‹ GlorianaChapitre 9 sur 9 · VI · texte numérisé non relu

VI

Mais, sans vouloir vanter le poète aux dépens De l'humble travailleur qui meurt pour ses enfants, Et qui, baignant son front de sueurs douloureuses, Pour que ses (ils soient beaux et ses filles heureuses, Mord dans un pain amer, et s'use nuit et jour, Afin qu'un peu d'argent aide beaucoup d'amour;

Sans vouloir effacer ces vertus inclinées ,

Nos rêves, n'est-ce pas ? valent bien leurs journées !

Et Ton peut comparer, en les applaudissant,

Et leur main qui travaille, et notre âme qui sent !

Nous sommes tous jetés sur la terre commune, Pour des travaux divers et la même infortune ! L'ouvrier, le poète, ont chacun leur mandat, L'un qui conduit la foule, et l'autre qui combat ! Et notre oisiveté, dont se moque le monde, Est l'incubation qui plus tard le féconde !

Il n'en est pas, amis, des plus faibles de nous Lorsqu'ils révent un peu, dont je ne sois jaloux ! Car, si l'homme est rêveur, c'est que Dieu le visite; Et l'impuissant lui-même est grand quand il médite !

Ainsi donc, malgré tous, il est doux, croyez-moi, De poursuivre le songe, et d'aller sans effroi,

A travers les chemins, que les méchants fonl rudes,

Cueillir la vérité, ce fruit d'or des éludes !

Laissons calomnier les poètes; hélas !

On a beau les frapper, ils ne sont jamais las !

Et cette heure funèbre où Gilbert, Mal fila tre,

Blasphémaieflt la pensée et rappelaient marâtre ,

Quand un jour elle vient aussi les réveiller,

Ne fait que les instruire, et sans les effrayer !

D'ailleurs, ils sont sur terre, entre l'homme et la tombe,

Pour expliquer la vie à l'enfant qui succombe,

Pour expliquer la mort au vieillard qui s'en va ,

Pour expliquer, à ceux qui viennent, Jéhova !

Pour compléter enfin le prêtre qu'on insulte,

Celui-ci prêchant Dieu, mais eux prêchant le culte;

Et pour remettre aux fronts fatigués et battus,

Les fleurs d'illusions où germent les vertus I

Et ce n'est pas trop cher que payer du martyre,

Ce don de tout rêver, de tout voir, de tout dire.

Vaudrait-il mieux pour nous, avec un chiffre exact, Déflorer la pensée; et par un long contact, Donner, beaux idiots que le commerce enivre, Aux mains l'odeur des sous, au cœur le son du cuivre ? Ou bien, vaudrait-il mieux, d'un plaidoyer banal, Entre ses deux repas bercer un tribunal; Et, la parade faite, au nom de l'innocence, Prendre, pour nous payer, les poids de la balance ? Ou, volant les cercueils, perdre tous nos efforts, Pour tuer les vivants, à disséquer les morts ?

Non 1 notre route, amis, est la route plus belle , Où Tâme ne sent rien qui lui tache son aile ; Où Ton peut être un. homme en toute liberté, Ne vivant que d'amour, n'aimant que la beauté , Marchant sous le soleil, notre frère et notre hôte , Fier et pur, comme Adam Tétait avant sa faute ,

Consumé du désir puissant de l'idéal, Hercule déchaîné sur la honte et le mal , Pour redonner la paix à toute âme éprouvée , Et ramener à Dieu l'humanité sauvée !

Mais si nous nous trompons, pourtant , ô mes amis ! Si d'aussi grands destins pe nous sont pas promis ! Et si, tout simplement, nous sentons dans nos têtes Ces chaleurs de vingt ans, ces lueurs inquiètes, Que Tâge éteint bientôt, et qui ne doivent pas Nous servir d'auréole et briller sur nos pas ! Si ce que nous suivons, ainsi qu'une promesse, N'était que cette ardeur commune à la jeunesse ! Si, tous trois, nous devions nous retrouver demain, Sans élan, sans pensée, au milieu du chemin !

Si cette fantaisie était une chimère

Qui dur soudain trahir notre vol éphémère !

Oh I mieux vaudrait encor nous tromper tous les trois;

Suivre cette sirène, et , perdus par sa voix ,

Sentir heurter la barque au fond de quelque abîme !

L'erreur serait superbe et la chute sublime !

Et si les vers, amis, cette langue des dieux,

Qui met du feu dans l'âme et des larmes aux yeux,

Devaient, comme un ruisseau dont Tété boit la source,

Tarir un beau matin au milieu de leur course;

Je vous dirais encore : — Amis, faisons des vers ! Cueillons toujours ces fleurs ; dussent leurs sentiers verts, Au lieu de vrais chemins être des promenades ! Et si ce n'est qu'un jeu ; jouons , mes camarades ! Tant que l'extase au cœur portera ses frissons , Tant que la corde intime exhalera des sons, Tant que notre œil, baigné de lueurs surhumaines, Saura retrouver Dieu dans l'amour et les peines , Oh ! conservons le rêve, et gardons le refrain ! Prolongeons l'âge d'or jusqu'à l'âge d'airain !

. Nul ne sait l'avenir ; et nul ne peut prédire Quel socle le Seigneur réserve à notre lyre ! Et nul ne peut, d'ailleurs, soufflant sur nos rayons, Montrer l'inanité de nos illusions ; Et nul ne peut prétendre, ou de nous ou du monde, Que notre âme n'a pas la semence féconde !

Laissons donc, jusqu'à l'heure où chacun se comprend, Notre rêve grandir, s'il doit devenir grand ! Et n'arrachons jamais, commençant nos journées, Les couronnes du front qu'elles ne soient fanées !

Oui , que ce soit le but, que ce soit le moyen ,

A notre amour des vers tous trois tenons-nous bien !

Partons, la tête haute et la pensée ouverte,

Matelots de vingt ans, pour notre découverte !

Notre boussole, à nous, c est notre triple amour,

Qui s'échauffe dans l'ombre et qui brille au grand jour !

Et si nous découvrons quelque terre inconnue, Si notre œil ne s'est pas égaré dans la nue ; Qu'un souffle glorieux, alors, dans nos repos» Caresse chaque front des plis de trois drapeaux ! •

Avril 1844.

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Laisse-moi t'airaer dans l'ombre , Triste ou du moins sérieux , La tristesse est un lieu sombre Où l'amour rayonne mieux.

(V.Hugo.)

Vous ne savez, enfant, quand la mélancolie Vous fait courber le front sur votre main qui plie,

Pourquoi je vous adore ainsi !

Pourquoi, quand vous penchez votre œil plein de tristesse, Je tressaille et je bois vos pleurs, ô ma maîtresse!

En vous disant tout bas : merci !

Oh ! c'est qu'on m'a bercé de ses ballades tristes, Que prête l'Allemagne aux voix de ses artistes,

Et qui sont faites pour la nuit ; Que j'ai rêvé souvent à ces amours fatales, Dont la ronde enchaînait Lénore sur les dalles ,

Et que leur fantôme me suit !

C'est que la gravité fait le bonheur durable; Que la lèvre folâtre est comme un fond de sable

Où rien de pur ne peut fleurir !

C'est que l'amour des sens, comme un vin nous enivre ; Et que l'amour du cœur nous fait grand, s'il 1 fait vivre,

Et nous fait saints s'il fait mourir !

C'est que ton rire est doux, quand aux larmes il baigne; C'est que pour bien aimer, il faut que l'âme saigne,

Et souffre, et se lamente, hélas !

Que le parfum sort mieux quand la fleur est meurtrie; C'est qu'enfant caressé par ma double patrie,

J'ai plus lu Werther que Faublas !

C'est que l'homme est moins faux s'il pleure que s'il chante , C'est qu'il garde l'ennui sous sa joie inconstante ,

Et c'est que Ton prie en aimant !

Que dans l'amour joyeux je me sens mal à Taise; Que ma mère m'a fait une tête française ,

Mais mon père un cœur allemand !

Dcwmbre 4845.

C'était un soir de mai plein de recueillement.

La Seine murmurait son refrain endormant;

Et par-dessus les toits, que m'estompait la nue,

Notre-Dame dressait, à travers l'étendue,

Ses deux bras de géant qui semblaient chercher Dieti,

Dominant le Palais de Justice au toit bleu.

C'était un soir de mai, comme les jeunes filles

Les aiment pour courir longtemps dans les charmilles,

Quand elles fofit tomber, en les heurtant du bras, Les roses pleines d'eau, qui meurent sous leurs pas. Mais, moi, je n'avais point de roses entr'ouverles. Les rives de la Seine, hélas ! n'étaient pas vertes. Rien de ces horizons qui font qu'un voyageur Part tout insoucieux et revient loul songeur; Puisque ce soir de mai resté dans ma mémoire , Je l'ai passé, les pieds contre une borne noire, Les coudes appuyés sur un parapet gris.

Dans ce temple où Dieu manque, et qu'on nomme Paris. C'était la Seine, à l'onde infecte et monotone ; Les quais, où le buveur en trébuchant fredonne ; Les ponts, muets et noirs, avec leurs grands arceaux ; El le Louvre, rêvant au passé près des eaux !

Et pourtant, je sentais qu'à défaut d'harmonie, Cet horizon humain exhalait du génie !

Et la lune, d'ailleurs, à la grave clarté, Répandait sur Paris sa calme majesté ; Et moi, le cœur serré sous une forte étreinte , J'éprouvais que de l'homme aussi l'œuvre était sainte ; Que ces mornes palais, ces quais, ces ponts lointains, Ces monuments restés de tant de rois éteints ,

Me parlaient aussi fort, dans cette nuit muette,

Que m'eût parlé la rose eu tombant sur ma tête ,

Kt m'inondaient les yeux d'autant de visions

Qu'il en monte des fleurs par émanations !

Je me sentais grandir, rêvant de grandes choses !

Je réveillais les morts pour des apothéoses ;

Et je faisais au Için, défiler sur Les quais,

Tous les beaux noms de France alors que j'évoquais.

Puis, mesurant leur œuvre immobile et superbe,

Je me disais : — Si Dieu, comme un faucheur sur t'berhe,

Promenait un instant sur nous son doigt d'airain,

La terre secouerait, comme un vieux pèlerin

Rejetant la poussière épaisse à ses sandales,

Les majestueux grains des belles capitales !

Oh ! c'était beau de faire, ainsi, seul et sans bruit, Une grande épopée au milieu de la nuit !

Mais, comme je pressais dans les airs ma pensée , La suivant du Pont Neuf, d'où je l'avais lancée ,

Voilà qu'en me tournant , je vis, non sans effroi,

Henri quatre à cheval riant derrière moi.

C'était lui, le vainqueur ! sa bouche qui grimace,

De son dernier juron avait gardé la trace ;

Et son œil, fait d'airain, que la lune argentait,

Me regardait si bien, qu'il m'en épouvantait !

11 riait, en ouvrant sa barbe épaisse, gomme

On rit quand on n'est pas en bronze et qu'on est homme ; Et je crus un instant, mais ce fut un éclair, Que son cheval, tassé d'avoir un pied en l'air, Frémissait sous la guide et cherchait à descendre. Je reculai d'abord, sans pouvoir m'en défendre. Puis, m'apprQchant bientôt, plein d'un pieux émoi, Pensant que ma parole irait au cœur du roi, Je lui dis, humblement, en découvrant ma tête :

— Votre Majesté, sire, est-elle pas poète ?

Gabrielle vous fit rêver des vers charmants ! — Comme un roi, fût-il mort, aime les compliments, Le Béarnais sourit au nom de Gabrielle ,

Et le cheval d'airain piaffa sous la selle.

Je repris, en voyant que le prince songeait,

Et que son franc sourire encor m'encourageait :

— Oui, vous fûtes poète et guerrier magnanime ! Vous sûtes manier l'épée avec la rime 1

Moi, je fais la moitié de ce que vous faisiez 1

Ecoutez-moi donc, sire 1 Au temps où les rosiers

Vous semblaient aussi doux que vos lauriers de gloire ;

Quand, quittant les brassards pour les pourpoints de moire,

Vous faisiez chiffonner par un ongle mutin,

Votre col de dentelle et vos nœuds de satin ;

Quand, satisfait d'avoir Paris pour une messe,

D'un prieuré d'amour voms choisissiez l'abbesse;

Quand, royal amoureux, dont le teint se fanait,

Vous cherchiez la sanlé dans les jardins d'Anet ,

Et que vous poursuiviez, à travers la clairière,

Pour l'embrasser au cou, la belle jardinière;

Que vous aviez, dit-on, le triple et beau talent :

Et de boire, et de battre, et d'être un vert galant;

Oh ! vous ne faisiez pas, comme nous, sur la brune,

De poëme à l'étoile, et de vers à la lune !

Vous ne veniez jamais rêver au bord de l'eau !

Le poëine était fait sous un discret rideau ;

L'idée était mûrie au feu des treilles mûres ;

Et les tendres baisers vous marquaient les césures.

Et voilà pourquoi, sire, en m'entendant ici,

Vous vous êtes moqué. C'est bien* mon roi, merci I

Mais nous sommes changés, et ce n'est pas ma faute ! Aujourd'hui la gaîté, sire, n'est plus notre hôte. Nous avons le front pâle, et sommes des rôveurs l Mais nous ne valons pas' vos courageux buveurs. Que sont nos longs refrains, mal cousus d'utopies , Auprès de vos chansons, innocemment Impies ?

Et cette gravité des songeurs de vingt ans; Qu'est-elle donc à table à côté du vieux temps ? Tout effort dé notre âge aboutit à construire ! On sait faire un chemin ; mais on ne sait plus rire. On dispute, on trafique, et tVm est intrigant ; Mais on est maladroit pour embrasser un gant ! Nous avons déplacé la pensée inquiète :

Vous l'aviez dans le cœur, nous l'avons dans la tête !

Oh ! du haut piédestal d'où, sire, vous voyez Passer et repasser les hommes ennuyés, Si vous pouviez un jour descendre dans la rue, Votre pitié de prince en reviendrait :émue; Car, sans but et sans guide, au hasard nous allons, Eperonnés par l'or qui senne à nos talons !

Vous aviez Ravaillac frappante la portière ; Nous avons eu Ficschi, de plus Robert-Macaire !

Paris ne vaudrait pas une messe aujourd'hui.

Le pauvre y meurt de faim, et le riche d'ennui.

La jeunesse sans foi, qui prend ma! la* science,

N'a plus même d'orgueil, à défaut de croyance.

Ignorante, elle assiste, eu n'y comprenant rien,

A la chute du beau comme à la mort du bien.

Les partis, s'engraissatit de la guerre civile,

Suivent leur intérêt. Un panache inutile

A beau se promener dans les champs de l'honneur,

— Les jours d'ivry sont loin l — nul ne le suit, seigneur !

Oh ! votre gros juron qui gagnait des batailles Devrait bien quelque jour vibrer dans nos murailles, Et réveiller un peu, dans les cœurs endormis, . Ce vieux patriotisme, hélas ! bien compromis !

Ventre-saint-gris 1 la France est une sotte foire,

Où, pour beaucoup d'argent, on donne peu de gloire ;

Où l'on pousse un cheval en fer avec du feu ,

Ce qui flatte l'orgueil, mais fait oublier Dieu ;

Où les traditions des vieilles dynasties, .

Au coffre des vendeurs s'éteignent englouties;

Où chacun te dirait, 6 grand roi revenu !

Non pas : quel est ton nom ? mais : combien coûtes-tu ?

Mais, va ! si Dieu t'offrait, cette faveur unique,

De lancer ton cheval sur la place publique ,

Et dccourir un jour, un grand jour, tout entier,

Dans Paris, pour apprendre à chacun son métier;

Il te faudrait, Henri, refuser cette grâce.

Reste : le mal grandit, le bien n'a plus de place !

Hestez mort, 6 mon roi t car d'ailleurs, dans Paris,

Votre allure de prince exciterait des cris.

On ne connaîtrait plus vos façons paternelles !

D'ailleurs, à courtiser nous avons moins de belles.

Vous, le Gascon hardi qui guettiez les seins blancs,

Henri, que feriez-vous chez vos neveux tremblants?

On n'y vit plus, on rêve ; et le rêve est austère.

Nous n'aurions plus de quoi remplir votre grand verre !

Restez, le front levé, sur le blanc piédestal,

Les yeux cherchant au loin à revoir l'Arsenal,

D'où le grave Sully venait gronder son maître.

A nos banquets mesquins n'allez pas apparaître :

On y parle beaucoup et Ton y mange peu !

Restez, restez toujours entre la foule et Dieu !

Entre Dieu, qui bénit les princes populaires, Et la foule oublieuse, aux ingrates colères, Qui jeta bien du sang à votre blanc drapeau, Et qui rirait de vous, roi de la poule au po$! —

Et comme j'achevais, le roi parut comprendre. Je vis son front d'airain, pour rêver, se détendre, Et la lune, éclairant son orbite sculpté, Posa comme une larme à son œil indompté.

Puis, de son bras tendu fièrement dans l'espace, Il lit, en s'inclinant, un salut sur la place; Et moi je répondis à ce salut tout bas , Devinant le chagrin qu'il ne me disait pas , Et remportant en moi cette pensée amère :

— Il est des noms royaux voués à ta colère, Seigneur; et parmi ceux qui toujours ont meurtri, Oh ! c'est un nom fatal, que le nom de Henri ! Il n'a pas rayonné sur des têtes heureuses.

Les nourrices des rois devront être peureuses;

Quand le baptême aura mis au prince innocent

Ce nom stigmatisé jusqu'ici par du sang !

Dans ses nuits, Henri deux, Henri trois, Henri quatre ,

Ces rois morts par le fer, mais tous morts sans combattre,

Viendront, comme à Macbeth, en saluant un roi,

Lui dire, découvrant leur sein : Prends garde à loi !

Exilé de Goritz, prends garde à toi ! peut-être ,

Ton exil est un bien ! Le ciel, qui fa fait naître

Fils d'un père tombé sous le fer assassin ,

En t'éloignant, peut-être, eut un heureux dessein !

Louvel amis un crêpe à ton berceau de France

D'y revenir un jour redoute l'espérance I

Ton nom réveillerait quelque bruit alarmant.

On ne le porte pas chez nous impunément !

D'ailleurs, depuis longtemps le bandeau royal pèse;

Et sur Napoléon, comme sur Louis seize,

Il attire la foudre ; et vainqueurs et vaincus

Ne font pas envier les jours qu'ils ont vécus !

Mieux vaut Goritz encore, où le destin t'enchaine.

Qu'un échafaud ici, là-bas que Sainte-Hélène!

Juillet 4843.

ROSA MYSÏICÀ.

KOSA MYSTICA.

L'âme naïve d'une vierge

Est un vase choisi par Dieu ,

Une lampe sainte, un blanc cierge,

Qui brûle, embaumant le saint lieu !

C'est un papillon rose et frêle, Qui ne s'endort que dans des fleurs , Suce le miel, et courbe l'aile Sous la rosée et sous les pleurs l

504 ROSA MYSTiCA.

C'est dans un ciel noir une étoile , Une perle au doigt du Seigneur; C'est un Irésor que cache un voile, Où l'on broda le mot bonheur!

C'est une auréole dans l'ombre, C'est un regard d'ange sur nous , C'est de l'or sur un manteau sombre, C'est un rêve fragile et doux î

Oui, l'âme que garde Marie % Ne peut se nommer ici-bas.

Le monde n'est point sa patrie, Le monde ne la connaît pas.

C'est une colombe exilée, Pleine de grâce et de douceurs, Qui se pose dans la vallée , Avant de rejoindre ses sœurs.

C'est une source où boit l'extase, Une tunique aux blancs tissus ; Madeleine épuisant son vase Sur les pieds bénis de Jésus 1

ROSAMYSTICA. . 305

Et nous, les poètes frivoles, Chanteurs ambulants des chemins, N'éteignons pas ses auréoles Dans la poussière de nos mains !

N'allons pas toucher sa ceinture , Sa ceinture se fanerait !

Sous notre haleine trop impure Le lis tremblant se courberait !

Pourtant, aimons, aimons la Vierge, Comme on aime le firmament ; Sous la dentelle et sous la serge, Aimons, aimons-la chastement !

Car les amantes de nos fêtes, Sont des masques au ris moqueur, Et les pures amours sont faites Pour ceux qui font chanter leur cœur !

Car les grandes gaîtés d'orgie Sont des mensonges, voilà tout ; Et la nappe de vin rougîe, Cache sous elle le dégoût !

506 m KOSAMYSTICA.

Aimons, car la philosophie Est écrite dans un œil bleu ; Car une vierge sanctifie , Car une vierge enfante un Dieu !

Juillet IM2.

On était dans le mois où Le printemps ramène Les rêves dans le cœur, les zéphyrs dans la plaine. L'arbre élait sans feuillage, et le long des sentiers On ne s'arrêtait pas pour voir les églantiers ; Mais les petits oiseaux, en secouant leur plume, Qui la veille tremblait encore dans la brume, Demandaient au soleil, d'une timide voix, Quand il commencerait à reverdir les bois;

Et quand, de ses rayons les plus doux de Tannée, Il remûrait la sève à la tige enchaînée , Rendant pour la prière, et rendant pour l'amour, La tiédeur au gazon et les parfums au jour !

Rien encore déclos ! tout était en promesses : Roses dans les jardins, et dans les cœurs ivresses ! Cloués sur les murs blancs* les jaloux espaliers Semblaient tendre leurs bras aux souffles printaniers ; Les ruisseaux épuraient Tonde de leur surface, Pour en faire au ciel bleu, qui sourit, une glace , Et se diminuaient, redoutant le courroux Des enfants, qu'ils auraient mouillés jusqu'aux genoux ; Et muette sous Tœil du Seigneur, la nature, Pour le jour de l'hymen, attendait sa parure, Comme une amante attend dans le recueillement, Le premier, le plus pur baiser de son amant !

Et moi, j'allais rêvant par les bois sans ombrage, Quand j'entendis tinter les cloches du village , Et quand je vis passer» traversant le chemin, Un cortège chantant, des rameaux à la main.

Les voix qui m'arrivaient, montant de la vallée, Avaient un accent triste ; et mon âme isolée

S'attendrit tout à coup de l'effet sérieux

De ces hymnes de deuil à travers les deux bleus t

Pour la Pâque-Fleurie on portait la bannière

Avec des buis bénits, aux murs du cimetière ;

Et chacun s'en allait, les petits et les grands,

Sur leur chevet commun revoir les vieux parents.

Moi, je n'avais personne, au Seigneur j'en rends grâces !

Dont je dusse chercher la demeure et les traces;

Et pourtant, le cœur gros, je me disais tout bas

Que je devrais peut-être aller prier là-bas !

Et dans le bois désert laissant ma rêverie,

Je rejoignis la foule à travers la prairie,

Unissant mes deux mains, et, chrétien retrouvé,

Répondant au Pater et murmurant Y Ave !

Quand fut franchi le seuil de la funèbre enceinte ; Et quand tous, parcourant la Jérusalem sainte, Sur les tertres sacrés fléchissant les genoux, Prièrent pour les morts, moi, je priai pour nous! Pour nous tous, les vivants, et que la mort cruelle Par vengeance, peut-être, épargne de son aile !

Et quand chacun baisait une croix sur le mur ; Elevant mes deux bras vers Pinsondable azur , Et laissant celte foule, ignorante en son culte, Ne pas comprendre, hélas 1 combien c'est une insulte Que d'étreindre la pierre, en y voyant son Dieu, Quand on a, pour le voir, un air pur, du ciel bleu I Je m'écriai soudain, d'une âme enthousiaste :

— La vapeur des tombeaux, Seigneur, rend l'homme chaste 1

Et les pieds sur la terre, où disparaît l'orgueil ,

Je tourne sans effroi, Seigneur, vers vous mon œil !

Oh ! jamais, comme ici, dans le monde où nous sommes,

On ne voit de combien vous dépassez les hommes 1

Pendant que je vous loue ; et que là, près de moi,

Ce peuple prie avec plus de peur que de foi ,

Oh ! là-bas, dans Paris, on nie et l'on dispute !

Sans connaître le terme, on prolonge la lutte !

Chacun rêve un système; et chacun, à son gré,

Fait sa religion, a son Dieu préféré !

Vanilés, vanités, que ces voix inquiètes !

Que ces pauvres épis battus par les tempêtes,

Se meurtrissant entre eux, plutôt que de mûrir

A vos rayons, soleil qui ne pouvez pâlir !

Faites que ces penseurs desséchés par le doute ,. De cette Josaphat, un jour, prenant la route , En voyant votre ciel, en heurtant le tombeau, Vous comprennent enfin, Dieu saint ! Dieu Tort ! Dieu beau ! Par vous, dans quelques jours, la terre rajeunie, Sera pleine de fleurs et pleine d'harmonie ; Et les pauvres oiseaux auront, dans les forêts, Pour cacher leurs amours, des ombrages discrets! Mais que le printemps vienne, et que l'herbe renaisse, Que le vieux monde trouve encore une jeunesse, Que le gazon soit vert, et le bois parfumé, L'homme reste flétri, dévoré, consumé !

11 n'est pas de beaux jours pour ses luttes impies ! Son cœur morne s'éteint au fond des utopies; Et du sein de l'enfer que lui-même a creusé, 11 ne lève jamais vers vous son œil glacé !

Eh bien ! par ce beau jour, mon Dieu, je vous demande Que voire gai printemps le ravive, et lui rende, Avec l'air caressant et de plus chauds rayons, Une foi lumineuse el des illusions !

Ah ! ce n'est pas pour ceux qui dorment sous la terre Qu'il faut, peuple, à genoux, user votre prière!

Les morts, Dieu les tient tous dans le creux de sa main !

Mais, hélas ! c'est pour nous, rampant sur le chemin,

C'est pour nous qu'il faudrait, les mères désolées, -

Emplir de vos sanglots déchirants les vallées !

Vos filles et vos fils n'ont rien laissé d'eux là.

L'heure où sous vos baisers leur âme s'exhala,

Fut celte heure superbe où Dieu les fit ses hôtes.

Ne pleurez pas sur eux,* mais pleurez sur nos fautes !

La vie est une mort, la mort est son réveil !

Nous allons dans la nuit au-devant du soleil ,

Nous tenant par la main, tous, les uns près des autres ,

Hommes, femmes, enfants, les pécheurs, les apôtres!

Nous n'avons pas le temps de regretter un mort !

Voyons d'abord recueil; plus tard on voit le port.

C'est de nos brimes seuls qu'il faut nous montrer tristes !

Les regrets des absents sont toujours égoïstes !

On voudrait les avoir pour s'appuyer sur eux;

Mais on refuse un bras au voisin malheureux !

Hommes, gardez vos pleurs; mais gardez moins de haine l

Pour les vivants, d'abord, ayez l'âme chrétienne ;

Vous répandrez après, à ceux qui ne sont plus,

Les bienfaits de vos cœurs, qui seraient superflus 1 —

Voilà ce qu'un matin, pendant que la nature Aux hymnes du printemps par un tendre murmure, Doucement préludait, je disais au Seigneur, Les bras vers l'orient et la foi dans le cœur.

Avril 1843.

SONNET

SONNET

Quand Pétrarque rêvait à la beauté, Madame, Comme un diamant pur il taillait un sonnet, En faisait une coupe, y répandait son âme, Et Laure en souriant de ses mains la pretiait !

Oh 1 ce poëtc heureux, sur lequel une femme, Dans un ciel azuré, saintement rayonnait, Me disputant ces vers que votre voix réclame, Il vous les offrirait, hélas ! s'il revenait.

520 SONNET

Mais de vous obéir, moi, je me sens indigne.

11 faudrait, pour oser ce que votre œil désigne, A moi plus de talent, a vous moins de vertus !

Car vous, à qui le ciel, harmonieux mélange!

Mit une âme d'artiste avec un regard d'ange , Vous pourriez être Laure : et Pétrarque n'est plus !

Avril 4M 4.

A MON AMI LAUKENT PICIIAT.

Troyes, octobre 1845

Mon ami, les bosquets ont donc encordes feuilles? Le hamac, dans lequel, rêveur, tu te recueilles, Te suspend donc encore à tes acacias , Que je l'attends toujours, et que tu n'écris pas?

Si la nue était belle, et si les brises douces

Faisaient pleuvoir les fleurs sur le velours des trousses;

Si les sentiers perdus dans les vieilles forêts,

Etaient dignes encor des amoureux secrets;

Si l'herbe avait, à l'ombre humide des grands chênes, Ces parfums caressants qui dissipent les peines , Oh ! je saurais ami, pourquoi lu m'as laissé ! Mais, la feuille s'amasse aux pieds du bois glacé ; La nuit tiède et sereine, où souriait l'étoile, Frémit dans les brouillards dont l'automne se voile ; Et les arbres penchés, qui, le long du chemin, Faisaient de l'ombre hier, feront du feu demain.

Plus donc de rêverie au sentier frais et vague ; Et c'est dans ton fauteuil que ta rime extravague ! C'est, les pieds mollement étendus au tapis, Qu'en un coin du foyer, boudeur, tu te tapis; Et je ne sais comment, de tes longues veillées, Tu ne me gardes pas des strophes effeuillées; Des vers et de la prose, écho triste ou moqueur, Des rires dé l'esprit ou des larmes dtf cœur !

Que fais-tu donc là-bas, poète taciturne ?

Le jeu, de la fortune ouvrit-il pour toi l'urne ? Le lansquenet hardi que nous ressuscitons, Pour toi double-t-il d'or l'ivoire des jetons ?

Le jeu, cette folie où Ton met sa prudence, Flot changeant qui dévaste ou donne l'abondance, T'a-t-il fait échouer, par un heureux reflux, Sur des plages d'argent que tu ne quittes plus ? Ou bien, le sort narquois, dont tu bravais les niches, A-t-il posé sa dent sur tes dernières fiches? Et honteux ef battu, pour vaincre l'ennemi, Sans oser m'appeler, m'attends-tu donc, ami?

• Mais peut-être le drame au récit pathétique, Qui doit à l'Odéon montrer ton esthétique , Te tient-il nuit et jour, artiste soucieux, Sur les endroits touchants qui mouilleront les yeux ? Et, pour ton dénomment, ne sais-tu comment faire Avaler le poison à ta tendre adultère ?

Oh ! quel que soit là-bas ton rêve ou ton souci ; Laisse un peu de ton cœur s'égarer par ici ! - Depuis que j'ai quitté, pour l'air de ma Champagne, Les vapeurs de Paris, mon cher, l'ennui me gagne. Les lits, de la famille ont un doux oreiller; Sous l'aile de la paix on y vient sommeiller ;

L'intrigue turbulente où notre orgueil nous jette, Ne vaut pas un baiser de mère sur la tête; Et dans le moindre écho de la vieille maison, On trouve l'air perdu d'une ancienne chanson! Je le sais. Mais, après celte joie éprouvée; Quand on a savouré les pleurs de l'arrivée; Quand, après deux longs mois passés à s'embrasser, L'idée au cerveau monte, et qu'on voudrait penser; Quand cette ardeur de l'âme, exagérée ou vraie, Qui porte à l'inconnu sans que l'esprit s'effraie , Quand ce feu de la veine auquel on livre tout, Nous surprend au repos; et quand notre sein bout ; Que faire, dis-le moi? J'ai par toute avenue, Dans les champs, dans les bois, au soleil, sous la nue, Vainement promené mon œil impatient, Qui quêtait l'inconnu, toujours, à l'orient!

Pourlant, ma vieille ville étale aux rêveries : Des débris au dedans, au dehors des prairies; Pourtant le moindre coin des sombres carrefours, Rayonne du reflet pieux des auciens jours ; Pourtant, si je voulais, rien que de ma fenêtre, Un lumineux passé devant moi peut renaître;

Et d'un regard jeté par-dessus les vieux toits, J'évoquerais des preux dans ces maisons de bois ! Vainement l'architecte au compas ridicule, Défait la poésie où notre ame s'accule , Et pose lourdement ses murs badigeonnés, Sur la pierre à fleurons de ses savants aînés; Et vainement ici, comme ailleurs dans le inonde , L'art est partout détruit par l'intérêt qui fonde; Il reste, dans la ville où soupirait Thibault, Malgré tous les progrès encore un peu de beau ; Et le démolisseur qui la pille et la fouille, Respecte le blason, par dédain pour sa rouille. Parfois, sous une enseigne en l'honneur du coton, D'un vieux seuil mutilé l'on retrouve un feston ; Et si je cherchais bien, plus d'un magasin terne, Derrière ses comptoirs, dérobe une poterne Verrouillée à jamais, et qu'aucun chevalier N'ouvrira plus au bas d'un discret escalier!

Dieu se révèle encor dans la paix solitaire Qu'étend sur le penseur ma cathédrale austère. Sous l'ombrage béni de ses arceaux brisés, Où flottait autrefois l'étendard des croisés ,

Sur le marbre qui sert de chevet aux grands comtes,

Près des vitraux ornés de mystérieux contes ,

Où l'art écartelait d'un treillage de plomb

Les héros transparents, portant sur eux leur nom ;

Sous la nef imposante où la Champagne altière,

Entonnait au retour son Te Deum de guerre;

Au bas de cette chaire, où Bernard a brillé,

Quel puissant souvenir n'ai-je pas réveillé !

C'est ici, qu'avant Reims, pour Jeanne d'Arc la vierge, L'évêque dit la messe et fit brûler un cierge, Tandis que l'héroïne, attentive, espérait Que son Dieu familier tout bas lui parlerait. Pour signer un traité dans Saint-Jean, mon église, Isabeau de Bavière un matin s'est assise, Tandis que le Troyen Juvenal des Ursins Préparait sa maison pour elle et ses festins. Là-bas, dans une échoppe où, la tète inclinée , L'humble Pantaléon travaillait sa journée , Apprenant à son fils, peu jaloux du métier, Gomment le cuir se taille au gré du chaussetier; Ce fils, triste apprenti, qui désolait son père , Un beau jour s'en revint, héritier de saint Pierre,

A MON AMl'LAUfiEÎST PICHAT. 5*>

Et sous le nom d'Urbain, fit, l'anneau saint au doigt,

Relever en arceaux les débris de son toit !

Et partout je retrouve, emportant ma tristesse,

Les sentiers où Thibault rêvait de sa maîtresse ;

Et de la reine mère amoureux arrogant»

Dans sa main de vassal baisait un royal gant.

Et quand ces souvenirs, pleins de chevalerie,

Cessent d'illuminer le front de ma patrie ;

Et quand j'ai renverse les palais féodaux

Qu'entouraient sept couvents, sept moulins sur les eaux ;

Quand mon rêve est fini ; que je ne vois plus guère

Les herses s'abaisser sur les hommes de guerre,

Ni chevaucher au loin, pour la chasse au faucon,

Les pages, que leur dame appelle du balcon ;

Quand je distingue à peine, au pignon de la rue,

La fenêtre gothique avec une inconnue,

Qui rend, en agrafant au miroir son collier,

Un salut au baiser d'un fringant écolier;

Et quand je me retrouve assis seul près de l'âtre;

Quand, tirant le rideau du merveilleux théàtfe,

Aux Troyens d'à présent le passé me conduit ;

Quand je laisse : Campos ubi Troja fuit ;

Alors, dernier penser qui me trouble et m'emporte,

Je revois, à pas lents, passer devant ma porte,

Les cheveux noirs et plats, l'œil cave et soucieux, Relevant son regard de sa poitrine aux cieux, Un jeune homme inconnu, Corse à l'âme hautaine , Qui la veille a quitté l'école de Brienne, ' Qui va chercher fortune, et, partant pour Paris, En rêvant Austerlitz, traverse mon pays !

Mais, malgré tous ces noms restés sur nos murailles, Malgré ces souvenirs d'amour et de batailles, Malgré ces saints débris sous mes pieds enfouis. Mon cher, je ne sais pas dissiper mes ennuis.

Ecris-moi, pour hâter un peu ma délivrance!

Etre loin <le Paris, c'est être hors de France.

Ici j'ai le passé ; mais là-bas, près de toi,

J'ai tout mon avenir et j'ai toute ma foi.

Ici j'ai la famille, et là-bas j'ai la foule ;

L'une qui me retient et ,àe ses bras m'enroule.

Et l'autre qui m'appelle, en agitant de loin

Ces dangereux lauriers dont nos fronts ont besoin !

Fais-je bien de vouloir quitter l'une pour l'autre?

Ou, serai-je martyr, hélas ! sans être apôtre?

El ce sang, qui bouillonne et m'échauffe le sein , Me conseille-t-il mal ? ai-je un mauvais dessein ?

Oh ! quelque soit mon sort, ou propice ou contraire , Aux luttes de l'Idée, ami, je suis ton frère; Et dût ton amitié me trahir en chemin; Dût ta main, que j'appelle, un jour quitter ma main ; Dût l'amour que j'espère, avec ingratitude Chasser la vision qui m'éclaire l'étude; Dût mon pied chanceler au milieu du combat;; J'irai, je combattrai!.. Si quelque coup m'abat, Ma chute aura l'honneur d'un défi magnanime; Et vainqueur ou vaincu, viclimaire ou victime, C'est à Paris, mon cher, que je veux retourner; Et les bras maternels ne sauront m'enchaîner !

Au revoir donc, ami. Mais, en lisant ma lettre,

Ne crois pas, sur l'ardeur dont je ne suis plus maître,

Que, Champenois honteux d'uu pays à dicton,

Je fais le Parisien pour n'être plus mouton ;

Et que je fuis ainsi ma province natale,

Pour apostasier dans votre capitale.

Ami, détrompe loi. D'ailleurs, je t'ai montré Que, par ses souvenirs, mon pays m'est sacré. Quant à nos sobriquets; tu le sais, un poète Dit que comme un mouton tout aigle est une bête; Et qu'aux jours furieux où grondait le canon, La Champagne fut aigle, et ne fut pas mouton !

Sonnet.

SONNET

Quand je me sens l'aile meurtrie.

Je m'assieds à votre foyer ; Et votre voix douce qui prie Me rapprend toujours à prier.

Votre enfant blondtque j'envie M'embrasse et me fait oublier !

Ame en deux corps, soyez bénie De l'âme où vous venez briller I

556 SONNET

Puisque le Seigneur vous envoie, Comme deux anges, sur lu voie, Pour chasser le mal triomphant ;

Restez toujours, fleurs de la terre î Vous, bonne comme votre mère, Vous, belle comme voire enfaul !

Avril ISil.

il faut imiter fo foi d'Abraham , el allor toujours, sans savoir où.

Fénélon.

Enlends-lu dans le sanctuaire Le bruit que Ton fait au dehors , Toi, qui t'habilles d'un suaire, Toi, qui ne vis qu'avec les morts?

Toi, qui réfléchis dans ton ombre Les splendeurs de l' éternité.

Et qui caches sous l'habit sombre, Une âme pleine de clarté!

Toi, l'homme en deuil de nos misères, Qui baisses la tête en marchant , Qui dis au malheureux : Mes frères !

Et dis : Mou fils ! au plus méchant !

Toi, qui menaces les fronts jeunes, Et qui rassures les fronts vieux ; Qui prêches au désert, et jeunes Pour l'impie et pour l'oublieux !

Homme de paix, dans ta retraite, N'enlends-tu pas, ô mon ami 1 Sur le Calvaire une tempête, Près de la croix un ennemi ?

N'entends-tu pas qu'on t'injurie ?

Que la science, ce serpent Cloué sous les pieds de Marie, Mord ton talon en Réchappant?

N'entends-tu pas que tout chancelle, Dans la plaine et sur les sommets?

Et que la foule en vain rappelle La foi, qui ne revient jamais ?

N'entends-tu pas dans le tumulte, L'écho tressaillir de deux sons, Et te jeter, comme une insulte, Le bruit de l'or et des chansons?

frère ! entends-tu l'utopiste Prendre le mot, nier l'écrit, Chercher un Dieu dans un artiste, Rien qu'un artiste en Jésus-Christ ?

Ou, vois-tu l'art qu'où prostitue, Cacher son front sous l'ornement, Comme Eve, ayant peur d'être nue.

Mit dans sa chute un vêlement?

Vois-tu notre jeunesse avide, Cueillir la fleur, jeter le fruit , Et caresser le suicide Dans l'ivresse de chaque nuit ?

Entends-tu rire la débauche Des poètes à l'abandon ?

Entends-tu la mort qui les fauche, -Sans viatique et sans pardon ?

Peuples et rois, enfants et femmes, Prêtre, en chemin, les entends-tu , Ces vendeurs trafiquant des âmes, Escompter en or leur vertu ?

N'entends- tu pas que le martyre De Jésus est recommencé?

Que son nom des lois se retire, Et de nos cœurs est effacé ?

Et quand le doute nous inonde, IN'entends-tu pas que les élus Demandent en vain, par le monde, L'arche et Noé, qu'on ne voit plus?

Qu'au lieu de planer, l'esprit rampe; Que, par le siècle travesti, Sous le boisseau mettant la lampe, Le prêtre n'est plus qu'un parti ,

Qui, perdant l'empire des âmes, Moqué des rieurs triomphants, Conspire avec les vieilles femmes, Et ne fait plus peur qu'aux enfants?

Mais , non , tu n'entends rien, prêtre à la foi tranquille ! Poursuivant (on chemin, l'œil perdu dans les deux , Rien des plaintes des champs, des clameurs de la ville, Ne monte (e troubler dans la paix des hauts lieux !

Mais, non ; pour toi le siècle est un large portique, Que tu franchis sans voir l'homme à ses seuils ouverts ; Et quand l'homme y dispute, et quand l'homme y trafique, Toi, tu contemples Dieu, qui rayonne à travers f

Sage au regard serein, à la robe sans tache, Que nulle fange n'a, jusqu'à cette heure, atteint , Ton grand isolement est peut-être une tâche; La nôtre est de lutter, la tienne est d'être saint !

Marche donc seul, devant, nous suivrons par derrière ! Et quand un voile obscur nous cache Jéhova , Entre notre œil et lui, que ta douce lumière Nous fasse voir du moins le seuil où ton pied va !

Marche sans regarder! comme ici-bas dans l'herbe, L'eau s'en va fécondant, sans penser aux cailloux , Comme, en haut, le soleil laissant l'or de sa gerbe, Par l'orage elles vents descendre jusqu'à nous !

Marche ainsi qu'une étoile, ainsi que la nature, D'un pas toujours le même, et le front assuré ! Et malgré le blasphème , et malgré le murmure , Ruisseau, féconde-nous î rayonne, astre sacré !

Vers les bords caressants de ta tunique noire , L'homme un jour tournera ses regrets envieux ; Et les cœurs altérés, ami, reviendront boire Au calice éternel des vendanges des cieux !

Laisse-les, jusque-là, poursuivre leur folie 1 Jusqu'au jour du réveil, méprise leurs mépris ! Un instant de raison et de mélancolie Suffit pour rajeunir ces sceptiques flétris !

Leur nuit tumultueuse annonce ta lumière; Et quand l'homme s'agite, il est toujours à toi ! Car le doute qui pleure est près de la prière, Et le doute qui chante est bien près de la foi !

A U> T VRETRE. . 345

Laisse donc faire Dieu, qui permet qu'on l'insulle ! Dans tes mains jointes, tiens ton courroux renfermé ! Puisque le ciel attend, l'indulgence est un culte; Et l'homme qui bénit ne doit pas être armé.

Marche donc sans colère; et que ta lèvre douce Sur chaque sein meurtri pose un baiser calmant ! Trois fois* reviens au cœur qui trois fois te repousse ! Triomphe, ô mon ami 1 de sa haine en l'aimant 1

Ne laisse aucun dépit au fond de la foi chaste;

Avec ta patience use le préjugé !

Mets ton âme à l'abri des vanités de caste ;

Et sois prêtre et chrétien , sans êlre du clergé !

Et quand ta vie ainsi s'écoule, sainte et pleine, Dans tes heures de paix, si chacun est heureux , Si tu peux un instant, apôtre, prendre haleine, O confesseur ami ! causons alors loùs deux !

J'ai des heures parfois, aussi, de doute sombre. Je ne suis pas meilleur que ceux que j'ai blâmés. Mon ombre n'est pas moins épaisse que leur ombre, Et mes pauvres sillons n'en sont pas mieux semés !

Mais , si je cède encore aux vagues harmonies De l'amour et <les sens, ami, rassure-toi !

Comme je suis dévot au culte des génies , Les poètes fervents me rendent de la foi !

Et j'ai beau chanceler, toujours je me relève. Mon cœur ne perd jamais sa route à l'orient , Etrelrouve toujours, à la fin de tout rêve, Le Dieu de Bossuet et de Chateaubriand !

Mars 1844

Si je savais où Dieu me conserve une épouse; Où Tange au front rêveur, dont mon âme est jalouse, Attend, près de sa mère, avec recueillement, L'heure où viendra l'époux amené par l'aipant ; Si je savais l'ombrage et les vertes allées, Les charmilles en fleurs d'aubépine étoilées , Les gazons caressants, embaumés par ses pas, Où va la jeune fille, en soupirant lout bas ; ,

J'irais, joignant les mains, et la lêle baissée;

A ses pieds adorés déposer ma pensée,

Kt versant de doux pleurs trop longtemps contenus,

Dire aux yeux espérés, mais encore inconnus :

— vous, la vision ineffable et sereine !

Vous, qui serez ma sœur, et qui serez ma reine !

Dont le chaste baiser éteindra sur mon front

De longs ennuis, qu'alors les hommes m'envîront !

Vous, qui remplacerez^ sans que Dieu s'en offense,

Ma mère par l'amour, et Dieu par la puissance !

Vous, qui serez ma gloire, et qui serez ma foi ,

Vous, en qui je vivrai, vous qui vivrez en moi !

Oh ! par ces jours bénis que le Seigneur nous garde ,

Dont l'espoir encensé me sert de sauvegarde,

Par ce cœur, où le mien se reverra plus pur,

Vous, ma brillante étoile, et vous, mon ciel d'azur !

Vous, qui me souriez à chaque heure, dans l'ombre,

Rendant le but plus proche, et la route moins sombre ,

Epouse blonde ou brune, image ayant encor

Un voile ne laissant qu'entrevoir le trésor !

Vous qui serez plus tard, réglant ma fantaisie,

Ma seule ambition, ma seule poésie !

Oh ! ne m'en voulez pas, si quelquefois mes vers Se sont au premier vol égarés par les airs.

Enfant, déchirez-les; pardonnez-leur, Madame! Quand leur voix était pure, elle parlait de l'âme ! Quand ils allaient, cherchant l'amour sur le chemin, C'est qu'ils pensaient à vous, qui m'aimerez demain ! Quand, par un cri suprême, ils demandaient au monde, Pour leur aile une brise, et pour leur barque une onde, Un peu de gloire aussi, dont d'autres soient jaloux, Vous qui partagerez, c'est qu'ils pensaient à vous ! Leur rêve le plus beau, leur ardeur la plus chaste , L'encens qui parfumait leur rime enthousiaste, C'était comme un reflet de vous tombant sur eux , Vous, la brune aux yeux noirs, ou la blonde aux yeux bleus! Dans ce sein virginal, que nul souci n'agite, Ouvrez-leur donc, enfant, à ces oiseaux un gîte! Ils n'ont jamais cherché l'aire de l'aigle altier ! Ils sont frêles et purs. La poudre du senlier, Quand leur vol fatigué descendait où nous sommes, Seule a taché leur aile aux carrefours des hommes. Votre souffle suffit, avec l'eau de mes pleurs, Pour laver leur souillure, aviver leurs couleurs 1

Si Ton vous dit jamais que nies pauvres poèmes Dans leur langue ironique essayaient des blasphèmes; Et qu'il est plus d'un mot, flétrissant et moqueur, Qui trahit l'amertume et le dépit du cœur ; Oh ! ne le croyez pas ! il est vrai que le doute, Comme à la fin, se lève au début de la route; Il est vrai qu'à vingt ans, une fièvre nous vient, Dont bouillonne le sang , et dont ou se souvient ; Qu'une avidité folle alors creuse notre être ; Qu'on veut tout embrasser, tout saisir, tout connaître ; Et que dans cette ardeur, dont nous nous consumons, En luttant avec l'ange, on heurte des démons t Notre sève, il est vrai, dans ces chaudes années, Murmure en circulant; on brûle ses journées A courir vers vingt buts, à gravir vingt sommets; Mais ce temps passe vite, et ne revient jamais. Cette ivresse du cœur, cette jeune hérésie, Oh ! plus tard, on l'abjure, et plus tard, on la nie ! On vient, les yeux baissés, vous dire comme moi : Je ne cherchais que vous, et je n'aimais que toi ! Je mentais, je mentais, quand je me faisais gloire De ces folles amours, mais sans oser y croire. Mon vers seul est coupable; et je n'ai le dessein, Que de vous l'effacer du livre et de mon sein.

SVES 0PT1MA. 353

Ne croyez pas un mot de mes idolâtries !

Ce sont des jeux d'enfant ! ce sont des vanteries !

La seule chose vraie, 6 lis de pureté !

C'est que je serai fier de ta seule beauté ;

C'est que, ma mairt pressant ta main blanche qui tremble,

Je veux que nous passions bien des longs soirs ensemble.

L'œil humide de pleurs, des lèvres souriant,

Avide de nos mots, moi rêvant, toi priant;

Epoux bénis du ciel, et bénis par le monde,

Laissant couler nos jours dans une paix profonde,

Nous détournant parfois, pour lever le rideau

Qui nous voile un enfant dormant dans son berceau !

Avril IM4.

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