XL IV
19 juillet.
Tout se précipite.
Je viens de recevoir de Gladys ce billet affolé :
« Mon ami,
» Considérez ce billet comme la plus grande preuve d'amour qu'un homme recevra jamais de moi.
» Je n'ai que hop médité sur toutes ces paroles que nous avons échangées ensemble, et que ceci vous donne la mesure de ce que je souffre; vous avez ébranlé ma foi dans
GI.ADYS !27.)
ces principes moraux qui faisaient ma sécurité. Quand maintenant j'en appelle à ma raison, des égarements de mon cœur, elle me trahit. Elle reprend vos arguments, elle me démontre que j'étais la dupe des conventions et que nul contrat n'a pu aliéner la liberté de mon âme. Cependant, dans ce naufrage du vaisseau qui me porte, quelque chose surnage où je me raccroche en désespérée : un mouvement de pitié pour/»/.
» J'admets avec vous qu'il n'a aucun droit sur moi, que je puis me reprendre, comme je me suis donnée. Je n'ai pas la force de lui faire de la peine. Je ne peux payer de cette trahison ses loyautés envers moi, son héroïsme.
» Il faut que nous nous séparions. Je le sais bien, c'est mon arrêt de mort que je signe, — sinon la mort qui vous couche sous la tombe, du moins cette autre — dix fois pire — qui laisse le corps vivant sans âme.
» Oubliez-moi. Vous êtes si jeune! Vous
pouvez encore être heureux. Mais si, de loin en loin, votre souvenir me visite, songez à moi sans amertume. Vous le savez, Hubert, jamais sans vous, les lèvres de Gladys n'auraient prononcé ces mots d'amour. »
Un post-scriptum me donne quelques détails sur ses intentions : elle va prier une de ses amies de la rappeler auprès d'elle, à Londres. Elle y restera jusqu'aux vacances et, à l'automne prochain, elle décidera son mari à se faire nommer n'importe où, voire à demander la disponibilité.
Cette décision ne me surprend pas, je prévoyais qu'après son abandon de cet aprèsmidi, Gladys tenterait un dernier effort pour se reprendre, ou plutôt pour me faire croire qu'elle se reprend. Bien entendu, je ne puis admettre une minute qu'elle quille la place; je vais lui écrire que je connais mon devoir. Vraiment je me sens prêt à lui obéir en tout; mais il ne laul pas se tromper sur
ses véritables intentions et prendre des paroles convenables pour le fond de son désir. Elle ne veut pas plus me voir partir que je ne tolérerai qu'elle s'en aille. Nous achevons de nous mettre en règle avec la morale courante, afin, par la suite, de nous occuper uniquement l'un de l'autre.
Je remis à son valet un billet dont voici la copie :
« Madame,
» Je ne réponds qu'à une ligne de votre lettre, celle où vous parlez de votre départ. Mes principes, qui vous inquiètent si fort, m'éclairent cependant sur mes véritables devoirs. Ils me permettaient d'accepter le don ineffable de vous-même ; ils me défendent de tolérer que vous me sacrifiiez la carrière de votre mari.
» Si j'étais libre, vous me verriez fuir à l'instant même , emportant au bout du monde la douleur de vous avoir déplu. Un
devoir bien conventionnel, sans doute, mais dont je ne puis m'affranchir, m'oblige d'attendre ici mon rappel.
» D'ici là, j'avais songé à feindre une maladie pour vous épargner l'ennui de me rencontrer, même hors de chez vous. Mais nous vivons dans des maisons de verre, et mon stratagème serait bien vite découvert. Je vais donc partir ce soir même pour la campagne ; je ne viendrai plus à Copenhague que pour mon service. Ainsi, dans la mesure où je le puis, je remplirai, madame, vos secrètes volontés. Vous avez eu raison de vous confier à mon honneur. »
J'ai conclu ce billet par les formules du plus cérémonieux respect, et, avant de cacheter le pli, j'ai eu soin d'enfermer sous l'enveloppe cette lettre même par où Gladys venait de m'annoncer sa décision. Il est nécessaire qu'elle croie à une rupture, Je dois demeurer avec elle sur le pied d'un
amant oiïensé. Après ces soins, j'ai pris le bateau à vapeur qui fait le service de la côte.
Tous les jours, après les affaires, il emmène les négociants de la ville, qui ont quelque part dans ces verdures des habitations d'été. Les villas rient, les pieds dans l'eau, adossées à la colline ; de petites jetées de bois viennent chercher le passager au milieu de la mer, et partout le pavillon danois fait flotter sa croix rouge sur le ciel pur de la Baltique.
Je me suis arrêté à Scotsborg pour y dîner. C'est un des points les plus pittoresques de la côte. J'ai soupe sur la terrasse dans le voisinage de quelques jeunes filles qui étaient venues en excursion, avec leurs parents et leurs fiancés. J'ai songé à la joie que j'aurai à m'asseoir moi aussi, côte à côte avec Gladys, devant l'oscillation de cette mer. Nous laisserons le bruit du flot emplir nos oreilles, nos yeux errer jusqu'à
l'horizon. Nous nous tiendrons par la main sans parler, — et nous aurons la sensation de l'infini.
Le patron de l'hôtel est venu causer avec moi. Il m'a dit un mot d'une gentilhommière qui est dans les environs. Cela s'appelle Danstorf. Le prince royal louait autrefois ce pavillon au moment des chasses, pour y loger ses hôtes.
Je serais assez bien dans cette retraite pour passer l'été entre la mer et la forêt. Je visiterai demain ce manoir.
20 juillet.
Je suis entré avec émotion dans cette demeure où Gladys se donnera.
Le meuble date de l'empire, et il est de style très pur. Je regarde tous ces sophas couverts de soieries passées, infiniment douces aux yeux, et je me dis :
— Est-ce que ce sera ici, pendant que cette pendule de bronze et or marquera pour nous les minutes inoubliables? Est-ce que ce sera dans le jardin de Marbre ?
Car, ici comme à Fredemsborg, il y a des massifs à la française — un petit nid de
rosiers et de fleurs — où des élèves de Thorwaldsen ont groupé des Amours autour du sanglot d'un bassin.
Qu'il était dans le vrai celui qui a dit : « Le paysage est un état d'âme. »
Cette demeure, où des chasseurs ont dormi sans rêves, m'apparaît, à moi, comme le temple de l'Heureux Dénouement. Je lui vois de tous côtés des autels, d'abord dans ces lits de repos, sur lesquels se sont étendues, jadis, les beautés grecques en robes transparentes qui ne savaient pas résister à des guerriers victorieux; puis, dans ces nids de verdure, où des dieux de marbre brandissent des torches. Déjà je vis ces jours heureux; je les vois si lumineux que je ne puis m 'arrêter à l'image de la Gladys qui pleure en ce moment, avec ma lettre cachée < la ns sa poitrine. Je l'aperçois, au contraire, riante et transfigurée après ces épreuves. Déjà elle tourne autour de ces buissons de roses du Nord, pâles, délicates comme elle.
Et le divin archer qui la guette depuis si longtemps, écarte les branches, pour voir à quel banc de gazon elle portera la blessure de sa flèche.
Par quel artifice pourrai-je attirer ici Gladys et son mari ?
Us ne peuvent s'installer pour un séjour chez un célibataire. Il faudrait qu'une personne respectable et un peu âgée consentit à tenir ma maison. Mais où trouver cette indispensable assistance?
Fils ingrat que je suis ! J'ai quelque part dans le monde, une mère qui vit pour moi, une créature de bonté et de sacrifices qui est toujours prête à accourir sur un signe. Je ne pensais pas à elle ! Il a fallu que des combinaisons égoïstes me fissent souvenir de son indulgence. Oh ! comme le remords de cet oubli me tourmenterait, si la joie ne possédait mon âme au point de ne tolérer aucune émotion rivale. Je veux m'en punir par une si filiale vigilance, tant d'empresse-
tlSÏ GLADYS
ment à faire plaisir, que ma mère ne pourra se tenir de chanter mes louanges à Gladys. Ainsi, je verserai du coup la joie dans deux cœurs. Ma mère me croira converti à ces tendresses familiales par où elle espère m'acheminer au mariage ; Gladys sera rassurée sur mes hardiesses de pensée par le spectacle de ma soumission filiale.
Je me suis fait apporter mes bagages de l'hôtel, et, avec mon encrier de voyage, j'ai écrit à ma mère dans la chambre même que je lui destine. Par la fenêtre, bien loin au delà des arbres on aperçoit le clocher de l'église campagnarde. Ma mère aime à mêler l'idée de Dieu à toutes ses rêveries. Elle sera heureuse dans cet appartement, elle l'aurait choisi de préférence à tous les a h Ires. Pour Gladys et son mari, je les installerai dans l'aile opposée. Il me semble utile de les éloigner autant que je puis du petit salon qui ouvre de plam-pied sur le jardin de Marbre. C'est là que j'ai décidé-
ment résolu d'encadrer le dénouement de notre amour. Je pense qu'après les repas de midi, à l'heure chaude, où, à la mode des Indes, le major se retire pour sa siesle, j'aurai, dans ce propice abri, de longs têteà-tête avec Gladys.
Les chasseurs ont un peu dispersé le mobilier aux quatre coins du pavillon ; je viens d'en passer la revue. J'ai reformé les compagnies. Voilà le boudoir rétabli. Il est impossible d'y rentrer sans jeter tout d'abord un cri d'agréable surprise.
23 juillet.
Trois longues journées d'aménagement et d'installation, tant de poussière et de fatigue que je n'ai presque pas eu le loisir de penser.
Gomme je me mettais à table, j'ai reçu un télégramme de Paris, deux mots seulement au-dessous du royal écusson que soutiennent des lions et des hercules.
« Avec joie. » C'est la réponse de ma mère. Mon sang s'est ému en les lisant et j'ai passé par L'émotion d'un trouble délicieux.
Ainsi, dans ce monde où l'égoïsme gouverne tout, il y a un être qui n'aspire qu'à vivre de sacrifices. Son amour, commencé par la souffrance physique, n'est jusqu'au bout de la vie qu'un long calvaire de douleurs morales. Pourtant, rien ne rebute la mère, ni les oublis ni les ingratitudes : elle est toujours prête, comme la miséricorde de Dieu. J'ai lu quelque part que la science donne pour origine à la tendresse maternelle le soulagement que la faim du petit apporte aux mamelles gonflées de sa nourrice. Si une pareille explication n'est pas une duperie, comme la nature s'est perfectionnée, et que l'amante est en retard sur la mère dans la transfiguration de son égoïsme I
Oh ! mères que la reconnaissance des simples a élevées toutes vivantes au ciel sur les nuages de l'Assomption, c'est vers vous que les hommes lèvent éternellement les bras avec des cris de petits enfants. Toute
la vie, ils se souviennent comme ils ont bien dormi dans vos ceintures. Ils demandent aux amantes de leur rouvrir ce paradis de sommeil, ces rêves sans inquiétudes. Ils se heurtent à la porte des indifférences. Ils sentent que jamais plus ils ne pourront se réfugier des tristesses de la vie dans une communion complète avec une autre âme.
Et alors, ô mères, ils se retournent vers vous. Consolez-vous d'être désertées pendant les mois du désir. Toutes les autres saisons de l'homme vous appartiennent.
26 juillet.
Je suis allé chercher ma mère au bateau, jusqu'à Korsôr.
Chaque fois que je la retrouve, mon cœur se serre. Il suffit que depuis quelque temps je l'aie quittée, pour que, dans mon souvenir, ses rides s'effacent. Elle revient à sa trentième année, à l'âge où j'étais si fier de sa tournure, quand elle me menait par la main dans les boutiques. Je pense que quelques-unes des rides qui maintenant raient son visage, c'est moi qui les ai écrites. Je donnerais de mon sang pour les effacer.
Nous nous sommes tendrement embrassés sur la berge. Je craignais qu'elle ne fût fatiguée de toutes ces bousculades de chemins de fer et de paquebots. Elle m'a dit avec un de ces sourires où revit la grâce des femmes âgées :
— La joie de te revoir, mon enfant, m'a donné des forces.
Elle était si pressée d'admirer mon installation, dont je lui ai dit merveille, qu'elle n'a du tout voulu s'arrêter à Copenhague.
Je l'ai amenée en voiture le long du SuimI.
Lorsqu'elle a été assise dons sa chambre, avec le petit clocher devant soi, elle a joint les mains de plaisir, et elle a dit :
— Est-ce que vraiment cette récompense serait donnée à ma foi? Est-ce que je verrai, avant de mourir, mon cher fds converti à tout ce que j'aime?
Je me suis hâté de baiser ses <loigt> pour cacher la légère rougeur qui me montait au visage. Je ne puis oublier que ma tendit
filiale a quelques dessous égoïstes ; j'aurais donné je ne sais quoi, à cette minute, pour mériter les éloges que ma mère m'adressait. La souffrance morale que j'ai éprouvée est une expiation suffisante de ma légère duplicité.
2 août.
La bonne semaine qui vient de s'écouler dans ce tète-à-tête!
Je pars de bonne heure pour aller me mettre à la disposition de mon ministre. Je reviens par le bateau pour le déjeuner; el puis, nous passons la journée en promenades, en causeries sur les bancs du Jardin de Marbre. Comme j'aperçois le terme tout prochain de cette vie innocente, sa tranquillité ne me pèse pas. Qui sail même si, dans le fond du cœur, je n'ai pas cornu i. une mélancolie à songer <jue ces douceurs
vont finir ? Ma mère ne me prêche pas du tout comme je l'avais craint. Est-ce l'effet de l'âge ou de sa profonde tendresse pour moi? On dirait que toutes ses opinions se sont adoucies. Elle ne cherche plus à convertir personne, sinon par son exemple. La joie l'a rajeunie. Si fermes que soient nos espérances futures, tous nous avons besoin d'être heureux sur la terre, parce que nous aimons.
Ce matin, en venant prendre congé de ma mère, dans sa chambre, je lui ai dit :
— Je crains que vous ne vous ennuyiez quand je vous laisse ainsi pendant des heures, seule. Vous n'avez plus sous la main toutes vos bonnes œuvres.
Ma mère a répondu en souriant :
— Tu te trompes. J'ai visité la maltresse d'école, elle m'envoie ses plus mauvaises élèves, les petites arriérées. Je leur apprends le tricot. Mais si, moi, je ne m'ennuie pas, je pense que le tête-à-tête avec une vieille
femme doit être à la longue bien pesant pour toi. Pourquoi n'inviterais-tu pas quelques-uns de tes amis de Copenhague? Tout le monde aura du plaisir à venir admirer ces jardins et ces bois.
J'ai résisté autant qu'il fallait, et puis nous avons cherché ensemble à qui nous pourrions adresser d'abord nos invitations.
— La maison où l'on m'a le plus affectueusement accueilli, ai-je dit, avec une nuance d'hypocrisie, est celle de sir Reginald Greville, l'attaché militaire anglais : lui et sa femme ont été pour moi des camarades pleins de bonne humeur. Je crois que je vous ai souvent parlé d'eux dans mes lettres; ce sont des amis de notre cousine Hélène d Ombreuse.
— Penses-tu qu'ils accepteront ton invitation? a demandé ma mère.
— Certes, si c'est vous qui la leur adressez. La crainte de vous être importuns pourrait seule causer leur refus.
— Gomme il te plaira, a répondu ma mère, mais c'est un billet que tu vas me dicter. En vieillissant, je deviens très sotte. Et puis tu connais tes amis mieux que moi.
Elle s'est assise à sa table d'écriture; elle a installé son lorgnon sur son nez et elle m'a dit :
— Ton secrétaire est prêt.
Je lui ai dicté la lettre en me promenant. De temps en temps je venais regarder pardessus son épaule. Chère mère, comme elle s'appliquait, ainsi qu'elle le dit elle-même : « Pour me faire honneur. »
— Jamais, m'a-t-elle dit en cachetant le billet, ton ami n'a reçu une si belle lettre.
Elle a ri et j'ai ri après elle, de tout mon cœur.
J'ai fait porter l'exprès à cheval. J'étais si impatient de connaître la réponse de Gladys, que je n'ai pu me décider à prendre le bateau. J'ai envoyé à la légation un télé-
gramme d'excuses et je suis allé m'asseoir dans le Jardin de Marbre.
De mon banc de gazon, j'entendais ma mère gourmander ses fillettes; elle leur explique en français comment elles doivent tenir leurs aiguilles, et ces petites Danoises ne comprennent pas un mot à ce qu'on leur enseigne. Leur bavardage se mêle à l'universel bruissement des mouches. Tous les parterres de bengales fleurissent, les verdures sont délicieusement tendres.
Gomme Gladys va être enveloppée de toute cette fraîcheur et de toute cette paix.
Onie heures.
La réponse est arrivée avant le déjeuner. je la transcris :
« Madame, » Le major et moi nous serions déjà venu- vous voir si seulement notre ami
nous avait informés de votre présence.
Votre fils m'a si souvent parlé de vous, j'aime tant la tendresse qu'il vous porte que cela m'a donné un grand désir de vous connaître. Nous userons, madame, de votre invitation si gracieuse. Pour moi, qui ai été très souffrante ces temps-ci, j'espère que l'air de votre maison et les ombrages de Danstorf me guériront. »
Derrière ces lignes, il m'a semblé que j'apercevais les beaux yeux de Gladys. Ils étaient mélancoliquement battus et tournés vers moi, avec un regard de reproche. Ils disaient clairement :
— Pourquoi m'avez- vous tant fait souffrir?
Je lui répondrai :
— J'ai voulu le triomphe de notre amour, malgré vous-même.
4 août.
Gladys et le major sont arrivés ce soir, en voiture, une heure avant le dîner.
La présence de ma mère et de son mari empêchait que nous échangions une seule parole intime ; même nos regards pouvaient être surpris. Cette contrainte était pour nous deux la plus heureuse fortune du monde. La fierté est une partie très remarquable du caractère de Gladys. Lorsqu'elle fait une concession aussi nette que sa venue, après une rupture comme la nôtre, le premier contact est un peu difficile et douloureux.
Dans le cas particulier, les témoins, les circonstances lui commandaient de m'offrir dès l'abord un visage riant. Sa pudeur peut se mettre à couvert, derrière cette obligation. Lorsque nous nous trouverons en tête à tête, l'embarras sera fini. Elle n'aura pas plus que moi le désir de remonter en arrière. Nous ne parlerons de ce qui s'est passé que légèrement, pour notre satisfaction mutuelle, afin de ne point paraître gênés vis-à-vis de nous-mêmes, et vis-à-vis l'un de l'autre, par l'abandon de nos résolutions héroïques.
L'émotion de Gladys n'est apparue que dans un léger tremblement de sa voix. Elle s'en est excusée sur la faiblesse de la convalescence et sur les secousses de la voiture.
— Vous avez été vraiment souffrante? a demandé ma mère.
— Assez pour garder le lit une semaine, mais cela va mieux maintenant.
J'ai cherché à rencontrer le regard de
Gladys. Il a glissé sur le mien, en même temps qu'une légère rougeur montait à ses joues.
La connaissance de mes amis et de ma mère s'est achevée après le souper.
Gladys a pris près d'elle des façons que je ne lui ai jamais vues. C'est la dignité qui d'ordinaire se montre sur son visage et, pour peu qu'on la choque, cette nuance se précise jusqu'au dédain. Elle prend, vis-àvis de ma mère, une attitude déférente, qui donne une grâce enfantine à ses mouvements. On dirait qu'elle a quelque chose à se faire pardonner, une faveur à obtenir.
Je devine ce qui se passe.
Du premier coup d'œil, ces deux femmes se sont reconnues de même nature, mais l'une a flairé dans l'autre la vertu sans défaillance, et, au moment où elle-même va succomber, elle cherche à s'assurer les indulgences d'un juge.
Le commencement de la nuit était si clair
que j'ai proposé à mes hôtes un petit tour de parc. J'ai obligé ma mère à prendre mon bras.
— Le major, lui ai-je dit. ne connaît pas ]e chemin. Il y a des trous dans la route.
Gladys marchait à côté de ma mère. Son mari avec un cigare suivait à quelques pas. Nous avons poussé ainsi jusqu'à un étang encombré de roseaux; au fond s'allumaient les premières étoiles. Des bêtes d'eau commençaient vaguement à bruire; l'endroit était plein d'une paix mélancolique.
Une seconde, ma mère s'est assise sur une pierre, et je me suis éloigné de quelques pas avec Gladys.
— Mes sentiments pour vous, lui ai-je dit, sont ce qu'ils étaient avant l'épreuve que vous m'avez imposée. Mais, tant que ma mère sera ici, vous souffrirez que mes premiers soins aillent à elle. Avant vous, elle régnait seule dans ma tendresse. Il ne faut pas qu'elle se sache détrônée.
Gladys a joint les mains et elle a répondu :
— Oh! Hubert, voilà comme je vous aime.
Déjà ma mère nous rappelait :
— Partons, a-t-elle dit, on pourrait prendre la lièvre au bord de ces eaux.
Gladys a répété comme en rêvant :
— Oui, la fièvre.
Ses yeux brillaient dans la nuit.
5 août.
Il est convenu que le major et moi nous irons à Copenhague de compagnie tous les matins pour notre service.
Nous sommes rentrés un peu tard pour déjeuner. Gladys et ma mère nous attendaient. Au double sourire qui m'a accueilli, j'ai compris qu'elles étaient devenues de bonnes amies. De qui peuvent-elles parler quand elles sont seules? De moi.*Ma mère a dans son cœur trois ou quatre anecdotes qui datent de mon enfance. Je ne doute point qu'elle ne les ait déjà confiées à Gla-
dys. Lorsqu'elles se connaîtront davantage, on mettra sur le tapis ma fâcheuse incrédulité et les espérances de conversion que laisse, à ceux qui m'aiment, mon goût persévérant des élégances morales.
J'ai préparé pour cet après-midi une visite à Elseneur. J'ai souvent entendu Grladys exprimer son regret de n'avoir pu se rendre en pèlerinage au tombeau d'Ophélie. Je l'ai avertie d'avance qu'elle se trouverait devant des tas de pierres plus qu'apocryphes. A force d'entendre demander par les visiteurs de tous pays où étaient enterrés ces amants malheureux, les habitants d'Elseneur leur ont marqué des cénotaphes, au petit bonheur, dans les jardins. C'est une occasion de guider le touriste et de lui demander un pourboire. Mais si la visite aux tombes elles-mêmes est une déception, on ne peut mettre le pied dans Elseneur sans se sentir enveloppé de l'âme shakespearienne. Gladys est trop romanesque pour
ne pas être bouleversée de ces souvenirs. Ils émeuvent jusqu'à l'incurie littéraire du major. Évidemment, il croit trouver ici une colonie anglaise. 11 s'étonne de ne point y voir flotter son pavillon.
Cette histoire d'amour m'a été pendant toute la route l'occasion d'une de ces délicieuses conversations voilées où tous les mots portent quand les cœurs sont secrètement d'accord.
— Jamais, disait Gladys, je n'ai pu voir entrer Ophélie en scène, sans que l'émotion m'arrachât des larmes. Comment Hamlet a-t-il pu pousser le jeu si loin? Lui qui aimait la justice, comment a-t-il pu faire tant souffrir une créature humaine qui avait eu foi en son amour ?
J'ai répondu :
— Il était fou.
On s'est arrêté pour dîner dans un restaurant bâti hors du bois, dans la prairie, en face du détroit. Tandis qu'on dressait la
table, Gladys m'a demandé de la conduire encore une fois à la fontaine d'Ophélie.
— Je vous sais gré, m'a-t-elle dit, dès que nous avons été un peu éloignés de ma mère et de son mari, de la délicatesse dont vous usez envers moi. Je sens bien que je vous dois des explications. Je vous les avais apportées, mais il suffit que je vous voie pour que je les oublie. De sorte que j'ai pris un parti. Chaque jour, j'écris mes pensées sur vous et sur notre amour. Gela fait une confession où mon cœur est à nu.
Avant de quitter Danstorf, je vous remettrai ce cahier sous une enveloppe scellée. Je vous demande seulement de ne pas l'ouvrir tant que votre amie sera de ce monde.
Elle a ajouté plus bas :
— Vous n'attendrez pas longtemps.
Sans doute Gladys était sous l'influence
de l'heure et de l'endroit mélancoliques ; mais je la connaissais trop profonde pour croire qu'elle cédait uniquement à des im-
pressions extérieures et aussi qu'elle disait cela par goût féminin des paroles tristes. Quelque chose était brisé en elle. Elle pensait que c'était la possibilité de vivre. Je ne m'y suis pas trompé et j'ai senti que c'était la force de la résistance. Mais il fallait entrer dans sa fiction douloureuse pour lui plaire, et je me suis écrié :
— Que me dites-vous? Voulez-vous me donner des regrets d'avoir été si timide à vos pieds, quand vous m'avez pour la première fois avoué votre tendresse?
Gladys a avancé la main comme pour se protéger :
— Ne regrettez rien... Votre triomphe sur moi eût été court... je me serais tuée!
Et elle a ajouté avec une tendresse qui m'a fait peur :
— Je ne vous aimais pas tant que je fais aujourd'hui.
Je n'ai su que prononcer son nom. Ses paroles me tombaient sur le cœur, sonores
comme le petit filet d'eau de la source qui, derrière nous, ruisselait dans un bassin de roc. Elle a remué doucement la tête et elle a prononcé :
— Je ne veux pas vous céder et je meurs de vous voir malheureux. Il y a des minutes où mon cœur s'arrête de battre.
Quand j'ai reçu votre lettre, j'ai eu une longue syncope dont on a eu bien de la peine à me faire revenir. Si cela me reprenait chez vous — je le souhaite presque — vous saurez où trouver cette confession dont je vous parle. Elle est enfermée dans le petit secrétaire du boudoir. C'est là que j'écris, le matin, tandis que vous êtes parti, quand je ne crains pas qu'on vienne lire par-dessus mon épaule.
Elle s'est levée et nous sommes sortis du bois.
— Je vous en supplie, lui ai-je dit, (•(•mine nous nous trouvions en pleine lumière; faites un effort pour vous relever et
pour composer votre visage. Je ne puis supporter votre pâleur, et devant les yeux qui nous observent je n'ai même pas le droit de laisser paraître mon inquiétude pour vous.
8 août.
J'ai résisté trois jours à la tentation. J'y cède. Voici les motifs qui me décident :
Gladys est vraiment touchée dans son goût de vivre. J'ai trop attendu pour la brusquer à la dernière seconde, mais je ne puis permettre que sa tendresse pour moi s'épuise en langueur. Il faut que je sache d'elle-même ce qu'elle veut et, puisque les paroles lui sont à charge, j'irai chercher son aveu où il est enfermé, dans le petit secrétaire du boudoir.
Je sais que Gladys a pensé en écrivanl
ces lignes que je les lirais seulement quand elle ne sera plus. Il y aurait de la folie à respecter ce vœu d'une malade qui peut guérir. Il semble d'ailleurs qu'un providentiel hasard m'indique ici mon devoir. Le secrétaire du boudoir a deux clefs. L'une est entre les mains de Gladys, l'autre entre les miennes. Je ne viole aucun secret puisque ces pages me sont destinées. Je ne fais que devancer l'heure où, dans la volonté de celle qui les a écrites, je devais les lire. En lui désobéissant, je sauve deux âmes.
J'ai attendu que toute la maison fût endormie pour descendre au rez-de-chaussée.
J'aperçois de mon balcon la fenêtre de Gladys. Voici une heure que sa lampe est éteinte. C'est le moment.
(Ces lignes sont des fragments de la confession de Gladys, que j'ai copiée jusqu'à l'aurore :)
« Comment aurez- vous jugé, mon ami,
cette faiblesse de cœur qui, après l'éclat d'une rupture héroïque, cède au premier désir que vous témoignez de me revoir? Je le sais bien, vous avez eu la pensée délicate de me faire écrire par votre mère. Mais si je devais être touchée par ce tendre artifice, je ne pouvais pas en être abusée — au moins vis-à-vis de moi-même.
» Je suis venue à votre appel, mon cher ami, parce que, dans l'espoir où je suis de ne pas porter très loin mon angoisse, je n'avais pas de raison de me refuser cette joie.
» Que j'ai été heureuse de vous voir, auprès de votre mère! Je n'ai plus besoin de vous cacher mes sentiments : j'étais effrayée de cette violence, avec laquelle je vous ai vu attaquer toutes les idées reçues. Et, au moment même où j'admirais la vigueur de votre esprit, j'étais inquiet sur le compte d'un homme qui rompait en visière à la morale après la religion. Ne
m'en veuillez pas pour cela! notre éducation, à nous autres pauvres femmes, ne va qu'à respecter les convenances. On les met sous la protection de Dieu, de notre honneur, surtout de notre tendresse. Nous finissons par imaginer qu'elles sont des êtres vivants, et nous regardons avec effroi ceux qui les égorgent.
» J'avais besoin d'être rassurée sur votre cœur, ou plutôt le spectacle de votre tendresse pour votre mère était la dernière épreuve que le destin me réservait. Quel argument plus fort, en faveur de vos théories, sur l'instinct spontané du cœur, la pente divine de la nature, que votre tendresse pour cette mère qui est votre religion à vous! Involontairement, mon esprit raisonne pour me convaincre dans le sens qui vous plaît. Il m'oblige à reconnaître que j'avais consenti intérieurement à vos désirs et que la crainte de vous voir vous refroidir, par la suite, me négliger, m'abandon*
ner peut-être, était le plus solide rempart de ma résistance.
» Cette terreur s'évanouit puisque vous êtes bon. Dès lors, pourquoi est-ce que je ne cède pas?
» La rencontre de votre mère a été le réconfort dont j'avais besoin. Il se dégage d'elle une lumière d'honnêteté, qui attire les âmes en détresse comme la mienne.
Sans paroles graves, sans admonestations, par sa seule vue, elle enseigne la supériorité du devoir, pour nous rendre heureux.
» Il me semble que je commettrais un abus de confiance horrible, en lui prenant son fils, pour qui elle rêve les joies d'une vie régulière.
» 0 mon ami! comme elle vous aime! Vous êtes l'entretien de nos tête-à-tête et il y a des minutes où j'ai envie de crier à votre mère : « Ménagez-moi si vous ne vou- » lez pas que je tombe! » Toutes ces délicatesses de votre nature, sur lesquelles je
m'efforce de fermer les yeux, elle me les fait toucher du doigt. Son honnêteté n'imagine pas qu'une femme mariée, comme je suis, puisse être mise en péril par de telles conversations !
» Elle s'abandonne aux douceurs des confidences. Je l'écoute haletante de joie, — et pourtant c'est du poison qu'elle me fait boire. »
LU
9 août.
Ce matin Gladys s'est levée de bonne heure, pour nous accompagner jusqu'au bateau. Elle semblait un peu excitée, et elle, que j'ai toujours vue si maîtresse d'ellemême, elle s'est presque fâchée sur cette simple observation du major :
— Vous devriez venir voir votre médecin à Copenhague.
Elle a répondu sèchement :
— Je vous en prie, n'insistez pas... vous me désobligez...
Je lui ai dit adieu avec un regard de
(JLADYS 315
tristesse. Elle m'a souri. Il y avait un peu de colère dans ses prunelles.
Le major n'avait pas sourcillé ; mais il aime Gladys à sa façon, et sans doute il voulait excuser sa bouderie, car il m'a dit quand nous avons été seuls :
— Gladys est horriblement nerveuse depuis quelque temps. Je l'engage à se soigner ; elle résiste.
Quand nous sommes revenus pour le déjeuner, les traces de cette mauvaise humeur étaient effacées.
Gladys a fait à son mari un accueil où l'on sentait le désir de réparer sa bouderie. Elle semblait extraordinairement gaie et son entrain m'a surpris, après l'espèce de mélancolie qui, depuis des jours, pèse sur elle. La journée s'est écoulée lentement, tant j'avais hâte de me retrouver en tête à tête avec son journal.
Encore une fois, j'ai attendu, pour descendre dans le boudoir, la fin de sa lampe
et le silence de toute la maison. Je ne m'étais pas trompé, Gladys s'est expliquée dans sa confession sur les motifs de sa joie.
« Comme j'ai eu honte, disait-elle, comme j'ai eu honte, mon ami, de vous avoir donné ce matin le spectacle de mon mauvais caractère ! J'ai bien vu à votre regard triste que vous me condamniez. Je m'accuse moimême. Depuis un mois, mon humeur est tout à fait changée ; mon mari le constate avec tristesse. Il me dit avec une résignation qui m'afflige: « Que vous ai-je fait? On vous a changée, je ne vous reconnais plus. » Je lui affirme qu'il est victime d'un mirage et que c'est son propre caractère qui s'est aigri.
» Je le rends malheureux. S'il se plaint, ses paroles m'énervent; s'il se tait, son silence me cause un irrésistible agacement. Comment lui avouer le vrai motif de mes brusqueries? L'effort que je me suis imposé,
par tendre pitié pour lui, a épuisé mes forces. Je lui fais odieusement payer le sacrifice que je m'impose. Je sens combien cela est condamnable, mais l'énergie me manque pour me dominer. Il me semble que j'entends une voix tentatrice, la vôtre ; elle me dit :
» — Vous vous imaginez que vous obéissez au devoir ? Voyez les résultats : vous faites trois malheureux — votre mari, moi et vous-même.
» Dans ces sentiments, j'ai eu avec votre mère une causerie qui a achevé de me troubler.
» Nous étions assises dans le Jardin de Marbre, sur le banc de gazon, et, dans son livre de prières, votre mère venait de me montrer une image d'Ary Scheffer% qu'elle aime. Gela représente Monique, assise au bord de la mer, à côté de son fils Augustin . Ils se tiennent par la main, ils regardent le ciel, ils parlent de Dieu.
« — Vous me dites quelquefois, a fait votre mère, que vous ne vous consolez point de n'avoir pas eu de fils. Du moins une douleur vous sera épargnée auprès de laquelle les autres ne sont rien : l'impuissance de faire, jusqu'au bout de la vie, le bonheur, de cet enfant qu'on aime. Il vous appartient dans le berceau. Il vous appartient pendant toute l'enfance. Il vous appartient même pendant ces premières années de la jeunesse, où le désordre de la vie vous le ramène avec des repentirs d'enfant prodigue. La minute douloureuse, c'est quand, blasé sur ces médiocres plaisirs, votre fils songe à asseoir sa vie. On n'était pas étonné qu'il eût besoin de dépenser loin de vos yeux son exubérance de jeunesse. Mais quand on voit que c'est le désir d'être aimé qui le tourmente, on souffre affreusement. On a envie de lui crier : « Il te faut de la tendresse? Est-ce que la mienne ne te sullil pas? » J'ai honnêtement examiné ce senti-
ment-là devant ma conscience, je vous assure qu'il n'est pas égoïste. On ne voudrait pas accaparer son enfant pour soimême, mais seulement on a peur qu'il fasse avec d'autres de tristes épreuves. On craint qu'il soit mal aimé. Voilà Hubert. J'ai souffert parfois, mais jamais je n'ai été effrayée de ses folies. Je savais comme son cœur est profond . Je prévoyais qu'il se dégoûterait un jour ou l'autre de cette vie turbulente où les jeunes gens s'étourdissent. Cette heure du recueillement est venue et je suis presque effrayée à cette pensée que maintenant ses erreurs seraient irréparables. Où la découvrir, en effet, la femme que je rêve pour lui? Celle qui le rendra heureux! J'ai, dans mon entourage, des jeunes filles charmantes et bien élevées, mais ce ne sont pas des compagnes pour Hubert. De quel appui lui serait leur ignorance? Comme leur jeune égoïsme serait maladroit pour le consoler dans les heures tristes ! Les jeunes
filles tiennent à être dominées par les hommes qui les aiment. Elles veulent se réfugier contre leur poitrine de tous les dangers de la vie, les périls vrais et les imaginaires. Hubert n'est pas fait pour ce rôle. Autant que son genre de vie le permettait, j'ai été sa confidente. Je connais la sonorité de son cœur. Des tristesses, des nuances qui ne font qu'effleurer les autres, ont en lui de profondes répercussions. C'est une âme perpétuellement blessée, pour qui l'amour d'une femme doit être un refuge, une place tiède comme un nid.
» J'ai recueilli ces paroles, mon cher ami, avec une joie qui me fait revivre. Je sais bien qu'en les interprétant dans le sens de mon droit à vous aimer, je les détourne de l'intention de votre mère. Mais, cependant, je m'en suis grisée, car, toute vertueuse qu'elle est, madame de Brennes avoue que certains êtres ont le droit de chercher leur salut particulier hors des voies
communes. C'est votre foi, Hubert, et, depuis aujourd'hui, c'est la mienne... »
Je ne permettrai pas que ce jour finisse sans que Gladys se soit donnée.
J'ai voulu la certitude de son consentement complet, pour que nul souvenir d'une matérielle faiblesse ne vînt gâter, par la suite, la paix de notre amour. J'ai voulu que l'attente purifiât comme une flamme l'acte qui va nous lier à jamais. Peut-être même j'aurais souhaité que ce sacrifice ne s'accomplît point et que notre tendresse nous élevât au-dessus des penchants des hommes. Mais il y aurait un orgueil dangereux à vouloir nous soustraire à des lois naturelles ; dans cette liaison comme dans un mariage, nous devons faire au désir sa part.
J'écris à dessein ce mot de « mariage » ; il ne me fait horreur qu'avec son cortège de bedeaux, de tabellions, de serments publics. Au moment où je vais signer un bail de
durable tendresse, il me séduit par l'acte foi qu'il implique.
J'ai rencontré l'être que la nature m'avait destiné. Celui qui complète ma pensée, emplit le vide de mon cœur. Le sacrifice que Gladys va me faire ne la rabaisse pas au rang des autres femmes. Il l'élève, pour moi, au-dessus de toutes. Quelles que soient les épreuves qui m'attendent par la suite et qui, je le sais, ne me viendront pas d'elle, je pourrai dire à Ja fin de ce jour : J'ai vécu.
lui
10 août.
Tout conspire a nos vœux. Ma mère est allée visiter des pauvres dans la campagne. Le Major a été retenu à la ville par son ministre. Il ne rentrera que demain matin à Danstorf.
La nouvelle nous en est venue dans le petit boudoir Empire où Gladys et moi nous avions fui la chaleur du jour. Defrière les persiennes closes, nous étions assis, côte à côte, sur le lit de repos. Avec sa robe de gaze, attachée sous la gorge par une agrafe pompéienne, elle était un frais spectacle
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dans ce lieu frais. Nous avons essayé de causer, mais depuis longtemps les paroles, les prières, les résistances, sont dépassées. Il nous suffit, pour jouir de l'heure, d'écouter le murmure d'un jet d'eau dans un bassin. Son bras nu et replié soutenait sa tète charmante ; je me suis incliné vers son visage comme un homme, las de la route, se mire dans la vasque où il va boire. Ses pupilles fixes me renvoyaient mon image.
Alors je me suis approché — si près, que nos yeux, trop voisins, n'ont pu supporter l'éclat de leur mutuel éclair. Ensemble, nos paupières se sont abaissées, ma bouche a rencontré sa bouche, sa taille a plié dans mes mains.
Je veux clore ici ce journal d'une àme longtemps ballottée, mais qui a trouvé son
port. Tous les ans, à la même date, je le rouvrirai pour y écrire le nom de Gladys. Que les dieux seulement prolongent notre voyage, — et cela fera une litanie de ce nom, où, pour moi, tout est enfermé.
Monaco. — Avril -Juin 1893.
b'IN
PARIS. — IMPRIMERIE CHAix. — (J9M-3-94. — (Encre Lorilleux)
PQ Le Roux, Hugues