de ces machines
J'ai peur de troubler votre imagination et de l'aveugler par ces chiffres énormes. Ils dansent devant nos yeux et bourdonnent à nos oreilles, sans se faire ni bien voir, ni bien comprendre.
Et pourtant il faut que je vous en cite encore un. Ce prodigieux travail du soleil, est celui qu'il
exerce sur la terre. Pour le produire, il suffit du mince faisceau de ses rayons qui rencontrent notre globe. Mais le soleil rayonne dans toutes les directions de l'espace, la terre n'absorbe qu'une fraction presque insignifiante de ces rayons-là ; si bien que pour passer à l'action totale du soleil, au travail intégral du soleil, dans l'espace tout entier, à sa force vraie et entière, il faut multiplier les -chiffres, immenses déjà, que je vous ai donnés, par plus d'un demi milliard !...
On arrive ainsi à évaluer la chaleur totale émise par le soleil en une année : elle est représentée en unités de chaleur, en calories, par un nombre, que je ne saurais pas vous lire, mais qui est formé de 386 suivi de 28 zéros.
Elle est égale à la chaleur qu'engendrerait la combustion d'une couche de houille de 3o kilomètres d'épaisseur, enveloppant toute la surface du soleil, s'étendant par conséquent sur 5 trillions de kilomètres carrés.
Et il y a dans l'univers 100. 000. 000 de soleils comme le nôtre!...
Ah ! Messieurs, un jour, Ampère, le grand Ampère, causant avec Ozanamdes choses de la nature, s'arrêta tout à coup, prit son front entre ses deux
mains, puis soudain relevant la tête et regardant le ciel : « Que Dieu est grand ! s'écria-t-il, Ozanam, que Dieu est grand ! »
Oui, Messieurs, que Dieu est grand! Que Dieu est grand qui a fait ces choses !
Il nous reste une question intéressante à résoudre. De nos jours surtout, elle a vivement préoccupé et préoccupe encore l'esprit des géomètres.
Cette chaleur, immense, inconcevable à nos imaginations bornées, ce n'est pas d'aujourd'hui que le soleil la répand dans l'espace. Depuis l'origine des temps, il éclaire et échauffe ainsi notre monde.
Or, il ne semble pas que le rayonnement d'alors l'ait emporté sur le rayonnement d'aujourd'hui ; il ne semble pas que cette gigantesque dépense ait appauvri l'astre du jour. Il semble démontré au contraire que, si quelque affaiblissement se produit dans le rayonnement solaire, il est si minime qu'il échappe à nos instruments de mesure. En voulezvous une preuve, Messieurs ? Elle est simple, et à elle seule, elle suffit.
Vous savez que la culture des plantes, des céréales, des arbres, exige des conditions de température très déterminées. Elles se disséminent sur le globe dans les zones qui leur conviennent à ce point de vue, et n'en franchissent pas les frontières. Une élévation ou un abaissement notable de la température moyenne de ces zones géographiques les ferait fuir, reculer vers le pôle, ou se rapprocher delequateur. Eh bjen, depuis les temps historiques, ni l'olivier, ni l'oranger, ni le palmier, ni la vigne n'ont déplacé la délimitation de leur culture. On les récolte encore aujourd'hui, aux mêmes lieux, où les auteurs et les traditions les plus antiques les faisaient récolter autrefois. Ils y trouvent donc encore aujourd'hui, une moyenne de température sensiblement égale à celle qu'ils y rencontraient alors.
Le soleil n'a donc pas diminué le flot de chaleur qu'il envoie à la terre, durant les quatre mille ans passés, sur lesquels il nous reste des documents historiques.
Comment expliquer ce prodige?... Nous ne savons que trop hélas ! qu'en dépensant on s'appauvrit, et nous aurions intérêt à connaître la recette de ce prodigue, qui donnant, donnant toujours,
semble toujours également riche. Cette recette, Messieurs, je vais vous la dire, elle est simple et nous en pouvons tirer parti : le soleil travaille! Je veux vous montrer cela.
Ce que je viens de vous dire jusqu'ici, Messieurs, ce sont des faits, d'indéniables faits, des faits de science expérimentale. Le travail de l'homme a été de les constater, de les mesurer avec toute la précision possible à ses instruments et à ses calculs, et enfin de les coordonner entre eux. Mais l'esprit de l'homme ne s'arrête pas à ce point : il pousse au delà du fait pour en découvrir la cause; il ne lui suffit pas des phénomènes, il lui faut la raison des choses. Et c'est alors qu'il aborde le champ des hypothèses, qu'il bâtit ses théories.
Je vous en prie, que ces mots ne vous effraient pas ! Phénomènes, raison des choses, hypothèses, théories, vous faites de tout cela, tous les jours, sans employer ces appellations sonores, sans vous en douter même, comme M. Jourdain sans le savoir faisait de la prose. Dans un de vos salons vous
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découvrez une porcelaine brisée. C'est le phénomène! Évidemment la simple constatation de la cassure ne vous suffit pas, et vous vous mettez à la recherche de la cause... vous soupçonnez la femme de chambre. C'est l'hypothèse. Vous l'interrogez, elle est innocente : vous venez de vérifier l'hypothèse ; elle s'est trouvée fausse. Ce seront les enfants... deuxième hypothèse. Vérifiez-la. Mettons que vous découvriez dans l'un d'eux la cause du méfait. C'est fini, votre esprit s'arrête, il a sur le phénomène et ses causes une théorie satisfaisante. Mettons au contraire qu'eux aussi soient innocents et qu'une troisième, une quatrième hypothèse ne réussisse pas mieux, il vous reste une ressource, c'est de dire que « c'est le chat » .
Les savants ne font pas autre chose. Eux aussi, pour arriver des phénomènes aux causes, imaginent des hypothèses. Ils les essaient, à peu près comme on essaie un gant ou une bottine, et ce n'est point chose aisée, car l'hypothèse imaginée doit non seulement se plier aux phénomène voulusse ganter ou le chausser, sans un pli, si je puis ainsi parler, mais encore doit-il se plier à tous les phénomènes voisins. Aussi voit-on les hypothèses d'abord acceptées, bientôt rejetées, se succéder nombreuses,
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avant que n'arrive enfin l'hypothèse satisfaisante, la théorie victorieuse.
Parfois même elle n'arrive pas, l'esprit de l'homme reste incertain, ne sachant où s'accrocher dans son ignorance. Et, voyez où le conduit alors l'amour propre ! . . . Au lieu d'avouer simplement qu'aucune de ses hypothèses ne lui réussit, qu'il en est encore à ignorer le fond des choses,... non, il forge un mot grec, retentissant comme une fanfare, et il dit que le mot grec est la cause cherchée. C'est une manière aux savants de dire que « c'est le chat ».
Je reviens au soleil.
Il s'agit donc pour nous d'expliquer comment, depuis tant d'années, ce grand astre a pu répandre sur la terre et dans l'espace ces immenses quantités de chaleur, sans qu'il paraisse sensiblement se refroidir.
La première hypothèse conçue par l'homme fut d'imaginer que, dès l'origine, le soleil avait cette immense chaleur emmagasinée, et qu'il la répand
dans l'espace, à la manière d'un boulet de canon qui, rougi à blanc, serait lancé dans le ciel et rayonnerait, lui aussi, la lumière et la chaleur qu'il aurait reçue.
Admettons un instant qu'il en soit ainsi. Admettons que la masse du soleil ait la capacité calorifique maximum : celle de l'eau. Ce qui revient à imaginer le magasin, aussi vaste que faire se peut à nos imaginations d'hommes.
Il est évident que, dans ces conditions, le soleil devrait perdre chaque année, une quantité de chaleur égale à celle qu'il répand dans l'espace, et comme il n'en reçoit pas d'ailleurs lui-même, il devrait s'appauvrir d'autant.
Pour fournir la chaleur émise en une année, la température du soleil devrait s'abaisser de deux degrés environ dans le même temps. Qui donc ne sent pas lame disposée à concéder cette petite dépense à l'auteur du système!
Malheureusement... « Les systèmes, disait Fontenelle, sont comme les souris, il y a toujours un petit trou où elles se font prendre... » Or le trou, dans l'occurrence, le voici. Un appauvrissement de deux degrés par année est vraiment peu de chose, mais au bout de 4000 ans, il amène un refroidisse-
ment de 8000 degrés!.. Le soleil en serait aujourd'hui à la décrépitude... et depuis longtemps nous nous en serions aperçus.
Il faut chercher une autre théorie, et trouver un système qui permette au soleil de réparer, au moins dans la mesure qu'il convient, ses pertes quotidiennes.
On a donc imaginé que le soleil devait sa chaleur, aux combinaisons chimiques qui se produisent incessamment dans son sein : ces combinaisons, vous le savez, dégagent de la chaleur. C'était considérer le soleil à la manière d'une immense sphère de houille qui lentement brûlerait dans l'espace.
Un savant anglais avait calculé que, dans ces conditions nouvelles, le soleil aurait été totalement consumé au bout de 8000 ans ; mais son calcul contenait une erreur, et M. Bertrand, qui le refit, montra que le grand astre n'aurait pas vécu 1600 ans à ce compte. En le supposant non pas de houille, mais d'oxygène et d'hydrogène, ce qui eût été plus favorable au système, car la combinaison de ces deux corps est la plus féconde en chaleur, on eût à peine ajouté 200 ans à son existence! La souris était encore prise!
En 1848, Jules Mayer exposa une théorie plus sérieuse et plus attrayante. Je vais tâcher de vous l'exposer bien simplement. Si, d'une hauteur quelconque, vous laissez tomber une balle de plomb sur une plaque de fer, vous vous apercevez aisément que le mouvement de la balle est détruit au moment du choc, et qu'elle s'arrête. Mais il est une chose dont vous ne vous apercevez pas : c'est que le mouvement de la balle, s'il est détruit, n'est pas anéanti ; il est transformé en chaleur. La quantité de chaleur ainsi produite dépend de la masse et de la vitesse des deux corps qui s'entrechoquent; il suffit d'agrandir l'une et l'autre, pour rendre la transformation dont je vous parle très apparente : ainsi dans l'essai des plaques de blindage qui couvrent nos navires de guerre, et couvriront bientôt nos forts à coupole, au moment où le boulet atteint la plaque, la température s'élève assez pour porter plaque et boulet au rouge sombre. C'est de ce principe que partit Mayer.
Il imagina que le soleil était frappé par le choc
des astéroïdes qu'il rencontrait dans sa marche : ces astres errants, ces étoiles filantes, ces poussières d'astres et d'étoiles, tombaient sur le soleil avec des vitesses variant entre 63o et 440 kilomètres par seconde ! . . . Rien qu'un kilogramme tombant avec une vitesse pareille produit 43 000 000 de calories ! . . N'y avait-il pas là plus qu'il ne fallait pour donner la clef du mystère !..
Où donc la souris va-t-elle être prise?
Il est incontestable que le soleil dans sa marche rencontre des astéroïdes ; la terre en rencontre bien, et elle est plus étroite. Il est encore certain que le choc, au moment où ils le heurtent et se perdent dans sa masse, doit lui fournir de la chaleur.
On a calculéqu'il faudrait, pour fournir au soleil, dans cette hypothèse, la chaleur qu'il rayonne, une chute annuelle d'astres pesant ensemble :
90 sextillions de kilogrammes !
9 suivi de 22 zéros !...
La souris est mal à l'aise!.. Car il faudrait, proportion gardée, qu'il tombât sur notre terre environ 3oo grammes d'aérolithes par an et par mètre carré; nous ne constatons rien qui en approche.
Mais on peut dire que ces aérolithes se rencontrent en nombre incomparablement plus grand aux
abords du soleil... et l'on donnera comme preuve la lumière zodiacale... soit!
La souris passe !
Cette masse énorme, 90 sextillions de kilogrammes, devrait évidemment augmenter le volume du soleil, et l'on a calculé, en effet, qu'elle allongerait son diamètre de 25 à 3o mètres par année.
Mais ici la souris passe aisément; car il faudrait 35 000 ans, pour que cet agrandissement devînt perceptible, aux plus parfaits et aux plus puissants de nos appareils astronomiques.
Mais il n'y a pas que le volume du soleil qui augmenterait, sa masse augmenterait du même coup; et ici la souris sera prise. La masse du soleil agrandie diminuerait aussitôt la durée de la révolution de la terre. En deux mille ans nos années seraient amoindries d'un huitième, et, à coup sûr, ces six semaines ne nous auraient pas été enlevées à l'insu des astronomes.
L'hypothèse de Mayer fut dès lors abandonnée : La question restait debout : « d'où vient au soleil sa chaleur prodigieuse? »
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Je passe sur deux ou trois systèmes proposés depuis, et qui n'ont guère résisté à l'examen, pour arriver de suite à celui qui règne presque universellement de nos jours, et contre lequel aucune objection n'a pu être soulevée.
Il est dû à Helmholtz, et prend son point de départ dans la théorie de Laplace sur la formation de notre monde solaire.
A l'origine, ce monde, vous le savez, était constitué par une masse immense de matière cosmique, diffuse, répandue comme un nuage dans l'espace. Elle s'étendait au delà de l'orbite actuel de Neptune, la planète la plus éloignée du soleil, et tournait, dans un grand mouvement d'ensemble, autour d'un axe, dont la direction devait être celle de l'axe de rotation du soleil. Mais toute cette matière disséminée, en vertu même du principe de l'attraction, se condensa peu à peu autour de son centre, abandonnant parfois à la périphérie de grands anneaux, qui se brisaient et formaient successivement nos planètes. Cette concentration toujours progressive
a formé bientôt une sphère centrale qui n'est autre que le soleil... Or, Messieurs, qu'est-ce que c'est que cette matière, qui part des extrêmes limites de notre système solaire, pour se condenser au centre, si ce n'est de la matière qui, avec une vitesse donnée, tombe sur ce centre, y détruit son mouvement et s'y transforme en chaleur ? On a calculé qu'un kilogramme de matière, tombant ainsi, produit 26,000,000 de calories, et que la masse totale du soleil, tombée au point où elle en est aujourd'hui, développa un nombre de calories exprimé par 455 suivi de 35 zéros ! C'est 35oo fois la chaleur d'un bloc de houille pure, d'un poids égal aux poids réunis du Soleil, de la Terre, de Jupiter, de Saturne, de toutes les planètes de notre système solaire!
C'est évidemment plus qu'il n'en faut, pour expliquer la dépense de chaleur que le soleil a pu faire jusqu'ici, en rayonnant dans l'espace.
Mais ce n'est pas tout : le soleil continue encore ce mouvement de condensation, de concentration sur lui-même : il suffit que son diamètre se contracte de 1/10000 par année, pour compenser par la chaleur ainsi produite, la chaleur qu'il dépense durant le même temps. A ce compte, il n'entamerait pas son capital et ne disposeraitque de son revenu,
et l'on ne voit pas, au premier coup d'œil, une limite de durée qu'il ne puisse dépasser, en marchant de ce pas prudent et sage.
Malheureusement, en se concentrant toujours, il augmente toujoursaussi la densité de sa masse!., et la limite est là !... M. Newcomb, en admettant que cette densité puisse atteindre 1 1 fois celle du plomb... c'est beaucoup, et l'on ne peut guère aller au delà... arrive à conclure qu'après dix millions d'années au plus, le soleil ne pourra plus continuer à donner à la terre le tribut de chaleur qu'il lui paie.
Helmholtz pousse un peu plus loin, à 12,000,000 d'années.
Mais par contre un calcul de Langley ne va qu'à 5 ou 6,000,000 d'années.
Ces différences ne doivent pas vous étonner, Messieurs, elles tiennent à l'inceititude qui environne encore nos connaissances sur la radiation solaire.
Mais que l'âge encore réservé au soleil soit de 12,000,000 d'années, ou de 5, 000, 000 seulement,
6o RAYONS DE SOLEIL.
une chose est assurée, c'est qu'il mourra... il va à la mort. Et maintenant, rappelez-vous que notre soleil n'est qu'une petite étoile, ce que je vous ai dit de lui, il faut que vous retendiez à chacune d'elles.
Comme lui, sur des planètes et sur des mondes analogues aux nôtres, chacune d'elles répand la lumière, la chaleur, la force et la vie, et chacune d'elles mourra ! Ces millions, ces myriades de soleils vont à la mort ! . .
Et dès lors, à l'avance, pour notre terre, je puis écrire l'histoire.
Je passe sous silence l'humanité qui, appelée à des destinées surnaturelles, échappe dans son sort aux prévisions scientifiques.
L'heure arrivera donc, où la densité du soleil croissant toujours rendra presque impossible toute circulation dans sa masse. A cette heure son rayonnement sur le monde faiblira, et le froid envahira la terre... La faune et la flore équatoriale mourront, tandis que les plantes et les animaux des pôles tendront à émigrer vers l'équateur. Mais aux espèces voyageuses seules cette ressource suprême sera donnée. Celles qui sont fixées au sol périront, comme tant d'autres ont péri dans les âges qui devancent notre histoire. Bientôt, même dans cette
RAYONS DE SOLEIL. 6l
zone équatoriale, les rayons du soleil arriveront trop froids et trop pâles, et toute vie disparaîtra du monde.
Le soleil lui-même sera alors envahi par le froid ; une écorce opaque et dure se figera à sa surface, arrêtant désormais au passage toute lumière et toute chaleur ; une écorce sur laquelle on pourra bientôt marcher, comme sur les laves encore chaudes d'un volcan.
Alors, sur la terre, il ne se formera plus de nuages, les ruisseaux, les rivières se dessécheront, toutes les eaux iront à la mer et y demeureront. Il n'y aura plus ni vents, ni tempêtes, dans l'Océan immense les marées seules balanceront les vagues . Puis, comme une masse gigantesque, même les eaux de la mer se figeront en un bloc de glace, immobile de l'immobilité de la mort. Et, sans lumière, dans la nuit de son tombeau, silencieuse et morne, la terre tournera, emportant avec elle nos maisons et nos villes abandonnées, nos monuments superbes, nos musées avec leurs statues et leurs toiles, nos bibliothèques où dormiront sur leurs rayons à jamais inertes tous les chefs d'œuvre du génie de l'homme...
Vides et silencieux ces temples de l'art, de la
science et de la pensée ! Vides ces grandes cités désertes ! Rien !.. rien, dans tous ces restes de nos gloires et de nos grandeurs, rien,... la nuit, la nuit noire, le silence, l'éternel silence et la mort !..
Et le cadavre de la Terre courra dans le vide tournant, tournant toujours !
Parfois une étoile filante glissant à travers l'espace, comme un éclair, jettera une lueur livide sur ce grand ossuaire de l'humanité, puis, de nouveau tout retombera dans la nuit, dans la nuit noire, dans l'éternel silence et dans la mort. . .
Et le cadavre de la Terre courra dans le vide, tournant, tournant toujours !
Ainsi mourra la terre, ainsi mourra le soleil, ainsi mourront les étoiles. Car Dieu voulut que ce fût le sort de toutes les choses créées, de naître un jour, de vivre un peu, et de mourir.
Mesdames, Messieurs,
La mort, l'universelle mort ! . . Est-donc là le dernier mot de la science ?..
J'entends une voix qui me répond « Oui », et elle ajoute ce discours : « Tout cet univers que mes compas ont mesuré, que mes balances ont pesé, que mes scalpels ont fouillé, tout ce que mes yeux voient et que mes mains touchent, tout va à la mort. Une seule chose est immortelle : la matière et la force ; pas un seul atome de cette matière ne s'éteint ni ne meurt, pas une énergie de cette force ne s'évanouit. » Et c'est au nom de la science, de la vraie science, que cette voix, très retentissante de nos jours, parle ainsi.
Je passe sur l'étrange consolation qu'elle donne au cœur humain, quand la mort le déchire. J'avoue ne pas saisir le bonheur particulier qu'il peut y avoir, à se perdre dans la matière universelle, et à songer que nos bien aimés disparus se sont effondrés dans ce chaos. Je passe sur cela, mais je dénie à ces voix pédantes le droit de parler au nom de la science, de la vraie science. Laissez donc là ^os compas, vos scalpels, vos balances, vos yeux et vos mains!.. Il y a mieux dans l'univers que les choses qui passent par ces outils vulgaires... Il y a mieux que ces forces fatales, que vous analysez dans vos calculs et que vous pliez à vos formules. Il y a mieux que vos soleils tourbillonnants dans l'espace.
Il y a ma pensée, il y a mon libre vouloir, il y a mon âme. Cette force là, immatérielle, intelligente et libre, elle est en moi, elle est en vous.
De quel droit la méconnaissez-vous ?..
Vous avez mesuré la résultante de toutes les forces qui sollicitent ce globe, et avec une précision magnifique, des siècles à l'avance, vous avez marqué le point de l'espace où il se trouvera à tel jour, à telle heure, à telle minute, à telle seconde de l'avenir. C'est beau cela !
Eh bien, je vous donne la résultante de toutes les forces qui agissent sur moi, chétif, un rien dans l'univers, je vous les donne avec leur direction, leur point d'application et leur intensité à chacune, et dites-moi, si tantôt je partirai du pied droit ou du pied gauche ?
Allons! calculez!.. Pourquoi ne l'osez-vous pas ? Parce que vous sentez bien qu'il y a en moi une force qui se rit de tous vos calculs, qui les déjoue et les déroute. Encore une fois, elle est en moi, elle est en vous, je l'appelle l'âme; de quel droit la méconnaissez-vous ?
Mais, j'ai hâte à le dire, Messieurs, la vraie science ne méconnaît pas, elle, ces phénomènes de l'intelligence et de la liberté humaine, elle ne s'ar-
rête pas, comme les petits tagageurs qui s'affublent de son nom, dans l'impasse bourgeoise du mouvement et de la matière, elle va plus loin que la terre et les soleils de l'espace. Elle prend le nom de philosophie et, de l'œil perçant de la raison, elle découvre l'âme, elle l'observe, elle l'expérimente. Je l'interroge, cette science-là, et elle me répond : « Oui, l'univers va au repos et à la mort, mais lame humaine va à la vie. Oui, l'univers mourra, mais nos âmes sont immortelles. Oui, vos étoiles et vos soleils s'éteindront dans la nuit, mais nos âmes à jamais vivront dans la lumière, enivrées de vérité, de justice et d'amour ! »
En ce point là, la philosophie, la vraie science s'arrêtera-t-elle ?
Non, Messieurs. Quand Virgile eut découvert à Dante tous les secrets des choses d'ici-bas, arrivé à ces confins extrêmes de la connaissance humaine, il s'arrêta. Béatrice apparut, celle qui donne le bonheur, et, tendant la main au poète, elle le conduisit à travers tous les cieux du Paradis. Ainsi, quand la Philosophie devient muette, comme Béatrice, apparaît la Foi, et à travers ces régions souveraines où l'esprit de l'homme n'atteint plus, c'est elle qui nous guide.
Quand je l'interroge, elle me répond par un hymne, mieux fait pour nos temples que pour ces assemblées, mais dont vous me permettrez de vous dire un écho.
Le vieux roi Salomon chantait déjà : «A l'origine Seigneur, vous avez fait la terre, et les cieux ont été l'œuvre de vos mains. Ils périront. Vous demeurez toujours. Toutes ces choses vieillissent, comme vieillit l'habit dont je me couvre. Vous les renouvelez comme on renouvelle un manteau. Vous, Seigneur, vous êtes toujours le même, et c'est près de Vous qu'à travers les siècles habiteront vos fils. » Quand le prophète chantait ainsi les destinées du soleil et de l'univers, il devançait de 4000 ans l'astronomie contemporaine.
Que si j'interroge la Foi sur l'âme, vous savez ce qu'elle me répond : « Fille de Dieu, mon âme a mis en moi les traits de la physionomie divine. Elle est intelligence, parce que Dieu est l'Intelligence souveraine ; elle est volonté libre, parce que Dieu est la Liberté suprême ; elle est amour, parce que Dieu est l'Amour immense et infini ; elle est à jamais vivante, parce que Dieu est l'éternelle Vie. »
Que si je demande à la Foi le prix de cette âme... O mystère ! . . . elle me dit que, tandis que Dieu
laisse périr les mondes, comme s'il n'avait pas souci d'eux, pour sauver les âmes, il n'a pas trouvé trop de verser tout son sang !
Que m'importe à présent la vicissitude universelle des choses ! J'ai en moi une àme qui ne meurt pas. Que m'importe ce soleil qui s'éteint et vieillit et qui mourra ! Mon âme est triomphante de la mort et survivra aux ruines du monde : mon âme par qui j'ai connu, par qui j'ai aimé, par qui j'ai joui, en ce monde qui passe, mon âme destinée à connaître toujours, à aimer toujours, à jouir toujours dans un ciel qui ne passe pas!
Au sein des écroulements d'une tempête, César, debout sur le pont d'une barque débile, à ses mateots pâles et tremblants, jetait ce cri superbe : « Que craignez-vous ? Vous portez la fortune de César. »
Au milieu de l'écroulement de tous les mondes, devant ces étoiles et ces soleils, qui s'effritent comme une masure en ruine, à nos pauvres corps qui, tremblants, eux aussi vont à la mort, jetons ce cri plus fier, Messieurs : « Pourquoi trembler... vous portez des âmes ! »
Bruxelles — Imp. Polleunis, Ceuterick et Lefébure, rue des Ursulines, 5 ,.
PN 6123 .T75 1884 SMC Tricht, Victor van, Glaciers & neiges 47231172
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