JUGE AU TRIBUNAL DE COMMERCE
Membre de la CHiambre de Commerce du Havre
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A. Delboulle
IKTÏ^ODUCTIOIsr
Sur les confins de la Picardie et de la Normandie, au N.-E. du département de la Seine-Inférieure, dans l'ancien pays de Bray (arrondissement de Dieppe et de Neufchâtel), s'étendent trois vallées presque parallèles, dont deux surtout ont une importance historique : la vallée d'Arqués (de la Béthune et de l'Eaulne), si connue par la victoire d'Henri de Navarre sur Mayenne (21 septembre 1589) ; et la vallée de la Bresle, qui forme la limite extrême des deux départements de la Seine-Inférieure et de la Somme, et se jette dans la Manche, au Tréport, près de la ville d'Eu.
Entre ces deux vallées se développe la troisième, celle qui fait l'objet de cette étude, la vallée d'Yères.
Elle tire son nom d'une petite rivière qui a pour origine les fontaines abondantes d'Aubermesnil et de Villers-sous-Foucarmont, à la lisière N.-N.-O. de la basse forêt d'Eu, dans les dernières ramifications des collines de Picardie et de Caux (altitude moyenne 200 à 104 mètres). L'Yères longe la lisière occidentale de la haute forêt d'Eu, arrose de nombreux et riches villages : Aubermesnil, Villers, Foucarmont, Fallencourt, Saint- Riquier, Dancourt, Saint-Remy, Béthencourt, Grandcourt, Déville, La Pierre, le Val-du-Roy, Villy-le-Bas,
vra
Sept-Meules,Cuverville, Saint-Martin-le-Gaillard, Criel, et se jette dans la Manche, entre Dieppe et le Tréport, après un cours d'environ 40 kilomètres.
Défendue à l'Ouest dans presque toute sa longueur par la haute forêt d'Eu, comme par une palissade naturelle, abritée à l'Est par des collines boisées d'où les habitants pouvaient facilement inquiéter et harceler Tennemi, la vallée d'Yères, gi'âce à sa situation peu accessible, parait avoir tnédiocrement souffert des invasions anglaises aux XIV"® et XV"** siècles. Henri V, marchant d'Harfleur vers Azincourt (1415), la traversa à son extrémité septentrionale,mais ses soldats n'eurent pas le loisir de la gaster et de la destruire, et après avoir fait une halte de quelques heures à Eu, derrai?ie ville de Normandie (chronique de J. Le Fèvre), ils poursuivirent rapidement leur route par Garaaches, laissant la forêt à leur droite. Les vallées de l'Eaulne et de la Bresle, moins heureuses, furent le trajet ordinaire des bandes destructives : Londinières, Bures, Croixdalle, furent pillés ou dévastés à maintes reprises; Blangy, Monchaux, Aumale, eurent le môme sort. Il serait sans doute téméraire d'affirmer que notre vallée échappa complètement aux ravages de la Guerre de Cent Ans, puisque nous savons que Fallencourt fut occupé parles Anglais en 1419, et que certains noms de village , comme le Val-du-Roy , Réalcamp (regalis campicsjy rappellent à l'esprit le séjour des armées ; mais il est certain, et pour soutenir cette opinion, je m'autorise du silence des chroniqueurs, que l'occupation étrangère n'a pas eu chez nous une longue durée. Nous en donnerons une preuve convaincante : lorsque une armée conquérante séjourne longtemps dans un
pays, il est sans exemple qu'elle ne laisse point de trace de ses mœurs, de son langage, de sa prononciation et que les vaincus ne prennent point l'habitude de parler r idiome des vainqueurs. On a dit avec raison que la présence d'un grand nombre de termes étrangers, pénétrant de vive force dans un idiome qu'ils violentent, mettait sur le trace d'une invasion. Or, rien n'est moins anglais que le caractère des paysans de la vallée d' Yères: ils sont obséquieux, rusés, cauteleux, malheureux quand ils se lèvent sans une longue hottée de chicanerie, âpres au gain, comme les Normands leurs ancêtres, dont ils ont tout gardé, excepté la bravcftire et la passion des entreprises lointaines. Quant au langage, il est gros et rude ; on sent le voisinage de la Picardie. Les finales des mots, loin de s'assourdir, sonnent fortement, veritaiy bontai, seraientt, aimaientty que je vienche, qnejemeurche, qneyapprinchej oz^avaimes y oz'aviommeSy etc., formes et sons qui rappellent les traits sévères du dialecte normand au XII™ siècle, et qui n'ont rien de commun avec l'anglais ancien et moderne. Les envahisseurs des XIV™* et XV"' siècles, n'ont donc fait que camper dans notre vallée, et si l'on rencontre dans ce Glossaire quelques mots anglais à peine altérés, comme Baude (Bawd), Clapet (to Clap), Clencher (to Clinch), Garden (Garden), Hêqus (Hatch), Hoigner (to Whine), Hive (beave). Reluquer (to Look) Rimer (to Rime), etc., lors même que ces mots n'auraient pas une origine saxonne indépendante, il faudrait, dit justement, M. Du Méril, pour en rien conclure, savoir s'ils ont été apportés en Angleterre dans le X"' siècle ou en Normandie pendant le XIV"'^ Si nous ignorions l'historique de ces mots, dont \z,
plupart se retrouvent dans nos vieux auteurs du XIV"' siècle, la longue durée de la domination normande en Angleterre nous porterait plutôt à croire qu'ils ont été importés chez nos voisins d'outrefner par les descendants des compagnons de RoUon ; car, comment admettre qu'aussitôt après s'être établis dans notre pays par droit de conquête, les vainqueurs n'eussent rien retenu de leur dialecte septentrion J ? De nombreuses dénominations locales, témoins immuables du passé, attestent encore aujourd'hui l'influence que le langage de ces rudes conquérants exerça en Normandie. Comme les bandes germaniques qui les avaient précédés, ils embrassèrent la religion chrétienne, moins par conviction que par politique, mais cette conversion n'eut pas pour effet immédiat de les faire renoncer à leurs institutions, à leurs mœurs, à leur langue. On sait qu'au X"* siècle, ils la parlaient encore, et parmi les seigneurs et. les aventuriers qui s'attachèrent à la fortune de Guillaume-le-Bâtard, un grand nombre sans doute n'étaient pas assez familiarisés avec le latin et le roman grossier des prêtres et des moines pour avoir oublié complètement l'idiome de leurs caractères et perdu le souvenir de leur origine : de tels changements ne s'opèrent qu'à la longue, et il faut des siècles pour que les vaincus absorbent les vainqueurs. L'idiome qu'ils imposèrent au pays conquis fut par conséquent un mélange de mots latins et septentrionaux, avec prédominance toutefois des formes et des tournures latines, car il ne faut pas oublier que des raisons politiques les avaient forcés d'apprendre la langue des indigènes, et que la province où ils avaient fini par fixer leur course vagabonde était habituée depuis
César jusqu'à Charlemagne à Tadministration, aux lois et aux mœurs romaines. Des médailles, des monnaies d'or et de bronze, des amphores, des restes de villas, de grandes voies connues sous le nom de chaussées, témoignent de la longue domination des empereurs dans notre province et principalement dans la vallée dTères. Mais ce n'est pas dans les couches profondes du sol que cette domination a laissé les empreintes les plus durables, c'est dans la langue parlée aujourd'hui par les habitants. Avourie, dérire, duire, éternir, étramer, henné, jongler, lapier, rapiat, série, vespe, se vitoler, sont des mots tout-à-fait latins, et le lecteur qui prendra la peine de parcourir ce Glossaire en reconnaîtra une foule d'autres qui ont conservé non-seulement leur sens primitif, mais presque leur ancienne accentuation. La conjugaison des verbes à certains temps et à certaines personnes offre surtout des particularités curieuses : les formes éraites, iraites, devraites, venderaites, etc., ne sontelles pas la reproduction exacte pour le son et pour le sens de haberetis, iretis, deberetis, venderetis ? C'est à cause de cette affinité avec l'une des plus belles et des plus anciennes langues littéraires que l'étude de notre patois m'a paru intéressante, et que j'y ai pris un plaisir infini. Les invasions germaniques et plus tard les invasions des hommes du Nord modifièrent, comme nous l'avons dit déjà, cette langue adoptée par les indigènes, mais elles ne firent qu'entamer l'indestructible ciment romain.
Si les paysans de notre Vallée ont conservé aussi fidèlement la langue de leurs premiers vainqueurs, le dépôt des anciennes traditions, Iç vieux langage des
trouvères et des fableors, celui de, Join ville et de Froissart, c'est qu'ils sont restés longtemps sans relations extérieures, éloignés des grandes voies de communication, et presque étrangers au reste de la province. Ce sont encore des ruraux dans toute Tacception du terme, et de tous ceux qui aujourd'hui ont dépassé l'âge d'homme, la plupart mourront sans comprendre les mots égalitaire, septennat, intransigeant^ opportuniste ^^i tous* les néologismes savamment barbares des charlatans politiques. Leurs fils auront ce bonheur, car déjà la civilisa tionles pénètre, les envahit, et quelques-uns commencent à épolor laborieusement les longs articles dujRa-p/j^/ et des DroiYs de l'Homme. Inondés des torrents de lumière que versent sur eux les Vacquerie et les Rochefort, ils prennent déjà en pitié l'ignorance et la simplicité de leurs pères. Ne leur parlez point des Débats , du Temjys, du Dixneuvième Siècle : tout cela ce n'est que de l'eau claire. Leurs oracles quotidiens les régalent d'un vin bien autrement capiteux. Aussi questions religieuses, questions politiques, ils tranchent tout avec une assurance radicale, à la façon des gens qui ne doutent de rien, parce qu'ils ignorent tout. Que de fois, en les entendant raisonner sur les affaires publiques, j'ai applaudi à ces paroles salées d'un philosophe cynique que rapporte Montaigne : « Dèmétrius disoit plaisamment de la voix du peuple, qu'il ne faisoit non plus de recepte de celle qui luy sortoit par en hault, que do celle qui luy sortoit par en bas. » Est-il besoin d'ajouter que ces jeunes émancipés rougissent autant du langage que des idées de leurs ancêtres ? Adieu, langue des Turold et des Rutebeuf ! Adieu, langue de
Louis XI et de Rabelais ! Il était temps de composer ce livre ou plutôt de faire ma gerbe ; demain, il n'y aura plus rien à glaner.
Il est bien probable qu'on se demandera encore quel intérêt peut offrir le patois de quinze à seize villages obscurs, comment on peut y trouver « un plaisir infini, » quelles choses neuves et utiles le recommandent aux historiens de la langue française. En effet, pour le plus grand nombre, et je dirai avec M. Bréal, pour Fignorance, les patois sont des • jargons, « une sorte de corruption et de caricature du français, un parler tout à fait digne de mépris. » Les puristes, esclaves de Noël et de Chapsal, sont les ennemis déclarés de ces ramages particuliers (Et. Pasquier) ; à leurs yeux, ce ce sont des parents pauvres que Ton consigne à la porte, que Ton fait chasser par ses gens, s'ils osent passer le seuil, et que Ton ne reconnaît plus. » Et cependant c'est dans les patois, comme le dit fort bien Max Muller, que se manifeste la vie réelle, la vie élémentaire et naturelle du langage. Mais personne n'a parlé des dialectes et n'en a encouragé l'étude avec plus d'esprit et en meilleiu-s termes que M. Bréal, et nous ne saurions mieux faire que citer, sur ce sujet, ses propres paroles : « La plupart de nos instituteurs, dit-il, enseignent le français comme une langue tellement au-dessus du patois, qu'on ne peut mênae pas songer un instant à les mettre en parallèle : le patois pour eux est non avenu, ou s'ils en parlent, c'est comme d'un antagoniste qu'il faut détruire. L'élève qui arrive à l'école parlant son patois est traité comme s'il n'apportait rien avec lui ; souvent môme, on lui
fait un reproche de ce qu'il apporte, et on aimerait mieux la table rase que ce parler illicite. Rien n'est plus fâcheux et plus erroné que cette manière de traiter les dialectes. Loin de nuire à l'étude du fra7içaiSj le patois en est le plus utile auxiliaire, et il ne sera pas difficile de démontrer que là où il existe un patois, l'enseignement grammatical, pour peu qu'on ach e s'y prendre, devient aussitôt plus intéressant et plus solide. On ne connaît bien une langue que quand on la rapproche d'une autre de même origine. Le patois, là où il existe, fournit ce
terme de comparaison Tantôt il présentera à
l'état simple des mots qui, en français littéraire, n'existent plus que dans des composés ou des dérivés. D'autres fois, un mot qui est sorti de notre langue vit encore dans les patois. Souvent le français n'a gardé que le sens détourné, quand le patois a encore le sens propre et primitif. » [Quelques Mots sur l'Instruction publique en France, par Michel Bréal. Hachette, 1870.)
Longtemps avant M. Bréal, Burguy, l'auteur de la Grammaire de La langue d'Oil, insistant sur la nécessité d'étudier les dialectes, écrivait dans la préface de son savant ouvrage : a Les temps sont passés où l'on criait de toutes parts : Mort aux patois ! On en recueille aujourd'hui les moindres débris. On a reconnu que l'étude des patois est une introducduction nécessaire à la connaissance des radicaux de la langue littéraire, et que, par eux seuls, on parvient à s'expliquer distinctement le plus grand nombre des étymologies. Toutefois, les savants de quelques-unes de nos provinces n'ont pas déployé assez d'activité
pour rendre au jour les inappréciables monuments de l'art d'exprimer la pensée. »
C'est après avoir lu et relu les ouvrages des Littré, des Du Méril, et ceux des savants que je viens de citer, que l'idée m'est venue de faire ce livre. Je n'ignorais pas tout ce que j'ignore pour mener à bien un tel travail, mais j'ai pris pour guides ces philologues illustres, et je me suis efforcé de marcher dans leur lumière.
Je ne terminerai pas ces quelques lignes sans remercier de ses obligeantes communications M. Léopold Simon de Bures, conseiller d'arrondissement. Il avait amassé sur le patois normand des matériaux qu'il m'a donnés, en véritable ami, sans compter.
t>es î)riïicipatix Autenrs et Ouvrages citéd
daas ce Qlossaire
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Encraper, page 136, ligne 33, lisez encrapper.
La suffixe^ page 309, ligne iî, lisez le sufiSxe.
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