SOUVENIR DU RÉGIMENT
LE choléra s'était jeté dans la ville de et y faisait d'épouvantables ravages. Il s'acharnait sur les pauvres quartiers de l'ouvrier, aux rues étroites et boueuses, aux maisons basses, mal aérées, mal tenues, adossées les unes aux autres, sans jardinet, sans même une cour. Il trouvait là le milieu voulu pour son œuvre, et il la faisait, impitoyable et cruel. Tous les matins une charrette passait lentement par ces rues ; d'une de ces petites maisons on lui faisait un signe ; elle s'arrêtait,
et bientôt, par la porte ouverte, sortait un cercueil grossier, aux planches nues ; on le chargeait à la hâte, et le charretier continuait sa route au pas ; plus loin, encore un signe et encore un cercueil, et ainsi de suite, jusqu'à ce que la charge fût pleine. Cercueils de vieillards, cercueils d'enfants, cercueils de jeunes femmes, pêle-mêle, se cahotant aux sursauts des pavés de la route, s'en allaient au cimetière, où dans la fosse commune béante on les entassait.
Le soir, à la nuit tombante, la sinistre charrette reprenait le même chemin et faisait la même levée de victimes.
On ne pleurait plus, l'épouvante avait tari les larmes ! C'était un désespoir sombre, sans pleurs, sans cris, mais plein de terreurs ! le silence des morts au milieu des vivants.
Dans une de ces pauvres familles ouvrières, le père, frappé le premier, au retour du travail, était mort en quelques heures,... puis un fils de quinze ans, puis une fille de treize,... un second fils de dix ans était mort en même temps qu'elle. La mère les avait tous ensevelis de ses mains, elle avait aidé à les glisser sur l'affreuse charrette...
Il lui restait une petite fille de trois ans et un
petit garçon de sept... le petit Pierre... le plus beau de tous ! Quand son dernier mort fut parti : « Va, mon petit Pierre, lui dit-elle, va mendier dans la grande ville, dis que ton père est mort, et ta sœur, et tes deux frères, qu'il te reste ta mère et une petite sœur, et qu'elles n'ont plus rien. On aura pitié de toi, mon beau petit,... va ! il fait mauvais vivre ici, là-bas on ne meurt point... Va, mon petit Pierre ! » Elle l'embrassa et il partit.
Il mendia tout le jour, et quand vint le soir, heureux des quelques sous qu'il avait ramassés, et qui sonnaient dans ses mains, il courut vers la petite maison. Il poussa la porte : « Maman ! » cria-t-il... Rien ne lui répondit... la chambre était vide !... Il cria encore : « Maman ! maman !... » rien !... il monta à la chambre de l'étage... rien non plus !... Alors petit Pierre prit peur de ce vide autour de lui ; il se blottit dans un coin et pleura!.. Mais» la nuit venait ; sa terreur grandit ;... il voulut crier encore, il eut peur de sa voix qui retentissait, sans écho, sur les murs nus de cette chambre. Affolé, il descendit, comme poursuivi par des fantômes, et se précipita dans la rue... Un de ses petits camarades attardés l'arrêta : « Où vas-tu,
Pierre ?... » Et lui : « Je ne trouve plus maman,
où est-elle ?... » — « Elle est partie tantôt, sur la charrette, avec ta petite sœur,., j'étais là, pour dire à l'homme de venir prendre mon grand-père ».
Pierre ne comprit qu'une chose... C'est qu'il était seul ! Qu'est-ce que l'on comprend à la mort, à cet âge ? Mais seul,., seul,., et la nuit se faisait toujours plus noire... Il se mit à pleurer plus fort, et droit devant lui, longeant les maisons qu'éclairaient à peine des lanternes fumeuses, il marcha.
Il y avait à quelques pas de là, une vieille abbaye transformée en caserne. Souvent Pierre était venu s'arrêter là, devant la porte ouverte, pour contempler, ébahi, dans la grande cour, les soldats faisant l'exercice. Machinalement il s'y arrêta. La porte n'était pas encore close ; la sentinelle, le fusil sur l'épaule, allait nonchalamment son pas régulier et monotone.... Pierre se sentit moins seul auprès d'elle, il s'assit sur une borne et continua à pleurer.
« Eh bien, mon gamin, qu'est-ce que tu fais là ? » lui demanda le militaire.
— « Oh ! laissez-moi ici, il n'y a plus personne à la maison, tous sont morts ; j'ai si peur, tout seul, là- bas ! »
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La sentinelle devina sans doute le drame terrible qui frappait cet enfant... elle appela le sergent qui commandait le poste : « Sergent !... »
Le sergent Franck accourut ; le soldat le mit au courant en deux mots, et à son tour le vieux sergent vint au petit Pierre. L'enfant avec beaucoup de larmes lui conta tout... Franck écoutait ; son vieux cœur battait plus vite, il se serrait les dents pour garder l'impassibilité de sa figure...
« Et près de nous tu n'auras pas peur?... »
— « Non » dit Pierre.
— « Eh bien ! viens avec moi... As-tu faim ? »
— « Oui, j'ai faim, » dit Pierre. Franck fit chercher du café chaud et deux grosses miches beurrées, à la cantine. Pierre mangea ; puis sur les planches du corps de garde, avec une capote de soldat, Franck fit un petit lit. Il y coucha Pierre, le couvrit bien et l'enfant s'endormit.
Franck le contemplait.
« Il est crânement beau ce gamin-là!.. » dit-il en se retournant, puis il s'assit devant une table, bourra sa pipe, l'alluma et se mit à rêver !
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La tête rejetée en arrière, les bras croisés sur sa poitrine, les jambes étendues, Franck, tenait les yeux fixés sur la flamme jaune d'une chandelle de suif, qui éclairait le corps de garde. La buée bleue de sa pipe faisait de gros nuages, qui se roulaient autour de la flamme, puis s'évanouissaient dans le noir des ombres... et dans ces nuages, il semblait à Franck que toute sa vie passée renaissait.
Il venait d'entrer à pleins pieds dans la quarantaine, le vieux Franck ; les chevrons d'or cousus sur sa manche et les fils d'argent, glissés dans ses cheveux raides et dans sa grosse moustache, en témoignaient bien.
Il y avait un grand deuil de cœur dans sa vie. A dix-neuf ans, le tirage au sort l'avait arraché à ses champs, à la petite chaumine de son père, et... à l'amour de Rosine, une grosse villageoise rougeaude, qu'il avait rencontrée d'abord en faisant la moisson, qu'il avait aimée aussitôt, et dont il avait fait sa promise.
Au départ, il lui avait fait jurer qu'elle lui serait fidèle, qu'elle dédaignerait les avances d'un grand
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Nicolas dont il était jaloux, qu'elle l'attendrait enfin !... et elle avait tout juré, au milieu de beaucoup de larmes.
Sur quoi Franck lui avait mis au doigt un anneau d'argent.
Franck fit bravement son métier de soldat, se battit comme un lion à Kermpt, où sa compagnie donna, puis, ses années de service finies, il s'en retourna à son village... Rosine était devenue la femme de Nicolas !
Franck fut frappé au cœur. Un civilisé s'en fût guéri bien vite; Franck ingénu, sincère, et, sous la rudesse de son allure et de son langage, tendre comme une jeune fille, Franck ne s'en guérit jamais. \\ revint à son régiment, y souscrivit un engagement nouveau, puis un deuxième, et ne retourna plus à son village.
« Les femmes!... ça ne vaut rien! » disait-il souvent ; c'était comme sa devise et le seul dogme de sa religion.
Hélas! sa religion!... il lui en restait si peu de chose ! Rien n'était venu s'ajouter à ce qu'il en avait appris dans son jeune âge; et que de choses s'en étaient détachées, pour tomber dans l'oubli. Non pas que Franck fût malveillant pour Dieu, ou
impie... mais il était insoucieux de ces choses et, comme elles n'entraient point dans la chaîne de ses services militaires, il n'y songeait point.
Au reste, il avait été et il était soldat modèle... raide à la discipline, fier dé son métier et de ses galons. Son livret constatait vingt et une années de services sans une tache !
Or, Franck voyait sous ses yeux passer toutes ces choses; il voyait Rosine, Nicolas, et leurs enfants, là, dans la petite ferme qu'il avait ambitionnée. Et il se voyait, lui, seul, dans ce corps de garde, devant ces planches, où dormait le petit Pierre. Il songeait que la vieillesse viendrait, qu'elle n'était plus fort loin à quarante ans... qu'il 'devait être bon, quand on est vieux, d'avoir quelqu'un à aimer. Et ses yeux quittaient la flamme de la chandelle raccourcie, pour se reposer sur petit Pierre qui dormait toujours.
La nuit de Franck se passa à rêver ainsi!...
Parfois, quand l'heure réglementaire sonnait, il sortait, allait voir relever les sentinelles, puis, en rentrant, s'arrêtait encore à contempler le petit Pierre, et reprenait son rêve.
A la levée du jour, mon père, qui était de ser-
vice cette semaine, vint faire l'inspection des chambrées.
d Rien de neuf, sergent? » demanda-t-il en entrant?
— « Rien, mon capitaine, » répondit Franck, cachant mal la préoccupation de ses pensées.
Mais quand mon père eut fini sa tournée, au moment où il allait sortir, Franck l'arrêta. Il lui montra le petit Pierre, qui dormait encore épuisé par la fatigue et les pleurs de la veille, et lui conta sa triste histoire : puis, à deus, ils se promenèrent longtemps dans la grande cour. Franck joyeux, animé, l'œil étincelant; mon père plus grave, pensif, objectant parfois; mais Franck courageux reprenant toujours. Enfin s'arrêtant tous deux et face à face, après un dernier conseil de mon père :
« J'y ai pensé, mon capitaine, non, jamais!... les femmes!., ça ne vaut rien!., mais les enfants! Si vous permettez, c'est fait ».
— « Franck, lui dit mon père, en serrant avec une effusion chaude la main du vieux soldat, vous êtes un brave cœur!.. »
— « Merci, capitaine, ça me fait du bien!... » Un quart d'heure après, le petit Pierre, éveillé,
lavé, peigné, habillé par Franck, était à cheval sur
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les genoux du vieux sergent. Marie, la cantinière, recousait, vaille que vaille, sa petite blouse déchirée.
« Pierre, lui dit Franck, veux-tu bien rester avec moi? »
— « Oui, dit Pierre, je serai sage! »
— « Écoute, ton père est mort, ta mère est morte, tes frères et tes sœurs aussi, tu es seul... veux-tu que je sois ton papa, moi? » '
9 — « Oh! oui », dit encore petit Pierre.
— « Est-ce que tu m'aimeras bien? »
Petit Pierre ouvrit les bras...
« Eh bien! ça y est, mon garçon, tu seras mon fils, » dit le vieux Franck, et sur la petite figure souriante, le brave soldat mit les gros baisers de ses moustaches où des larmes coulaient.
Marie, debout, les mains sur les hanches, émue, attendrie... pleurait aussi.
« Ah! Franck, s'écria-t-elle, c'est jbeau, vois-tu, ce que tu fais là!.. Va, si je n'avais pas déjà mes enfants moi, mais enfin ce n'est rien, je t'aiderai, sais-tu... Oui c'est beau, Franck... et tiens, tu peux m'embrasser pour celle-là !
— « Merci, Marie! Les femme, tu sais, ça ne vaut rien! mais dis donc, n'est-ce pas qu'il est beau
mon garçon ? Ah ! viens que je t'embrasse encore, mon petit Pierre!.., »
Le jour même Pierre fut présenté à tous les sergents de la compagnie, par Franck, son père!...
Le tailleur dut lui faire un petit pantalon et une petite veste de soldat, mais en drap de sous-officier.
Avec ses économies, Franck lui acheta des chemises, des bas, des souliers, lui fit toute une petite garde-robe.
Petit Pierre, le fils de Franck, était désormais l'enfant de la compagnie des voltigeurs, du ier bataillon, du 10e de ligne!...
A partir de ce moment, Franck n'eut plus dans sa vie qu'un but, un rêve. Faire de petit Pierre un honnête homme, qui irait droit son chemin dans le monde, et qui, si Dieu le voulait, marcherait loin.
Pierre dormait à côté de Franck, dans la chambre des sous-officiers ; il se levait au son de la diane. Durant le jour, il allait, avec quelques enfants de troupe, suivre les cours élémentaires de la com-
pagnie d'école. Il prenait ses repas avec Franck, et le dimanche, quand le vieux sergent allait faire sa promenade, il tenait le petit Pierre à la main. Jamais père ne veilla, avec une sollicitude plus tendre, sur le fils de son sang.
Un honnête homme !.. . Les vertus que Franck rassemblait sous ce mot n'étaient pas fort nombreuses : le respect, l'obéissance, la sincérité, la loyauté, la fidélité à la parole donnée surtout, Ah! Rosine!... — c'était à peu près tout!... Mais croirait-on que ce vieux soldat, ce vétéran des casernes, avait des pudeurs touchantes devant cette petite âme! Au premier mot mal sonnant qui échappait à son entourage, les yeux de Franck lançaient des éclairs : d'un geste il montraitl'enfant, et si ce geste ne suffisait pas à imposer le silence, Franck débordait en une colère indignée, que nul n'affrontait deux fois.
Je vais étonner davantage. A cette époque, l'école des pupilles de l'armée n'était pas organisée comme elle l'est aujourd'hui. A chaque école de régiment était annexée une classe spéciale, qui recevait les « enfants de troupe » du régiment lui-même. On leur y donnait une éducation primaire très soignée. Il y a mieux ; tous les matins et tous les soirs, un
sergent-moniteur, — on appelait ainsi les professeurs, — rassemblait ces enfants et présidait à leurs prières. Mes souvenirs sont très précis sur ce point.... Que de fois j'ai vu mon père, qui commandait alors la compagnie d'école, nous quitter à ces heures, et s'en aller lui-même, à la caserne, constater si cet exercice de ces petits enfants se faisait, avec le respect et U dignité qu'il y voulait voir.
L'éducation du petit Pierre se faisait ainsi, non point parfaite, mais supérieure, incontestablement. à celle qu'il aurait reçue dans la petite maison, où autour de lui la mort avait fait le vide.
L'enfant grandissait : cette vie de la caserne, un peu dure, mais saine, énergique et mâle, donnait de la couleur à ses joues et de la force à ses muscles ; il était vraiment beau, le fils de Franck. Son esprit ouvert, son travail et son cœur le faisaient intelligent et bon.
A dix ans, l'heure vint de lui faire faire sa première communion. L'aumônier lui apprit le catéchisme, et, tous les soirs, Franck prenait dans ses mains le petit livre, interrogeait l'enfant, suivait des yeux le texte pour vérifier la réponse, puis demandait les explications que petit Pierre répé-
tait à merveille !.. . Franck écoutait et songeait... Ah ! ce vieux catéchisme ! il l'avait su si bien, lui aussi !... Autrefois!... Aujourd'hui, de lui ou l'enfant, qui donc était le maître et qui l'élève ?.. .
Il s'était du reste passé de singulières choses durant ces trois ans.... Franck n'était plus le même. Petit Pierre ne pouvait pas jurer.... c'était clair!... Donc Franck ne pouvait plus jurer, et Franck, qui autrefois jurait en vrai sergent, Franck ne jurait plus !... Petit Pierre ne pouvait pas se lancer, en buvant la goutte, donc Franck ne le pouvait plus... et Franck ne buvait plus la goutte, que si modérément, si modérément, que la cantinière ne le reconnaissait plus et s'en plaignait dans son cœur de marchande. Petit Pierre devait aller à la messe tous les dimanches ; c'était bien à Franck à l'y conduire, et Franck, qui n'avait plus vu d'église depuis celle de son village, Franck tous les dimanches, petit Pierre à côté de lui, respectueux et grave, assistait au divin Sacrifice.
Or maintenant, Franck apprenait le catéchisme à son fils et le réapprenait avec lui, et le souvenir lui revenait du temps où, dans la petite église de son village, le vicaire le lui enseignait, tous les petits garçons à droite, les petites filles à gauche...
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Doux et saints parfums de l'enfance !... comme ils troublaient délicieusement le cœur du vieux soldat !
La veille du grand jour, Franck, très ému, mit au lit le petit Pierre ; il avait rangé sur une chaise, à côté de lui, les beaux habits neufs du lendemain... Il avait rangé plus loin sa capote dé grande tenue, son schako, son sabre ; tout ruisselait de propreté et de splendeur, comme à la veille d'une inspection générale. Quand tout fut prêt, Franck mit son képi, boutonna sa tunique et fit en ville une longue course. Le dernier appel sonnait quand il rentra. Il fut droit à la chambrée, les camarades étaient encore à la cantine, petit Pierre dormait,... Franck le contempla longtemps, puis, tombant à genoux devant le petit lit de son fils, il se mit à pleurer et à prier!... oui, à prier! Il se sentait heureux le vieux Franck, et le bonheur fait couler de si douces larmes ! . . . Petit Pierre allait faire ses Pâques demain,... et Franck, après vingt-deux ans, les referait enfin avec lui. L'aumônier, tantôt, l'avait embrassé, sa confession faite, et il lui avait dit : « Franck, c'est petit Pierre qui vous ramène à Dieu, c'est dans petit Pierre que Dieu vous bénira. »
Le lendemain, dans l'église militaire, devant un autel où l'aumônier disait la messe, trois petits enfants de troupe étaient à genoux. Derrière eux, Franck tout brillant sous ses galons d'or, et à côté de lui un moniteur de l'école. Puis des âmes pieuses qui, attirées par ce spectacle insolite, s'étaient approchées de cet autel.
A la communion, les trois petits, au pas, la tête droite, mais les yeux baissés, s'avancèrent vers l'autel, les mains bien jointes devant leur poitrine.
Franck déboucla son ceinturon et déposa son sabre. Quand les petits, à genoux, eurent reçu leur Dieu, Franck, droit et fier comme pour la parade, s'avança à son tour, et reçut son Dieu.
J'avais vu souvent petit Pierre. Les jours de revue, dans son habit militaire, il suivait, en faisant de grands pas, la compagnie des voltigeurs. C'était un si beau petit soldat !... Quand je ne travaillais pas... c'était fréquent hélas !... mon père, pour me faire rougir, me le citait en exemple.
Ce jour-là, Franck vint le présenter à ma mère. Maman, tout émue, l'embrassa : je l'embrassai après elle, et il passa deux longues heures à jouer chez nous. Mais..., vers ce temps-là commença
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pour moi la vie du pensionnat ; je ne rentrai plus en famille que pendant les jours trop rapides des vacances ; dans l'intervalle, les changements de corps et de garnison déroutaient mes souvenirs, et je perdis de vue le sergent Franck et petit Pierre.
Je venais d'être attaché au collège de.... comme régent d'une classe de grammaire. Le jour même de la rentrée des élèves, comme je me promenais avec l'un d'eux dans la grande cour, un vieillard, brisé par l'âge, mais encore droit sous ses cheveux blancs, vint à passer près de nous ; il portait sous le bras deux fleurets liés ensemble par les lanières d'un gant d'escrime. Il me salua ; je le saluai, et il passa. Je demandai à l'élève comment s'appelait le professeur d'escrime du collège.
« Monsieur Franck, » me répondit-il.
Franck !... je me retournai pour le mieux voir, cherchant à m'orienter au milieu des souvenirs vagues, qui me revenaient à travers vingt ans de distance.
Il6 LE SERGENT FRANCK.
Je vis le maître d'armes aborder un de mes collègues, échanger une phrase avec lui, puis vivement se retourner sur moi... Il accourait.
« Mon père, me dit-il, j'ai servi il y a vingt ans au 10e de ligne, sous le capitaine.... »
— « C'était mon père !.. Ah ! sergent Franck !... »
11 me prit les deux mains, il les tint longtemps, il me les serrait chaudement, me reconnaissait toujours davantage ; à lui aussi les souvenirs revenaient, entremêlés et sans ordre....
— « Et petit Pierre ?... »
— « Ah ! petit Pierre !... il a fait son chemin... il est lieutenant depuis six mois ;... mais... il a fait une bêtise !... je le lui avais pourtant bien dit : « Les femmes !.. . çà ne vaut rien ; » il s'est marié ! Ah ! vous avez eu bien raison, vous, mon Père!.. »
— « Allons ! voyons, mon brave Franck, contez-moi tout cela !... »
Je congédiai mon élève, je passai mon bras sous le bras du vieux Franck, et nous nous promenâmes longtemps sous le toit vitré de la grande cour.
Petit Pierre avait continué à suivre l'école régimentaire ; à l'âge voulu, il avait pris un engagement. Son éducation militaire achevée, il avait été
à nouveau détaché à la compagnie d'école, y avait suivi les cours supérieurs et, arrivé au terme, avait subi avec un très réel succès les examens d'admission à l'école militaire. A ce moment il avait dû quitter Franck. Franck, lui aussi, était arrivé au terme ; il avait demandé sa pension et était venu habiter un petit quartier, dans un des faubourgs de la ville de... Il donnait des leçons de bâton et de fleuret, au cachet, et parvenait à vivre doucement sa petite vie. A vingt-trois ans, Pierre était sorti de l'école militaire avec son brevet de sous-lieutenant. Six ans après, il arrivait chez Franck, son brevet de lieutenant sous le bras... mais ce jour-là, la joie de Franck avait été troublée... Pierre lui avait annoncé son prochain mariage. Or, voici d'après Franck, la « bêtise » de Pierre... « Ce pauvre garçon n'a que sa solde, et ce n'est pas gros; sa femme a bien un peu de fortune... mais quand ils auront des enfants ! . . . C'est que je ne pourrai rien lui laisser quand je mourrai... qu'est-ce que je puis mettre de côté, moi, Père, avec ma petite pension de sergent?... En dix ans à peu près... ah! j'ai bien gratté!... et j'ai à peine quatre cents francs à la caisse!... Et si je deviens malade, une bonne part y passera !...
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« Puis, voyez-vous, Pierre, c'était mon garçon... quand il me disait : papa, je sentais là, dans mon cœur, que c'était vrai!... mais sa femme!... c'est une jolie dame... elle n'aimera jamais un vieux sergent comme un père!... Elle est gentille pourtant, elle me dit : papa, aussi, mais... il me semble... enfin... je ne sais pas, mais je n'oserai jamais l'aimer comme ma fille... Je l'avais bien dit à mon garçon, mais il n'y a rien eu à faire!... C'est elle qui a le petit Pierre maintenant, et moi!... »
Je voulus distraire le bon vieux Franck de ces pensées qui l'attristaient. « Franck, lui dis-je, je me souviens si bien de la première communion de Pierre : il est venu jouer avec moi ce jour-là, et vous, vous aviez refait vos Pâques, après bien longtemps, je crois!... »
— « Ah! mais!... je n'ai plus manqué non plus!... et tenez, maintenant que vous voilà prêtre, vous pouvez tout savoir, je vous montrerai demain mon livre de comptes. »
Le lendemain Franck m'apporta un grand registre, relié en toile grise, dont le dos noirci et
les coins éraillés témoignaient lage... Il l'ouvrit et me le fit parcourir.
Je ne saurais exprimer l'impression que je ressentis à la vue de ces pages... au premier aspect, je me sentis porté à sourire... Ah! certes, c'était étrange!., mais bientôt l'émotion me prit... J'avais toujours vu dans Franck un noble et vaillant cœur, bon, loyal, généreux et tendre, maintenant je me demandais si je n'avais pas devant moi... un saint !...
Ce livre avait commencé le jour même où petit Pierre faisait sa première communion... et là, tous lesjours, sans une lacune, Franck avait écrit, sur la page gauche, ses fautes... sur la page droite, ses bonnes œuvres, ou la peine qu'il s'imposait pour se châtier de ses fautes... Franck était sergent, il n'avait pas fait de théologie, il avait sa manière à lui d'apprécier ses péchés... mais ce ne sont pas des théologiens qui seront chargés de juger les âmes, c'est Dieu ! Dieu qui est bon, Dieu qui aime les cœurs simples et les petits.
« J'ai juré, » écrivait Franck à gauche.
— « Je n'ai pas pris de goutte ce soir, » écrivaitil à droite.... et il ajoutait : « Quitte! » —
« J'ai dit des bêtises à la cantinière. » — « J'ai
donné la moitié de mon pain à une mendiante »
— «Quitte! »
« J'ai brutalisé un conscrit, je l'ai traité de... »
— « Je lui ai payé un verre à la cantine... » « Quitte ».
Toutes les semaines un trait, à droite et à gauche, marquait que Franck avait fait le relevé de son compte en partie double, et par dessous il avait écrit : « En avance » ou bien « en retard » d'après qu'il se jugeait en avance ou en retard avec le bon Dieu.
A des intervalles plus longs, entre deux lignes à l'encre rouge, en grandes lettres, il avait écrit : « Je me suis confessé à l'aumônier ».
« Franck, lui dis-je, il y a une chose que je ne vois pas dans votre livre et qui devrait s'y trouver à toutes les pages .. »
— « Quoi donc, Père? »
— « J'ai adopté Pierre, je l'ai élevé, j'en ai fait un honnête homme, j'en ai fait un bon chrétien... Croyez-vous que cela ne compte pas devant Dieu? »
« Ah! oui, mais le bon Dieu me l'a déjà rendu... c'a été le bonheur de ma vie!.. Ah! ce petit
Pierre!., mais maintenant il est à elle, il n'est plus à moi ! . . . Ah ! les femmes !.. . »
Franck était vieux. Le mariage de Pierre l'avait vieilli davantage. L'hiver, très rude cette année, le délabra tout à fait. Un gros rhume mal soigné lui enflamma la poitrine... Un jour, se sentant tomber sous le mal, il écrivit à Pierre. Pierre accourut, Franck lui tendit les bras.
« Mon garçon, lui dit-il, je suis content de te voir... Je sens que je m'en vais! je .voudrais bien que tu ne me quittes plus... Ce ne sera pas long., demande au médecin, je suis sûr qu'un congé de huit jours te suffira ».
Hélas! oui, le médecin trouva que ce serait assez. Pierre repartit, obtint son congé sans peine, et le lendemain il était là, à côté du lit de Franck, mais... pas seul!.. Avec lui, plus près du pauvre malade, penchée sur le lit, son bras passé autour du cou du vieux sergent, et lui caressant les cheveux de sa main fine, la femme de Pierre était assise ! . .
« Oh ! Louise, disait Franck, que cela me fait du bien! Ainsi, c'est vrai que tu m'aimes aussi... moi, un vieux sergent!.. Oh! que tu es bonne! »
Louise mit sa main devant la bouche du malade, comme pour lui imposer silence, et répondit en l'embrassant.
Ni Pierre ni Louise ne quittèrent plus le vieux Franck.
Dans la seconde chambre de son quartier ils rirent dresser un lit, et durant l'intervalle des veillées, ils s'y reposaient à tour de rôle. Une sœur de charité n'eût pas été plus tendre que ne l'était la jeune femme... Ah ! combien Franck s'était mépris.
Quand je fus le voir la première fois il me conta tout, et combien il était heureux, et combien il jouissait!..
« Eh bien, Franck, lui dis-je en souriant,... les femmes... ça ne vaut rien? »
— « Oh! Père! ça, c'est un ange!... »
Et comme je lui demandais s'il était tranquille.
— « Oui, me dit-il, oui... sinon que j'ai mal pensé de Louise, fe serais en avance, mais je ne la connaissais pas, et puis l'aumônier va venir ! »
L'aumônier vint, Franck se confessa ; quelques heures après il reçut l'extrême-onclion et' le saint Viatique, puis, avec Louise et Pierre, il récita tout haut ses prières accoutumées. Quand ce fut fait, il demanda son grand livre, et d'une main tremblante y écrivit une dernière fois: « Je me suis confessé... Quitte!.. »
Il voulut dormir, mais le sommeil ne vint pas... La toux le prenait sans cesse et le suffoquait...
C'était au cinquième jour du congé de Pierre... Vers le soir, une agitation fébrile s'empara du malade... l'oppression montait, la poitrine haletante respirait par saccades toujours plus rapprochées.
« Pierre, dit Franck... c'est la fin », et il ouvrit les bras... Pierre s'y jeta et embrassa son père... puis, de sa main défaillante, le vieillard fit sur le front de son fils une petite croix...
Et se retournant vers sa fille : « Louise » dit-il...
Il l'embrassa aussi, lui fit aussi sur le front la même petite croix... Et, sa main droite dans celle de Pierre, sa main gauche dans celle de Louise, il laissa retomber la tête en arrière... et mourut!
Bruxelles. — Imp. Polleunis, Ceuterick et Lefébure, rue des Ursulines, ;;
Rayons de Soleil
causerie
Victor Van Tricht, S I
Professeur à l'Institut Saint-Ignace, à Anvers
O Soulcou, o beau Souhait O Soleil, ô beau Soleil !
NAMUR :n vente a la librairie paul godenne
l3, RUE DE BRUXELLES, l3
MDCCCLXXXVII1
TOUS DROITS RÉSERVÉS
Mesdames, Messieurs,
Tartarin de Tarascon, étant arrivé au Rigi- Kulm, fut un jour soudainement éveillé par des coups de cloche si agités, et par des bruits de pas, si rapides et si retentissants dans les escaliers et dans les corridors, qu'il crut à un incendie. Il se pressa. Il mit sa blouse anglaise à larges pattes et ses jambières en drap jaune ; il boucla son sac à son dos et jeta en sautoir, par dessus, son paquet de cordes; il arma sa ceinture d'un piolet, de trois
grands crampons et d'autant de crochets ; puis, son alpenstok à la main, ayant fixé ses lunettes vertes, il alla voir où le feu brûlait.
On lui dit que les voyageurs étaient partis pour assister au lever du soleil. Incendie pour incendie, le cœur de Tartarin aimait mieux celuilà. Il suivit donc la caravane, et l'ayant rejointe au terme, il attendit.
Mais, pas une déchirure ne se fit dans les nuages et le soleil se leva derrière leur manteau gris.
Tartarin s'en retourna déçu, maudissant dans son âme la Compagnie anglo-américaine, qui, lui semblait-il, pour honorer le Président du Club Alpin de Tarascon, aurait bien pu faire les frais d'un lever de soleil.
Mais aussi, pourquoi Tartarin allait-il au Rigi voir se lever le soleil? Ne l'avait-il point vu du haut des Alpines Tarasconnaises, où fleurissent le thym et la lavande, du sommet de ces montagnettes qui, sans s'appeler la Jungfrau ou la Gemmi, s'appelaient pourtant, dans la langue solennelle des Bravida et des Costecalde, le Mont-Terrible et le Pic des Géants.
D'où qu'on le voie c'est un spectacle grandiose!
Pour moi, la dernière fois que je le contemplai,
c'était de la fenêtre de ma chambre d'hôte, dans une villa des bords de la Meuse, posée à mi flanc d'une colline, toute couronnée de vergers. Devant moi, un pli de terrain coupait l'horizon d'une bande verte, à droite et à gauche des bois encore endormis. Par dessus, le ciel, déjà tout rose, avec de gros flocons de nuages blancs, que le soleil caché bordait de pourpre... Parfois, à travers la brume, glissaient des bandes rouges rayonnant d'un bout du ciel à l'autre, comme une gloire immense ; de la vallée, à mi côte, baignant le pied des arbres, une buée bleue, vaporeuse, doucement montait... Tout à coup, ce fut comme un éclair, une flamme cingla l'horizon, un flot de lumière triomphante envahissait la vallée et les collines. Aux branches des arbres, aux fleurs, aux brins d'herbes, mille petites perles étincelaient en tremblotant sous la brise.
Les fleurs se secouaient dans leurs buissons et se paraient du rayon qui les caressait, toutes frileuses ; le petit ruisseau chantait sur ses cailloux, en faisant voltiger avec des reflets d'argent son écume blanche, les oiseaux lissaient leurs plumes, étendaient leurs ailes et se préparaient au vol du jour. Dans les sapins noirs les mésanges s'agriffaient
aux hranchilles, en jetant leurs petits cris espiègles. Au loin, j'entendais mugir les bœufs mis au joug, et decho en écho, volaient les notes criardes des coqs qui se répondaient à travers les villages.
C'était bien le grand réveil de la nature.
Je me sentais heureux en ces jours -là ! Ce soleil, ce beau soleil qui me baignait de sa lumière et de sa chaleur dans la brise matinale, répondait bien au chant de mon âme. Tout me semblait meilleur dans le monde et dans la vie: les hommes plus aimants, la vue de la terre plus belle, le chant des oiseaux plus doux, les rieurs plus parfumées. Je me sentis un grand besoin de remercier Dieu, et devant le soleil, devant ce petit coin charmant du ciel et de la terre, comme devant un autel magnifique, je fis ma prière
Vous savez combien l'esprit de l'homme est décousu : comment, ce jour-là, à cette heure même, ai-je songé à Tartarin?... et comment, pardonnezle moi, après Tartarin, ai-je songé à vous? Je l'ignore : je n'ai pas suivi l'association capricieuse de ces idées. Le fait est que, ce jour-là, la pensée m'est venue de vous parler du soleil et du rôle qu'il joue dans l'univers.
J'y voyais un moyen d'interrompre la série de
nos entretiens moraux, et de briser la monotonie de ces sujets toujours graves.
Je pensais que vous parler du soleil vous intéresserait.
Je tâcherai de le faire sans grand appareil scientifique, ne faisant appel qu'à ces notions générales et courantes que, de nos jours, personne n'ignore.
La plupart des peuples primitifs, bien dispos à l'adoration de l'inconnu, ont fait au soleil le sort et la vie d'un Dieu ; ils lui dressaient des autels ; à son lever et à son coucher, ils le saluaient de leurs prières. Je ne m'en étonne pas. En vérité, si l'homme pouvait adorer la créature, parmi toutes, le soleil aurait à son culte les premiers droits : il n'en est pas en effet ni de plus puissante, ni de plus bienfaisante ; elle est vraiment comme disait un vieux philosophe, Théon de Smyrne, « le cœur du monde ». Il y a d'ailleurs au fond de notre nature comme un instinct qui nous pousse à l'aimer, à le désirer ; à jouir quand il brille, à nous assombrir
quand il s'efface. Voyez, je vous en prie, l'impression solennelle et triste que produit, même sur les esprits éclairés, une éclipse de ce grand astre... Toute la nature semble s'effrayer, dans l'angoisse et dans la crainte, elle frémit sous le crêpe noir qui soudain la couvre ; l'oiseau, muet, fuit éperdu s'abriter dans l'épaisseur des ramées, la poule crie d'épouvante et serre ses petits poussins sous son aile, les bœufs effarés mugissent et se rassemblent comme pour un combat, tout tremble, même l'homme est frappé de stupeur !...
Lors de l'éclipsé totale de 1842, dans les Basses Alpes, un jeune enfant gardait des chèvres sur la montagne ; voyant s'obscurcir le soleil, il fut pris de tristesse, il se mit à pleurer... et comme l'astre disparaissait, il se jeta à terre, au milieu de son troupeau frémissant, ferma les yeux et cria « au secours ! au secours ! » Ses larmes coulaient encore quand le soleil jeta son premier rayon... Il se releva anxieux, il le vit renaître, grandir, briller enfin dans toute sa splendeur première, et alors, à genoux, les mains croisées sur la poitrine, avec un indicible accent de joie, dans la langue de son pays: « O Souleou ! s'écria-t-il, ô beou Souleou ! ô soleil ! ô beau soleil ! »
RAYOxNS DE SOLEIL.
L'impression de ce chevrier me semble marquer parfaitement ce que devait éprouver l'homme devant le soleil, avant que l'observation, le raisonnement, l'expérience, la science en un mot, ne lui fût venue donner des lumières.
Mais, Messieurs, cette science ne s'est pas faite en un jour ! Il y aurait long à dire, s'il fallait rien qu enumérer les divers systèmes que l'esprit humain a conçus, pour expliquer la nature et l'action du soleil. Je ne veux pas m'égarer dans cette voie. Entre la vieille cosmologie, qui fait de l'astre roi une manière de grosse lampe, chargée d'éclairer la terre durant le jour, et nos systèmes astronomiques modernes, tant de siècles ont passé !.. Le pas de l'homme, si rapide quand il descend à l'erreur, devient si lent et si traînant quand il monte à la vérité. Pour déposséder le soleil de ses droits et de ses prérogatives divines, il a fallu en arriver presque à nos jours. Même au temps de Galilée, il était considéré, dane les écoles, comme d'une essence supérieure et incorruptible. Quand le P. Scheiner lui découvrit des taches, et qu'il avertit son Provincial de sa découverte, celui-ci ne fit qu'en sourire et, avec une bonté un peu dédaigneuse: « Soyez tranquille, répondit-il à l'astronome : les taches sont
dans vos yeux ou dans votre lunette. » Et ce brave Provincial avait pour lui toute l'illustre série des philosophes depuis Aristote. Scheiner n'avait qu'un fait contre cette armée, mais un fait vaut mieux.
Je voudrais vous faire saisir, rapidement et vivement, ce qu'est aux yeux de la science contemporaice, le soleil. Pour y arriver laissez-moi fsire une hypothèse échevelée.
Comme à l'heure des rêves, si vous le voulez bien, transportons-nous par la pensée dans les profondeurs de l'espace, là bas, tout là bas, dans l'immensité, au delà de l'univers créé, assez loin pour pouvoir contempler et embrasser d'un seul regard tout cet univers lui-même. Retournez-vous maintenant, je vais vous dire ce que vous auriez devant les yeux. Vous verriez quelque chose comme le spectacle d'une belle nuit d'été.
Devant vous un immense ciel, noir et profond, s'étendant par dessus votre tête et glissant sous vos
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pieds; dans ce ciel, des myriades de points brillants, semés comme une poussière d'or, sur un fond de velours sombre.
L'Univers c'est cela, c'est cette semée d'étoiles tombée dans l'espace des mains du Créateur.
On a voulu en évaluer le nombre. On a parlé de 43.000.000, puis de 59.000.000. Struve en compte 20.000.000 rien que dans la voie lactée.
Mais dès que la puissance de nos instruments grandit, de nouvelles étoiles y apparaissent qui, par millions encore, viennent s'ajouter à leurs devancières. Et voici, plus délicate que la rétine de nos yeux, la couche sensible de nos plaques photographiques, qui en découvre par milliers, où nous n'en soupçonnions pas une.
Il nous faudra peut-être avant deux ans d'ici décupler ces chiffres!.. Voilà l'Univers.
« Dans l'Univers qui nous apparaît ainsi, où donc est le soleil? »
Le soleil!., il est là, parmi ces étoiles... C'est l'une de ces 60.000.000 d'étoiles... une des petites; elle est au nombre de celles dont la grandeur est de sixième ordre et que vous devez apercevoir assez péniblement à l'oeil nu.
« Comment! le soleil n'est pas davantage!
Non, le soleil n'a pas davantage.
Ne me demandez pas où est la terre... elle est perdue dans ce fourmillement !.. Elle doit tourner, là, autour de la petite étoile, qui est notre soleil, mais elle est absolument, rigoureusement invisible. Des myriades de terres comme la nôtre doivent, suivant toute probabilité, tourner ainsi dans cet infini, mais nul oeil humain ne les a vues, ni ne les verra, avant le jour des grandes visions du Paradis.
Quand Anaxagore se hasarda à dire que le soleil pourrait bien être aussi grand que le Péloponèse, il fut condamné à mort, et il fallut toute l'influence de Périclés pour l'arracher au supplice. Encore dut-il s'exiler. Qu'eût-ce été s'il avait enseigné qu'il n'était pas plus grand qu'une étoile? On l'eût traité de fou, ce qui est pire; et on lui eût dit : « Mais ouvrez donc les yeux, voilà les étoiles, voilà le soleil. Est-ce qu'il n'apparaît pas du coup, que le soleil est plus grand?..
Que répondre à cela?.. Et c'est toujours l'objection de l'ignorance primesautière... « Mais voyez donc ! » Comme si nos yeux voyaient juste ! Avancez de quelques siècles dans l'histoire et vous entendrez dire! « Comment! la terre tourne!.. mais
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voyez donc, elle est immobile comme un terme... et voyez le soleil, visiblement il est en marche! »
Encore une fois que répondre à cela?
Eh! mon Dieu, le parti le plus sage serait de ne rien répondre et de laisser dire. Des exemples tristes et éternellement regrettables, montrent que ce n'était pas seulement le parti le plus sage, mais encore et surtout le parti le plus prudent. Toutefois, Anaxagore aurait pu répondre la chose très simple que voici .
C'est que le soleil n'est pas à la même distance de nous que sont les étoiles. Beaucoup plus rapproché de nos yeux il nous parait plus grand . Tandis que la lumière du soleil met à peine 8 minutes 1 3 secondes pour arriver à nous, la lumière de l'étoile la plus rapprochée de la terre, marchant avec la même vitesse, met, pour nous arriver, près de quatre ans ! La lumière des dernières étoiles visibles dans le télescope de vingt pieds, de Herschel, y met 1 8,000 ans ! . . .
Il est facile de voir que, si le soleil reculait à de pareilles distances, il prendrait à nos yeux ses vraies proportions relatives et se confondrait, comme je l'ai dit, avec les petites étoiles !
Vous savez comment les Chinois font leurs
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cartes géographiques. Un grand rond, au milieu, représente leur empire, et tout autour des petits points représentent les autres pays du monde. Nous nous faisions de l'Univers une carte à la chinoise : un grand rond pour notre soleil et des petits points pour les étoiles. Non, Messieurs, un petit point pour lui comme pour les autres, un très petit point, s'il vous plaît.
Il est assez malaisé, je le reconnais, d'accoutumer son esprit à cette conception nouvelle des choses. Nous avons tant de peine à ne pas faire de nous-même le centre de l'Univers, et de tout ce qui nous touche et nous avoisine, les points culminants de la Création.
Avez-vous jamais remarqué comment, même en dehors des choses scientifiques, ce retour incessant sur nous-même nous abuse et nous conduit à des erreurs risibles?
Qu'un officier du génie civil, rectifiant une grand'route, empiète sur vos terres et y découpe la
longueur de quelques pieds, vous poussez des cris de paon ; on gâte votre parc, il vous faut des indemnités grasses. Si on vous les refuse, vous en appelez à la justice, vous épuiserez toutes les juridictions... et si l'une après l'autre elles vous déboutent, peut-être en appellerez-vous à Dieu.
C'est fort bien. Mais que des Souverains en connivence s'emparent d'un royaume et d'un peuple, le déchirent à leur gré et s'en partagent lés lambeaux... vous les blâmerez peut-être, peut-être vous indignerez-vous... mais je ne pense pas que ces sentiments pour autrui compromettent ni votre paix, ni votre bonheur... La petite langue de terre était bien autre chose!
Une chute malheureuse vous fait une entorse au pied ou, si vous voulez, vous casse la jambe. On vous la remet, on vous soigne, on vous entoure, après quelques semaines il n'y paraît plus. Pour vous, de toute cette année-là, le grand événement sera votre pauvre jambe cassée... Après vingt ans, trente ans, vous vous souviendrez du jour et de l'heure comme si c'était d'hier.
Or, au même moment où vous tombiez, un pauvre ouvrier, tamponné par une locomotive, a été roulé et broyé sur place... Votre journal vous l'a
conté. Il vous a dit que ce malheureux laissait sans ressources, sans foyer, sans pain, une pauvre femme et six petits enfants... Certes vous vous apitoierez sur leur sort, mais demeurerez-vous trente ans sans oublier les petits orphelins et la veuve?
Le petit lambeau de terre, votre jambe cassée sont à vous et vous touchent, vous en faites des soleils, ils sont immenses!... Ce peuple découpé, ces orphelins, cette veuve sont aux autres, et loin de vous, vous en faites de petites étoiles minuscules...
Mais, je veux revenir au soleil.
Après vous être fait du soleil cette idée vraie, la seule exacte, la seule rigoureuse, l'avoir mis à son vrai rang dans l'Univers, au rang des étoiles, pas davantage, rien n'empêche que nous ne revenions sur la terre, etquenousne le comparions à ce petit monde sur lequel nous vivons, ce petit monde perdu que nous ne pouvions pas apercevoir tantôt.
C'est ainsi qu'après avoir vu, sur la mappemonde ou sur la sphère, letendue vraie de notre Belgique, rien n'empêche que nous n'en fassions la carte à grande échelle, et que nous ne la comparions à la principauté de Monaco ou à quelque île de la Sonde. Il sera bon toutefois de ne jamais perdre de vue que, même dans ces considérations nouvelles, le soleil reste toujours une étoile, et que ce que nous dirons de lui, se devra dire de chacune d'elles, et pour plusieurs en l'agrandissant.
Comparé à la terre, j'ai hâte de le dire, le soleil prend des proportions énormes. Sa masse est 324,000 fois plus grande, son volume 1.279.000 fois plus étendu.
Si l'on représentait la terre par un glohe de 1 mètre de diamètre, il faudrait, pour représenter le soleil, un glohe de 108 mètres. Rappelez-vous que le dôme de Saint-Pierre à Rome n'a pas 43 mètres ! . .
Et l'on voulait tuer Anaxagore pour avoir soutenu qu'il était aussi grand que le Péloponèse! Encore une fois, c'est la distance qui trompait ainsi les Grecs du grand siècle... Le Péloponèse, ils le touchaient des pieds... le soleil était plus loin!.. A 18.000 lieues, croyait-on alors. En réa-
lité, la distance de la terreau soleil est de 148 millions de kilomètres, ou 37.000.000 de lieues.
Pourtant j'ai dit plus haut que la lumière franchissait cette distance en 8 minutes i3 secondes?.. Elle fait, en effet, en ligne droite, 298.500 kilomètres par seconde : 70.000 lieues par seconde. Nous ne pouvons guère nous figurer ni cette distance, ni cette vertigineuse vitesse.
Ces gros chiffres parlent à peine à nos esprits et ne disent rien à notre imagination. Aussi, dans les cours, a-t-on coutume de faire intervenir des considérations avec lesquelles nous sommes plus familiers. Je demande la permission de vous les répéter.
On imagine un boulet de canon sortant de l'arme, avec une vitesse de 5oo mètres par seconde. On suppose que cette vitesse est constante et demeure uniforme. Dans ces conditions, le boulet, parti aujourd'hui de la terre, arriverait au soleil après neuf ans et huit mois.
Le son fait 340 mètres de chemin par seconde. En admettant qu'il ne s'affaiblisse ni ne s'éteigne, le tonnerre de nos orages se ferait entendre au soleil après 1 3 ans g mois.
Un train express, à la vitesse de 60 kilomètres à l'heure, arriverait au soleil après 266 ans. Le voya-
geur qui choisirait ce procédé, pour aller prendre des nouvelles du grand astre et nous les rapporter ensuite, ferait bien de voyager en famille, et de se munir à l'avance des dispenses nécessaires pour les mariages, car les résultats de cette expédition scientifique, ne nous arriveraient que par les nouveauxnés de la quatorzième génération.
Imaginez que, sous Louis XIII, un français aventureux eût entrepris ce voyage, il arriverait à peine aujourd'hui !... Et notez que je lui donne le bénéfice des chemins de fer, auxquels certes il n'aurait pas songé.
Autour du soleil, et à la distance moyenne que je viens de vous dire, tourne la terre. Elle n'est pas seule à tourner ainsi : 126 planètes, aujourd'hui connues, l'accompagnent en se tenant à des distances très variables.
En regard du soleil, je vous l'ai montré, la terre est minuscule : elle l'est également en regard de plusieurs planètes ses sœurs. Le volume de Jupiter, par exemple, est 1 2 3o fois plus considérable que celui de la terre. Mais je veux laisser là ces détails. Il suffit à l'objet que je me propose, que le soleil et la terre soient seuls en regard, et je pourrais sans
inconvénient, réduire à eux deux tout le système de notre monde.
J'ai dit que nous aimions le soleil. . Pourquoi? Eh Messieurs, sans la moindre étude de philosophie naturelle, le petit pâtre des Alpes m'eût répondu : « Parce qu'il me donne la lumière et la chaleur du jour. »
Il n'est pas besoin de grande expérience pour arriver à cette découverte, et pourtant vous ne vous doutez pas combien elle est profonde, vous ne soupçonnez pas le merveilleux mystère que cachent ces simples mots: « Le soleil nous donne la lumière et la chaleur ». Je voudrais vous le faire entrevoir.
Toutefois avant de l'étudier ensemble, je veux vous dire que le soleil nous donne autre chose encore : je voudrais bien le désigner d'un seul mot, mais celui que les savants emploient serait si peu clair pour vous, que je préfère recourir à une périphrase.
Lorsque dans nos laboratoires, nous recevons un
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faisceau de rayons solaires sur un prisme de cristal, ces rayons, en traversant le prisme, se séparent, se détaillent, et s'ouvrent comme ferait un éventail. Si alors on les reçoit sur un écran, ils viennent s'y ranger, non plus les uns dessus les autres, comme avant l'entrée du prisme, mais les uns à côté des autres, chacun avec sa couleur propre et ses caractères distinctifs. Ils forment, ainsi rangés, un magnifique ruban, coloré de toutes les couleurs de l'arc-en-ciel, depuis le rouge sombre jusqu'au violet obscur, en passant par l'orangé, le jaune, le vert et l'indigo. Je puis marquer un trait sur l'écran à l'extrémité du rouge, un autre trait à l'extrémité du violet. Entre ces deux traits se renferme le spectre lumineux : tout ce que notre œil peut apercevoir du rayonnement solaire. Mais mon oeil est fait pour la lumière, il n'est pas fait pour la chaleur ; prenons l'œil de la chaleur : le thermomètre, et promenons-le au milieu de ces rayons en partant du violet... Tout d'abord il demeure insensible. Le thermomètre n'aperçoit rien dans cette région si bien visible ; si je le recule vers l'indigo, sa colonne commence à monter là, il aperçoit la chaleur naissante; il l'aperçoit plus forte si je le recule encore, il l'aperçoit dans le
vert, dans le rouge, et même... remarquez bien
ceci au delà du rouge, où mon œil ne voit plus
de lumière, lui, il sent de la chaleur. Il semble donc que les rayons de chaleur envoyés par le soleil ne se superposent pas à ses rayons de lumière, mais que leur ensemble a glissé vers le rouge... laissant un bord violet sans chaleur, et marquant au delà du rouge, un bord de chaleur sans lumière. Marquons deux traits nouveaux pour enfermer ce spectre calorifique.
Ce n'est pas tout : l'œil est fait pour la lumière, le thermomètre pour la chaleur, je l'ai appelé l'œil de la chaleur ; il y a un œil aussi pour une troisième force encore innommée, que le soleil nous envoie : sa force actinique ou chimique. Au lieu de l'écran, mettez la plaque sensible de nos appareils photographiques ; c'est elle qui est ce troisième œil de l'homme... Où paraissait le rouge elle ne marque rien, elle marque un peu le jaune, mieux le vert, mieux encore le bleu et le violet, mais au delà du violet, où le thermomètre ne sentait rien, où l'œil ne voyait rien, elle est touchée et s'impressionne. Les rayons nouveaux — nous les appellerons chimiques si vous le voulez bien, — ne se superposent donc pas correctement, ni aux rayons lumineux, ni
aux rayons calorifiques : tandis que ceux-ci glissaient au delà du rouge, laissant un bord violet sans chaleur, ceux-ci glissent vers le violet, laissant la bande rouge sans action chimique.
C'est donc un triple faisceau de rayons que le soleil nous envoie : rayons lumineux, rayons calorifiques, rayons chimiques.
Ou pour mieux et plus correctement parler : les rayons du soleil nous manifestent leur action sous trois formes : Lumière, Chaleur, et Chimie. Notre œil à lui seul ne suffit pas à les découvrir, ni nos thermomètres, il a fallu qu'en ces derniers temps, la photographie vînt s'ajouter à eux, pour découvrir cette action nouvelle jusqu'alors inconnue.
C'est par cette triple action que le soleil atteint la terre, c'est par elle qu'il y maintient la vie. Ce sont là ses rayons et leur énergie.
La première forme sous laquelle la vie se manifeste sur la terre, c'est la fleur: la fleur avec toute sa grâce et toute sa beauté, depuis la petite margue-
rite rosée, qui grandit dans nos prairies, jusqu'à ces rieurs magnifiques, à qui vous faites traverser les mers pour les abriter dans les serres de vos hôtels, depuis ces petites brindilles de mousse qui se cramponnent aux lèvres des crevasses des rochers, dans les lézardes de nos ruines solennelles, jusqu'à ces grands arbres majestueux et sévères, qui portent dans le pli de leur écorce le chiffre des siècles qu'ils ont vécu.
Demandez donc à la terre, qui lui donne cette parure des bois et des prairies, ces joyaux des fleurs.
Elle vous répondra : le Soleil!...
C'est lui qui fait germer la graine, grandir la tige, se colorer les feuilles, s'épanouir la fleur.... Quand il apparaît elles éclosent : quand il descend sur l'horizon et semble ne plus nous départir ses rayons qu'avec une parcimonie glaçante, elles se flétrissent, elles se meurent.
Pourquoi insisterai-je sur ce point ? Pourquoi faites-vous vos serres si chaudes, si ce n'est pour remplacer durant l'hiver, le soleil qui s'en va?... Je vous montrerai tantôt que, même dans les foyers que vous allumez alors, c'est encore le soleil qui les chauffe.
Mettez dans un réduit obscur une plante si
robuste qu'il vous plaira ; si par quelque soupirail étroit un rayon de lumière y pénètre, elle poussera, la malheureuse, de longues tiges, grêles, pâles et souffreteuses, qui s'en iront, rampant et grimpant, se hisser le long des murailles;. jusqu'à ce qu'elles arrivent au jour ; là, elles verdiront joyeuses, et si ce grand effort ne les a pas épuisées, elles y fleuriront peut-être.
N'est-ce pas ce qui arrive dans nos grands bois, dans nos parcs, dans un simple bouquet d'arbres? Les tiges qui poussent à l'ombre, s'effilent et démesurément s'allongent, jusqu'à ce que, perçant la couronne qui leur dérobe le soleil, elles viennent à leur tour, prendre leur part au banquet de la lumière.
Ce sont là des faits que nous constatons presque tous les jours, mais les savants les ont analysés de plus près.
La plante a sa manière à elle de se nourrir ; elle s'assimile constamment les éléments divers qui forment sa substance, et constamment aussi, elle détériore, elle use dans les phénomènes de sa vie, une part de cette même substance. Perte et gain s'équilibrent, quand elle ne croît, ni ne dépérit ; elle croît ou dépérit d'après que le gain ou la
perte l'emportent. Or, l'élément principal de la substance des plantes est le carbone — le charbon, si vous l'aimez mieux. — Pour que la plante puisse fixer le carbone, et le faire entrer dans la trame de ses tissus, il lui faut absolument, indispensablement,... la lumière. C'est à la lumière seulement, à la lumière du soleil, qu'elle accumule dans son tronc noueux, dans ses branches rameuses, dans ses feuilles, ses fleurs et son fruit, la substance qui la fait grandir et croître.
Enlevez-lui le soleil, mettez-la dans la nuit, et aussitôt ce même carbone qu'elle avait fixé, qui formait ses muscles et sa chair ; elle le brûle, et sous forme d'acide carbonique, comme les cheminées de nos usines, elle déverse dans l'atmosphère, la fumée de ce feu qui la ronge et l'épuisé, et que le premier rayon de l'aurore éteindra.
C'est donc le soleil, qui fait nos fleurs et nos fruits, nos bois et nos prairies. Il vous souvient, Messieurs, de ces vieilles cheminées flamandes que l'on a le bon goût de ressusciter de nos jours, larges et hautes, avec leur manteau historié, et les lambris grimaçants de leurs corniches. Là, sous la crémaillère enfumée, sur des chenets en fer, de grosses bûches flambaient en craquant et laissaient
tomber à leurs pieds la mousse blanche de leurs cendres.... Qu'il était bon aux vieillards de s'asseoir par dessous, en faisant pétiller à coups de fer, des gerbes d'étincelles voltigeantes !
Eh! que se passait-il là?.. Cette bûche morte qui flambait, que faisait elle?..
Elle nous rendait la chaleur et la lumière, que, pendant un siècle peut-être, le soleil lui avait donnée et qu'elle avait emmagasinée dans ses flancs!...
Ah ! Messieurs, quels rapprochements ! *
Devant cette flamme qui, capricieuse, ondule, frissonne et s'enfuit, chaudement assis, vous lisez quelque vieux livre. Au récit du conteur vous voyez revivre les choses antiques, votre cœur s'émeut, votre imagination s'excite, vous vivez à cette heure en des temps loin de vous, vous écoutez. . . qui donc? Un vieux mort, sur lequel bien des générations ont déjà passé... C'est Corneille qui vous parle, ou Racine, ou Napoléon vous contant ses Mémoires.
Ils vous parlent dans ces livres où ils ont déposé leur pensée, et leur pensée en sort, à cette heure même, toujours vivante, pour chauffer vos esprits et enflammer vos cœurs.
Et dans ce vieux tronc déchiré qui se consume,
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vers qui vos pieds s'étendent, qu'est-ce donc qui vous réchauffe?.. C'est la flamme d'un vieux soleil tombée, il y a des siècles, sur cette branche morte. Cachée là, elle en sort aujourd'hui, vivante, et qui sait? Les chênes ont tant vécu !.. C'est peut-être un soleil qui vit Corneille et Racine, ou le rayon qui éclaira Austerlitz.
La seconde forme sous laquelle apparaît la vie dans le monde est déjà plus complète. C'est la vie de l'animal, si près de nous, si voisin de notre vie, qu'il faut recourir à des notions transcendantes, pour ne pas le confondre avec nous dans une classification zoologique.
Comme nous, l'animal, non seulement se nourrit et s'agite, mais comme nous — souvent mieux que nous, — il voit, il entend, il palpe, il flaire; il a toutes nos sensations, tous les désirs et toutes les répugnances qui les accompagnent ; il associe des idées et les retient par sa mémoire ; il sait aimer, il sait haïr, il jouit, il s'irrite, il se défend, il se
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venge... et comme nous, hélas! après avoir vécu quelque temps, il vieillit et il meurt.
Quel est le rôle du soleil en tout cela?.. Je vais vous le dire.
Comme la plante, l'animal ne vit qu'à la condition suprême, de compenser sans cesse les pertes de son organisme, par un gain à tout le moins égal; ou ce qui revient au même, à la condition de se nourrir.
Or, se nourrir pour l'animal, c'est encore, en dernière analyse, comme pour la plante, fixer du carbone dans la trame de ses tissus.
. A chaque mouvement de son corps, à chaque ébranlement de ses sens, à chaque poussée de son instinct, dans ses muscles, dans ses nerfs,, ou dans la pulpe de son cerveau, l'animal brûle de ce carbone précieux ; à l'intensité de son travail répond une intensité correspondante et proportionnelle dans l'épuisement de ses forces. Il faut qu'il rétablisse l'équilibre, qu'il se refasse les forces perdues, qu'il retrouve le charbon brûlé...
Où le prend-il?., ce charbon là?
N'est-il pas vrai que l'animal, quoi qu'il fasse, ne pourra jamais manger qu'un autre animal ou une plante?
Mais où donc l'animal mangé a-t-il pris le carbone qu'il livre à l'animal mangeant, sinon à la plante ? Si bien qu'en fin de compte, c'est à la plante qu'il faudra toujours aboutir.
Mais qui donc a permis à la plante, de fixer le carbone qu'elle fournit à l'animal, sinon le soleil ? Et voici encore le soleil à la source de cette vie nouvelle, de cette vie des sens et de l'instinct, de cette vie où se fait jour déjà l'ébauche des sentiments les plus nobles et les plus généreux.
Avez-vous entendu dans les buissons chanter le rossignol et la fauvette? Tout fait silence dans les bois, et l'on croit voir les fleurs se pencher attentives. Tout à coup, brisant soudain sa mélodie, le bel oiseau vole et plonge : là, dans la mousse, passait, rapide, un insecte friand et tentateur ; il l'a saisi et, remontant sur sa branche, plus vive et- plus sonore il reprend sa chanson d'avril.
Je vous ai donné le secret de ce mystère. Chaque note de son chant, chaque effort de son gosier harmonieux, chaque tremblement de son petit bec lui demandait une dépense de chaleur : il s'épuisait à chanter... Où pouvait-il reprendre cette flamme perdue?... Il l'a prise à l'insecte, qui l'avait prise à la plante, qui l'avait prise au soleil.
Vais-je aller plus loin?., et devant cette vie nouvelle qui nous apparaît maintenant, devant cette vie qui ouvre à l'homme les horizons de la pensée immatérielle, devant cette vie si dégagée des sens, que les sens la fatiguent, l'énervent et l'entravent, devant cette vie si haute qu'elle met l'homme en communion avec Dieu, devant la vie de l'intelligence enfin, vais-je encore faire appel à la lumière et à la chaleur, et donner au soleil, si grand qu'il soit, un rôle qu'il semble bien inapte à remplir.
Oui, Messieurs, je le vais faire sans hésitation ni crainte, mais vous me permettrez d'y mettre toutes les prudences. Déjà véhémentement suspect de socialisme depuis un discours de l'année dernière, je ne veux pas, par un discours de cette année-ci, me faire suspecter encore de matérialisme. Ce serait trop de fagots pour mon bûcher.
Il suffit, Messieurs, de reconnaître la spiritualité de l'âme, pour reconnaître du même coup son indépendance de la matière. Sans aucun doute notre intelligence pourrait, sans le secours d'aucun
organe matériel, connaître, penser, raisonner, agir en un mot. Tout cela est incontestable.
Il n'en est pas moins vrai que, dans l'état actuel de notre nature, l'âme humaine unie au corps humain, n'agit que par l'intermédiaire de ce corps ; que notre intelligence ne connaît, ne pense et ne raisonne que par l'intermédiaire de ce corps ; qu'elle n'agit que sous la condition d'une action correspondante de ce corps. A toute activité intellectuelle correspond une activité corrélative du cerveau. Telle pensée de mon âme détermine tel état partir culier de mon cerveau, et réciproquement tel état particulier de mon cerveau détermine la pensée correspondante de mon âme. Cette relation intime et fatale n'est pas une relation de cause à effet, c'est une relation de l'outil à l'ouvrage. L'activité de la pulpe cérébrale ne se trouve pas être la cause de la pensée, elle en est l'instrument et la condition, mais je le répète, dans l'état actuel de notre nature, l'instrument et la condition indispensables.
Messieurs, toute activité cérébrale répond à une combustion, à une dépense de carbone... Concluez vous-même, vous verrez le soleil intervenir dans le jeu delà pensée.
A coup sûr, cette considération est étrange, elle
est réelle pourtant. Évoquez maintenant tous les penseurs des grands siècles, philosophes et poètes, orateurs et savants, Platon, Aristote, Homère, Démosthènes, Cicéron, Virgile, Tacite, César, Pascal, Racine, Corneille,... laissez passer cette procession solennelle, voyez leurs œuvres immenses, grandioses, les gloires supérieures et l'honneur -le plus haut de l'humanité... entendez parler ces lèvres d'or, entendez chanter ces lyres mélodieuses, suivez le vol de ces âmes...
Elles sont redevables au soleil.
Mais ce n'est point tout !
Avez-vous jamais songé, Messieurs, combien l'homme en ce monde est une créature dénuée. Il n'en est pas qui arrive à la lumière dans un état plus misérable et plus besogneux... et quel long temps il passe sans pouvoir se suffire à lui-même. Un jour, au jardin zoologique d'Anvers, une mère me montrant une girafe magnifique, me disait : « Cette girafe est née le même jour que ma petite
fille. » La petite fille venait de faire sa première communion, et la girafe avait déjà deux grands garçons dont l'aîné venait d'entrer en ménage. Même arrivé à l'âge d'homme, dans le plein épanouissement de sa force, que sa puissance est encore dérisoire!.. Est-ce que l'acuité de notre œil approche de l'acuité de l'œil de l'aigle, ou même de la poule, ou même du dindon?.. Avons-nous le flair du chien, la délicatesse de toucher de la fourmi, l'habileté des doigts de l'araignée, filant et tissant sa toile géométrique?
Eussions-nous comme les forts de Tarascon — vous voyez que Tartarin me hante ! — eussionsnous comme eux des muscles doubles, que pouvons-nous? L'effort musculaire moyen d'un homme est de 55 kilogrammes : celui de la femme est de 33... nous ne saurions pas traîner notre propre poids. Un hanneton, lui, tire 14 fois le poids de son corps; un carabe doré 17 fois, une abeille 20 fois! Une puce fait des bonds d'un mètre : sa hauteur est de 2 millimètres à peine, elle saute donc 5oo fois aussi haut que son propre corps. Si nos jarrets avaient l'élasticité des jambes de la puce, voyez donc à quelle hauteur il faudrait élever les plafonds de nos redoutes et de nos salles de fête. Mais sur-
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tout qu'est-ce que notre instinct à côté de l'instinct de l'animal même le plus dépourvu?
Rien, Messieurs, vraiment rien.
Et pourtant, en dépit de cette infériorité très réelle, l'homme est bien le Roi et le Maître de la nature.
Pourquoi?... Parce que dans son corps dénué, brille la flamme de l'intelligence : par elle il règne sur la nature, il la possède, il la plie à ses volontés, il la gouverne comme on fait d'un esclave, et soumise, elle se donne, elle obéit, elle sert. Il lui demande la force qu'il n'a pas, et au jour et à l'heure marquée, elle est là, humble et fidèle, prête à la lui fournir. Laissez donc faire l'homme, lui, si faible et si désarmé, il se fera un regard qui, à travers les profondeurs immenses de l'espace, ira découvrir les étoiles cachées, et dans le secret invisible de l'infïniment petit, il verra se jouer des mondes. Laissez faire l'homme, il sefera des boucliers plus forts que le granit des roches, et des armes qui rendront vaines la dent du lion et du tigre. Laissez toujours faire l'homme, il se fera des ailes plus rapides que l'aigle : dans sa course il dépassera la tempête, il se rira des flots, qui mugissent impatients de le porter. Il marquera un chemin à la foudre !..
Je veux parcourir avec vous, Messieurs, quelques unes des forces que l'homme a ainsi assouplies à son service. L'une des premières a été le vent et la tempête.
Je me souviens, quand j'étais petit, que presque tous les jours, on me conduisait boire du lait chez la meunière. C'était une expédition environnée de dangers. Il fallait longer d'abord, pendant un assez long temps, un fleuve où j'aurais pu tomber; puis suivre un sentier, bordé de part et d'autre par des fossés presque aussi redoutables. Enfin, quand de ce côté toute crainte était évanouie, surgissait alors la crainte suprême, le moulin!.. On m'en avait raconté des histoires frissonnantes, des petits enfants jetés au loin, tout broyés et tout sanglants, par un seul coup de ses ailes... Aussi quand j'y allais, loin de songer à quitter la main de la bonne, je m'y cramponnais, avec des terreurs dont le souvenir me demeure encore.
Je le vois encore ce grand moulin gris, posé sur ses quatre gros pieds de chêne, tout couverts de
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mousse ; je le vois avec son manteau de planchettes imbriquées comme des ardoises, avec ses petites fenêtres rondes où riait parfois la grosse figure rouge du meunier ; je vois son escalier branlant, je vois ses grandes ailes, avec leurs toiles brunes cent fois rapiécées.
Quand le vent soufflait, elles passaient devant moi, rapides, avec un sifflement qui me semblait un cri de colère ; toute la machine craquait sous l'effort ; on eût dit qu'à chaque instant la tempête allait avoir raison de ce moulin, qui prétendait la défier et se servir d'elle. Mais le vieux moulin tenait bon sur sa petite colline verte ! Il avait moulu bien longtemps déjà, et les nuages de farine folle lui avaient fait, d'année en année, plus épaisse sa fine tapisserie de neige.
Ce n'est pas à faire tourner ses moulins seulement que l'homme a plié la tempête : il a mis des voiles à ses navires et elle les emporte ; même les Chinois en ont mis à leurs voitures. De nos jours nos aérostats comptent sur elle pour diriger leurs voyages.
Voilà donc la première énergie que l'homme ait mise en œuvre, puissante, redoutable.
D'où lui vient-elle ?. Qui fait tourner nos moulins
et marcher nos navires ? Ne me dites pas le vent et la tempête, car je vous demanderai aussitôt d'où nous viennent les vents et les tempêtes, et vous devrez me répondre, ce que je voudrais vous voir répondre du premier coup : le soleil. Oui, le soleil. C'est lui, qui par ses rayons, échauffant avec une prédominance très naturelle, nos régions équatoriales, y détermine dans l'atmosphère, ces colonnes aériennes ascendantes, qui appellent bientôt les courants polaires et donnent naissanceaux vents alizés. On vous a appris ces choses en météorologie. Il n'y a pas un déplacement d'atmosphère, si léger ou si violent qu'il vous plaise de l'imaginer, ni un ouragan, ni une tempête, ni ces cyclones dévastateurs, qui du fond de l'Atlantique se précipitent sur l'Europe en y semant des ruines, qui n'ait sa raison première et sa racine dans le soleil. C'est donc au soleil que l'homme a emprunté la première énergie étrangère qui ait suppléé à la sienne.
Mais le vent a un grand désavantage. La fable nous dit que le meunier de Sans Souci, de quelque
côté qu'il vînt souffler, y tournait son aile, et s'endormait content. C'est fort bien, mais quand le vent ne soufflait pas ?
On n'a donc pas tardé à imaginer des moulins et des machines plus fidèles. A travers la petite rivière, l'homme a dressé un barrage, il a élevé les eaux, puis, lorsque débordantes, elles précipitèrent leur flot, il le reçut tout écumant, dans les auges et sur les palettes de ces grandes roues noires, qui tournent avec des clapottements et des nuages d'écume blanche, entre les pierres moussues d'un bief et les murailles humides de sa vieille maison. Vous avez vu, Messieurs, ces vieux moulins au bord de l'eau, avec leurs petits ponts de planche et leur vanne grossière, peut-être avez-vous rêvé devant leurs eaux bouillonnantes, où les canards barbottants se balançaient comme de petits navires, dans un port mal fermé aux remous de la tempête. Tout cela pourtant n'est point si démodé, et l'usine la mieux outillée, même de nos jours, n'aurait garde de dédaigner et de laisser là, la force motrice d'une chute d'eau coulant à sa portée. En ce moment même une société allemande est en voie de capter sur le Rhin, aux chutes de ScharTouse, une force de 1 5,ooo chevaux. Et n'est-ce pas le rêve des sociétés
américaines de ne plus laisser passer inutiles les cataractes du Niagara?
Eh bien, au bout de cette énergie nouvelle, c'est encore le soleil que j'aperçois.
C'est lui qui doucement, chaque jour, à la nappe immense des océans, des mers, et des grands lacs, enlève goutte à goutte des vapeurs invisibles, il les fait monter silencieuses, et là haut, dans le ciel, il les accumule en nuages ; il les promène par dessus nos têtes, dans des formes tantôt réjouissantes et gracieuses, blancs comme la neige, ou colorés comme l'arc en ciel, tantôt fantastiques, sombres, menaçants dans l'entassement de leurs chevauchées ; puis tout à coup, se retirant d'eux, le froid les saisit, ils tombent en .bruine, en averse, en ondée, ils coulent dans les torrents, dans les ravines, dans le ruisseau, dans la rivière, dans le fleuve, et font tourner nos moulins et nos machines.
On a calculé que, dans la zone torride, la couche d'eau évaporée annuellement par le soleil s'élève à 5 mètres. En tenant compte de la surface de cette zone, on arrive à trouver que 721.000.000.000.000 de mètres cubes d'eau sont ainsi évaporés chaque année. La chaleur, dépensée par le soleil pour produire ce travail, suffirait à fondre une masse de fer,
dont le volume égalerait plusieurs fois celui de tout le massif des Alpes.
Mais l'homme a trouvé mieux que ces énergies là. Il a ses machines à vapeur et ses machines électriques : il se passera du vent qui ne soufflait pas toujours, delà rivière qui se desséchait parfois. Il ne paiera plus tribut au soleil.
Le croyez-vous, Messieurs?
Je remarque pourtant qu'à l'entrée de ses machines à vapeur, l'homme brûle du bois, du charbon, ou du pétrole; je vois qu'il attelle à ses générateurs d'électricité, des machines motrices à vapeur ou à gaz, et là encore, à l'entrée, j'aperçois le bois, le charbon ou le pétrole. C'est même un très beau progrès scientifique de notre siècle, d'avoir montré que le travail de ces machines, n'est après tout que l'équivalent mécanique de la chaleur ainsi produite par le bois, le charbon et le pétrole.
Mais le bois qu'est-ce que c'est?
Du carbone fixé dans la plante sous l'action du soleil !
Mais le charbon qu'est-ce que c'est?
Une transformation des débris végétaux qui, dans les périodes de formation de notre globe, ont couvert le sol de leur germination prodigieuse.
Et le pétrole n'est pas autre chose : il n'est lui aussi, que le résultat de la décomposition et de la fermentation des tissus végétaux engloutis dans le sol. Il n'y a donc là, dans la plante qui nous donne le bois, dans la houille et le pétrole, qu'un vaste emmagasinement de carbone sous l'action du soleil. Bois, charbon, pétrole nous rendent la chaleur qu'ils tenaient en réserve, mais qu'ils avaient prise au soleil.
C'est donc au soleil que nous devons faire remonter non seulement la vie végétale, animale, intellectuelle, — dans le sens que j'ai dit — mais encore toutes les énergies que l'homme emprunte à la nature, et dont chaque jour nous déployons la puissance.
Je pourrais aller plus loin, multiplier les exemples, étendre encore cette analyse, mais je craindrais d'entrer dans des considérations trop techniques. Il me suffit d'ailleurs de vous avoir montré cette partie du rôle de l'action du soleil dans le monde.
N'est-ce pas, Messieurs, que ces simples mots :
rayons de soleil, chaleur et lumière du soleil, cachaient bien des surprises! Hélas! même après ces considérations, nous ne les comprenons pas encore dans toute leur étendue.
On a essayé de calculer la force totale que la chaleur solaire développe à la surface de la terre, dans l'action multiple que je vous ai exposée. Elle équivaut à
de chevaux-vapeur. En la détaillant entre des machines de 400 chevaux-vapeur chacune, il faudrait, pour remplacer le soleil, éparpiller sur le globe, et faire travailler, le jour, la nuit, sans cesse