LAISSE LES MORTS
« C<>mme II était en chemin, un homme dit à Jésus : « Je te suiverai partout ou Tu iras, »
et Jésus lui dit: « Les renards ont des terriers, les oiseaux du ciel des abris, le Fils de l'Homme n"a pas un lieu où reposer sa tête 1 ■' Il dit à un autre : « Suis-moi. » Celui-ci dit : Seigfneur, permets moi auparavant d'aller ensevelir mon père. " Et Jésus lui repondit : <-. Laisse les morts ensevelir leurs morts, et toi va annoncer le royaume de Dieu.»
Luc, IX. .^-.
Mes frères.
Il y a. dans la tentation de Jésus au désert, une scène où le personnage mvstérieux que l'on nous présente, se met à interpréter les Ecritures. 11 exploite les textes sacrés, espérant prendre une certaine autorité sur l'esprit de
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celui auquel il s'adresse. Il nous montre ainsi des procédés qui ont été connus bien avant la découverte de l'imprimerie et, par conséquent, avant l'organisation de la presse, mais qui sont encore employés aujourd'hui pour former, préparer, triturer l'opinion publique et la pétrir comme on le fait d'une pâte. Employée par le diable même, cette manière d'interpréter les paroles, peut donc s'appeler, à juste titre, « commentaire du diable. » Il doit être le contraire de la vérité et du sens réel.
J'ai pensé à ce genre d'explication lorsque j'ai commencé à méditer sur ce texte : Laisse lès morts ensevelir leurs morts. Paroles à deux tranchants, qui peuvent faire du mal et qui peuvent faire du bien. On s'en est emparé, purement et simplement, comme d'une devise d'arrivisme : Commentaire du diable!
Oui, il y a des gens pour lesquels être là. être vivant, avoir pignon sur rue, avoir de l'influence, de la puissance, ou disposer de moyens
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de fortune, est la grande affaire. Aussitôt qu'on n'est plus vivant ou, ce qui est équivalent pour plusieurs, aussitôt qu'on est par terre et qu'on n'a plus de puissance, ni d'influence, ni de fortune, on ne compte plus. Même vivant, on est mort. Ce qui distingue le vivant, c'est de pouvoir quelque chose pour nous : Si tu ne peu.x plus rien pour moi, tu es mort. Voilà comment raisonnent les arrivistes. C'est une engeance vivace. Si elle devait, tout entière, son origine au même ancêtre, on pourrait dire : 11 devait avoir du tempérament, celui-là, ayant. mis dans le monde une graine impérissable. Il y en a toujours, sous toutes les formes, dans tous les milieux, de ces arrivistes. .Mais ils sont encore plus odieux que nature, quand ils prennent des airs pieux et citent la parole du Seigneur : « Laisse les morts enterrer leurs morts! » Avec quel cynisme ces gens-là oublient les morts! Il n'y a de comparable à ce cynisme que celui avec lequel ils courtisent les vivants. Leur pla-
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titude devant les puissants, devant ceux qui, pour le moment, sont là, disposent des grâces, des places, des moyens, est égale à leur sansgêne pour quiconque est par terre.
Observez-les, dans la marche vers la conquête des biens matériels, ou même vers la réputation, vers certains biens qui sont sur la limite des biens spirituels,* mais n'en sont pas moins du domaine où se concurrencent les vanités. Biens au soleil, or qu'on entasse, propriétés foncières ou gloire, prestige,' honneurs, gloriole. A la poursuite de tes biens-là, ces fanatiques du succès foulent aux pieds n'importe qui. Tous ceux qui tombent autour d'eux, tous ceux qui sont couchés le long du chemin, les vaincus, les blessés, les mutilés, ce sont des non-valeurs. Morts, candidats à la mort, ils ne comptent plus : Laisse les morts enterrer leurs morts! Parmi ces joueurs du coude, quelques-uns se sont cependant aperçus j qu'il ne suffit pas d'être mort pour ne plus
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prendre de place et n'être plus personne. La gloire des grands morts les offusque. Le respect qui va vers eux semble du bien mal placé dont les vivants sont frustrés. J"ai entendu déclarer un jour par un musicien de dixième ordre, scandalisé de revoir toujours sur les affiches le nom des musiciens de génie, morts depuis longtemps : Je hais les morts. Celui-là les eût volontiers supprimés. Allègrement, il eût contribué pour sa part à les enfouir de telle sorte qu'il n'en fût plus question. Ah! les arrivistes!
De ces joueurs du coude, il s'en trouve chez tous les peuples. Cependant, le tempérament de certains peuples est plus apte à les produire et à les cultiver, comme certains bouillons sont plus aptes à faire pulluler des microbes spéciaux. Nous aussi, nous en avons ; le nom indique que la chose existe. On n'a pas besoin de passer les frontières pour trouver cet article! 11 y en a en temps de paix comme en temps de guerre. La honte est d'autant plus grande, lorsqu'ils pra-
tiquent leur métier en plein sacrifice universel et quand chacun fait assaut de dévouement. •Mais rendons-leur cette justice. Constatons qu'ils sont là et même qu'il faut compter avec eu.K, ne serait-ce que pour les combattre. Je dirai, toutefois, à l'honneur de notre peuple qu'il n'est pas un bouillon favorable au développement de ce hideux vibrion de Tarrivisme, de ce microbe malfaisant et méprisable entre tous. Il y a, au cœur généreu.x de notre nation, Je ne sais quelle tendresse pour ceux qui sont partis ; je ne sais quel culte pour ceux qui sont par terre; je ne sais quelle 'Donne et noble pitié pour ceux qui n'ont pas réussi. De sorte que si l'on peut dire qu'il y a des arrivistes chez nous, et même si, parfois, ils ont l'air d'augmenter, l'àme de la nation n'est pas avec eux ; l'àme supérieure de ce peuple leur dit : Je ne vous connais pas!
Toujours est-il que les arrivistes et tous ceux, quels qu'ils soient, qui disent qu'il faut
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oublier les morts, n'ont pas le droit de se réclamer de la parole de Notre Seigneur Jésus- Christ. Evidemment, ils pourraient mieux s'approprier cette boutade d'un sage appelle Sirach : « Ils sont morts, eh bien quoi? ils sont tranquilles. Alors, reste tranquille aussi, ne t"en fais plus de souci. » C'est du réalisme, c'est de la sagesse de sixième dessous.
.Mais, alors qu'a donc voulu dire Notre Seigneur Jésus-Christ? Devons-nous le croire dominé par cette superstition particulière ou plutôt cette croyance très partagée dans l'Ancien Testament, qui veut que les hommes saints entièrement consacrés au Dieu vivant, n'aient pas de contact avec les morts, qu'ils se souilleraient en les touchant. Ils doivent donc éviter d'approcher de quiconque est mort, homme ou animal, et leur sainteté est tellement profanée par le contact de bêtes mortes ou la seule rencontre d'un convoi funèbre que, immédiatement, leur consécration cesse. Ils
sont oblii,'és de se soumettre à un très grand nombre de purifications, pour pouvoir compter encore sur leur consécration à Dieu. Est-ce que le Christ aurait eu là une réminiscence, par atavisme, de cette idée d'après laquelle les morts sont impurs, moralement et religieusement impurs et non pas simplement dangereux au point de vue de l'hygiène? Non, non, je ne le crois pas. D'après le contexte, Il a voulu parler de tout autre chose.
11 y a ici, premièrement, une comparaison, entre les besognes urgentes et celles qui ne le sont pas; entre celles que chacun peut accomplir et celles pour lesquelles il faut des aptitudes et des énergies spéciales. Or, pour le moment, Notre Seigneur Jésus-Christ, en voyant la détresse universelle, l'humanité courir comme un troupeau sans berger, les consciences désem-
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parées, se dit : « Ce qui est urgent, c'est de lutter contre la vieille pourriture, la vieille injustice, le vieux mensonge; c'est de lutter contre le mal sous toutes ses formes et d'organiser la vie vraie qui est le royaume de Dieu, c'est-à-dire le gouvernement de la volonté sainte et juste, v
Préoccupé de cela, Jésus est heureux au moment où II voit luire dans les yeux d'un inconnu qui l'écoute un assentiment certain. D'après la figure de cet homme il peut lire dans son àme. Celui-là a compris, il a entendu le clairon ; il va partir pour la bataille. Or cet homme lui demande : « Seigneur, laisse-moi retourner ^ d'abord chez moi, pour ensevelir mon père. » Alors, sur un ton mélancolique, sur un ton de grande tristesse, mais tout de même, nous pouvons le supposer avec un bon sourire. — un sourire héroïque — Jésus laisse tomber ces mots : Laisse les morts ensevelir leurs morts.
Cela veut dire : évidemment'il y a des besognes
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plus urgentes que celle de coucher tranquillement dans la tombe un vénérable patriarche qui a fermé les yeux. D'autres frères à la maison pourront remplir ce devoir. Laisse-leur cette tâche et toi, fais ce qu'ils ne peuvent pas faire, c'est-à-dire va t'associer à l'œuvre de salut.
Dans ces mots : « Laisse les morts ensevelir leurs morts, » il y a d'autre part une ouverture sur toute une région où l'on ne regarde pas d'ordinaire. D'après une vieille routine, une superstition malsaine, chacun s'imagine qu'il est vivant, parce qu'il a un jour de naissance, un père et une mère, un rayon de soleil dans 0 les yeux et une goutte de sang dans les veines ; parce qu'il mange, boit, se distrait ou se reproduit. Il se croit vivant : fl n'y a pas d'erreur plus grande que celle-là. Ceux qui vivent, ce sont ceux qui luttent, ce sont ceux qui ont un idéal, une grande et noble passion qui les soulève. Ceux qui vivent, ce sont ceux en qui brûle comme un feu sacré, une puissance qui s'é-
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veille avec eux et qui ne s'endort pas quand ils ferment les yeux ; qui les accueille de nouveau à leur réveil, et leur donne le pouvoir, s'il le faut, de transporter les montagnes.
Ah! les morts qui remuent! Les morts qui se promènent et promènent des vêtements, les morts qui parlent; qui parlent peut-être en public, s'assemblent, délibèrent sur les destinées d'un pays, et qui, malgré cela, sont morts et n'ont jamais su ce qu'est la vraie vie. La mort, la funeste contagion de la mort, c'est-àdire de la vie de vanité, de la vie superficielle, de la vie de néant, de la vie à côté, voilà l'ennemi que Jésus combat. C'est un malheur qu'il faut avoir ressenti, pour essayer de commencer à s'en délivrer.
Ah! que l'on soit mort et couché dans le cercueil comme un enfant au berceau; qu'on ait les mains croisées, les yeux fermés, et que le cœur ne batte plus : c'est la fin de la grande bataille de la vie. L'homme a déposé son corps
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comme on dépose un vêtemeni usé! Sil fut un homme de bien, on peut dire : Heureux est-il; peines et travaux, angoisses et luttes sont finies; il se repose! .Mais être mort tout vivant, être tout vivant enseveli sous la souillure du mal qu'on fait, sous la poussière de sa paresse, de son avarice; être enseveli tout vivant sous ses pensées terre-à-terre et. par moments, en avoir conscience, se mépriser, assister à sa propre décomposition, sentir qu'on est du néant : mieux vaut être mort pour de bon! Et. cependant, cela existe, je crains même que la plupart des gens ne soient morts en une certaine mesure. Le poète a dit qu'il existe dans la plupart des hommes un poète mort jeune à qui l'homme survit. Que peut bien être cet hommelà? Quelle taille peut-il avoir? Quelle physionomie? Quelle peut être la qualité de son sang et la qualité de ses sentiments, de cet être en qui est mort tout son idéal, toute sa jeunesse, tout son amour, et qui peut-être n'est plus qu'un
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sac à vin. un sac à écus. un sac à malices? — Il suffit! Laisse les morts enterrer leurs morts!
Le Christ veut parler d'autre chose encore. Les morts, c'est aussi le passé, la tradition, — je ne veux pas dire toutes les traditions : il en est de bonnes, de vivi|iantes. d'indispensables. Mais les traditions inertes, éteintes, homicides, ce sont des poids morts. Or, ces poids morts pèsent lourdement sur la conscience des vivants. Il y a des traditions séculaires et tyranniques qui ressemblent à ces grands arbres donnant tellement d'ombre sur leur pied que les jeunes générations de végétaux n'ont ni assez d'air, ni assez de lumière pour pousser. Lorsqu'une tradition figée en même temps qu'autoritaire, une tradition qui ne permet ni de penser, ni d'éprouver dans son coeur et sa raison les choses qui doivent s'y passer; lorsqu'une tradition pareille
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se met à régenter, gouverner, opprimer; lorsqu'elle se met à veiller comme une nourrice mauvaise et rusée qui ne veut pas qu'on la dérange, veille sur les petits enfants, coupant court à toute espèce d'initiative, les rabrouant, les confisquant, leur faisant, au besoin, absorber des narcotiques pour les maintenir endormis longtemps : lorsqu'une tradition pareille s'installe quelque part, c'est l'organisation de la mort. Et là, il faut crier « Gare! » Il y a danger mortel; il faut sonner le tocsin. Ce n'est pas trop de dire : « Laisse les morts.... Sépare-toi des morts, ne lie pas ta vie à ces cadavres. »
Que de pays, dont la vie fraîche pleine de santé, d'initiative, de belles promesses a été annihilée littéralement par une vieille tradition puissante et qui organise tout admirablement, de manière que rien ne se passe! Elle fait le silence sur la vérité, bâillonne ceux qui veulent parler, supprime la liberté dans tous les domaines, dans le domaine religieu.x, écono-
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mique, social, politique. On peut ainsi avoir une sorte de gouvernement de la mort.
Si vous transposez cette méthode du civil et de l'administratif dans \espiritueL vous aboutissez à la religion cristallisée en dogmes, formules, pratiques, à la religion de la lettre qui tue, et lentement éteint l'esprit.
Et si vous la transposez dans le domaine scientifique ou philosophique, vous remplacez les recherches hardies, les poussées vigoureuses dans les directions nouvelles, par le mandarinat stérile qui arrête le progrès et donne, pour champ d'évolution à la pensée, le cercle de manège où des chevaux scholastiques piétinent sur place. Vous transformerez ainsi l'héritage fécond des ancêtres en une tradition sans vie et qui autour d'elle supprime la vie. La tradition de mort est semblable à une grande reine sombre, devant laquelle s'inclinent les vivants, et les pauvres jeunes, vaincus d'avance. Les générations ayant au front une es-
pérance paraissent en présence du monstre et sont tout de suite médusées. Ceux qui naissent passent et s'étiolent en saluant ces choses pétrifiées. Le nourrisson rose baise la momie et en meurt.
Le Christ a voulu nous mettre au cœur un avertissement salutaire contre cet état de choses qui serait la iln de tout. Mais il n"a pas enseigné l'oubli ingrat des morts, ni celte impiété choquante et inhumaine qui manque de' respect aux tombes. Se séparer des morts aimés, parce que de grands devoirs nous appellent, cela ne signifie pas les abandonner. Est-ce qu'on abandonne son ami qui tombe sur le champ de bataille, parce que la bataille continue, que l'action ne soulïre pas d'arrêt? Est-ce qu'on le trahit, parce que la nécessité impérieuse nous empêche même de lui serrer la main? Est-ce qu'on manque de respect à ses restes, parce qu'on ne peut même pas leur creuser une tombe? N'a-t-on pas ramassé le drapeau qu'il portait
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lui-même pour le porter plus loin? Il y a une unité entre les morts et les vivants, qui ne se traduit pas par un arrêt, mais au contraire par une poussée en avant.
Le vrai sens de cette recommandation virile et vaillante de Notre Seigneur Jésus-Christ, c'est qu'il faut rester dans une telle disposition d'esprit, que la vie ne soit pas absorbée dans la mort, mais que la mort soit absorbée dans la vie. S'il y a des vivants qui sont des morts, et des traditions qui tuent; s'il y a infiltration, invasion des germes de mortifères et qu'il faille s'en défendre, il y a aussi des morts qui donnent la vie. Propagation de la vie, contagion heureuse victorieuse de la vie sur le néant : Il v a-tout cela positivement — du fait des morts qui sont vivants. Jamais on ne l'a mieux compris, que dans le christianisme primitif. Qui donc inspire tous ces pauvres disciples, quand le Seigneur n'est plus avec eux et qu'on l'a crucifié? — Un mort. C'est au nom d'un mort
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qu'ils se réunissent; c'est au nom d'un pieux souvenir qu'ils s'aiment; c'est au nom d'une fidélité envers quelqu'un qui est entré dans l'invisible qu'ils entreprennent la conquête du monde. Et, lorsqu'eux-mêmes, dans la lutte qu'ils livrent, ils tombent, remarquez combien dans le christianisme primitif, on oublie peu les morts. Les martyrs sont les plus vivants des chrétiens; ils ont beau avoir été mangés par les fauves du cirque, dévorés par les flammes, jetés en pâture aux poissons de la mer; ils ont beau avoir été pulvérisés par toutes les puissances de destruction : ils ressuscitent comme le Seigneur ressuscita dans l'âme de ses disciples, ils ressuscitent dans le souvenir de l'Eglise.
Ah, quelle lumière nouvelle et surhumaine jette la parole : « Laisse les morts enterrer leurs morts! » De quel commentaire triomphant l'accompagnent ces vivants en qui agit l'âme des transfigurés par la mort! Jamais ceux qui sont
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partis dans le don magnifique et suprême d'euxmêmes, n'ont été recueillis par des cœurs plus reconnaissants et plus courageux que ces premiers martyrs de l'Eglise chrétienne. La gloire du Crucifié, c'est la gloire d'un mort. La gloire des martyrs, c'est aussi la gloire de ceux qui se sont envolés, et qui, même souvent n'ont pas eu de sépulture.
Mais dans le christianisme primitif, il n'y a pas pour cela, ce qu'on pourrait appeler l'idolâtrie de la mort. La mort a été vaincue sur la croix. On ne connaît pas la préoccupation malsaine au sujet de ceux qui sont partis, ni le deuil qui tue, lente extermination des vivants. On échappe à ce deuil mortel que chacun risque de pratiquer lorsqu'il s'abandonne trop à son désespoir, à sa tristesse et qu'en somme, il se laisse tomber, en proie au « chagrin passif. » On se souvient des morts en un culte vivifiant. A travers les larmes qui les pleurent, on aperçoit des étoiles.
L'Ame du christianisme primitif, faite de la communion étroite des vivants et des morts, se réveille partout où se passent des événements analogues, c'est-à-dire partout où de jeunes et belles forces franchissent par le sacrifice volontaire la ligne mystérieuse entre le monde visible et le monde invisible. (3n ne peut pas frapper aujourd'hui à une porte, on ne peut pas toucher une main, sans rencontrer un pieux souvenir. Mais, il faut nous garder, mes frères, de pleurer nos enfants, de pleurer nos chefs de famille, avec des larmes où il n'y a pas d'espérance. Laissons les vivants qui sont morts, enterrer leurs morts dans la nuit morne. Ne les imitons pas. Faisons à nos héros morts cet honneur — puisque eux. par la mort, se sont incorporés d'une manière plus étroite et plus efficace à la vie nationale, — faisons-leur cet honneur de les pleurer avec espérance et dans la foi. Ainsi parla façon même de les honorer, nous annoncerons, protégerons, fortifierons le Royaume de Dieu.
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Nous ne dirons donc pas : « Laisse les morts. » mais : « Garde les morts. » Ne les garde pas comme les vieux Egyptiens gardaient leurs momies, à tel point que, finalement, il y avait plus d'habitants dans les nécropoles que dans la ville des vivants, et que les morts devenaient encombrants; mais, garde leur esprit, leur souvenir, leur œuvre. Nous sommes devenus, un peu tous, des gardiens du feu sacré qui brûlait au cœur de nos vaillants envolés. Or, c'est de ces clartés qu'est tissée la lumineuse étoffe de la vie supérieure. Les calculs mesquins, l'étroitesse de cœur, l'ensemble de ce qu'il y a de moins idéal parmi les désirs humains, nous fait, jour après jour, travailler à notre suaire, transformer notre vie en une cérémonie funèbre. Le pieu.x souvenir des morts, entretenu en des cœurs détachés du terre-à-terre, 1 ame rivée à ceux qui se sont donnés, la compréhension intime et profonde des actes héroïques nous fournissent ces fils d'or d'un vêtement
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impérissable et font de nous des tisserands d'immortalité.
Travail douloureux, qui fait tomber plus d'une larme sur le rude métier, mais beau travail, noble et t,'rand, digne de ceux que nous pleurons et qui sont des héros. Il n'y a plus, maintenant, pour quiconque les aime vraiment, qu'une seule préoccupation, c'est de rester avec eux, de rester près d'eux, de maintenir ce qu'ils ont voulu, de ne pas ternir leur gloire, de ne pas amoindrir et souiller le patrimoine avec des âmes basses et des goûts indignes d'eux.
Oui, laisse les morts enterrer leurs morts! Laisse derrière toi toute la routine, toute la poussière, et la rouille impure des passions inférieures, laisse tout ce qui est vraiment de la mort, et de la mort laide, et malpropre; nettoie de cela ton àme, comme on désinfecte une demeure. Et, pour y arriver, si l'eau ordinaire ne suffit pas, emploie les antiseptiques les
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plus vigoureux : immunise-toi de telle sorte que les germes délétères ne puissent pas avoir prise sur ton organisme spirituel.
Mais honore, vénère, aime, fais revivre dans ton cœur, dans ta maison et dans la cité, les morts aimés qui sont vivants, qui sont notre trésor, qui sont les joyaux de notre vie.
O tombes des aïeux pour lesquelles avec piété combattent les petits-fils! Terre sacrée où dorment les anciens!
O tombes de nos enfants, où ils sont descendus après avoir versé leur sang dans un élan de fidélité à la vieille patrie! Tombes des preux anciens et tombes des jeunes chevaliers morts pour l'avenir! Vous représentez véritablement le capital moral de la France.
C'est pour cela, chers amis, en ce temps où nous vivons, où les portes de la mort ne se terment plus, que j'ai voulu vous parler de ce sujet à la fois douloureux et grand, terrible par les dangers qu'il évoque pour nous, lorsqu'on
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peut perdre sa vie et être, tout vivant, un mort, et un mort déshonoré; mais grand, noble, magnifique par l'invitation à ramasser tout ce qu'on a. la minute de la vie présente et le passé des chers morts, pour les consacrer ensemble, dans un geste unique et unanime, à travailler pour le royaume de Dieu. Amen!