligne droite, rien ne saurait nous avertir de son mouvement, si ce n'est les variations d'éclat qu'elle pourrait subir, par un plus grand éloigneraient ou par un rapprochement plus étroit.

Eh bien, le spectroscope a tranché la question nettement, simplement et totalement! Ce sera le dernier point sur lequel je solliciterai votre attention.

Pour vous faire saisir cette nouvelle merveille, j'emprunterai une comparaison à un autre ordre d'idées : à la musique.

Nous écrivons les différentes notes de la gamme

sur une portée de cinq lignes; de la position qu'elle y occupe, nous déduisons la hauteur de chacune; on pourrait retourner cette portée et, au lieu de coucher les lignes horizontalement, on pourrait les dresser verticalement; il suffirait d'une simple convention pour nous faire lire les notes dans ce nouveau système. Je ne dis pas qu'il y aurait avantage à écrire ainsi une partition d'orchestre, mais enfin on le pourrait faire.

Or, si l'on écrivait ainsi en ordre tous les sons imaginables, on formerait une espèce de spectre sonore, analogue tout à fait au spectre lumineux : dans l'un, tous les sons se suivraient de gauche à droite, en partant du son le plus bas jusqu'au son le plus élevé; dans l'autre, tous les rayons se suivraient, en partant du rouge sombre jusqu'au violet obscur.

Dans le spectre sonore ainsi conçu, une note quelconque, le sol par exemple, qui baisserait d'un ton, reculerait d'un degré vers la gauche pour devenir le fa; au contraire, si elle montait d'un ton, elle avancerait vers la droite pour devenir le la.

Voici maintenant un phénomène d'acoustique très remarquable : un corps sonore en mouvement

frappe notre oreille d'un son très différent de celui qu'il émet. S'il avance vers nous, le son qui nous frappe est plus élevé; s'il s'éloigne de nous, le son qui nous frappe est plus bas. Dans le premier cas, il avance vers la droite du spectre sonore; dans le second, il descend vers la gauche.

Ainsi, par exemple, imaginons à trois kilomètres de nous, une locomotive immobile : son sifflet d'alarme donne le sol... c'est le sol que nous entendons tant qu'elle sera immobile. Mettez -la en marche vers nous, ce n'est plus le sol que nous entendons, c'est le la ou quelque note plus reculée encore à droite; mettez au contraire qu'elle s'écarte de nous et vous entendrez, au lieu du sol le fa ou quelque note plus reculée à gauche. La différence entre le son émis et le son perçu augmente avec la vitesse du corps sonore, si bien que l'un peut servir de mesure à l'autre.

Ce fait est rarement cité dans les cours de physique élémentaire, parce qu'il se prête malaisément à l'expérience. On n'a guère de laboratoires où l'on puisse faire manœuvrer une locomotive. On pourrait, il est vrai, se passer de la locomotive et placer l'oreille sur la trajectoire d'un boulet de canon, on l'entendrait siffler une note en

arrivant; soudainement, la note baisserait à hauteur de l'oreille, et elle baisserait encore en s'éloignant. Mais ce mode d'expérience pourrait, vous le devinez, présenter quelques inconvénients. Quoi qu'il en soit, le fait n'en est pas moins démontré.

Quelque chose d'analogue se passe pour la lumière. Un corps lumineux en mouvement et s' approchant de nous, nous envoie par exemple toutes les raies de l'hydrogène : c'est fort bien, mais il ne nous les envoie pas à la place voulue; elles sont toutes déplacées et remontées vers le violet.

Un corps lumineux en mouvement, mais s'éloignant de nous, aurait toutes les raies de l'hydrogène reculées vers le rouge.

Regardons maintenant une étoile à travers le spectroscope:.. Nous apercevons des bandes lumineuses étendues et entrecoupées de raies noires. Ces bandes nous les connaissons, ce sont celles de tel et de tel corps déterminé... Mais toutes sont déplacées, donc l'étoile est en mouvement. Si le déplacement s'est fait vers le violet, elle s'approche de nous; quand il se fait vers le rouge elle s'écarte de nous.

Le déplacement une fois constaté, on le mesure, et des calculs permettent alors d'en déduire la vitesse de translation de l'astre.

Ainsi, la belle étoile à laquelle on a donné le nom de Sirius, nous apporte les raies de l'hydrogène déplacées vers le rouge; elle s'éloigne donc de nous.

Le déplacement mesuré est de cent neuf millionièmes de millimètres, rien que cela !.... il correspond à une vitesse de deux cent quatre-vingt-dix-sept millions de lieues par an, rien que cela!

Il y a plus de quatre mille ans que les Egyptiens avaient pris cet astre brillant, le vrai diamant de notre ciel, pour régulateur de leur calendrier. Sirius est encore notre étoile la plus brillante, et pourtant, depuis quatre mille ans, Sirius a toujours reculé dans les profondeurs de l'espace, et toujours à raison de deux cent quatre-vingt-dix-sept millions de lieues par an. Ces quatre mille ans de voyage représentent des centaines de milliards de lieues!

Sirius n'est pas la plus rapide de nos étoiles, Arcturus s'approche de nous, tous les ans, de six cent quatre-vingt-treize millions de lieues. J'ajouterai, car ceci nous intéresse, que notre soleil, avec

tout son cortège de planètes, avec nous-mêmes par conséquent, se précipite dans l'espace, vers les étoiles C et D de la constellation d'Hercule, avec une vitesse de quatre cent quarante -quatre millions de lieues par an. Je m'arrête!

En Russie, Messieurs, quand on se quitte, après une longue soirée passée ensemble, on ne se dit pas « adieu », comme nous faisons, on se demande « pardon ».

l'ai grand besoin, je le sens, de recourir à cet usage du Nord; moi aussi, je vous demande pardon.

J'aurais voulu vous donner quelque idée des découvertes que le speetroscope a réalisées, en moins de quatorze ans, dans toutes les circonscriptions du monde scientifique. Il est peu probable qu'il ait dit son dernier mot, et nous lui devrons encore, je l'espère, bien des progrès. Attendons-les avec impatience. Toute découverte scientifique, je vous l'ai dit, est une nouvelle révélation des œuvres visibles de Dieu. Mieux ces œuvres nous seront connues, mieux nous saisirons

les perfections que le Créateur y a cachées, mieux aussi nous pourrons contempler cette source suprême de toute beauté, mieux nous pourrons aimer cette source suprême de toute bonté, le Seigneur, notre Maître et notre Dieu!

9 décembre 1877.

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