‹ Glanures grammaticalesChapitre 7 sur 14 · Le passé défini, d'après ce que nous venons de · texte numérisé non relu

Le passé défini, d'après ce que nous venons de

dire, s'emploie donc pour les faits isolés, aussi bien que dans un récit continu ou prolongé, pour le détail comme pour le non-détail.

Victor Hugo naquit en 4802 et mourut en 4885. Je me sentig saisi de respect quand yapprockai de ces vieillards (Fénelon). Une grenouille vit un bœuf qui lui sembla de belle taille (La Fontaine).

3. Quoique le point de départ de la pensée soit le présent, les événements passés se racontent souvent au passé dt^fini. — C'est, comme nous l'avons dit, que l'esprit, très mobile, passe avec la plus grande facilité du présent au passé, et vice-versa, du passé au présent où nous sommes :

C'est avec plaisir que je vous vois (l'esprit est dans le présent); ïï y a bien des années que je vous vis (ai vu) pour la première fois, et je prévis {j'ai prévu, j'avais prévu) dès lors que vous seriez aussi sage que vous Vavez été dans la suite (Fénelon). Il ext difficile de juger un homme comme Napoléon \^^ qui n^eut jamais (n'a jamais eu) d'égaux autour de lui (Thiers). Wfit mal, je le blâme, je le blâmai dès lors (P. L. Courier, Pétition aux. deux Chambres).

4. Et si le narrateur, comme nous l'avons dit dans une étude précédente, passe facilement du passé défini au passé indéfini et vice-versa, c'est que notre esprit passe aussi avec la même facilité, et souvent sans s'en rendre compte, d'un point de départ à l'autre : du passé au présent et du présent au passé.

Les exemples suivants nous donneront une juste idée de l'emploi logique des deux passés. En restant dans la logique, il est impossible de remplacer ces deux temps l'un par l'autre, si grande est la différence qui les sépare :

4» Dans ce moment (présent), Récris une lettre; ce matin, j'en ai écrit une autre; ce soir, j'en écrirai une troisième (point de départ : le pré-

— Tôle»/ : yécris; action faite avant le présent, passé indéfini : y ai écrit; action qui se fera après le présent, futur : Récrirai),

2o Quand vous êtes venu hier chez moi, y écrivais une lettre; avant cela, yen avais écrit une autre ; après cela, j'en écrivis une troisième (point de départ : yécrivais, vous êtes venu; action faite avant votre arrivée : yavais écrit, plus-que-parfait; action faite ou survenue après votre arrivée : yécrivis, passé défini).

Voilà les deux temps — (passé défini, passé indéfini) — leur signification vraie, leur valeur propre, le seul emploi logique que nous devrions en faire. Quant à l'extension d'emploi qu'ils ont su prendre comme tous les autres temps, c'est là une affaire que l'usage a pu et su consacrer. Nous le répétons, les définitions, quelles qu'on les donne, ne peuvent entrer dans tous les détails, si l'on ne veut pas qu'elles renferment des données qui se contredisent les unes les autres.

5. Voici encore deux exemples qui peuvent élucider la différence de signification entre les deux temps :

i« Calypso se promenait un jour au bord de la mer; tout à coup, elle aperçut deux hommes qui s'avançaient vers elle.

L'époque où Calypso est censée avoir vécu est si éloignée de nous, si lointaine dans le passé, qu'après l'imparfait (se promenait), il est à peu près impossible d'employer un autre temps que le passé défini «récit logique; je ne parle pas ici du présent historique, qui n'est pas en question).

io Ma mère se promenait, il y a une quinzaine de jours au bord de la mer. lorsque tout à coup elle aperçut deux de nos amis qui s'avançaient vers elle (emploi du passé défini, récit logique). Ma mère se promenait, il y a une quinzaine de jours, au bord de la mer, lorsque t(»ut à coup^ elle a aperçu deux de nos amis qui s'avançaient vers elle (l'époque où le fait est arrivé est si rapprochée de nous que notre esprit quitte facile* ment le passé qui commence le récit pour revenir au présent et retour-

ner aussitôt dans le passé par l'emploi du passé indéfini, récit illogique relativement à la suite de la narration).

6. Voilà pour les faits isolés, voici pour le récit continu :

Les deux armées étaient en présence. Le combat commença par des décharges d'artillerie. A la première volée qui fut tirée par les Saxons, le duc de Holstein reçut un coup de canon dans les reins. Le roi demanda s'il était morty on lui dit que oui : il ne répondit rien; quelques larmes tombèrent de ses yeux, il se cacha un moment le visage avec les mains, puis tout à coup, poussant son cheval à toute bride, il s'élança au milieu des ennemis à la tète de ses gardes (Voltaire).

Le caractère propre du passé défini, c'est donc de raconter les événements survenus à l'époque passée ou après l'époque passée dont on parle ou qui est dans la pensée, et ces événements ont pu avoir une durée plus ou moins longue.

Quand notre esprit se porte dans le passé pour raconter les faits qui s'y sont accomplis, nous n'avons logiquement pour raconter les faits qui se suivent qu'un seul temps possible : le passé défini (l'imparfait arrête le récit pour décrire, exprimer des jugements sur les faits, pour peindre, faire tableau).

Avec le passé défini, le point de départ de l'esprit ou de la pensée, c'est V époque passée choisie pour en raconter les événements. Avec le passé indéfini, le point de départ de l'esprit est le présent où nous sommes.

Avec le passé défini, on avance du passé vers le présent, mais sans y arriver; avec le passé indéfini, on recule du présent vers le passé.

Pour la même raison que nous avons vue (n® 3), nous passons facilement du passé au présent :

Le flot qui Vapporia recule épouvanté (Racine). Là-dessus, l'oiseau

s'envola et vole encore. Le flux les apporta, le reflux les remporte (Corneille).

Comme le passé indéfini peut raconter les événements les plus éloignés — (en détail ou sans détail) -— de même le passé défini peut raconter les événements les plus rapprochés de nous; il suffit pour cela que l'espace de temps dont on parle soit tout à fait écoulé ou regardé comme tel. Le passé défini raconte plus vivement que le passé indéfini, comme exprimant des faits qui surviennent tout à coup au moment passé dont on parle :

Madame de Montespan est enragée, elle ptieura beaucoup hier (M'°^ de Sévigné). C'est hier que ce malheur arriva (Eadem). Ce matin (la matinée est passée), nous nous sommes présentés chez le ministre ; il n'était pas chez lui, nous résolûmes de l'attendre. (Dessiaux : exemple approuvé par toute la Société grammaticale de France )

On trouve le passé défini ainsi employé dans nos journaux les mieux écrits, sans que l'intervalle de temps écoulé soit clairement expiûmé; mais les étrangers feront bien, dans ce cas, de n'employer que le passé indéfini, pour ne pas s'exposer à des erreurs :

Aujourd'hui nous étions encore endormis à cinq heures du matin, quand il nous réveilla en nous priant de lui servir de témoins. Un vieillard, que nous apprîmes depuis être le comte de B. ., l'accompagnait et ne le perdait pas de vue un moment. Ce fut dans la voiture du comte que nous nous rendîmes à l'endroit où le duel devait avoir lieu (le récit de ce* qui s'est fait le jour môme où l'on écrit continue par l'emploi de douze passés déflnis).

Comme l'aoriste grec, le passé défini s'emploie parfois pour exprimer une vérité générale :

Qui ne sait se borner, ne sait pas écrire. Qui ne sait se borner ne sut jamais écrire. Qui ne sait se borner n'a jamais *r écrire (Boileaa).

Le passé défini, comme le passé indéfini, comme le

présent, comme Timparfeit, peut raconter des événements qui ont duré longtemps ou peu de temps, qui sont arrivés une fois ou plusieurs fois, c'est le contexte qui détermine la durée ou la répétition, etc. :

La république romaine dura 500 ans. L'Asie paya un tribut aux Scythes pendant \ 500 ans (Justin). Pendant vingt ans, je dinai presque tous les jours dans cet hôtel. L'été passé, nous dinâmes (nous dînions , avons dîné) tous les jours à cinq heures

7. Le passé défini, qui est regardé comme temps absolu^ principaly est un temps relatif, secondaire :

1** Lorsque deux faits passagers se sont succédé l'un à l'autre :

Lorsqu'il nous vit, il s*enfuii (une fois). Lorsqu'il nous voyait, il s'enfuyait (habitude).

2<» Quand un fait vient en interrompre un autre déjà commencé :

Je lisais lorsque mon ami arriva pour causer avec moi de ses affaires.

3^ Lorsque le passé défini est mis en rapport avec un autre temps passé :

Après que ïeus fini ma tâche, je partis, Savais ôéiifini mon travail lorsque mon ami arriva. Alexandre avait conquis toute l'Asie lorsqu'il mourut à Babylone (I).

8. Quelquefois le passé défini et le passé indéfini se trouvent dans la même phrase, sans que l'on puisse dire que la première (passé défini) désigne le fait le plus ancien, et pourquoi l'écrivain change de temps lorsqu'il pourrait en employer un seul :

y ai passé les dôserts, mais nous n'y bûmes point (La Fontaine). II

(i) Comme on le voit, il n'y a guère de temps qui soient absolument absolus et absolument relatifs.

nous raconta qu'il a jTaiï un voyage en Perse (Montesquieu). Il chanta la lumière qu'une^ parole a /aîïe (Chateaubriand). C'est de ce moment qu'a commencé pour J.-J. Rousseau cette vie d'exception qu'il mena toujours dans la suite (Saint-Marc-Ci lardin). Il nous raconta hier que le criminel s^est échappa [le Figaro). 11 n'a tenu qu'à votre pore (Ulysse) de vivre avec moi dans un état immortel, mais son aveugle passion lui fit rejeter tous ces avantages. Il voulut me quitter et je/«# vengée par la tempête

(Fénelon). (Voir la grammaire de M. Lapaille, p. 149, remarque I.)

Du passé indéfini.

(passé par rapport au présent.)

1. Le passé indéfini, de sa nature, est le j)assé du présent; il raconte les faits accomplis, achevés avant le moment de la parole auquel le narrateur les rapporte.

2. Que les résultats, les conséquences des faits, des actions existent encore, ou non, au moment de la parole; que les faits que Ton narre aient eu ou n'aient pas eu de conséquences, de résultats, peu importe : le véritable emploi du passé indéfini est de raconter les événements arrivés avant Tépoque où se trouve le narrateur au moment où il raconte. Vesprit du narrateur racontant les faits par le jjassé indéfini est dans le présent, et c'est SM présent qu'il rapporte les faits passés qu'il raconte.

3. Le passé indéfini, par suite de ce principe, raconte généralement les faits ordinaires de la vie, les événements que le narrateur met facilement en rapport avec le présent où il se trouve, et même les événements les plus anciens, puisque ceux-ci se sont passés avant le présent. Que l'on raconte en détail ou non, la règle d'emploi reste la même :

Dieu a créé le monde en six jours (le monde reste encore aujourd'hui

commft créd). C'est Pierre le Grand qui a fondé la ville de Saint-Pétersbourg (la ville reste comme fondée par Pierre le Grand). Avez-vous écrit une lettre à votre père? Oui, j'at écrit ce matin, ma lettre est écrite depuis ce matin, la voici (ia lettre reste comme écrite). N'est-ce ps^ un Romain qui a rêvé un jour que des rats avaient dévoré ses souliers? ;le rêve de ce Romain at-il eu des conséquences qui durent encore aujourd'hui?). Hier, en me, promenant, j'az* traversé tel pont pour aller voir un de mes amis. (Quelles conséquences la traversée d'un pont bien solide peut-elle laisser après elle?) Cet homme dit qu'il a diné une fois avec vous ie ne connais pas ce monsieur et je ne me rappelle pas d^avoir diné si j'ai diné ou non avec lui (où sont les conséquences de ce prétendu dîner?). Non ami est venu hier chez moi (il n'est plus chez moi).

4 Tous nos bons grammairiens sont d'accord pour nous dire que Je passé indéfini tend de plus en plus à prendre la place du passé défini d). ce Les méridionaux seuls, dit M. Brunot (Gram., p. 46S), se servent encore dupasse défini dans la conversation; au nord, on ne le trouve plus guère que dans la langue écrite, et là même, on ne peut pas l'employer dans tous les cas. » Le passé défini^ dit M. Bonnard dans son Etude des participes, est en train de mourir.de sa belle mort; il est presque partout remplacé aujourd'hui par le passé indéfini.

Lorsque le passé indéfini prend la • place du passé défini (perfectum historicum latin, aoriste grec), il ne peut raconter le plus souvent que des faits dont les conséquences ne subsistent plus aujourd'hui. On le

(i) Le passé déHni raconte les événements passés — (isolés ou appartenant au récit continu) — que le narrateur ne veut pas mettre en rapport avec le présent, mais avec une époque passée, exprimée dans le discours, ou qui est dans la pensée. 11 raconte les événements au point de vae du passé, sans s'inquiéter de leurs conséquences, s'ils ont pu en avoir. Le passé défini répond au perfectum historicum latin et à V aoriste gn^ec. e

trouve souvent employé pour les événements les plus anciens, et souvent les moins connus, ou manquant de certitude :

Il est évident que la campagne qui, d'ailleurs, avait commencé sous de maihf ureux auspices, finit mal pour les envahisseurs Israélites. Ils ont dû subir une grande défaite et y ont éprouvé de grandes pertes. A son tour, Méza les a poursuivis et a envahi les frontières d'Israël. La date de ces événements doit être marquée dans les années du règne de Joram, fils d'Achab, qui est monté sur le trône en 896 avant J.-C. (Revue scientifique).

5. Lorsque le passé indéfini raconte des événements ayant laissé après eux un état existant au moment de la parole, cet état présent peut se rendre par le présent; dans les autres cas, il n'est employé que comme ayant pris la place du passé défini.

Après avoir tranquillement, en me promenant, traversé à pied un pont très solide, n'offrant, par conséquent, aucun danger, je ne dirai pas en rentrant chez moi : Mes amis, le pont est traversé, j'ai été de l'autre côté de la Neva. Mais je dirai très bien : Sire, le Danube est traversé, c'est hier que nous Vavons traversé malgré le feu des Turcs (les conséquences subsistent au moment de la parole). Maman, je suis battu, c'est hier que papa m'a battu (la mère rirait en entendant parler ainsi son enfant). Sire, nous sommes battus, c'est hier que nous avons été battus, que l'ennemi nous a battus. A la question suivante exprimée par le présent de Vindicatif, je répondrai à volonté par le présent (état) ou par le passé indéfini ^action) laissant après lui un résultat qui existe encore) : Qu'ai;ez-vous au bras? Je suis blessé (état), quelqu'un m'a blessé (action), je me suis blessé (action). Je me suis aussi blessé de la même manière, il y a deux ou trois ans (action), dira un autre, mais au bout de quelques jours, j'étais complètement guéri, il ne me reste même aucune trace de la blessure (où sont ici les conséquences existant encore au moment présent ?j.

Le présent (état) répond au passé indéfini (action) comme l'imparfait (état^ si l'état durait encore au moment passé dont on parle; répond au plus-que-parfait :

Qu'av/ez-vous au bras lorsque mon ami vous a rencontré? rétais blessé (état), quelqu'un m'avait blessé quelques jours auparavant, ou je m'étais blessé moi-même {action au plus-que- parfait). La statue est finie et bien placée (état); qui donc Va si bkn finie et si bien placée ? {SicWon; Bernardin de Saint-Pierre).

6. Le passé indéfini s'emploie quelquefois pour le futur antérieur^ et là où l'on pourrait employer le présent de l'indicatif remplaçant le futur simple :

Attendez-moi^ j'a/ fini (j'aurai fini) dan? un instant. Âttendez-moi, je finis (je finirai) dans un instant. Avez-wous (aurez-vous) hieniài fini?

Racine a dit :

Si ma fille une fois met le pied dans l'Àulide, elle est morte (elle mourra certainement, on la sacrifiera, on la fera mourir. Iphigénie, vers 134-135).

Le passé indéfini (est morte), qui ne désigne ici qu'un étaty est l'équivalent de l'indicatif présent :

Cette jeune fille est morte hier (a expiré, a trépassé hier; action); elle est morte depuis hier (état), (t).

7. Après si, exprimant une supposition, une condition, le passé indéfini doit remplacer le futur antérieur :

Si le garçon a fini (aura fini) ses leçons cette après-midi avant quatre heures, il pourra aller se promener.

Lorsque si n'exprime qu'un doute, c'est le futur antérieur qu'il faut employer :

Je ne sais pas s'il aura fini avant quatre heures, si (quand) il a fini son travail, il va se promener (coutume, habitude). S'il a fini ses leçons, il est sans doute allé se promener (une fois)

Nous dirons de même :

(i) L'anglais dit pour exprimer Vaction : the died yesterdty ; the fias dted yesterday; pour exprimer Vétat : the is dead.

Mon ami lui a rendu certainement ce service si cela a pu se faire (dans cette occasion-là). Mon ami lui a certainement rendu ce service, si cela peut se faire (s'il est possible que pareille chose se fasse en tout t^^mps).

8. Quand le passé indéfini est précédé d'une des conjonctions simples ou composées : lorsque^ dès que^ aussitôt que, sitôt que, pas plus tôt que (pas plutôt que), quand, après que, ou la locution adverbiale à peine, et qu'il est accompagné d'un verbe au présent, les deux verbes expriment presque toujours des habitudes :

Dès que (aussitôt que, rtc.) mon frère a fini ses leçons, il se met à jouer du piano. Quand le Khan de Tartarie a dtné, il fait crier par des hérauts que les autres monarques peuvent aussi se mettre à table. (Montesquieu).

Si le passé indéfini n'est accompagné que du présent historique, les deux verbes n'expriment ordinairement que des actions faites une seule fois :

Dès que César a vaincu les Nerviens, il va assiéger Aduaticum.

9. Dans le style soutenu, comme dans le discours moins élevé, le passé indéfini alterne souvent avec le passé défini, sans que Ton voie souvent la raison pour laquelle l'écrivain emploie l'un plutôt que l'autre, ou change de temps quand il pourrait en employer un seul. C'est que l'esprit du narrateur passe souvent du temps présent au temps passé, ou vice-versa, avec une facilité dont il ne pense pas toujours lui-même à se rendre compte :

Par quelle barbarie a-t-on de votre maître excité la furie? (Vii-on (a-t-on jamais vu) chez lui nos peuples en courroux désoler un pays inconnu parmi nous (Racine)? C'est de ce moment que commença (a commencé) pour J.-i. Rousseau cette vie d'3xceptlon qu'il a toujours metiée (qu'il mena toujours. Saint Marc Girardin). J'o/ passé les déserts, mais nous n'y bûmes point (nous n'y avons point bu). (La Fontaine).

10. L'esprit de celui qui raconte est dans le présent, et cependant le narrateur passe immédiatement au passé défini, dans :

V*est avec plaisir que je vous vois (présent) i\\ y a (présent) bien des années que je vous vis (ai vu) pour la première fois, et je prévis (j'ai prévu ; j'avais prévu) dès lors que vou» seriez aussi sage, que vous Vavez été dans la ^'Uite (^Fénelon). Il est difficile de juger un homme comme Napeléon I'^'^ qui iCeiu jamais (n'a jamais eu) d'égaux autour de lui (Thiers). Wfit mal (Il a mal agi\ je le blâme et le blâmai dès lors (Courier; Pétition aux deux Chambres).

Et du passé défini le narrateur passe immédiatement au présent, dans :

Le flot qui l'apporta (l'a apporté) recule épouvanté (Racine, Phèdre). Le flux les apporta ; le flux les remporte (Corneille). Là-dessus l'oiseau t>*etivola et vole encore.

H. Le passé indéfini et Vimparfait s'employaient autrefois assez souvent là oii nous préférons employer aujourd'hui le conditionnel passé.

rai pu (je pouvais, j'aurais pu* vous laisser dans la misère, et je ne l'ai pas fait, i'ai pu (je pouvais, j'aurais pu) donner ta tète à Pompée (Corneille).

Certes, plus je médite, et moins je me figure Que vous m'osiez compter pour votre créature, Vous dont j'a/pu saurai pu) laisser vieillir l'ambition Dans les honneurs obscurs de quelque légion

(Racine : Britannicus, I, 2 )

Ces phrases, avec le passé indéfini, ou l'imparfait, signifient :

L'occasion m'a été donnée {m*était donnée à un moment du passé), s*est offerte {s>*offrait) à moi de ..., et je ne l'ai pas fait.

La phrase latine suivante, traduite librement^ pourra aussi être rendue par des temps tout différents en français :

Pons sublicius iter paene hostibus dédit, ni unus vir fuisset. Le pont de bois livra presque (a presque livré) passage aux ennemis; heureusement un homme de cœur était ià (pour empêcher de passer). Le pont de bois allait livrer passage aux ennemis si un homme de cœur n'avait été là (n'eût été là) Le pont de bois aurait livré sans doute passage {eût livré, etc.), si un homme de cœur. etc.

12. Le passé indéfini sait exprimer aussi des faits reconnus vrais par l'expérience de tous les temps :

La peur n'est pas bonne conseillère, n'a jamais été bonne conseillère, ne le fut et ne le sera jamais. — Qui ne sait se borner ne sait pas écrire Qui ne sait se borner n'a jamais su écrire, ne saura jamais écrire. Qui ne sait se borner ne sut jamais écrire (Boileau).

13. Notre passé indéfini, dans la vieille langue, répondait au parfait grec, au perfectum praesens ou logicum du latin, mais il a pris une telle extension en français, qu'en réalité il répond tout aussi bien au perfectum historicum du latin et à l'aoriste grec. Selon tous nos bons grammairiens et philologues, il tend même de plus en plus à supplanter le passé défini pour régner seul dans le récit — des autres temps passés restant ce qu'ils sont). — Quant au récit détaillé ou non détaillé pour établir une distinction d'emploi entre les deux temps, il serait absurde d'en parler; les deux temps se prêtent parfaitement au détail comme aux actions isolées, aux actions qui se font une fois comme aux actions qui se font plusieurs fois, aux actions de courte comme de longue durée :

(et homme naquit (est né) en 18i0 et mourut (est mort) en 1880 II vécut (a vécu) 60 ans. Une grenouille vit un bœuf qui lui sembla de belle taille. La fourmi ne se rebuta pas et vainquit (Michelet). Pendant dix ans je dinai (j'ai diné) dans le môme hôtel. La république romaine dura (a duré) 500 ans. Il écrivit (a écrit) un seul mot. Les Scythes /ir^n^ (ont /ait) payer à l'Asie un tribut pendant 1500 ans (Justin).

Le passé antérieur en français.

1. Le passé antérieur a été nommé ainsi, parce qu'il raconte des événements ou des faits qui se sont passés avant une époque qui est elle-même déjà passée ou écoulée. Sa nature est d'exprimer les actions qui venaient d'être faites à Vépoque passée désignée dans le contexte, ou qui est dans Tcsprit de celui qui parle ou raconte.

2. Il s'emploie le plus souvent dans la proposition subordonnée^ pour exprimer un circonstanciel de temps, après les conjonctions : aussitôt que, dès que^ sitôt que, depuis que, du moment que, après que, quand, lorsque, immédiatement après que, ou dans la proposition principale après : à peine, pas plus tôt, du moment où :

Aussitôt que (dès que, depuis que, sitôt que, du moment que, après qup, quand, lorsque) y eus fini ma leçon, je partis. — A peine eus y fini mon travail, je partis. — Je n'eus pas plutôt (plus tôt) terminé mes affain's que je repris le chemin de ma maison. — Du moment où je Veus vu, je m'attachai à lui. — Hier, l'eus fini mon travail avant vous, en même temps que vous, après vous (1).

3. Le passé antt'rieur pourrait souvent se remplacer par le passé défini si l'on changeait par d'autres mots la proposition circonstancielle de temps où se trouve le passé antérieur. Ce passé exprime que l'action rendue par le passé défini venait de finir, et il continue le récit commencé par le passé défini exprimé ou sous-entendu.

(1) Cet exemple et autres semblables signifient : Hier, feus fini mon travailla un moment donné qui est dans ma pensée), et ce moment où yeus fini est arrivé avant celui où vous avez eu fini vous-même votre travail^ en même temps que vous avez eu fini, ou après le moment où vous avez eu terminé ce que vous aviez à faire.

Dv

.^ Entre la fin de Taction expriméfi par le passé définùct

, i , Taction exprimée par \e(vassé antMeuf^ il i^j-^ertmtin

intervalle de temps :

Je dinai et aussitôt après (mon dîner,) je partis. (Je dinai^ et* aussitôt après que j'eus dîné, je partis. Je me levai et immédiatement après , je me sentis tout rafraîchi: je me levai et immédiatement après que je me fus levé, je me sentis tout raTralchi.

4. Quant à l'intervalle entre les deux actions exprimées dans la même phrase, il peut être court ou long; il suffit qu'il soit déterminé, et il ne Test pas même toujours :

Le criminel ne reçut son châtiment que vingt ans après qu'il eut commis son crime. La République romaine ne tomba que 5^0 ans après qu'elle eut été fondée (t). — Les Scythes conquirent l'Asie et ne la quittèrent que 1500 ans après qu'ils Veuretit soumise.' — Je me souviens d'un voyage que vous fîtes depuis que (après qu**) nous fâmes partis d'Egypte (Fénelon : intervalle indéterminé),

5. Le passé antérieur s'emploie aussi quelquefois dans la proposition principale là où l'on pourrait employer le passé défini, La différence entre les deux temps, c'est que le passé défini exprime une action qui commence au moment passé dont on parle et a pu avoir une certaine durée, tandis que le passé antérieur indique qu'elle venait de finir dans le moment qui est dans la pensée de celui qui parle ou écrit :

On me donna hier un travail, je Veusfini (je le finis) en moins d'une heure. Je vins, il y a quelques jours, en ville, et en deux ou trois heures

(1) Ces phrases signifient : Entre le moment précis où le crime eut été commis (venait d'être commis, fut accompli), et le moment où la punition arriva, il se passa vingt ans — Même explication pour les autres exemples

yeus terminé (je tetTninaii) toutes mes affaires. Il y avait là quelque intimité cachée, Toeil perçant de la duchesse ipénéira) eut bientôt tout pénétré. — Je pensais d'abord terminer ce travail en deux ou trois jours, mais j*y mis tant de lenteur, je fift si paresseux que je ne l'eus Jini que plusieurs mois plus tard (Aucune idée de rapidité dans remploi du passé antérieur,

6. Le passé antérieur, d'après le contexte, désigne des actions qui se sont faites une fois ou plusieurs fois :

Lorsque ïeus vendu ma maison, je me trouvai possesseur d'un assez grand capital. (Un seul fait, une seule action ) Lorsque yeus vendu, les unes après les autres, toutes mes maisons^ je me trouvai riche, mais j'eus bientôt dépensé tout cet argent. (Plusieurs actions, plusieurs venu s.)

7. Dans la conversation et le style familier, et quelquefois même dans le langage soutenu, on emploie le passé antérieur indéfini ou surcomposé, qui est alors accompagné du passé indéfini ou du passé défini. Dans la conversation, il est rare qu'on emploie le passé antérieur défini avec le passé défini; on se sert presque toujours des deux indéfinis, qui sont plus simples, paraissent moins apprêtés (1 j '

Aussitôt qu'il a eu fini ses leçons. II est retourné ch^z ses parents. Aussitôt qu'il eut fini ses leçons, il retourna (il est retourné) chez ses

(1) Il existe encore une autre forme du passé antérieur défini, ci lie du temps surcomposé : Lorsque yeus eu fini je partis ; quand yens eu fini, etc , mais elle ne s'emploie presque pas, à cause de la répétition du même son u. Si nous évitons déjà, en général, le passé antérieur défini dans la conversation, nous évitons avec plus de soin encore son surcomposé, qui en est une sorte de redoublement. Le;; Méridionaux seuls emploient le passé défini et le passé antérieur défini dans la conversation Ce qup nous disons du passé antérieur surcomposé s'applique également au second conditionnel pas^^é surcomposé : yeusse eu fini, yeusse eu reçu, etc , au plus-que-parfait.du subjonctif : que yeusse eu fini, que yeusse eu reçu.

parents. — Lorsque j'ai eu vendu tous m<»s biens (0. Feuillet, le Village), Quand M. de Borrelli a eu écrit la pièce « Alain Chartier » il me Va envoyée (A. Dumas fils). Aussitôt après qu'il a eu parlé, il a quitté la salle {le Temps), Quand Monsieur a eu fini de diner (Revue des Deux-Mondes, ler avril 189', p. 483). — S'il «yï/i/ (passé indéfini pour ]*- futur antérieur) ce soir son travail de bonne heure, il voudra vous voir; s'il a eu fini hier de bonne heure, il doit être allé voir son ami malade.

8. On emploie même assez souvent aujourd'hui le passé antérieur surcomposé dans certains verbes neutres conjugués avec être :

Aussitôt qu'il a été parti, je me suis mis à vous écrire. — Vous rCavez pas plutôt été parti que notre ami est parti lui-même.

9. Le passé antérieur n'exprime nullement la rapidité de l'action, mais comme tous les temps composés, il exprime l'action comme déjà terminée au moment dont on parle; aussi le français préfère-t-il toujours, quand faire se peut, les temps composés aux temps simples.

Attendez-moi, infinis (présent pour le futur) dans un instant; l'ai fini dans un instant; ie finirai Saurai fini dans un instant. Quand on me donnait un travail à l'école, je le finissais^ je l'avais toujours fini en très peu de temps • Il faut que je finisse, qup j'aie fini mon travail avant demain soir. ie finirai, y aurai fini mon travail avant neuf heures du soir. Il faut que je finisse pour neuf heures, que l'aie fini avant neuf heures. Je voudrais qu'il /t>t{/ son travail, qu'il eût fini son travail avant mon arrivée; fini», aie fini avant ce soir etc.

Ce sont les mots : en un instant, en peu de temps, etc., qui font exprimer la rapidité lorsqu'ils accompagnent Impasse antérieur ou d'autres temps composés. Remplaçons ces mots par longtemps après, dix ans af>rès, etc., et le passé antérieur n'aura plus à exprimer la rapidité, mais la lenteur ou la paresse.

Verbes ALLER et VENIR employés comme auxiliaires.

Les verbes aller et venir employés comme auxiliaires ne forment-ils, chacun, qu'un seul temps comme presque toutes nos grammaires nous le disent?

Le présent de l'indicatif du verbe aller, employé €omme auxiliaire, nous donne, selon nos grammaires, le seul futur simple; et le présent du verbe venir ne nous donne qu'un passé indéfini :

Mon père raconte qu'il va partir (qu'il partira) demain pour Paris. — Il vient de partir pour Paris il est parti depuis fort peu de temps, -depuis quelques minutes peut-être).

Outre ces temps que nous donnent les grammaires, il faut certainement accepter un conditionnel simple, futur des temps passés, et un plUrS-que-parfait ; le conditionnel (sans condition) pour aller; le plus-que-parfait pour venir :

Mon père racontait ce matin qu'il allait partir (qu'il partirait) demain pour Pari». Il venait de partir (il était parti depuis un instant) quand je suis arrivé chez lui.

On trouve même souvent d'autres temps :

Pouvez-vous supposer que ïaille raconter (que je raconte ces choses à mon ami quand je le verrai? — Quoiqu'il ne vienne que de partir (quoiqu'il ne soit parti que depuis un moment, depuis quelques minutes), vous ne pourrez le rattraper. — Quoiqu'il ne vtné que de partir, je n'ai pu le rattraper (quoiqu'il nefât parti que depuis nn instant). Je n'aurais jamais cru qu'il allât raconter (qu'il racontât, qu'il pût raconter) ces choses à mon ami quand il le verrait.

Dire dans une grammaire, comme cela se rencontre parfois, que je vais partir est un futur immédiat, et que yallais partir est un imparfait passé antérieur, c'est se

mettre en contradiction avec soi-même et ignorer complètement la valeur des temps.

Remarquons que le conditionnel n'est, surtout dans la proposition subordonnée, que le futur — (sans aucune sorte de condition) — des temps passés.

Je sais qu'il partira ; je savais qu'il partirait.

Nous avons la même relation entre le présent employé pour le futur; et Vimparfait employé pour un futur relatif qui n'est autre chose que le conditionnel (sans condition) : ^

Il raconte qu'il part (partira) demain; il racontait ce matin qu'il partait (partirait) demain.

Le conditionnel passé n'est souvent aussi qu'un futur antérieur relatif :

Yauraisfini mon travail hier, si j'avais été plus courageux (conditionnel passé). — J'aurais fini ce travail avant demain foir si j'étais plus courageux que je ne le suis ^conditionnel, futur antérieur).

Au verbe t^enir on peut ajouter ne faire qu^ de, que l'on emploie aussi comme une sorte d'auxiliaire :

Il ne fait que de partir (il vient de partir); il ne faisait que de partir quand vous êtes arrivé (il venait de partir).

Emploi de la négation NE après le verbe

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