OBSERVATIONS GRAMMATICALES
Ce j^Hossaire est forcément incomplet ; mais nous croyons cependant avoir réuni la plupart des termes qui donnent à notre parler la physionomie locale. Les vieillards qui le parlaient encore il y a quelques années ont disparu, et avec eux bien des locutions pittoresques ; les souvenirs de notre enfance deviennent de plus en plus lointains, et s'effacent plus ou moins, de sorte que la difficulté de recueillir ces mots augmente de jour en jour. Les instituteurs auraient peut-être pu faire ce jrenre de travail, mais les jeunes élèves fort au courant de la langue de leurs pères se gardent bien d'encourir, avec une réprimande, le profond mépris du maître, et parlent devant lui un français, sinon académique, du moins suffisamment correct, gardant pour leurs jeux la langue locale si décriée (1). Bientôt ils foublient au service militaire et dans la fréquentation de l'atelier. Lu crainte du ridicule leur fait parler le français actuel, mélangé cependant d'argot militaire et de métier.
(1) 0.1 pîiit enUndrô encore tou<i les jouN, entre les eofaots, des conversations du genre de celle-ci :
« Veux- lu jouer quant et moue aux canettes sur l' carroué? — Aga o.ii. — NeUis mon 1* poquet qu*est plein d' bjurriers. — Étilions. — J'sais preu, c'est touê qu'es der. — Tu cales de la zihedée et de la méga. — Noie (le m' bjquer. — Chiche à la ca.^ne. — C'est pas du jeu, t'as liogné. — C'est pas vrai, pigeons. — C'est ça, tignolons. — Dartibi, partie Unie. — Veux tu rebiller? — C'est ça, recoppons. »
Pour recueillir quelques mots, il faut les saisir au vol, et surtout ne pas les demander ; si vous interrompez un paysan sur le nom local d'un objet, il évitera de vous répondre, croyant que vous voulez vous moquer de lui. C'est ce qui explique les nombreuses lacunes qui existent dans cet essai.
Kn ce qui concerne la prononciation, nous n'avons pas la prétention de donner tous les vocables qui s'articulent d'une façon plus ou moins difVérente de celle dite académique ; tout le dictionnaire y passerait. Nous nous bornerons à citer quelques exemples et qiielques rè;,Hes admises, fort inconsciemment du reste, par les babitants du pays.
Voyelles.
A se prononce comme d accent aigu, dans le commencement de certains mots. Kxemple : écoler (accoler), écoutrer (accoutrer), écbever (achever), éfamer (affamer), élumer (allumer), élordir (alourdir), élouette (alouette), épartement (appartement), essemblée (assemblé), éssassin (assassin), étacher (attacher), étrapper (attraper), etc., etc. Celte disposition à substituer Vé k Va vient de ce qu'on appelle le principe du moindre effort, c'est-à-dire que l'individu prononce de manière à réduire autant que possible l'effort phonétique, ouvrir le moins possible la bouche, supprimer certaines lettres dures et les remplacer par d'autres exigeant un moindre travail de la bouche ou des cordes vocales.
Cette façon de prononcer a en é tend de plus en plus à disparaître; mais au XV1« siècle elle était à son apogée. Au sièg-e de Vendôme par Henri IV, un parlementaire vendômois s'était présenté aux avant-postes de l'armée royale et demandait à parler au roi de Navére. — Ouvre la bouche et dis Navarre, reprit l'interlocuteur, qui n'était autre que le roi lui-même.
L'a dans le corp-s iIls mots garde ordinainMiient le son ordinaire. Il n'y a que de rares exceptions ; ainsi on dit verlope pour varlope.
Ar, ard, art. Dans une grande partie des mots terminés par
ces finales, Vr se supprime, et on ne fait sentir que le son de Yâ long. Ainsi : renâ (renard), tranchelâ (tranchelard), boulevà (boulevard), carapagnâ (campagnard), etc. Dans les monosyllabes, Vr se prononce: on dit lard, car, part; cependant gars se prononce gâ.
Eau se prononce toujours iau, ex. : iau (eau), biau (beau), nouviau (nouveau), hâmiau (hameau), etc. Au et aux, pluriel des mots en ail ou en al, se prononcent toujours o. Aussi, feu M. Chautard taisait remarquer que les géographes, pour écrire les noms locaux, devraient s*en rapporter à la prononciation du pays. Ainsi les cartes de Tétat-major écrivent généralement : le Veau, les Ve/jux, Bonneveau. Si les rédacteurs avaient fait la moindre attention, ils auraient remarqué que Vau est le pluriel de val, vallon, et que les paysans, qui prononcent un viau au lieu de veau, ne disent jamais les Viaux, ni Bonneviau.
ËR se prononce ar dans le corps des mots. Exemple : barger (berger), citarne (citerne), arbe (herbe), marci (merci), parsonne (personne), parsil, suparbe, varte, etc. Mais lorsque la syllabe er est. finale, elle garde sa prononciation : hyver, clerc, amer, cher, vert. Il en est de même lorsque Ve se trouve devant un r redoublé. Ainsi : perruquier, perroquet, verre, berrichon, etc.
EuR final se change en ettx dans tous les mots dont le féminin est en euse. Exemple : laboureux, arracheux, batailleux, faucheux, maraudeux, traîneux, etc. Cette prononciation était du reste usitée autrefois ; ainsi, le père Bouhours dit qu*il était de bon ton de son temps, dans le langage familier, de prononcer en eux les mots en eur^ dont le féminin est en euse. On disait : le procureux général.
Il y a cependant certains mots du français actuel qui font leur féminin en eressCy ou en ice^ dont la finale se prononce euXy mais alors le féminin devient euse, Ambassadeux, ambassadeuse; enchanteux, enchanteuse ; vérificateux, vérificateuse, etc. Il est du reste à remarquer que ces derniers mots sont peu employés, le peuple n'admettant pas voloqtiers les termes d'origine savante.
L'e muet 86 supprime presque toujours dans le corps des mots. Exemple: am'ner, oérri, boul'verser, ap'ler, mafias, p'tit, r'jet, etc. Cependant, lorsqu'il y a deux e muets dans le môme mot, on ne supprime que le premier : r'jeton, r'semel^y recevoir, etc.
L'É fermé à la fin des mots se prononce presque comme eu. Ainsi : cafeu (café), saleu (salé), aimeu (aimé), etc. ; mais il est impossible de représenter cette nuance insaisissable en carac» tères usuels.
L'È ouvert ou l'ai bref se prononce comme s'il était fermé. Exemple : père, mère, désque, mauves chése, frése, punése, etc., au lieu de père, mère, dès, mauvais chaise, fraise, punaise.
L'É avec accent circonflexe se prononce de la môme manière, mais en traînant davantage le son, comme dans ée à la fin des mots. Exemple : préete (prêtre), champéetre (champêtre), salpéetre (salpêtre), etc. Il en est de même de Vai long : méete (maître), tréete (traître), paréete (paraître), connéete (connaître).
Ien se prononce in dans les monosyllabes suivantes : bin (bien), rin (rien), tins (tiens ou tient de tenir), vins (viens).
long se prononce toujours ou ; aussitôut (aussitôt), bientôut (bientôt), entrepôut (entrepôt), rôutie (rôtie), patenôute (pâtenôtre), pentecôute (pentecôte), noute (notre), voûte (votre), enrouser (arroser). Os final se prononce de même : un ous (un os), repous (repos), dous (dos), clous (clos), grous (gros).
Dans quelques mots, au se prononce comme ô long : les ôutes (les autres), le bout d'un âbrc (le haut), fôute (faute). Il y a encore là une nuance de prononciation insaisissable.
Oi se prononce toujours oué: pouère (poire), bouère (boire), roué (roi), ormouére (armoire), saloué (saloir), Blouée (Blois). Cependant on prononce du bouâs et des pouds (bois, pois).
OuR se change presque toujours en or. Exemple : jornée (journée), gorde (gourde), porciau (pourceau), torment (toi^rment), borgeoués (bourgeois).
Excepté dans les mots: bourrer, four, fourrer, bourrique, fourneau, bourdaine, et leurs composés.
U dans le corps des mots se prononce eu. Exemple : keuré (curé), deureté (dureté), feumier (fumier), leune (lune), meuraille (muraille), seureté (sûreté), eune (une), peurne (prune), aventeure (aventure), etc. Vu final, ut, us, gardent leur prononciation.
Consonnes.
Le D suivi d*un i se prononce comme le g. Exemple : hue ghia (hue dia), le bons ghieu (Dieu), le ghiabe (le diable), aghieu (adieu).
Le Li initial se prononce comme en italien, ou comme le 11 espagnol. Exemple : ian (lien), ier (lier), iette (liette, tiroir), iard (liard), ieue (lieue), ieuvre (lièvre).
Ni, suivi d'une voyelle, se prononce gn : magnier (manier), gnielle (nielle), dargnier (dernier), charbognier (charbonnier).
L disparait dans les finales en bUy cle^ gle, fle^ pie. Ainsi : miracle, trèfle, impossible, boucle, peuple, article, espiègle, binocle, .vignoble» chasuble, triple, quadruple, pantoufle, se prononcent: mirake, trèfle, impossibe, bouke, peupe, artike, espiègue, binoke, vignobe, tripe, chasube, quadrupe, pantoufle.
Pl se prononce quelquefois comme pi. Exemple: piaisi (plaisir), si ou piait (s'il vous plaît).
R tinal ne se prononce pas dans les mots en oir : abreuvoué (abreuvoir), mouchoué (mouchoir), saloué (saloir) ; cependant on prononce oir dans les monosyllabes : voir, noir, soir, loir.
R se supprime dans les finales en bre^ cre^ dre, fre, pre^ tre, vre. Exemple : fenéte (fenêtre), matte (maître), prête (prêtre),
noute (notre), promette (promettre), prende (prendre), entende (entendre), salamande (salamandre), marbe (marbre), prope (propre), cadave (cadavre).
Re précédé d'une consonne se prononce eur^ dans bre^ ci*c, drc, gre^ fre, prc^ tre. Exemple : beurloque (breloque), beurton (breton), feurluquet (freluquet), gueurnouille (grenouille), keurver (crever), teurtous (trétous), beurouette (brouette), Deuroué (Droué, cheMieu de canton).
Dans les verbes, quelle que soit la conjugaison, Vr final ne se prononce pas. Exemple: fini (finir), recevoué (recevoir).
Ti devant une voyelle se prononce comme A*. Amikié (amitié), tabakière (tabatière), likière (litière), somekière (cimetière), porkière (portière), kiau (tuyau), crékien (chrétien).
Les verbes en tir font toujours leur participe passé en u. Exemple : sentu, repentu, consentu, comme dans vôtu, de vêtir.
La première personne du pluriel en ioixs se prononce ahu. Ainsi : avions, j'avains ; étions, j'étains ; serions, je s'rains; aurions, j'arains.
Dans les imparfaits en ats, at(, ce son, notamment dans le Perche, prend une articulation traînante, qu'il est assez difficile de rendre. La prononciation se rapprocherait plutôt de àe que de ait : J'avaes, il étitet.
La troisième personne du pluriel en aient -^q prononce int. Exemple : ils aimaient, i z'aimint; ils aimeraient, i z'aimerint; ils allaient, i z'allint ; parlaient, parlint; finiraient, finirint, etc. Dans la Beauce et dans certaines parties du Perche, on prononce ant^ i z'aimant, i partant.
Certains temps des verbes sont complètement inusités : le passé défini, l'imparfait et le plus-que-p;irfait du subjonctif.
Dans certaines chansons populaires, on trouve, il est vrai, le passé défini : mais on peut, à coup sur, dire que ces chants ne sont pas originaires du centre de la France.
Enfin, un certain nombre de mots, qui sont masculins dans le français actuel, sont restés féminins, comme dans l'ancien français, ou le sont devenus. Exemple : âge, autel, amidon, centime, chaud, froid, éclair, hospice, hôtel, incendie, légume, omnibus, orage, ouvrage, parafe, poison, etc.
D'autres, au contraire, qui sont féminins, se mettent au masculin. Exemple : antichambre, patère, sentinelle, noix, fourmi, etc.
On remarque, dans le langage vendômois, des tournures qui lui sont spécialement propres. Ainsi, certains adjectifs sont employés adverbialement pour exprimer une idée de superlatif. L'adjectif fort est seul resté dans le français actuel avec ce sens. Ainsi on dit : un objet fort beau, fort bon, au lieu de très beau, très bon. Dans le Vendômois, on entend tous les jours dire : du vin rude bon, le cochon est fini gras, le fricot pourri bon, ou parfait bon, le fromage consommé gras ou consommé fin.