I.I-: cil i: VA lu: R glugk
plus tanj^iblcs rendent l'analyse plus sûre et l'élude plus facile. Dès la scène où Clytemnestrc et sa fille arrivent en Aulide, Iti chant si pur et si simple des chœurs, célébrant les attraits et la majesté de la jeune princesse, que nous voyons pour la première fois, tissent autour d'elle une atmosphère de séduction, comme les touches blondes et transparentes de Fragonard autour du prêtre de Dionysos, et nous enferme tout de suite dans un réseau de sympathies fraternelles. Un siècle plus tard, Gounod, essayant de célébrer à son tour les seize ans fleuris de Juliette, se souvint de cette page exquise, dans la première scène de son opéra. jNIais sa muse, moins haute et moins chaste que celle du vieux maître, n'en trouva qu'un écho peu fidèle, et des deux chœurs, le plus jeune est encore celui qui résonna cent années avant l'autre. Si les Iphigénies ont cette grâce féminine, il ne faut pas croire que la force en soit exclue. Les chants d'Achille et d'Agamemnon, dans le premier des deux drames, resplendissent d'une merveilleuse énergie. Dans la page oli, poursuivi par les furies vengeresses, le père exhale ses remords, on devine déjà les hurlements terribles d'Albérich au premier tableau de lOr du Rhin. Les deux admirables quatuors : celui de l'épithalame d'une majesté si rayonnante et celui de débordante allégresse, à la fin du dernier acte; la prodigieuse scène dOreste et des Euménides, dans la seconde Iphifjênie, avec les cris de détresse du misérable et les sombres menaces des spectres, les chœurs barbares des Scythes et même les prières des prêtresses, sublimes dans
94 LE CHEVALIER GLl'CK
leur simplicité, sont autant de morceaux oi^i retentissent les plus vigoureux accents
... « Si j«' suis damné, disait Gluck, ce sera pour avoir écrit Armide. » De tous les propos qu'ait tenus le créateur du drame lyrique, celui-ci est le seul auquel il nous paraisse désormais bien difficile de souscrire. Gluck entendait par là. sans doute, qu'il avait peint l'enchanteresse et ses jardins mag^iques sous des couleurs trop séduisantes, capables de troubler à l'excès les spectateurs de sa féerie musicale. Nous ne partageons plus cette façon de voir. Si Armide plait encore, et attire les foules à l'Académie de Musique, tout comme à la fin du xMii^ siècle, ce n'est point par les séductions voluptueuses de sa musique. Nous avons observé déjà que, contrairement aux symphonies modernes, qui mettent en jeu toute notre sensualité, les œuvres classiques n'éveillent guère dans notre imagination que des images motrices. Les ballets à'Annide sont de bien timides évocateurs à côté de tel poème de Rimsky-Korsakow, Shéhérazade par exemple, où l'excitation physique va jusqu'à nous suggérer des impressions sapides. Tous les écrivains musicaux, à tour de rôle, ont parlé de « confitures de rose » à propos de ces tableaux sonores d'un orientalisme si cliatoyant et si parfumé. Mais, sans aller chercher ces visions asiatiques, peu connues du grand public, ni même la scène des Filles-Fleurs de Parsifal, aux harmonies brûlantes, les opéras de Massenet ont habitué le public du monde entier à des inflexions
autrement enjôleuses que les peintures de Gluck. Le paradis d'Indra dans le Roi de LaJiore, les danses à'Hérodiade, le scabreux «( ïlyménée » iV Esc lar monde Qi combien de duos damour, plus brillants et plus pervers les uns que les autres, ont blasé nos oreilles en fait d'érotisme musical. Pour être juste vis-à-vis de Gluck, il faudrait tenir compte du milieu social et artistique dans lequel Armide fut écrite, et l'on comprendrait alors que les chants etForcliestre de ce drame aient donné aux org-anismes de nos aïeux, moins hyperestésiés que les nôtres, des secousses que nous n'en pouvons plus attendre.
Il reste d'ailleurs assez de beautés d'un autre ordre dans cette pièce, pour légitiFiier le grand succès qu'elle obtient encore. Partout où il s'agit de sentiments sincères, partout où le cœur seul reste en jeu, Gluck s'y montre égal à lui-même. S'il n'a su peindre de la passion que le côté le plus noble, il a donné, du moins, à la Haine des traits singulièrement fermes, et chaque fois que l'héroïne soupire ou clame la détresse profonde de son involontaire amour, ses accents atteignent au plus haut degré de puissance. Le monologue final : « Le perfide Renaud me fuit » aurait, à lui seul, assuré l'immortalité d'un auteur par la véhémence de son style, l'admirable ordonnance de la composition et sa péroraison déchirante. Puis, quand la voix s'est tue. brisée, cette rapide et violente symphonie qui dit la chute du palais, ces trois coups terribles sur la médiante du ton mineur : un court silence et tout de suite pianissimo, la descente chromatique d'un trémolo qui s'enfle, irrésistible comme
la marche du Destin, et aboutit en cinq mesures aux trois accords majeurs de la conclusion. Ce sont là des splendeurs qu'on n'a point encore dépassées.
Gluck composa son Armide sur le livret même écrit par Quinault, pour LuUi, et qui s'était maintenu quatre-vingt-dix ans au théâtre, avec la musique du florentin. Cet étrang-e coup d'audace de recommencer textuellement un chef-d'œuvre universellement admiré, fut couronné de succès. La pièce jouée à l'Opéra, le 23 septembre 1777, et reçue d'abord froidement, comme toutes les autres œuvres de son auteur, ne tarda pas à conquérir, comme elles, la faveur du public.
Durant les vingt-cinq années qui s'étendent de 1762 à sa mort, survenue en 1787, Gluck n'écrivit guère d'autres ouvrages de longue haleine que ces cinq chefsd'œuvre. En 1763, cependant, il avait donné à Vienne Esio, dont il ne nous reste qu'un acte, et les Pèlerins de la Mecque ou la Rencontre imprévue^ amusant petit opéra-bouffe dans le style italien, sur un livret de Dancourt, d'après Le Sage. Cette farce musicale a été récemment rééditée en France. En 1765, il écrivait, avec Métastase, il Parnasso confuso, qui fut jouée à Scliœnbrunn par les plus hauts personnages de la cour, et la Coron« dont l'exécution n'eut pas lieu. En 1769, Paride ed Elena^ conçu pourtant suivant les mêmes théories i\\xAlceste et qnOrfeo, n'eut pas de succès, quoique renfermant de réelles beautés. Gluck n'insista pas pour
faire triomplicr cette œuvre et ne la donna jamais en France. La même année, il faisait représenter à Parme, dans des fêtes royales, trois actes séparés : un acte à'Orfeo arrangé pour la circonstance et deux autres frag-ments qui sont demeurés inédits : Va/Jo de Baiici et Filemone et Vatto d'Aristeo.
Pris ensuite par la composition et les adaptations de ses œuvres françaises, il s'y consacra exclusivement. Le dernier de ses ouvrages dramatiques suivit de quelques mois Iphigénie en Taiiride ; c'était Écho et Narcisse^ composé sur un livret du baron de Eschudy et joué pour la première fois le 21 septembre 1779. A part un « Hymne à l'Amour », page superbe et qui fut accueillie chaleureusement, la pièce déplut et ne parvint jamais à s'imposer. Cet insuccès blessa Gluck très vivement ; il en garda toujours quelque rancune à notre pays. Il venait précisément de ressentir les premières attaques du mal qui l'emporta huit ans plus tard. Il se faisait vieux ; illustre et riche, il ne pouv^ait plus rien attendre du théâtre. En octobre, il reprit donc le chemin de Vienne, 011 il retournait d'ordinaire composer les œuvres qu'il donnait ensuite à Paris. Mais cette fois, il ne revint plus en France et n'écrivit plus pour la scène. Aussi bien quand il regarda, lors de ce dernier départ, sa réforme artistique géniale, appuyée sur l'irrésistible argument des cinq chefs-d'œuvre qu'il laissait à notre pays, il dut se trouver satisfait. Créateur de tant de tumulte et de mouvement, M. le chevalier Gluck avait glorieusement conquis le droit au silence et au repos.
C'est un lieu commun de constater que la plupart des grands génies ne gagnent pas à être connus personnellement. Comme artistes ou comme savants, ils rayonnent d'un éclat sans tache au-dessus de l'humanité; comme citoyens ils ont leur bonne part de faiblesses, faiblesses d'autant plus sensibles qu'elles contrastent davantage avec tant de qualités brillantes et qu'une irritabilité, fréquente chez les producteurs, exagère encore bien souvent les petits côtés de leur caractère.
Mais la personnalité constitue un bloc infrangible. Le plus fâcheux défaut, comme la plus innocente manie sont inséparables des aptitudes héroïques d'un créateur et Ton ne saurait pas plus les dissocier, qu'on ne peut, sans le détruire, supprimer une propriété quelconque d'un corps chimique défini. La moralité, même douteuse, d'un homme supérieur est solidaire de sa personnalité intellectuelle et le psychologue ne saurait expliquer l'une sans l'autre.
A vrai dire, chez Gluck, l'étude du caractère n'est pas si désillusionnante, et ceux qui connurent personnellement le compositeur n'eurent pas tous à en souffrir. Pris dans le rayonnement de son charme et de sa haute intelligence artistique, ils ne devaient même pas s'apercevoir beaucoup des petitesses que nous connaissons surtout par ses ennemis.
Le plus grand défaut de l'auteur des Iphigénies, le plus inattendu surtout chez un homme si sensible, ce fut l'amour du gain, une étrange et continuelle préoccupation de s'enrichir. On dit cependant qu'il se montrait fort généreux pour les pauvres et, bien que son testament contînt, en faveur des établissements charitables de Vienne, des libéralités maigres jusqu'à l'ironie, on ne peut pas douter de la parole de ses intimes. Mais, s'il ne fut pas avare, il était du moins extrêmement intéressé. Non seulement il se montra toujours très exigeant visà-vis des directeurs de théâtre, et leur tint la dragée haute, grâce au succès constant de ses œuvres, mais il arrondit encore la fortune que lui rapportaient ses opéras, par des petites opérations de brocante. Il excellait dans les échanges de bijoux, que lui facilitaient ses hautes relations, et l'on ne peut songer, sans sourire, au sublime musicien, en manche de chemise, refilant à quelque marquise de Versailles, pendant une répétition à'A/ceste, la montre qu'il avait acquise au rabais d'une archiduchesse autrichienne.
Ces appétits de lucre dépoétisent un peu le grand homme, et pourtant qui sait si nous ne leur devons pas des chefs-d'œuvre! Sans le désir d'accroître son capital, ce musicien n'eût-il pas cessé de produire après Orfeo, comme Rossini après Guillaume Tell? Il était peut-être aussi paresseux que l'auteur du Barbier et, gourmand comme lui, se fut également confiné, sans l'appât de Tor, dans la préparation du macaroni, dont Métastase et Durante avaient bien dû lui passer la bonne recette.
L'hypothèse de paresse, quand il s'agit de Gluck, n'est d'ailleurs pas gratuite. S'il aimait assez son art pour composer avec passion et pour gagner amplement, aux répétitions, les beaux feux qu'il stipulait toujours, il témoignait d'une nonchalance sans pareille dès qu'il s'agissait de fixer sur le papier ses conceptions divines, Écoutons Berlioz déplorer, dans A travers chants, cette négligence incroyable.
« Les partitions de Gluck furent toutes écrites avec un incroyable laisser-aller. Quand on en vint ensuite à les graver, le graveur ajouta ses fautes à celles du manuscrit, et il ne paraît pas que l'auteur ait daigné s'occuper alors de la correction des épreuves. Tantôt les premiers violons sont écrits sur la ligne des seconds, tantôt les altos devant être à l'unisson des basses, se trouvent, par suite d'un col ôasso négligemment jeté, écrits à la double octave haute de celles-ci, et font, en conséquence, entendre parfois les notes de la basse audessus de celles de la mélodie; l'auteur ici oublie d'indiquer le ton des cors ; ailleurs, il a négligé d'indiquer l'instrument à vent qui doit exécuter une partie saillante ; est-ce unellûte, un hautbois, une clarinette ? On ne sait. Quelquefois il écrit sur la ligne des contre-basses quelques notes importantes pour les bassons, puis il ne s'occupe plus d'eux et Ton ne peut savoir ce qu'ils deviennent ensuite
« ... Je n'en finirais pas de décrire un tel désordre. Il y a même, dans la grande partition française (d'.4/ceste), par suite d'une faute de copie, uni' cacophonie
LE CHEVALIER flLUGK 103
d'instruments de cuivre digne de certaines partitions modernes.
(( Gluck dit, dans une de ses lettres : « Ma présence aux répétitions de mes ouvraj^es est aussi indispensable que le soleil à la création. » Je le crois bien, mais elle l'eût été un peu moins s'il se fût donné la peine d'écrire avec plus d'attention, et s'il n'eût pas laissé aux exécutants tant d'intentions à deviner et tant d'erreurs à rectifier. »
En tous cas son caractère intéressé n'étoutia pas, cbez Gluck, les qualités du cœur. Il aimait solidement ses amis et cultiva, dans sa vie, deux grandes aflections : sa femme, Marianne Pergin, fille d'un négociant fort riche, il est vrai, mais qu'il épousa par amour, à Vienne, le 15 septembre 1750, et qu'il rendit parfaitement heureuse pendant les trente-sept années que dura leur union, et sa nièce, également appelée Marianne, (( jeune fille extrêmement délicate et presque aérienne, dit M""' Suard, mais dont les sons de la voix pénétraient juscjuà l'âme ». Cette nièce suivait partout M. et M'"'' Gluck, qui n'avaient pas d'enfants, et Paris fut idolâtre du talent de la (( petite muse ». Elle mourut en Autriche, loin de son oncle. C'était la veille de la première à'Alceste. Il se trouvait seul à Paris, et ressentit un chagrin violent qu'il manifesta par des plaintes et des cris. On ne peut pas douter de sa tendresse pour cette jeune fille ; cependant la vivacité de sa nature l'emportait sur tout autre sentiment, même vis-à-vis d'elle, quand il s'agissait de son art. Un jour, chez Klopstosk, dont il avait mis
quelques poèmes en musique, dans sa jeunesse, on demandait à Marianne de chanter la Nuit d'Été, Gluck, qui voulait toujours la perfection, répondit brusquement : « Elle n'en est pas capable ! » Et il se mit à chanter lui-même cette mélodie.
Cette intransigeance du compositeur, en ce qui concernait la musique et surtout sa musique, ces façons tranchantes et qui n'admettaient point de réplique aussitôt que son œuvre ou son système étaient en jeu, furent les véritables caractéristiques de sa nature. Faire reprendre entièrement un acte interrompu par un commencement d'incendie, pour permettre aux esprits de se rasseoir et d'apporter à la fin de l'audition tout le recueillement désirable, et déclarer à haute voix, en présence de toute la cour d'Autriche : « Si Ton ne recommence pas le ballet, l'opéra est fini pour aujourd'hui ! » Crier à un acteur qui avait promis qu'aux répétitions en costumes on ne le reconnaîtrait plus : « Mon ami, je vous reconnais très bien ! » Faire reculer de six jours, une première à laquelle la famille royale doit assister le soir même. Voilà de ses coups familiers.
Un caractère si entier n'était pas pour lui gagner l'indulgence de ses adv^ersaires dans la querelle piccinniste. Il faut avouer toutefois que Gluck fut loin de prendre aux luttes qui divisèrent Paris, pendant quelques hivers, la même part que ses séides. Certes, il disait son mot, à Foccasion, un mot vif et péremptoire. Mais il avait mieux à faire que de s'éterniser, comme eux, dans des chamailles à perte de vue avec des littérateurs
BUSTE DU C H E V A L I E U (i L T ('. K (D'après le plâtre original de Houdoii. Collection de M, Moreau-Nélalon.)