‹ GladysChapitre 20 sur 21 · AD Y S · texte numérisé non relu

AD Y S

aux égards. Elle serait fille à nous jouer quelque tour si je ne feignais pas de la mettre dans ma conspiration.

La journée s'est traînée infiniment longue. Gladys a été encore plus nerveuse que de coutume. Elle a très décidément dit à madame de Krebs qu'elle ne raccompagnerait pas ce soir au théâtre.

— Nous serons donc seuls dans ma loge, a répondu la comtesse, le capitaine Stanstrup, M. de Brennes, le major et moi.

J'expliquerai demain à Gladys pourquoi j'ai accepté l'invitai ion de madame de Krebs. On va me guetter à celte représentation. Si l'on s'apercevait tout ensemble de mon absence et de celle de lady Greville, cela fournirait aux mauvaises langues une magnifique occasion de s'exercer; d'autre part, dans la nécessité où je suis de me montrer au théâtre, je n'y puis paraître en meilleure posture que dans la loge de madame de Krebs.

Elle sera ma duègne. Elle pourra dire demain à Gladys :

— Vous savez, il m'a tenu compagnie lout le temps. Il n'a pas profité d'un entr'acte pour passer dans la coulisse.

4 heures du matin.

Je ne veux pas me coucher avant d'avoir fixé toutes chaudes mes sensations de cette nuit.

J'ai laissé le capitaine Stanstrup reconduire madame de Krebs; j'ai accompagné le major jusqu'à la porte du Tivoli où le Zerboni donne son souper. Sur la porte je lui ai dit :

— Je souffre depuis une heure d'une insupportable migraine. Je ne vais pas monter au souper. Voulez-vous m'excuscr auprès de nos convives?

Le major a eu un haut-le-corps :

— Vous nous faites faux bond?

— A mon grand regret.

— Gomme il vous plaira, mais vous êtes

cause que je vais être bien mal accueilli.

Le pauvre homme comptait sur moi pour le présenter particulièrement à Manette!

Je suis allé rôder, du côté de Bregade, sous les fenêtres de Gladys.

Malgré l'heure tardive, la lampe de son boudoir était encore allumée. Elle veillait. A qui et à quoi songeait-elle? Je devinais trop la couleur de ses pensées. Était-ce un effet du silence de la nuit ou plutôt de cet impatient amour qui couve dans ma poitrine et dont la chaleur obscurcit toutes mes réflexions? Je ne sais, mais mon cœur a fondu tout d'un coup; j'ai souffert insupportablement de la contrainte où je la fais vivre depuis une semaine. La pitié et le remords montaient en moi; j'étais submergé par leur flot et vraiment, dans la nuit, la tête lasse d'une pensée unique, les yeux fixés obstinément sur cette clarté de lampe, j'ai eu comme une extase. Il m'a semblé que j'étais soulevé de terre ; une force invi-

sible me portait jusqu'à la hauteur de ce balcon ; je n'avais qu'à avancer un peu le bras pour toucher à la vitre. Alors Gladys se serait retournée en sursaut, elle serait venue ouvrir :

« Que me voulez- vous? »

— « Je vous aime. »

Le courant d'air de la fenêtre aurait éteint la lampe, et, à la clarté de cette nuit bleue, j(i l'aurais possédée.

Il vaut mieux que ce rêve ait fini, comme il avait commencé, au bord du trottoir. Il vaut mieux que j'aie renoncé au désir où j'étais de monter chez Gladys; car je vois trop quel eût été l'effet de cette témérité ; un dénouement si prompt aurait gâté mon roman; j'aurais dû la victoire à une surprise; cette femme serait tombée dans nies bras, comme tant d'antres, sous l'influence de l'heure; je l'aurais perdue pour l'éternité.

Je ix' v<mix ji.iv prendre Gladys, je veux

qu'elle se donne. Le ciel me prêtera les forces dont j'ai besoin! Il ne permettra pas que pour une impatience de désir, tant d'espérances avortent dans la volupté.

18 juillet.

J'ai le sens de la pitié si délicatement aiguisé que je ne puis prendre aucun plaisir à un combat de taureaux, à une chasse, même à un massacre de rats, si la bête attaquée ne se défend point. Cette bonlé de nature souffre à voir l'aveuglement du major. Pour que cette naïveté ne me désarme pas, j'ai besoin de songer qu'une pareille confiance, chez un homme de oef âge, marié à une femme comme Gladys, prend sa source dans une impardonnable fatuité ou dans une philosophie de parfait

sceptique. C'est le Major lui-même qui a raconté à Gladys les événements de la nuit. Et, pour faire ce récit, il a eu l'obligeance d'attendre ma présence. Évidemment, Gladys ne lui avait posé aucune question sur l'emploi de sa soirée.

Il était prêt à sortir, ses gants et sa canne à la main. Il s'est arrêté une seconde, sur le seuil de la porte, pour me demander de mes nouvelles.

— Eh bien! cher ami, cette migraine?... Ah ! nous vous avons regretté hier soir. Personne n'a voulu croire à votre excuse, — surtout mademoiselle Manette!... Elle a dit :

& Il ment. Il a un rendez- vous avec quelque jolie femme. Votons-lui un blâme. »

Je vous ai défendu comme j'ai* pu, j'ai dit que vous étiez vraiment malade. Mais mademoiselle Manette ne m'a pas laissé parler. Elle a une petite opinion de votre vertu...

Et sir Reginald est sorti très goguenard.

Gladys était assise sur sa chaise longue. Je suis venu à elle, et elle m'a dit d'une voix qui tremblait :

— Vous avez été souffrant?

— Oui, Gladys. J'ai souffert de votre chagrin .

Le bruit de la porte qui venait de tomber en bas sur les talons du major a ébranlé la maison. Un soupir est monté du cœur de Gladys jusqu'à ses lèvres.

— Oh! Hubert!

J'ai glissé à genoux et, comme elle fermait les yeux, sa tête charmante s'est appuyée à ma joue. Je la tenais par la taille et elle venait de me nommer pour la première fois. Quelques secondes nous nous sommes oubliés dans ce frôlement si chaste, mais tout mon être m'avertissait d'oser d'avantage. Je l'ai serrée plus fort contre mou cœur. J'ai tenté de rencontrer sa bouche. Elle a poussé un cri douloureux, elle B'es!

dégagée, elle a caché son visage dans ses mains.

— Mon Dieu!... mon Dieu!

Elle ne sanglotait pas, mais ses épaules étaient secouées par un frisson.

Alors, je l'ai suppliée :

— Gladys, ne me faites pas mourir. Vous ne pouvez plus vous reprendre, votre douleur vous a trahie.

Elle a laissé tomber ses mains; elle m'a regardé avec des yeux égarés, pleins de larmes.

— Hubert, qu'avez- vous fait de moi? Ma conscience est en déroute... je ne vois plus mon devoir... il me pèse comme une contrainte injuste... Je suis révoltée contre tout ce qui n'est pas vous et la liberté de vous aimer!

Je ne puis démêler ce qui m'a empoché de la persuader tout à fait : si c'est le raffinement de ma loyauté envers elle, ou l'inquiétude que me donnait le pas d'un

valet dans le vestibule. Je sentais seulement que tous les deux nous prononcions des paroles définitives et que le pacte venait d'être scellé.

Est-ce que le dénouement est une affaire de jours ou d'heures? Je laisserai toute liberté à Gladys. Je ne suis pas de l'école de ces maris qui, le soir des noces, usent de leurs droits. Le refus de Gladys au moment où je cherchais ses lèvres ne change rien à ma certitude. Ce sont les coquettes qui graduent leurs faveurs ; celle-ci n'a pas de rouerie. Quand le moment sera venu, elle se donnera tout entière d'un seul coup.

Et maintenant suis-je heureux ?

Dans les liaisons de plaisir qui m'ont occupé jusqu'ici, cette minute de certitude, qui précédait le succès, était la meilleure de mes émotions, le véritable attrait de ma (liasse. Cette fois, je sens qu'un silence religieux 8e fait <in moi «levant L'inconnu. C'est quelque eliose comme le recueillement

qui s'empare des visiteurs au seuil des cathédrales ; — émotion unique où l'être sent sursauter toutes ses puissances de vie, les yeux étant rassasiés par la beauté, l'esprit par l'adoration.

Page 1