‹ Glaives à deux tranchantsChapitre 6 sur 23 · FER · texte numérisé non relu

FER

Voilà des gens qui ont un Dieu, 11 porte le nom vénéré du Maître de toutes choses. Mais c'est en la circonstance le patron de Juda, de Siméon. On dirait le chef d'une bande de brigands, marchant avec ses affiliés, pillant avec eux et leur donnant avec sa bénédiction le droit de se livrer à tous les excès. Ils s'en acquittent merveilleusement, plusieurs des villes par eux envahies, ils les consacrent à leur Dieu. Or, cette consécration, c'était la disparition du sol : on tuait tout, brûlait tout, puis on "passait la charrue. C'était la manière de ces gens-là de consacrer |es choses à Dieu! Mais, quel Dieu ce devait être, pour que de pareils sacrifices lui soient agréables! J'en appelle, contre lui, au T'ribunal de toutes les consciences droites^. C'est avec ces récits barbares d'un temps aboli que le monde s'est maintes fois empoisonné

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dans le courant de l'histoire. On a cru v voir des leçons divines au lieu de les prendre pour ce qu'ils sont : la fidèle peinture des atrocités humaines, suggérées par des superstitions nationales. Et nous avons ressenti leur influence à la façon dont un envahisseur qui, lui aussi, se réclame de Dieu, a traité notre territoire et ses habitants, comme furent traités Canaan et les Cananites.

Nous aurons à parler de cette confusion néfaste, dans le discours qui suivra. Je ne veux pas m'y arrêter aujourd'hui. Ce que je retiens ici, c'est la phrase typique et qui en dit long sur l'état d'esprit de cette religion de proie.... « Ils dépouillèrent les habitants de la montagne, mais les habitants de la plaine, ils ne purent les dépouiller, parce qu'ils avaient des chars de Jer....»

Ces incendiaires avaient la prétention d'exécuter les ordres de leur Dieu. Mais alors ce Dieu n'était pas très puissant, puisque des chariots

de fer lui inspiraient un certain respect. Evidemment, la plaine est encore plus désirable que la montagne. Les brigands ne sont pas des gens à se piquer d'esthétique, à regarder la montagne pour la beauté des sites. Pour eux, dépouiller des gens qui habitent au milieu des rochers, des cavernes, des solitudes, c'était une maigre affaire. Mais c'en eût été une fructueuse que de dépouiller ceux d'en bas, habitants des plaines riches où coulent le lait et le miel. C'eût valu la peine! Seulement, ceux-là avaient des chariots de fer....

Alors, la razzia s'arrête et le Dieu qui lavait ordonnée fait demi-tour avec ses sicaires.... Les anciens, quand ils arrivaient au bord de l'Océan mystérieux, le trouvaient tellement grand, tellement troublant qu'ils disaient : « Ici cesse le règne de nos dieux. »Ces dieux, dans leur imagination, étaient institués pour la Méditerranée, pour les riantes petites baies dont se dentellent les délicieux rivages de l'Attique. Mais l'Océan

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brumeux, non! C'est trop grand, trop impénétrable. La puissance de Jupiter ne s'étend pas jusque là. — Ainsi doivent s arrêter certaines prétentions d'une force qui volontiers se croit revêtue d'un pouvoir surhumain. Vous ne ferez que les exaspérer par la douceur. La force ignore son langage et se rit de ses plaintes.

Piller les villes, massacrer les habitants, envahir les territoires, de quel droit voulez-vous empêcher ceux qui en ont le pouvoir? Mais surgissez en force, armez la justice, raisonnez, le glaive en mains, et vous leur inspirerez cette réflexion : « N'allons pas là, ils ont des chariots de fer ! »

Quelle leçon de choses!

Elle veut dire qu'il n'y a rien de tel qu'une défense résolue contre qui nous attaque et n'est pas sensible à notre bon droit. Le droit de ceux de la montagne, au -temps de cette vieille histoire, valait entièrement le droit des sens de la plaine, mais comme ceux de la montagne ne

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pouvaient pas le faire valoir — ils n'avaient pas de chariots de fer — ils furent obligés de passer par où voulait le vainqueur, à savoir par le ri 1 de l'épée.

Il faut donc s'inspirer de celte page, qui vaut un apologue, pour se dire qu'il est quelquefois utile, qu'il est parfois indispensable, que c'est même un dex'oir de se défendre. L'indécision des victimes à se défendre, peut être la plus formidable tentation pour les agresseurs animés de mauvaises pensées. Tout ce qui n'est ni garanti, ni protégé se recommande de soimême aux nobles coeurs, mais excite les appétits et encourage les entreprises des autres. Une femme qui se garde mal, peut corrompre tout un milieu; un chef de maison qui surveille mollement son monde, peut démoraliser ses employés. Une nation qui ne se tient pas sur le qui-vive. peut pervertir l'esprit à une partie de ses voisins. Pourquoi.-* C'est si m pie. Mettez que cette nation possède des choses admirables,

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des biens qui attirent les regards envieux. Que se passera-t-il. si les précautions prises pour sa défense sont négligées? Les sentiments de spoliation, de ripaille, de rapine; tout ce qui inspire les amateurs du bien d'autrui. tout ce qui constitue le conquérant, dans le plus mauvais et le plus bas sens du mot. tout cela s'éveillera. Cro\ez-vous donc que le patrimoine des nations pacifiques et bienveillantes soit fait pour exciter et satisfaire les passions des nations de proie? Est-il admissible que ceux qui respectent la vérité. la parole donnée, le bien des autres, la vie des autres, encouragent par leur attitude effacée quiconque est prêt à renverser toutes les barrières? N'est-il pas complice du brigand, celui qui lui fait comprendre qu'à dévaliser les passants, il n'y a aucun risque à courir? Certains hommes sont méchants; mais ce sont des ignorants et des égoïstes: ils ont une àme. et celle-ci peut se réveiller. Mais, il v a en d'autres qui sont entrés à tel point dans le

crime prémédité qu'on ne peut les comparer qu'à des bètes malfaisantes. Si vous avez à vous défendre contre un mauvais chien, vous ne gagnez rien à lui dire de bonnes paroles; vous n"avez pas le loisir de vous livrer à des expériences prolongées pour savoir par quels arguments vous le toucherez, si c'est en lui récitant delà poésie ou de la prose; des passages des Prophètes ou de TEvangile. Pour toute réponse, vous seriez dévoré! Le bon argument pour celui-là, le seul auquel il soit accessible, c'est de lui donner sur les pattes.

Pour se défendre contre certains, on ne peut pas employer les moyens qui s'adressent au cœur, à la conscience, à la droiture : toutes ces choses n'existent pas pour eux. A quoi bon leur parler de droit? ils sont au-dessus de la loi. Une seule chose est à faire : employer la force; sortir le chariot de fer. Ce qui est indiqué pour s'opposer aux méchants qui sont en même temps forts, compte éga-

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lement pour résister à ceux qui ne sont que méchants. Si leur faiblesse nous empêchait de leur tenir tête par magnanimité, nous arriverions à ce résultat absurde : la domination des méchantes petites bêtes. Le pygmée sans scrupule se paierait la fantaisie de battre le bon géant!

11 faut se défendre! Ah! je le sais, c'est une tristesse, quand on est un homme de bien, que d'être obligé d'employer les moyens forts. Tous nous avons présente à l'esprit cette parole de saint Paul : « Ayez la paix, autant qu'il est en vous, avec tout le monde. » Mais, il savait fort bien qu'il ne dépend pas toujours de nous d'être en paix avec tout le monde.

Quand le même apôtre dit : « Ne vous laissez pas surmonter par le mal, » il nous donne une consigne virile. Souvent on se laisse surmonter par le mal parce qu'on ne lui a pas résisté dès le principe.

Il y a des personnes, dans toutes les familles, qui, dans leurs rapports avec leurs compagnons, ont commencé par la douceur, la bonté, les bons procédés, par toutes sortes de manières de gentilhomme et de chevalier. C'était leur manière à eux et qu'ils auraient aimé pratiquer toujours. Mais elle leur a mal réussi, avec plusieurs, et avec ceux-là il a fallu y renoncer. Les moyens n'étaient pas mauvais; mais ils n'étaient pas bons pour tous, indistinctement.

Une règle générale à suivre est inscrite dans ces paroles de saint Paul : A^e vous laisser; pas.... Il ne faut pas être passifs, il ne faut pas se laisser faire; il ne faut pas se laisser marcher sur les pieds, se laisser insulter, vilipender, dépouiller.

Remarquez, d'ailleurs, et c'est chose grave, chose que nul ne doit se permettre : la joue que vous offrez quand vous défendez mal votre position, ce n'est pas toujours la vôtre, c'est quel-

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quefois la joue du prochain. Vous disposez de la sécurité des autres, en ne vous défendant pas. Il y a une solidarité qui oblige les braves gens à se défendre, non pas simplement pour eux-mêmes, mais dans l'intérêt de ceux qui sont autour d'eux. Si vous ne vous défendez pas, vous compromettez le droit des autres; si vous vous laissez faire, vous devenez non seulement des victimes — s'il vous plaît de devenir des victimes, vous avez tort, mais c'est votre affaire, c'est vous qui pavez, — mais vous devenez les complices du mal, et vous passez sans le vouloir dans le camp des bourreaux.

Il y a là une leçon, non pas seulement pour le temps de guerre, mais une leçon pour le temps de paix, pour toujours, pour toutes nos relations avec nos semblables. Une certaine manière de se tenir trop mollement dans la vie, encourage les mauvais procédés. Je connais des gens qui ont employé les meilleures pratiques avec leurs compagnons de vie, v com-

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pris leurs inférieurs. Tous ceux avec qui ils avaient des relations, à plus forte raison leurs amis, ont été favorisés indistinctement de leurs gâteries. Qu'est-il arrivé? Ils ont corrompu quelques êtres qui ont besoin d'être tenus à distance et de sentir la fermeté; leur bonté s'est tournée contre eux.

En déduirons-nous avec les pessimistes qu'on ne peut pas être bon, ni complaisant, ni bienveillant, sans s'exposer à ce que tout le monde abuse de vous sans risquer de devenir le paillasson sur lequel chacun essuie ses pieds? Jamais de la vie!

L'âme doit rester haute, bienveillante, on doit rester disposé à donner son manteau, à marcher deux milles avec celui qui vous en demande un. Tout cela, il faut le garder au fond de son cœur, mais il est sage de mettre autour de ce cœur, s'il est bon, doux, bien disposé, une bonne cuirasse, une écorce un peu rugueuse. Autrement, ce ne sont pas les bons

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qui profitent de notre bonté, ce sont les méchants qui en abusent et, finalement, après tant d'abus, nous sommes tentés de devenir méchants nous-mêmes. Oui, des hommes sont devenus méchants parce qu'on en a trop abusé. Leur cœur s'est ai,i,^ri : ils ont tout perdu, même la foi dans leur idéal, ce qui est la plus grande de toutes les calamités.

Il faut donc se défendre! Aujourd'hui où tant de bravées gens ont une sorte de dégoût d'être obligés de tuer, d'être obligés de collaborer à la destruction, je leur dirai : « Cela me répugne autant qu'à vous; c'est horrible que nous en soyons encore là, deux mille ans après la crucifixion de Notre Maître sur le Calvaire — et ceci non pas avec des Canaques, mais avec des gens civilisés; non pas avec des gens qui ne connaissent pas Notre Seigneur Jésus-Christ, mais avec des gens qui ont coupé en plusieurs morceaux chacune de ses paroles, qui connaissent non seulement tous les cha-

pitres, mais toutes les figures des Saintes Ecritures et qui les répètent, les gravent sur la pierre, et les distribuent dans le monde. Ils se sont empoisonnés à tel point avec quelques pages du vieux Testament, que nous sommes obligés d'avoir recours aux « chariots de fer, » pour qu'ils ne viennent pas, sous la conduite de leur vieux Dieu, prendre tout ce que nous avons! » Voulez-vous éclairer votre conscience, dites-vous ceci : Notre Seigneur a déclaré : « C'est à leurs fruits que vous le<; reconnaîtrez. » On reconnaît de la sorte non seulement les hommes, mais les doctrines. Il dira : « Appliquez ma doctrine de telle sorte qu'elle vous fasse du bien, et non du mal. »

Il faut résister! Nous avons eu 1914, 191 5, 1916, parce qu'en 1870 les nations paisibles qui entouraient la France l'ont laissé fouler aux pieds, et ne se sont pas dit qu'un appétit comme celui qui s'annonçait alors ne serait jamais assouvi et ne ferait que grandir en dévorant. II

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y a des gueules trop rapaces pour jamais être gavées complètement. Il v a des bêtes qui n'auront jamais mangé assez; elles ne se coucheront pas pour faire leur digestion, comme les boas quand ils se sont rempli l'estomac et qu'ils dorment pendant un certain temps. Non, chaque repas augmente leur faim. Si vous les laissez faire, si vous ofifrez l'autre joue, ne croyez pas qu'il arrivera un moment où vous les aurez calmées : vous n'aurez fait que les mettre en appétit. Alors, devant toutes les destructions qu'auront provoquées votre douceur, votre disposition pacifique et votre non-résistance, devant tous ces désastres, vous serez enfin convaincus vous-mêmes qu'il faut se défendre et lutter. Mais il sera peut-être trop tard. En tout cas, la lutte s'aggravera de tout le mal déjà fait. Mieux valait ne pas attendre si longtemps.

Mes frères, ce que je viens de vous dire, je l'ai dit avec tremblement. Celui qui parle à ses

semblables a une grande responsabilité devant Dieu et devant les hommes, devant le passé, devant le présent et devant l'avenir. Mais, je suis qualifié pour vous le dire. Si quelqu'un a une àme disposée à vibrer sous la sainte parole de Notre Maître Jésus-Christ, c'est moi. Je ne me glorifie «pas en le disant. On ne se glorifie pas lorsqu'on remercie Dieu de vous avoir fait un don. Pour moi, je serais disposé à donner mon manteau, à offrir l'autre joue, à dire: «Vous voulez me faire un procès! Tenez, prenez d'avance tout, et même au delà de ce que vous espérez' gagner par ce procès. » Je serais disposé à faire comme ce bon prêtre qui fit mon admiration et que Victor Hugo nous montre dans Les Misérables disant en substance aux cambrioleurs : « Messieurs, vous avez oublié mon argenterie, je vous l'offre. Vous êtes venus ici, vous vous êtes dérangés, il ne faut pas que vous ayez fait une affaire incomplète. » Je voudrais faire cela, mais je sais très bien que

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je donnerais un dangereux conseil à tous, aux mauvais comme aux bons, si je prenais un pareil langage pour ma règle absolue. »

De m-ême qu'il est dans la vie ordinaire des complaisances permises, qui sont des tares, des vices; qu'il est des choses qu'on ne peut pas accorder, lors même qu'on vous les demanderait à genoux, parce quelles sont défendues, il y a aussi des dispositions pacifiques et conciliantes qu'on ne peut pas montrer en face de certaines exigences. Au contraire, il faut faire entrer en action le chariot de fer. pour qu'il soit une barrière aux malfaiteurs, un rempart aux hommes de bien.

Mais, même en montant dans le chariot de fer, gardons la foi et l'idéal.

Regrettons d'être obligés d'en arriver là. D'une âme ferme, croyons qu'après tous ces sacrifices, ayant mis la force au service du droit, nous avons fait faire plus de chemin au droit et à la bonté que par une résignation effacée.

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Il faut aussi garder son âme sans rancune, rester dans les plus âpres combats un chevalier et non pas devenir un soudard. Si le chevalier, pour avoir employé les moyens violents, devenait un homme de violence, même en abattant la violence, il serait son vaincu : elle lui aurait communiqué son esprit. Battons-nous avec une âme pacifique, une âme qui croit au lendemain et sait qu'à travers toutes les duretés des hommes et tout leur aveuglement. Dieu a réservé un jour à la justice, qu'en nous jetant vaillamment dans la mêlée, nous avancerons le jour où viendra son règne et hâterons l'heure où l'on pourra être enfin bon sans crainte de faire du mal. Amen.

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