‹ GlorianaChapitre 6 sur 9 · SUR LES TOITS · texte numérisé non relu

SUR LES TOITS

Jeunes filles, là-haut, dans un repos si doux, k Plus de travail ingrat qu'on paye avec dessous ! Les robes vous viendront au tiroir toutes faites, Vous n'aurez qu'à les prendre à chaque jour de fêtes. Pas de vilain miroir, qui, rarement entier, Ne puisse vous servir ou vous montre à moitié ; Mais dans des cadres faits avec des ailes bleues, Des glaces sans défaut larges de plusieurs lîeues. Pas de chaises en paille, et pas de dur chevet! Les anges donneront leurs plumes pour duvet A de beaux oreillers de dentelle et de soie ! Enfin tous les trésors de parure et de joie Qu'à vos plafonds penchés vos yeux cherchent souvent, Tandis que sur vos toits marche à grands pas le vent !

Chantez donc, puisque Dieu vous fait l'aurore belle, Puisqu'il tourne vers vous le feu de sa prunelle; Chantez, puisque la brise, en parfumant les deux, Entr' ouvre d'un baiser les longs cils de vos yeux !

Et le chant suspendu repart de la mansarde.

Et voilà que mon œil qui se lève, et regarde,

178 UN RAYON SUR LES TOITS

Voit poindre deux seins blancs qui, mal pris au corset,

Menacent d'en sortir si l'enfant se baissait;

Et la belle, oubliant de se couvrir l'épaule.

Vide l'eau de sa cruche à sa rivière en tôle ,

Et peigne, en se cherchant dans un carreau brisé,

Ses cheveux blonds qu'attend un bonnet frais plissé;

Et les volubilis balancent sur la rue

Leurs clochettes sans bruit, des couleurs de la nue ;

Et d'étage en étage, ainsi que le réveil,

Descendent les chansons quand monte le soleil !

Et j'entends mon portier qui lutine sa femme,

— Vénérable Thisbé dont il est le Pyrame ! —

Et j'admire, en riant des rires que je vois,

Tout le bonheur qu'allume un rayon sur les toits !

Aoùl 1843.

Que ton amour passe ou demeure ,

Que ton cœur se plaise à changer;

Qu'il m'aime un jour, qu'il m'aime une heure,

Vois-tu, je n'y veux pas songer.

D'abord, mets ta lèvre à la mienne, Ce soir le inonde est dans ton sein ; Et puis, que demain i'oiiWi vienne ftTôter, s'il veuU ton traversin l

Pourvu que ce soir je te couche, Ma grande enfant, de mes deux bras , Demain, si tu veux, sois farouche, Demain je ne m'en plaindrai pas !

Vois-tu ! c'est tristesse et misère Que d'échanger un long serment ; Et c'est que l'on ne s'aime guère Quand on veut s'aimer ardemment !

L'amour nous vient sans qu'on y pense, Et comme il vient s'évanouit; C'est un souffle qui nous balance , C'est un feu qui nous éblouit;

Et l'on ne peut pas plus lui dire :

— Beau fruit, ne sois jamais gâté !

Qu'on n'ordonne au flot qui soupire De ne point tarir dans l'été !

Aimons-nous, aimons-nous, ma belle, Ce soir d'abord; et nous verrons Si, demain, l'amour porte une aile !

Qui sait, d'ailleurs, où nous serons ?

Demain n'a rien que je pressente , Alors pourquoi le regarder ?

Ce soir ta joue est éclatante , - Demain tu pourrais la farder.

Que ma coupe aujourd'hui soit pleine , J'y mets la lèvre avec le cœur, Sans m' informer si, dans la plaine, Demain mûrit d'autre liqueur!

Quand tu moissonnes des corbeilles, Enfant, en y plongeant la main, Sais-tu si les roses vermeilles Pour toi refleuriront demain?

Va ! tu fais bien quand tu dépêches Ta moisson douce dans les prés ; Un jour met le ver dans les pêches, Un jour ternit les fruits dorés !

Va ! tu fais bien ! l'ivresse est chaude , Ne la laissons pas refroidir !

Une fleur vaut une émeraude, On la cueille sans la polir !

Va ! lu fais bien ! car dans la vie Tant de cailloux font trébucher, Que souvent la joie est ravie Avant qu'on ait pu la toucher.

Oublions donc, ô ma charmante!

L'avenir au tableau noirci ; Et dressons aujourd'hui la tente, .

Puisqu'il fait bon ce soir ici !

Viens donc 1 car la joie étincelle Ce soir dans mon cœur enivré !

Demain, peut-être ma prunelle S'éteindrait pour avoir pleuré I

Ne promets pas, folle maîtresse, Plus que je ne prétends de toi ; Ce que dit le nœud d'une tresse Est plus éloquent que ta foi !

Ne jure pas 1 un serment s'use ; Les baisers font des bruits plus doux !

Et rarement l'homme s'abuse Quand son rêve est sur ses genoux.

VENUS VICTR1X. 1*5

Les paroles sont des causeuses Qui nous font perdre les instants ; Et quand les voix sont paresseuses, C'est que les désirs sont contents.

D'ailleurs, l'or de toute promesse Finit par se changer en plomb; Et quand on veut s'aimer sans cesse, On ne sait pas que c'est bien long !

L'éternité! c'est monotone ;

Dieu la donne en punition.

Que notre amour soit sans automne,

Mais qu'il brille d'un chaud rayon !

Une minute bien remplie Au cadran de l'humanité Vaut cent ans de mélancolie !

On ne compte pas la gaité !

Puisque l'esprit chancelle et doute , Et puisque l'homme n'est pas sûr; Qu'on ne voit pas où Ta la route, Qu'on ne voit pas derrière un mur ;

Puisque après tout les prophéties Nous annoncent, d'un ton certain, La fin de nos péripéties, Peut-être pour demain matin !

Que le monde, par la secousse Qui décrochera le soleil, Doit tomber, sous Dieu qui le pousse, Dans une nuit, mais sans réveil;

Et que je ne sais pas, -ma chère, Quand je te parle en ce moment, Si dans une heure notre terre Pourra porter un seul amant ;

Et que la mort petit nous surprendre Dans le repos de deux baisers ; Ce soir, je veux du moins l'attendre Près de ton cœur aux doux pensers !

Car, vois-tu l souvent une alcôve Vaut mieux qu'un confessionnal ; Et souvent un grand amour sauve De l'impénitence et du mal !

Aimons donc, ô ma catholique !

De notre amour le plus ardent ; Et que mon rêve de mystique Se brise à l'émail de ta dent !

Aimons, comme on épuise un vase, Sans vouloir en garder un peu!

Ou trouve l'amour dans l'extase, Mais dans l'amour on trouve Dieu !

Juillet 4843.

A UNE VENDEENNE.

L'homme s'agite, mais Dieu le mène.

FÉHÉLON.

Ne me demaudez pas, l'ardente Vendéenne,

Ce que j'ai pour nos rois ou d'amour ou de haine :

Je n'en sais rien, en vérité !

Que m'importent les rois ; pourvu que dans ma route Un œil de femme luise, et qu'aux heures de doute

Un ami reste à mon côté !

192 A UNE VENDEENNE.

Que m'importent les rois, Henri Cinq ou Philippe, L'homme de la révolte et l'homme du principe ,

Rois tombés ou rois chancelants !

Tout cela fait-il donc le bonheur, ô madame?

Tout cela donne-t-il plus de jours à notre âme,

A nos fronts moins de cheveux blancs?

Quand vient l'heure suprême, a-t-on plus d'innocence? Est-on, à ce moment, moins lourd dans la balance,

Pour un ruban qu'on aura mis?

L'âme a des actions, et n'a pas de cocarde.

Ce n'est pas au drapeau que Dieu cherche et regarde

Parmi les hommes, ses amis.

Laissons les royautés, ces visions splendides, Sur les fronts imprudents passer avec des rides !

' Soyons moins jaloux qu'effrayés.

Les trônes sont des monts au bord de solitudes ; La brise passe aux pieds, mais les tempêtes rudes Heurtent leurs sommets foudroyés !

Et qu'avons-nous besoin, perdus dans les vallées, Pour mûrir nos moissons des lueurs exilées

Qui rayonnent sur ces hauts lieux !

Qu'avons-nous donc besoin, insensés que nous sommes ! De nous inquiéter, nous autres pauvres hommes,

De tous ces hommes demi-dieux !

Leurs affaires là-haut ne sont pas nos affaires. Isolés dans le monde, ils ne sont pas nos frères,

Ni nos amis, ni nos parents :

Ce sont des instruments que Dieu permet ou donne. Et quand l'œuvre se fait, qu'importe la personne !

Tous les noms sont indifférents !

Et puisqu'un maître, auquel nul d'eux ne se dérobe, Suit leur ambition remuant sur le globe,

Et qu'il les tient tous dans sa main ; Passons le peu de temps que le Seigneur nous laisse, A joindre deux repos, l'enfance et la vieillesse,

Par un frais et calme chemin I

N'aigrissons pas nos coeurs dans leurs tracasseries.

Les rois fout les drapeaux, ne font point les patries.

Aimons la France, voilà tout !

Puis, que les trois couleurs brillent, ou l'oriflamme, Marchons avec l'amour et la gloire dans l'âme,

Vers Dieu, que chacun trouve au bout !

Je sais bien que je froisse eu vous des choses saintes, Que votre foi n'est pas calcul d'opinion ; Que vous faites, veillant aux royautés éteintes, De votre drapeau blanc une religion.

Je sais, la Vendéenne, oh ! je sais vos pensées. Ce n'est pas seulement un roi que vous rêvez \ C'est l'honneur rallumé dans les âmes blasées, Ce sont tous les autels des vertus relevés I

Ah ! ce que vous voulez, c'est la France plus forte, Les jeunes plus fervents, les vieux moins consternés, L'ambition soumise au devoir qui l'emporte , Les peuples plus aimants, les rois moins profanés !

Ah ! ce que vous voulez, c'est une ère féconde Qui brise le veau d'or sous lequel nous plions ; Qui nous reinette au pas, rende la France au monde, Et le monde au Seigneur, qu'hélas ! nous oublions !

Voyant ce que l'on fait, votre cœur s'inquiète, Et demande pourquoi les vaincus sont partis , Puisque les vainqueurs vont à la même défaite ; Et voire amour d'un prince est l'amour du pays.

Puis, vous pensez aussi que l'exil loin de France D'un jeune homme peut faire un roi grave et profond ; Que de premiers malheurs sont une expérience, Et qu'un cœur peut régner quand des pleurs sont au fond !

Vous vous dites, enfin : — Qu'on lui prenne sa place ! Qu'il ne rentre jamais au toit de ses aïeux ! Mais, au fils d'un Français la France doit la grâce Que sa part d'air natal rafraîchisse ses yeux !

Refusez-lui le sceptre, et qu'au moins il revienne ; 11 est assez puni de ces jours innocents. • Quand vous avez la force, oh ! n'ayez pas la haine, Et soyez généreux quand vous êtes puissants I —

196 A UNE VENDEENNE.

Oh ! s'il en est ainsi de vos désirs, Madame ; Puisque la charité fait ce cri de votre âme; Et que c'est à la France autant qu'à l'exilé, Que votre cœur souhaite un ciel mieux étoile ; Puisque la Vendéenne est avant tout Française ; Pour répondre je sens ma conscience à l'aise. Gomme vous je désire un avenir plus beau.

Comme vous je voudrais que, brisant son tombeau, Le siècle s'éveillât fort ainsi que Lazare.

Comme vous je voudrais qu'une offrande moins rare, Sur les autels chrétiens protestât des vertus Que nos pères avaient, et que nous n'avons plus. Comme vous, je comprends que la jeunesse avide S'épuise à fronder tout, et se perd sans un guide ; Qu'il n'est pas de salut hors de la loyauté ; Mais je m'informe peu d'une autre royauté !

Je vous l'ai dit : Les rois, Dieu les met et les ôte. Ce sont des voyageurs, et le peuple est leur hôte ! Laissons faire ici-bas celui qui les a mis.

Il conduit les errants vers les pays promis;

A UNE VENDEENNE. m

Et fait, quand il le veut, d'un signe sonnerl'heure Où l'exilé revient et rentre en sa demeure.

Laissons le ciel agir, et, le cœur sans souci, Achevons humblement, nous, notre exil aussi. Entre l'amour de l'une et l'amitié des autres, Nous épelant la loi que disaient les apôtres , Sous les rois Orléans, comme sous les Bourbons, Faisons douce la pente où plus tard nous tombons ! Laissons des royautés les lueurs inquiètes, Selon leur tour briller et mourir sur nos têtes... A moins que l'homme un jour, en progrès cette fois. Ne trouve le moyen de se passer de rois !

Février 4 M*.

Vous n'êtes pas, ma belle, une dame à Calèche, Avec l'hermine au cou, les bracelets au bras ; Et si je veux vous voir, nul laquais ne m'empêche, Et si j'entre ne suit mes pas !

Vous n'êtes pas non plus la pimpante grisette Que Déranger mettait en riant sur son lit, Lisant tous les romans nouveaux, et, dans sa léte, En faisant plus qu'elle n'en lit !

Pourtant, vous n'êtes pas la bourgeoise modeste, Qui prend sa chaufferette et coud au coin du feu, Raccommode des bas, ou met à quelque veste Un morceau noir sur un fond bleu !

Vous n'avez ni boutique à fermer les dimanches, Ni dentelle à blanchir, ni bonnet à plisser, Ni de fraîche mansarde où le vent rit aux planches, Ni de parquet pour y glisser !

Vous avez votre chambre au pays d'Allemagne, Un œil noir, velouté, des cheveux en bandeaux, Une robe qui traîne, et pour toute compagne, Une vieille avec ses fuseaux !

Vous avez lu Werther, et préférez dans l'âme L'amour triste qui prie à l'amour rose et gai ; Vous marchez lentement, et conservez, Madame, Un front songeur et fatigué!

Vous êtes mon amante, et pourtant restez vierge ! C'est vous qui, dans l'étable, allez traire le lait. Les fêtes à l'autel vous portez un grand cierge , Et puis valsez au flageolet.

Vous n'avez pas de nom, lille de fantaisie ; Mais, nouvelle Psyché que le zéphir conduit, Le soir vous parfumez mon seuil de poésie, Et vous partez avec la nuit !

Mats 1M3.

Seigneur, es-tu cruel d'avoir voulu le monde î Dans ton éternité, solennelle et profonde, Puisque tu vivais bien pourquoi ne pas rester? Tavons-nous demandé la vie et la misère?

Et pourquoi donc toujours nous montrer ton tonnerre, Sans ta main pour nous abriter ?

L'homme est-il un jouet entre tes doigts terribles? Pourquoi lui promets-lu des destins invincibles,

Qu'un souffle fait pencher de la gloire au tombeau? Et puis, en nous donnant ces orages intimes, Pourquoi donc as-tu fait, pour tes pâles victimes, Un air si pur, un ciel si beau?

Pourquoi ces passions qui vivent du blasphème, Sous le bleu transparent du firmament qu'on aime? A côté de la mort, pourquoi mis-tu l'amour?

Réponds-moi , dis-le moi ! car j'en suis bien en peine ; Où je sème mon cœur je récolte, la haine, Pour faire mon pain chaque jour.

Et quand je veux prier, le doute qui m'aborde, Fait taire sur mon luth chrétien la sainte corde , Je n'entre plus en moi tant mon sein est obscur ! Et les vains senliments qu'au dehors on respire, Me parlent du néant qui peuple son empire, Et fait sa brèche à ton grand mur !

Chaque jour sous tes coups c'est quelque grand qui tombe. Comme les dieux païens vis-tu d'une hécatombe,

Et de la, flamme épaisse au tourbillon de sang? N'était-ce donc pas toi qui vins en Sa marie? L'ange qui t'annonçait a-t-il trompé Marie , Et n'es-lu donc qu'un Dieu puissant ?

Pourtant, ton Évangile est une mer profonde ! On rafraîchit son cœur en puisant à ton onde. Pourtant tu mets dans nous de sublimes rayons ! Et quand, dans cette hostie, aux autels encensée, Un jour j'ai vu Ion nom, ma tête s'est baissée Sous de douces illusions !

Ah! si tu m'entendais, je te dirais : — Mon maître, Comme à ton peuple juif, viens donc nous apparaître, Et laisse avec nos yeux nos deux mains l'approcher ; Et que tous nos savants, inclinés sur la poudre, Sachent bien une fois ce que nous veut ta fondre, Qui si souvent vient nous chercher !

A ce siècle incrédule et qui veut un miracle,

Montre-loi donc, docteur, au milieu du cénacle!

A des yeux fatigués viens épeler ta loi !

Verbe ! incarne-toi pour relever la lerre !

Jésus ! redeviens homme, et remonte au Calvaire, Dussé-je y monter avec toi !

Décembre 1842.

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Vous le voyez, mou coeur, ce que c'est que d'aimer. Momère.

mes grandes amours, qu'êtes- vous devenues?

Èves de Canova, qui, si chastement nues,

Vous penchiez dans mes nuits pour tu embrasser au cœur 1

Pourquoi m'avoir trompé, rêve saint et moqueur,

Et m'avoir fait bâtir vainement dans mon âme,

Un temple chimérique et trop grand pour la femme ?

Quand, fuyant des humains les ténébreux sillons,

J'abandonnais mon vol à de hauts tourbillons,

Et j'allais, exalté du feu des poésies, Suspendre à vos cheveux nies graves fantaisies ; Quand je ne croyais pas que l'amour usuel Fût digne de mon culte, et que cherchant au ciel, Je plaçais près du Christ, ô mes colombes Manches! Vos chœurs aériens qui glissaient sous les branches; Quand, enchaînant mes sens par des liens de foi,. J'étouffais les désirs qui frissonnaient en moi, Et j'allais balancer, ô visions d'artistes 1 Mon encens épuré dans des vers moralistes ; Quand je croyais, en fou, que la chair n'était rien, Que rêver c'était vivre, et que j'étais chrétien ; Quand je ne pensais pas que vos beaux seins d'albâtre Fussent prédestinés à l'étreinte idolâtre ; Quand l'union de l'homme et vos fécondités Semblaient à mon ardeur autant d'impiétés, Et que j'osais à peine, impossibles Lucrèces, Dans un rêve effleurer l'ébène de vos tresses; Et quand je me disais «que votre $ied charmant Ne devait pas monter sur le lit d'un -aàiatit ; Quand, refermant mes bras sur la lueur divine, Je sentais rayonner le ciel dans ma poitrine ; Dans l'extase des pleurs quand je perdais mes jours, Pourquoi m'avoir laissé poursuivre, é mes amours?

Et ne ni' avoir pas dit : — Poëie, tu te trompes ! De ta religion nous méprisons les pompes.

Nous sommes simplement tes sœurs» et voilà tout. Fragiles comme toi, chancelantes debout, Et ne trouvant d'appui certain que sur ta couche, Et les bras dans tes bras, et la lèvre à ta bouche , Cybèies, fécondant le rêve des humains, Et tenant le fuseau du monde dans nos mains, Nous n'avons pas d'azur qui nous brille à la tête. Comme toi, nous plions sous la moindre tempête ; Et nos belles vertus vivent modestement, Et notre seule tâche est d avoir un amant; El nous sommes assez grandes par ce partage ! A toi la lourde étude, à nous le mariage !

Et de ces deux fardeaux, lé nôtre, précieux, Quand le tien fait douter, nous, nous fait croire aux cieux. Notre réalité vaut ton rêve éphémère :

S'il est doux d'être vierge, il est grand d'être mère ! Ne lève pas du monde qp nous te côtoyons, Tes regards éblouis de mystiques rayons.

Aime-nous comme un homme, en aimant en poète ! Le culte d'Adam fut la caresse muette, Et Dieu vit le premier hymen de l'univers î Les peuples corrompus seuls nous aiment en vers.

Comprends donc mieux la loi qui règle la nature.

Notre auréole est faite avec notre ceinture ;

Et le Dieu qui choisit sa source dans nos seins,

Par le baptême mit sa gloire à nos desseins.

Enfant, ne perds donc pas ton ardeur en fumée!

Cherche aux sentiers humains non l'haleine embaumée,

Non les ailes de l'ange ou la tunique à plis,

Les bras aériens pour voler assouplis ,

Mais l'âme faible et tendre, et réelle, et modeste,

La main qu'on puisse prendre et la forme qui reste ;

La lèvre qui te donne, eu un profond baiser,

Un avenir d'épouse à bien utiliser !

Ne va pas te susprendre à des visions chauves !

Mais bâtis ton autel plus près de nos alcôves,

Puisque c'est là le seuil, qui, grave et respecté,

S'est ouvert une fois sur la Divinité ! —

Ah ! si vous m'aviez dit, mes amantes voilées, Que mon cœur promenait aux voûtes étoilées , Ah 1 si vous m'aviez dit que mon songe orgueilleux Déviait dans sa route et se perdait aux cieux, Je n'aurais pas, un jour que j'ai touché la terre, Frémi d'impatience, hélas 1 et de colère,

A DES AMOUKS PERDUES. 217

Houleux de ne trouver qu'une femme à côté De l'extase incroyable où j'étais transporté ! Je ne songerais pas à vous chercher aux nues, Mes cygnes au grand vol, ô mes amours perdues ! Et j'irais calme et fier, et grave, et souriant, Attendre et voir venir l'épouse à l'orient !

Juin 1843.

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