‹ Glossaire du VendômoisChapitre 1 sur 23 · RUE IEANNE-D'ARC, 17 ] RUE POTERIE · texte numérisé non relu

RUE IEANNE-D'ARC, 17 ] RUE POTERIE

AVÀNT-PROPOS

Le travail que nous présentons aujourd'hui au publia n'est pas exclusivement le résultat de nos recherches personnelles. Avant nous déjà plusieurs de nos compatriotes avaient recueilli un certain nombre d'expressions populaires qui tendent de plus en plus à disparaître. M. Boucher, bibliothécaire de la ville, avait commencé ce travail. M. Charles Ghautard avait aussi noté un certain nombre d'expressions.

Un modeste fonctionnaire, M. Florentin Lebarbier, étranger au pays, avait, en 1870, commencé un glossaire du langage vendômois, mais son travail, fait avec soin, était forcément incomplet. M. Neilz, vigneron à Lubidé, commune de Vendôme, connu par de nombreux travaux publiés par la Société archéologique du Vendômois, mieux placé que personne pour connaître le langage de la campagne, avait fait un recueil assez complet, mais sans aucun ordre. D'accord avec lui, M. Louis Martellière avait commencé à classer ces nombreux matériaux. Mais la mort ne leur permit pas de conduire à bonne fin l'œuvre par eux entreprise.

Nous avons pu centraliser les documents dont nous venons de parler et nous tentons de les présenter sous forme de glossaire, en essayant de leur donner la forme la moins aride (1). M. Neilz dans son travail, professant un léger mépris pour Tétymologie, se contentait de donner l'orthographe phonétique des nombreux vocables qu'il avait recueillis. Mais nous avons remarqué que le plus grand nombre de ces termes se retrouvent dans l'ancien français du XïlV au XVP siècle ; nous avons donc cru devoir admettre l'orthographe de l'ancienne langue d'oil ; nous avons pensé qu'il serait intéressant d'en donner les étymologies généralement admises, et nous en avons recherché quelques-unes qui paraissent avoir échappé aux philologues (2).

Quant aux citations, nous avons le plus souvent choisi nos exemples dans Ronsard, le poète Vendômois, Rémy Belleau, le poète du Perche, et Joachim du Bellay, dont la famille se rattachait intimement à notre pays et

(1 ) Nous devons adresser nos sincères remerctments aux membres de la Société archéologique du Vendômois, MM. de Trémault, Colas et Rabouin, qui ont bien voulu nous fournir des matériaux et revoir notre travail ; M. Nouel s'est spécialement occupé des termes concernant Thistoire naturelle. M"** de Ségogne, originaire de Vendôme et habitant aujourd'hui le Perche, nous a aussi fourni de précieux documents sur le langage percheron.

(2) Que le lecteur se rassure, nous ne ferons pas remonter rorigine des mots jusqu'au sanscrit par une excellente raison, c'est qae nous n'en savons pas le premier mot; nous nous arrêterons le plat souvent au latin. Quand nous disons le latin, nous n'entendons pat parler de la langue de Gicéron ou d'Horace, mais bien du bas latin, tel que le parlaient les armées romaines, les fonctionnaires de l'empire et les marchands obligés, pour se faire comprendre, d'employer au milieu de mots latins une foule de termes latinisés, sorte dt langage passablement barbare et étrange, composé de mots de toutes nations et qui devait être analogue au Sabir que parlent et com« prennent tous les marins et les portefaix de la Méditerrannée depuil Mat^eille jusqu'à Smyrne.

possédait à Vendôme une maison, l'hôtel du Bellay, connu aujourd'hui sous le nom d'hôtel du Saillant. On remarquera dans le glossaire un certain nombre de termes exclusivement propres à la localité ; ce ne sera pas la partie la moins intéressante pour nos compatriotes.

Le lecteur pourra se convaincre qu'on parle encore, dans nos campagnes, la langue du Roman de la Rose et celle de Rabelais.

Les Vendômois parlaient le français le plus pur, c'est-à-dire le dialecte de l'Ile-de-France, cette belle langue qui devint bientôt le langage officiel et littéraire, telle qu'elle se parlait du XIIP au XVr siècle. A partir de cette époque, les savants, ou, pour mieux dire, les pédants, sous prétexte d'érudition, chargèrent le langage d'un nombre considérable de mots tirés du grec ou du latin, barbarismes inventés de la façon la plus maladroite. Ronsard lui-même, après avoir sacrifié au mauvais goût de l'époque, regrettait amèrement dans sa vieillesse l'invasion des termes pédants et le bannissement de tant de mots élégants, poétiques et harmonieux.

€ Vaudrait mieux, disait-il, comme un bon bourgeois ou citoyen, rechercher et faire lexicon des ,vieils mots d'Artus, Lancelot ou Gauvin, ou commenter le Ramant de la Rose, que s'amuser à je ne scay quelle grammaire latine qui a passé son temps. »

« Mes enfans, disait-il encore aux jeunes gens qui l'écoutaient, defîendez vostre mère de ceux qui veulent faire servante une damoiselle de bonne maison. Il y a des vocables qui sont françois naturels, qui sentent le vieux, mais le libre et le françois, comme tentée, dorne (tablier), bouger et autres de telle sorte. Je vous recommande par testamment que vous ne laissiez

perdre ces vieux termes, que vous les emploiez et deffendiez hardiment contre des maraux qui ne tiennent pas élégant ce qui n'est écorché du latin et de ritalien et qui aiment mieux dire collauder, contemner, blasonner que louer, mépriser et blâmer. »

Le Vendômois, c'est-à-dire Thabilant de la vallée du Loir, depuis Chàteaudun jusqu'au château du Loir, parle le dialecte de TIle-de-France ; mais si nous nous éloignons vers le nord-ouest de l'arrondissement, dans les cantons de Droué, Mondoubleau et une partie de celui de Savigny, qui forment la contrée connue sous le nom de Perche-Gouet, nous remarquons que le langage, soit comme termes, soit comme flexions et intonations, se rapproche bien plus du patois normand. Dans la Beauce, au contraire, nous trouvons certaines locutions employées plus spécialement dans l'Orléanais; nous indiquerons dans le corps de l'ouvrage les expressions propres à ces différentes localités par la mention de Perche et Beauce.

On répète volontiers que le peuple corrompt et écorche le français. C'est une erreur. Nos paysans ont soigneusement conservé la langue telle qu'elle se partait encore au siècle dernier; nous disons telle qu'on la parlait, et non telle qu'on l'écrivait; le peuple, qui lisait peu, n'avait pas adopté la langue des lettrés, mois avait gardé l'ancien idiome. Si quelques mots sont écorchés, cela se remarque seulement dans les mots de formation savante, termes forgés sans aucun souci du génie de la langue. Le peuple prononce le plus souvent ces expressions telles qu'elles devraient l'être si elles s'étaient formées naturellement, insistant sur les toniques, supprimant les atones, et rejetant impitoyablement les accumulations de consonnes, si contraires à l'harmonie du français, exemple : probitère au lieu de

preshitère. Il écarte encore avec raison les ternies nouveaux importés d'Angleterre et que nos gosiers ne peuvent prononcer sans elïort. Un grand nombre, du reste, de ces mots sont originaires de l'ancien français et nous reviennent fortement écorchés. Exemple Hall, que les beaux parleurs n'arrivent pas à articuler à la mode anglaise : les uns disent Heul, les autres Hol, nu lieu de dire tout simplement le mot français Halle.

Cette conservation de Tancien français est telh^nent vraie que si vous lisez un chapitre de Rabelais devant les gens de la campagne (ceux qui n'ont pas passé par l'école), ils vous comprendront de suite, tandis que bien des professeurs de littérature, qui lisent couramment Homère et Cicéron, sont obfigés de recourir aux glossaires pour comprendre un auteur du moyen âge ou de la renaissance.

En terminant, nous ne pouvons mieux faire que de citer la conclusion d'un travail de Paul Huot, sur Le lantjage des riverains de la Loire :

<c Étudions le langage du peuple, nous ne pouvons qu'y gagner; imitons-le quelquefois dans son énergie, dans sa concision, et n'oublions jamais que l'on risque moins de fatiguer son auditoire en parlant comme un paysan qu'en parlant comme un livre. »

Pithiviers, 1er août 1893.

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