‹ Glanes et javellesChapitre 39 sur 78 · PETITS POÈMES · texte numérisé non relu

PETITS POÈMES

Gérald, premier né de ma fille, laisse

Ton cruel tambour, ennemi des vers;

Le grand-père rime! Il a ce travers

Qui le tient au cou comme un chien sa laisse.

As-tu donc six ans? C'est la floraison

De l'homme, roseau pensant, l'âge honnête;

Puis, encore un tour de marionnette,

On décline, — voir : âge de maison.

Pour l'heure, tu suis aux Champs-Elysées Le cours primitif des coups de bâtons Que Polichinelle assène à tâtons Sur les lois et les mœurs civilisées.

Quand tu seras mûr pour d'autres leçons, J'aurai pris depuis longtemps la patache Et, sans avoir vu fleurir ta moustache, Remis au hangar tous mes caleçons.

Regret plus poignant pour un chef de race. Je ne saurai pas, mon bel Alcindor, A quels pieds charmants ton numéro d'or Te fera, vaincu, jeter ta cuirasse.

Pourquoi? Chaque jour, lorsque tu souris Aux gais fabliaux du bon La Fontaine, Je passe d'un pas cette soixantaine, Angle où le Grand Chat guette ses souris.

Chut!... De sept avrils elJe est transgressée; Je n'ai presque plus de contemporains, Mais pour le départ je me ceins les reins, A mon char d'adieux la roue est graissée.

Tous les livres, saints ou non, que j'ai lus Disent que l'enfance est l'état de grâce; Puis la vache maigre emporte la grasse Et l'ange s'envole avec l'angélus.

On éclot méchant et bête, on est homme, On vole et l'on tue, on trahit, on ment, On est mûr. — Tes yeux me disent : comment? Écoute, en suçant ton sucre de pomme.

Un matin, ta mère, aveugle de pleurs, Te mettra tes beaux habits du dimanche Avec un ruban de crêpe à la manche Pour marcher derrière un fourgon en fleurs.

C'est le wagon-lit d'un très long voyage, Aller sans-retour, que Ton fait tout seul Et tout nu, dans un drap nommé : linceul, A jamais perdu pour le nettoyage.

Or, le lendemain, croyant que je dors/ Tu viendras frapper à ma porte close, Mais ils te diront en six mots, sans glose : — Cette nuit, grand-père a couché dehors,

Mal instruit du fait qu'on vive ou qu'on meur Tu courras choisir entre tes jouets Le plus actuel selon tes souhaits, | Car si l'aïeul part, le joujou demeure.

Si le soir, au lit, Ivan, ton frérot,' S'informe où je suis : — De deux choses Fui Feras-tu, pensif, en lorgnant la lune, Chez la Sainte Vierge ou l'ami Pierrot.

Et les jours fuiront enlevant les choses Dans le grand panier du vannier d'oubli, Comme il est fixé par l'ordre établi Et le roulement des métempsychoses.

Ce ne sera plus que par mes portraits De vieux radoteur* à face ridée Que tu te feras la lointaine idée Du papa-gâteau des contes abstraits.

Et ce sera bien ainsi. La mémoire N'est qu'un débarras des pantins cassés; Ils ont eu leur jour, souvent plus qu'assez, Les vrais sont les neufs. Va, ferme l'armoire.

Quant à la mort, honte au prêtre obstiné Qui, par' vain souci de sauver une âme, Propose à l'enfant son problème infâme, Et maudit soit-il — et guillotiné !

N'en sache pas plus que n'en sait ta mère Et crois-la surtout tant que tu pourras Jusqu'au triple jour fatal du poil ras, Des pantalons longs et de la grammaire.

Crois qu'entre la terre et le paradis Règne un va-et-vient de vie éternelle; Tu n'as qu'à fermer d'ailleurs la prunelle Pour le constater comme je te dis.

Lors viendra le temps du père — et des classes Où l'on n'apprend rien qu'à ne rien savoir, Sinon que le Doit égale l'Avoir, Et que le diplôme est la clef des places.

Tu ne verras plus, mon pauvre petit, Le ciel des oiseaux que par la fenêtre Et commenceras, hélas! à connaître La réalité qui nous abêtit.

Que j'aurais voulu te défendre d'elle!

Oh! pourquoi viens-tu lorsque je m'en vais? Le vent qui te jette à ce port mauvais Me rend à la mer du même coup d'aile.

Graine de ma sève et de mon cerveau, Baby tendre et gai, rose de mon givre, J'aurais dû, vivant, en toi me revivre Et par toi courir un stade nouveau.

C'eût été la palme à jamais bénie D'entendre ta voix formée aux chansons De joie et d'amour, moduler les sons Dont ceux de ta race eurent le génie.

Dans les cercles bleus du mode irréel, J'eusse été ton guide à la lampe ardente, Qui sait, ton Virgile, ô mon petit Dante, Ou ton Pérugin, mon beau Raphaël.

Profès du métier que tu dois élire, Menant d'un pied sûr tes premiers essais Dans le noble parc du Verbe français, Je t'aurais appris à porter la lyre.

Oui, des lâches, car je n'y serai plus, Viendront t' effrayer du sort des poètes, Pareils, diront-ils, à ces alouettes Que les braconniers prennent dans leurs glus.

Ils crieront malheur au fou qui s'isole De la chasse immense au Veau triomphant, Et qu'à l'Art sans pain vouer son enfant Est d'un aïeul bon pour la camisole.

11 te cornera de ces mercanti Qu'en un siècle où tout s'enlève à la lutte, L'âge est périmé des joueurs de flûte, Eh bien, mon Gérald, ils en ont menti.

STANXES A GÉHALD 119

Ils en ont menti sur cette allégresse

Qui rayonne aux yeux des jongleurs de mots

Et sur la beauté de ces anormaux

Réglée au compas des sculpteurs de Grèce;

Sur leur force d'âme aux ressorts d'acier

A braver la loi de la subsistance

Et d'y déployer une résistance

Que n'offre à la faim aucun carnassier;

Sur leur faculté d'oublier sur l'heure L'offense et le nom de qui leur a nui, Et, grands sommeliers du banquet d'ennui,' De verser l'espoir au doute qui pleure;

Sur leur volonté ferme et sans recul De tourner le dos à la certitude Et de témoigner par cette attitude Leur profond mépris des arts du calcul

Sur cette candeur, qui ira rien d'un conte,

D'étaler à la clarté du soleil

Leur stupeur devant le papier-soleil

Ou d'autres papiers que l'État escompte;

Enfin, pour finir, sur le peu de cas

Qu'ils font de for vierge au nez de Pizarre

En utilisant ce métal bizarre

Au jeu de bouchon aimé des Incas.

Ici-bas, c'est vrai, rien n'est clair à l'homme Dieu môme, quand on l'adjure à genoux De nous dire un peu ce qu'il veut de nous, Se tait, et l'on croit qu'il l'ignore en somme.

On sait que l'on vit, on pense qu'on est, Et c'est tout. Deux lois, celle de pâture Et celle de rut ; quant à la nature, Le seul fait acquis, c'est qu'elle nous hait.

Le jeu qu'elle joue au damier des astres,

C'est de tout meurtrir pour tout recréer

Et l'on ne saurait mieux la récréer

Qu'en pleurant d'horreur devant ses désastres.

Quant à la Cité, c'est rassemblement Misérable, avec ou sans patriarche, Du tas d'animaux conservés dans l'Arche, Mais tous enragés ou semblablement.

Et l'on court ainsi la mer sans rivage; Qui croit y voguer, flotte à reculons Et, dans la tornade où nous circulons, Tout nous pousse aux rocs de l'état sauvage.

Là-dessus, le sort dont rien ne défend Et qu'un sieur Hamlet, tu liras Shakspeare, Compare à la vie et déclare pire :

Encore une fois c'est vrai, mon enfant.

Un vieux lieu commun de philosophie Dit que le soleil ne darde ses rais Que sur des maudits, sauf les minerais. Entendu, signé : le mal, c'est la vie.

Le remède? Un seul. Lequel? — Connais-tu Ces pailles de blé où, comme en son moufle Le verrier le fait pour le verre, on souffle La mousse d'argent du savon battu?

Un ballon d'azur, à moins qu'il n'y crève, Se gonfle au fétu, puis, aérien, S'envole. Où va-t-il? On n'en sait trop rien, Mais, on le suppose, au pays du rêve.

Reviendra-t-il? Point dans ce monde-ci.

U m* goutte d'eau, comme par^risée, Réalise en l'air la bulle irisée :

Reste le savon et la paille aussi.

Eh bien, mon remède est d'en souffler d'autres Sans arrêt, sans but, au hasard, toujours, Et de voir les nuits s'enchaîner aux jours En gonflant de vent les tiges d'épeautres.

Ces petits ballons perdus sont les vers, Guérison du mal irrémédiable :

Il est avéré qu'ils font peur au diable; Les jeux innocents troublent les pervers.

Souffle-z-en, Gérald, tu vivras prospère Et, doux à mon vœu longtemps médité, Ressuscite en ta double hérédité L'éternel enfant que fut ton grand-père.

A ma fille Herminie David Devries.

La chatte a mis bas sa portée, Cinq petits tigres noirs et blancs Qu'elle est déjà réconfortée De sentir pendus à ses flancs.

Ils sont de velours et de soie, Ces fruits de son premier amour, Et dotés de ce don de joie Que les Anglais nomment : humour.

Rien que leurs nez. couleur cerise.

Raviront les plus exigeants.

Vraiment le sort les favorise De naître chez de bonnes gens.

C'est ici la maison des bêtes Et par conséquent du bon Dieu; Les patrons en sont aux courbettes Avec ces potentats du lieu.

L'heureux habitacle a pour hôte Un poète ou brodeur en mots Que nul n'a jamais pris en faute Aux devons dus aux animaux.

Plutôt que de rompre son somme Quand elle dort sur ses genoux, Il couperait sa robe comme Le Prophète fit son burnous.

La maîtresse? Elle est hors d'haleine Et tout son sang ne fait qu'un tour Lorsqu'à la lampe une phalène Vole au foyer dans l'abat-jour.

L'aïeule? Elle enseigne au mioche Qu'au Bois, dans les sentiers déserts, Il doit un tiers de sa brioche Aux moineaux, ces souris des airs.

La bonne ? En ville, elle cousine Avec le plus vague roquet, Et l'orateur de sa cuisine Est monseigneur le perroquet.

Enfin, au rebours de la fable Mythologique, imaginez Les bêtes d'un Orphée affable Menant leur dompteur par le nez.

D'après un dogme incontestable, Il y a chien dans le lambris :

Ce camarade dîne à table Et mieux de rôt que de débris.

Sans respect des hiéroglyphes Du vieux tapis de Téhéran, Elle-même, elle fait ses^ griffes Aux versets sacrés du Coran.

Donc, Minette s'est assoupie Lasse du quintuple travail, Mais du coin de l'œil elle épie Le lever du jour au vitrail.

Sur leur accueil elle est sans crainte Tant elle les sait abêtis :

Pour elle d'abord, quelle étreinte Et quels baisers pour ses petits!

LA TRAHISOIS" 129

L'aube. Commençons par l'aïeule, Vieille indulgente aux doux péchés Un par un, les cinq à la gueule.

— Voici, grand'mère, et dépêchez.

A présent sur le lit du maître,

Dans le nid qu'y fait l'édredon.

— Mes enfants! Veux-tu me permettre

De t'en offrir le tendre don?

Et la pupille dilatée, Elle attend sa réponse. Il rit.

— Ah! Minette, quelle chattée!

Et la patronne s'attendrit.

Le bambin dévale en chemise Sur ces joujoux vivants, son bien, Et pratique aussitôt mainmise; La bonne pleure, tout jva bien.

Les voilà de la maisonnée.

Qui le nierait serait dément, Et la chose ainsi raisonnée, Elle s'endort profondément.

De leurs souffles le doux quintette La berce comme brise en mai.

Mais au réveil un seul la tette, Le plus beau, non le plus aimé.

Où sont les autres? — Nul n'ignore Que de lait, dûment saturés, Les chatons, aveugles encore, Sont des coureurs prématurés.

Pas loin. — Leur atavisme vibre En ce premier des tours matois Où se signe la race libre De leur père, un outlaw des toits.

Pas trace. — Alors, on les lui cache Pour mettre à l'épreuve son flair, Il est certain qu'il faut qu'on sache Son métier de mère, c'est clair.

Tope pour le jeu d'aventure.

— Rien, nulle part, — Sous quel tapis,

Ou derrière quelle tenture

Les quatre fous sont-ils tapis?

Gêné, Je maître la regarde

S'user en détours superflus.

— Qu'y a-t-il? Ils sont sous sa garde.

Miséricorde! il ne rit plus!

t D'un bond elle est sur son épaule.

Et de là, les ongles sortis, LÉperdumënt, elle miaule

Le ralliement à ses petits.

Rion. — Pourtant, la fenêtre est close, Le loquet mis, le seuil fermé, Les voler? Qui? D'ailleurs, qu'on l'ose! Le maître veille, il est armé !

Est-ce son honneur de nourrice Dont on doute? Dans le panier Elle s'abat et se hérisse.

Ya-t-ôn lui prendre le dernier?

Et puis l'heure succède à l'heure, Reste le crime. Elle a dormi!

Hélas! pas un soupçon n'effleure Sa foi candide au grand ami.

Oh! triples lâches que nous sommes De duper ces cœurs radieux!

La sainte bête croit aux hommes, Plus que l'homme ne croit aux dieux,

Quelle angoisse roule ces âmes Dans le vertige à rendre fous Des incertitudes infâmes, Assassins, demandez-le vous!

Minette ne sait rien d'Hérode, Pas davantage de Malthus, Ni, lorsque le feu la corrode, Des vertus de l'agnus castus.

La noble ovariotomie Ne lui signe pas le contrat Qui la livre, sèche, en momie, Au baiser sans but d'un castrat.

Honnête, de mâle à femelle, Elle aime à l'époque d'aimer, Comme Dieu veut, puisqu'il s'en mêle, Sur Tordre éternel d'essaimer.

Elle a cinq chats, elle les donne, Tous sont beaux, donc point de faux pas: Où voit -un qu'il y ait maldonne Quand tant de pauvres n'en ont pas?

Les décimer, c'est vilenie, Où nulle excuse n'a de poids; Quant au droit de mort, je le nie...

Laissons-les plutôt dans les bois.

Tout être vivant vaut sa Vie.

Du pied de l'échelle au sommet.

Toute âme à son essor ravie Fausse l'oeuvre et la compromet.

Niobé, Rachel ou Minette, La douleur des mères défend De résoudre par la tinette Le doux problème de l'enfant.

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