‹ GlorianaChapitre 8 sur 9 · ENVOL · texte numérisé non relu

ENVOL

taris, décembre 1842

Quand l'automne a roulé les feuilles des allées,

Et quand les belles nuits bien loin s'en sont allées;

Que le givre commence à voiler l'oeil du jour ;

Que les femmes ont pris le manchon pour l'ombrelle ;

Que le vent fait crier la girouette grêle,

Et qu'on entend scier des bûches dans la cour;

•25-2 KNVOI.

Altfrs, si l'on n'a pas d'amante blonde ou brune, Qui vous fasse veiller en regardant la lune, Sous des volets jaloux que l'amour doit ouvrir ; Si l'on n'a pas d'ami pour égayer sa chambre, Ou de pipe au long tube, au bout couronné d'ambre, Ou de vieux cognac brun dans l'armoire à tarir;

Si l'on n'a point d'auteur à siffler au théâtre, Et si l'on est tout seul, assis devant son âtre; Alors il vous surgit des regrets ennuyeux ; De rêves attristants Ton assombrit sa veille, Et dans des bâillements qui vont jusqu'à l'oreille, Sur des larmes sans nom Ton referme les yeux.

On ressasse en son cœur ses plus lourdes pensées; On fouille avec effroi des choses amassées Dans le plus vieux recoin d'un souvenir moisi ; Et laissant la gaîlé pour une heure plus douce, On retaille sa plume, et souvent on l'émousse A remuer des vers comme ceux que voici.

Quand on esi pauvre et fier, quand on est jeune et triait, Ou n'est plus assez fou pour se faire trappiste ; Mais on fait comme Escousse, on allume un réchaud.

Alf. de Musset.

Mon ami, que la France, en ce siècle où nous sommes,

À vu se déflorer d'âmes déjeunes hommes !

Que de cœurs de vingt ans, qui faisaient ses fleurons,

Elle a sentis tomber au seuil où nous pleurons !

Que de vierges linceuls cette féconde mère

A cousus pour ses fils à la sueur amère !

Que de lampes de deuil ont étoile Tau tel

Où règne la pensée au miracle éternel !

Quand Escousse et Lebras attisaient dans leur être Le charbon assassin à l'haleine bleuâtre ; Quand Hégésippe allait heurter à l'hôpital, Héritier de Gilbert au souvenir fatal !

Que faisait-elle donc, la France désolée,

La Kachel qui ne veut point être consolée ?

Ne sachant que pleurer les destins accomplis,

Sur les cadavres bleus elle allongeait les plis.

Mais, imprudente, hélas ! cette mère superbe

Avait laissé ses fils jouer en paix sur l'herbe,

Sans leur dire un seul jour : Prenez bien garde, enfanls !

Et quand sont advenus les souffles étouffants,

Au bruit retentissant de leur rêve qui tombe,

Les enfants ont couru se cacher dans la tombe.

La peur les avait pris de ses doigts longs- et blancs ;

Ils s'étaient accroupis tout pâles et tremblants,

Et puis ils étaient morts; et le lendemain, d'autres,

Mal instruits par ces coups, imprévoyants apôtres,

Attestant la victime et le gouffre béant,

Combattaient l'avenir en préchjant le néant !

Mais Dieu n'a pas voulu, la justice suprême ,

Qu'une injure à son nom fût le mot du problème.

H savait bien, d'ailleurs, beaux rêveurs maladifs,

Les ennuis qui viendraient, les soleils trop hâtifs,

Qui feraient dans vos cœurs, où l'on sema l'idée,

Germer les grands épis trop hauts d'une coudée !

Il savait bien, le père universel et doux,

Les pleurs qui tomberaient un jour sur ses genoux !

Il savait, pauvres lits, hélas ! des pauvres hommes, Qu'il se trouve des maux sur l'argile où nous sommes , Et que son ciel d'azur, plafond mystérieux, A des éclairs brûlants qui dévorent les yeux ! Et quand il a permis que cette maladie Gangrenai la pensée, à vingt ans refroidie, (l'est qu'il a fait veiller, derrière le chemin, Sa raison belle et calme, une croix à la main !

Et je dis au songeur dont la tête inquiète

De Goethe dans le doute à Byron se rejette :

— Si tu trembles déjà quand le monde t'attend ,

Si lu sens se briser ton destin éclatant,

Ce n'est pas que là-haut, vers l'azur que l'on sonde,

11 n'existe un regard pour veiller sur le monde;

Ce n'est pas qu'un hasard, un souffle, un tourbillon,

Nous ait disséminés comme dans un sillon,

Et que nous ayons droit de brûler ou de moudre

Le grain de notre cœur qui tombe dans la poudre ;

Ce n'est pas, crois-le bien, qu'on ne trouve ici-bas Que malheur à prévoir, que néant sous ses pas ! Oh ! non ! sache-le donc : si tu le désespères , Si, plus triste à vingt ans qu'à soixante ans nos pères, Tu te dis enjoignant tes deux rnains sur les yeux : Je n'ai rien en ce inonde et n'attends rien des cieux ! Si tu froisses ton sein pour y broyer ton âme, Si lu meurs par le doute ou si tu vis infâme , N'accuse point le ciel, qui jamais ne trompa : La faute est à toi seul, fais ton meà culpd !

Ta mère, en te berçant, avait mis sur ta bouche La foi dans un baiser dont rayonnait ta couche. Elle éclairait tes nuits d'un songe pris au ciel; Et quand tu t'éveillais, ô son Emmanuel !

Elle tournait tes yeux qui se fermaient encore, Et te disait : — Enfant, voilà Dieu dans l'aurore ! Vqilà Dieu dans l'étoile enfuie à l'orient!

Voilà Dieu dans le ciel, superbe et souriant !

L'azur si transparent qu'un nuage dérobe, Enfant, c'est toujours Dieu, c'est le pli de sa robe ! Ces perles de rosée aux bouquets des buissons, Enfant, ce sont ses pleurs ! ces Muets des moissons, Ces parfums dans les champs, ces fruits sur la colline, Tombent de ses deux mains quand vers nous il s'incline ! Le soleil qui l'échauffé est son reflet lointain ! Enfant, saluez Dieu, car voici le matin! —

Puis le jour, quand le doigt de ta mère fidèle Désignait uue page à ta tête rebelle, Et te faisait mêler, barbare aux doux accents , Les mots tristes de l'homme à les mots innocents ; Alors, l'en souvient-il? pour braver ta mémoire, On prenait une Bible en un coin de l'armoire , Puis, entre deux dessins, qui dérangeaient ton œil, On montrait une page ; et quand, passant recueil, Tu proclamais tout haut le sens de cette ligne, N'était-ce pas toujours un mot où l'on se signe, Un mot de gloire à Dieu, que ta langue épelait , Et qu'ensuite, le soir, ta mère rappelait?

Le soir, t'en souvient-il de cette heure suprême?

Quand la lune, mettant son pâle diadème,

Pour sourire aux enfants qui priaient le bon Dieu,

Soulevait dans le ciel un coin du rideau bleu;

Quand l'étoile argentée, ainsi qu'un oiseau frêle,

Planait en scintillant au front d'une tourelle ,

Et que l'Angelus grave aux échos endormis,

Jetait en soupirant ses tintements amis;

Quand le sommeil charmant, que le Seigneur envoie,

Venait fermer tes yeux et suspendre ta joie ,

Et que, pour éloigner les tristes visions,

La famille donnait ses bénédictions;

Quand, le front parfumé du baiser de ta mère,

Sur ton oreiller blanc tu faisais la prière,

El que, du plafond noir où l'ombré s'agrandit,

Des anges descendaient, descendaient sur ton lit ;

Alors, t'en souvient-il? une ivresse inconnue

Venait baigner ton âme, innocente, ingénue,

Et tes deux bras croisés semblaient tenir eh toi

Un vase débordé par l'amour et la foi !

Tu courbais doucement, comme un lis qui se penche,

Ton front léger d'ennuis sur ton épaule blanche;

Et près de ton chevet ceux qui venaient veiller,

Comme un murmure d'eau t'enlendaient sommeiller.

Tu n'avais pas alors de longues insomnies, De rêves effrayants, d'angoisses infinies, De cris rauques et sourds qu'on pousse en se dressant ! Ton repos était pur, ton souffle caressant.

C'était le temps heureux dont plus tard on se moque; C'était le flot tranquille où nul caillou ne choque, Où Ton se laisse aller sans (rouble aux longs loisirs, Où Ton vit sans regrets, où Ton vit sans désirs.

Ainsi donc, au niaiift joyeux de no(re vie, A cet âge où le coeur s'épanche avec envie , Tous, nous avons gardé sous nos doigts réunis, Comme de beaux oiseaux qui tremblent dans leurs nids, Tous ces chastes élans que réchauffent les mères. Pourquoi donc, à vingt ans, ces Iristesses amères? C'est que tous, maladroits, dans nos désirs ardents, Où l'œil seul suffisait nous avons mis les dents ! Oh ! c'est que depuis Eve, aucun de cette race Ne fut assez puissant pour effacer sa trace,

El que nous courons toufc avec avidité

Mordre ce fruil de mort : la curiosité !

C'est qu'au lieu de songer à prendre notre rôle,

A la réalité nous tournons notre épaule ,

Et nous allons, saisis d'hallucinations,

Gonfler nos jeunes seins d'imaginations!

C'est qu'il est dans le monde un serpent qui se traîne,

El chaque jour au pied mord la famille humaine ;

Que nous sommes trop fiers, enfin, et que l'orgueil

Est le démon fatal qui nous pousse au cercueil !

Oh ! qui n'a remué, dans ses heures frivoles, La poussière d'azur des illusions folles !

El qui n'a pas senti, quand vient la floraison, De ces vapeurs d'oubli qui voilent la raison ! Qui n'a pas réveillé d'une douce harmonie, A seize ans le beau cygne appelé le génie !

Et qui n'a pas bercé sur ses genoux d'enfant, Le lange brodé d'or d'un destin triomphant !

Qui n'a pas essuyé ces larmes inconnues

Qui vous viennent aux yeux quand, regardant les nues,

On semble là-haut suivre un char à l'essieu rond,

Un vaisseau qui balance à son riche éperon,

De nos songes brillants les bandes azurées !

Les vagues du ciel, qui ne les a mesurées ! '

Qui n'a peuplé ses nuits de nobles visions,

Et iragé dans des flots pourprés d'illusions !

Hélas ! on vil ainsi ses plu» jeunes années !

On ne voit pas qu'un jour les fleurs seront fanées,

Qu'un orage assombrit les nuages du ciel.

On fait de loin un sort tout artificiel.

Puis, quand vient l'heure grave où la raison domine,

Où l'on dansait hier on rencontre une mine !

Et dans l'imprévoyance où l'on marchait gaimenl,

On n'a pas de remède au désappointement !

Mais si quand nous allons, philosophes imberbes,

p Nous presser sur les bancs, et distraits el superbes,

Sommeiller aux leçons de l'université,

Au moins on nous disait un mot de vérité !

Si, laissant dans le coin où la loi les relègue,

Les chercheurs égarés dans leur langage bègue,

On nous disait : — Enfants, abaissez votre esprit !

Le Verbe s'est fait chair, adorez Jésus-Christ !

Platon avait rêvé ! Socrate avait l'œil terne!

Et la raison toujours cherche avec sa lanterne.

L'homme n'est que l'écho des révélations,

Le fragile gardien des pures notions !

Sa cervelle est de sable; et le moindre caprice

Fait chanceler au vent son pompeux édifice !

Ne croyez pas en lui, flétrissez son orgueil;

Et sachez qu'un système est moins fort qu'un cercueil

Jeunes hommes, suivez la loi des vieilles femmes !

Elle est pour tous les fronts et pour toutes les âmes ;

Et rapportez à Dieu vos larmes, vos chansons,

Et mettez humblement à genoux vos raisons !

A genoux sur la terre où le fils de Marie

A laissé son empreinte aux bourgs de Samarie ;

A genoux dans l'église où, comme un grand vaisseau,

Va le christianisme, en nous portant sur l'eau !

Car, le grain qui germait sous la pluie et la grêle,

Est maintenant un arbre à la feuille éternelle,

Qu'on ne renverse pas comme un trône de rois;

Et l'arc-boutant du monde est fait avec la croix !

Car, seule aux grands débris des empires de l'homme,

Quand tout chancelle et meurt, pour toujours veille Rome !

En vain le feu du ciel descend au Panthéon;

Le Christ brave Attila comme Napoléon !

Il n'a pas de nos chefs la majesté tremblante;

Et l'éternité fait sentinelle à sa tente ;

Et les éboulements des échafauds humains

Ne font pas chanceler le monde dans ses mains!

Soyez donc forls par lui. Laissez-là l'utopie;

C'est un rêve d'enfant que toujours l'homme expie.

Qui raisonne aujourd'hui déraisonne demain;

El la sagesse humaine avorte en son chemin.

Puisqu'il est dans le cœur un besoin qui l'altère,

Puisqu'il faut croire ^nfin quelque chose sur terre ,

Croyez aux vieux récits qui vous faisaient heureux!

Que pour l'homme l'enfant se montre généreux !

Retourner en arrière, eh ! c'est revoir l'aurore !

Adorez à vingt ans ce qu'à cinq on adore !

A tout. âge la foi se trouve de niveau.

Le soleil de la tombe est celui du berceau !

L'oreiller de Montaigne est dur pour qui s'y jette !

Et la foi dans le cœur met la foi dans la tête ! —

Ainsi devraient parler nos maîtres sur leur banc, El nous les bénirions plus tard en nous courbant. Cœurs flétris à vingt ans, ennuyés Sybarites, Dont les pleurs et la haine ont creusé les orbites ! Au lieu de discuter d'un froid et morne ton, Sur Descartes qui doute en regardant Plalon ; Sur Kant vidant le ciel, et creusant d'un problème L'immensité qui s'ouvre au néant vaste et blême ; Au lieu de nous laisser chercher dans le brouillard Une ombre insaisissable, un reflet du*hasard ; Si le prêtre en soutane, en tonsure, en étoile, Lui-même nous fermait les portes de l'école ; Si des plis de sa robe il secouait en nous Des semences de foi, des fruits plus mûrs et doux; Si du haut d'une chaire où l'Esprit-Sainl domine, • Il jetait un regard dont l'âme s'illumine ; Si, quand le monde attend qu'on nous livre à ses lois, Tous les enseignements se groupaient à la fois,

Dans un mol de ferveur qui nous forçât de croire ; Mon ami, je le dis : plus certain de la gloire, Plus ferme sur son pied, plus fier de l'avenir, Le présent n'aurait plus à craindre un souvenir. Sous un même drapeau qui nous guide et nous voile, Tous avec un seul cri suivrions notre étoile l Alors plus de ces maux qui rongent nos élans; Plus de ces longs soupirs, de rêves indolents J

Et maintenant qu'on voit se remuer le monde, Que, depuis quarante ans, le siècle a pris sa fronde, Et jeté sa colère aux Goliaths debout; Maintenant que la France, où tant de désir bout, D'un revers de sa main élargissant la voie, À fait à tout venant un sentier pour sa joie; Que nos pères, les grands escaladeurs de monts, Nous ont légué leur gloire où nous nous renfermons ; Et que, depuis le jour où, sous le ciel qui brille, Le peuple de son pied renversa la Bastille,

L'idée, en grandissant, a brisé plus d'un frein, Et que les volontés ont des ailes d'airain ; Ah ! sans rester ainsi désespérés, mes frères, Sans pleurer notre enfance aux rieuses chimères, L'éclair à la prunelle et la croyance au cœur, Aux destins inconnus portons un bras vainqueur ; Et courbons, moissonneurs, à la tin des journées, De glorieux épis nos tètes couronnées !

Novembre 1842.

Il avait aux amours profanes, Le doux poêle, mon ami, Livré ses amours diaphanes ; Et dans la honte avait dormi.

Quand un matin que la nature Riait à travers son rideau, Il sentit son âme moins pure En sentant le ciel pur et beau.

230 VENUS V1CTA.

Et voyant que dans toute ivresse, Tout poète ardent s'allourdit, Du coude il poussa sa maîtresse, Et la réveillant, il lui dit :

— Allons, ma folle, qu'on s'habille! Assez d'amour pour aujourd'hui !

Redevenez femme, ô la fille !

Trop de gaîté donne l'ennui.

Si tu savais, quand je m'écoute, J'ai peur du lien de tes bras ; Et je me dis que, hélas ! ma route Serait peut-être où tu n'es pas !

Car les amours des vrais artistes Restent sans forme, au ciel, toujours !

Et les désirs deviennent tristes Quand ils sentent trop les contours.

C'est l'infini qui nous transporte, C'est le fini qui blesse au cœur ; Et le corps, pour toute âme forte, Est l'étui d'un glaive vainqueur.

VENUS VICTÂ. 251

Passons nos âmes à la trempe Des éternels rayons de Dieu , Et sur la volupté qui rampe, Posons un pied qui tremble peu!

Car le plus beau voile qu'on lève Sur le plus doux sein qui bondit, Ne vaut pas la frange du rêve Que le sommeil suspend au lit.

Et ces extases inconnues, Qui nous ravissent par moments, En fuyant à travers les nues Ont de nobles égarements !

Et mieux vaudrait noyer ta tête En te perdant au flot du ciel , Que de mouiller ton front, poëte, A des sueurs d'amour réel !

Brisez donc, 6 les Vénus folles !

De vos bras d'albâtre impuissants, Vos bouches pleines de paroles Dont la terre n'a pas le sens !

Toi, ma belle, fais pénitence,

El deviens sage, si tu peux !

Mais si jamais je recommence, Etrangle-moi de tes cheveux !

Août 1843

Puisque j'ai pris la roule aventureuse et sombre

Où Ton se jette en foule, et d'où Ton revient peu,

Sentier mystérieux où Ton brûle dans l'ombre,

Qui part de l'homme et monte à Dieu î

Puisque j'ai fait au seuil, où tu restes encore, L'adieu triste et suprême; et qu'au bord du chemin, Après avoir douté, j'ai salué l'aurore, Et caché mes pleurs sous ma main ;

Puisque l'enfant prodigue emporte sa besace; Qu'il s'en va par le monde, et que, sous le ciel nu, Poète il étudie, et voyageur il passe, Cherchant le vrai dans l'inconnu !

Mon frère, souviens-toi qu'il te lègue en ses courses, La moitié de son cœur où veille le chagrin ; Et que ton âme un jour, comme Tonde des sources, Doit rafraîchir ce pèlerin \

Souviens-toi que le vent, demain, peut briser l'aile De l'imprudent oiseau qui vole loin du nid; Que l'éclair du Seigneur brûlera sa prunelle, Si le Seigneur ne le bénit!

Mon frère, souviens-toi que la coupe est amèré, Que pour y boire il n'a qu'une lèvre d'enfant; Et que le fils qui va rêver loin de sa mère, Rien ne l'aime ni le défend !

Garde donc pour panser un jour son âme en peine, Le baume de la paix qui se distille en toi , Le souffle caressant de l'amitié chrétienne, Et le breuvage de la foi !

Garde à ce compagnon de ta rieuse enfance, S'il doit revenir homme, accablé des fardeaux, Sa part de ton bonheur, comme aux jours d'innocence, Sa part de jeux et de gâteaux !

Mon frère, souviens4oi de ces belles années Où nous n'avions, unis, rien qu'une âme à nous deux, Hien qu'un même désir pour emplir nos journées, Et pour nous deux rien que deux yeux !

Quand un même baiser nous fermait la prunelle, Pour un même sommeil, sur un même oreiller, Et que le même bras d'une mère fidèle Nous pressait pour nous réveiller I

Alors, c'était la vie uniforme et tranquille, Dont l'ombre était l'étude et la clarté le jeu , Où chacun, en vivant ici-bas inutile, Vivait au moins pur devant Dieu !

Nous mettions en commun tout, excepté nos fautes,

Dont chacun réclamait sa part en s'accusant,

Et jamais il ne fut de faveurs assez hautes

Pour que l'un trahît l'autre absenl !

Blâmait-on l'un des deux, l'autre acceptait le blâme; On pardonnait à l'un, l'autre était pardonné; Et nous étions ainsi, tous deux, soudés par l'âme, Toi le plus jeune à moi l'aîné.

Oh ! ne rougissons pas, en devenant des hommes, De n'avoir pas cessé de nous tenir les mains, Enrapprochant toujours, éloignés que nous sommes, Nos cœurs au-dessus des chemins !

Le rêve qui m'agite, et le vent qui m'emporte, Peuvent, au lieu de gloire, éveiller la pitié ; La désillusion, en heurtant à ma porte, Respectera notre amitié !

Ce qui vient de l'esprit avec lui tombe ou baisse*; Mais ce qui vient du cœur avec lui vit toujours 1 Le temps juge notre œuvre; et c'est à Dieu qu'il laisse Finir et juger nos amours !

Ce qu'on nomme talent, et ce qu'on croit génie, Aux lèvres delà mort s'éteint comme un flambeau; Mais , des doux sentiments il reste une harmonie Qui vibre au delà du tombeau !

On est grand ici-bas par la force et l'audace, ' Par les entassements de nos petits orgueils; Mais au jour des adieux , toute grandeur s'efface, Et nous laissons tout sur nos seuils !

Notre âme s'en va nue ; et quand elle s'élance, L'amour dans des lueurs baigne sa nudité, Et l'âme alors, coupable, acquiert une innocence , Pure, tamise sa clarté î

Aimons-nous donc , mon frère! à travers les années, Marchons, les bras unis, sentant battre nos cœurs; Et faisons rayonner nos âmes enchaînées Au milieu des hommes moqueurs !

Ensemble dans la lutte; ensemble sous la tente , Moi préparant le glaive, et toi le bouclier; Moi meurtrissant ma main, toi, sur ma main sanglante, Versant le secret d'oublier !

Aimons-nous, aimons-nous ! rien ne vaut, ô mon frère ! Une larme qui tombe en deux seins à la fois ! Aimons-nous, puisque Dieu pétrît d'amour la terre, Puisque l'amour dressa la croix !

Aimons-nouS, jusqu'à l'heure inévitable et sombre, Où Tàiiie fuit du corps comme un oiseau du nid ; Où Ton aime au grand jour ayant aimé dans l'ombre ; Où Ton aime dans l'infini 1

Àimons-nous fortement, pour avoir plus de zèle; Pour croire à plus d'amour, à moins de fausseté ; Pour embrasser ensemble, et d'un même coup d'aile, Ici, Dieu; là, l'éternité !

Avril 1844.

LES BLASÉS

LES BLASÉS

Quand vous rencontrerez de ces blonds jeunes hommes, Honteux d'avoir vingt ans, d'être ce que nous sommes, Faisant les dédaigneux pour faire les blasés, Et heurtant, les ingrats 1 à quelque insulte amère , Les femmes, c'est-à-dire et leur sœur et leur mère : Sans les maudire, hélas ! passez !

Lorsque vous les verrez, ces imprudents poètes, Jetant leurs bras d'enfants aux voluptés muettes,

; s ^ ' Ujcj -. g ,. i i « , i.i Tir -i — rfcru^ T. .a n i i| -

264 LES BLASES.

Consumer (oui leur rêve en une seule ardeur; Dites-vous, en cherchant sans dédain dans leur âme , Que l'ivresse est un fard comme un autre, Madame, Que la bouche masque le cœur !

Si Ton interrogeait ces enivrés de lie , Dont l'extase brutale a sa mélancolie, Et qui cherchent la mort pour tuer leur raison ; Si Ton secouait bien l'ivresse qui leur coûte , Dans leur rire effrayant on sentirait le doute, . Et bien des pleurs dans leur chanson !

Alors, de ces enfants, qu'un trop grand feu dévaste, Plus d'un pourrait vous dire : — Autrefois j'étais chaste ! Je croyais à l'amour, et je croyais à Dieu !

femmes ! je croyais que vos frêles ceintures Etaient faites pourtant des zones les plus pures Qu'on pût prendre au firmament bleu !

Alors, j'étais timide; à ma vue indécise,

Vos boudoirs me semblaient un seuil charmant d'église ,

LES BLASES. 265

Où l'on devait entrer rampant sur les genoux; Et je ne voyais pas qu'il fût, sur cette terre, Pour le culte d'amour besoin d'autre mystère Que d'un hommage grave et doux !

Mais je m'étais trompé. J'avais cru que mon rêve , Enlacement du ciel que nul homme n'achève, Etait tout ; qu'on rêvait sans qu'il nous en coûtât ; Et je pleurai d'angoisse, et je perdis mon âme, Quand un ceil.effronté m'avertit qu'une femme Voulait bien qu'on la fécondât!

Alors, puisqu'il est vrai que mes béatitudes De fantômes trompeurs peuplaient mes solitudes ; Puisque je suis tombé, Phaéton, de mon ciel, Je ramasse à mes pieds la volupté qui germe ; Et je suis sûr du moins qu'un bras blanc qui m'enferme , C'est quelque chose de réel !

femmes ! plaignez-moi ! faites tout pour me rendre L'illusion d'enfant, dont l'odorante cendre

266 LES BLASES.

Brûle encor sourdement au cœur désenchanté !

femmes ! s'il est vrai que mon vers vous insulte , Venez me révéler si votre plus vrai culte Est le culte que j'ai quitté ! —

Ainsi tous vous diraient, Madame, leur angoisse. C'est la réalité qui eorrompl et qui froisse Ces poètes ardents qui se perdaient aux cièux. On ne nait pas impie, on ne naît pas profane I C'est un chagrin souvent qui fait la courtisane! Souvent fait l'irréligieux !

Quelques femmes d'ailleurs, pardon de vous le dire , Posent cruellement dans les cœurs leur empire. Il leur semble charmant, en leurs oisivetés, De jouer avec nous ; puis, ces reines lassées, Nous jettent froidement sur nos feuilles brisées , Pauvres fruits trop mûrs, mais gâtés !

Elles aiment d'abord les vers mélancoliques, Qui célèbrent les yeux aux rayons angéliques,

LES BLASÉS. 267

Les cheveux en bandeaux, lissés sur le front blanc, Qui consument l'encens dans une vierge extase , Et se pâment tout haut , quand la strophe ou la phrase, S'éteint en tourtereau tremblant.

Elles ont dans r oreille une voix argentine, Qui condamne Musset et vante Lamartine , Et roucoulent toujours de suaves chansons !

Et nous, nous nous* prenons à ces minauderies ; Nous suspendons nos cœurs à ces lèvres chéries, Et perdons toutes nos raisons !

Puis, contentes d'avoir triomphé sans alarmes, Ces reines quelquefois, en acceptant nos armes, Se font un air d'airain qui brise notre orgueil ; Ou bien laissant passer un peu de gorge nue, Tiennent à nous prouver que la belle statue Aux Pygmalions fait accueil 1

Alors, soit qu'on reçoive un gage ou quelque insulte , L'idole s'est brisée , et l'on n'a plus de culte ;

268 LES BLASES.

Et la coquetterie a tué la vertu ; Et loin de les maudire, ah ! que Ton doit les plaindre, Ces amoureux trompés, dont le cœur veut s'éteindre, Parce qu'en vain il a battu !

Mais, quelque jour, peut-être, oh! vous verrez, Madame, La raison et l'amour rafraîchiront leur âme ; Et les fronts de trente ans, plus purs que ceux de vingt, S'appuiront enivrés sur le front d'une épouse ; Et leur foi, revenue inquiète et jalouse, N'aura plus de tendresse en vain !

Plus d'un, de ceux qu'on voit, fanfarons cl cyniques, Trafiquer de l'amour sous de honteux portiques, En laissant leur pudeur au temple abandonné; Plus d'un saura bénir un doigt blanc qui le touche, Hêver à la famille, et préparer la couche Ou dormira son nouveau-ué !

Juillet 4815.

À toi les derniers mots et le dernier adieu ! Le dernier serrement de main qni tremble au peu! Tournés vers toi , la course est déjà commencée , Nous t'envoyons, de loin , la dernière pensée. Tout notre essaim de vers s'envole de (on toit; Donne-nous le baiser de frère qu'on se doit.

[Les Voyageuses, H. C. et L. P.)

Qu'il est doux, n'est-ce pas? frères en poésie, D'aimer, d'avoir vingt ans , et d'entrer dans la vie, Athlètes sans orgueil, mais confiants dans Dieu, L'âme cherchant le vrai, l'œil cherchant le ciel bleu ! De se tenir tout prêts pour la lutte des hommes, En se tenant unis, ainsi que nous le sommes !

D'être trois combattants pour faire un seul vainqueur, Ayant un triple glaive, et n'ayant qu'un seul cœur, Berçant d'un même rêve, à l'ombre de trois ailes, Dans leur obscurité nos gloires fraternelles !

H est doux, n'est-ce pas? de se sentir meilleurs

Que ces penseurs chagrins, ces jaloux travailleurs,

Qui, cachant la révolte au sein de l'utopie,

Font aux pauvres le mal que le puissant expie !

D'avoir même chemin, même espérance au bout ;

De ne demander rien, mais d'aspirer à lout ;

Et, sans froisser nos cœurs .dans la lutte ou l'intrigue,

De planer sur l'écume où le monde navigue ,

En priant Dieu que, tous, heureux et mécontents,

Aient du pain chaque jour, des fleurs chaque printemps !

Oui, notre aurore est belle ! oui, notre voie esl douce! Bénissons le Seigneur, qui jamais ne repousse

Les rêveurs indolents, ne sachant, pour leur pari, Que répandre à ses pieds le vase empli de nard , Et lire dans ses yeux, ainsi que Madeleine !

Il ne nous en veut pas de dédaigner la peine ; Et, quand chacun l'oublie et travaille pour soi, De rester inactifs, mais unis dans sa foi , Nous qui nous retenons, trinité paresseuse, Aux plis qu'étend vers nous sa robe lumineuse !

Nous sommes les élus, nous qui savons d'en bas Pénétrer par l'idée au seuil qu'on ne voit pas ! Nous sommes les heureux de la famille humaine, Nous qui voyons le port où l'orage nous mène , Et qui, montés aux mâts, par la brume et l'éclair, Aspirons les parfums de la rive dans l'air !

Nous, qu'on croit sur la nef matelots inutiles, Et qui pourtant, mon Dieu ! dans les temps difficiles, Aux voyageurs perdus rapportons l'olivier, Et quand chacun gémit, sommes là pour ^rier !

Laissons rire les gens aux moqueuses risées,

Trouvant nos jeunes cœurs pleins de billevesées ,

Prétendant nous juger, et qui, d'un air profond,

Bâillent au premier vers et dorment au second !-

Ils disent, entendez ! en parlant des poètes :

— Ballons gonflés de vent ! grelots de fou ! girouettes !

Et détournent la tête et referment la main,

Quand Gilbert ou Mo r eau les arrête en chemin ;

Et laissent l'hôpital abriter l'agonie

De tous ces fainéants qui n'ont que du génie !

Page 1