‹ GlorianaChapitre 7 sur 9 · AU CHATEAU D'AN · texte numérisé non relu

AU CHATEAU D'AN

Oui , je vous ai promis, par un soir long et Irisle Que je pleurais du coeur, en souriant des yeux, De vous dire comment voire conseil pieux S'émousse quelquefois dans mou sein qui résiste; Pourquoi je veux aimer et reliens mes amours r Pourquoi j'ai des élans que refroidit le doute; El quand je veux entrer hardiment dans ma route, Pourquoi je m'arrête toujours L

Mais, comprendrez-vous bien, là-bas, sous les ombrages Où le bonheur fleurit au soleil du repos, Dans le parc verdoyant qui baigne aux vertes eaux Ses grands pieds de charmille où l'oiseau fuit les cages; Sur la terrasse blanehe où les hauts espaliers Tendent de tous leurs bras des pèches aux statues, Honteuses de rester debout toujours, et nues, Sans descendre les escaliers?.

Dites, comprendrez-vous tout l'ennui qui me pèse, Madame? Vous avez un ciel bleu sur le front, Et des sentiers unis où les enfants viendront Rire autour de vos pas en cueillant quelque fraise ; Vous avez la prairie ouverte à l'horizon, Des corbeilles de fleurs s' épanchant aux pelouses; Quand vous rentrez des champs, des persien nés jalouses, Gardant l'air frais à la maison ;

Puis, c'est la causerie et le clavier sonore,

C'est l'ouvrage à l'aiguille au salon parfumé ;

Pour amuser la main , c'est un album fermé,

Qu'on retourne et qu'on ouvre, et qu'on referme encore ;

Ce sont les petits chiens aux poils blonds et soyeux, Qui sautent aux genoux, caressants de la langue, Et quand ils sont mutins, qu'on pousse et qu'on harangue, En leur faisant ses plus gros yeux ;

C'est la campagne verte, aux molles solitudes, Avec son soleil d'or et sa lune d'argent, Son nuage onduleux, à tout souffle changeant, Et sa brise versant des fraîcheurs aux études. C'est une extase, enfin, continue avec Dieu ; C'est l'existence unie où l'âme se recueille, El porte, comme l'arbre un oiseau, sous sa feuille La foi qui chante et reste un peu !

Coin prend rez-vous nies vers tristes et monotones, Vous qui parlez là-bas à des échos charmants, Et mettez sur le front de vos ravissements Des rêves parfumés arrangés en couronnes ?

Comprendrez-vous mes vers, dans l'amertume écrits ? Hélas ! vous les lirez en marchant dans les herbes ; Et ces enfants, mal vus à des clartés superbes, N'ont d'horizon que leur Paris.

♦224 A MADAME P*"-fiH***.

Ici, je les ai fait promener dans ma chambre, Un soir que j'étais seul, et que, n'osant prier, Je tourmentais ma plume au bord de l'encrier, Et me laissais aller au fauteuil qui se cambre ; Je leur ai dit tout bas, à ces pauvres amis, Ce que j'avais au sein de doute insupportable ; El quand minuit sonna, je les mis sur ma table, Et les laissai bien endormis.

Puisque vous l'exigez, ils partiront, Madame. Soyez-leur indulgente, et tendez-leur la main ; Faites au-devant d'eux la moitié du chemin, Et préservez des chocs cette part de mon Ame ! Appelez votre enfant, car nous nous aimons bien, Et puis, lisez mes vers en caressant sa tête ; Un enfant fait toujours mieux comprendre un poète, Tous deux ils souffrent pour un rien !

Pourtant que vous dirai-je ? et que sais-je moi-même*? Un soir, je m'en souviens, des larmes dans les yeux, Je vous parlais d'ennuis, de regrets envieux, El d'amour chancelant qui heurtait le blasphème;

A MADAME P***-CH**\ **r»

Mais voilà qu'à présent que vous m'apparaissez Dans les douces vapeurs d'un horizon tranquille, Je ne retrouve plus mes chagrins dans la ville, , L'air des champs les a dispersés !

Voilà que mes soupirs se fondent à l'haleine Des rêves printaniers qui m'arrivent de vous; Et dans l'herbe idéale où tombent mes genoux, Je vous cherche des fleurs, ma belle châtelaine ! Vos peupliers hardis montent jusqu'à mes toits ; Je vois encore la Seine et ne vois plus le Louvre , Et c'est aux murs épais que mon désir entr' ouvre, L'odeur.des foins que je reçois.

Ma chambre s'éclaircit à de douces lumières,

J'entends sur mon parquet couler les grandes eaux ,

Et le rossignol chante aux plis de mes rideaux,

Et le parc sur ma table allonge ses clairières ;

Et voilà qu'ébloui, je ne retrouve plus

La pâle rime en deuil qui pleurait sous ma plume,

Et je sens un vent frais emporter dans la brume

Mes regrets tremblants et perclus !

220 A MADAME P***-CH* éè .

Avais-je des ennuis ? maintenant je l'ignore. Voici l'été qui vient : l'été, rire de Dieu I L'amertume se fond sous un regard de feu ; Tout blasphème railleur se dément à l'aurore ; L'homme nous paraît bon, tout poète est compris ; Et moi, qui pense à vous, d'ici je me figure Que vous devez, là-bas, dans la grande nature, Trouver mesquin notre Paris.

Et nos ambitions, qu'en dites-vous, Madame?

Les efforts douloureux de l'homme semblent-ils, Vus d'un bosquet en fleurs, bien grands et bien subtils ? La clameur de l'esprit vaut-elle un cri de l'âme ? Les charbons entassés aux gueules des waggons, La science qui lutte et l'argent qui couronne, Tout cela vaut il donc l'insecte qui bourdonne Aux roseaux quand nous naviguons !

Et que sont nos élans de chaud patriotisme .

Nos temples, nos palais, et théâtre et décor, Auprès du tourbillon de la poussière d'or Que le soleil remue en éclairant son prisme?

A MADAME P* fc *-C1T*\ 2*7

N'est-ce pas? la campagne est la Bible des sens. Aux clartés du Seigneur notre auréole est lerne ! L'on s'anéantit sous la fleur qui se prosterne, Calice parfumé d'encens !

Chaque pas sous un arbre est un charmant pofime ; Et les chaleurs d'été fécondent pour l'hiver Le cœur, la lerre chaude au portique couvert, Où l'on garde avec soin les bouquets que l'on aime ; Et l'extase du jour continue au sommeil ; Et l'on fait sa prière en respirant la rose, Le front grisé d'amour, sans rêver autre chose Qu'une ombre verte au grand soleil !

Et moi, qui ne peux pas égarer dans la plaine Ma folle rêverie et mon cœur inquiet, Rien qu'à sentir de loin le parfum qu'évoquait Mon souvenir pieux, je me sens moins en peine. J'ai honte d'avoir pu croire lourds mes vingt ans; Et quand je m'interroge à fond, je ne me trouve Qu'un frais désir d'amour qui s'éveille et qui couve, Et des regrets pour les absents.

Juillet 1842.

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