‹ GluckChapitre 3 sur 4 · LI-: cm: VA likr glugk iot · texte numérisé non relu

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et des barreurs do croclies. Étudier l'histoire du gluckisme et du piccinnisme, c'est se documenter sui- un litige passionnant à coup sûr, et durant lequel se fit une g-rande consommation d'intelligence, d'esprit... et de méchanceté ; ce n'est apprendre rien de précis ni d'utile sur Gluck et sur son art.

Les deux lettres suivantes en disent, à elles seules, bien assez sur le rôle exact qu'il joua dans cette affaire. La première fut adressée en 1776 au bailli du RouUet, au moment oi^i Piccinni allait venir en France travailler pour l'Opéra, sur un texte remanié par Marmontel, d'après le Roland de Lulli. Gluck, lui aussi, avait commencé à composer son Armide et un Roland sur les livrets de Quinault. Il écrivit donc à son ami l'épître suivante, qui, publiée par du RouUet dans V Année littéraire^ fut le point de départ de la fameuse querelle :

« Je viens de recevoir, mon ami, votre lettre du !•") janvier, par laquelle vous m'exhortez à continuer de travailler sur les paroles l'opéra de Roland; cela n'est pas faisable ; parce que, quand j'ai appris que Fadministration de l'Opéra, qui n'ignorait pas que je faisais Roland, avait donné ce même ouvrage à faire à M. Piccini, j'en ai brûlé tout ce que j'en avais déjà fait, qui peut-être ne valait pas grand'chose, et en ce cas, le public doit avoir obligation à M. Marmontel d'avoir empêché qu'on ne lui fit entendre une mauvaise musique. D'ailleurs, je ne suis plus un homme fait pour entrer en concurrence. M. Piccini aurait trop d'avantage sur moi, car, outre son mérite personnel, qui est assurément très grand, il

aurait celui de la nouveauté, moi ayant donné à Paris quatre ouvrages bons ou mauvais, n'importe; cela use la fantaisie, et puis je lui ai frayé le chemin, il n'a qu'à me suivre. Je ne vous parle pas de ses protections. Je suis sûr qu'un certain politique de ma connaissance donnera à dîner et à souper aux trois quarts de Paris, pour lui faire des prosélites, et que Marmontel, qui sait si bien faire des contes, contera à tout le royaume le mérite exclusif du sieur Piccini. Je plains, en vérité, M. Hébert (le directeur de l'Opéra) d'être tombé dans les griffes de tels personnages, l'un, auteur exclusif de musique italienne, l'autre, amateur d'opéras prétendus comiques. Ils lui feront voir la lune à midi.... »

C'était court, mais net, et l'on voit tout de suite le demi-dieu avec qui l'on aurait tort de badiner. Du Roullet avait sans doute un peu retouché la forme de son correspondant; elle devait être moins correcte et plus imagée encore. Nous en possédons un échantillon pittoresque dans la lettre qu'il écrivait, le 16 novembre 1777, à la comtesse de Frise, sœur de son ami le comte d'Escherny. Tout Gluck se retrouve dans cette page, avec ses défauts, sa gaieté, ses préoccupations financières et l'ennui, — un plus gros mot vient à l'esprit, — que lui causaient au fond les combats déchaînés par son intransigeance. S'il est vrai, comme l'écrivait M. do Buffon, que le style soit l'homme même, jamais homme ne fut plus vivant que Fauteur àWrmide.

« Madame, on m'a si traçasse* sur la nmsique, et j'en suis si dégoûté, qu'à présent je n'écri?'026" pas seulement

une notte pour un louis ; concevez par là, Madame, le degT(? de mon dévouement pour vous, puisque j'ai pu me résoudre à vous arrang^er pour la harpe les deux chansons que j'ai l'honneur de vous envoyer. Jamais on a WvYè une battaglle plus terrible et plus disputée de celle que j'ai donné avec mon opéra dMrmzV/e; les cabales contre Iphigénie, Orphée et Alceste n'étoint que des petites rencontres entre les troiippes lég"ères, en comparaison. L'ambassadeur de Naples, pour assurer un g"rand succès à l'opéra de Piccini, est infaiicable pour cabaler contre moi, tant à la cour que parmi la noblesse; il a gagné Marmontel, la Harpe et quelques «ccadémiciens pour écrire contre mon sisteme de musique et ma manière de composer; M. l'abbé Arnaud, M. Suard et quelques autres, ont pris ma défence et la querelle s'est échauffé au point, qu'après des injures, ils serom^ venus aux faites, si les amis communes nauroint pas mis l'ordre entre eux; le Journal de Paris qu'on débite tous les jours en est plein, cette dispute fait la fortune du rédacteur, qui a déjà au delà de 2.500 abbonnes dans Paris. Voilà donc la révolution de la musique en France, avec la pompe la plus éclatante. Les entoiisiastes me disent : Monsieur, vous êtes heureux de jouir des honneurs de la persécution, tous les grandes génies ont passé par-là. Je les envoyerai volon/zer au diable avec leurs beaux discours. Le fait est, que l'opéra qu'on diso/^ d'être tombé, a produit en sept représentations 37.200 livres, sans compter les loges louez par Tannée, et sans les abonnées. Hier, huitième représentation, on

a fait 5.767 livres, jamais on a vu une plaine si terrible, et un silence si soutenu; le parterre était si serre ^ qu'un homme qu'avoit le chapeau sur la tête, et à que la sentinelle clisoit de l'oser, lui a reponàw : Venez donc vousmême à me ï oter^ car je ne puis pas faire usage de mes bras. Cela a fait rire. J'ai vu des gens en sortant, les les cheveux délabré et les aôits \m\^nès, comme s'ils éioint tombez dans une rivière ; il faut être français pour acheter un plaisir à ce prix là, il y a six endroits dans Topera, qui forcent le public à perdre contenance et de senporiGT. »

Dans la plupart des biog^raphies d'artistes célèbres, il est pitoyable de voir les compilateurs prendre un soin puéril à dissimuler, chez ces maîtres, un orgueil qui messiérait certainement à des personnages médiocres, mais qui s'allie parfaitement à une haute valeur. Gluck était orgueilleux; pourquoi chercher à l'en défendre? Il faut avoir peu refléchi sur l'ensemble de conditions exceptionnelles qui produisent un génie, sur la part énorme d'audace, de confiance en soi, de certitude et d'admiration pour ses propres trouvailles que supposent la création et la publication d'.œuvres susceptibles de désorienter, de blesser même parfois la masse des contemporains: il faut avoir peu médité sur cette étrange situation d'un homme, qui dit blanc quand tout le monde dit noir, et qui finit néanmoins par avoir toujours raison, pour admettre que tant de facteurs indispensables soient compatibles avec la modestie.

La modestie, commient la concilierez-vous avec le

Ll^: CHEVALIER GLUCK Hl

succès, avec le succès triomphal et nécessaire, que le génie peut attendre longtemps, qu'il peut chercher, plein d'une persévérance ardente, sûr de lui-même et de sa supériorité, mais qu'il doit trouver un jour, coûte que coûte, sous peine de s'étioler ou de s'aigrir?... Quand la moitié du monde est à vos genoux, quand les rois, les seigneurs et les princesses parlent avec respect au fils du garde-chasse et que c'est pour avoir écrit Orphée. Alceste et les Iphigénies, pour avoir conduit, par la main, la vérité toute nue sur la scène musicale, d'où la timidité, la docilité ou la mesquinerie de vos prédécesseurs l'avaient éloignée, que vous marchez Tégal des plus illustres, l'orgueil ne devient-il pas une récompense légitime et précieuse?...

Il est même davantage ; il est un devoir pour celui qui prétend communiquer chaque jour davantage avec l'âme du monde et faire hattre son cœur, plus violemment que celui des autres, comme un divin écho du rythme universel. Victor Hugo, face à face avec l'Océan, sur la terrasse vitrée de Jersey, peut semhler ridicule à de petites cervelles ; mais, pour employer son langage, c'est dans la mâle et fière confrontation d'une intelligence, consciente de ses forces, avec la nature tout entière, que les conceptions géniales jaillissent pareilles à des étincelles électriques ; et la gestation du finale à'Armide, comme la gestation d'un poème de la Légende des siècles, est une œuvre d'orgueil autant que d'amour î

Non vraiment, le grand génie ne saurait être d'une modestie sincère, à moins qu'il ne rapporte toute sa

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valeur à quelque cause mystérieuse, avec laquelle il se solidarise mystiquement, dans un orgueil indirect et plus grand que Tautre, puisqu'il se considère alors comme l'instrument ou Timage d'un prototype idéal de beauté absolue! Gluck n'avait point de ces folles humilités. Il était foncièrement chrétien, comme la plupart des bons esprits de son temps, beaucoup par sentiment sans doute, un peu aussi, peut-être, parce que ses ennemis les philosophes ne l'étaient plus. Mais, au xvin^ siècle, les croyants éclairés n'avaient pas encore inventé celte élégance d'afficher, comme une suprême orthodoxie, la maladie morale du moyen âge. Et Gluck était trop peu mystique pour juger indispensable d'attribuer au créateur la création de ses ballets ou de ses récitatifs.

L'orgueil du reste n'est pas la vanité. La vanité est sotte, bornée, aveugle et déraisonnable. Quand la vanité se vante, la postérité ricane par derrière. Mais la postérité applaudit quand l'orgueil se rend justice et c'est avec admiration que nous lisons aujourd'imi les paroles prophétiques de Gluck à Gorancez, dans les corridors de l'Opéra, pendant la première représentation à'Alcesfe.

a II serait plaisant que cette pièce tombât; cela ferait époque dans l'histoire du goût de votre nation. Je conçois qu'une pièce composée purement dans le slvle nmsical réussisse ou ne réussisse pas; cela lient au goût très variable des spectateurs; je conrois même ([u'une pièce de ce genre réussisse d'abord avec engouement et qu'elle meure ensuite en présence et pour ainsi dire du consentement de ses premiers admiraleui's; mais

Cliolio Heck.

que je voie tomber une pièce composée tout entière sur la vérité de la nature^ et dans laquelle toutes les passions ont leur véritable accent, je vous avoue que cela m'embarrasse. Alcesle ne doit pas plaire seulement à présent et dans sa nouveauté; il n'y a point de temps pour elle; j'affirme qu'elle plaira également dans deux cents ans, si la lancjue française ne change point, et ma raison est que j'en ai posé tous les fondements sur la nature, qui n'est jamais soumise à la mode. »

Le jour où Gluck demande à un copiste de l'Opéra si Arniide est de son goût, et oii celui-ci lui répond : « Une cliose me chagrine ; je voudrais qu'au troisième acte le rideau ne se baissât pas sur les menaces cruelles de la Haine, sans qu'Armide suppliât quelque divinité propice... » ce n'est pas non plus la vanité qui conseille le chevalier. Il prend une plume et séance tenante écrit, paroles et musique, l'admirable andante tout frissonnant, si juvénile et si éploré, qui termine maintenant la scène :

Amour, puissant amour, dissipe mon effroi,

Et prends pitié dun cœur qui s'abandonne à toi !

Car si la vanité ne connaît d'autre maître qu'ellemême, l'orgueil est serviteur fidèle de la vérité.

Mais relisez n'importe lequel des chefs-d'œuvre de Gluck, les premières scènes cVIphigénie en Aidicle, par exemple, depuis le fougueux monologue d'iVgamemnon, jusqu'à la délicieuse entrée de la jeune fille. Et puis courez au Louvre chercher, dans les salles de sculpture

moderne, le buste copié, par Guillaume Francin, sur celui que les admirateurs du chevalier avaient chargé Houdon de tailler dans le marbre. Regardez ce visage attirant, qui, malgré les joues épaisses et ravagées par la petite vérole, malgré son aspect gouailleur et légèrement « fouinard », a tout de même tant de dignité, avec son front haut, mais non très large, plus français que germanique. Voyez le charme pénétrant de ce regard, les commissures de cette bouche et de ce nez souverainement spirituels.

Et devantcette effigie, comme devant son œuvre, vous oublierez les menues faiblesses de l'homme; vous ressentirez la même irrésistible sympathie pour celui qui, par un privilège insigne, concilia si parfaitement, dans son art, la grâce, la force et la majesté.

VU

Durant ses huit dernières années, Gluck ne bougea plus de Vienne. Oubliant la gloire que ses autres pièces lui avaient value en France, il gardait une vive rancune aux Parisiens de l'échec à' Echo et Narcisse. Peut-être leur en voulut-il encore davantage, lorsqu'en 1782 le Bidon de Piccinni remporta, sur la scène de l'Opéra, un succès très vif et très mérité, et se maintint longtemps au répertoire. Le pauvre Piccinni, musicien doué, mais esprit timide et sans envergure, naïf et facile à berner, n'avait guère été lieureux jusque-là et Gluck dut s'irriter

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(juo son rival réussît enfin. Il avait assez fait soulïriipourtant le rossig^nol de 15ari, jusqu'à lui souffler, avec Iplugrnic en Tauride^ en 1779, le tour de faveur que le directeur de l'Académie de musique avait formellement promis à l'italien, pour un opéra sur le même sujet. C'était bien le moins que le pauvre diable, après avoir connu jadis la célébrité, quand il écrivait la Cecchina, obtînt aussi quelque satisfaction en France, oii il se déplaisait cordialement, grelottant sans cesse et incapable d'apprendre convenablement la langue. D'ailleurs, de l'avis général, Bidon était une pièce absolument gluckiste, et le réformateur de la musique dramatique aurait dû trouver d'une assez flatteuse ironie que son rival ne parvînt à réussir à l'étranger qu'en devenant son imitateur.

Quoi qu'il en soit, deux ans plus tard, Gluck désireux de prendre une sorte de revanche, expédia à Paris son élève Antonio Salieri, avec une œuvre, Hypermnesln' ou les Danaïdes^ à laquelle il prétendait avoir collaboré pour une bonne moitié. Sur cette affirmation catégorique, on monta la pièce immédiatement. La mise en scène en était remarquable, le sujet légèrement romantique, d'une noirceur et d'une atrocité peu communes, la musique dans le style et suivant le système du maître. Le succès fut très grand et durable. Or. à ([uelques semaines de là, Gluck fit savoir ([u'il n était [)0ur rien dans cet ouvrage, « composé par Salieri, seul ». Le procédé était bizarre ; mais le gluckisnie liiomphait encore, et cette fois sous la plume d'un disciple officiel.

En 1787, le chevalier travaillait, avec ce même Salieri, à un Jugement dernier, oratorio sur des paroles françaises de Roger. En dépit des attaques d'apoplexie répétées, dont son amour un peu excessif de la bonne chère et du bon vin n'était pas fait pour écarter le danger, le compositeur gardait la plénitude de son génie musical. Il se sentait baisser, malgré tout. Un jour qu'il hésitait sur la manière de faire intervenir le Christ, dans le Jugement dernier^ et que son collaborateur ne savait quel conseil lui donner là-dessus : « Eh bien ! plaisanta Gluck, j'irai bientôt me renseigner moi-même ». il le fit, comme il le disait; et voici, d'après M. Desnoiresterres, le récit de cette mort, assez conforme à la vie et à l'esthétique du vieux maître :

(( Le 15 novembre de Tannée 1787, il recevait, dans sa maison d'Alte Wieden, deux de ses amis fraîchement arrivés de Paris. Par ordonnance des médecins, tous les jours, après son repas, le chevalier faisait invariablement une promenade en voiture pour respirer un air moins épais et prendre un peu de mouvement. On avait apporté le café et les liqueurs ; M"'"" Gluck, après avoir servi les deux étrangers, alla donner l'ordre d'atteler. Pendant cela, son mari, voyant l'un des convives inactifs devant son verre, pris d'une sainte colère, saisit prestement le sien, qu'il vida d'un trait. Après quoi, il s'essuya vivement, et recommanda en phiisaiitant à tout son monde de ne pas le trabir auprès de sa femme, car toute liqueur lui était depuis longtemps rigoureusement interdite. M"'*' Gluck revint : la voiture était attelée; elle

pria ses hôtes de les excuser et de vouloir bien attendre leur retour dans le jardin. Il y avait un quart d'heure tout au plus que l'on s'était quitte, quand Gluck fut pris d'une nouvelle attaque. L'on rétrograda hâtivement. Mais tout espoir était perdu. C'est en vain qu'on s'efforça de le ranimer ; il expirait sans avoir retrouvé connaissance et pu faire les suprêmes adieux à cette compagne dévouée et fidèle de sa vie, à l'âge de soixante-treize ans, dans toute la possession de luimême et de ses riches facultés ».

L'école gluckiste, nous Tavons vu, s'était affirmée avant la mort de son fondateur par la Didon de Piccinni et par les Dancûdes de Salieri, auxquelles on peut ajouter encore le Richard Cœiir-de-Lion de Grétry, paru aussi en 1784. Pendant un quartde siècle, tous les compositeurs de théâtre, à l'exemple de leur illustre devancier, allaient marier les formes chantantes des Italiens à la vérité dramatique des vieux maîtres français. Semblables à l'auteur des Iphigénies par les formes de leur musique,'ilsne diflerèrent de lui que par l'intensité de leur émotion. Les deux dernières œuvres les plus notoires de cette période virent le jour en 1807 ; mais tandis que Tune d'elles, le Joseph deMébul, semble être seulement une imitation fort adroite des procédés gluckistes, par un musicien parfaitement doué mais peu génial, l'autre, la Veslale de Spontini, rappelle en plusieurs endroits le dynamisme et la profonde sensibilité de

Gluck, et les égale même, dans les admirables chœurs de ses deux derniers actes.

Mozart et BeetliOA-en furent-ils gluckistes dans leur théâtre ? Ohserv^èrent-ils réellement les lois de logique et de vérité humaine, posées dans la fameuse « dédicace » ? Malgré le respect dû à la mémoire de tels musiciens, on doit reconnaître que non. Si la mélodie des opéras de Mozart Femporte infiniment, comme qualité^ sur celle des Italiens, elle n'en diffère essentiellement ni comme style, ni souvent même, il faut avoir le courage de l'avouer, comme impropriété expressive ; sans compter que le contraste excessif entre les récitatifs et les airs, contraste que Gluck réprouvait justement, y enlève toute vraisemblance au dialogue. Quant à l'unique opéra de Beethoven, si l'on se place au point de vue dramatique, on est également obligé de reconnaître que cet ouvrage inégal, semblable aux opéras romantiques de Weber et aux premiers opéras de Wagner, est une conception très hybride, fort éloignée des exigences scéniques et de la pure vérité sentimentale. Sans doute les opéras rossiniens s'en écartaient encore bien davantage, mais ils répondaient à un plan nettement conçu et, tout compte fait, le Barbier est une œuvre plus une et mieux venue que Fidelio.

A l'époque où l'italianisme triomj)lianl oubliait les leçons de Gluck, l'école hançaise, avec Boïeldieu, Auber et leur séquelle, passait pai' la iiiéine crise fâcheuse. Meverbeer. génie cosmopolite, (jui. né (juehjue trente ans plus lard, eût tait un si l)()n waguérien, con-

duisait à rabîine, avec un sens dramatique extraoïdinaireinent puissant, cette école du non-sens dramatique.

Berlioz et Wagner se souvinrent de Gluck. Ils l'admirèrent et, chacun d'eux, pour sa part, ramena la musique de théâtre vers le respect de la prosodie, et la subordination des sonorités au texte poétique. Mais le colosse de Bayreuth, qui se croyait un bon gluckiste, ne l'était point : il lui manquait la mesure. La « mélodie continue » wagnérienneestun sophisme; sophisme défendu génialement par un orchestre incomparable, mais sophisme tout de môme. La musique de Tristan et de la Tétralogie a beau être riche, être vraie, être merveilleusement émue et d'une « motricité » prodigieuse, par le fait même qu'elle repose à peu près uniquement sur des mélodies du second type, elle méconnaît deux besoins physiologiques de l'homme ; le besoin de variété et le besoin de symétrie. Quoiqu'en disent les wagnériens, les quelques airs répandus dans l'œuvre de leur dieu sont des oasis impatiemment attendues, même par les meilleurs musiciens, dans le désert de ces splendeurs invariables. Et pour défenseurs de la vérité expressive qu'ils se prétendent, les disciples de Wagner, MM. Humperdinck, Vincent d'indy et Alfred Bruneau, par exemple, sont hors de la tradition gluckiste, chaque fois qu'ils demeurent esclaves de l'esthétique du leitmotiv et qu'ils fuient systématiquement les formes carrées, les vraies formes lyriques.

Berlioz et les compositeurs de l'école française qui le

suivirent, répondent bien mieux aux exigences du chevalier, si foncièrement français lui-même parFéquilibre et le sentiment des proportions. Gounod, Bizet, Félicien David, avec des qualités inégales et inférieures à celles de leur aïeul, furent des gluckistes. Le premier acte du Roi de Lahore de Massenet est du Gluck modernisé, mais excellent. Le Samson et Dalila de Saint- Saëns renferme des pages — « Dagon se révèle », par exemple, — tellement gluckistes qu'on les croirait de Gluck. Gluck aurait applaudi chaleureusement, comme à l'inspiration d'un petit-fils, l'admirable Invocation à la Nuit, de Gustave Charpentier, dans la Vie du Poète. Et le génial Roi d'Ys d'Edouard Lalo, est, avec les conquêtes modernes de l'harmonie et de l'instrumentation, un chefd'œuvre gluckiste digne de ses meilleurs modèles.

Il n'est pas surprenant que dans un pays si fidèle à l'esthétique apportée à Paris, il y a cent trente ans, par l'auteur à'Iphigénie en Aiilide, les œuvres de celui-ci obtiennent encore les éclatants succès qui en ont marqué les dernières reprises; celles tVOrp/iée à TOpéra-Comique en 1896 et 1899, avec M"^ Marie Delna, celle àlphigênie en Taiiride à la Renaissance, en 1899, avec M"'" Jeanne Raunay, celle à'Alcestc^ à rOpéra-Comi((ue, en 1904, avec M"''' Félia Litvinne, et celle iVArniide, à l'Opéra, en 1905, avec M'"" Lucienne Bréval.

Cependant la littérature, (jui n'ainir [»as les airs, — parce que les airs, c'est trop de musique. — la littérature ne perd jamais ses droits. Depuis (luehiuc temps elle prend sa revanche et recommence à blasphémer contre

Armide ctconlre vl/c^-s/e. Mais comme elle neveutplus êlrewagnérienne, — Wagner c'estericore trop de rythme, — elle se jelte clans les bras de Lulli et de Rameau avec des audaces de couleurs qui les eût elTaroucliés. Elle psalmodie, elle balhuLie presque le dialogue de Pelléas^ sur Talmosphère orchestrale la plus délicieuse du monde, il est vrai, mais c'est tout de même un mouvement régressif. Le prégluckisme musical, semblable au préraphaélisme pictural d'il y a cinquante ans, aurait tort de se croire dramatique ou psychologique, il ne saurait être que décoratif. Le préraphaélisme a fini par ne donner que de belles tapisseries et de beaux meubles. Fils bâtard du coloris musical chatoyant et spleenétique des Russes, le prégluckisme brode des étoffes exquises, comme les Nocturnes de Debussy ou le Prélude à r après-midi d'un Faune. Il ne créera jamais d'action. Pour Faction, il faut du mouvement, et pour évoquer des images motrices, il faut des rythmes, de bonnes grosses lignes précises, solides et carrées.

Mais quoi ! les compositeurs sont les maîtres ! Ils font fi du raisonnement et se moquent des exemples. Ce sont eux qui ont raison, en fin de compte, pour peu que le génie devienne leur complice. Mais nous autres, les amateurs, nous pouvons toujours tirer quelque enseignement du passé. Ne quittons pas le chevalier, sans nous rappeler qu'au moyen de beaux arguments beaucoup de bons esprits méconnurent ses chefs-d'œuvre. Disons-nous bien que ce n'est pas avec Tintelligence, qu'il faut écouter la musique, mais avec les sens et le

cœur. Et comme a moralité » de cette histoire, lisons encore une anecdote de Corancez. où Gluck aura le dernier mot :

(( Je dois dire, avant de quitter Alceste, que j'y conduisis un jour mon fils, encore enfant, à la vérité, mais cependant d'âge à pouvoir suivre la marche dramatique; je l'avais d'ailleurs hien instruit sur le fond du sujet. Il ne cessa de pleurer, et comme souvent la manière dont il était affecté allait jusqu'aux sanglots, il croyait devoir s'excuser auprès de moi en m'assurant qu'il ne pouvait s'en empêcher. Satisfait de cette marque d'intelligence et de sensibilité, j'en fis part à M. Gluck comme d'un effet assez extraordinaire ; il me répondit : « Mon ami, cela ne m'étonne pas, il se laisse faire... »

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