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Gloriana

(iioriaiia loi dit: Ce que tu pensais et rêvais, c'était moi. La connaissance de la nature et de l'âme, l'amour de l'amour, voilà mes sublimes destinées... Je suis la reine de la poésie ! J'ai souri à beaucoup d'hommes; tous sont tombés à mes genoux; et ions, mon regard les efflenra-t-il seulement .eu passant, sont de ce moment devenus heureux par moi. ( Tiecr , Voyage dam le Bleu )

Si nous avions encore un Olympe et des muses; Si dans les bois épais, sous les feuilles confuses, Les nymphes, aux rêveurs qui cherchent l'inconnu, tf En fuyant, laissaient voir encore leur pied nu;

Si la mousse gardait l'empreinte des déesses; Et si le frais zéphir, dans ses molles caresses, Sur les fronts fatigués, sur les têtes en feu, Faisait encor passer des haleines de Dieu; Oh ! j'irais dans un coin des plus sombres allées; J'irais, cherchant la paix des grottes reculées, Près des petits ruisseaux qui glissent sous les fleurs, El que formaient jadis les nymphes de leurs pleurs, Sur l'herbe où s'endormait Diane après la chasse, J'irais m'agenouiller pour adorer sa trace ; Et puis j'invoquerais, soijs ces portiques verts, Une divinité pour lui donner mes vers V

A cette muse alors, par mon âme choisie,

Je ferais un autel avec ma poésie;

Et joignant mes deux mains, je lui dirais tout bas :

— Mon rêve est imprudent, mais ne m'en voulez pas !

Je ne demande, ô muse ! en entrant dans ma route,

Qu'un œil qui me regarde et qu'un cœur qui m'écoule.

Je sais bien que les temps lyriques sont passés,

Et que l'on dit de nous : — Ce sont des insensés !

J e sais bien que le monde a fermé ses oreilles ;

Que c'est aux lourds travaux que l'homme doit ses veilles ;

Que le poète parle à des échos railleurs ; Et que le chant s'éteint au bruit des travailleurs ! Mais j'ai cru, sans manquer à ma tâche, ô déesse 1 Pouvoir bien par un hymne exhaler ma jeunesse ; Attendre le combat dans le recueillement,

Et commencer d'être homme en priant, en aimant !

Je ne refuse pas ma part dans l'œuvre humaine. D'ailleurs, on va toujours où le siècle vous mène. Mais, ô muse ! un instant laissez-moi m'arrêter : Demain le flot viendra peut-être m'emporter ! Laissez-moi, jusque-là,, penser que Ton a l'âme, Pour aimer la nature, et pour bénir la femme ; Pour croire à ce que l'homme a gardé d'embaumé, Aux roses de vingt ans comme aux roses de mai ! Déesse, encore un jour laissez-moi dans la vie, N'avoir pas un remords, en étant plein d'envie ! Laissez-moi, quand j'ignore à quel but j'atteindrai, Rêver encor le beau sans m'effrayer du vrai ! —

Voilà, si les forêts avaient dans leurs retraites Gardé les dieux Sylvains elles nymphes discrètes,

Ce qu'à la nymphe, dont la lèvre m'eut souri, J'aurais dit, à genoux sur le gazon fleuri !

Mais puisque l'homme est seul, et que le dieu de Smynthc

N'a plus de lauriers d'or sa jeune tête ceinte ;

Que les mornes échos refusent nos chansons ; .

Que les divinités quittent nos horizons;

Moi, qui voulais entendre au front de mes poèmes

De célestes baisers poser des diadèmes,

Et dont la main cherchait, dans te doute où je vais,

Une main qui me mît hors des sentiers mauvais;

Moi, dont l'âme, craignant d'être bientôt meurtrie,

Dans son isolement rêvait une Égérie ;

Quand le bois perd, en deuil de ses illusions,

Les déesses, hélas! et leurs Endymions;

Quand l'Olympe est désert, et qu'un seul Dieu nous reste,

Trop grand pour qu'un poêle à son début l'atteste;

Et quand pourtant il faut à mon œuvre donner Un nom qui, l'abritant, la fasse pardonner; Quand il faut, cependant, à ma strophe indécise, Jeter, pour la mêlée, un mot, une devise; Oh ! je saurai trouver cette muse à mon chant, Dût mon aile au soleil se fondre en la cherchant ! Et* c'est près des sommets où rêve l'Allemagne, Que j'irai me choisir cette belle compagne.

Toi donc, qu'un grand penseur de ses mains couronna*, Et qu'il nomma d'un nom si doux : Gloriana t Toi, la superbe fée aux mystiques domaines.

Dont les fils sont des rois et les filles des reines; Qui, sur un blanc coursier, ceinte de pourpre et d'or, Avec de beaux chasseurs, aux longs accents du cor» Promenais dans les bois la splendide lumière, Que ton voile en flottant répandait par derrière ; Toi, qui, sous les tilleuls, près du calme des eaux, Te laissais entrevoir à tes heureux vassaux ; Toi, qui distribuais en soupirs l'harmonie, En regards le bonheur, en baisers le génie !

* Tieck , itoi« son voyage dans le bleu, Urania, 1835.

toi ! Gloriana, déesse des forêts !

Toi, qui lis dans la terre et lis dans nos secrels ;

Pour qui l'immensité n'est qu'un voile qui flotte,

Que ton doigt, quand il veut,' pour lire plus loin, ôte ;

Toi, que tous ont cherchée, et que quelques élus

Ont seuls prise en leurs bras ; toi, que Ton n'entend plus ;

Qui te caches sans doute en un deuil solitaire,

Pour pleurer ton veuvage et pour plaindre la terre !

Source de poésie emplie aux flots de Dieu,

Qui te répands après sur des lèvres de feu !

Je sais bien, 6 la fée incomparable et belle !

Que pour suivre ton vol l'élan manque à mon aile ;

Que je suis un profane, hélas 1 qui salirait

L'azur de ton regard si le mien s'y mirait !

Je sais que je n'ai pas ces visions sublimes

Qui faisaient errer Faust au penchant des abîmes*

Je sais que je n'ai pas ce courage hautain

Qui dispute la gloire et fouille l'incertain.

Je sais que je n'ai pas la grande inquiétude

Qui fait mesurer l'homme avec la solitude ;

Et j'avoue humblement, déesse, que les bois

Me refusent souvent de comprendre leur voix ;

Que je n'ai pas sondé la nature profonde,

Ni senti dans mon cœur battre le cœur du monde !

Je ne t'ai pas cherchée, égaré dans le bleu, Parcourant les déserts que seul peut remplir Dieu ; Mais l'amour de l'amour, dont ton âme est la source, Sous tes tilleuls sacrés seul arrêta ma course !

toi I Glonana , qui, sous un autre nom, Descendais de l'Olympe au seuil du Parthénon ! Vierge de tous les temps et pourtant toujours jeune, Qu'Alighieri Suivait par l'exil et le jeûne; Qui lui faisais verser des pleurs longs et sanglants, Et puis le promenais dans l'enfer à pas lents ! toi , qu'attristait Dante et qu'égayait Boccace ! Enivrant l'Arioste et rendant fou le Tasse !

Maîtresse au cœur fatal, dont l'amour est mortel, Dont le lit serl parfois de cçrcueil et d'autel ! Je sais, Gloriana, que pour t'oser sourire, 11 faut, sur ton chemin, être Goethe ou Shakspeare; T 'avoir, comme l'un d'eux, au pays Allemand, Désiré sous un chêne un jour en s* endormant, Et s'être reveillé dans tes bras, ô déesse !

Le front grand, l'oeil en feu, le sein gonflé d'ivresse ! Ou, comme William, que la France envia, Avoir rêvé d'abord ta soeur Titania.

Il faut, pour mériter tes caresses splendides,

Plus de génie au cœur, sur le front plus de rides !

Mais moi, je n'ai qu'un titre, ô fée ! et le voici : — C'est que mon âme, hélas ! ne vit pas toute ici ; Que, (ils d'un Allemand, ma parole française Sous ton ciel allemand se sentirait à l'aise ; Et que je suis autant, muse au regard serein, Qu'un enfant de la Seine un enfant du vieux Rhin !

Sans être ambitieux, sans vouloir que mes rimes Dans leur vol chancelant montent jusqu'à tes cimes ; Moi qui né sais qu'aimer, sans savoir le chanter, Moi qui n'ai pour tout but que de ne pas douter; Et dont le jeune vers, imprudent qui s'échappe, Sera peut-être mort à la première étape, C'est un encens, ô muse ! un hommage d'en bas Que je t'apporte ici : ne le refuse pas !

J'ai voulu que ton nom, sur ma première page, D'un culte Blial fût à tes yeux le gage, Et fit battre le cœur de mes lointains parents! Avant de m'en aller, de rejoindre les rangs,

GLORIANA. H

Offrant le sacrifice à la manière antique,

Je suspends mes présents à ton simple portique;

Glorifiant en toi, déesse de beauté,

Non pas ce que j'ai fait, mais ce que j'ai tenté !

Mars 18M.

A M. VICTOR HUGO

A M VICTOK HUGO.

! et praesidium, et dulee ilecus uhmiih-!

HoRAlK.

Quand le vent arrondit ma voile, Et quand du port on me dit : Va !

Et quand je cherche si l'étoile Qui luit aux heureux cours est là ; vous, dont l'âme est indulgente, Qui savez combien le flot tente,

U> A M. VICTOR HUGO

Pour l'avoir vaincu si souvent î Maître, aujourd'hui je viens vous dire :

— Est-ce un flot trompeur qui m'attire, El ce vent est-il un bon venl ?

Vous qui voyez tous les rivages, Aigle des monts à l'œil altier, Dont l'aile en fendant les orages S'y trempa comme dans l'acier !

Laissez, laissez tomber des cimes.

Un long regard dans les abîmes, Un long regard au fond de moi ! Ai-je pour triompher, poète, Assez de souffles sans tempête, Et dans le cœur assez de foi?

Quand je quitte l'ombre et la mousse, Dans les grands bois, les sentiers verts, Les ruisseaux doux et l'herbe douce, Pour le soleil dans les déserts ; Quand je hasarde à la lumière Ces vers qui font pleurer ma mère,

A M. VICTOR HUGO

Mais dont les hommes souriront ; Quand j'ignore si, dans la brume, Le feu dont mon sein se consume Suffit pour éclairer mon front ;

Je viens à vous, je viens, mon maître , Demander un baiser d'adieu, Un beau ciel au jour qui va naître, Un Labarum dans ce ciel irfeu f Donnez-moi de douces paroles, Que je les lise aux bauderoles De mes mâts, dans le tourbillon ; Et que, comme un fort viatique, Votre dernier mot prophétique Me redresse sous l'aquilon !

Avant mou périlleux voyage Je pense à ceux qui m'ont aimé, Et je brûle sur le rivage L'hécgJLûaibe au feu parfumé; Et je prie, et je me rappelle L'ombre propice de votre aile

18 A M. VICTOR HUGO

Qui s'est ouverte en ra'abritanl; Et yos enfants, mes camarades, Et votre seuil sous les arcades, Que Ton franchit en palpitant.

Et puis vos phrases caressantes

A l'écolier qu'on couronnait,

Et vos réponses complaisantes

Quand l'imprudent questionnait ;

Ma place heureuse à votre table,

Et la causerie adorable

Au saint foyer que je bénis ;

Je me souviens de tout, ô maître !

Comme l'oiseau de la fenêtre

Où ses amours ont fait leurs nids ?

Et quand je pars pour la mêlée Vous serez mon cri de combat , Et cette étoile constellée Qu'on attache au cœur du soldai!

Je vous invoque pour la lutte 1 Après mon triomphe ou ma chute,

A M. VICTOR HUGO

Je vous tendrai mon fer rougi, Et je vous dirai : — Ma journée De vous attend sa destinée.

mon maître ! ai-je bien agi ?

Qu'un autre vous loue et vous vante !

Moi je ne veux que vous aimer ;

Et mon âme sera contente

Si votre âme veut renfermer.

Mon cœur, dédaignant le cortège,

poète ! qui vous assiège,

De votre cœur seul est jaloux.

Car ton génie est fait, grand homme,

Pour ce peuple heureux qui te nomme ;

Mais votre cœur, maître, esta vous !

.Mars 1844.

Un silence de plomb

Pèse sur le pays du Ciel et de Colomb.

Némètia (Barthélémy).

ltaliam! lialiam!

Virgile -

Je n'ai pas vu Venise accroupie aux lagunes, Sous les flots argentés cachant ses jambes brunes, Et s'enriormanl, rêveuse, entre l'eau qui bruit Et ses sombres palais qui veillent dans la nuit.

Je n'ai pas vu l'Espagne aux vieilles cathédrales, Aux grands toréadors à genoux sur les dalles, A l'amour qui se voile, et montre en souriant, Sous sa lèvre en satin , des perles d'Orienl. Je n'ai pas vu non plus TAngteterre marchande, Hôtesse de l'exil et tyran de l'Irlande !

Je n'ai pas vu, là-bas, sous un horizon mort, La frileuse Russie et les traîneaux du Nord ; Le vieux Kremlin tombé dans la nuit de colère, Où l'aigle corse avait dispersé son tonnerre, Et d'un revers de l'aile abattu sur Moscou, L'aigle vieilli des czars dont il tordait le cou !

Je n'ai vu que ma France, où l'Europe est entière 1 Et puis un peu du Rhin, là-bas, sur la frontière Entre deux grands coteaux où la vigne au hasard Tendait sa grappe jaune et ses vergers sans art ; — Bordure au bas traînant de la tunique verte Que soutient l'Allemagne avec sa main ouverte, D'où roulent sur ses pieds, jusqu'au fleuve voisin, Comme des glands soyeux des franges de raisin ! —

Moi donc, qui n'ai senti, jusqu'à cette heure encore, Qjie les mêmes soleils au retour de l'aurore,

El dont l'âme a plus fait de voyages d'esprit Que de courses en poste avec un manuscrit ; 11 me semble parfois que je donnerais vite L'Espagne et ses amours, l'empire Moscovite, Venise avec ses nuils, Rome avec ses Césars, Pour un coin de Paris qu'on voit du pont des Àrls l

Je sais : ou m'a conté les paroles charmantes

Que disent les amants à leurs fîères amantes,

Dans la riche gondole égarée au Lido ,

Nid flottant des amours au mystique rideau !

Je sais tous les sommets vaporeux des montagnes

Qu'élève l'Italie eu ses molles campagnes,

Tous ses temples debout, tous ses temples brisés,

El lous ses épis d'or de bluets irisés ;

Les souvenirs fameux qui perlent ses couronnes,

Ses chapelets bénits au cou des lazzarones;

Mais je sais bien qu'aussi sou peuple ruiné,

Par tout peuple à son tour s'est senti dominé,

Aux soufflets des passants abandonnant sa jor

Et qu'il n'est point de pieds dont il n'ait pris la. boue.

Home et son Cotisée et son saint Vatican , Rome, que choisissait Attila pour un camp; Le jour où, sous son pas invincible et superbe, Qui brisait des cités et faisait sécher l'herbe, La cavale du Hun, se heurtant à la croix, Sentit brûler son ongle, épouvante des rois!

Home, cette prêtresse à l'âme impériale, Qui rougit bien des fois sa toge fériale, Vit bien des royautés passer sous son ciel bleu, Et de tous ses tribuns n'a conservé que Dieu !

Rome, Naples, Florence, et Venise la belle,

Ces fleurons qu'a ternis d'une haleine nouvelle

Le présent jeune et fort jaloux du vieux passé,

Sont les reflets pâlis d'un soleil éclipsé.

Par tant de conquérants violée et salie,

Ah ! je n'ai pas besoin d'aller en Italie,

Pour retrouver, au seuil des palais de Léon,

L'empreinte du drapeau qu'y mit Napoléon I

Si la vie était faite, ainsi qu'on peut le croire,

De jours unis aux jours pour manger et pour boire;

Et si l'âme n'avait souvent sa faim aussi ,

On vivrait mieux là-bas, oh ! j'en conviens, qu'ici.

Nonchalante et lascive en ses chaudes paresses, L'Italie à nos fronts étendrait ses caresses, Et l'estomac gorgé de ses fruits les plus doux , On dormirait sur l'herbe en croisant les genoux. Oublieux du présent, de l'avenir qui tombe, On prendrait, sans la voir, pour oreiller la tombe. Et mollement bercé par des brises d'amour, On révérait la nuit, on révérait le jour!

Mais il est autre chose encor dans nos journées A faire, que rêver sur des roses fanées I Et le sang qui s'échauffe, en passant par le cœur, Veut pour l'alimenter un air vif et vainqueur; De ces souffles d'orgueil aux sublimes tempêtes, Qui promettent aux bras des lauriers pour les têtes, De ces rayons brûlants que prend l'idée aux cieux, Qui fécondent en nous des germes précieux ; Des luttes où la vie achète la victoire, Puis après les combats, des haltes dans la gloire I Voilà le pain du cœur I voilà ce qui convient A tout peuple qui marche, et d'aïeux se souvient !

Aussi, ne parlez pas d'Italie et d'Espagne.

Lune a de grands palais couchés dans la campagne ; L'autre a de vieux débris de vertus dans le cœur. J'aime mieux, je l'ai dit, Paris laid et moqueur ; Son allure de masque et sa gaîté frivole, L'enthousiasme fou qui vit dans sa parole, Son courage brusqué de sublime gamin, Que la mère du Cid, que l'empire romain !

Ah ! l'Espagne était belle à sa brillante aurore, Quand elle suspendait aux grands arceaux du More Sa flottante bannière, où Gonzalve imprimait Le nom de l'Alhambra, qu'Abencerrage aimait ! Quand un pauvre Génois, dans sa tête féconde, Retournait sa pensée où s'agitait un monde, Demandant, sous les vents qui battaient ses vaisseaux, A l'horizon muet des empires nouveaux !

Quand l'univers béant, s'arrêtant dans sa marche, Ecoutait sur les mers, comme Noé dans l'arche,

Attendant un message et de nouveaux destins , Les sourds enfantements des royaumes lointains ; Et quand la voile blanche aux rives du Mexique Portait en ses replis, à travers l'Atlantique, La loi de Ferdinand, chaînon qui s'arrondit Autour du monde entier et qu'on noue à Madrid ! Ah I l'Espagne était belle en ce temps de conquête Où Charles-Quint mettait la tonsure à sa tête, Et changeant le velours de son manteau pour Dieu, D'un genou d'empereur essuyait le saint lieu; Et de sa main puissante éteignant son tonnerre, Au cloître de Saint-Just remuait un rosaire ! Ah ! l'Espagne était belle, et son Escurial Avait vraiment alors un prestige royal 1 Mais comme on a brisé l'aile des destinées !

Comme l'Espagne, hélas I a perdu ses journées ! Moissonneuse inaclive, et qui laisse ébrécher Ta Tisonade, ô Cid, qu'on n'ose plus toucher ! Que sont-ils devenus les héros des romances ? Les preux à l'écu d'or qu'ils frappaient de leurs lances ? Chimène est impuissante à faire un bras vainqueur ; Et Rodrigue, infidèle, hélas 1 n'a plus de cœur* L'Espagne a tout perdu ! jusqu'à ce bandeau sombre Dont ses inquisiteurs la couronnaient dans l'ombre,

Eu faisant à son front, que blanchissait l'effroi, Sous l'emblème de Dieu IremWer celui du rot I

Peuples abâtardis, dans vos nurtnes journées Regardez par-dessus le mur des Pyrénées, Et voyez si la France, aux désirs souverains, Sent faiblir comme vous l'armure sur ses reins ! Voyez si je n'ai pas raison quand je préfère Au soleil qui s'éteint l'horizon qui s'éclaire ; Et le géant qui veille au colosse perclus, Paris qui vil toujours à Madrid qui n'est plus !

Vous avez le passé dont l'histoire flamboie : Nous avons le présent qui nous outre la voie, Et les traditions de nos preux au cercueil Ne se moisissent pas sous un voile de deuil.

Au ciel des nations vous êtes des fantômes,

Et de vos panthéons on sent faiblir les dômes.

Mais la France en sa veine a le sang toujours chaud ;

Et s'il fallait demain monter à Téchafaiid,

Ou pour prix de son sang abandonner son poste,

Demain la France entière irait à l'holocauste.

Je ne suis pas de ceux qui, mécontents de toul,

Prophétisent la honte et la pleurent partout;

Qui, prenante l'envers le lorgnon politique,

Rapetissent les traits du courage civique ,

El d'une erreur faisant un pivot de raison,

Nous disent que l'honneur s'enfuit à l'horizon.

Je n'ai pas dans mes nuits, que je dors sans scrupule,

Chamarré mon orgueil d'un rêve ridicule;

Et prenant en pitié les grands qu'on voit d'en bas,

Blasphémé le pouvoir que je ne connais pas.

Non. Foulant softs un pied que je crois calme et ferme,

Ces visions qui font démanger l'épiderme,

Mes yeux vers L'avenir et mon cœur au présent,

Je dis : Je crois au siècle, à son destin puissant !

Je crois que l'empereur, mourant à Sainte-Hélène,

Faisait bien de .vouloir, pour y dormir, la Seine ;

Car, nulle part que là, son fronl n'eiU rencontré

Pour un dormeur si grand un chevet plus sacré ;

Car nous ne laisserons, quoi qu'on pense et qifon crie,

Jamais un poing jaloux effleurer la patrie;

Et le drapeau poudreux que Pleurus étrenna,

Avec l'aigle ou les lis, ou le coq, reste là !

Sous ses replis, mordus par la dent des batailles,

On marcherait encore aux grandes funérailles.

Si l'homme n'a qu'un pas du triomphe au tombeau,

Un peuple, lui, résiste à plus d'un Waterloo.

Quand il a les grands noms au seuil de son histoire,

L'honneur devient sa vie, et son sang c'est la gloire t

Calme, fier, impassible et grand à travers tout,

Il peut broyer ses chefs, mais il va jusqu'au bout.

Aussi quand dans Paris, ce cratère du inonde, On écoute parfois si la lave en feu gronde ; Quand le. soir, sous un ciel qui se sourît dans l'eau, On cherche à sentir Dieu sous l'immense rideau ; Quand la ville s'étend sous un crêpe uniforme, Et que pour l'admirer on attend qu'elle dorme ; Quand, les deux bras posés aux balustreg d'un pont, On interroge en paix la nuit qui vous répond ;

Alors, oh I n'est-ce pas? en contemplant dans l'ombre

Les quais au long ruban, avec leurs feux sans nombre,

La Seine au flot pesant; et de chaque côté ,

Les battements égaux du cœur delà cité;

Alors on peut se dire , et Ton est fier d'y croire ,

Que Paris, à la boue épaisse, infecte et noire ,

Paris, avec ses bruits, ses chocs, ses coudoiments ,

— Mais Paris au grand front gonflé de sentiments, —

Vaut mieux, avec sa fange en flots éclaboussée,

Que les verts orangers de l'Espagne éclipsée ;

Que les mornes palais où l'Italie a mis

Un banal oreiller pour tous ses ennemis ;

Que l'Angleterre, ou bien que l'ours sanglant qui grogne,

La tête en Sibérie et les pieds en Pologne !

Janvier 48*5.

A MADAME BLANCHE T

A MADAME BLANCHE T

En ion çliAteau <TA..

Quand les gais troubadours, déroulant leur écharpe> Au seuil d'un vieux castel avaient posé la harpe Pour boire l'hydromel à la coupe des preux, Ils chantaient la patrie et la beauté, madame; Et l'hospitalité se payait dans leur âme Par des chansons et par des vœux.

38 A MADAME BLANCHE T»**

Puis, quand ils s'en allaient, ces mendiants sublimes ; Quand leurs panaches blancs s'effaçaient sur les cimes; Us emportaient alors, dans un tendre penser, Le souvenir charmant des nobles châtelaines, Dont ils avaient senti sur leur front les haleines Dans l'échange d'un doux baiser.

Hélas ! je ne suis point un troubadour, madame; Hais je sens quelquefois murmurer dans mon âme Des vers, oiseaux éclos sous l'œil de la beauté. Si le manoir n'a plus de créneaux sur la plaine, Je retrouve du moins la noble châtelaine Au seuil de l'hospitalité.

Eh bien, perpétuons les souvenirs gothiques!

Vous, en prenant mes vers, timides et pudiques, Qui tremblent au regard comme une feuille au vent; Moi, l'hôte passager poursuivant mon voyage, En osant réclamer le baiser pour mon gage, Et pour y penser bien souvent t

Juillet 18*3

S'ils revenaient, les Francs, nos vieux pères barbare», Avec leurs longs cheveux, et leurs vêtements rares, Et leurs maigres coursiers qui broyaient les chemins, Reconnaîtraient-ils donc les fils de leurs épouses, Qu'ils berçaient dans un casque, au grand lit des pelouses, Les Francs trapus aux larges mains ?

Où sont-ils, où sont-ils les guerriers sous les chênes, Cueillant le gui sacré, pour les fêtes prochaines Immoler au grand Dieu des captifs entassés ?

D'où vient qu'on n'entend plus murmurer sous les arbres? Que les parvis de glaise ont pour seuils pris des marbres? Que les dolmens sont dispersés?

Et le plus jeune (ils des vieux Francs ripuaires Dirait : — Le temps n'est plus de vous suivre, ô nos pères ! La tête a pris le sang qui réchauffait le bras. L'intelligence est l'arme où Ton trouve la force; Et nous sommes la sève, et vous étiez l'écorce, L'écorce qui ne produit pas! —

Et les Francs à leur tour : — Taisez-vous, fils superbe! Pour n'avoir plus de hutte à bien revêtir d'herbe, De francisque sanglante au pommeau du coursier ; Pour être doux et blancs, vêtus de laine tendre ; Etes- vous plus heureux? plus calmes pour attendre L'heure où la mort vous fait plier?

Vous avez la matière en esclave soumise ; . Le fer vous tient lieu d'aile, et la vapeur de brise ;

Vous devancez l'Arabe, et bravez les éclairs; La nuit vous allumez vingt soleils dans l'espace ; Et vous savez compter et dire l'heure où passe Un monde voisin dans les airs.

La terre n'ayant plus de secretsgu'on lui prenne, Vous fouillez dans vos cœurs, puits d'amour et de haine;. Et votre grand savoir fait pâlir vos désirs!

Mais vous aurez beau faire ; et jamais votre envie N'allongera d'un fil les trames de la vie, Ni d'un rayon vos grands plaisirs !

Car l'humanité tourne. A sa base éternelle, Dans la ronde des ans, si la (race est nouvelle, Le grain qu'on y récolte est le même au moulin I Toujours les grands espoirs, la déception grande; Et dans un coin toujours la mort pâle et gourmande, Léchant son ongle de sang plein !

Notre vie allait mieux par la guerre et les danses ! Sans livrer le courage aux grandes imprudences ,

Sans suspendre nos jours aux éléments rivés, Le crâne des vaincus nous mesurait l'ivresse, La gloire vous altère à sa chaude caresse :

Nous, nous vivions; vous, vous rêvez!

Vous rêvez, vous rêvez d'inutiles chimères!

Vous dispersez votre âme en des routes a mères ; Et le travail rongeur vous dévore en un coin. Vous voulez féconder la science inféconde. Qu'importe qu'un éclair vous jette au bout du monde ! Marchez à pied, mais marchez loin \ — ;

Mai 4843

Savez-vous déjà comme on prie, Enfant, en croisant ses deux mains ?

Et comme à la vierge Marie On dit : Veillez sur nos chemins?

Sur votre joue au pli de neige, Qu'on craint de Tondre en un baiser, Des beaux rires le gai cortège Est encor loin de s'effaoer!

Et vous ne savez pas, mignonne, Quand on vous arrose d'amour, Que les fleurs de votre couronne Pourront se faner vile un jour.

Petite tête folle et blonde Qui pleurez de finir vos jeux, Vous ne savez pas qu'en ce inonde D'autres chagrins mouillent les yeux !

Comme le cerceau sur la grève Que vous chassez en le frappant, On court un jour après son rêve, Qui fuit sans cesse en nous trompant.

Comme la balle au bond rapide Que vous laissez tomber dans l'eau, On jette au ciel son cœur avide ; Le cœur va dévier là-haut.

Comme vos coquettes poupées., On berce ses illusions; Mais si vos robes sont fripées, L'âme a perdu de ses rayons.

Ah t jouez longtemps dans les herbes) L'en Tance est pure et son ciel beau.

L'homme a «les horizons superbes; Mais pour voir il monte au tombeau !

Courez, ma gentille alouette, Par les blés d'or et par les prés ; Sous les rosiers courbez la tète Dans les grands jardins diaprés !

Trop tôt viendra frapper sur l'aile La raison froide aux grands ciseaux , Pour couper la gai té, ma belle.

Dans la cage des grands oiseaux.

En marchant à Tige d'épreuve Brisez des jouets en chemin ; Et tachez votre robe neuve D'un bonbon fondu dans la main!

Et quand le soir, sous le pied rose, Vous foulez votre oreiller blanc ; Quand, la prunelle demi-close, Vous vous endormez en parlant ;

Enfant, oh ! quelquefois, par grâce, Faites dans votre petit cœur Pour nous tous une grande place, Pour nous tous un abri vainqueur !

Et joignant vos mains potelées, Priez la mère du bon Dieu, Qui donne aux enfants dès allées, De doux gâteaux et du ciel bleu.

Priez-la d'une voix bien tendre, Enfant, oh 1 priez-la pour nous, Qui sommes trop fiers pour apprendre Comment on se met à genoux !

Priez peur qu'elle nous pardonne L'infidélité de l'orgueil ; Priez pour qa'un jour elle donne Un peu d'espoir au froid cercueil !

Priez l lorsque vous serez grande , Peut-être ferez-vous aussi Aux enfants la même demande, Pour implorer la Vierge ainsi:

Dans vos ennuis qui viendront vite, Puissiez-vous leur dire avec foi :

J'ai prié quand j'étais petite, A votre tour priez pour moi !

Janvier 1843.

Vous m'avez reproché, mes sérieux artistes, D'avoir des chants joyeux, quand les vôtres sont tristes; De douter avec calme et de croire en riant; De remuer l'idée avec un mol frivole, Et d'attacher toujours, en grelot, ma parole Au cou du vers insouciant ! *

yVâiC

Vous m'avez reproché, si j'ai compris vos plaintes, D'avoir des doutes faux ou des piétés feintes, Quand je raille le soir du jour où je priais ; Et quand tous nous partons pour des luttes superbes, Au lieu de marcher droit, de jouer dans les herbes, Et de m'avancer m biais :

— De quel nom, disiez-vous, veux-tu doue qu'on te nomme, Homme aux gaîtés d'enfant, enfant aux rêves d'homme, Cœur plein de défiance et plein d'illusions, Qui ne sais pas creuser d'ornière dans ta voie; Qui, vivant aux hasards d'une inconstante joie, Vis dans les contradictions? —

Et moi je vous réponds : — Je plains, je plains, mes frères , L'âme faite de marbre, où nuls souffles contraires N'abattent le matin l'édifice du soir ; Je plains l'homme de fer au cœur invariable.

S'il ne redoute pas les flots changeants du sable, Il n'a pas de mirage à voir!

Et moi je vous réponds : — Dieu créa le poète Pour vibrer à tout vent, souffrir toute tempête.

Tourner vers tous les eieux, sur un axe pourtant ; Pour répondre à tout cri qui jaillit dans l'espace ; Et pour croire, en doutant de ce qui meurt et passe, A Dieu seul, qui reste et l'attend.

Et moi je vous réponds : — J'ai dans l'âme entrouverte Un champ semé de Mé dont la moisson est verte; Mais, parmi les épis, j'ai des bluets aussi; Et vous savez, amis, que, quand on fait les gerbes, Parfois ces belles fleurs se confondent aux herbes, Et qu'on emporte tout ainsi !

J'ai dans l'âme une foi qui chante et qui rayonne. Sous le ciel transparent son voile tourbillonne. Au soleil de vingt ans échauffant ses amours, Elle fait sa prière ayec des pleure de joie ; Et dans lé flot limpide où son regard se noie, Nage le prisme de ses jours.

Oh ! paré de ma vie aux guirlandes frivoles, Je fais des jours sensés avec des heures folles ;

Elreigiianl l'avenir qui chaule dans mes bras, Sous la croix qui me luit avec gaîté je marche! Si, m'exaltant eucor, je danse devant l'arche». Dieu , mes amis, ne m'en veut pas !

Décembre 18*2.

Que diriez-vous, Virgile, âme de nos éludes, Donl le tendre hexamètre errait aux solitudes; Qui suiviez au gazon d'un œil mystérieux , Le pas aérien d'une vierge des cieux?

Vous, le discret amant des nymphes dcmi»nucs t Qui leur chantiez tout bas des notes inconnues, Et qui faisiez descendre, en écartant vos doigts, Les clartés de Phœbé sous l'ombrage des bois !

Hélas! que diriez-vous, beau cjgnc de Mantoue, Dont la musc aux yeux bleus a des lis sur la joue ; Vous, qui saviez verser, sous le hêtre étendu, De limpides accords dans un roseau fendu?

Que diriez-vous, Virgile? et que dirait Horace, Et Catulle , et tous ceux dont nous perdons la trace , Si, comme au jour où Dante accueillit l'un de vous, Grands hôtes, un malin, vous veniez parmi nous? Que diraient le daclyle et le pesant spondée , Eux qui ne prêtent plus leurs socles à ridée? Que diraient tous les mots qui finissent en US, De se voir relégués à l'ombre du Gradus?

Que dirait Apollon sans lyre etjjsans Parnasse, Dieu d'Homère, chassé par le grand Dieu du Tasse? Que dirait le cortège aux lauriers olympiens, S'il comparait tout bas nos poètes aux siens?

Nous avons tout changé, la pensée et le mètre; Noirs avons raccourci sa robe à l'hexamètre; Et nous ayons, jetant ses cothurnes poudreux, Chaussé ses orteils blancs et coupé ses cheveux. la muse d'Énée à la voix de trompette !

i) l'Euménide en feu que leur Juvénal fouette !

la folle bacchante aux pampres éclatants,

Qui consumais Horace à ries feux inconstants !

Amante de Lucrèce, au ventre sans ceinture,

Qui louais avec lui la superbe nature!

chœurs des monls sacrés ! nous vous avons perdus ;

FA jamais à nos vœux vous ne serez rendus !

Nous ne saurions guider, sublimes théories,

Vos cortèges chantants à travers les prairies 1

Car tout ce qui donnait à vos poètes grands

Et le sens et le mot, nous trouve indifférents.

Publhis Maro ! la dernière épopée ;

Fut par Napoléon écrite avec lépée;

Encor suivait-il moins Virgile que Lucain l

Nous sommes retombés de l'emphase au mesquin.

Vos larges voluptés qui débordaient la terre,

S'éteignent aux glaçons de notre front austère;

Et Vénus, de son char délaissant les essieux,

Four l'amour des humains ne quitte plus les cieux 1

Les buveurs que Tibur endormait sous ses treilles,

Ont rétréci les bords de letirs coupes vermeilles.

Le falerne qu'Horace aimait à vendanger,

Dégénère dans l'eau qu'y mêle Béranger.

Les Grâces, relevant leurs robes sur les hanches,

Cachent dan&les corsets montants leurs gorges blanches;

Et la libre nature, où notre œil se noyait, Voile les nudités dont l'âme s'égayait; Et nous travestissons, religion refaite, Cupidon en don Juan, et Vénus en grisette!

Après tout, est-ce un mal? Pour être moins hardis,

Nos grands contemporains en sont-ils moins grandis?

Et les maîtres latins qui donnaient sous la mie,

D'audacieux baisers à la déesse nue.

Etaient-ils, dans l'ivresse où s'exaltaient leurs vœux,

Plus poètes que nous, leurs pudiques neveux?

Allez I les vieux amants des sens et de la forme,

Que votre amour en paix sous les myrles s'endorme !

Nous avons découvert un autre amour plus beau,

Qui ne se pourrit pas aux fraîcheurs du tombeau !

Si, brisant la patère, et renversant la table,

Nous avons déchiré les pourpres de la Fable,

Et fait passer l'éclair des pures visions

Sous les berceaux ombreux de vos Endyuiions ;

Si nous n'élevons pas, timides que nous sommes !

Jusqu'aux divinités l'adultère des hommes;

Si nous avons perdu la curiosité

Qui vous faisait surprendre, à l'ardeur de l'été,

Diane reposant au bord de l'eau muette ;

Si nous avons les yeux plus au cœur qu'à la tête ;

Si notre poésie est un ange eourbé,

Elle relève au moins d'un bras l'homme tombé;

Et soit qu'elle respire ou le doute ou l'extase,

Toujours un sentiment parfume au fond le vase.

Pauvre enfant qui s'égare et qui trouve parfois

La lueur véritable en regardant la croix !

Elle sent, même aux jours de fièvre et d'ironie,

Qu'un levain généreux fermente en son génie.

De vos monts orgueilleux dédaignant l'horizon,

Elle prend humblement sa place à la maison;

Se fait sœur et compagne, et parle à l'âme humaine,

Des mots d'âme joyeuse ou des mots d'âme en peine;

Et conseillère intime, elle met sur le sein,

Interrogeant la vie, un doigt de médecin.

Enfin, elle n'a pas vos langueurs d'Italie ;

Mais elle a su trouver cette mélancolie

Qui donne un sceau pieux à son moindre feuillet,

Que pressentait Virgile et qu'Horace essayait.

Août i 843.

TRISTESSE

TRISTESSE

Hier, je vous ai vite, ô ma pâle amoureuse !

Et j'ai senti mon cœur qui tressaillait d'espoir. Votre œil était humide et la bouche rêveuse : Mon âme, qu'aviez-vous pour rêver hier soir?

Sous le lisse bandeau qui ruisselait aux tempes,. L'arcade des sourcils se brisait au milieu ; Et comme on vous croyait regardant des estampes, Moi, votre ami, j'ai vu que vous pensiez à Dieiu

70 TRISTESSE

C'est bien d'avoir ainsi, sous la perle des fêtes, Un penser sérieux : le ciel aime cela !

Et moi j'ai du mépris pour les femmes coquettes Qui ne savent que rire ; et votre air me parla.

Que ce soit d'un regret; que ce soit d'une plainte ; N'importe! vous aviez un charme doux à voir.

Oh ! la joie est païenne , et la tristesse est sainte ; Et triste, vous étiez comme une ange hier soir.

Rêvez toujours ainsi ; sur les fleurs de votre âme Laissez cette rosée ineffable des pleurs ; Car l'auréole est double au front de chaque femme, D'un rayon de plaisir, d'un rayon de douleurs !

Murs 1845.

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Leurs douze mois remplis de l'onde des journées,. Vers la mer éternelle où tout flot va mourir, Lentement, à leur tour, s'avancent les années, Soulevant des deux mains l'urne qui va tarir.

Alors, du lit grossi de ces nouvelles vagues, Pour le pêcheur rêvant accroupi sur les bords, Et qu'on nomme poète, il vient des rumeurs vagues, Des murmures grandis par des échos plus forts*

74 VOX IN DESEKTO.

Lui, sait ce que veut dire, au courant des rafales, Ce langage confus des flots entrecoupés; Et chaque blanche écume en phrases inégales Lui révèle un mystère où tous se sont trompés !

Chaque fois qu'au bassin de l'éternité vide .

Dieu jette, ainsi qu'un vote, un grand chiffre d'airain;

Que la terre vieillit ; et que janvier avide

Au sablier fatal vient remuer le grain ;

Chaque fois que s'éteint et s'allume l'année, Flambeau voilé souvent par l'humaine vapeur ! Le poète debout, à la foule étonnée, Doit commenter le siècle et le juger sans peur.

A ce pâle troupeau qu'on appelle les hommes, 11 doit distribuer sa parole en chemin; Et des illusions ramassant les fantômes, Au feu de sa raison les brûler d'une main !

11 doit, l'œil ébloui de sa lueur intime, Comme un autre saint Jean prêcher les nations ; Eclairer le vainqueur ; exhorter la victime ; Donner à tous le mot des révolutions !

Son cœur dans le silence, au fond des solitudes, Doit caresser le vrai sous les formes du beau ; Et son regard percer, pour de grandes études, Les clartés de la vie el l'ombre du tombeau!

C'est là sa rude tâche ; et que nul ne s'y trompe ! Rêver, chanter l'amour et la fraîcheur des bois ; Promener sa pensée en une folle pompe, C'est vouloir s'affranchir de nos humaines lois.

Car Dieu dit à chacun au jour de sa colère :

— La douleur vous enfante, et le travail vous prend. Tous au même niveau je vous répands à terre : Celui qui veut monter à mes yeux seul est grand ! —

Quand chacun met son clou dans la nef gigantesque Qu'agite sur les temps le souffle du Très-Haut; Que le poëte y sculpte une divine fresque, Et, sublime artisan, dresse son échafaud !

Qu'il ne s'excuse pas en disant à la foule :

— Je ne suis qu'un chanteur ambulant, mes amis, Me laissant dériver au gré de l'eau qui coule, Le front paré de fleurs et les yeux endormis. —

Car la foule ignorante et franche en sa rudesse Répondrait au poète, inutile gardien :

— Je travaille les jours, et les nuits, et sans cesse J'abuse de ma force, et toi, tu ne fais rien I

S'il est vrai que le ciel peut f éclairer, poète* Sois maudit I car jamais tu ne m'as rien prédit ; Et si tu ne peux pas déchiffrer la tempête, J'atteste mes sueurs, fainéant, sois maudite —

El le peuple aurait bien raison de les maudire, Cesaligneurs de vers au troupeau mendiant , Qui ne savent que mettre un peu d'or à leur lyre, Bergers pour qui l'étoile est vaine à l'orient !

Car si des durs métiers le peuple tient la roue, Le poète en sa main reçut le sceptre en feu ; Et c'est lui qui devrait, Moïse qu'on bafoue, A travers le désert guider l'homme vers Dieu !

Juin 1843.

SONNET

SONNET

Ne vous élonnez pas, jeune fille inquiète, De ces belles pâleurs qui vous viennent au front ; De ces larmes d'ennui qui pèsent dans la tête ; Des soupirs sous lesquels vos beaux rêves pi iront.

A l'horizon du cœur laissez cette tempête !

Elle passera vite, et sans faire d'affront.

Quelquefois la nuit sombre annonce un jour de fête. Les yeux tristes le soir, le lendemain riront.

80 SONNET

Jeunes filles, l'amour qu'on sème dans voire âme , Comme la fleur des champs, cette fleur de la femme, A besoin, pour grandir, d'ouragan dans son ciel.

La pluie au printemps, c'est une larme à vos âges; Et vous ne savez pas combien il faut d'orages Pour mettre dans la fleur une goutte de miel !

Janvier 1843.

Keit ha ma v«b6 bues enn oum, va chouan a vëno «vit va b Tant «ne la vin §•»• en moi, ma pansée «en pour mon pays.

Dans les chemins couverts de la vieille Armorique, Sous l'aubépine en fleurs qui trahit les buissons; Entre le grand écho du temple druidique, Et le zéphyr rendant aux oiseaux leurs chansons ; Au chaume verdissant qui rit dans la clairière, Aux membres de granit du Dieu des carrefours; Sous le chêne épaissi par l'étreinte du lierre ; Près des horizons bleus que rejoint la frontière, De l'Océan au pied des tours;

Dans les jardins ombreux et les immenses salles Où sonnait l'éperon , quand les grands chevaliers Rentraient vainqueurs, lassés des luttes féodales, Secouant leur poussière au bas des escaliers ; Au mur noirci du temps, dans l'astre qui s'avance, Et semble chaud encor des brasiers mal éteints; À travers les courtils, où le dimanche on danse ; Dans l'herbe du tombeau qui regarde en silence La petite église aux grands saints;

Partout, oh ! n'est-ce pas, mon ami, mon poète, Votre fière Bretagne a, dans son air puissant, Un pieux souvenir qui plane sur sa tête, Et défend son passé des haches du présent?

En vain l'intelligence, à l'ardeur inféconde, Défait l'œuvre de Dieu pour creuser ses sillons, Pour que notre orgueil passe on perce en vain le monde ; L'insoucieux Breton garde sa veste ronde Et ses sabots, dont nous rions \

Son soleil lui suffit ; sa maison dans les herbes, Son enfant qu'il baptise au flot de l'Océan ; Ses cheveux sur l'épaule et ses fêtes superbes, Et l'abri, quand il pleut, sous le dolmen géant;

Le manoir qui, debout au fond de la vallée, Lui jette en souriant un reflet du ciel bleu ; L'étoile blanche au front de la lune voilée ; Sa mère qui raconte en la lente veillée, Et son vicaire du bon Dieu !...

Que lui faut-il de plus? l'âme ouverte et naïve, Il s'endort sans regrets et s'éveille sans peur; Et n'a pas fait encor murmurer dans l'eau vive Qu'il boit de ses deux mains, le cri de la vapeur. Il n'a pas de théâtre où l'on soit mal à l'aise Pour entendre à grand'peine un chant d'impiété, Mais dans ses beaux habits, les bras joints sur sa chaise, 11 adore, à genoux sur un parvis de glaise, Le grand crucifix argenté 1

Comme ses vêtements, son cœur est d'une étoffe

Qui résiste à l'orage et ne fait pas de plis;

Et n'ayant jamais vu ni lu de philosophe,

Il n'eut jamais d'ennui : tous ses jours sont remplis.

Le fantôme sacré des légendes pieuses

Vole autour de son front qu'incline encor la croix ;

Et la faux qu'il suspend aux saisons pluvieuses, Près des grands plats d'étain, au-dessus des fileuses, Lui sert à défendre ses rois !

Oh ! dans ton grand pays qui berça des grands hommes, Poète, tu fais bien de t'isoler toujours ; Puisqu'aux vains tourbillons des sentiers où nous sommes, Tu ne pourrais garder tes loyales amours.

Nous tuons la patrie ; et la sainte frontière, Qui faisait que la France était un lieu choisi, S'efface sous les rails du coche humanitaire ; Et la vapeur chez nous implante l'Angleterre, Et la France n'est plus ici !

Toi, tu fais bien, ami, je t'applaudis dans l'âme, Car tu n'as pas trahi le seuil des vieux parents ; Car tu n'as pas soufflé sur l'héroïque flamme, Ni, Breton déserteur, abandonné tes rangs.

Ta muse, sainte et fière, et gardant sur ia bouche Le baiser des adieux qui la faisait rêver, S'en va, chaque printemps, demander qu'on la couche Dans le grand lit de chêne où l'oreiller blanc touche Le christ en plomb du bénitier!

Là-bas, près de la mer aux murmures sans nombre, S'accoudant aux menhirs, égarés aux forêts; Voyant se remuer tout le passé dans l'ombre, Et des oiseaux bavards sur les fleurs des guérets, Ta muse fait à Dieu cette prière unique :

— De vivre assez longtemps pour mettre au piédeslal Dans toute sa grandeur sa mère l'Armorique, Que ton cœur sculpterait en un bloc granitique, D'un ciseau pur et filial !

Eh bien, poursuis ton œuvre, et que Dieu t'accompagne ! Méprise les ingrats du haut de tes amours ; Car ton œuvre est bénie ; et ta douce Bretagne, Quand tu retourneras y ranimer tes jours, En choisissant les draps les plus blancs de l'armoire, En séchant la sueur de ton front triomphant, Te dira : — C'est assez travailler pour ma gloire; Sur mon sein maternel qui garde la mémoire, Repose-toi, mon cher enfant !

Juillet 1843.

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