POUR LUI AVOIR TOURNÉ LE DOS DANS UN SALON
A qui montre le dos dans un salon , madame,
Ne dites rien ; et vous verrez Si, dans vos jours mauvais, il regarde de l'âme,
Et se tourne quand vous pleurez !
Qu'importe que ce soit ou le dos ou la tète, Dont vos yeux heurtent les contours ;
Pourvu qu'au centre, au cœur, vous trouviez un poète Parfois, mais un ami toujours !
92 VMADAME C...
Veuillez que l'on vous aime, et non qu'on vous salue :
Le rire est un pli sur la peau , Et l'homme honnête qui s'incline à votre vue
N'a pas son cœur dans son chapeau !
22 mai 1843.
Jeune et blonde capricieuse, Dont la bouche aujourd'hui rieuse, Répandant les mots parfumés/ Demain sera triste et chagrine ; Ne dites pas, 6 la mutine !
Ne dites pas que vous m'aimez !
Ne dites pas, je vous en prie, Qu'enfin vous êtes attendrie !
Ne dites pas, je le croirais , Que votre cœur connaît ma peine ; Et que ton âme a, dans la mienne, ma beauté I lu mes secrets ;
Car alors j'irais dans la vie Gonflé d'une orgueilleuse envie, Et les hommes me croiraient fou !
J'irais chercher, pauvre poète, Une auréole pour ta tête, Et des diamants pour ton cou !
J'irais, comme un voleur sublime,
Montant à genoux toute cime,
Les doigts sanglants, le front meurtri,
J'irais dérober le génie,
Pour te payer en harmonie
De ce que tu m'aurais souri !
Nais, ton amour, si j'ose y croire,
Vaut plus qu'un nom, plus que la gloire,
A UNE BLONDE. î>7
Car ton amour est comme Dieu !
Il nous élève à de hauts faîtes, On lui souscrit de grandes dettes ; Mais pour payer on a trop peu !
Car ton amour serait mon trône.
Tu me mettrais une couronne, En m'embrassant chaque matin ; Et sur votre lèvre si tendre, madame ! j'irais apprendre De mon royaume le destin 1
Voilà pourquoi je vous supplie, Sachant que votre cœur oublie, De me répondre en vous moquant:
Et de ne point faire, madame, Trop avant descendre en mon âme Votre sourire provoquant !
Car demain vous auriez peut-être Changé d'amour, changé de maître;
Mais je n'aurais pas changé, moi ; Et je mourrais, peine cruelle !
De ne pouvoir mourir, ma belle, Plus tard de plaisir avec toi !
Février 1844.
Lasciate ogni speranza.
Dante.
D'autres vous ont versé, jeune fille inspirée, La louange à longs flots dans la phrase dorée ; D'autres vous ont prédit un splendide destin ; Et balançant votre âme au vent de leur parole, Vous ont fait palpiter sous la vive auréole Qu'ils agitaient dans le lointain !
Aussi je ne viens point, jeune reine flattée, Ramasser une fleur qui, tant de lois jetée,
A perdu ses parfums les plus vrais, les plus doux ! Aussi n'attendez pas que mou vers vous couronne, Ni que j'ajoute encore une marche à ce trône Où tous fléchissent les genoux !
Non ; j'ai senti pour vous trop de pitié dans l'âme, J'ai trop gémi tout bas du tourbillon de flamme Qui vous brûlait au cœur de beaux rêves d'enfant, Pour vous assujettir l'épine sur la tête, Et pour vous consacrer au martyre, poëte, Sur un échafaud triomphant.
Non ; je n'offrirai point de parure fatale ; Et près des saints trépieds, courageuse vestale, Je viendrai triste et seul pour vous prendre la main ; Puis, vous montrant de loin la carrière poudreuse, Je vous dirai : — Fuyez la vie aventureuse Où l'amour n'a pas de chemin !
Fuyez-les, ces sentiers d'illusion sublime, Tournant, sans y monter, vers l'invisible cime ,
Qu'on rêve dans ses nuits d'insomnie et de feu ; D'où descendent en chœur de tendres harmonies, Que voilent, en planant, les ailes des génies, Sous l'éternel regard de Dieu !
Fuyez tous les penchants escarpés des montagnes Où Sapho gémissait sans trouver de compagnes, Où Corinne chantait, hélas! son dernier chant. Fuyez les grands tapis de verdure et de mousse, Où chacun s'est créé l'existence plus douce, Où le soleil est sans couchant I
Fuyez les flots trompeurs qu'ombragent les vieux saules, Rêveurs et caressants, courbés sur vos épaules, Pour surprendre au passage un mot de vos secrets ; Fuyez tous les rosiers qui déchirent la robe, Tous les serpents cachés que l'herbe nous dérobe, Dans des prés verdoyants et frais !
Car vous ne savez pas quelle ceinture amère Vous mettez sur vos reins, en quittant votre mère,
Voyageuse intrépide au généreux orgueil !
Les saints rayonnements dont le front s'illumine Vous empêchent de voir, par delà la colline, Le vallon de pleurs et de deuil.
Car vous ne savez pas que, pour garder la lyre, Il faut avoir les doigts rongés par la satire, Le visage taché de sarcasmes boueux ; Il faut aller pieds nus, se heurter à la fange, Et mêler une larme au pain de fiel qu'on mange, En se voilant de ses cheveux l
Car vous ne savez pas qu'il faut, la tête haute, Embrasser qui vous hait, et marcher côte à côte ; Ramper sous le puissant et sur l'humble surgir; Farder à tout propos sa chanson, et sa joue, Nier ouvertement son ami qu'on bafoue, Oublier qu'on a su rougir i
Il faut, quand Faîne est triste et du monde lassée, Refouler ses ennuis au fond de sa pensée,
Et ne pas dire à tous qu'on a besoin d'aimer I Il faut se faire glace, et, comme une statue, Se laisser froidement palper dans une rue, Lorsque Ton se sent consumer !
Il faut à tout venant parler de poésie, Et laisser effeuiller sa riche fantaisie ; Sourire au journaliste avec l'air engageant; Et pour un peu de gloire, hélas ! dont il est maître, A ce tyran jaloux, parfois, il faut promettre Encore plus que de l'argent î
Si vous bravez le monde, et si, dressant la tête, Vous conservez les fleurs de femme et de poète ; Alors, pauvre martyre ! au bruit de cent sifflets, Vous verrez mille mains se glissant sous votre aile, Arracher la vertu qui s'y cachait fidèle, Loin des regards méchants et laids !
Un homme se défend, au moins, quand on l'insulte, Et sou bras à l'honneur fait conserver un culte;
Il bâlonne les chiens qui mordent ses talons ; Au spadassin hargneux il répond par l'épée ; Et sa plume au venin peut être aussi trempée, Et ses ressentiments sont longs !
Mais la femme chancelle et sa haine est moins for le. Elle a beau s'écrier et se plaindre ; qu'importe, Son front qu'on a sali ne se lave jamais !
On cherche un sens honteux à sa moindre parole ; El Ton fait un stigmate avec son auréole, Qui la consume désormais !
N'espérez plus, alors, pour la femme inspirée, D'amour dans ses chagrins, de famille adorée, Et d'époux caressant qui la bénisse au front; Car elle languira flétrie et solitaire ; Et sa virginité, pour plusieurs un mystère, Lui restera comme un affront !... —
Mais j'oublie, insensé ! dans ma marche hardie, Qu'il est de ces secrets que le cœur répudie,
Et qu'en s'y reposant le mot peut s'y ternir ; Et qu'il est beau, d'ailleurs, jeune ou vieux, homme ou femme, D'avoir de ces combats où l'on met toute l'âme Aux prises avec l'avenir.
Eh bien, partez! laissez ma triste rêverie.
Mais si pourtant un jour, vraiment je vous en prie, Votre pied se heurtait contre un pied ennemi, Alors rappelez- vous l'oracle de ma lyre; Et sachez que je viens seulement pour vous dire Qu'il vous resterait un ami !
Novembre 1812.
VERS ECRITS
DANS UNE TAVERNE ALLEMANDE
VERS ECRITS
DANS UNE TAVERNE ALLEMANDE
Je n'aime pas la bière, et j'aime l'Allemagne! J'aime son large Rhin qui brise la montagne; J'aime ses fils rêveurs aux pas graves et lents ; J'aime sa valse lesle, et j'aime ses vins blancs. . J'aime ses vieux clochers de Mayence à Cologne ; Et ses forts de granit, ongles que le temps rogne ; Et vers les soirs brumeux, j'aime les visions Qui sur son front voilé promènent leurs rayons.
112 VERS ÉCRITS
Près de Charlotte assise et de Werther qui pleure; Auprès de Faust qui cherche un dieu dans sa demeure, Et dont la main s'arrête en de mortels desseins, Quand sa fenêtre s'ouvre aux cantiques des saints ; Près de ce grand savant que l'étude épouvante, Et dont le cœur choisit Marguerite ignorante ; J'aime, dans les jardins que la lune blanchit, Suivre la vierge dont la pureté fléchit, .
Et qui demande aux fleurs que son caprice cueille, L'espoir à savourer lentement, feuille à feuille l Puis, quand Faust est parti, qu'elle prend son rouet ; Où bien que, pâlissant du feu cfiï'elle avouait, Elle porte à l'église, en croisant bien sa mante, De profanes pensers dans sa gorge d'amante ; J'aime, à travers l'écho de cette douce voix, Entendre un hruit lugubre étonner lies grands bois; Et sur les froids brouillards, dans le gris de l'espace, Sur un coursier de feu voir Lénore qui passe, Enveloppant l'amour mystique et timoré Du tourbillon sanglant de l'amour effaré !
Puis quartd tout dort au loin, soùs la niiit qui retombe, Marguerite au cachot, Lénore daïis la tombe,
DANS UNE TAVERNE ALLEMANDE. 115
J'aime dans les forêts ce blasphème arrogant
Que Schiller allumait aux lèvres d'un brigand !
Et quand j'ai bien rempli mon âme qui s'effraie,
De ces bruits inconnus à la France trop gaie,
J'aime à me reposer près du calme des eaux,
Les jambes dans le Rhin, le front dans les roseaux !
Et puis je vois alors, panorama splendide !
Passer et repasser dans le miroir humide
Ces spectres éplorés du génie allemand,
Pâles de doute amer, pâles de sentiment ;
Et je me questionne, et je dis à chaque ombre :
—Que l'Allemagne est belle avec sa fierté sombre,
Avec ce scepticisme éternel et profond,
Que Luther avait fait, que les livres refont;'
Et qu'on peut bien aimer cette Allemagne austère,
Sans culotter de pipe et sans boire de bière !
Août 1843.
LE TRAPPISTE
LE TRAPPISTE
Frères, il faut mourir ! emplissez donc ma coupe. Frères, il faut mourir 1 prenons place au festin. La vie est un coursier portant la mort en croupe ; Franchissons au galop l'horizon incertain !
Frères, il faut mourir [ aimez-moi donc, madame. Puisque notre oreiller se durcit au tombeau ; Et puisque le corps s'use à revêtir notre âme ; Puisqu'on n'a qu'un matin, que ce matin soit beau !
118 LE TRAPPISTE
Frères, il faut mourir ! étourdissons la vie, Et ne lui laissons pas le temps de regarder.
Puisque la nuit fait peur, que le jour fasse envie ! Si la mort est sans fond, à quoi bon la sonder?
Frères, il faut mourir ! oublions donc cette heure Où Tliôte impatient nous dira de partir.
Laissons la nappe mise au seuil de la demeure, Pour en faire un linceul, frères, s'il faut mourir !
Août i M.
Oh ! n'allez pas en Chine ! amis, bornez vos courses ! A tant passer de monts le pied saigne un beau jour ; A tant les diviser on épuise ses sources ; Et le cœur d'un touriste est touriste en amour. On ne sait plus rester, on ne sait plus que faire, Quand on a les regrets d'un soleil étranger ; Et quand on a semé son âme par la terre, Le sol natal, un point du vaste itinéraire, Esl trop petil pour nous loger !
Oh ! n'allez pas en Chine ! assis d'hier à peine, N'allez pas reboucler la ceinture à vos reins ; Quitter le port certain pour la mer incertaine, Ni tenter le hasard, imprudents pèlerins !
N'allez pas fatiguer votre âme dès l'aurore, A donner vainement son extase à l'exil.
Chassez la vision dont l'éclair vous dévore : S'il n'est plus aujourd'hui rien que votre œil n'explore, Demain que vous restera-t-il ?
Prenez bien garde, amis ! la vie est ainsi faite : Jusqu'à vingt ans on rêve, et vous avez rêvé ; Jusqu'à quarante on voit, on cherche, on interprète; Jusqu'à soixante on pense ; et l'homme est arrivé ! Vous, moissonneurs hàlifs, dans votre matinée Vous aurez donc tout vu, tout rêvé, tout cherché ; . El les bras inaclifs, et la tête inclinée, Il vous faudra languir le tiers de la journée Sur votre épi trop tôt fauché !
Que ferez- vous à l'ombre étroite des charmilles, Dans le jardin coquet aux six pieds de gazon, Vous qui verrez toujours l'Egypte aux brunes filles, De son ardent désert brûler votre horizon?
Déjà piétinant au retour d'un voyage, Vous voulez repartir vers un but différent ; Et vous ne voyez pas que votre âme s'engage A porter sans repos et partout son bagage, Comme l'éternel Juif errant?
Non ; vous ne voyez pas que l'âme s'habitue, Par les mers, par les monts, toujours à s'élever; Qu'elle cherche toujours sa patrie inconnue, Et qu'elle s'éteindra pourtant sans la trouver. Non ; vous ne voyez pas, imprudents que vous êtes ! Qu'on peut bien êlre heureux sans visiter Pékin ; Et que la solitude a plus fait de poètes Que les flots tourmentés par l'aile des tempêtes, Ou qu'un Chinois en palanquin !
N'allez donc point là-bas à travers tant de lieues, Saluer des deux doigts un mandarin lettré, Branlant sa tête chauve entre deux anses bleues, Et buvant l'opium près d'un bassin doré!
N'allez pas parfumer ses mèches retroussées Du flot mal avisé de vos alexandrins ;
Ou bien guettant le soir, sous l'auvent des croisées, Les tout petits pieds blancs des femmes déchaussées, Voir le pal menacer vos reins.
D'ailleurs, n'aimez pas tant à fréter le nsfvire ; Plus d'un que vous quittez pourrait s'en alarmer. Blessé de vos départs, plus d'un pourrait vous dire : — Est-ce qu'un cœur là-bas vous attend pour aimer? Àvez-vous sous le ciel deux familles rivales ; L'une vous appelant en fuyant par cent lieux, L'autre moins fugitive aux ardeurs filiales ; Toutes deux présidant par portions égales, L'une aux retours, l'autre aux adieux ? —
Songez-y bien aussi ! le cosmopolitisme — Pardon de ce grand mot que je crois opportun — Est un vernis brillant qui dore l'égoïsme, El fait aimer vingt cieux sans en aimer aucun. Voilà pourquoi je hais d'une haine profonde Celle vapeur qui rend tant de gens ébahis; Mais qui, nous harcelant d'une aile furibonde, Fera que pour patrie on rêvera le monde, Mais qu'on n'aura plus son pays !
Septembre 4843
Sérum refcret |>ost l'ata iiïum|»liuni.
Il est à l'horizon de la pensée humaine De merveilleux sommets où l'âme nous entraîne ; Mais qu'on ne peut franchir, si Ton ne porte en soi, Comme un phare éternel, le génie ou la foi !
Ces lointains vaporeux qui tentent notre audace, Dieu vient les consacrer de. sa sublime trace ;
Et c'est là que visible aux Moïses hardis,
Sur un Sina brûlant il dicte ses avis.
C'est là que, tour à tour, à travers les orages,
Il se communiquait aux chantres des vieux âges;
Que le païen Homère et que Millon chrétien,
Aveugles inspirés tous deux, le voyaient bien;
Là que Dante au front morne allait prier dans l'ombre
Sa blanche Béatrix d'éclairer l'enfer sombre;
C'est là que Torquato, gémissant, exilé,
Glorifiait Solyme et le Christ envolé ;
C'est là que Michel-Ange, à la rude paupière,
Détachait un rayon pour allumer la pierre ;
Et que Raphaël, tendre à sa Fornarina,
Rêvait les doux contours qu'aux vierges il donna.
Poètes inscrivant le poème aux murailles,
Et grands sculpteurs d'idée aux puissantes entailles !
Que ce soit le crayon, la lyre ou le ciseau
Dont on fasse une offrande à l'idéal du beau ;
C'est là toujours que l'homme entrouvre sa poitrine
A l'inspiration de l'haleine divine ;
C'est là le nœud sacré du lien éternel,
Qui , comblant la distance ; unit la terre au ciel !
MOLIERE. i29
Et ces Alpes de gloire où plane l'espérance
Ont servi bien souvent d'échos au nom de France ;
Et parmi les penseurs agenouillés là-bas,
Oh ! bien des pèlerins français posent leurs pas !
Mais aucun n'a gardé, de ce lointain voyage,
De plus larges lueurs aux plis de son visage,
Que le profond Molière, éclairant ses chemins
De ce grave sourire où lisewt les humains !
Quand tu t'en revenais, sublime misanthrope, Dans l'étrange gaîté dont ton vers s'enveloppe, De cette solitude où tu te recueillais, Où du livre des cœurs tu tournais les feuillets; N'est-ce pas que tes mots de sagesse infinie N'étaient pas seulement les raisons du génie. Et que tu répétais, ô grand contemplateur !
Les conseils révélés sur la sainte hauteur ?
N'est-ce pas, que parfois tu sentais dans ta tête, Sous ton masque d'acteur, la flamme du prophète?
Et que, quand tu foulais nos vices à tes pieds,
La scène se changeait en sublimes trépieds ?
Toi, l'honnête homme et Dieu, vous causiez face à face;
Et, le cœur plein d'amour, le front plein de menace,
Sous la frivolité cachant la profondeur,
Tu paraphrasais Dieu d'un vers libre et frondeur.
Ton regard, qui raillait avec douce amertume, .
Lançait, comme un éclair qui déchire la brume,
A travers les brouillards de la perversité,
Un jet éblouissant de mâle vérité ;
Et l'on était surpris, en te voyant paraître,
Du rire qui voilait ton grand courroux, ô maître !
Sous le fard de ta joie on sentait ton dédain.
C'était toujours Alceste en habit de Dandin ;
Toujours l'homme prenant la pauvre espèce humaine
En pitié bien souvent, et rarement en haine ;
Et faisant aux tréteaux où Scapin grimaçait,
Applaudir la vertu que ton vers grandissait !
O grand homme de bien , que la gloire marâtn», Ainsi qu'en un calvaire, abreuvait au théâtre ! L'hémistiche brûlant qui te sortait du cœur, A pu souvent ronger ta lèvre au coin moqueur ;
Les sautillants marquis qu'attrapait (a férule
Ont pu mordre souvent à ton talon d'Hercule;
Et souvent, l'âme ouverte à de mornes ennuis,
Tu vis loin du sommeil descendre bien des nuits!
Mais, quand tu dépouillais, histrion qu'on renomme,
Tes oripeaux d'acteur pour redevenir homme;
Et que, le front taché de sueur et de fard,
Tu quittais le public pour rejoindre Béjard,
— Te,s amours toutes deux infidèles et chères! —
Quand, fouillant dans ton sein aux tristesses amer es,
Seul avec ton génie, et le questionnant,
Déshabillant la gloire et palpant son néant,
Tu sentais, pauvre époux, hélas ! pauvre poêle,
Le mépris amasser Forage sur ta tête ;
A chaque coup de fouet de ton vers glorieux,
Le venin bouillonner et te sauter aux yeux;
Et la brusque colère où riait ta franchise,
Faire rugir Tartufe et s'ameuter l'Église ;
Oh ! quand autour de loi tu voyais, par moments,
Monter ainsi le flot des sourds ressentiments ;
Oh ! n'est-ce pas, alors, courageuse victime,
Ta blanche probité, de sa lueur intime,
Au fond du sanctuaire où saignait ta vertu,
Réchauffait noblement ton espoir abattu ;
Et tu te répétais que ta part dans la vie N'était pas le bonheur, à toi, mais le génie ! Et que ta mission n'était pas seulement De venir tous les soirs, sous un déguisement, Tromper, au grand plaisir du parterre fantasque, •Epoux, père ou tuteur; et, retournant ton masque, Tendre humblement le dos au bâton de Scapin, Selon Gautier Garguille et selon Turlupin !
Mais, qu'ayant avec toi la lumière trop forte, Tu devais l'amoindrir pour l'homme qui s'emporte ; Et dans ton vers joyeux, au refrain des chansons, Sous le ballet qui saute arranger les leçons ! Qu'il fallait, courtisan, égayer de grimaces Les sévères avis de les belles audaces; Et pour qu'on te pardonne un chef-d'œuvre, ô mon Dieu ! Faire rire beaucoup en instruisant un peu !
Dédaignant de Boileau l'injuste remontrance, A Tabarin sans honte associer Térence; Et laissant déchirer ton nom, que chacun mord, Poursuivre jusqu'au bout la victoire ou la mort !
C'est un apostolat que ton rôle, ô Molière !
C'est une voix d'en haut qui t'ouvrit la carrière ; Qui te fit traverser tant de sentiers mauvais En te plaignant toujours, sans blasphémer jamais ! Sganarelle trompé, dont la flamme jalouse Brûlait obstinément pour une indigne épouse, Et qui pris les ardeurs de tes tendres tableaux, A ce triste foyer où s'aigrissaient tes maux ; Tu savais commander le sourire à ta fièvre, Et renfermant ton cœur qui débordait ta lèvre, Sous les yeux dévorants du parterre affamé, Doucement tu parlais comme un amant aimé; Ou, si du Misanthrope empruntant le langage, Tu venais gourmander Célimène volage, Alceste seul grondait; mais l'époux résigné Cédait au comédien son regard indigné.
Et pourtant, cette main que donnait Célimène, Tu la sentais frémir de dépit et de haine ;
Et la belle coquette avec qui tu jouais, Avait de ton bonheur perdu tous les souhaits ! Si la gloire, du moins, autre folle maîtresse, Eût rallumé l'espoir sous sa chaude caresse ; Et si le grand poète eût vengé le'mari :
Mais comme ton amour ton nom était flétri.
Les Trissotins gonflés que harcelait ta plume, Les bigols dont ta main déchirait le costume, Et que tu faisais voir tous grelottants et nus; Les avares moqués, les bourgeois parvenus, Des bons amis de cour la phalange servile ; Tous ceux dont tu trempais l'image dans ta bile, A tes pas acharnés te mordaient nuitamment, Et flagellaient ton sein de leur dénigrement !
Je sais bien que Louis, descendant de son trône , Sur ton front prolongeait un peu de sa couronne ; Qu'à sa table il faisait une place pour toi ; Que ton enfant était le filleul dii grand roi ?
Mais ne payais-tu pas, ô martyr du génie !
Chèrement ces honneurs, dont l'éclat humilie ? Le superbe égoïste, après tout, qui savait Sans pain le vieux Corneille, et presque sans chevet. Pouvait bien protéger l'agréable poète Qui venait, en trois jours, lui parer une fête , Et mettre tout l'Olympe à ses pieds pour choisir Dans les amours des dieux un thème de plaisir, Dont tu donnais ensuite, ô complaisant Molière ! A la reine le mot, le sens à la Vallière.
L'aumône qu'il faisait de sa faveur chez toi, Il te la devait bien, n'est-ce pas ? le grand roi. Tu l'amusais, bouffon ! ta riche fantaisie A qui jetait de l'or rendait la poésie.
Mais, quand arriva l'heure où, soldat expirant, Tu tombas sur la brèche et sans quitter ton ran g ; Quand ton rire d'acteur commença l'agonie ; Quand pour linceul tu pris l'œuvre de ton génie, Et que Dieu t'enleva, tout à coup, dans la nuit, Sous le masque d'Argan et le visage enduit; Quand tu t'en retournais au moissonneur austère Porter tes lourds épis qui se séchaient à terre ; Que faisait-il, alors qu'on quêtait pour ton front Une place où tu pus te coucher sans affront ?
A peine si ta veuve, en invoquant ta cendre,
Du roi que tu flattais pouvait se faire entendre ;
Et c'était en secret, avec quelques flambeaux !
Qu'on daignait te conduire à de mornes tombeaux.
Ta bière descendait dans l'âpre solitude,
Sous le poids de la mort et de l'ingratitude ;
Et pas un vœu pourtant, pas un cierge à l'autel,
Quand notre plus grand homme allait monter au ciel !
Ah ! tu raisonnais bien dans ta misanthropie,
Quand, passant dédaigneux sur cette foule impie,
D'un cœur noble et sans fard cherchant le simple arrêt,
Tu venais consulter ta bonne Laforest !
Son amour valait mieux, sans brûlante parole,
Que les pompeux égards d'un monarque frivole ;
Et son rire joyeux et franc qui l'étouffait,
Signalait bien l'endroit où ton vers triomphait.
Si le coude appuyé, cherchant à te reprendre,
Elle hésitait parfois; aussitôt, sans attendre,
MOLlÈtfE. 157
Tu retournais la page et tu disais tout bas :
— Oh ! le vers n'est pas bon, Laforest ne rit pas l —
Tu savais par instinct qu'une sainte harmonie .
Elevait sans effort la nature au génie ;
Et que pour l'humble fille et l'artiste vainqueur,
Il était entre vous quelque chose, le cœur !
C'était le cœur à toi qui parlait par Clitandre ;
C'était son cœur ému qui savait te comprendre;
Et l'habitude en vous avait joint lentement,
Fibre à fibre, vos cœurs au même sentiment.
Oh ! je la vois d'ici, son gros poing sur la hanche, Retenant sous le bras le balai par le manche, D'un air, qu'elle voudrait si bien rendre profond, T'écouter immobile en lorgnant le plafond.
Elle lance au passage une œillade à Nicole , Du bon monsieur Jourdain la servante si folle! C'est vraiment une sœur établie au pays, Que tu fais revenir à ses yeux ébahis !
Dorine aussi lui plaît; et la vieille regrette De voir que Gros-René dépite Marinelte.
Elle rencontre là, sans l'avoir bien cherché, Le cénacle en jupons qu'elle trouve au marché.
Harpagon lui fait peur; car la grasse servante,
Des maisons où Ton jeûne eut toujours épouvante!
Et puis les médecins au grand chapeau pointu,
Non sans quelque remords, d'un air peu résolu ,
Dérident son visage. Elle voudrait, ô maître !
Te voir les ménager, ou du moins le paraître.
Des médecins puissants la docte Faculté
Peut se venger un jour, lu l'aurais mérité.
Quant à monsieur Fleurant, à l'iustrument vulgaire,
Elle en rit de bon cœur, et ne s'en voudra guère !
Mais elle plaint Dandin , et lève le sourcil,
Quand on chasse Tartufe et l'envoie en exil.
Tartufe ! oh ! c'est hien lui qu'elle entrevit en rêve,
L'hypocrite aux mots doux, dont l'œil vers Dieu se lève,
Qui glisse ses deux mains, el palpe insolemment
La dentelle en distrait et l'épaule en amant !
Tartufe ! le venin caché dans la couleuvre;
Et Laforest criait : — Maître, c'est ton chef-d'œuvre ! —
Et toi, le grand penseur au génie oulragé,
Par l'humble Laforest tu te sentais vengé.
Vengé d'un anathème injuste et sacrilège !
Car des bigots masqués le ténébreux cortège
Oubliait, en armant contre toi le saint lieu,
Que toujours un poète est un croyant de Dieu î
Ils ne comprenaient pas, ces gens que tu châties, L'énigme où s'enroulaient tes folles comédies ; Et, se sentant blesser, criaient à l'assassin, Sans voir que tu blessais, mais comme un médecin !
Ton rayon les brûlait. Ta poignante satire
Faisait hurler leur vice; et d'un fouet qui déchire,
Brisait en gambadant avec frivolité
Tout ce qui n'était pas fort de la vérité.
Et l'on te maudissait ; et chaque Célimène
Derrière l'éventail te vouait à la haine.
Tu voulais la franchise et le droit sentiment
Dans l'union des cœurs, ô pitoyable amant !
La prude Arsinoé, qui tendrement se moque,
Se pâmait pour un trait, dont le mot seul la choque ;
Et du vieux Gorgibus les filles au miroir
Te trouvaient homme rude et déplaisant à voir.
Barbare ! les railler du roman de Clélie ;
De la carte du Tendre où leur âme s'oublie !
Vouloir que, simplement, sous prétexte d'abus,
On les nomme Cathos, Madelon, Gorgibus!
De Philaminte encor le grand courroux s'allume.
Aux femmes disputer les livres et la plume,
Prétendre qu'une épouse aille, l'air triomphant, !
Ne songer qu'au mari, n'aimer que son enfant ! j
La rejeter du ciel de la philosophie
Pour le matériel que son talent défie !
Tu sais comme on prenait, hardi réformateur,
Ces étranges leçons que donnait un acteur !
Et puis, après l'élan de colère mutine,
Derrière les fauteuils, se caressant I9 mine,
Les Philinte de cour et les tristes Fâcheux,
Quand tu les abordais te foudroyaient des yeux.
Oronte et son sonnet, Vadius, Mascarille,
Dandin, le pauvre époux, gendre de Sotteu ville;
Les médecins bernés dont le respect décroît ;
Les chevaliers hautains qui te montraient du doigt ,
Te trouvaient, pauvre auteur, d'une insolence extrême,
Et se résumaient tous dans leur : tarie à la crème!
Mais toi, tu souriais; et leur tournant le dos,
Tu revenais rêver derrière tes rideaux!
Mais toi, qui prévoyais au delà des années.
Par les siècles futurs tes œuvres couronnées ;
Tu marchais sans pâlir, tranquille et souverain,
Appuyé sur ta muse à la bouche d'airain.
Pour les mille dégoûts qui remplissaient ton âme,
Oh ! que de visions d'une magique flamme
Venaient pendant tes nuits éblouir ton chevet I
Corneille était moins fier quand au Cid il rêvait !
L'hémistiche géant qui sortait de sa tête,
Comme le tien n'allait pas tenter de conquête.
Les drames qu'il prenait, ce grand homme, aux Romains ,
N'avaient pas d'autre but qu'un battement de mains !
Mais toi, tu te faisais de ta rime une fronde,
Et seul, tu provoquais le Goliath du monde ;
Et tu mettais d'avance à ce combat puissant
Tout ton bonheur en gage, et ton âme, et ton sang;
Et les entassements des haines de la terre
N'entravaient pas un jour ta puissante colère.
L'effrayante gaîté du sceptique à ton front,
Tu te dressais debout, et sans craindre d'affront.
Ton corps était malade, et tout ton cœur bien triste,
Mais tu n'en poursuivais pas moins ton œuvre, artiste.
Balayant les tréteaux et les ennoblissant,
Tu donnais au bouffon un vertueux accent ;
Et partout, des grands coups de ta rude franchise,
Tu poursuivais l'abus, même jusqu'à l'église ,
Te laissant volontiers par les prêlres damner,
Sûr que là-haut ton Dieu saurait te pardonner !
Les hommes comme toi ne sont pas d'une époque,
Ils sont de tous les temps. Qu'on rie et qu'on s'en moque !
Leur monument se fonde, et, malgré les vents, met
Le génie à sa base et la gloire au sommet !
Le vice pour toujours nous a rivé sa chaîne;
Il est un air vital pour la nature humaine,
Et celui qui, plus fort, le repousse du bras,
En le suivant partout, comme lui ne meurt pas J
Et toi, juge éternel des fautes éternelles,
Du passé jusqu'à nous ton nom étend ses ailes ;
MOLIÈRE. m
Tu touches au présent en sondant l'avenir, Et ton règne ici-bas n'est pas près de finir ! Sur le pauvre cercueil que mendiait ta veuve Nous avons couronné ton génie à l'épreuve ; Et le grain qui tombait parmi les tourbillons, Ballotté bien longtemps, a rempli les sillons !
Molière, oh! lève-toi ! regarde Sganarelle, Ton valet inventif à la riche cervelle, Qui gourmandait don Juan en aidant ses plaisirs; Vois donc : c'est Figaro l'homme des doux loisirs ! De son père joyeux il a tout l'héritage, La robe de docteur, au besoin le langage ; Dans son allure vive il sait heurter toujours La cassette qu'il brise au profit des amours. Déjouant le calcul et couronnant l'audace, Aux barbons amoureux il ne fait nulle grâce , Et n'a pas oublié par quel événement Le contrat du tuteur est signé par l'amant.
Bravant à tout propos le ciel et la fortune, A la justice il garde une ancienne rancune, Et jette à pleines mains, frondeuç insoucieux, Sa colère au pouvoir et sa malice aux vieux . Les vieux résisteront ; mais le pouvoir chancelle ! Figaro perd les grands dont riait Sganarelle ; Et le peuple, achevant la roule où tu marchais, Se sent jeune avec toi, fort avec Beaumarchais ! C'est ainsi qu'en nos cœurs les leçons des génies S'unissent l'une à l'autre en grandes harmonies ! Que l'idée, arrêlée un beau jour en chemin, Se perpétue, et passe ainsi de main en main; C'est ainsi qu'un grand homme alimente la foule î Qu'il vieillisse et qu'il meure, et que son char s'écroule; Qu'importe ! car plus tard, levant l'oubli, le mort Transfiguré se lève, et de son cercueil sort !
Oh ! nous aurions besoin, dans les temps où nous sommes, Que Molière revînt pour gourmander les hommes;
Et que son œil, fermé par d'implacables lois,
Sur nos fronts corrompus vînt s'égarer parfois!
Ah ! nous aurions besoin souvent encore, ô maître !
De voir à l'horizon ton Alceste apparaître ;
Car, hélas I les semblants d'amour et d'amitié
Que nous entretenons lui rendraient sa pitié.
Gomme autrefois Philinte au premier fat qui passe,
Va presser les deux mains; on s'étouffe, on s'embrasse, *
Parfois sans s'estimer, souvent quand on se hait !
Oronte ne lit plus seulement un sonnet;
Mais une tragédie, un drame à catastrophes ,
Mais des vers sociaux, mais des sermons^n strophes.
Pas d'écolier sorti la veille de son banc,
Qui n'ait un manuscrit à tendre en se courbant !
On est homme de bien, mais on n'ose le dire.
Célimène toujours trompe par son sourire ;
Et l'amant qui lui fait l'offrande de son cœur,
Risque sou avenir pour un billet moqueur.
Oh ! ta pièce est d'hier. L'indignation forte
Qu' Alceste y vient répandre au besoin n'est pas morle ,
Et ton vers palpitant vibre de vérité :
Mais c'est en vain qu'il vibre ; il n'est pas écouté !
Et don Juan, que fait-il, le charmant infidèle? N'aurait-il plus d'amour? n'aurait-il plus de belle? Molière, celui-là qui rit de la vertu, Abuse du bonheur , celui-là, le sais-tu ?
C'est notre siècle, hélas ! à la jalouse envie, Épuisant de désirs, comme don Juan, sa vie ; Ne croyant plus à rien, n'ayant que du dégoût, Et profanant la mort, et jouant avec tout.
Don Juan ! le voyez-vous? c'est un ardent poète D'éclairs voluptueux galvanisant sa tête , Et dans un chaud transport, près du gouffre béant, Étreignant la matière en buvant au néant.
L'hypocrite don Juan, le don Juan qui, dans l'ombres Voit des spectres passer sur un nuage sombre, C'est nous, qui parlons tous de désillusions. Hélas ! nous avons mis ton drame en actions, Molière ; et la statue au piédestal funeste, Pourrait punir encor plus d'un don Juan qui reste.
A côté du sceptique insultant à l'autel, Tarlufe, le pauvre homme! à genoux pense au ciel ; Et plus encor, peut-être, abaissant son audace, Dans le monde réel à quelque bonne place.
Car aux vices du tien nous avons ajouté ;
Et comme notre foi n'a plus de majesté,
Tartufe le bigot a changé son allure,
Et c'est vers le pouvoir que son âme murmure !
Oh ! quand d'un trait puissant tu nous le dépeignais»
Tel qu'en ton noble cœur, maître, tu le voyais,
Tu savais qu'à jamais au pilori du monde
Tu riverais Tartufe; et que ton vers qui gronde/
Sur son front renversé ferait luire à jamais
L'auréole honteuse où tu le renfermais I
Ah ! si tu revenais, je te le dis encore,
Tu trouverais toujours le vice près d'éclore ;
Toujours le ridicule et la honte au foyer;
Les femmes se trempant les doigts dans l'encrier ;
Vadius ignorant qui juge et qui décrète ;
Agnès devinant tout ; et la douce Henriette
Habile aux auteurs grecs; les bourgeois enrichis,
Se faisant recevoir partout mamamouchis ;
Les savants que ton rire emplissait de colère,
Cherchant toujours leur mot et fouillant le mystère ,
Et pour être un peu plus sérieux qu'autrefois,
N'en connaissant pas mieux l'univers ni ses loisl
Mais , si tu revenais les bras sur la poitrine,
Rêvant à l'âme humaine, en parlant à Dorine,
Tu n'aurais plus, oh ! non, tant de flots à passer,
Pour atteindre ton but, tant de haine à percer!
Car il est, vois-tu bien, une jeunesse Hère,
Qui ne croit plus à Dieu, mais qui croit à Molière ;
Des enfants qu'a vieillis le doute avec l'ennui ,
Qui, tristes comme toi, te cherchent dans leur nuit,
Et voilent, accablés des longueurs de leur vie,
Leur désenchantement de ta misanthropie !
Car il est dans notre âme, où tout bien se confond,
Une voix qui résiste et nous remue au fond :
C'est la voix des beaux vers et des grandes idées !
Les générations froides et mal guidées,
Ont, dernière ancre mise à leur dernier vaisseau,
Encor de la ferveur dans le culte du beau.
Car nous avons toujours, Français jaloux de gloire,
A défaut de vertus au moins de la mémoire !
Si nous compromettons par oubli l'avenir,
Nous ne trahissons pas du moins le souvenir;
Et nous redemandons à travers tout orage, L'empereur à l'exil et Molière à l'outrage.
Va! les temps sont passés de redouter l'oubli. Tout grand homme chez nous a son culte établi. Et puisque, hélas ! le siècle où brilla ton génie, A fermé son oreille à ta sainte agonie ; Puisque ton nom, resté debout sur les débris, N'avait pas un autel élevé dans Paris ; Scapin au front joyeux, à l'âme taciturne, Puisque aucun laurier d'or ne décorait ton urne ; Molière! c'est nous qui viendrons, prosternés, Te rendre tout l'encens gardé par nos aînés ! C'est nous, les héritiers jaloux de tes merveilles, Qui, le soif, passerons près du coin où tu veilles; Et te voyant rêver au seuil de ta maison, Elèverons l'extase à ta haute raison !
C'est nous tous, aspirant aux lueurs éternelles, Qui de nos vers pieux rapprocherons les ailes , Et sous leur ombre douce allumant un flambeau, Te ferons dans notre âme un glorieux tombeau !
Avril 1843.
C'est vrai : j'avais promis, j'en ai bonne mémoire, De beaux vers habillés de satin et de moire , Avec un air coquet et des cheveux lissés, Pour les faire danser deux à deux sur la mousse, A l'orchestre charmant de votre gaîté douce y Et mollement entrelacés !
Mais les vers sont mutins , mes jeunes demoiselles ! Quand je veux les saisir par la taille ou les ailes,
Toujours, j'en suis honteux, ils s'envolent bien loin ; Et j'ai beau leur parler, comme d'un fruit qui tente, De votre souvenir, dont l'âme se contente ; Ils restent muets dans un coin.
Un jour, j'ai fait ma voix plus sévère et plus forte, El sur tous ces mutins barricadant ma po te : — Mes vers, leur ai-je dit, écoutez un instant ! Vous ne sortirez point que chacun sur sa tête Ne m'ait laissé poser, pour une grande fête, Des couronnes que l'on attend. —
Et, comme j'ajoutais vos noms à l'écho tendre, Je les vis sourciller. Alors je pus comprendre Pourquoi mes vers n'osaient aller chanter vers vous. C'est que votre beauté bravait leur fantaisie ; Que vos yeux sont plus doux que toute poésie, Et que mes vers étaient jaloux !
Aussi je leur ai dit : — Dans vos rimes trop folles, Puisque vous n'avez point d'assez belles paroles,
Cachez-vous des deux mains dans l'ombre de mon cœur!— Et je vous dis à vous : — Mes jeunes demoiselles, Si mes vers sont trop laids, vos bouches sont trop belles Pour que j'en veuille un ris moqueur. —
Mai 4845.
. . . Enfant, que la prédiction de celte fleur soif pou Moi l'oracle des dieux!..
Goethe, Faust.
Vous avez un beau nom , ma douce Marguerite î Un nom de reine , enfant , un nom de fleur d'amour, Qu'entre ses doigts tremblants l'espoir effeuille vite;
Dont l'oracle souvent s'irrite, Et souvent fait rêver le bonheur tout un jour !
Un nom, qu'un vieux rêveur allemand, dans sa tête. Pendant les longues nuits, caressa bien des fois;
Un nom qu'il emplissait de tendresse inquiète;
Un nom béni du grand poète ; Car un poète , enfant, consacre avec sa voix 1
Quand vous serez bien grande , et que vous aurez l'âge De deviner le mot qu'on dérobe à l'enfant; De comprendre un regard, de sentir au corsage
Quelque désir de vierge sage Venir battre le cœur qu'une écharpe défend;
Quand vous serez rêveuse auprès de votre mère ; Quand, la voyant le soir vous presser dans ses bras, Vous sentirez en vous qu'il est sur celle terre
Un étrange, mais doux mystère.
Que votre mère sait, que vous ne savez pas;
Quand, le jour, accoudée au bord de la fenêtre, Et regardant le ciel au grand océan bleu, Vous vous élancerez, dans l'ardeur de connaître
Ce que fait là-haut ce bon maître Qui bénit les enfants, et que Ton nomme Dieu;
Quand fermant brusquement, par une fantaisie , Le livre aux doux récits qui vous faisait pleurer , Et répétant les mots dont votre âme est saisie,
Vous chercherez la poésie Comme un ami qui sait ce qu'on peut désirer ;
Alors, ô Marguerite ! on vous dira sans doute,
Et demandez-le bien si Ton ne le dit pas,
Quel sens est dans la fleur que Ton effeuille toute ;
Pourquoi l'on sème sur sa route Ces pétales d'argent que l'on compte tout bas !
Car vous serez alors, ma Marguerite blonde, Dans le temps difficile où l'on se fait aimer , Où l'on sent dans le cœur une larme profonde
Que l'on dérobe à tout le monde, Qui brûle, et dont pourtant l'on se veul consumer.
Un jour vous saurez tout en vous levant, ma belle :
La veille, dans un bal, sous de joyeux lambris,
Un beau danseur tremblant qui dit : Mademoiselle !
Et vite abaisse sa prunelle, Sans ajouter un mot vous aura tout appris I
Alors vous comprendrez, par un instinct sublime, Pourquoi Goethe avait mis des fleurs dans la maison Où filait Marguerite, innocente victime,
Qui de l'amour se lit un crime, Et tua d'un seul coup son fils et sa raison I
Vous saurez quelle voix lui parlait dans l'église, Quand son cœur n'avait plus d'innocence à garder, Que l'orgue lui jetait une plainte indécise ,
Et qu'elle retombait assise Près de l'ange fatal qui venait l'obséder !
Et près de votre mère, à ce récit étrange ,
Loin des regards de Faust dont l'amour peut ternir,
Vous berçant dans le pli d'un songe que l'or frange,
Causant avec votre bon ange, Et mieux que l'Allemande au pâle souvenir,
Vous aurez le secret de votre beau baptême ; Et fermant la pensée aux rêves importuns , Vous saurez conserver, Marguerite qu'on aime,
En un odorant diadème, Femme, votre amour pur, et fleur, tous vos parfums !
Décembre <8<3
J'ai regretté souvent de n'avoir point, madame , Un gentil page au manteau court,
Pour vous chanter l'aveu d'une éternelle flamme, Dans la sérénade, au grand jour !
J'ai regretté les plis de l'écharpe pendante Sur la baluslre d'un balcon ,
Et le bracelet d'or qu'on agrafe à l'amante Dans la poursuite du faucon i
Je n'aurais pas besoin, par un moyen vulgaire,
D'expédier mon sentiment ; Et de mettre à la poste, avec timbre ordinaire,
Mon amour sublime et charmant !
-Je dirais à mon page : — Allons, porte à ma belle Ces mots du cœur dans du satin ! —
Et, chevalier courtois, à la beauté fidèle , J'aurais vos chiffres sur mon sein !
Mais, las ! nous n'avons plus de pourpoint avec dague ,
De gentil page au frais minois ; Et la réalité chaque jour nous élague
La poésie entre les doigts.
Au coin du feu l'amour a roussi ses deux ailes.
L'homme le plus ardent chez nous Doit, par précaution, détendre ses bretelles
Avant de tomber à genoux.
Aussi, j'ai résolu, par un galant scrupule
Que vous approuverez tout bas, Puisque l'on ne peut être amant sans ridicule.
D'aimer, de ne le dire pas !
Je n'avoûrai donc pas, madame, votre empire ;
Mais si pourtant, pour m'éprouver, Vous cherchiez dans mon cœur, je n'oserais rien dire,
Mais je vous laisserais trouver.
Janvier 1845.
UN RAYON SUR LES TOITS
UN RAYON SUR LES TOITS
Ce matin la nature a des coquetteries, Et ses larmes d'hiter ce matin sont taries.
Saint-Sulpice, qui met une chape en vermeil, Par de frais tintements dit bonjour au soleil. Le ciel entre les tours sourit au télégraphe; Et là-bas, la mansarde où le corset s'agrafe , Entr'ouvre avec gaîté son petit rideau blanc, Et laisse entrer le jour timide et chancelant.