‹ GluckChapitre 2 sur 7 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

Hoffmann, dans un de ses Contes fanlastiqties{i), adonné le portrait suivant de Gluck : « .... Je me levai et je m'aperçus qu'un homme avait pris place à la même table que moi ; il me regardait fixement, et je ne pus, à mon tour, détacher mes regards des siens. Jamais je n'avais vu une tête et une figure qui eussent fait sur moi une impression aussi subite et aussi profonde. Un nez doucement aquilin regagnait un front large et ouvert, où des saillies fort apparentes s'élevaient au-dessus de deux sourcils épais et à demi argentés ; ils ombrageaient deux yeux étincelants, presque sauvages à force de feu, des yeux d'adolescent jetés sur un visage de cinquante ans. Un menton gracieusement arrondi contrastait avec une bouche sévèrement fermée, et un sourire involontaire,

(1) Hoffmann: le Chevalier Gluck.

que produisait le jeu des muscles, semblait protester contre la mélancolie répandue sur ce vaste front. Quelques boucles grises pendaient seulement derrière sa tète chauve, et une large houppelande enveloppait sa haute et maigre stature.... »

Tel, en eifct, nous apparaît Gluck dans les bustes et portraits que nous possédons : sa tête est celle d'un homme de génie qui connaît sa puissance ; elle respire la fierté et rintelligence, elle commande le respect et l'admiration.

Ce Gluck, tel que nous l'ont transmis la gravure et la sculpture, c'est le Gluck de l'âge mûr, en pleine possession de son génie et de sa gloire. C'est l'image que conservera la postérité. Il existe peu de portraits de Gluck enfant ou adolescent. Mais qu'importe ! ce ne sont pas ces images du grand homme à venir qui vivent dans la mémoire des peuples ; ce sont celles du grand homme en |)leine possession de sa gloire dont ils aiment à se ressouvenir.

II en fut de Gluck comme d'Homère : ses compatriotes ont disputé pendanyLde longues années sur le lieu, la date de sa naissance, le nom de ses parents ; on ferait un volume de tous les documents relatifs à cet interminable débat. M. Antoine Schmid, bibliothécaire impérial de Vienne, a établi, par des preuves irrécusables, que Christophe-Willibald Gluck était né, le 2 juillet 1714, à Weiden-Wang, près Neumarkt, dans le haut Palatinat. Son père portait le prénom d'Alexandre et sa mère celui de Walburga. x\lexandre Gluck avait d'abord appartenu, comme porte-arquebuse, à la maison du prince Eugène de Savoie ; il vint ensuite se fixer à Weiden-Wang comme garde-chasse ; en 1717, nous le trouvons au service du prince de Kaunitz, à Neuschloss, petite localité du nord de la Bohème. Sa vie était rude et laborieuse ; il y faisait participer ses enfants. Au milieu de l'hiver, durant ses courses à travers bois, il se faisait accompagner de ses fils Christophe et Antoine, pieds nus, par la pluie ou la neige. Peut-être le futur chanti'e d'Orphée dut-il à cette vie sauvage ce corps robuste, cette

énergie indomptable qui l'urenl une des causes de sa supériorité. Rentré au logis paternel, Christophe s'essayait à racler sur un violoncelle et un violon qui faisaient partie du mobilier de famille. Quand l'enfant eut douze ans, son père passa au service du prince de Lobkowitz, à Eisenberg, et installa son fils au collège de Kommotau, où il demeura six années, de 172G à 1732. Kommotau avait un séminaire de jésuites; les religieux lui apprirent à jouer du clacevin et de l'orgue ; ils lui firent donner pareillement des leçons de violon et de chant.

Les six années écoulées, Gluck se rendit à Prague. Pour grossir son maigre budget d'étudiant, il donna à son tour des leçons de musique. Pendant les vacances, il parcourait les villages, se faisait entendre, et recevait, en paiement, des denrées, la plupart du temps des œufs, dont il était obligé de faire commerce. — Plus tard, il se risqua à aborder les villes'; il y donna des concerts et fut payé, cette fois, en véritable monnaie.

Dans la maison hospitalière des Lobkowitz , à Vienne, il fit, en 1736, la connaissance des musiciens les plus distingués de la cour de Charles VI, entre autres, du célèbre Fux et du comte Melzi, qui le fit musicien de sa chambre. Ce fut à la suite du comte Melzi qu'il parcourut Milan, Rome, Naples et Venise.

A Milan, Gluck étudia quatre ans sous la direction du fameux Sammartini, dont nous avons déjà parlé dans notre biographie d'Haydn, et il profita ^i-bien des leçons de ce contrapontiste, qu'à vingt-sept ans, plein de confiance en ses forces, il iit choix d'un poème de Métastase, Artaserse, pour le mettre en musique. Gluck n'avait voulu faire que de la musique italienne ; mais il lui était impossible de dépouiller son caractère natif, et on remarqua dans sa partition une certaine allure germanique qui déplut au public. L'œuvre du Tedesco fut froidement accueillie aux répétitions, sauf un air purement italien de Sammartini, que le musicien glissa malicieusement dans son œuvre comme étant de lui. A l'exécution définitive, la faveur revint au jeune maître, et

Artasersc fut déclaré admirable de tout point, sauf cet air tant prisé, qui sembla faire tache dans l'ensemble de l'œuvre (1).

L'année suivante (1742), Gluck fit représenter à Milan, avec le même succès, Demofoonte. Dès lors, les offres et les propositions lui arrivèrent en foule. Avant que l'année ne fût écoulée, les deux théâtres principaux de Venise, le théâtre Saint-Samuel et le théâtre Saint-Christophe, représentaient, l'un Demetrio ou Cléonice, l'autre Ipermnestra. En 1743, Gluck donnait Artamene à Crémone, Siface à Milan. De 1744 à 1745, il fait exécuter Fedra à Milan, AUessanilro mil' Indie ou Povo à Turin. Huit opéras en cinq ans ! On voit qu'en empruntant à l'Italie ses facultés mélodieuses, le compositeur allemand lui empruntait aussi sa fécondité proverbiale. Ces partitions, qui ne sont pas sans valeur, méritaient d'être conservées à la postérité; malheureusement elles ne furent pas gravées, et celles^ qui avaient été jouées à Milan furent détruites par un incendie (2) .

(1) Nous ne garantissons pas raulhcnlicilé de celte anecdote, qui a été contestée.

(2) On vient de publier en Allemagne un certain nombre de morceaux tirés des partitions italiennes de Gluck. Il y a ceci de très remarquable que fort souvent le maître a fait des emprunts à ces partitions pour ses opéras français. Nous aurons occasion de le constater, au cours de cette étude.

En 1746, lord Middiesex gouvernait l'Opéra de Londres. Le bruit des succès de Gluck étant parvenu jusqu'à lui, il l'invita à écrire un ouvrage pour le théâtre de Ilay-Market. Gluck vint en Angleterre, accompagné du prince Lobkowitz, et apportant sa partition : la Caduta dei Giganti. La campagne fut laborieuse. Haendel, qui jouissait presque exclusivement de la faveur du public, ne souffrait pas volontiers qu'une gloire rivale vînt s'établir en face de la sienne. Il se montra malveillant pour l'œuvre de Gluck qui, sans être irréprochable, renfermait, nu dire de Burney, des beautés de premier ordre. Il s'oublia jusqu'à dire de Gluck qu'il « entendait le contrepoint comme son cuisinier -k. La Caduta dei Giganti, donnée pour la première fois le 7 janvier 1746, fut froidement accueillie du public et n'eut que cinq représentations. Gluck se fit présenter à Hsendcl, qui se montra envers lui hautain et sévère; en revanche, il se lia d'amitié avec un jeune maître très populaire à Londres, Thomas- Augustin Arne, dont M. Desnoiresterres raconte la vie dans son livre très intéressant sur Gluck et Piccinni. Arne cstl'auteur de l'air national anglais : Buk Britannia.

Artaniene, représenté après laCaduta dei Giganti, n'eut que dix représentations. Gluck, crut pouvoir conquérir l'estime du public anglais en composant un pastiche de tous les morceaux les plus applaudis de ses partitions italiennes. Mais Piramo e Tisbe fut reçu avec la plus grande froideur. Dès lors, Gluck fit un retour sur lui même : il comprit que la splendeur des mélodies, la richesse harmonique n'étaient rien si la musique n'était pas en situation ; il se dit qu'une situation donnée comportait une expression propre et que rien ne servait de flatter les sens si le musicien ne savait pas toucher le cœur. Ce fut sous cette impression qu'il quitta l'Angleterre.

Gluck quitta Londres à la lin de 4746 pour retourner en Allemagne, oîi le prince électoral de Saxe venait de l'attacher à sa chapelle. A la même époque, son père vint à mourir, lui laissant un petit patrimoine. Gluck, qui n'était pas astreint à la résidence de Dresde par ses fonctions de maître de chapelle, vint se fixer à Vienne, où il fut presque immédiatement chargé de mettre en musique, pour la fête de l'impératrice Marie-Thérèse, la Semiramide riconosciuta, de Métastase. Le succès fut complet et l'artiste devint l'homme le plus recherché de Vienne. Il demanda en mariage la fille d'un négociant enrichi en Hollande, M. Joseph Pergin ; — évincé à son double titre de musicien et d'homme sans fortune, Gluck chercha à oublier sa déconvenue en allant à Copenhague, prendre part aux fêtes données à l'occasion de la naissance du prince héréditaire du Danemark. Il fut reçu avec les plus grands égards et logé au palais des souverains. Il fit entendre, au théâtre italien de Charlottenbourg, une sérénade en deux actes, Tclitk, qui parait avoir eu du succès. Dans un concert à sou bénéfice, donné le

■19 avril 1749, il se fit entendre sur un instrument de verre inconnu jusqu'alors. C'était une espèce d'harmonica, consistant en une succession de gobelets. Gluck obtint un grand succès de curiosité.

Il quitta Copenhague dans la seconde moitié d'avril, traversa l'Allemagne sous un froc de capucin, pour une raison qu'on ignore, et se rendit à Rome, où il fit représenter Telemaco au théâtre Argentina. Brusquement surpris par la nouvelle de la mort de Joseph Pergin, il revint à Vienne où, rien ne s'opposant plus à ses projets, il épousa la jeune fille dont la main lui avait été refusée précédemment. Marianne Pergin devint la compagne fidèle du grand artiste.

En 1751, Gluck prit la route de Naples où il comptait faire entendre un opéra, la Clemensa di Tito, sur un poème de Métastase que Mozart devait plus tard mettre en musique à son tour. A cette époque régnait sans conteste à Naples le fameux Cafifarelli, chanteur merveilleux, mais d'une vanité puérile et grotesque à la fois : il avait fait graver sur la porte de son palais ces mots : « Amphion Thebas, ego domuin. »

On ne l'abordait que chapeau bas et avec force génuflexions. Gluck refusa de se soumettre à ce cérémonial avilissant. Caffarelli, souple comme sont les Italiens, comprit qu'il n'y avait rien à faire contre cette obstination germanique ; il se radoucit et de bonnes relations s'établirent entre le compositeur et le chanteur.

Dans le nouvel opéra, une prépondérance assez notable était donnée parfois aux instruments sur le chant. Un passage surtout dérouta les habitudes italiennes; on cria au scandale, et les compositeurs napolitains décidèrent d'en référer au célèbre Durante, l'oracle du temps. « Je ne puis décider, dit le maître, si ce passage est tout à fait conforme aux règles de la composition, mais j'ose vous dire que nous tous, à commencer par moi, serions fiers de l'avoir imaginé et écrit. »

Chargé de la direction des concerts du prince de Saxe-IIildburghauscn, Gluck fit, en 17o4, représenter au palais de ce prince,

on présence de l'Empereur, une partition connue sous le nom do le Cinesi, qui lui valut, de la munificence impériale, une tabatière en or renfermant cent ducats. L'hiver suivant, cet ouvrage fut repris au théâtre de la cour et remarquablement interprété par la célèbre Gabrielle, dite la Ferrarese. Quelques mois après, le comte Durazzo, directeur du théâtre de la cour, nomma le compositeur Kapellmcister der Oper, maître de chapelle de l'Opéra. Vers la fin de l'année Gluck fit une apparition à Rome où, en dépit d'une cabale montée contre lui par les envieux, il fit représenter avec un succès complet il Trionfo di Camillo et Antigono. Le Saint-Père le nomma chevaliei' de' l'i'ppron d'or. l\Iozart, âgé de quatorze ans, devait plus tard obtenir la même distinction. Seulement, Mozart ne se fit jamais appeler le chevalier Mozart, tandis que Gluck fit toujours précéder sou nom du titre (pii lui avait été octroyé.

Ouand il revint à Vienne, le public était plein d'engouement pour les opéras comiques français, ceux surtout dont le poète Favart écrivait les livrets.

On cite une lettre bien curieuse, (jue le comte Durazzo fit écrire à ce poète, en 1759 ;

« Quand M. Favart aura fait un opéra comique, quoiqu'il le destine à Paris, cela ne l'empêchera pas qu'il ne l'envoie à Vienne. Le comte Durazzo le fera mettre en musique par le chevalier Gluck et d'autres compositeurs habiles, qui seront charmés de travailler sur de si jolis vers. » — C'est ce qui explique comment le futur chantre d'Orphée se trouva collaborateur de Favart, d'Anseaume, de Bret, etc., dans les Amours champêtres, le Chinois poli en France, le Déguisement pastoral, l'Ile de Merlin, la Fausse Esclave, Cythère assiégée et le Cadi dupé. Toutes ces pièces eurent du succès en Allemagne. L'électeur Palatin, au sortir d'une représentation, ne sut mieux témoigner son admiration à Gluck qu'eu lui envoyant un tonneau de bon vin.

Mentionnons cependant di >^ travaux plus sérieux: j7 Rc pnslorr (IToli). dans le f;oût italien, mais d'une instrumentaln.n

vigoureuse, où pour la première fois on entendit des tinibales; — une reprise de la Tctide, précédemmentreprésentée à Copenhague. Le comte Durazzo fit présent d'une copie de cette partition à Favart; elle inspira la plus haute admiration au poète, et lui suggéra une proposition bizarre : « M. de Clioiseul désirerait une marche pour les Suisses, dont il est colonel : il faut que la marche soit d'un caractère belliqueux, majestueux, et peigne, en quelque sorte, le génie de la nation helvétique, et qu'en môme temps, elle soit charmante et facile à retenir. Bassons, fifres et tambours, voilà les instruments pour lesquels il faut travailler. » Favart demandait au comte Durazzo si Gluck voudrait bien concouiir pour ce chef-d'oeuvre; il demandait une réponse au plus tôt. « Ce serait, ajoutait-il, une occasion de faire ma cour au ministre. »

En 1761, Gluck écrivit, sur un médiocre livret de ballet: Don Giovani ossia il Conviva di pielra, 4 actes de très belle musique. C'est le sujet que Mozart devait immortaliser.

En 1762, Gluck est appelé à Bologne pour inaugurer la nouvelle salle de spe-cfacle; il part, emmenant avec lui son ami, le violoniste Charles de Dittersdorf, célèbre par son appétit extraordinaire et la fantaisie qui lui prit un jour de mettre en musique les Métamorphoses d'Ovide. Les deux musiciens étaient en compagnie de la signora Marini, jeune Vénitienne qui, après avoir figuré deux ans comme prima donna sur le théâtre de Prague, songeait à retourner avec sa mère dans sa ville natale. Les deux dames entraînèrent Gluck et son gmi jusqu'à Venise, où ils passèrent huit jours. Ou disait merveille de la musique qui se faisait dans cette ville célèbre ; mais Gluck y éprouva une grande désillusion, la même à peu près qu'éprouva Meudelssohn, lorsqu'en 1831 il entendit les orchestres de Rome.

A Bologne, Gluck fit la connaissance du fameux Farinelli, qui, chassé d'Espagne, s'était fait bâtir, à un mille environ de la ville, un palais splendide où il avait réuni une galerie d'instruments et de labloauv précieux. Le C(>iii|insilPiir allemand retrouva dan<

cette magnifique demeure le père Martini, ami intime de Farinelii, dont la bibliothèque musicale était renommée dans l'Europe tout entière, et dont la compétence musicale n'était niée par personne. — Dittersdorf se fit entendre dans plusieurs couvents et églises et se fit généralement admirer. Il a raconté lui-même son séjour à Bologne dans un livre fort curieux. On y trouve une révélation piquante des mœurs un peu païennes des monastères d'Italie. M. Gustave Desnoiresterres dans son livre intéressant sur « Gluck et Piccinni » s'exprime dans ces termes : « Peuple, grands ou prélats, couvents d'hommes et de femmes, du premier au dernier, ce peuple n'a d'autre vie que la musique et d'autre raison de vivre. L'Italie fractionnée en mille petits États n'est plus une nation; elle ne serait plus une patrie, si un seul sentiment, une même religion, l'art, ne retenait ces parcelles éparses, et que tant de causes contribuent à disjoindre. »

L'opéra de Gluck, il Trionfo di Clelia obtint un grand succès, malgré l'imperfection de l'exécution. Quelques jours après la représentation, les deux amis reprirent la route de Vienne par Parme, Mantoue, Klagenfurth et Trente.

Pendant ces quelques années où Gluck donna le jour à tant de partitions si purement italiennes, à tant de divertissements, de ballets, d'ariettes, le temps n'avait pas été perdu pour lui : il avait profondément réfléchi; il avait senti le vide de tous les livrets sur lesquels il avait travaillé jusqu'alors ; la poésie de Métastase lui parut pour ce qu'elle était réellement, un harmonieux verbiage, supportant une musique quelconque. Gluck comprit que la vérité n'était pas là. Pour se rendre un compte exact des sujets antiques, il remonta aux sources ; il apprit le latin; il apprit également la langue française vers laquelle un instinct secret le poussait. Raniero de Calzabigi, un poète livournais, connu par un travail intéressant sur la personne et les œuvres de Métastase, l'encouragea dans cette voie et lui proposa un sujet : Orfeo ed Euridice. Le livret de Calzabigi inaugurait une poétique nouvelle : tout l'intérêt résultait des situations. Rien n'était sacrifié à l'élégance recherchée, à l'afféterie. Gluck pouvait y adapter à son aise une musique sévère, sans ornements superflus, « n'ayant d autre

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parure que sa propre beauté, attendant le succès de l'expression saisissante des passions et non d'agréments étrangers et conventionnels. » (G. Desnoiresterres.) Galzabigi soumit, par déférence, le livret à Métastase, qui se montra poli et ne répondit qu'évasivement sur les chances de succès que pouvait avoir, selon lui, un sujet ainsi présenté.

Le 5 octobre 1762, Orfeo ed Euridice fit son apparition sur le théâtre impérial de Vienne. Gluck avait conduit l'orchestre pendant toutes les répétitions ; Galzabigi avait dirigé les acteurs. Tous deux avaient montré une persévérance inouïe, et Gluck, notamment, avait failli plus d'une fois lasser la patience des exécutants, mais il était soutenu par la cour. L'ouvrage, aussi bien monté que possible, produisit un effet d'étounement à la première représentation, d'admiration générale à la seconde; l'impératrice tit remettre une bague en diamants à Galzabigi, une bourse de cent ducats au musicien.

Pour obéir à ses engagements avec la cour, Gluck avait dû ne pas rompre complètement avec Métastase; en 1763, il avait écrit, sur des paroles de ce poète, un nouvel ouvrage, Ezio, dont on n'a conservé que le second acte. En 1764, il mit également en musique une farce de Lesage, le& Pèlerins de la Mecque, trauslbrmée par Dancourt en opéra comique.

Le comte Durazzo, émerveillé du succès d'Orphée, avait médité d'étendre la réputation du compositeur et, faisant passer la frontière à sa partition, il l'envoya à Favart, en lui demandaulce qu'en coûterait la gravure. Mondonville, auquel Favart communiqua la partition, estima la dépense à 800 livres; il ne restait qu'à se mettre à l'œuvre. Malheureusement, Gluck écrivait ses manuscrits avec une négligence inconcevable. Il y avait tant d'intentions à deviner, tant d'erreurs à corriger, que Buni déclara la besogne impossible. Le compositeur Philidor, auquel ou soumit VOrphée, s'éprit de ses beautés et se dit prêta corriger les fautes île la partition ; il se constitua le patron de l'ouvrage et brigua l'honneur

d'en être le parrain. On Ta accusé de s'être payé en empruntant à Gluck la mélodie : Objet de mon amour, pour en faire la romance de Bastien : Nous étions du mè)ne âge, dans son opéra le Sorcier.

Dans les premiers jours de 1764, Orphée parut. Favart ne demandait d'autre rétribution que le droit de disposer de six exemplaires, dont un pour Philidor. Les frais avaient dépassé les prévisions et s'élevaient à environ 2,000 livres. Le comte Durazzo s'étant récrié sur l'énormité de la somme, Favart lui donna une noble leçon en offrant de se charger des frais à ses risques et périls.

Gluck vint passer quelques jours à Paris dans les premiersjours de mars ; on ne sait s'il profita de l'hospitalité que Favart lui avait précédemment offerte dans les termes les plus engageants et les plus flatteurs. En tous cas, son apparition fut très courte, car il devait être le 3 avril à Vienne pour diriger les fêtes du couronnement.

Le 23 janvier 1765, pour le mariage de l'archiduc Joseph avec une princesse de Bavière, il fit représenter à Schœubrunn il Parnasso confuso, sur un poème de Métastase. Les 'exécutants furent les princes et princesses de la famille impériale. Un nouvel ouvrage avait été commandé à Gluck pour la fête de l'Empereur; mais la mort du souverain, arrivée le 17 août 1766, rendit impossible la représentation de laCorona, dont Métastase avait fourni le poème.

Le tirage cY Orjyhée se fit dans la première'moitié d'avril 1764 et la partition fut mise en vente aussitôt. En trois ans il ne s'en vendit que neuf exemplaires. Favart, quij'avait répondu de la vente, n'eût pas été, on le voit, récompensé de son dévouement, si le comte Durazzo n'avait enfin compris qu'il devait indemniser cet artiste honnête et désintéressé.

Tout sévère que fût le sujet d'Orphée, la part de l'imprévu s'y trouvait encore : Calzabigi, obéissant aux convictions de Gluck et aux siennes, chercha à se rapprocher encore davantage de la sobriété du drame antique, en composant un livret qui reposât, jusqu'au dénouement, sur une situation pathétique mais unique. — Nous voulons parler d'Alceste, qui fit son apparition sur le théâtre de Vienne, le 16 décembre 1766, après toute une semaine de répétitions, pendant lesquelles il était resté fermé, à la grande indignation des adversaires de Gluck, lesquels proclamaientpartout que l'œuvre était monotone, ennuyeuse, et qu'il était bien pénible d'être sevré de spectacle pendant neuf jours pour assister, le neuvième, à une messe d'enterrement! Les admirateurs de Gluck plaidaient sa cause avec non moins d'animation, en sorte que les esprits étaient fort montés au moment de la bataille. Elle ne fut pas décisive le premier jour ; mais, après quelques représentations, le public, jusqu'alors indécis, fut subjugué par les beautés pathétiques de l'ouvrage, et se passionna pour ifces^e, au point de

ne plus vouloir entendreautre chose. Alceste ne fut gravé qu'en 1769, avec une épilre dédicaLoire au grand-duc de Toscane, dans laquelle Gluck expose toute sa théorie. C'est un manifeste de la plus haute importance. Nous reviendrons sur ce document qui se trouve complété par un second manifeste, placé par Gluck en tête d'une nour velle pairLUion, Paride ed Elena, dédiée an duc de Bragance, donnée en 1769, et qui, sans être à la hauteur d'Orphée et d' Alceste, renferme de réelles beautés.

Gluck menait à Vienne une existence heureuse : il était honoré des grands, respecté de ses ennemis, admiré du plus grand nombre. Les étrangers demandaienl àlui être présentés, ce qui ne s'obtenait pas sans quelque difficulté. En 1772, le docteur Burney, par l'entremise de la comtesse de Thun, obtint la permission de visiter le sauvage maestro. Il a laissé des détails piquants sur la vie d'intérieur de Gluck: « son caractère, dit-il, est presque aussi sauvage que celui dellœndel, dont tout le monde avait peur ». A cette époque, l'Orphée allemand était déjà vieux et légèrement défiguré par la petite vérole. Il vint recevoir à la porte, accompagné de sa femme et de sa nièce, le docteur qui était lui-même accompagné de l'ambassadeur de sa nation, lord Hormont. La nièce de Gluck était une enfant de treize ans, chétivc et délicate, mais douée d'une voix superbe. Elle avait reçu des leçons de l'Italien Millico, un admirable chanteur et un grand artiste, pour lequel Gluck avait écrit en 1769, à Parme, pour les fêtes du mariage de l'infant don Ferdinand avec l'archiduchesse Marianne-Amélie, un prologue : U Fested'Apollo, suivi de trois actes sur des sujets différents, Vatto de Bauci e Fileinone, Vatto d'Aristeo et enfin ïalto d'Orfeo, formé de fleurs éparses de son opéra du même nom. Gluck reçut Burney avec toute l'affabilité dont il était susceptible. Il accompagna deux morceaux d'Alceste que sa nièce chanta à ravir ; luimême chanta presque en entier le reste de l'opéra, ainsi que des fragments de Paride ed Elena et des fragments d'Iphigénie. Le surlendemain, Gluck fut invité, avec sa nièce, à un grand

diuer à rambassadc d'AngJelcrre. Le soir, eu présence des plus grands personnages et des plus illustres artistes, Marianne se fit entendre, accompagnée par son oncle ou par l'orchestre, et arracha à l'auditoire des cris d'aduiiratiou.

En entendant les fragments cV/phigénie, Rurney comprit que les tendances de Gluck l'entraînaient à imiter les maîtres français; il perça également le secret désir qu'avait le compositeur de travailler pour la scène française et de demander au public parisien la sanction de sa gloire.

Gluck fit à Vienne la connaissance d'un amateur français passionné pour la musique, M. de Sévelinges ; il était, dit un contemporain, l'àme de la musique à Paris et le président de tous les concerts de l'époque. M. de Sévelinges, ravi d'entendre Gluck faille devant lui l'éloge de Lulli, mit au service du compositeur, dès qu'il fut de retour à Paris, son influence, qui était considérable. En même temps, Gluck se liait avec un attaché de l'ambassade française à Vienne, le Bailli du RoUet, non moins passionné pour la musique et les lettres. Ce fut le Bailli du RoUet qui composa, pour Gluck, le livret d'Iphigénie en Aulide ;il s'agissait de réduire à trois les cinq actes de la tragédie de Racine. Le poète se tira assez habilement de ce travail difficile en supprimant le rôle d'Eriphile, en précipitant le dénouement et en mutilant le moins possible la poésie de l'illustre tragique.

Du Rollet écrivit à Dauvergne, directeur de l'Académie royale de musique, une lettre fort étendue et pleine de flatterie à l'adresse du public français. Le chevalier Gluck, disait-il, a reconnu l'excellence de la langue française, si susceptible de se prêter à la grande composition musicale: aussi a-t-il écrit une partition dans le goût et pour le public français; il ne souhaite rien tant que de la soumettre à l'appréciationetau jugement de ce public. «L'épître, dit M. Desnoiresterres, était tout un programme : les termes en avaient été pesés comme ceux d'un manifeste » ; elle fut suivie, eu février ITTo, d'une seconde lettre, signée de Gluck lui-même.

Cette lettre, conçue en termes fort habiles, était rédigée de façon à flatter ramour-propre national ; elle était pleine de caresses à l'égard d'un homme dont il importait de ménager la plume, l'illustre Rousseau. Rousseau s'était montré grand admirateur d'Orphée et resta généralement bienveillant pour Gluck.

Le premier acte d'Iphigénic ayant été envoyé à Dauvergne, celui-ci répondit après l'avoir examiné : « Si le Chevalier veut s'engager à livrer six partitions de ce genre, rien de mieux; autrement on ne jouera pas Iphigénie : un tel ouvrage est fait pour tuer tous les anciens opéras français. » La réponse était flatteuse ; mais c'était une lin de non-recevoir. Gluck se souvint alors qu'il avait été le professeur de musique de Marie-Antoinette; il partit pour Paris avec sa femme et sa nièce, et fut accueilli par la Dauphine avec la courtoisie la plus affectueuse et la plus empressée (automne de 1775).

Vin

Gluck avait besoin d'alliés dans la lutte qu'il allait avoir à soutenir, tant contre les partisans de la musique italienne que contre les partisans de la musique française, mal disposés vis à-vis de celui qu'ils considéraient comme un intrus.

L'imprimeur Corancez ménagea au compositeur une entrevue avec l'auteur du Devin de Village. Le chevalier fit au sauvage Rousseau les plus grandes avances ; il lui apporta une partition italienne cVAlccste, en le priant de la parcourir et de lui donner sou avis, de telle sorte que leurs premiers rapports turent excellents. « L'Opéra, dit M. Gustave Desnoiresterres, était alors une lourde machine où le désordre, l'abus, le caprice, la routine, l'inertie trônaient despotiquemeut, sans que personne y trouvât à redire. Pendant que les acteurs étaient en scène, on apercevait, dans le fond du théâtre, les danseuses qui répétaient leurs pas. Les chœurs étaient représentés par de simples figurants ; le vrai chœur chantait dans la coulisse. A l'orchestre, tout se passait en famille. Les musiciens, selon le temps qu'il faisait, venaient ou

— 2-2 ne venaient pas; le chef d'orchestre marquait la mesure en frappant à coups redoublés sur son pupitre. » Rousseau comparait à des mugissements les cris que poussaient les chanteurs et les chanteuses. Gluck qui, par l'intervention de la Dauphine, avait obtenu qulphi(/énie en .4i//iV/efiit distribuée et mise à l'étude, Gluck avait à faire l'éducation de tout ce monde, à façonner le goût des chanteurs, à assouplir l'orchestre. Les meilleurs artistes, Legros, Larrivée, ne supportaient aucune observation. « Laissez-moi seulement revêtir mon costume, disait ce dernier au compositeur après une répétition où il avait été déploral)le, et vous ne me reconnaîtrez plus. »

L'acteur se mit à chanter, revêtu de son costume, c'était là tout le changement. Gluck de lui crier: « Mon ami, je vous reconnais très bien.» Il était encore plus difficile d'avoir raison des actrices, gâtées par l'adulation et soutenues par les grands seigneurs, toujours disposés à épouser leurs querelles. Rien de plus difficile surtout à leur faire accepter que l'obligation de chanter en mesure. Pour les amener à recommencer un passage, il fallait les menacer d'en référer à la reine. Les répétitions ne devaient, en raison du règlement, être accessibles qu'à un petit nombre de spectateurs, cinquante tout au plus. Cette prescription ne faisait qu'accroître le sentiment de curiosité générale qui commençait à se faire jour. On forçait les portes de l'Opéra pour apercevoir cet homme extraordinaire, plein de son œuvre, uniquement occupé de ses acteurs et de son orchestre, s'agitant, se démenant comme un possédé à la moindre note fausse. M'"'= du Barry, disait-on, avait assisté à la dernière répétition, dans une loge grillée disposée de façon à la cacher à tous les regards. Le 13 avril, jour fixé pour la représentation, le premier chanteur tombe malade. Gluck s'opposa à ce que le premier rôle fût tenu par une doublure. Il menaça même de partir pour Vienne ; la cour, qui devait faire un voyage, le contremanda, et la représentation fut i-eculée au 19. Ce jour-là, dès onze heures du matin, les grilles de distribution

étaient assiégées par une foule immense; il fallut tripler les postes pour empêcher le désordre. A cinq heures et demie, la salle était comble; toute la cour était présente, moins le roi et M"*' du Barry. M"* Arnould jouait le rôle d'Iphigénie ; Larrivée, celui d'Agamemnon; Legros celui d'Achille. Sans être irréprochable, l'exécution fut plus remarquable qu'aucune de celles auxquelles avait pu assister le public français. La première impression fut celle de l'étonnement. La dauphine né cessait de battre des mains, et la cour se trouvait obligée d'en faire autant. Quelques jours après, cette princesse écrivit à sa sœur, Marie-Christine, une longue lettre où elle lui donnait une appréciation très juste de la musique de Gluck, et un récit très exact des impressions du public.

Affluence non moins considérable à la seconde représentation. La partition, mieux comprise, est accueillie avec enthousiasme. A chaque représentation, le succès grandit ; ce n'est bientôt plus un goût, mais une fureur; les modes s'en mêlent: les femmes se coiffent toutes à l' Ipingenie . Des. amis ardents n'épargnent rien pour pi-éparer le succès. Le Bailli du Rollet met un chapelier de ses amis à la tète de la cabale dont il croit avoir besoin le jour de la première exécution d'Iphigénie. Grimm raconte le fait dans sa correspondance. L'abbé Arnaud donne, dans la Gazette de littérature, une analyse très remarquable de la partition. Corancez, qui est en relation journalière avec Gluck, se fait expliquer les intentions du compositeur, la raison des effets qu'il veut produire, et met le public dans la confidence des beautés de la musique.

Gluck avait dû satisfaire au goût de la nation, qui ne comprenait pas un opéra sans danses : mais il l'avait fait avec une extrême sobriété. Le grand Vestris, le dieu de la Danse, avait été stupéfait de ce que le compositeur n'eût pas terminé son œuvre par une de ces chaconnes brillantes où le danseur déployait tout ce qu'il avait de grâce et de vigueur. « Est-ce que les Grecs en

avaient? » s'écria Gluck impatienté. — « Tant pis pour eux», répondit Yestris, qui se retira fort mécontent.

La mort de Louis XV devait amener momentanément la fermeture des théâtres ; mais la protectrice de Gluck allait devenir la reine, et cette protection toute-puissante ne pouvait manquer d'aplanir pour lui bien des difficultés, et le préserver de bien des conséquences fâcheuses qu'eût pu entraîner son caractère ombrageux et absolu. Un jour que Gluck et quelques autres musiciens répétaient chez Sophie Arnouid, entre le protecteur de l'actrice, le prince d'Hennin, grand personnage, assez puissant alors. Le chevalier reste sur sa chaise ; le prince furieux lui dit: « L'usage en France est qu'on se lève, lorsque survient quelqu'un, et surtout un homme de considération. — L'usage, en Allemagne, répond Gluck, est de ne se lever que pour les personnes qu'on estime. » Il fallut l'intervention directe de la reine pour arrêter les suites de celte altercation.

Ces attitudes hautaines réussissaient, du reste, à Gluck. Aux répétitions d'Orphée et Eurydice, qui commencèrent bientôt, les grands seigneurs et même les princes s'empressaient autour de lui pour lui présenter, qui son surtout, qui sa perruque, car il se coiffait d'un bonnet de nuit avant de commencer la répétition. C'était, en vérité, bien de l'honneur!

Tout bourru qu'il fût, le compositeur ne négligeait cependant pas les relations du monde ; il était assidu chez M""^ de Genlis, dans le salon de laquelle il faisait aussi de la musique avec Monsigny, Mondonville, et le célèbre violoniste Jarnowick ; — chez la duchesse de Kingston qui remplissait alors Paris du bruit de ses aventures. — Il se montrait chez les gens de lettres, les artistes ; il s'assurait d'avance le concours de l'opinion.

Le 2 août, Orphée fit son apparition sur la scène française. Le succès fut immense : le chant des nymphes, l'air d'Orphée aux enfers, le duo des époux, arrachèrent des sanglots à toute la salle. Rousseau assista à la représentation, et lui qui avait crié si haut, jadis, que jamais on ne ferait de bonne musique sur des paroles françaises, demeura émerveillé et fit au chevalier l'accueil le meilleur et le plus affectueux. — Un jour, cependant, Rousseau se rappela la théorie qu'il avait émise et se ravisa. II fit prier Gluck de ne plus revenir chez lui. A Corancez, qui lui demandait la raison de cette cruauté : « Ne voyez-vous pas, dit Rousseau, que M. Gluck qui a toujoui's travaillé sur la langue italienne, ne l'a abandonnée que pour me donner un démenti ! »

Il n'était plus question à Paris que cVOrphée : M"^ de Lespinasse en était émue jusqu'à l'attendrissement; — M"^ du Defïand, en revanche, prolestait contre l'odieux sabbat, et avec elle d'Argental et Voltaire. Cependant on voit que Voltaire ne se déclarait contre Gluck que pour être agréable à M"^ du Deffand ; au fond

il était bien disposé pour le novateur et ne se prononçait contre lui qu'avec réserve. « M""^ Denis, dit-il, m'affirme que le chevalier Gluck module infiniment mieux que Lulli, Destouches, Campra. » M'"<= Aecker affirmait hautement ses préférences pour Grétry. Une forte cabale tentait des efforts inouïs pour créer à des œuvres médiocres des succès qui pussent lutter avec celui d'Orphée. Quels que fussent ces efforts, l'impression de M''^ de Lespinasse restait la vraie : Orphée avait touché les cœurs, et la supériorité de la musique de Gluck restait incontestable. . La Reine fit assurer au compositeur une pension de 6,000 livres, et 6,000 livres, en outre, pour tout ouvrage nouveau que l'on représenterait. Le 10 Janvier ITT.'i. Iphigénii- fut reprise.

La princesse était dans une petite loge, accompagnée de Monsieur, de Madame et du comte d'Artois. A la 3*^ scène du second acte, Legros, modifiant légèrement les paroles, se tourna vers Marie-Antoinette, et s'écria avec le chœur : Chantons, chantons, notre reine, — et que l'hynisn qui l'enchatne nous rende à jamais heureux. » Le public saisit rallusion, et ce fut une explosion d'émotion et d'enthousiasme. Le roi assista à la représentation suivante et se déclara séduit parles beautés de la musique.

A l'occasion de l'arrivée à Paris du jeune archiduc Maximilien, Gluck arrangea pour Versailles un petit opéra comique de Vadé, intitulé l Arhre rnrhanté ; il livra également un opéra-ballet en trois actes, Cyth'ere assiégée, qui n'ajouta pas beaucoup à sa réputation. Indépendamment d'Alceste, qui devait subir de notables modifications avant de paraîtra sur notre scène lyrique, Gluck était convenu d'écrire pour l'Opéra deux autres ouvrages, Roland et Armide. Il ne lui répugnait nullement de refaire ainsi tous les opéras de Lulli ; il savait d'avance que la comparaison serait tout à son avantage, mais il n'entendait pas qu'on marchât sur ses brisées. Qu'on juge de sa fureur quand il apprit que l'Académie royale s'était arrangée avec l'Italien Picciuni pour un autre Roland. Il écrivit à du RoUet une lettre indignée qui fut reproduite par

l'Année littéraire : il annonçait à son ami que, vu le procédé inqualifiable dont il était l'objet, il venait de détruire tout ce qu'il avait composé de Moland.

Piccinni, auteur d'un opéra, la Duona Fiijliuola, qui avait eu un assez grand succès à Paris, s'était annoncé sous des auspices malheureux ; M""' du Barry n'était pas fâchée de patronner en France un compositeur que l'on put opposer au favori de la future reine. Le baron de Breteuil avait été chargé par elle de la négociation qui amènerait en France le maestro italien, sous la promesse d'une gratification annuelle de 2,000 écus. La mort de Louis XV coupa courtà ces pourparlers; mais le marquis Caraccioli, ambassadeur de Naples, fut assez habile pour obtenir de la reine la permission de renouer l'affaire. Le musicien, séduit par la perspective du succès, n'hésita pas à quitter son beau ciel napolitain pour venir chercher la gloire sous notre ciel gris et pluvieux. Ce fut ainsi qu'un rival vint se poser en face du compositeur allemand, et, pendant longtemps, il ne sera bruit que de la grande querelle des Gluckistes et des Piccinnistes.

Alceste, remaniée en vue des exigences de la scène française, fui représentée, le 23 avril 1770, en présence de la jeune reine, qui avait voulu donner au chevalier l'appui moral de sa présence. Les deux premiers actes furent écoutés favorablement; mais le dernier causa une impression générale d'ennui. Gluck fut désespéré; il se précipita dans les couloirs et dit, les larmes aux yeux, à l'abbé Arnaud qui venait à sa rencontre : « Alcesteest tombée! — Tombée du ciel, » répliqua Arnaud. Gluck ne resta pas sons le coup de cette défaillance passagère ; il sut affronter l'insuccès avec courage et affecta un flegme qu'au fond il n'avait pas. « La faute, disait-il, n'est pas au compositeur: elle est au public; — Alceste peut attendre, ajoutait-il; j'affirme qu'elle plaira dans deux cents ans, si la langue française ne change point, et ma raison est que j'en ai posé tous les fondements sur la nature, qui n'est jamais soumise à la mode. »

Gluck, s'il avait été moins infatué de son génie, n'eût pas dû s'étonner de l'effet produit par Alceste sur le public parisien. A

Vienne, la pièce n'avait pas réussi tout d'abord; et, bien avant la représentation du 23 avril, Rousseau avait écrit, au sujet de VAlccste italienne: « Je ne connais pas d'opéras où les passions soient moins variées que dans VAlcente; touty roule presque sur deux seuls sentiments, l'affliction et l'efiroi, et ces deux sentiments, toujours prolongés, ont dû coûter des peines incroyables au musicien pour ne pas tomber dans la plus lamentable monotonie... Quand la mesure est passée, l'acteur a beau se démener, le spectateur s'attiédit, se glace, et finit par s'impatienter... Le dénoûmentde la pièce, n'en déplaise à Euripide lui-même, est froid, plat, et presque risible à force de simplicité. »

Le rôle principal avait été confié à M"« Levasseur, chanteuse de mérite, protégée par le comte Merci-d'Argenteau, ambassadeur d'Autriche à la cour de France. Son talent fut impuissant à combattre l'effet d'ennui causé par un drame austère et monotone. Les épigrammes en prose et en vers ne furent pas épargnées à l'auteur d'Alceste. Ses amis, l'abbé Arnaud eu tète, répliquaient avec vivacité, avec esprit, avec conviction surtout, et l'on devinait bien qu'ils prenaient le mot d'ordre du maître. Corancez expliquait au public les raisons profondes qui avaient fait adopter à Gluck ici une même note pour une succession de quatre vers dans le chœur des dieux infernaux, là une combinaison symétrique de longues et de brèves dans la marche religieuse. Il fallait, dans le premier cas, marquer le caractère d'impassibilité des dieux du Tartare, dans le second imiter le mètre sacré et religieux des Grecs, etc.. — tout cela ne désarmait pas le mauvais vouloir d'une certaine cabale qui allait jusqu'à accuser Gluck d'avoir pillé Sacchini.

Un affreux malheur avait frappé Gluck la veille de la représentation lïAkeste. Sa nièce chérie, Marianne, était morte d'une maladie de poitrine compliquée des atteintes de la petite vérole. « Sa voix, dit Garât, n'était qu'un souffle, mais celui de l'âme, et jamais cantatrice n'a procuré de si touchantes et de si profondes

émotions. » Partout où elle avait chanté, elle avait excité l'admiration. Klopstock l'appelait « l'enclianteresse du Saint-Empire romain, comme aussi tki profane royaume gallican »; mais, tout en l'admirant, il ne pouvait pardonner à la pauvre enfant le sincère amour qu'elle avait pour la France et les Français. Gluck, ne pouvant arriver à vaincre sa douleur, prit avec sa femme la route de Vienne, oii ils restèrent jusqu'au 15 septembre. Dans cet intervalle, on chercha à renforcer le troisième acte d'Akcste en y faisant réapparaître le personnage d'Hercule. Gossec fut chargé de composer un air, et, avec cette modification, l'ouvrage fut mieux accueilli. Le public, du reste, revenu de ses préventions, commençait à se laisser pénétrer par le caractère j)rofond de la musique, et il arriva, enfin, un moment où Alccsle, parvenant au terme des représentations annoncées, fut redemandée avec acclamations par ceux-là mêmes qui s'étaient montrés si hostiles ; ce qu n'empêchait pas de rire à une spirituelle parodie en deux actes qui parut aux Italiens sous le titre de « la Bonne Femme, ou le Phénix ».

Gluck, dont les prévisions étaient glorieusement justifiées, revint alors plus puissant que jamais et exerçant sur les autres artistes une terreur telle qu'un compositeur assez estimé, nommé Cambini, auteur d'une scène d'Armide, plusieurs fois exécutée avec succès dans les Concerts d'amateurs, retira de lui-même sa partition pour ne pas éveiller la susceptibilité du maître. Les dilettantes crurent devoir s'adresser à Gluck pour le prier de consentir à ce que la cantate de Cambini continuât à figurer sur leur répertoire. — Des artistes et des gens du monde firent les frais d'un buste du chevalier qui fut exécuté par Houdon, et placé, en 1777, par ordre du roi, au grand foyer de l'Opéra, à côté de celui de Rameau.

Les opposants n'avaient pas, cependant, complètement désarmé; mais ce n'étaient plus que de vaines rumeurs qui ne pouvaient plus rien contre un succès désormais assuré. A l'occasion de la

- 3t — reprise d'Iphigénie qui suivit Alceste, La Harpe fit une singulière critique du duo d'Achille et d'Agamemnon au second acte : « II n'était pas convenable, disait-il, à la dignité de deux Iiéi'os de parler tous deux ensemble (1). — Voilà, répondit un anonyme, les trois (piarts des opéras du monde proscrits d'un trait de plume. » Ce l'ut le point de départ d'une discussion dans laquelle La Harpe n'eut pas le public pour lui. Les lettres de l'anonyme eurent un succès d'autant plus grand ([u'on en ignorait l'auteur. De plus, elles ne ménageaient point un écrivain peu aimé, que l'on était enchanté de voir traiter sur le ton de supériorité qu'il affectait vis-à-vis des autres.

Il vint un jour, pourtant, oii la querelle s'envenima. « Pour des chansons, dit un contemporain, on vit les amis se refroidir, les sociétés se diviser, les haines s'allumer. Suard et Arnaud d'un côté, Marmontel de l'autre, s'aigrissaient à la lutte. L'un des rédacteurs du Journal de Paris ayant dit à propos des deux Roland que celui de Gluck serait l'Or/anc/o, celui de Piccinni VOrlandino,\Q premier, par conséquent, le poème épique, le second, le poème burlesque, Marmontel, à un dîner chez M"^ Necker, où se trouva Suard, s'emporta jusqu'à prononcer l'épithète de maraud qui visait évidemment ce dernier. Suard eut le bon goût de ne pas la relever. Bientôt parut VEssai sur les révolutions de la musique en France, ouvrage de Marmontel, qui fut beaucoup lu etfit beaucoup de bruit; après avoir parcouru les phases diverses de l'art musical, Marmontel en arrivait à la personnalité de Gluck. Il lui reconnaissait les qualités de l'harmoniste; mais il déclarait que sou orchestre était bruyant, et il lui refusait entièrement le don de la mélodie. Pour Marmontel, le chant était exclusivement la forme italienne avec sa grâce efféminée et ses ornements parasites. — Marmontel crut proférer une grosse injure contre Gluck en l'appelant le Shakespeare de la musique. Certes, la comparaison ne

(1) N'est-ce pas là la théorie reprise depuis par Richard Wagner.'

pouvait être que flatteuse pour le compositeur allemand ; mais elle n'était même pas juste; car, par l'austère simplicitéde sa musique, Gluck se rapproche bien plus de ce qu'on appelle l'idéal classique que du rommtisme exubérant de l'immortel tragique anglais. L'essai de Marmontel provoqua une foule de réponses, les unes facétieuses, les autres sérieuses. Mais les réponses n'atténuèrent que faiblement l'effet produit par la brochure de ce littérateur, qui, à part la vi\acité de certains passages, avait eu l'habileté deprésenter sa thèse avec une grande modération, se bornant à exposer et à justifier ses préférences pour l'école italienne, sans prétendre exclure toute autre espèce de musique.

Il est temps de parler du compositeur que les contemporauis posèrent eu émule 'de Gluck. M. Gustave Desnoiresterres se montre extrêmement favorable à cet homme, dont la valeur n'aurait pas été contestée avec tant de véhémence, si un certain public n'avait eu l'idée malencontreuse de l'opposer à un géant. Nicolas Piccinni naquit à Bari, dans le royaume de Naples, en 1728 ; son père, effrayé de l'existence précaire que menaient les artistes d'un mérite secondaire, n'avait qu'un rêve : sauver son fds des misères inhérentes à cet état. Or le pauvre enfant ressentait pour l'art une vocation irrésistible; en vain l' éloignait-on de tous les lieux où se faisait de la musique; en vain dérobait-on tous les instruments à sa vue: il saisissait toutes les occasions de s'exercer en cachette. On s'aperçut un jour avec stupéfaction qu'il avait appris à jouer du clavecin d'une façon des plus satisfaisantes et que ses facultés d'improvisation étaient surprenantes. On se décida à le meltre au couvent de Saint-Onuphre que dirigeait Léo (1742). Ce dernier découvrit que sou jeune élève, qui n'avait pas seize ans, s'était

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permis de composer des oratorios, des airs d'opéra, même une messe tout entière, sans être complètement initié aux mystères de la science musicale. La punition qu'infligea le maître fut des plus originales : il força l'enfant, plus mort que vif, à assister à l'exécution de son œuvre et quand il lui eut fait comprendre les défauts de son informe ébauche : « Je vous pardonne pour cette fois, lui dit-il, mais si vous y revenez, je vous châtierai de manière que vous vous en souviendrez toute votre vie ! » Mais Léo comprit toutes les ressources dont était pourvue cette jeune intelligence. Piccinni devint son élève favori. Malheureusement, Léo mourut peu de temps après. Son successeur fut le célèbre Durante, le plus grand harmoniste de l'ItaUe. Celui-ci ne s'intéressa pas moins à Piccinni, qui, en lTo4, quitta le Conservatoire de Naples, sachant tout ce qu'il était possible alors de savoir en musique. Piccinni fit représenter coup sur coup nombre d'ouvrages qui eurent un grand succès : le Donne dispettose, le Gélose, Il Curioso, Zenobia, Alessandro neW Indie. — Il composa en dix jours la Cecchina, la Bonne Fille, qui fit de lui le compositeur le plus populaire de l'Italie. Ginguené prétend que la Bonne Fille pénétra jusqu'en Chine où elle fut représentée devant le fils du Soleil. Durant quinze ans, Piccinni fut l'idole de Rome.

Son élève Anfossi lui succéda ensuite dans la faveur des Romains ; Anfossi avait fait représenter un opéra : l'Inconnue persécutée, dont la vogue dépassa celle de la Cecchina ; inspiré peir une noire ingratitude, Anfossi se sentant assez fort pour voler de ses propres ailes, renia son bienfaiteur et son maître, et se ligua avec Sacchini pour lui rendre le séjour de Rome insupportable. Piccinni, blessé au cœur, retom-na dans sa patrie, à Naples, oîi le succès de son opéra bouffon, les Voyageurs, le consola de tant d'outrages. Il avait épousé une cantatrice d'une grande beauté et d'un grand talent, son élève Vincenza Sibilla; elle ne chantait que dans les concerts, et s'était vouée exclusivement à la musique de son mari, qu'elle rendait avec une perfection rare. Piccinni jouissait à Naples de la considération

universelle. Celait un excellent père de famille. En 1762, Grètry vint le voir et se retira pénétre d'estime et de respect pour le compositeur italien. Quand Caraccioli fit parvenir à Piccinni son engagement pour venir en France, celui-ci était maître de chapelle en second à la cathédrale de Naples; de plus, il était organiste du roi et de plusieurs couvents. Ses revenus pouvaient s'élever à environ 15,000 livres. Il quitta Naples le 16 novembre 1776, arriva à Paris le 31 décembre, et vint loger, rue Saint-Thomas-du-Louvre, en lace du logement occupé par Marmonlel. Piccinni avait avec lui sa femme et son fils, âgé de dix-huit ans; il était petit, pâle, maladif; il fut frappé del'aspect terne et gris du climat . « En ce pays, disaitil à Ginguené, n'y a-t-il donc jamais de soleil? »

Les Italiens donnèrent deux ou trois fois la Bonne Fille. Le Concert d'amateurs mit Piccinni eii tête de ses programmes et lui ménagea des ovations enthousiastes qui furent, pour les Gluckistes, le prétexte d'appréciations perfides: Ce Piccinni, dirent-ils, n'est-il pas prouvé maintenant que sa musique n'est qu'une musique de concert dénuée de tous les caractères qui constituent la vraie musique dramatique ! »

Marmontel, qui avait écrit quelques livrets d'opéra comique pour Grétry, se chargea de reprendre pour Piccinni les opéras de Quinault, en les appropriant aux exigences et aux besoins d'un art plus compliqué que celui de Lulli, ce qui fit dire à l'abbé Arnaud :

Certain conteur, d'amour-propre gonflé,

Refait Quinault, joint le mort au vivant, Le lit partout, et puis, tout bonnement, Croit qu'il a fait les opéras qu'il gâte !

Quand Piccinni arriva à Paris, il ne savait pas un mot de français. Marmontel se constitua son maître de langues, lui fit comprendre l'accent, la prosodie, la cadence, la versification, et le mit en état de composer sur un hvret français. Les protecteurs de Piccinni étaient les ambassadeurs de Naples et de Suède, un ancien

ambassadeur russe, le prince Belowelsky, et enfin, tous les amis de Marmontel. Piccinni fut des déjeuners de l'abbé Morellet où se réunissaient Delille, La Harpe, Arnaud, d'Alembert, Saurin, Suard, et, parmi les artistes : Grétry, Philidor, Hullmander,etc. — Morellet eût vivement désiré que son salon restât un terrain neutre ; malheureusement, il dut subir le contre-coup des divisions qui agitaient les artistes et le public, et les réunions cessèrent au bout de quelque temps. L'abbé Morellet donna sa nièce, qui était fort jeune, en mariage à Marmontel, qui avait cinquante-quatre ans. Ce fut après le dîner de noces que Piccinni, aidé de quelques artistes, donna à ses amis un avant-goût de son Roland. La Harpe écrivait le lendemain:* Le succès decetouvrage me paraît infaillible; combien seront embarrassés ceux qui ont dit que des airs ne pouvaient pas être dramatiques et que le chant ne pouvait pas s'accorder avec la scène! »

La reine fit appeler Piccinni, qui répéta devant elle les deux premiers actes de son opéra. Elle l'accabla d'éloges ; mais, pour bien marquer qu'elle n'abandonnait pas le compositeur allemand, elle se fit accompagner au piano, par Piccinni, l'air : Divinités du Slyx, de Gluck.

La guerre de plume qui se faisait entre les gluckisles et les piccinnistes ne perdait rien de son caractère d'àpreté : elle allait, au contraire, en s'aigrissaut. De légère, l'épigramme était devenue grossière; on en était arrivé à l'injure, et cet état de choses attristait profondément ceux qui ne séparent pas la considération due aux lettres de celle que s'acquiert l'écrivain. Le prince de Beauvau et le prince-évêque de Strasbourg s'étaient vainement entremis pour arrêter la lutte acharnée dont les chefs étaient Suard et l'abbé Arnaud d'un côté, de l'autre La Harpe et Marmontel. 11 fallut les supplications de la femme de ce dernier pour lui faire renoncer à l'impression d'un poème héroï-comique sur la musique, dans lequel on lisait les aménités suivantes à l'adresse de Gluck :

II fait beugler Achille, Agamemnon ;

Il fait hurler la reine Clj temneslre ;

Il fait ronfler l'infatigable orchestre.

Du coin du roi les antiques dormeurs

Se sont émus à ces longues clameurs,

Et le parterre, éveillé d'un long somme,

Dans un grand bruit, crut voir l'art d'un grand homme.

Marmontel se dédommagea en lisant, sa diatribe dans tons les salons de Paris. Piccinni avait ponr lui la majorité des gens de lettres; mais Suard et Arnand étaient de taille à répondre et, comme le dit La Harpe, « ils faisaient du bruit comme dix ».

Ce fut par le tapage qui se faisait à Paris qu'un jeune adolescent d'Agen, passionné'pour les sciences naturelles et la musique, Lacépède, sut que Gluck composait une Armide. Lui aussi avait écrit une partition sur le poème de Quinault, et ce ne fut pas sans terreur qu'il apprit que, pour faire représenter son œu^Te, il devait affronter la lutte avec l'auteur (Vlphigénie et d'AIceste. Il prit une héroïque résolution ; il écrivit à Gluck, lui raconta son histoire et excita sa curiosité, si bien que le cdievalier lui répondit devenir à Paris et d'apporter sa partition. L'a^^cueil que Lacépède reçut de Gluck fut des plus flatteurs : « Votre ouvrage, dit le compositeur, ressemble entièrement au mien pour le plan, le mouvement, le ton des airs, des duos, des chœurs et des morceaux d'ensemble. Vous savez très bien faire de la musique et vous avez mieux réussi que moi dans le récitatif: Il est enfin dans ma puissance, ce fatal ennemi, ce superbe vainqueur, mais vous ne connaissez pas encore le théâtre et vous devez étudier avec soin tout ce qui tient à la partie dramatique proprement dite ; » — puis il lui indiqua comme sujet d'opéra le poème cVOmphale. Gluck fît toutes sortes d'offres de services au jeune musicien ; il lui fit entendre Alceste et le reçut presque constamment à sa table ; il lui procura d'excellentes relations. Lacépède prit des leçons de Gossec et, renonçant à son Armide, s'attela courageusement au poème de Lamotte.

VArmide de Gluck fut représentée le 23 septembre 1777 devant une salle comble. Gluck, sans faire remanier le poème de Quinault, avait purement et simplement substitué sa musique à celle de Lulli. Comme les précédents ouvrages du compositeur allemand, Y Armide ne s'imposa pas tout d'abord au public, qui resta froid et n'applaudit que certains passages. Une maladresse du machiniste faillit tout compromettre. Discutée au théâtre, dans

les cafés, Armide le fut plus encore dans les journaux. La Harpe

déclara « quTl n'y avait ni mélodie, nichant dans le nouvel

ouvrage; que le rôle d' Armide était, presque d'un bout à l'autre,

une criaillerie monotone et fatigante. M. Gluck semblait avoir à

tâche de bannir le chant du drame lyrique, et paraissait persuadé

que le chant est contraire à la nature du dialogue, à la marche,

des scènes et à l'ensemble de l'action «.(Gluck n'était pas homme

à endurer passivement dé pareilles atteintes. Il répondit ab irato.

par une lettre amère, que publia le Journal de Paris, ha. Harpe

répliqua par des couplets :

Je fais, Monsieur, beaucoup de cas De cette science infinie Que, malgré votre modestie, Vou'i étalez avec fracas Sur le genre de Tharmonie Qui convient à vos opéras.

Mais tout cela n'empêche pas Que votre Armide ne m'ennuie.

Suard répondit sur le même ton:

Chacun a son goût ici-bas !

J'aime Gluck et son beau génie.

Et la céleste mélodie Qu'on entend à ses opéras,

Mais hélas ! La Harpe m'ennuie.

Puis, il s'adressait à Marmontel :

Ce Marmontel si long, si lent, si lourd. Qui ne parle pas, mais qui beugle, Juge la peinture en aveugle Et la musique comme un sourd.

Ce pédant à si triste mine Et de ridicule bardé.

Dit qu'il a le secret des beaux vers de Racine; Jamais secret ne fut si bien gardé.

La Harpe avait beaucoup d'ennemis; il fut l'objet de mille épigrammes en vers et en prose, il y eut les Lettres d'un ignorant

en musique à M. de La Harpe, celles du sieur Tliibandois de Gobemouche, les vers d'un homme quijiime tous 1rs instruments excepté' fa harf)e. Il y eut enfin la Lettre d'un serpent de paroisse à M. de la IJ rpe. Nous reproduisons cette amusante pièce, bien qu'elle soit très connue:

Monsieur,

« J'avons l'honneur de vous faire une lettre, pour me dépêcher de vous apprendre une chose qui vous intéressera beaucoup : c'est qu'il faut vous dire que je sommes serpent de ma paroisse, et que notre curé, qui s'amuse à lire les gazettes n'a pas de plus grand plaisir que de la lire tout haut, à cette fin que je l'entendions et que nos enfants en profitiont itou. L'autre soir il lisait le journal de... J'avons oublié son nom, car je ne l'avons entendu nommer que c'te fois-là, tant y a que ça part de votre pleume. Y avait là dedans tout plein de belles choses, car je n'y comprenions goutte, et de pauvres gens comme nous ne sont pas faits pour entendre tous ces baragouinages-là; ça parlait contre M. Guelouque, et ça disait comme ça que gn'a pas de chant dans ses airs, que la mélodie est la même chose que l'harmonie ; que pour faire pleurer le monde, il faut faire des accords, enfin tout plein d'autres choses, que je trouvions bien dites, car tout cela venait peslemesle l'un sur l'autre, et moi je trouve ça mieux à cause que je dis à part moi : Eh ben, vrai, je n'aurions pourtant pas dit ça ; et puis j'étions content encore parce que j'étais fâché contre ce biau M. Guelouque, à cause que M. le curé, qui l'aime ben, comme je vous le disais, m'avait prêté un air de son plus nouvel opéra, et que ce diable d'air ne pouvait pas aller sur mon serpent. Pour en revenir donc à ce que nous parlions, not' curé faisait des grimaces en lisant vot' grimoire, comme quand le seigneur de chez nous ne met qu'un demi-as

à l'offrande; à la parfm il a pris plusieurs Journal' de Paris, et il m'a lu ça. Il y avait tout plein d'écritures qu'on vous écrivait pour se gausser de vous ; moi je disais à ça que c'était mal, q' ça ne faisait rien au monde si vous étiez ben savant ou si vous ne saviez ce que vous disiez, et M. le curé disait que c'n'étaitque c'que vous méritiez, tant il y a qu'il m'a dit : Regarde, Matliuriu ; toutes fois et quand un homme écrit comme ça de biauxmots, c'est pour attraper des imbéciles comme toi ; tous ces dictons-là ressemblent, sans comparaison, aux cloches de uot' village; quand elles font bien du tapage, ça vous étourdit, on ne sait plus quel air que ça joue. Un nigaud pense tout de suite que celui qui a écrit de si grands mots est ben savant ; point du tout, je gage que cet homme-là n'sait pas tant seulement combien qu'il y a de clefs dans la musique. — Moi j' n'avons pas voulu gager avec lui, parce que c'est manquer de respect à son curé, et qu'il me l'aurait bien revalu à Pâques, et pis que je voyais ben qu'il avait raison, car il me disait que j'avais tort, et il le sait plus que moi. Or donc, j'ai fait le fin, et je l'y ai demandé comment qu'il pourrait demander ça. Il m'a dit qu'il vous écrirait deux mots par le journal ; moi qui ne perds point la tramoutade, je vous écris bien vite chez vous, à cause que j'n'aimons pas M. Guelouque ; j'avons l'honneur de vous appi-endre qu'y a trois clefs dans la musique : clef de G sol ut, la clef de F ut fa, et la clef de G ré sol, à cause de c'que vous ne savez peut-être pas ça, quoique vous parliez de récitatif, du chaut mesuré et de mélodie et d'harmonie autant qu'un autre. Or ça, je vous parlons là à cœur ouvert, en cachette de M. le curé, il va ben être attrapé ! ça me réjouit l'âme quand j'y pense. Dame, c'est pour le coup que vous ferez le fier ; vous l'y ferez voir que vous n'êtes pas un ignorant, et que vous savez aussi bien que lui que gn'y a que trois clefs dans la musique. Tatigué ! que je me veux du bien de vous avoir appris ça ; mais je me flattons qu'en revanche, vous me direz au clair à quoi qu'on connaît la mélodie dans l'harmonie, ou bien si c'est

tout un. J'attendons de vous cette marque de souvenance, avec lequel j'ai l'honneur d'être, de tout mon cœur, etc..

» MatHURIN GUILLOT.

» P. -S. Si par après, not' curé vous fait encore des questions biscornues, adressez-vous à moi. Si je n'y étais pas, mes petits enfants de chœur vous apprendront tout aussi bien que moi la gamme et la note et tout ce que vous ne savez pas. »

Nous n'insisterons pas davantage sur le récit de cette guerre de plume. Le temps finit par en adoucir les âpretés, et La Harpe luimême, dans son cours de littérature, prononça plus tard ce jugement qui est le vrai : « Gluck avait compris, en homme de génie, que si la musique manquait trop souvent d'expression dans l'opéra français, celle qu'elle avait dans l'opéra italien était tout entière dans quelques airs et indépendante de l'ensemble du drame. » — Il eût mieux valu débuter par cette appréciation.

Revenons à Armide. — Par condescendance pour le comte Mercy d'Argenteau, Gluck avait confié à sa protégée, M"*' Rosalie, le rôle de l'enchanteresse. Elle n'avait rien, dans sa physionomie chiffonnée, qui rappelât l'idéal du Tasse. Larrivée n'avait eu qu'un rôle secondaire, celui du chevalier danois, qu'il relevait, il est vrai, en disant d'une manière admirable le passage : « Notre général vous rappelle » . — L'opiniâtreté de Gluck parvint à triompher du public ; en dépit de la cabale des Lullistes et des Piccinnistes, Armide s'imposa comme Alcesie, et, au bout de quelque temps, l'admiration fut l'impression générale. On se pressait tellement aux représentations, « qu'un homme qui avait le chapeau sur la tête et à qui la sentinelle disait de l'ôter, répondit : Venez donc vous-même me l'ôter, car je ne puis faire usage de mes bras », et le public de rire.

Gluck triomphait donc ; il abusa de son empire retrouvé pour susciter toutes sortes d'entraves à fOlympiade de Sacchini. Cet

ouvrage, que l'Opéra avait déjà mis à l'étude, fut porté aux Italiens; quoique émondé, mutilé, il y obtint un éclatant succès, succès éphémère, car les amis de Gluck trouvèrent le moyen de faire interrompre les représentations à l'aide d'une requête présentée par l'Académie royale de musique et fondée sur ce que la (lomédie-Italienne n'avait pas le droit de représenter des pièces où plus de sept chanteurs fussent en scène. La suspension dura trois mois, après quoi l'interdiction fut levée. Cet incident fit le plus grand tort à Gluck.

— Ai —

Piccinui n'était pas de force avec un si terrible adversaire ; Berton, alors directeur de l'Opéra, conçut le projet de rapprocher les deux rivaux. Ce fut à table, dans un grand souper, que l'on tenta cette difficile fusion ; on les fit s'embrasser et ils prirent place l'un près de l'auti'e. Pendant tout le repas, ils causèrent avec une cordialité qui sembla touchante aux assistants. Au dessert, Gluck laissa échapper des paroles qui étaient blessantes pour la France, et qui, de plus, témoignaient de sentiments peu honorables. « Les Français, dit-il à son voisin, sont de bonnes gens, mais ils me font rire; ils veulent qu'on leur fasse du chant et ils ne savent pas chanter. Mon cher ami, vous êtes un homme célèbre dans toute l'Europe, vous ne pensez qu'à soutenir votre gloire, vous leur faites de la belle musique, en ètes-vous plus avancé? Croyez-moi, c'est à gagner de l'argent qu'il faut songer ici, et non à autre chose. » Permis à Gluck d'être cupide, mais pourquoi ce dédain affecté pour la France, à laquelle il était venu demander de mettre le sceau à sa renommée? Marmontel raconta l'épi-

sodé en vers, et voici ce qu'il récitaK à qui voulait l'entendre; c'est Gluck qui s'adresse à Piccinni :

On t'aura dit que je suis cliarlatan ; Mais la musique est de l'orviétan ; Suis mon exemple et fais-toi sans scrupule Un parti fort de prôncurs aguerris.

Avec des mots, l'impudence à Paris Mène à son gré la sottise crédule ; Ce peuple est vain, suffisanl, ridicule ; A son oreille il ne faut que des cris.

La réconciliation de Gluck et de Piccinni fut-elle bien sincère? Il est permis de le croire; mais la guerre dont ils étaient l'occasion n'en continua pas moins, et les deux émules n'eurent pas d'autres occasions de se rapprocher.

Roland était achevé ; les répétitions allaient commencer. L'orchestre, façonné par Gluck et imbu de ses préceptes, se montra malveillant et hostile. Piccinni, timide et inoftensif, perdait courage et passait le temps à se désoler : « Toutte va mal, toutte! » s'écriait-il en levant les mains au ciel. On voulut abuser de sa mollesse en substituant des doublures aux chefs d'emploi. Marmontel s'indigna et fit comprendre au compositeur qu'il devait montrer enfin quelque énergie; il se permit même envers les acteurs certaines vivacités qui ameutèrent contre lui bien des haines. On assure que, de la part du roi, défense lui fut faite d'assister aux répétitions. Il est certain qu'à la dernière, on ne laissa entrer personne.

Le jour de la représentation, Piccinni avait repris tout son calme ; entouré de ses amis, de sa famille et de ses domestiques même, qui tous pleuraient, il attendait dans son petit salon le moment qui allait décider du sort de son Roland. Elle sonna enfin, cette heure solennelle. La cour était là, comme aux représentations cVAlcesle et d'Armide, et le public était nombreux. L'exécution fut médiocre, l'orchestre accompagna constamment à tour de bras. Larrivée seul se surpassa dans le rôle de Roland. Malgré les

imperfections, le succès fat grand. Cette musique facile, élégante, faisant contraste avec les formes sévères (.Vlphigénie, d'Alcesta el d'Armide, charma le public. Les ballets contribuèrent beaucoup à la réussite de l'œuvre. Piccinni fat l'objet d'une véritable ovation ; le public le raaiena triomphalement jusqu'à sa demeure. Un seul morceau suscita une critique assez vive ; ce fut la fi'le chinoise du second acte. Le succès alla croissant pendant douze représentations et mit le compositeur sur le meilleur pied à la cour. 11 allait, deux fois chaque semaine, à Versailles donner des leçons de chant à la reine, à laquelle il se crut obligé d'offrir une partition de Roland magnifiquement reliée. L'empereur Joseph II, qui vint à Paris en 1777, manifesta le désir de connaître l'émule du chevalier Gluck. Piccinni, mandé à la cour, fit entendre au prince un certain nombre de ses meilleures productions. Joseph II l'applaudit avec chaleur et lui adressa les paroles les plus flatteuses. On comblait Piccinni d'égards et de témoignages d'admiration ; mais nul ne songeait à s'enquérir de ses besoins. Il était destiné à toujours rester pauvre, taudis que Gluck marchait rapidement à la richesse.

Sur ces entrefaites, l'Opéi'a devint une entreprise particulière entre les mains de Devisme, beau-frère de Laborde, ancien valet de chambre du roi. Devisme annonçait monts et merveilles ; déjà on le proclamait le Twfjot de l'Opéra. Les premières réformes consistèrent à raccourcir le théâtre, à diminuer l'orchestre, à augmenter le nombre des loges à l'année, à modifier l'éclairage. Il fit un règlement par lequel les femmes de haute coitfure ne seraient plus admises à l'amphithéâtre. Il fut décidé que les poètes, qui accommoderaient d'anciens poèmes pour les approprier à de nouvelle musique, ne seraient pas traités sur le même pied que les auteurs originaux. Ce règlement atteignit Marmontel qui, en ce moment, « ressemelait » pour Piccinni le poème dWtijs de Quinault. Marmontel écrivit à Devisme pour réclamer, mais celui-ci lui répondit par la lettre suivante qui piqua au vif le poète :

« J'ai reçu, Monsieur, la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire. Vous me marquez que la juste distinction qu'on fait de poèmes absolument neufs d'avec les poèmes retouchés ne saurait vous regarder, parce qu'il n'y a que vous qui puissiez apprécier la peine inexplicable que vous vous donnez pour rendre notre langue souple et docile aux modulations du chant. — Je sais, Monsieur, combien ce travail doit vous être pénible, et je crois qu'il ne s'agit pas- seulement de Vindu^lrie, ainsi que votre modestie vous le fait dire, mais qu'il faut, au contraire, tout le talent que le public vous connaît, pour lever les difficultés que vous avez à vaincre... — Je suis bien fâché. Monsieur, que convenant vous-même que l'arrêt laisse la liberté de faire de gré à gré des conventions particulières, vous insistiez à me faire des propositions aussi dures que celles que vous avez soulignées dans votre lettre. Je conclus donc à renoncer au plaisir de donner

Atys tel que vous l'avez arrangé » Devisme, par cette lettre,

rompait avec Marmontel ; mais il crut donner une compensation à Picciuni en créant une troupe de bouffons qui devait jouer sur notre première scène et dont il confia la direction musicale au maître italien.

La troupe bouflfe débuta le dl juin 1778 par \esFinte Gemelkde Piccinui. qui n'obtinrent qu'un succès d'estime; laFinta Giardiniem d'Anfossi ne réussit pas mieux. Devisme avait rêvé d'ouvrir les portes de son théâtre à toutes les écoles sans distinction ; en flattant tous les goûts, il se croyait sûr de peupler sa salle et de réaliser de beaux bénéfices. Aux admirateurs de Rameau, il donnait Castor ; aux Lullistes, il promettait Thésée. Mais il n'était pas secondé par son personnel : M"'' Guimard le désolait ])ar ses caprices, Vestris, le diou de la danse, n'était ni plus modéré, ni moins audacieux ; les figurants refusaient d'obéir parce qu'on parlait de les mettre au fond du théâtre. Un jour, la révolte fut si scandaleuse, que l'autorité dut sévir. Vestris fils reçut l'ordre de se rendre au Fort-l'Évèque. Le vieux Vestris fut stoïque : « Allez, mon fils, dit-il, voilà le plus beau jour de ma vie. Prenez mon carrosse et demandez l'appartement de mon ami le roi de Pologne. Je payerai tout... » — Vestris cependant dut s'humilier ; il accourut auprès de la princesse de Lamballe et la supplia d'intercéder auprès de la reine.

« Mon fils, s'écria-t-il, ignorait que Sa Majesté honorât le spectacle de sa présence: autrement, cùt-il refusé de danser devant sa généreuse bienfaitrice? Je suis désolé, au delà de ce que je puis dire, de ce malentendu entre les deux maisons de Vestris cl de Bourbon, qui ont toujours vécu de si bonne intelligence depuis notre arrivée de Florence à Paris. Mon fils est au désespoir et dansera comme un ange, si Sa Majesté daigne ordonner qu'il soit mis en liberté. » — La reine rit beaucoup de cette arrogance et envoya un page pour faire sortir le jeune Yestris. — (Lettre de la princesse de Lamballe publiée par une clame de qualité, 1826.) Par suite de toutes ces difficultés, Devisme parvint à s'endetter d'environ 700,000 livres. Pour le tirer d'embarras, on annula le bail ; on laissa le poids des charges à la ville, tout eu lui conservant sa situation, sous la surveillance du trésorier de Paris. C'est ainsi que se dénouaient alors les difficultés.

Pendant ce temps, Gluck, retiré à Vienne, achevait sa partition d'Iphigênie en Tauride. De la ville impériale, il écrivait à ses amis parisiens de déblayer le terrain, de préparer les voies, de bien recruter ses admirateurs et de maintenir les enthousiastes dans leur passion. Le livret d'Iphigênie était d'un poète nommé Guillard. Gluck avait hésité avant de l'accepter ; il avait dit même à Guillard qu'il renonçait à ce livret et, peut-être même pour n'avoir plus à y songer, avait-il engagé Grétry, qui goûtait fortement ce sujet, à s'en emparer. Mais Devisme ne l'entendait pas ainsi, il tenait à avoir une Iphigénie en Tauride de Gluck ; il mit donc en jeu tous les ressorts pour vaincre les hésitations du chevalier, qui finit par accepter. Gluck une fois parti pour Vienne, Devisme s'était retourné vers le compositeur napolitain: il s'agissait d'avoir une Iphigénie de Piccinni : « Tenez, lui dit-il, voilà un excellent poème que je vous propose de mettre en musique, c'est Iphigénie en Tauride. M. Gluck en fait une autre, et c'est pour le coup que le public impartial pourra décider entre vous. Ce n'est pas tout à fait le même poème ; mais c'est le même sujet, le même plan, el

— oO — VOUS pouvez VOUS en rapporter à uioi ilu choix que j'ai fait pour vous. » — Picciuni s'efl'rayait beaucoup à la peusée d'entrer si ouvertement en lutte avec son terrible rival. Il n'accepta que sur la parole (jue lui douua Devisme de faire re[iréseater son opéra avant celui de Gluck.

Cette parole ne fut pas tenue et, au grand désespoir du pauvre Italienj l'opéra de Gluck eut la priorité. Gluck dirigea les répétitions, fougueux comme toujours, passionné, s'agitant, s'emportant, vociférant, donnant le spectacle à tout son monde. Il reçut, vers cette époque, la visite d'un jeune homme fanatique de sa musique, et destiné lui-même à une grande réputation. C'était Méhul. Adolphe Adam (Derniers souvenus d'un musicien) a. raconté, dans une fort jolie nouvelle, les premières relations des deux artistes. Mais ce récit, par trop fantaisiste, ne doit pas être pris à la lettre. La vérité se trouve plutôt dans une lettre de Méhul publiée par le Ménestrel en 1836, sans indication de provenance.

Méhul arrive à Paris en 1779, muni d'une lettre de recommandation pour Gluck. Il se présente chez l'Orphée allemand. M""^ Gluck le reçoit et lui dit que son mari est au travail, qu'on ne peut le dérauger. Cependant elle offre à Méhul de le voir travailler, mais sans lui parler, sans faire aucun bruit. . . — « Elle me conduisit à la porte d'un cabinet d'où s'échappaient les sons d'un clavecin sur lequel Gluck tapait de toutes ses forces. Le cabinet s'ouvrit et se referma sans que l'illustre artiste se doutât qu'un profane approchait du sanctuaire ; et me voilà derrière un paravent, heureusement percé par ci, par là, pour que mon œil pût se régaler du moindi'e mouvement, de la plus petite grimace de mon Orphée.

» Sa tête était couverte d'un bonnet de velours noir, à la mode allemande : il était en pantoufles ; ses bas étaient négligemment tirés par un caleçon et, pour tout autre vêtement, il avait une camisole d'indienne à grands ramages qui descendait à peine à sa ceinture.

» Sous ces accoutrements je le trouvai superbe. Toute la pompe de la toilette de Louis XIV ne m'aurait pas émerveillé comme le néglige de Gluck.

» Tout à coup je le vois bondir de son siège, saisir des chaises, des fauteuils, les ranger autour de la chambre en guise de coulisses, retourner à son clavecin pour prendre le ton, et voilà mon homme tenant de chaque main un coin de sa camisole, fredonnant un air de ballet, faisant la révérence comme une jeune danseuse, des glissades autour de sa chaise, des tricotets, et des entrechats, et figurant enfin les poses, les passes et toutes les allures mignardes d'une nymphe de l'Opéra.

» Ensuite, il lui prit sans doute envie de faire manœuvrer le corps de ballet ; car, l'espace lui manquant, il voulut agrandir son théâtre, et à cet effet, il donna un grand coup de poing à la première feuille du paravent qui se déplia brusquement, et je fus découvert.

» Après une explication et d'autres visites, Gluck m'honora de sa protection et de son amitié. »

Iphigénie cnTauride fit son apparition le 18 mai. Pour la première fois, Gluck fut compris tout d'abord, et l'enthousiasme n'eut pas à remettre ses manifestations au lendemain. Cet opéra d'un genre tout nouveau, où le mot d'amour n'était pas même prononcé, où il n'y avait pour tout ballet que celui qui suit le choeur des Scythes, ballet étrange, sauvage, plein d'épouvante, cet opéra, en dehors de tout ce qu'on avait vu et entendu jusqu'alors, combla le public d'admiration. M"^ Rosalie prit sa revanche d' Annule et joua merveilleusement. Larrivée dans le rôle d'Oreste, Legros dans celui de Pylade, et Moreau dans celui de Thoas, excitèrent les plus vifs applaudissements. La reine accepta la dédicace de V Iphigénie en Tauride.

Les Piccinnistes se vengèrent de ce succès en faisant une mauvaise guerre à Gluck au sujet d'un air tiré du Jancrèrfe d'un compositeur italien nommé Bertoni, qu'il avait laissé intercaler par

Legros dans O/'ju/iee, sans indiquer sa provenance. On rappela aussi que le compositeur allemand s'était fait nombre d'emprunts à luimême, en intercalant dans ses opéras français certains passages de ses œuvres applaudies en Italie. Comment concilier, disait-on, ces emprunts avec sa fameuse théorie de la vérité dramatique'

Gluck livra à Devisme, au prix de dix mille livres, uue nouvelle jjartitiou : Echo et Narcisse. A part les ballets, qui étaient de Noverre, l'œuvre fut écoutée avec autant de froideur que de désenchantement. Ce fut un échec complet ; on attribua à l'impression ressentie de cet insuccès une maladie grave dont fut atteint le compositeur et qui fit craindre un instant pour sa vie.

L'accord s'était fait entre Devisme et Marmontel, au sujet d'Atys. Ce nouvel opéra de Picciuni fut donné le 22 février. Les Piccinnisles déclarèrent que le maître s'était surpassé et mirent cette douce et gracieuse musique au-dessus de celle de Roland. — Les Gluckistes, au contraire, affectèrent de trouver ce dernier ouvrage inférieur au premier. La guerre recommença entre les deux caùips, guerre surtout de jeux de mots et de facéties. Les uns disaient que Roland était un guerrier sans cœur (sans chœurs) ; qu'il ne serait prisé que lorsqu'on aurait la guerre (M"" Laguerre) ; celui-ci faisait observer que Marmontel demeurait rue des Mauvaises-Paroles et Piccinni rue des Petits-Champs; à quoi cet autre objectait

que Gluck était logé rue du Grand-Hurleur. Nous en passons, et des meilleurs.

Le 17 mars, Berton remplaça Devisme dans la direction de rOpéra. Ce fut le signal du départ des chanteurs italiens. La Harpe à cette occasion écrivit ces lignes: « Notre nation a la tète dramatique et n'a pas l'oreille musicale. » La querelle des Gluckistes et des Piccinnistes se manisfestait presque en toute chose. A la représentation des Barmécides, de La Harpe, les Piccinnistes applaudirent à outrance, pendant que les Gluckistes sifflaient. La pièce ne vécut que l'espace de onze représentations. Il n'y eut pas jusqu'à la tactique militaire qui ne se trouvât mêlée à la musique: Vo7-drc profond correspondait au système de Gluck ; l'o/ï/re mince à celui de Picciuni. Décidément la discussion dégénérait en folie.

Cependant, tout semblait tourner contre le Napolitain ; Atys ne se maintenait que péniblement à la scène ; la foule, selon l'aveu de La Harpe, était pour Gluck; enfin sou protecteur, le marquis de Garaccioli, quittait Paris. — Berton, étant mort après deux mois d'exercice, fut remplacé parDauvergne auquel on adjoignit Gossec, musicien savant, ami de Gluck. Suard figura dans la nouvelle administration à titre de conseil. Avec une semblable composition, l'Allemand restait maître du champ de bataille. Ses amis ne mirent plus de bornes à leurs exigences : ils commencèrent par imposer une reprise cVÉcho et A'arcisse, et peu s'en fallut qu'on ne fît retirer le bâton de chef d'orchestre à Fraucœur, qui avait eu le malheur de déplaire au Bailli du Rollet. Mais, en dépit des coupures et des remaniements, malgré la valeur réelle d'un morceau : l'Bijmne à l'Amour, qui fut fort applaudi, la partition n'eut pas un succès plus grand que la première fois.

Piccinni se décida à entrer en lutte. Le livret de son Tphigénie en Tauride était un poème de Dubreuil revu et corrigé par Guinguené. L'immense succès de l'ouvrage de Gluck établissait à l'avance contre la nouvelle pièce une prévention redoutable. Piccinni était-il bien sur de vaincre? — La peur le prit au dernier moment, une

peur telle qu'il lit auprès du ministre, M. Amelot, la dcmarclie la plus singulière : il lui demanda d'imposer le silence à tous les journalistes pendant les douze premières représentations, et de ne pas faire alterner sa pièce avec celle de Gluck pour ne pas établir une rivalité qui annoncerait un esprit de cabale dont il était incapable. Le ministre ne souscrivit pas, bien entendu, à la première demande ; mais il fit droit, quant à présent, à la seconde en disant que VIphigénie de Gluck ne serait représentée qu'à la dernière extrémité, et encore après avoir pris ses ordres. »

La première représentation eut lieu devant un concours tumultueux d'amis et d'ennemis. Les deux partis étaient sous les armes. On fut tout surpris d'entendre une instrumentation vigoureuse, des chœurs bien mouvementés, des airs d'une ampleur magistrale. Les deux premiers actes, cependant, furent écoutés froidement ; mais le troisième emporta tous les suffrages. La seconde représentation fut troublée par un incident pénible : M"'' Laguerre se présenta ivre devant le public. « Ce n'est pas Iphigénie en Tauride, cria le parterre, c'est Iphigénie en Champagne! » L'ouvrage ne fut pas écouté et le pauvre Piccinui l'evint chez lui la mort dans l'âme. La cour s'émut de ce scandale. M"® Laguerre reçut l'ordre de passer deux jours au fort l'Évèque. Quand elle revint, elle chanta comme un ange et l'opéra alla aux nues. La pauvre fille, trop connue pour sa carrière peu édifiante, devait, du reste, payer de sa vie ses excès. Il n'y avait pas à s'illusionner sur sa fin prochame. Ses traits fatigués, ses yeux cernés, mais brillants d'un éclat fiévreux, sa maigreur ne révélaient que trop l'arrêt qui l'avait frappée. — L'Iphi- (jéniede Piccinni eut vingt représentations. On la fit ensuite alterner avec celle de Gluck, devant laquelle son succès tout d'abord se soutint; mais à la fin, le compositeur allemand l'emporta devant le public et resta maître du champ de bataille.

Le 15 juin 1781, pendant une représentation d'Orphée, le feu prit à l'Opéra. Il avait déjà brûlé en 1763, ce qui faisait deux incendies en moins de vingt ans.

Ici se place un petit incident assez piqnant. Deux fois par semaine, en attendant la reconstruction de l'Opéra, l'Académie royale donna des concerts dans la salle des Tuileries. Les deux musiques ennemies s'y relancèrent comme à l'Opéra. Un jour l'affiche portait un air italien du chevalier Gluck. Les Gluckistes avaient laissé prévoir leur intention d'applaudir à tout rompre. Les Piccinnistes, pour n'être pas témoins de l'ovation, se retirèrent au foyer et livrèrent la salle aux admirateurs frénétiques du maître allemand. On découvrit le lendemain que le prétendu air de Gluck était un air de Jomelli, et un air qui avait été sifflé en Italie. La méprise était cruelle, et les partisans de Piccinni ne dissimulèrent pas la joie qu'ils en éprouvèrent.

Joseph II ayant fait un second voyage en France, sa royale sœur fit jouer devant lui, à Trianon, VIphigénie en Tauride, de Gluck. — Écho et Narcisse fut également repris et exécuté sur le petit théâtre des Menus-Plaisirs. Sur cette scène restreinte, l'ouvrage parut bien meilleur que dans l'énorme vaisseau de l'Opéra ; il eut un vrai

succès et le chanteur Laïs fit le plus grand effet dans XHymm à l'Amour.

La salle de la Porte-Saint-Martin se trouvant prête le 27 octobre, on l'inaugura par une nouvelle œuvre de Picciuni: Adèle de Ponthieu. L'ouvrage était des plus médiocres et tomba au bout de quelques représentations.

Gluck, quoique absent, dominait toujours à l'Opéra par l'autorité de son nom et de son génie. Il n'y avait de succès que pour ceux qui cherchaient à suivre ses traces et à imiter son style. Piccinni obtint pourtant qu'on reprît Atys. Cettereprise révéla, dans le rôle de Sangaride, une artiste destinée à être bientôt l'un des soutiens et l'une des gloires de l'Opéra, et qui déjà s'était fait remarquer par le petit rôle de Mélisse, dans VArmide de Gluck. Elle venait de loin et avait successivement tenté la fortune sur les théâtres d'Allemagne, de Prusse et de Pologne : c'était M""^ Saint-Huberti. Le succès de cette reprise d'Atijs ne fut que le prélude d'un succès encore plus grand. Marmontel avait fait une Didon. Piccinni la mit en musique pendant qu'il était au château de M. de la Borde, banquier delà cour, s'occupant de l'éducation musicale de ses deux fdles. La partition ne coûta au maître que cinq semaines de travail. La première idée avait été jetée en dix-sept jours. M""' de Saint- Huberti fut chargée du rôle de Didon ; on répéta d'abord sans elle ; la pièce fut trouvé languissante et ennuyeuse ; mais, dès qu'elle re%'int, ce fut toute une transformation.

« On se rappelle encore, dit Ginguéné, son terrible jeu muet, son immobilité tragique et l'effrayante expression de son visage, pendant la longue ritournelle du chœur des Prêtres de Pluton, vers la fin du troisième, et pendant la durée de ce chœur même ; elle ne fit, aux représentations, que se replacer dans la position où elle s'était trouvée naturellement à cette première répétition. Assise sur le devant du théâtre, et les yeux fixés sur l'orchestre, dès qu'elle entendit les premiers sons de cette lugubre ritournelle, elle

— oS —

pâlit; elle resta comme si elle eût entendu sa sentence, comme si elle eût senti les aftVes de la mort.

» C'est ce qu'elle exprima elle-même très énergiquement après la répétilion. Quelqu'un lui parlant de cette impression qu'elle avait dû éprouver et qu'elle avait communiquée à tous les auditeurs, « je l'ai réellement éprouvée, répondit-elle : dès la dix ou douzième mesure, je me suis sentie morte! »

Le seize septembre, la Didon fut représentée à Fontainebleau ; grâce à l'admirable talent de M"'^ de Saint-Huberti, le nouvel opéra fut proclamé le chef-d'deuvre de Piccinni. Un mois après, le 14 novembre, les comédiens italiens jouaient devant le roi : le Dormeur éveillé, trois actes, qui furent des mieux accueillis.

Vers la même époque apparition du Cid, de Sacchini,qui ne réussit que grâce au talent'de M"" Saint-Huberti. Quant à YOmphale de Lacépède, cette cantatrice, à la répétition générale, déclara qu'elle ne jouerait pas dans cette œuvre, que le jeune auteur retira, «bien décidé à ne faire désormais de musique que pour ses amis ».

Louis XVI, qui n'était rien moins que mélomane, s'était épris d'un amour tel pour Didon, qu'après avoir assisté à deux représentations, il en avait voulu entendre une dernière. « Cet opéra, avaitil dit, me fait l'impression d'une tragédie. » Il était impossible de méconnaître que, dans Didon, Piccinni s'était inspiré des idées de Gluck. Celui-ci, quoique absent, se continuait non seulement dans ses imitateurs et ses disciples, mais encore dans ses adversaires eux-mêmes. Le succès des dernières représentations de Didon fut un peu balancé par celui de la Caravane de Grétry, qui fit son apparition le 15 janvier et que les Gluckistes prirent sous leur protection, quoique les principes de l'auteur fussent loin d'être les mêmes que ceux de Gluck.

M. de Breteuil, successeur de M. Amelot, rendit ua grand service à l'art musical en créant une école de musique, « dont les pensionnaires, au nombre de quinze, seraient accueillis vers douze ans pour recevoir, pendant cinq années consécutives, une éducation spéciale, ayant pour base le solfège, le chant, l'accompagnement, la composition ». Le ministre songea à mettre Piccinniàla tête de cet établissement ; on lui adjoignit Richer, Guichard et Langlé, mais sous ses ordres. La chaire de professeur échut à l'abbé Roussier, auteur d'excellents ouvrages théoriques. L'acteur Moli fut chargé de la classe de déclamation.

La pension donnée à Piceiuni était de 6,000 francs. Sa charge sembla devoir rester une sinécure. On avait bien les professeurs, mais les élèves ne se présentèrent pas.

Gluck veillait de loin sur le théâtre qu'il considérait comme son domaine. Ses partisans annonçaient l'envoi prochain d'une partition ayant pour sujet Hypermnestre. En effet, lecture fut faite, en assemblée générale, du livret de l'opéra, et d'une lettre de Gluck

dans laquelle il proposait /w Dandides pour la somme de 20,000 livres, s'ciigageanl à être à Paris, avec cel ouvrage, à la fin d'octobre. On se récria sur le chiffre. Gluck baissa ses prétentions, avouant, du reste, qu'une moitié de la partition seule était son œuvre; M. Antonio Salieri, maître de musique de rempereur, avait composé le reste sous sa direction, et ce serait lui (pii viendrait, à sa place, monter et diriger l'ouvrage à Paris. En l'éalité. Ira Danaides étaient l'œuvre exclusive de Salieri, et l'affiche qui porta le nom des deux compositeurs était menteuse. La reine assista à la première représentation : elle fut moins acclamée que de coutume, tandis que le public fit une ovation au bailli de Suffren, de retour de l'Inde depuis quelques jours. La mise en scène était fort belle et le succès fut grand. La partition ne pouvait avoir été écrite que par un admirateur ou un élève de Gluck, tant avaient été bien imités le style et la manière du maître. Au bout de quelque temps, il fallut bien avouer que Gluck n'avait nullement participé à la pièce, et son nom disparut de l'affiche.

Piccinni ne cessait de produire : après un opéra de Diane cl Enâymion qui tomba malgré deux ou trois beaux morceaux, il fît représenter en 1785 une /'râe7o/)p à Fontainebleau, en même temps que Sacchini y donnait son Dardanus. Dardanus, qui avait échoué à Paris en 1784, réussit complètement à Fontainebleau ; mais Pénélope ne produisit qu'une impression d'ennui, malgré le talent que déploya M™" Saint-Huberti. Piccinni et Sacchini étaient, du reste, devenus amis et, lorsque Sacchini mourut, l'auteur cVAtijs accepta de tout cœur l'offre que lui fit la reine d'achever l'opéra cVÉvelina dont le maître n'avait composé qu'une partie. Une circonstance imprévue l'empêcha d'accomplir cette tâche pieuse.

Gluck avait quitté Paris en 1779, irrité du froid accueil fait à Écho et Narcisse et peu reconnaissant du succès de ses autres pièces. L'orgueil, chez lui, tuait la reconnaissance. A Vienne, on l'accusa d'avoir méchamment entravé l'exécution d'un opéra du jeune ilozart, la Finta Simplice. Rien ne justifiait une si odieuse impu-

tation ; du reste, on ne s'est pas t'ait faute de créer, par la suite, toute une légende sur Gluck et Mozart. On a raconté que, lors de la chute d'Alceste, à Paris, en avril 177G, alors que Gluck arpentait tristement le foyer de l'Opéra, un enfant tout en larmes se serait précipité dans ses bras en criant : « Les barbares, les malheureux, ils n'ont ni cœur ni entrailles ! — Console-toi, petit, aurait dit Gluck, dans trente ans ils me rendront justice. » Cette fable tombe devant les . dates ; le premier voyage de la famille Mozart à Paris fut en 1763-1764 ; le second en 1778 ; en 1776, Mozart était à Salzbourg. Ce qui est vrai, c'est que Gluck applaudit très chaleureusement à V Enlèvement au sérail et que, le lendemain des noces de Mozart avec Constance Weber, il voulut avoir les nouveaux mariés à sa table. Gluck, malgré sa rudesse, était susceptible de très généreux sentiments. On l'avait vu, lors du grand succès d'Iphigénie en Taurkle, s'éprendre d'enthousiasme au sujet de VOrphée d'un jeune compositeur inconnu, au point de le déclarer supérieur au sieu, d'y faire des retouches et de tenter de le monter. Cet homme, si intraitable en apparence, n'était pas sans entrailles et se montrait serviable , quand on le savait attendrir.

XYIII

Gluck habita, les trois dernières années de sa vie, un hôtel situé dans un faubourg de Vienne, rue An der Wieden. Sa maison de campagne était à Berchtholdsdorf, aux portes de la capitale. C'était là que, de tous les points de l'Allemagne, venaient le visiter ses admirateurs. L'adulation dont il était l'objet avait un peu grisé Gluck, et son expression de visage avait quelque chose de hautain. Il était de haute taille, de large carrure ; son visage était marqué de petite vérole, sa mise était des plus soignées. Lorsqu'il était en colère, ses yeux, d'un gris sombre, lançaient des flammes ; dans son intérieur, il était d'une humeur gaie et joviale, il ne détestait pas le vin et, après en avoir vidé une bouteille, il entraînait tout le monde par ses saillies. — En 178o, Reichardt lui fut présenté par la comtesse de Thun ; c'était un amf intime de Klopstock. Gluck lui fit entendre plusieurs des chants qu'il avait composés sur les poésies de ce maître et qui malheureusement sont en partie perdus. Il lui parla avec aigreur de la France et lui raconta comment il avait utilisé l'ignorance et l'arrogance des

— (53 — Français pour leur faire accepter sa belle et grande manière. Ce langage était peu digne à l'égard d'un peuple dont il avait été riiôte et auquel il devait ses plus beaux triomphes. Mais sa vanité blessée ne pouvait pardonner la chute d'Eclio et Narcisse.

Son dernier ouvrage fut le Jugement dernier, oratorio (ju'il écrivit en collaboration avec Salieri, et dans lequel on reconnaît la griffe du lion. On cite, à l'occasion de cet oratorio, un mot de Gluck ; il discutait avec son collaborateur la façon dont il fallait faire parler les personnages: « Après tout, s'écria-t-il, dans quelques jours j'irai me renseigner moi-même. »

Il sentait, en effet, venir sa fin prochaine. Déjà il avait eu deux attaques de paralysie auxquelles il n'avait résisté que par suite d'un traitement énergique. En automne 1786, il eut une troisième attaque qui laissa du trouble dans sa mémoire et dans ses idées. Le 15 novembre 1787, il avait des amis à dîner : un de ses convives restait inactif devant son verre ; Gluck prit le sien avec vivacité et le vida d'un seul trait ; puis, après, il recommanda à ses amis de ne pas le trahir auprès de sa femme, toute liqueur lui étant défendue. Uu quart d'heure plus tard il était pris d'une nouvelle attaque. On s'efforça en vain de le ranimer ; il expira sans avoir retrouvé connaissance. On lui éleva une tombe modeste avec cette inscription : « Ci-gît un honnête homme allemand, un bon chrétien et un mari fidèle, Christophe, chevalier de Gluck, maître dans l'art de la musique, mort le i3 novembre il81. »

Gluck laissa un testament bizarrement conçu : « 1° Je recommande mon àme à la miséricorde infinie de Dieu; mon corps devra être confié à la terre suivant le rite catholique; 2° je laisse pour faire dire cinquante messes, 2o florins ; 3" je lègue à l'établissement despauvres, I florin, à l'hôpilal général ^ florin; à l'hôpital de la ville, 4 florin; à l'école normale 4 florin; en tout 4 florins; 4" je lègue à chacun de mes domestiques les gages d'une année ; je laisse à la volonté de ma légataire universelle de donner ou non quelque chose à mes frères et sœurs ; 6" j'institue seule légataire

— G4 — universelle ma chère compagne, Anna de Gluck, née Pergin. . .je nomme mon honorable cousin, Joseph de Holbein, exécuteur de mon testament et lui laisse comme souvenir ma tabalière. . . . Fait à Vienne le 2 avril 1786, Christophe Gluck. » — Mieux eût valu oublier les pauvres que de leur laisser ce don ironique de 4 florins. Quelles étaient les intentions de Gluck en inscrivant cette clause singulière? On a beaucoup discuté à cet égard; mais il est probable qu'on ne saura jamais rien. Gluck laissait à sa femme un revenu d'environ 30,000 florins.

Le bruit de sa mort causa une impression profonde à Paris, et le bon Piccinni fui des premiers h se faire l'écho des regrets publics : il adressa au Journal de Paris une longue lettre dans laquelle il proposait de fonder un concert annuel en l'honneur du grand artiste que le monde musical venait de perdre.

Piccinni survécut treize ans à son heureux rival, treize années de douleurs et de déceptions : l'insuccès des Mensonges officieux à la Comédie-Italienne, des intrigues de toutes sortes qui empêchaient la représentation de r^niéue»ie?i( des Sabinesetde Chjlemnestre à l'Opéra, enfin, en 1791, la perte de ses places, déterminèrent le musicien à quitter la France et à revoir sa patrie où il retournait pauvre. Quelques consolations lui survinrent pendant son voyage. Il fut couronné sur la scène, à Lyon. A son arrivée à Naples, il reçut une pension du roi et vit réussir son oratorio de Jonathas et son opéra bouffe de la Serva onorata.

Mais, en 1792, il tomba en disgrâce; suspect de jacobinisme pour avoir marié une de ses filles avec un jeune Français établi à Naples, il vit le public se tourner contre lui et siffler ses pièces. A son retour de Venise, où il avait faitjouer deux pièces, il se vit gardé à vue et tracassé par la police pendant quatre ans. Plein de résignation et de calme, il se mit à écrire, pour les couvents, des psaumes que sa pauvreté ne lui permettait pas de faire

graver. Quand la paix fut signée avec la République française, Piccinni partit pour Paris; le public lui fit une ovation à l'Opéra, et le Directoire lui alloua une pension de 2,400 francs, un traitement de compositeur de 1,000 francs, et, de plus, un secours immédiat de 5,000 francs. Le Consulat créa pour lui, en avril 1800, une place d'inspecteur au Conservatoire; mais le vieillard n'eut pas le temps d'en jouir. Malade depuis longtemps d'une affection bilieuse et âgé de» soixante-douze ans, il mourut, le 7 mai 1800, à Passy, oîi sa famille l'avait fait transporter dans l'espoir chimérique de ranimer ses forces.

Maintenant que nous avons retracé, dans un récit rapide, la vie de deux hommes, Gluck et Piccinni, dont les œuvres musicales suscitèi'ent /a lutte la plus acharnée dont l'histoire des arts fasse mention, il nous reste à rechercher quels étaient les principes en cause dans cette lutte; ce sera l'objet de la seconde partie de ce travail.

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