‹ Glanes d'archives. Les Grimaldi chez eux et en voyageChapitre 9 sur 9 · PORTRAITS DU ROI ET DE LA REINE · texte numérisé non relu

PORTRAITS DU ROI ET DE LA REINE

La décoration de la Salle des Conquôtes n*avait été qu'un épisode provoqué par le goût du prince Antoine pour les portraits de la cour de France. Tout entier à son désir de s'entourer de ce qui lui rappelait ce Versailles, d*où ses infirmités le tenaient exilé, il recherchait avec une passion plus grande encore ceux do la famille royale.

Lié comme il Tétai: depuis plus de trente ans avec le Régent, dont il était le correspondant assidu, on pourrait croire qu'il avait obtenu de ce prince une peinture qui le représentât au Palais de Monaco; il n'en est rien. Antoine réclama fréquemment cette faveur, mais le duc d'Orléans mourut avant que la promesse eût été réalisée.

Les lettres à Bernardoui sont pleines de l'expression de la profonde douleur que causa à Antoine 1*-^^ ]^ f[Q tristement subite du duc ; l'une d'elles, s'exprime, au sujet du portrait promis, dans des termes empreints de cette vivacité originale qui était le trait particulier du caractère du Prince :

« Ma douleur s'irrite, écrivait-il le 25 décembre 1723,

< au souvenir de l'inexécution du portrait dans une

< tabatière que feu Monseigneur le duc d'Orléans avoit

« eu la bonté de me promettre. Cette marque précieuse

< de son souvenir me devient encore mille fois plus

• obère depuis que noua l'avons perdu; c'esl pourquoi « jo vous charge d'en parler vivemeut au seigneur <r Cocbe ei de lui dire que s'il me m'envoie pas ce por-

< trait, fOI-cedans une boîle de fer blanc, j'en perlerai

< ma plainte à M. le duc de Cbartres. »

La reclierohe des porlrails de Louis XV le préoccupait surtout : i! ne connaissait pas ce prince; il ne le vit jumais. Dès qu'il s'était occupé de la Salle desCottqnêteR, il avait mis au premier ran^r de ses desiderata l'acquisition d'une loile représenlant le jeune roi, qui p(il faire pendant à celle où Louis XIV figurait « en buste ».

Il semble qu'il n'éiail pas alors facile de saiisfaire ce désir : « On parle, écrivait-il le 26 janvier i7:^3, d'un « portrait moderne du Roy, dont je voudrois bien avoir « une copie fidèle»; Bernardoul U; désolait en répondant :

« Il n'y a pas un seul portrait du Roy qui lui ressemble».

L'année suivante, à de nouvelles instances, l'auditeur répondait le28 janvier 1724 : « Il n'y a aucun portrait du « Hoy qu'on puisse appeler ressemblant. Celu}' qui en

* approcbe le |)lus est de M. Rigault. qui l'a peint assis u sur son trône avec les habits royaux. C'est un grand « tableau que je ne croys pas même que l'on puisse « réduira en petit (1). V. A. n'a qn'à me mander la gran-

€ deur dont elle le veut et il ne sera pas difficile de la « satisfaire au pins tost. »

Force était donc de se résigner.

tt J'attendraj quelqu'autre occasion » écrit Antoine le 8 février, * pour vous demander le portrait du Roy, • « celui de M. Rigault me paraissant trop historié pour « être réduit en petit. »

De longs mois s écoulèrent sans que cette occasion se présentât. En 1725, le mariage de Louis XV ranima les désirs du prince Antoine :

(( Je vous fais souvenir que je vous ay demandé les « portraits du Roiet.de la Reine; si, comme je pense, on « les a peints après leur mariage, tâchez de faire en € sorte que je puisse les avoir tout au plus tôt. »

Et Bernardcni répondait le 9 novembre 1725 :

« Il y en a un du Roy qui est très ressemblant; mais 4c il n*y en a aucun de la Reyne jusqu'à cette heure, 4f dans lequel on trouve le moindre trait de son visage, a Si V. A. m*en croit, Elle attendra encore un peu pour « on avoir un qui ayi quelque ressemblance. Je veilleray « môme là-dessus, afin de l'informer du premier qui 4f paroitra et qui sera supportable. >

Ce portrait tant attendu de Marie Leczinska était enfin annoncé quelques mois après; Bernardoni écrivait le 13 mai 1720 :

« J'ay vu un nouveau portrait de la Reyne aussy par- « lant que celuy du Roy, l'un et l'autre faits par Venlo

< que V. A. a vu autrefois à Monaoo et tini est anjour- « il'liiiy fort à la mode dans ce pajs-cy. Pour les avoir

/ « (le la grandeur qii'Elie lf>s désire, sçavoir de quaire « pieds deux potice^ de hauteur et de trots pieds deii\ « pouces de largeur, aeec len (êtes retouchées de la

< mail du mailre, il les faudra payer deux cents cin- « quanle livres pièce, qui est le dernier pris â quoy on « les a fixés aprë;: avoir bien marchandé. »

Le nom de Jean-Baptiste Van Ixio n'éveillait pas, paraît-il, de souvenirs agréables dans l'esprit du prince Auloine ; loici en eti'et la curieuse réponse qu'il fit à son auditenr :

« Il faut que Veiilo ait fait de grands progrès depuis « son séjour à Moiiacn, pour vendre aujourd'hui la copie

< de deux portraits à Paris cinq cents livres; à la vérité, « c'est celuv du Roy et do ta Keyne dont il a beaucoup

< mieux atlrappé la ressemblance qu'un autre. Dans le « désir qu6 j'ay de jouir d'une vue aussi agréable, c'est « par celte considération que j'approuve que vous tiriez « du duché du Valentinois l'argent qu'il vous faut pour € cette commission. »

L'opinion défavorable du prince à l'égard de Van Loo n lieu do surprendre, car loin d'avoir marque par des œuvres médiocres, le passage de Jean-Baptiste Van Loo à Monaco a laissé dans le Palais une des jolies toiles qui soient sorties de son pinceau, le portrait de la princesse Louise-Hippolyte, devenue depuis duchesse de Valentinois.

Cette œuvre a fort heureusement survécu à la destruction ou à la dispersion des portraits dont nous venons d^exposer Thisloire ; elle fait maintenant Tun des plus délicats ornements du Palais restauré. Il y a dans cette œuvre de la jeunesse de Tartiste, un peu molle par certains côtés, une chaleur et une harmonie pleines de grâce; Texpression à la fois naïve et douce du modèle^ le naturel charmant de Tattitude, la richesse du costume, décèlent un artiste déjà supérieur^ quoique la tonalité générale n'ait pas encore Téclat lumineux qu'atteignit Van Loo à l'apogée de son talent. A' tous égards le portrait de Louise-Hippolyte est une page très intéressante dans l'œuvre du maître.

Nous avons rappelé ailleurs (1), comment Van Loo, réfugié à Aix pendant le siège de Toulon, avait trouvé dans le commissaire des guerres en Provence Lenfant, dont la circonscription comprenait la place de Monaco, une protection qui l'introduisit auprès du prince Antoine en 1712. A leur tour, les recommandations du prince lui ménagèrent des travaux à Gènes, où il peignit surtout un grand nombre de portraits de femmes, avant de se rendre à Turin, oïl il trouva la protection du prince de Carignan qui l'envoya étudier à Home (2).

Son talent s'était développé dans ses voyages ; son séjour à Gènes eut une inlluence directe sur lui : les

(1) Les lir'aujC'Urts au Palais dr Monaco. Monaco 1884, in-8, page 57.

{'À) Alfred Mk-hiels, Histoire d-: la peinture flamande, tome X, page 39. 36

fresques des palais de la «Ville tie Marbre > lui donnèrent le goût de la peinture claire. 11 était entiôrËtnent maître de aon pinceau quand il arriva jeune encore à Paris.

II était difficile de percer là où tant de peintres illustres accaparaient la faveur publique. Van I^o se fll pourtant assez vile une place, grâce i l'appui du prince de Carignan, chez lequel il logeait encore à l'botel de Soisaons en 1728. suivant une lettre du prince Antoine. Quelques jolis portraits le mirent, comme l'écrivait Bernardont < fort à la mode ». Un incident, qui dénote cbez l'aruate une élonnaule facilité, le plaça tout à fait en vedette. On a vu également par les lettres de Bernardoni qu'on n'avait pas encore, à l'époque de son mariage, obtenu un bon portrait de Louis XV Van Loo, quoique ayant déjà obtenu par son protecteur accès auprès du Régent, qui lui At réparer les cartons do Jules Romain, quoiqu"ayant été reyu membre de l'Académie de peinture en 172:^, n'était pas encore de ceux qui abordaient facilement la cour; une occasion se rencontra cependant, où il put voir assez longtemps le Roi pour tenter de reproduire se.s traits de mémoire. La ressemblance fut tellement réussie qu'il suffit d'une séance, enfin obtenue, pour achever la tête. L'altitude élégante du royal modèle, la recherche, le goût et l'habilelé dans la disposition des accessoires, qui donnèrent à cette toile un caractère somptueux et magnifique, consacrèrent.

aussi bien que le tour de force du portrait, la popularité de l'œuvre et celle du peintre (1).

L'histoire du portrait de Marie Leczinska révèle encore la souplesse que Van Loo savait mettre dans ses productions. Aucun peintre n'avait réussi les traits de cette princesse, dont la figure ingrdte était difficile à rendre d'une façon satisfaisante. Van Loo y parvint; il sut faire un portrait agréable tout en étant ressemblant. Mais le temps pressait; on désirait avoir rapidement le pendant au portrait du Roi; Van Loo ne se mit pas en frais d'imagination pour la partie décorative. Santerre avait peint en 17()9 la duchesse de Bourgogne, mère de Louis XV; la disposition générale et la pose de ce portrait plurent à Van Loo ; il l'imita si complètement que, sauf la tête et certains détails du cos^tume, entre autres la robe brochée d'or au lieu d'être en étoffe d'argent, l'emprunt est complet. Mais il y eut dans l'exécution une telle supériorité de procédé que le tableau de Santerre est resté presque inconnu, tandis que Timitation a eu tout le succès d'une œuvre originale (2).

L'histoire de l'art offre plusieurs exemples semblables, et l'aventure du portrait du Marie Leczinska rappelle, toute proportion gardée, le fait du Dominicain copiant dans son ordonnance, jusque dans les détails, jusque même dans fexpression des visages, la Communion de

(1) Ce iK)rtrait est au Musée de Vers«ailles, n" tXTh.

(2) Le portrait de la duchesse (1(; Bourgogne, par Santerre, est également au Musée de Versailles, n" 2117, et celui de Marie Leczinska. sous le w" 3755.

^MiPiH

Saint Jérôme, d'Augustin Cairach», pour en faire un imiDorlel chef d'œuvre.

Cette digression nous a entraîné loin du prince Antoine et de ses démarches pour obtenir une reproduction des porlrnils du Roi cl de In Reine. L'élonnemenl un peu dédaigneux avec lequel il avait appris les succès ot la vogue de Van Loo, Urent place à un ex'rdmo désir de posséder la reproduction de tableaux qui avaient consacré la renommée de son ancien protégé.

La copie proposée, même retouchée par l'auteur luimême, était bien modeste dans les propurtions réduites où elle devait être exécutée, mais Bernardoni s^uivait, sans en avoir prévenu son maître, la réalisation d'un projet qui devait être pour celui-ci, en même temps que l'aecomplissemenl d'une chose ardemment désirée, une satisfaction d'un ordre plus élevé.

Le prince Antoine avait depuis de longues années entretenu les plus élroites relations avec Fleui-j-, évoque de Fréjus, Ces i-elations dataient de l'époque où le prélat disgracié avait été relégué dans sou diocèse. Les seuls voyages que le prince ait etfectués dupuis sa rentrée à Monaco en 1702 avaient eu pour but des visites à son voisin. Cette intimité s'était continuée depuis que, revenu en faveur par le choix du duc du Maine, Pleury était rentré à la cour pour diriger l'éducation du jeune i-oi ; elles avaient persévéré lorsque le précepteur était devenu ministre dirigeant. Bernardoni avait occasion de solliciter fréquemment Fleurv pour les afl'alres de son

maître ; il eut Tidêe d*une démarche dont le succès devait être pour le prince une agréable surprise.

€ J'av fait une autre affaire à Versailles. » écrivait l'auditeur Je 24 mai 1726, < qui ne Luy déplaira oertai- « nement pas, parce qu'elle luy épargnera d'un ('oup de « filet cinq cents livres. Il fallait en donner autant piKir

< les portraits du Roy et de la Reyne, et il m'est passé « par la lôte de proposera M. de Frêjiis de porter Leurs « Majestés à en faire présent à Voire Altesse, et j'y ay

* « réussy. J'ay dit à ce prélat, qui connoit autant que

< personne rattachement inviolable qu'Eile a pour la

< France, qu'elle seroit très flattée de recevoir ce don

* de la main de leurs personnes royales, comme une

* marque de leur bonté pour Elle. Comme je m'aperçus ^ que M. de Fréjus sourioit à ma proposition, je luy

< dis : — Je vous demande, Monseigneur, peut-^tro « une extravafxance ; mais dans ce cas, faites semblant

< que je ne vous ay rien dit, parce qu'elle vient tout

< entière de moy, et mon maître ne m'en a nullement «< chargé. Un peu d'argent, ajouiai-je, le rendra possses- ^ seur de ces deux portraits ; mais son cœur n'y trouve vera pas les mômes charmes en les voj-ant, que s'il

< pouvoit avouer que le Roy et la Reyne luy en uni; •c fait présent. — Notre aimable prélat me fit l'honneur

< de me répartir que ma proposition était si peu dépla- € cée qu'il s'en charge(>it volontiers et qu'il croyoit

* même pouvoir m'assurer du bon succès de sa négo-

< ciation. Je ne doute pas que V. A. ne l'en remercie^

< aiissy bien que de Ja part qu'il m'a témoigné prendre « à son affliction par rapport à l'état de la santé de la

> prinoeiise de Chabeiill. >

Beruardoni fait ici allusion à l'élat désespéré de la troisième fille du princo, qui allait bientAt après succomber.

Rien ne pouvait dire pins sensible au prince Antoine que cette grâce ; il s'en réjouit dans sa lettre du 4 juin :

« L'alfuire que vous avez faite à Versailles, bien loin « de me déplaire, est loule des plus flatteuses pour moi. « M. de Préju? a pu obtenir du Roy et de la Reyne que

> Leurs Majestés m'honoreroient du don de leurs por- « traits. Ce mouvement de bonté et de distinction sera « gravé dans mon cœur, ainsi que sur ces mêmes por- « [rails, pour témoigner à l'avenir m.i reapeulueuse « reconuaissance.

< Vous crojez bien que je ne manquerai pas de « remercier comme il faut notre adorable et trop obli-

< géant prélat des soins oflicieux qu'il a bien voulu me

< rendre en cette occasion, tout comme vous y avez « votre part de vous être avisé d'en faire la proposition « ingénieuse à M. de Fréjus, »

Aux remerciements du prince le premier ministre Floury répondait le 17 juin :

« Je suis ravi d'avoir pu contribuer â quelque chose

< qui vous soit agréable en vous procurant les portraits « du Roj' et de la Reyne ; comme il faut du lemps pour « les Unir, vous ne pourrés les recevoir aussi tosi que

< je le déairerois, mais j'en ferai presser Texécution « autant qu*il sera possible afin de ne rien obmettre « de ce qui est en moy, pour vous bien convaincre des « sentiments d'attachement et de respect, etc. »

Fieury avait raison de mettre en garde son ancien ami contre ses impatiences : rien n*était plus difficile que de faire aboutir un présent du genre de celui dont le prince Antoine venait d'être favorisé. Il fallait mettre en mouvement l'administration la plus méthodiquement constituée de la maison du Roi. Les commandes aux

artistes dépendaient de la surintendance des Bâtiments, a

dont le duc d'Antin était alors investi; après avoir obtenu -^

la grâce de la pan du Roi. il fallait encore solliciter de

ce côté. Près d'une année après la concession, l'affaire ^ *

était à peine engagée, et Fieury, qui dans l'intervalle, venait de recevoir le chapeau de cardinal, dut intervenir auprès du duc d'Antin. Bornardoni montre, par sa lettre du 4 avril 1727, les ressorts qu'il dut faire jouer pour amener ce résultat :

<L M. le cardinal de Fieury a chargé M. le duc d'Antin « do faire travailler aux portraits du Roy et de la Reyne « promis à V. A. J'ay eu l'honneur de le voir à cet égard

< et il m'a assuré qu'il me feroil délivrer l'un et l'autre

< incessamment. Le valet de chambre de M. le cardinal

< saisit fort à propos le temps que M. le duc d'Antin Ki dinoii avec S. E. pour la faire souvenir de ces deux « portraits et l'ordre en fut donné sur le champ. »

« Je suis bien aise, > répondait le prince le 15 avril, « que M. le cardinal ayt chargé mcn ancien ami, M. le

« duc d*Antin,de faire travailler aux portraits du Roy et

« de la Rejne qui m*ont esté promis ; je Ten sollicite

« aujourd'hui par la lettre cy jointe, que vous lui ren-

€ drés vous même et userés de cette occasion pour le

< prier du don de toutes les gravures qui ont été faites « des tableaux du Rov. »

En changeant de face, Tatfaire ne faisait qu'entrer dans un nouvel ordre d'atermoiments qui désespérôrent le prince. Sa lettre à d'Antin était restée sans réponse; Tété passa dans cette attente; le duc était inabordable à Petitbourg; on annonçait un voyage qu'il devait faire à Bellegarde. Antoine finit par renouveller sa lettre du mois d'avril; la réponse fut une déconvenue nouvelle. Il écrivait le 5 septembre à Bernardoni :

(t J'avois répété le 5 du mois passé à M. le duc d'An- « lin la môme lettre qui vous fut adressée pour lui le "C 15 avril dernier, par laquelle je le priois de vouloir « se souvenir qu'il avoit eu la bonté de se charger de « presser l'expédition des portraits du Roy et de la « Reyne, dont Leurs Majestés ont daigné me faire le « précieux don, et de me procurer, si cela lui étoit pos- « sible. le livre des estampes des tableaux du Roy. Sur « quoi il me mande, par sa réponse du 22 aoust, que cela « regarde M. Tabbé Bignon, comme ayant la bibliotbô-

< que du Roy ; c'est à vous d'exciter quelqu'un de seat « amis pour lui en faire la demande de ma part. Mais € que dirés-vous que M. le duc d'Antin ne me dit pas « un seul mot traitant les portraits, après m'avoir mandé

« vous-môme qu*il s*étoit fait un plaisir de s*en charger c au dîner qu'il fit chez M. le cardinal. Tachés de lui en 4c retracer le souvenir, n'ayant rien tant à cœur que < d*étre honoré de ces portraits. »

Pour la troisième fois, le cardinal Fleury dut intervenir: le prince Antoine s'en réjouissait eu octobre 1727; mais plusieurs mois se passèrent encore sans résultat. A la fin de l'hiver 1728, d'Anlin y prêta enfin attention :

« Quant a M. le duc d'Antin », écrit Antoine le 24 février, « mon ancien ami en date du régiment du « Roy, je me flatte qu'il ne tiendra point à ses ordres « que je n'aye bientôt le présent glorieux des portraits « du Hoy ei de la Reine qui m'ont esté destinés. »

Le prince ajoutait le 23 mars :

« M. le duc d'Antin vous ayant adressé à un homme « qui demeure à la Surintendance et qui a ordre de faire « finir nu plus tost les portraits du Roy et de la Reine, « 11 vous sera très loisible de le solliciter à faire achever « cet ouvrage qui doit mettre le comble à ma satis- 4c faction. «

La commande des copies fut enfin faite ; le peintre choisi pour les exécuter était, par lui-môme, un artiste d'un talent éprouvé, en état de produire une œuvre égale, pour les qualités de dessin et de peinture, aux originaux eux-mômes. Stlémard, membre de l'Académie de peinture, était garde du Cabinet du Roi ; en exécutant ses copies de la dimension exacte des originaux, il en devait

faire de véritables répliques.

Le prince Antoine était satisfait de voir aboutir enfin les démarches relatives aux choix du peintre ; il écrivait le 27 avril 1728 à Bernardoni :

« Vous me désignés bien que c'est le sieur Stimart, « peintre dn Roy, qui travaille par ordre de M. le duc » d'Anlin aux portraits de Leurs Maiestés ; mais vous « ne me diies pas à peu près le temps qu'on vous livrera « ceux qui me sont destinés, chose que je serois très « désireux de savoir. »

Cette méfiance du prince n'était que trop fondée ; il allait falloir recommencer avec Tarliste la môme série de démarches qui duraient depuis deux années.

La moitié de 1728 était déjà écoulée qu'aucun signe ne venait annoncer l'avancement du travail de Stiémard.

Le prince écrivait le 3 août à Bernardoni :

4c Les portraits du Roy et de la Reyne deviendroient « l'ouvrage de Pénélope, si vous ne paroissiez quolque- « fois chez M. le duc d'An» in pour luy en retracer le « souvenir, et si le peintre ne vous assure luy-môme 4c d'y avoir mis la main. »

Cette lettre se croisa avec les premières nouvelles que Bernardoni parvint a envoyer de l'état d'avancement des portraits : en môme temps, l'auditeur commençait à se douter que l'ardeur de l'artiste demandait à être stimulée :

4f Avant mon retour à Paris, je rendis visite au sieur « Stiémard, peintre ; je vis nos portraits du Roy et de « la Reyne, qu'on peut dire à moitié faits l'un et l'autre,

« et qui seroient déjà finis, à ce que dit le peintre, s'il « n'avoit pas été détourné. Je sçay assés pour dire qu'ils « le seroient en peu de jours s'il vouloit y travailler, et « je lui dis là-dessus tout ce qu'on peut dire de plus « engageant. Je fus même tenté de luy faire quelque € offre, mais je n'osay pas m'y hasarder sans sçavoir tt préalablement si ma proposition seroit agréée; je € prendray langue, et s'il ne tenoit qu'à une bagatelle « de peu de valeur, j*avoue que je ne la plaindrois pas « à V. A. pour finir l'affaire. »

Ce que soupçonnait Bernardoni, le prince Antoine l'avait aussi deviné ; il répondait le 10 août :

4c Parmi tout ce que vous avez dit au sieur Stiémard « d'engageant là-dessus, croyez-moi, graissez- luy la i patte ; rien ne persuade mieux, et vous verrez que nous « aurons nos portraits. »

Le prince îijoutait le 17 août :

« Je ne doute pas qu'à votre retour vous ne me par- « liez du sieur Stiémard et de Tétat où vous avez vu c nos portraits du Roy et de la Reyne, après la liberté « que je vous ay donnée d'en agir avec luy comme vous « le jugeriez à propos pour l'exciter à terminer son € ouvrage, bien fâché de ne m'en être pas plus tost avisé, 4f ce qui Tauroit fait achever depuis longtemps ; encore « vaut-il mieux y penser tard que jamais. »

Cependant l'œuvre avançait et il devenait probable que le présent royal attendu depuis deux ans passés serait bientôt prêt. Bernardoni, toujours attentif aux

intérêts de son maître, pensait déjà aa eomplément naturel de cet envoi :

« J'iT TU, écriTait-il le 10 aoQt. le portrait dn Roy « pour V. A. entièrement finv ci ceiny de la Reyne en

< Tétat de l'être dans trois semaines d*icy. Le peintre 4 m*a donné parole d'honneur de me livrer l'un et Tau- « tre enire le 15 et le 2fi de septembre, sarxs aucune

< f^iite: mais il m*a ajouté qu'ii avait ordre de n'y pas « mettre de bord ares. Je scay que M. le cardinal l'a voit « ordonné ainsi, par un esprit d'épargne qui esi bien « piua louable que blâmable : mais je pense d'éparçrner « encore cette dépense à V. A., en pria ni M. le duc « d'Anlin de pc<rter Sou Eminence a relâcher un peu de

< ja rigueur de ses ordres, me paraissant que le présent

< d'un Roy à un Prince doit être digne de ja majesté de

< l'un et du ran^** de Tau tre. J 'au roi s déjà exécuté mon *t projet, mais M. d'Antin est à Petit- Bourg, pour se

< préparer à y recevoir le Roy, qui doit y aller souper

< mercredi au soir. »

L'auditeur ajoutait dans sa dépêche suivante (Z^KiMÙti: « Sur ce qu'Elle me mande, touchant les portraits du

< Roy et de la Reyne, de tâcher de graisser la patte au « peintre qui les fait» j'av chargé un de nos amis, qui « demeure a Versailles jusqu'au départ de la Reyne

< pour Fontainebleau, de voir le sieur Stiémard pour « le solliciter de finir notre ouvrage et même de souder « le gué pour voir s'il ne seroit pas sensible à la para- « guante. C«»mme c'est un homme d'esprit, je suis per- « suadé qu*il s'acquittera bien de cette commission. »

Cependant, au moment où Bernardoni s^apprétait à panir en voyage, Antoine s'inquiétait de ne pas voir les copies livrées \ il écrivait le 10 septembre .

« Peut-être que vous saurez de plus par voire amy « de Versailles ce que nous avons lieu d'espérer du « sieur Stiémard, touchant les portraits du Roy et de la vc Reyne : car si vous quittez h partie avant d'avoir « l'ouvrage, je crains fort que nous perdions le tout « pour longtemps et que ce ne soit la mer à boire pour « y revenir ; à moins que vous ne preniez le soin de * charger Le Page de Tordre de M. le duc d'Ami n pour « retirer ces portraits du peintre, après luy avoir garni « la main pour satisfaire à la paraguante s'il en est « besoin. »

La « paraguante » opéra ; Bernardoni avait trouvé dans l'ami dont il parlait le 22noùt, l'intermédiaire favurable pour la faire agréer ; c'était Lambert, intendant de la maison de la Reine, qui se chargea de ce soin ; il annonrait à Taudileur le succès de son inlervenlion le 17 septembre 1728 :

« Jo vous donne advis, monsieur, que M. Stiémaid ^ a fini les tableaux du Roy et de la Reyne qui sont 4( destinés à M. le prince de Monaco, et qu'il s'est donné « tous les soins possibles, tant pour la perfection de « Touvrage que pour vous livrer même avant le temps « que vous l'avez désiré. 11 est vray que sans la conver- « sation que j'ay eue avec luy, cela auroit esté bien plus < loin, car le pauvre homme y a travaillé malgré la

4c fièvre. Vous jugez bien que le véhicule dont nous « sommes convenus y a eu gr«nncle part ; je luy en ay « porté parole avec d'autant plus de plaisir que c*est un « fort galant homme ; mais je crois, par cette raison « même, qu'il ne prendra point d*argent. Ainsi j*estime < qu*il faudra luy donner une tabatière du prix de dix « louis, que je luy ay offert selon notre convention. « Marquez-moi, je vous prie, en réponse, à quoy vous « vous déterminez sur cela, et soyez bien persuadé, « monsieur, que je vous aime et que je vous honore de « tout mon cœur. -^ Lambert. »

Bernardoni pouvait enfin écrire le l<^r octobre :

« J*auray Thonneur de Luy dire seulement que les 4i portraits du Roy et de la Reyne seront à Lyon jeudy « prochain par l'effet surprenant de la tabatière de dix « louis, présentée au sieur Stiémard. »

Les portraits arrivèrent, â Monaco le 27 octobre ; le prince Antoine écrivait le surlendemain :

«Je reçus avant-hier les portraits de Leurs Majestés « avec une satisfaction infinie. >

Stiémard avait à ce point réussi, que Bernardoni, se congratulant le 12 novembre du plaisir qu'il avait contribué à causer à son maître, l'avisait que Van Loo, luimême, à qui les copies avaient éié montrées au moment de leur envoi, avait reconnu « qu'il n'auroii rien ajouté « en retouchant les figures. »

Le ton dédaigneux d'autrefois était bien changé â l'égard de Van Loo ; le petit protégé de 1712 était passé

grand homme, et le prince Antoine ne ménageait pas Texpression de son estime, lorsqu'il adressait, le 15 février 1720, à Bernardoni pour les besoins des artistes travaillant au Palais de Monaco sous ses jeux, « un mémoire « de deux assortiments de pinceaux pour la figure et de « six coquilles de verd d*iris, dont Le célèbre M, l'en « Loo voudra bien, pour Tamour de moi, faire le choix. »

D'autre part, les bons offices du cardinal de Fleury devinrent un titre de plus à la gratitude du prince, à qu[ il avait ménagé le plaisir de mettre à la place d*honneur de son Palais un don royal insigne. Antoine voulut y joindre la copie du portrait de son puissant ami, que Rigaud venait, do peindre: le cardinal répondit le 7 janvier 1729 à la demande du prince :

« ... Vous me faites trop d'honneur de me demander « une copie du portrait que Rigaud a fait de mov ; et IV quoique je me sois déclaré de n'en donner à personne, « par lo trop grand nombre de ceux qui m'en ont

< demandé, l'amitié dont vous m'honores me fera passer

< par-dessus la rè«;le que je me suis imposée ; mais je « ne sais quand je pourrai m'en acquitter, parce que « Rigaud ne veut point absolument me donner de copie « qu*il ne donne à la fois toutes celles qu on lui a com- « mandées. On le fait graver aussi, et les ouvriers

< demandent encore sept ou huit mois avant de Tache- «^ ver. Conservés-moy toujours, s'il vous plaist, mon- « sieur, vos anciennes bontés, et comptés, je vous suplie, « sur mon fidèle et inviolable attachement. — Le Car- « DiNAL DE Fleur Y. »

Nous nous sommes étendu sur des négociations dont ]*objet était en somme d*une importance bien secondaire; elles montrent cependant combien, pour les questions les plus simples, tout se compliquait lorsqu'il s'agissait d'obtenir l'exécution d'une faveur royale. Même pour les plus grands, il fallait « solliciter » à tous les degrés, et ce n'était pas d'en haut que venaient les plus grandes difficultés. L'allaire des copies des tableaux de Van Loo offre sous ce rapport un exemple piquant, puisque l'interveotion réitérée d'un ministre tout paissant comme le cardinal Fleury ne suffit pas pour surmonter les obstacles.

De la collection de portraits formée au Palais de Monaco, deux seulement sont restés; ce sont, il est vrai, les meilleurs. Les portraits de Louis XV et de Marie Leczinska lémoignent encore, à la même place où ils avaient été posés en 1729, du crédii du prince Antoine auprès du roi de France et des ministres successifs, dont il fut pendant plus de trente ans le correspondant sagace et assidu.

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