‹ Glanures grammaticalesChapitre 8 sur 14 · CRAINDRE · texte numérisé non relu

CRAINDRE

Est-il nécessaire d'employer la simple négation ne après le verbe craindre dans les phrases comme celle-ci : Je crains qu'il ne vienne?

Les écrivains contemporains omettent très souvent, dans ce cas, la négation, et ils font bien, car elle y es^ explétive, nulle, sans valeur, et ils disent : Je crains

qu'il vienne; je crains que vous tombiez, etc.; les exemples deviennent de jour en jour plus nombreux: chez nos meilleurs écrivains.

La négation, qui est ici une imitation du latin, ne s'est guère introduite comme règle en français qu'à partir du XVI® siècle. En lui donnant sa propre valeur négative, elle nous fait dire, sans que nous nous en doutions, tout le contraire de ce que nous voulons exprimer.

Dans : je crains qu'il ne vienne pas, nous n'avons qu'une seule négation et non deux comme dans le latin ne non ila seconde négation annulant la première).

En enseignant que pas ou point annule ou semble annuler ici we, ce serait se montrer complètement ignorant de notre langue, de son histoire et de notre grammaire : pas et point renforcent ou précisent toujours la simple négation ne, mais ne l'annulent jamais.

Les deux seules formules répondant à l'esprit du français sont :

i. Je crains qu't'Z vienne, je crains que vous échouiez dans cette afifaire. '2. Je crains qu'il ne vienne pas ; je crains que vous ne réussissiez pas dans cette entreprise.

Ce n'est que grâce à un usage suivi généralement pendant deux siècles que nous disons encore : je crains que vous ne tombiez, etc., et nous y sommes si bien habitués que nous regardons cette tournure comme parfaitement conforme à ce que nous voulons dire, ^rj (Voir ma grammaire de 1879; négation explétive et mon î étude sur la négation. Paris, E. Bouillon, rue Richelieu, 67, 1891.) ^

Négation explétive.

Dans une étude précédente, nous avons dit qu'après le verbe craindre, l'emploi de la simple négation ne, qui est une imitation du : timeo, ne cadas latin, ne s'est guère introduit comme règle générale dans le français qu'à partir du ^IV« siècle. Le XVII® siècle savait encore omettre souvent l'emploi de ne; le grand Corneille n'en voulait pas; il s'est même corrigé dans plusieurs passages où il avait employé ce ne à l'instar de la plupart de ses contemporains.

Nos écrivains contemporains font souvent disparaître cette négation explétive, inutile, qui nous ferait dire tout le contraire de ce que nous voulons exprimer, si nous lui donnions la moindre valeur négative.

. 1. Dans : je crains qu'il ne vienne (ne est une superfétation, un mot / sans valeur, emprunté fort mal adroitement au latin, dont le génie est 1 ici différent du génie de notre langue).

^^ 2. Dans : je crains qu'il ne vienne pas, nous n'avons qu'une seule négation ne, (pas détermine la négation ou la renforce; il n'a jamais ; annulé, ne peut jamais, ce semble, paraître annuler la négation, comme ' nous le trouvons dans certaines grammaires)

Voyons nos contemporain^^.:

M°*<» R... avait peur que son mari découvrit le stratagème H. Gréville, Folle Avoine, p. î240), — On pouvait craindre qu'il lÔjlhgeât de sentiment et que le Sénat finit par avoir raison (Gaston Paris, de l'Académie française. Revue des D. M , i" juillet 1888; double exemple) — r Elle fut prise de la crainte qu'^ eût attenté à ses jours (P. Bourget, Mensonges). — Il tremblait que tout celâf aboutit à l'abuser (Léon Barracand). ^ Elle aurait eu peur que l'enfant l'aimât trop (René Maiseroy). — J'ai peur que cet enfant me ressemble et qu'il aime trop quand il aimera (Idem, double exemple). — Il avait peur, qu'on tes entendît (A. Daudet, les Rois en exil), — II avait peur qu'on l'emportât dans la salle du trône (idem) — Comme si elle craignait que la nuit et le silence pussent l'en-

tendre (Idem;. — VEclair (journal) craint que le public se fasse à la fin justice {le Figaro, 22 mars 1892, p. 2, 6» colonne) - J'avais peur qu'il \\^ se fût laisser entraîner {le Temps 30 avril 4890; Jules termina). — Il faudra craindre que rEmpcreurm» chercher des compensations dans des aventures int« rnationales (le Figaro^ 28 février '89^; remarquons l'omis^ sion de la négation et Vindicatif slu lieu au subjonctif Siprés craindre). — On aurait pu craindre que des matelots se livrassent à des excès de boisson (Lecture, 25 juin 109^, p 593; Gas^n Bergeret). 11 n'avait paa écrit de peur que sa lettre ^'égarât. (Lecture, môme n", p. 608 Notre Cœur, Guy de Maupassant) ^

Tous ces exemples et une infinité d'autres que l'on / pourrait y ajouter sont autant de fautes si, comme nos y grammaires nous le disent, l'emploi de ne est nécessaire j après le verbe craindre. ^

Et si aucune négation n'est nécessaire ici, une seule négation, ne pas, suffira pour nous faire exprimer le contraire de ce qui vient d'être dit. Il n'est nullement besoin dans :

Je crains qu'il ne vienne pas.

que pas y annule ou semble y annuler la négation ne. Prenons maintenant un poète, qui écrit ici en prose :

II ne faut point tuer Agamemnon, de peur que l^Atréide Orestès se vengeât (Le conte de Lisle; odyssée, p. 2, i. Craigne) qu'un roi soit désormais cruel et veuille l'iniquité (Idem, p. 21). De peur que les Prétendants consument tes biens et se partagent tes richesses (p. 37, doubles exemples). De peur qu'il me prévienne et m'échappe (p. SS). De peur que l'Atréide arrivât en secret et se souvint de sa force fp. S9); etc., etc.

Double signification de rien moins, selon le contexte.

Cet homme est savant. C'est faux, il n'est rien moins que savant (il est ignorant). — Cet homme est savant. Je suis de votre avis, il n'est rien moins que savant (il est réellement savant ; je le crois, du moins). — Vous ne devez aucune reconnaissance à cet homme, il n*est rien moins que votre père ; (voir Littré et Bescherelle, nouvelle édition). Vous devez de la reconnaissance à cet homme ; il n'est rien moins que votre père (il

est votre père). — Pour les décider (les médecins) à ce métier de dénonciateurs, il ne faudrait rien moins qu'un intérêt supérieur; {le Figaro, 28 fév. 189i, p. 2). Cette communication ne tend à rien moins qu'à mettre à néant les notions acquises (Idem, même no).

11 nVst de rien moins riche que son frère. (Sa fortune est tout à fait égale à celle de son frère). — Il n'est en rien moins savant que son frère (ils sont tous deux également savants en quelque branche des sciences que ce soit. — Rien de plus, rien de moins (aucune chose de plus, aucune de moins^.

Ne que, ne pas que :

Je n'ai qu'an ami dans votre ville; je n'ai pas qu'un, ami dans votre ville (j'y ai plus d'un ami)

Aucune autre différence entre ces deux phrases, dit Littré, que celle qu*on a commencé à leur donner dès le XVIII® siècle (un seul exemple) et surtout au XIX®. Pas n'est pas négation, dit très bien Littré; son emploi ne peut donc pas changer le sens de la première phrase; la différence est ici toute de convention; il en est de même dans :

Je crains qu'il ne vienne, je crains qu'il ne vienne pas.

si nous laissons à chacun des mots sa propre valeur. En regardant ne comme conservant partout sa valeur négative, nous aurons, en ne faisant attention qu'aux mots :

Je crains qu'il ne vienne = timeo, ne veniat; je crains qu'il ne vienne pas = timeo, ne veniat, Je n'ai qu'un ami = habeo tantummodo unum amlcum (j'ai un seul ami, rien qu'un ami). Je n'ai pas qu'un ami = habeo tantummodo unum amicum (j'ai seulement un ami, un seul ami» rien qu'un ami).

Tandis qu'il est de convention de donner à ces phrases des sens tout différents l'un de l'autre.

Nous venons de voir nos écrivains contemporains

rejeter la négation ne là où elle est explétive et, par conséquent, inutile. La règle de remploi de cette négation ne fut jamais non plus assez générale pour devenir tout à fait obligatoire :

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