‹ Glaives à deux tranchantsChapitre 12 sur 23 · VENDS TES BIENS · texte numérisé non relu

VENDS TES BIENS

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Au moment oii il sortait pour se mettre en route, un jeune homme accourut, et, se jetant à ses genoux, lui adressa cette question : lîon Maître, que dois-je faire pour hériter la vie éternelle ?

Jésus lui dit : Pourquoi m'appelles-tu bcm.' Nul n'est bon, que Dieu.

Tu connais les commandements : Ne ctimmets point d'adultère; ne tue point; ne dérobe point; ne porte point de faux témoignage; ne fais tort à personne; Honore ton père et ta mère

Cet homme répondit ; .Maitre, j'ai gardé tous ces commandements dès ma jeunesse.

Jésus, l'ayant regardé, l'aima, et lui dit : Il te manque une chose : va, vends tout ce que tu as et le donne aux pauvres, et tu auras un trésor dans le ciel ; puis viens et suis-moi :

IVlais lui, affligé de cette parole, s'en alla tout triste, car il avait de grands biens.

Alors Jésus, jetant ses regards autour de lui, dit à ses disciples : Qu'il est difficile à ceux qui ont des richesses d'entrer dans le royaume de Dieu!

Ils furent stupéfaits de ces paroles. Alors Jésus reprit ; Mes enfants, qu'il est difficile à ceux qui mettent leur confiance dans les richesses d'entrer dans le royaume de Dieu !

S. Marc, x, 17-24.

VENDS TES BÎExNS!

CHEBS AMIS ET FBÈRES,

Un jeune homme très respectueux, puisqu'il ne se contente pas de saluer Notre Seif^neur Jésus-Christ, mais se jette à ses pieds, et reconnaît sa souveraineté morale, lui pose cette question : « Bon maître » que dois-je faire pour mériter la Vie Eternelle? Notre Seigneur lui répond en substance : D'abord, mon ami « Nul n'est bon que Dieu seul; «ensuite » : « Tu n'es pas sans avoir reçu une éducation selon la loi et les prophètes. Conforme ta vie à ce qu'ont dit les ancêtres inspirés par la sagesse de Dieu elle-même et par la vieille expérience humaine. »

Sans hésiter, le jeune homme déclare : « J'ai

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gardé tous ces commandements dès ma jeunesse. » Y avait-il dans ce jeune homme une trop grande confiance en lui-même ou une aspiration plus haute que l'ordinaire? — Je crois plutôt que ccst le deuxième cas, parce que je ne comprendrais pas que Notre Seigneur Jésus- Christ, le regardant, c'est-à-dire le jugeant, l'appréciant, l'eût aimé. S'il avait eu affaire à un de ces e.xemplaires de naïve infatuation que l'on rencontre dans toutes les familles, plus exactement dans toutes les catégories de la famille humaine — infatuation qui provient quelquefois de la trop grande admiration des parents, ou de la vie trop facile, de l'entourage par trop porté à l'éloge, jamais Notre Seigneur n'eût parlé comme 11 l'a fait, il se serait plutôt dit : « Voilà quelqu'un qui a besoin qu'on lui rende un service, c'est de lui rabattre l'opinion qu'il a de lui-même; aimons-le suffisamment pour lui donner une douche. »

Ur, ce n'est pas ce qui s'est produit. Notre

Ve)ids tes biens!

Seigneur l'aima et pensa : « Que c'est beau, la jeunesse! la vraie, qui a l'air de dire : « Me voici Seigneur, je suis prêt à faire ta volonté, » la jeunesse en qui monte la belle sève de l'enthousiasme, qui ne demande pas à faire les choses ordinaires, mais qui voudrait de l'extraordinaire, inconsciente peut-être des difficultés, mais toute remplie d'une bonne volonté qui vient de plus haut que les hommes. Que c'est beau, la jeunesse! » Après toutes les expériences décevantes, après toutes les désillusions, après tout ce qui est tombé de la tête des hommes revenus de tout, comme tombent les feuilles mortes en automne, il est doux de constater que l'enthousiasme et les grandes aspirations renaissent toujours dans la^ jeunesse, avec le désir ardent de mieux faire, dans l'espérance invincible et dans la foi !

Le Seigneur Jésus reconnut son propre cœur dans celui de ce jeune homme; il le regarda en souriant, et, en même temps, priant pour lui

intérieurement, afin que l'Eternel lui donnât la force d'accomplir ce qu'il allait lui demander : « Il te manque une chose, mon ami, vends tes biens, donne-les aux pauvres; tu te constitueras un trésor dans le ciel. Après cela, viens et suismoi ! »

Le jeune homme baissa la tête, muet, devint triste et s'en alla. Le texte ajoute, pour toute explication : «car il avait de grands biens. » Et Jésus fait cette réflexion grave : « Qu'il est difficile à ceux qui ont des richesses d'entrer dans le Royaume de Dieu! -h

Une hypothèse maintenant : Admettons — c'est arrivé — que ce jeune homme, devant la parole de Notre Seigneur, se fût senti immédiatement pénétré par je ne sais quoi de divin., par cette électricité particulière qui vient des chefs et anime les soldats. En contact avec la force de toutes les forces, le pouvoir de tous les pouvoirs, qu'il se fût écrié plein de feu : « Seigneur, merci de ta confiance! Merci de me croire ca-

Vejids tes biens! i25

pable d'un pareil détachement! » Mettons même qu'il n'eût rien dit; que sa joie s'inscrivant sur sa figure, mais se manifestant par le seul silence, eût démontré au Seigneur qu'il avait touché juste et qu'une belle âme allait faire le grand pas. Arrivons à la réalisation.

Voilà notre jeune homme parti pour s'exécuter d'enthousiasme. Personne de sa famille, ne fait opposition. Il va vejidre ses biens. Est-ce que vous croyez que peu importait la façon dont cette opération devait s'accomplir? 'Vendre n'est pas une opération que peut entreprendre le premier venu.

Vendre des biens! Avez- vous déjà réfléchi à ce que c'est que du bien ! Du bien, c'est le travail des hommes, du bien c'est le soleil de Dieu; du bien, c'est de la peine amassée ; du bien, ce sont des efforts qu'il faut respecter; du bien, c'est l'héritage de nos pères, c'est ce que nous devons vénérer dans ce qu'ils nous ont transmis; du bien, c'est ce qui peut aboutir à.l'action bonne

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ou mauvaise, selon l'emploi. Le conseil de Notre Seigneur, suivi avec intelligence et scrupule en même temps, mettait le jeune Israélite en demeure de commencer par bien vendre. Mal vendre! c'est une grosse irrégularité économique et morale. Comment! On eût appris dans Jérusalem qu'un tel allait vendre ses biens^

— biens au soleil, arpents, vignobles, fermes,

— on eût dit, en même temps : « Ce n'est pas une vente ordinaire. C'est le Seigneur Jésus, quelqu'un de Nazareth, qui la conseille. Le vendeur est tout à fait enthousiaste; il va plutôt se débarrasser de ses biens que les vendre. » Alors, attention !

Vovez, immédiatement, les appétits malsains des coquins, des exploiteurs éveillés par un mouvement d ame généreux. Prenons garde de ne pas commencer l'organisation du royaume de Dieu par l'effervescence des appétits!

Pour bien vendre, il faut connaître la valeur des choses, il faut connaître aussi les ache-

Ve?ids tes biens! 127

teurs. Mais, je n'insiste pas; il y en a beaucoup qui connaissent mieux ces questions que moi; j'en parle simplement pour mémoire, précisant ainsi des réalités que nul ne néglige impunément.

Admettons maintenant — c'est chose parfaitement possible — que le jeune homme se soit appliqué à bien vendre, et que, pour arriver à mieux vendre que d'après ses propres lumières, il ait fait choix de quelqu'un 'qui vende à sa place, — d'un homme de confiance; qu'au surt plus sa confiance fût bien placée.

Quelque temps après, l'homme de confiance revient et dit : « C'est fait; tes biens sont vendus. Nous les avons même vendus mieux qu'on n'eût pu espérer. » '

Le premier pas a réussi à merveille. Sans

regret de ce qu'il abandonne, sans reproche à

se faire sur l'aliénation intelligente de son bien,

le jeune homme se dispose à faire le second en

i- suivant le deuxième conseil de Jésus : Donne-

les aux pauvres.... La première difficulté a été vaincue ; voici venir des séries de difficultés.

Ah! les pauvres! Toute la tendresse des hommes doit être émue sur la pauvreté, sur celui qui n'a pas ce qu'il lui faut. La pauvreté est sainte. La pauvreté se ran^e parmi les choses éternelles, augustes. Dieu lui-même l'a touchée de sa main, et sacrée. Et quiconque touche au pauvre, pour léser son droit, est comme celui qui toucherait à l'enfant encore incapable de se défendre lui-même, comme celui qui brusquerait les malades, maltraiterait les infirmes. Quiconque est privé de moyens pour affirmer ses droits relève de Dieu le grand défenseur.

Honneur à la pauvreté! Respect à la pauvreté, à la vraie, qui est honnête, digne, simple et droite, patiente et bienveillante, laborieuse tant qu'elle en a la force. Mais vous savez bien qu'il y a des pauvres qui sont les pires ennemis despauvres. 11 y a les faux pauvres, les mauvais

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pauvres. Leur tare, leur méfait hideux est d'avoir mis au cœur des braves gens le doute sur la sincérité des plaintes même les plus sincères et les plus légitimes. Il y a des pauvres tellement astucieux dans leurs mensonges, que leur pauvreté n'est qu'une vile imposture. Leur entreprise louche est la plus grande offense non pas seulement à ceux qu'ils trompent, mais c'est la plus grande offense à la pauvreté véritable, car c'est une contrefaçon, une caricature déshonorante, de la sainte pauvreté, une usurpation de son juste droit.

Les vrais pauvres sont généralement discrets, un peu timides, de braves gens qui auraient plutôt besoin d'être recherchés, poussés, tandis que les autres connaissent l'art de se montrer, de se faire valoir. Les vrais pauvres, les braves pauvres, n'ont pas beaucoup de flair; ils sentent plutôt leur misère qu'ils ne respirent dans l'air ambiant la trace de l'homme de bien qu'on pourrait apitoyer.

i3o Glaives à deux tranchants

Les autres, c'est différent! Requins tilant les bateaux! Loups qui suivent les traineaux ! Racaille! S'il y a encore des pauvres dans le monde, aujourd'hui, dans ce temps de bonne volonté universelle, c'est en grande partie, non pas seulement à l'égo'isme de quelquesuns qui possèdent, qu'on le doit, mais à l'imposture de ceux qui ont tellement exploité la charité publique que les bonnes volontés sont désorientées et découragées.

Ah! mon brave jeune homme! Te voilà comme François d'Assise! le plus doux, le plus populaire de tous les saints. Tu as les plis de ta toge remplis de richesses. Attention! Ne crois pas qu'il s'agisse simplement de les jeter sur la place publique, parce que tu lancerais les perles aux pourceaux. C'était délicat de vendre; ce l'est encore plus, de donner, de discerner, de savoir à qui )"on donne. '

Et puis, quand tu le sauras et que tu donneras, ne t'imagine pas que tu n'as qu'à ouvrir

Vends tes biens! i3i

ta main : il faut respecter celui auquel tu donnes, ne pas jeter sur lui une pluie d'or qui pourrait l'éclabousser. Donne fraternellement : que ta main droite ignore ce que fait ta main gauche. Pratique ce renoncement plus grand que tout, plus grand que celui à ton bien : le renoncement à toi même : etface-toi en donnant.

Sois aussi, et tout ensemble clairvoyant et aveugle! Clairvovant. afin de donner avec discernement et ne pas détruire par ton intervention l'équilibre d'une existence, le ressort d'une volonté. Aveugle, pour ne pas blesser en regardant de trop près et avec indiscrétion peut être, celui que tu obliges. Prends garde de froisser sa dignité, égale devant Dieu, à la -tienne!

Vends tes biens, donne-les aux pauvres! On dirait que c'est simple, comme de pousser un bouton : et c'est fait tout de suite! Non, la chose la plus difficile dans le monde est celle-là.

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Mais je poursuis: Le jeune homme de l'Evangile a tout donné et bien donné. Que son passé soit béni! Sa récompense maintenant, est de suivre le .Maître et de vivre selon son esprit.

Une nouvelle question se pose : ce conseil de Jésus est-il à considérer comme règle générale, à suivre par quiconque désire être son disciple? Rappelons-nous que Jésus-Christ parlait à un jeune homme exceptionnel, qui voulait faire plus que l'ordinaire, ou qu'il supposait vouloir être parfait. 11 lui donne ce conseil de l'abnégation complète, du renoncement absolu à toute propriété, à tout désir et ambition personnelle.

Ce conseil est-il pour tous? Notre Seigneur a donné un certain nombre de consignes universelles auxquelles tout le monde peut et doit se conformer. Non seulement, il n'y a pas d'inconvénient à ce que chacun les suive, mais

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plus nous sommes à les pratiquer, et mieux nous avançons les affaires de l'humanité. En est-il de même de l'injonction : Vends-tes biens?

Réfléchissez un peu avec les lumières que vous avez. Je ne vous parle pas comme à des économistes consommés, et qui connaîtraient, autant qu'un homme peut les connaître, tous les rouages de la société; je vous parle simplement comme à des gens qui ont leur intelligence ouverte. Qu'arriverait-il dans le monde, si chacun voulait vendre? Il n'v aurait bientôt plus d'acheteurs, l'économie actuelle du monde serait détruite.

Il V a eu un essai de ce genre dans la première Eglise de Jérusalem. Pourquoi? Parce que, à cette époque-là, un certain nombre de paroles de Notre Seigneur Jésus-Christ avaient été interprétées comme la prédiction d'une prochaine catastrophe finale du monde. On crovait que la fin du monde allait venir, et d'une manière si rapide — comme un voleur

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dans la nuit, — qu'il ne s'agissait plus que d'une chose : faire autant de bien que possible avec ce qu'on avait. Tout le reste n'importait pas. il n'y avait pas à s'occuper de l'avenir. La première communauté de Jérusalem, au bout de trente ans de cette pratique, tomba dans une telle pauvreté qu'une partie du ministère laborieu.x de l'apôtre saint Paul consista à mendier, par l'univers entier, pour ceu.x de Jérusalem. Il trouvait certainement à les soutenir, mais, en même temps qu'il était obligé de tendre ainsi la main, ne devait-il pas se dire — et ceu.x vers lesquels il allait ,ne devaient-ils pas se faire la même réflexion — : « Si tous les chrétiens étaient dans la situation de ceux de Jérusalem, lesquels viendraient au secours des autres ? »

Nous avons, depuis, eu le grand rêve de l'an mille, où une véritable folie, en même temps qu'une indescriptible terreur, est passée sur le monde. Une multitude de gens, dans la simpli-

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cité et dans la bonté de leur cœur, se débarrassaient de tous leurs biens. L'an mille arriva, passa, et le monde dura !

Aujourd'hui, à chaque instant, des gens parlent de la fin du monde. Tout calendrier qui se respecte annonce une date pour cet événement. Se laisser frapper par ce genre de prédictions serait un signe de faiblesse d'esprit. La première notion qu'il faut avoir, quand on est architecte, c'est la notion de la stabilité de la terre, quoique la terre soit essentiellement mobile. La première notion qu'il faut avoir, si l'on veut s'organiser dans le monde d'après les règles de la sagesse, c'est la notion de la stabilité économique, malgré que, idéalement, on puisse affirmer qu'aucun système économique ne durera toujours.

De même que le jeune homme qui se présenta à Notre Seigneur Jésus-Christ était un cas exceptionnel, la liquidation des biens, le renoncement à posséder doit être une exception.

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L'indigence aussi doit être une exception. L'humanité ne doit pas être organisée de telle sorte que l'aumône soit la marque régulière des relations sociales. L'humanité ne doit pas être organisée de telle sorte que quelques-uns soient les patrons, non dans le sens de chefs, organisateurs du travail, mais dans le sens de grands dispensateurs des bienfaits. Lors môme qu'ils auraient un cœur d'or, un cœur comme celui du bon Dieu, — les autres, comme dans la vieille Rome, seraient des clients attendant leur pâtée. L'humanité, en un mot, ne doit pas être organisée de telle sorte que quelqu'un puisse être tenté de se faire entretenir sans travailler, quand il est valide. Une des meilleurs façons de placer son bien est donc d'encourager le travail, l'initiative intelligente, 'et même de courir des risques pour soutenir des entreprises utiles.

Le pauvre, le seul pauvre légitime, c'est le malade, l'infirme, le trop jeune, ou le trop âgé;

Vends tes biens! iSy

c'est quiconque, frappé ou vaincu par la vie; c'est celui qui est tombé et qui a besoin qu'on le ramasse, comme le bon Samaritain ramassa, au bord de la route, le voyageur tombé aux mains des meurtriers. Mais, il ne faut pas, — même pour que la charité soit magnifiée, — que ceuxlà se fassent porter qui ne sont ni invalides ni malades. Pouvant travailler, possédant ce capital qu'on appelle la santé, l'intelligence, une capacité quelconque de produire, si vous vous constituez pauvre, vous descendez au rang de parasite.

Le parasite! c'est le pire des êtres! c'est la vermine! Elle doit disparaître! L'organisation chrétienne d'une société ne. consiste donc pas à ériger l'aumône en loi générale. Ce serait l'abolition de toute dignité humaine et la suppression de la loi sainte du travail.

Qu'a donc voulu dire Notre Seigneur Jésus- Christ?

Il a voulu dire à ce jeune homme qui se trou-

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vait être un cas spécial : « Toi, tu es fait, avec tes aspirations et tes qualités, pour travailler, sans regarder en arrière, à l'avancement parmi les hommes du rèi^ne de justice et du règne de bonté. Pour bien t'acquitterd'une tàchesi haute, il ne faut pas que tu aies l'esprit occupé de toutes sortes d'autres choses, que tu aies à te préoccuper de ton vignoble, de tes vergers, de ta maison, de tes locataires, que tu t'inquiètes de connaître le prix et l'état des marchés, que tu sois préoccupé de savoir s'il y a famine ou disette en Orient. Tes biens et leur gestion, seraient pour toi un embarras, un boulet à tes pieds, une chaîne à ton cou. Il faut que tu arrives d'abord à la liberté. Conclusion : débarrasse-toi de tes biens, donne-les à ceux qui sont dans le besoin ; après, suis-moi. »

Ce n'est pas un conseil économique, c'est un conseil moral et religieux qui regarde le caractère, le cœur, l'aspiration, la disposition intérieure. Ce conseil répond bien à cette situation

Vends tes biens! iSg

spéciale de quelques-uns, qui constitue la vocation et les oblige à tout laisser derrière eux, pour marcher en avant.

Dans tous les conseils qu'il a donnés, même quand II dit : « Ne vous souciez pas du lendemain, regardez les oiseaux du ciel et les lys des champs qui ne filent, ni ne tissent. Notre Seigneur Jésus-Christ n'a jamais voulu dire que les hommes ne devaient pas être prévovants, qu'ils ne devaient pas travailler. Il a seulement voulu dire : Pourquoi vous faites-vous tant de souci, vous qui pouvez filer, vous qui savez travailler? "V'ous ne pouvez pas craindre, étant laborieux et industrieux, qu'il vous arrive pire qu'aux oiseaux du ciel et aux fleurs de la vallée, qui ont tout de même ce qui leur faut, bien qu'ils ne filent, ni ne tissent, ni ne moissonnent. »

Jamais Notre Seigneur n'a élevé la main contre cette colonne sacrée qui supporte non seulement l'humanité économique, mais encore l'humanité morale, et qui s'appelle le travail. Rien de grand,

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ni de beau comme le travail ! Mauditsoit celui qui pouvant travailler, ne travaille pas! L'homme a besoin du travail, comme les plantes de la rosée céleste! On a besoin non seulement de remuer, de faire effort, mais de se sentir engaj^é dans toute cette grande organisation humaine, comme un rouage profitable, afin d'engrener avec ses semblables, de voir la fuite utile des jours et de ressembler au semeur dont le geste auguste va rejoindre, à Thorizon, la levée des étoiles.

Quiconque ne veut pas travailler, quiconque a pour idéal d'être couché dans quelque vague paradis, sur des gazons fleuris, sous les ombrages assoupissants, est un criminel qui rêve de décomposition! C'est un renégat, qui n'a jamais vu ses mains, ne s'est jamais occupé de sa personne pour se demander : « Pourquoi suis-je ainsi admirablement bâti et outillé, si ce n'est pour m'employer? »

Le travail est la chose du monde la plus sainte et la plus magnifique. Quiconque ne travaille

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pas parce que son père s'est soucié de lui laisser de quoi vivre: quiconque ne travaille que parce qu'il n'aurait pas à manger sans cela, est, au fond de lui-même, rongé par le néant, par le vice radical !

Il y a deux espèces de paresseux : les uns qui peuvent se payer la paresse sans tomber dans la famine, les autres pour qui le fouet de la faim est nécessaire, afin qu'ils renoncentaux étreintes delà paresse. Ils sont égaux, quoique l'abjection des uns soit sordide, et celle des autres brillante.

Honneur et gloire au travail ! Jamais Notre Seigneur Jésus-Christ n'a méprisé le travail, Lui qui disait, au contraire : « Travaillons tant que dure le jour, car la nuit arrive où personne ne peut plus travailler, » et encore : Mon Père travaille toujours. Si cette notion que le travail est une servitude, un esclavage, et que ceux-là seuls travaillent qui ne peuvent pas faire autrement, était véritable, nous devrions avoir pour Dieu quelque grand fainéant, quelque

lazzarone divin couché au soleil de l'univers! Au contraire, le vrai Dieu c'est le gardien d'Israël qui ne dort jamais, c'est Celui qui jamais ne se couche, Celui qui, du matin au soir, la nuit, partout, dans le cœur des hommes, dans la vie des êtres, dans le fonctionnement de notre pensée, dans toutes les créatures, toujours, est à l'action! L'Action, c'est le propre de Dieu! Travailler, c'est être collaborateur de Dieu!

Voilà donc comment nous devons comprendre la parole de Notre Seigneur Jésus-Christ : Le bien, c'est le fruit du travail; le travail est sacré, le fruit doit l'être également. Il doit être par nous administré, non pas avec l'humeur d'un chien qui détient un os autour duquel il montre les griffes et les dents, afin que d'autres n'y touchent pas. Le bien que nous possédons, fruit du travail laborieux et honnête, soit de nous, soit de nos contemporains, soit de nos ancêtres, doit être administré fraternellement.

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Tout bien — si vous voulez en voir les racines, — vient de beaucoup d'efforts multipliés : Qu'il retourne à la fraternité, comme il en vient. Il n"est permis à personne de posséder son bien, comme on possède une proie.

Le souci du bien, le soin du bien, du nôtre et de celui des autres, du bien public et privé, est une des préoccupations des braves gens. Posséder soi-même du bien, surtout comme le jeune homme de notre texte, de grands biens, constitue une responsabilité devant laquelle, pour ma part, je reculerais plutôt. Mais, ce ne serait peut-être pas une reculade courageuse. Il faut, après tout, se résigner, si du bien nous arrive, à accepter la responsabilité qu'il amène avec lui. Autrement, on est un homme qui fuit les occasions d'être utile.

Toutefois, si nous possédons du bien et consentons à en posséder, ayons une âme fraternelle. Cultivons en nous cette disposition au renoncement qui fait qu'un homme ne se consi-

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dère pas comme marié avec son bien; j'entends par là qu'il ne soit pas, corps et âme, amalgamé avec ce bien, comme il arrive dans ces unions parfaites où deux ne font qu'un seul. Qu'en perdant son bien, un homme ne s'ima^ne pas se perdre lui-même. Qu'il puisse s'en détacher comme d'un manteau. Rien de plus utile qu'un manteau, mais un manteau n'est pas la peau, et surtout, n'est pas le cœur.

Dans la grande série des valeurs humaines que Jésus nous a si bien fait comprendre, les biens ne doivent jamais être méprisés, mais ils doivent être à leur vraie place. C'est une mauvaise armée, que celle où le caporal veut commander au général, où le simple soldat veut commander au caporal. La bonne armée est celle où règne une bonne discipline — une discipline de de cohésion, de bonté, de fraternité, en même temps que de sévérité. — La bonne organisation dune vie humaine est celle où toutes choses ayant leur valeur légitime sont à leur rang et

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viennent chacune à leur place. Les biens viennent après l'àme. Le bien doit être serviteur. Il est dit, dans un vieux proverbe qui n'est pas pris dans la Bible, mais simplement dans le cœur des hommes éduqués par une vieille expérience : l'argent est un bon serviteur et un mauvais maître.

Vous voyez d'ici ce qui arrive, lorsque le bien, qui est personnifié, symbolisé dans l'argent, est au-dessus de tout. Ce sont alors toutes les vilenies, toutes les abdications; c'est le règne du veau d'or, et même le règne du crime, pourvu qu'on puisse se procurer de l'argent.

Hélas, la guerre à laquelle nous assistons maintenant,, vous le savez bien, a été, en premier lieu, déchaînée par les appétits de ceux qui voulaient tout pour eux-mêmes. Ils ont placé le bien, les colonies, les sacs de riz. les sacs de café, le charbon et le fer, tout ce qu'on transporte sur des vaisseaux, tout ce qui entre dans un port et tout ce qui en sort, au-dessus de la

]^b G /clives à deux tranc/ia}tls

dignité humaine : Pour acquérir le bien, ils croient permis d'écraser, de supprimer et de tuer. Périsse le droit, pourvu que par la force la possession de la propriété, dans un certain peuple, augmente. C'est ici le cas de répéter la parole de Jésus : « Gagner le monde entier, à quoi cela- vous servirait-il, si vous perdez votre àme! »

L'argent est un mauvais maître, mais c'est un bon serviteur. Quand il obéit, quand il vient lorsqu'on l'appelle, se met à son poste, se place soùs les pieds des pauvres petits enfants pour les réchauffer, sous la tête des malades pour les soulager; quand il prend des ailes pour voler au secours de la détresse, alors c'est un bon serviteur, un de ces serviteurs de marque rare qui méritent une belle récompense pour d'anciens services et qu'il faut se garder de congédier.

Résumons-nous, mes frères! Que ceux d'entre vous qui ont une \ocation très particulière ne s'embarrassent pas de leurs biens; qu'ils se

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fassent un bagage léger comme celui du soldat. Il y en a qui n'ont pas le temps de faire un tas de comptes, qui n'ont pas le temps de s'occuper de bilans, de recettes et de dépenses, de prix de revient et de prix de vente. Qu'ils y renoncent donc! Mais de peur qu'ils ne méprisent les autres, ceux astreints à compter strictement, je leur dirai : « Mon ami, pour que toi, tu puisses te dispenser de compter, rappelle-toi, ce sera justice, que d'autres sont obligés de le faire. Pour te dévouer complètement, il faut que tu paisses t'appuyer sur ceux qui sont encore peu ou beaucoup préoccupés de toutes sortes d'intérêts prosaïques; leur esclavage crée ta liberté. » Que ferait une armée, la plus enthousiaste, la plus remplie d'esprit de sacrifice, si elle n'était pas appuyée sur un arrière bien organisé? Voilà l'humanité. Ceux qui sont au front sont obligés d'aller au feu sans regarder en arrière. On peut même leur dire : « Ne comptez pas les munitions. » Mais comment le pourraient-ils, si l'ar-

rière manquait de rei^ards clairvoyants et de mains diligentes? A l'arrière on compte les munitions : on sait et on doit savoir ce que le ravitaillement de l'armée coûte d'argent et de peine, d'intelligence, de scrupule honnête et contraire à tout gaspillage.

La bonne inspiration, l'esprit absolu de renoncement pour les uns. mais s'appuyant sur une organisation, et, pour les autres, un esprit tel que tout ce qu'ils font, que ce qu'ils possèdent — leur situation et leurs biens — soit par eux administré dans le souci de leur responsabilité et dans le souci du bien généra! : Voilà le but à poursuivre. Si nous vivons ainsi, il n'y aura plus de parasites. Une juste et implacable sévérité sociale frappera l'homme coupable d'exploiter le titre de pauvre. Une fois les faux pauvres, les requins, les chacals, les loups éliminés, ceux-là qui vraiment méritent que notre cœur aille à eux, seront à l'abri du besoin. Nous n'aurons plus la tristesse

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de nous dire que, malgré toutes les bonnes volontés, on n'est pas arrivé à supprimer la misère imméritée.

Inspirons-nous de l'àme de Notre Seigneur Jésus-Christ. Ce n"est pas un rêveur, ce n'est pas le champion de pratiques imprévoyantes, aboutissant à augmenter le nombre des pauvres, en réduisant ceux qui le suivent à devenir pauvres eux-mêmes, obligés demain de mendier, chez les autres, ce qu'ils distribuent' aujourd'hui.

Non, son conseil est tout différent. Il dit : « Quand un membre souffre, tous les membres souffrent. » Ce qu"il veut, c'est qu'un esprit fraternel gouverne l'exercice de ces fonctions diverses qui font la collaboration sociale. Si les uns se donnent eux-mêmes et leurs biens, sans regarder en arrière, les autres, scrupuleusement et avec vigilance, administrent leur bien dont ils se sententdépositaires pour l'intérêt commun. Ainsi rien, ni personne ne tombe à terre. Le bien,

i5o Glaives à deux tranchants

fruit du labeur, est respecté, et dans la société reconnaissante et inspirée de justice, les vrais pauvres, honorés à l'égal de trésors, sont aimés, soignés, consolés, portés sur les mains.

Amen !

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