LA TRAVERSEE DU FLEUVE ENTRE QUEBEC ET LEVIS
Nous nous plaignons de temps en temps de* bateaux qui font la traversée entre Québec et Lévis I Et cependant ces bateaux sont vingt fois supérieurs, sous tous les rapport», aux bateaux qui faisaient la traversée entre lei deux rives il y a un demi-siècle. Quelles ne seraient pas nos plaintes si nous étions obligés de retourner aux canots, non pas aux canots de nos pères que nous avons vus mais aux canot» dont se servaient les premiers habitant» de Lévi».
A ce propos, nous relisions, ce» jour» derniers, dan» les ** Relations de» Jésuites** le récit de la traversée en canot de troi» Françai» fait9 dans l'hiver de 1661.
L# 28 janvier 1(561, trois Prançait, revenant de la chawe de Torignal dans les forêts en ar» rière de Lévis, voulurent traverser à Québec. Le fleuve charroyait beaucoup de glace et la traversée était réellement dangereuse.
Nos trois chasseurs remontèrent à une lieue de Lévis. La, ils équipèrent un vieux canot. Puis, après avoir mis leur voyage sous la protection de la Providence, ils s'embarquèrent.
Laissons maintenant parler les ** Relations des Jésuites" :
**Ils n'eurent pas beaucoup avancé, qu'ils se virent engagés au milieu des glaces, qui, suivant le gré des vents et de la marée, se choquaient et se heurtaient les unes contre les autres avec un grand bruit : les plus gros* ses se faisaient souvent passage par la violence de leur poids, au travers des petites, marchant quelquefois toutes seules ; d'autres fois elles poussaient devant elles un amas de glaçons, laissant, derrière elles la rivière libre et découverte pour un peu de temps, car d'autres les suivaient, portées par l'agitation qu'elles recevaient des vents ou de leur propre pesanteur.
''Nos navigateurs crurent pouvoir se glisser entre ces bancs mobiles et suivre quelque
ouverture ou quelque éclairci, comme on parle ici, qui leur donnait espérance d'entrer d'un flbemin libre dans l'autre, se coulant par les prass/ages que leur bonne fortune et leur adresse leur fourniraient ; mais ils ne furent pas longtemps sans reconnaître la témérité qui les avait engagés dans ce naufrage.
''Les glaçons s'étaient séparés, pour leur donner une entrée libre au milieu d'eux, et puis, tout d'un coup, se réunissant de tous côtés, les renfermèrent dans une prison, d'où ils ne croyaient sortir que par la porte de la mort. De fait, ces pauvres captifs, se voyant serrés de près jugèrent qu'ils allaient être écrasés dans les glaces ou engloutis dans les eaux ; si bien qu'ils eurent recours au ciel, non pas tant pour échapper au naufrage que pour songer au port d'une bien'heureuse éternité. Pendant leurs prières, ils ne purent éviter le choc d'une glace qui brisa leur canot, et les mit tous trois à l'eau, deux desquels, qui étaient frères, plus experts en cette sorte de marine, se saisirent de la pointe du canot, chacun de son côté, s'y tenant tellement attachés, qu'ils n'avaient quasi que la tête hors de l'eau. Dans ce pitoyable état, ils s'encourageaient l'un et l'autre k teïiir ferme ^f k 7ip point îa^'her pri-Sv* ; m^'is
forcer manquant au phnA jeune, et la yiolence du froid qui le saisit par tout le corps, lui engourdissant les mains : "Je n'en peux plus, mon pauvre frère, s'écria-t-il : Adieu, je eoule à fond ; man Dieu pardonnez-moi mes péchés, faites-moi miséricorde, recevez m» pauvre âme", et en disant cela, il disparut.
"Son frère plus robuste que lui, ayant résisté davantage au froid, fut heureusement abordé d'une glace, sur laquelle il se lança adroitement, comme sur un asile d'où il pouvait attendre la mort plus paisiblement, ou l'î secours, si la Providence lui en voulait envoyer ; elle n'y manqua pas. Ayant poussé ses plaintes jusqu'à l'un des bords de la rivière, on eut moyen de l'aller chercher pendant la nuit : en sorte qu'il fut heureusement délivré d'un danger qu'il estimait inévitable.
"La fortune du troisième est bien plus admirable. Cet homme, avant que de s'embarquer, ayant les yeux plus ouverts au danger que les deux autres, réclama l'assistance de la sainte Vierge, avec une grande ferveur. Il entra dan» le canot comme dans un cercueil ; c'est l'opinion qu'il avait de cet embarquement, auquel il résista longtemps, envisageant une mort toute certaine, dans une entreprise si hasardou-
se, II fallut pourtant suivre ses compagnons, et malgré qu'il en eut, prendre l'aviron en main, qu'il lut contraint de quitter bientôt, lorsque la glace vint rompre le canot. Se voyant sans bateau, il se jette à la nage, quoiqu'il ne crut en aucune façon se pouvoir sauver. Il n'avait pas beaucoup avancé, quand tout d'un coup il sentit sous ses pieds une glace, sur laquelle, par une merveille bien grande, il se trouva debout ; mais cette glace était si faible et si petite, qu'elle ne le pouvait pas soutenir hors de l'eau ; il enfonça donc avec elle, mais seulement juqu'a'ux genoux.
*'A cet accident inopiné, il jugea bien qu'il y avait quelque chose de divin, et que la sainte Vierge, à laquelle il avait eu recours, prenait soin de lui. Il demeura néanmoins cinq heures en cette posture, tout debout, les deux pieds dans l'eau glacée, se balançant de côté» et d'autres au gré de son glaçon, ne voyant tout autour de soi que des précipices auxquels il s'allait abîmer, si le pied Jui glissait tant soi peu, ou s'il manquait d'un point, de se tenir parfaitement dans l'équilibre ; posture à la vérité bien gênante et bien difficile à tenir longtemps. Or, comme ses pieds s'engourdissaient pvQ i ptQ, par la véh^m^uce du froid, il
tait bien qu'ili lui défaillaient, »u pour miâux dire, qu'il ne les sentait presque plus. Son recours dan» cette extrémité fut encore à sa Bonne Mère qu'il ne pria jamais plus ardem» ment : Ma chère Maîtresse, lui disait-il, hé quoi m'abandonnez-vous ainsi, après avoir fait miracle pour me mettre en l'état où je suis ? Si vous voulez que je meure, j'en suis content, je vous offre ma vie pour satisfaire à la justice de votre Fils, priez-le qu'il me pardonne mes péchés ; s'il faut mourir, comme je vois bien qu'il le faut, je vous prie que ca soit en» Ire vos bras, afin que vous receviez mon dernier soupir.
"On ne peut croire combien on est dévot, et combien on est éloquent en ces extrémités ; il semble que la vue d'une mort. affreuse délie la langue, ouvre l'esprit et rende diserts les plus stupides. Il n'y a sorte de prières que notre pauvre navigateur n'employa pour obtenir do la Vierge quelque bon port. Cependant sa glace le soutenait toujours, coulant entre deux eaux, suivant le cours de la marée. Je ne sai<? si cetto première glace en alla joindre une seconde, ou si cette seconde, bien plus forte et bien plus épaisse, marchant à fleur d'eau, se vînt joi?idr0 h Ta première î mais je wîs bîon qne
ces deux glaces se collèrent, et se joignirent ensemble si proprement, pour son secours, qu'il se trouva assis sur cette seconde glace dont le heurt assez doux luy avait fait plier les genoux. Il se trouva placé comme dans une chaise. Voilà un secours du Ciel bien favorable ; mais hélas ! ce pauvre homme n'en peut plus. Que faire en cet état, pendant l'horreur de la nuit ? La bise lui souffle au visage, et lui gèle tout le corps, il est assis sur une glace au milieu d'un grand fleuve, dont le courant l'écartait toujours des bords, et le tramait par le milieu de mille abîmes à une mort certaine. "Il redouble ses cris et ses prières jusqu'à ce que le froid, lui trancliant la parole, l'interdit de ses sens. C'est alors que la Vierge, toujours sainte et toujours bonne, fit un coup de sa main aussi étonnant qu'il est miraculeux : Elle endormit ce pauvre homme sur ce lit de glace, mais d'un sommeil si paisible, qu'il fut porté avec le flux et le reflux de la marée, depuis environ le Cap Rouge jusqu'au milieu de l'île d'Orléans, d'où il retourna jusqu'à Québec, ayant fait, dix ou douze lieues de chemin, voguant toute la nuit au milieu de cent précipices, sans les connaître et sans être interrompu dans son sommeil. Admire qui voudra cM-
te rencontre, elle passe le prodige. Il était couvert de neiges, de frimas et des ténèbres 4e 1* nuit. Ce sont les habillements que Dieu donno à la mer, selon Job : Cum ponerem nubeni vestimentum ejus, et caligine illud quasi .pauni» infantiae obuoluerem". Il fut néanmoins éveillé par l'effort d'une tentation de désespoir, dans lequel le diable le voulait précipiter, comme dans le plus profond de tous les gouffres ; mais l'ayant surmontée, par les prières qu'il adressa à sa libératrice, il se rendormit tout de nouveau, comme s'il eut eu la tête sur un chevet bien mol. Il passa le reste de la nuit dans ce sommeil miraculeux, allant et venant avec ses deux glaces. Le matin, le bruife et les cris de ceux qui le cherchaient l'éveillèrent ; ils le trouvèrent assis sur la glace, comme sur le théâtre de la Providence : il en pouvait bien faire une chaire de prédicateur pour publier les merveilles de sa délivrance et les bontés de la sainte Vierge, qui sait faire d'un abîme un lieu d'assurance pour le salut de ses serviteurs.
''Ceux qui ïscivcnt combien le iroid es>L piquant en Canada, pendant l'hiver, notamment au mois de janvier, jugeront aisément qtie cet homme, demeurnni «^î longffomps dans
les eaux et sur les jjlaces, devait perdre ies pieds et la vie. Eu voici une petite preuve. Un Français disant à un sien camarade, qu*il gelait plus fortement en Canada, ' qu'il n'y faisait froid, ajouta qu'il ne croyait pas qu^un homme put aller pieds nus, d'un lieu qu'il lui nommait à un autre, assez peu éloigné, et retourner sur ses pas, sans que les pieds lui gelassent. L'autre répartit qu'il gagerait du contraire. La gageure se fait, et ensuite le plus hardi met bas ses souliers et ses chaussures et coure tant qu'il peut au lieu marqué, qui était la maison d'un Français. Quand il y fut arrivé, il crie qu^il n'en peut plus.' On lui met promptement des linges chauds à Tentour des pieds et des jambes. Il se couche dans un lit, cède la victoire à son camarade, aimant mieux perdre la gageure que les pieds, ce qui lui serait arrivé, s'il fut retourné au terme d'où il était parti, éloigné seulement d'environ deux ou trois cents pas. Faites maintenant comparaison de l'un avec l'autre, et bénissez la sainte Vierge de ses bontés, '^