‹ Godefroi de BouillonChapitre 105 sur 141 · CHAPITRE XI 96S · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI 96S

savait qn'il D'arait rien tant à cœur qae d'accomplir son Tœu , les sympathies et les espérances de la foule se tournaient vers lui, comme vers le guide naturel da peuple pèlerin.

Au fond de ce mouvement d'opinion il y avait autre chose que le zèle religieux, autre chose même que l'ennui des stériles fatigues d'Archas : c'était la réaction spontanée de l'esprit national des Français du nord contre la prépondérance exercée depuis quelque temps par les méridionaux. Cette prépondérance datait delà découverte de la sainte lance, dans l'église Saint-Pierre d'Antioche, par le prêtre provençal Barthélemi. La retique, conservéeau quartier ducomte Raimond, y avait attiré la vénération et les aumônes des fidèles, disposés dès lors à prendre plus volontiers le mot d'ordre de celui des princes à qui il semblait que Dieu eût confié ce signe de victoire. Le prestige , biea affaibli , il est vrai , à la suite de la querelle de Raimond avec le prince de Tarente et des pertes de temps qui en étaient résultées, s'était rétabli lorsque le comte, forcé par les circoostances, avait repris le premier le chemin des saints lieux ; mais sa halte inopinée en Pbénicie, l'ambition et la vénalité dont il fit preuve, achevèrent de le discréditer, endémontrantà tous, mèmeàses familiers, qu'il cherchait à exploiter tes forces de la croisade dans un intérêt tout personnel d'orgueil et de puissance.

Le baronnage et leclei^é des provinces septentrionales, mus par une hostilité instinctive contre l'infiuence provençale, avaient, dès le principe, affecté une incrédulité dédaigneuse à l'endroit de la découverte du prêtre Barthéleml. Ils élevèrent alors de nouvelles controverses à ce sujet, afin de diminuer, par contre-coup, l'autorité du Toulousain. Leurs sarcasmes trouvèrent de l'écho dans la fonle des pèlerins, oil les lenteurs du siège et la manière d'être fanfaronne et trop personnelle des hommes de la langue d'oc excitaient de vifs mécontentements.

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Barthélemiy en butte à de continuelles tracasseries , essaya yainement de fermer la bouche aux sceptiques et aux rail^ leurs en produisant des témoins à qui de saints personnages étaient apparus la nuit pour attester la vérité de son récit. Â la fin , voulant trancher le débat par un coup d'éclat , il demanda l'épreuve du feu. Les princes , Godefroi lui-même, imbu comme les autres des préjugés de cette époque ignorante et barbare , décidèrent de a'en rapporter diVL jugement de Dieu. Après les cérémonies d'usage, le vendredi saint, en présence d'une multitude innombrable, Barthélemi , brandissant la lance, entra dans un brasier ardent. Le ciel sembla prononcer en sa faveur, car il sortit vivant du milieu des flammes. Aussitôt des milliers d'assistants se précipitèrent au-devant de lui et l'accablèrent des témoignages de leur vénération. L'empressement fut tel qu'il faillit être écrasé dans la cohue, d'où ses amis ne le tirèrent qu'à grand' peine.

La querelle paraissait définitivement apaisée, quand on apprit, quelques jours après, qu'il était mort. Ce brusque accident fut une nouvelle matière à disputes. Les chefs de la faction opposée prétendirent que, le feu l'ayant atteint, il était convaincu d'imposture , tandis que ses partisans le représentèrent comme un martyr que Tenthousiasme imprudent du peuple avait tué après que Dieu avait protégé miraculeusement saviez

Quoi qu'il en soit de ce dissentiment local et passager , la mort de Barthélemi n'empêcha pas le triomphe de la cause à laquelle il s'était sacrifié , car l'on a admis dans l'Église l'authenticité de la relique dont la découverte avait valu à l'humble clerc provençal tant de tribulations couronnées par une fin tragique.

Devant Ârchas, les princes reçurent une ambassade du calife du Caire, avec laquelle revinrent les députés chrétiens

t Guillaume de Tyr, liv, VII , ch. xviii.

enroyéa im an auparavaDt vers Mostaali, lorsqu'an débnt du siège d'Antiocbe il arait fait aux croisés ses premières propositioDs de paix et de neutralité. Depuis lors, incertain s'il devait se rapprocher des croisés ou des Turcs , il avait retenu ces négociateurs auprès de lui, changeant de politique visà-vis d'enx suivant la tournure des événements en Syrie, et les traitant tantàt comme des captifs, tantôt comme les représentants d'une nation respectée. Quand il se décida à les renvoyer, an printemps de 1099, sa situatiott à l'égard de l'invasion européenne était tout autre que l'année précédente. Dans l'intervalle, profitant du double désastre des Seldjoukides à Antioche, il était parvenu à leur enlever la Palestine. Son vizir, Afdhal, en avait cbassé le sultan Soukman, dont ta place était maintenant occupée par le Fatimite Ifbkar-Eddaula. Aussi, dans son nouveau message, Hostaali le prit-il d'assez baut avec ceux qu'il considérait comme des compétiteurs désormais pins importuns qne redoutables. Il leur demandait de ne pas pousser plus loin dans ses États leur marche victorieuse, leur accordant à ce prix la faculté de se rendre, sans armes, par troupes de deux on trois cents, en pèlerinage au saint sépulcre '.

Les barons lui firent répondre dédaigneusement qu'ils n'avaient pas besoin de son congé pour aller à Jérusalem, et qu'ils y entreraient bientôt tous ensemble , en rang de bataille et bannière au vent. De ce moment, la guerre, en suspens depuis que Godefroi de Bouillon avait levé le siège de Gabala, se trouva ouvertement engagée avec les nouveaux maîtres des lieux saints.

Il arriva aussi, dans les jours de Pâques, des députés d'Alexis Comnène. Il se plaignait amèrement de l'usurpation commise parBoémond, avec l'agrément de ses pairs, sur les domaines de l'empire , et réclamait la principauté d'Antiocbe,

1 Gnillanme de Tjr, Ut. VU, ch. lis.

en yerta da pacte de ConstaDlinople ; mais le même pacte Tobligeait à se joindre à la croisade et à la faire ravitailler par mer ; en s'abstenant de remplir ses propres conventions , il avait délié ses contractants : telle fut l'excuse des barons. En les voyant ainsi disposés à se passer de l'empereur, les messagers demandèrent instamment que le départ pour Jérusalem fût ajourné jusqu'au mois de juillet ^ assurant qu'à cette époque leur maître amènerait de grands renforts, et dédommagerait l'armée latine de ses souffrances par d'abondantes largesses , oii nul , depuis les chevaliers jusqu'au dernier des gens de pied, ne serait oublié. De telles promesses, vingt fois violées déjà, ne pouvaient plus faire de dupes. Le comte de Toulouse seul feignit d'y croire et insista auprès de ses collègues pour qu'on attendit les auxiliaires annoncés. Ce n'était pas qu'au fond il eût plus de confiance que les autres dans la parole impériale, mais il voulait profiter de ce prétexte pour les retenir devant Àrchas et en achever la conquête avec leur concours. Là encore il eut la même déception qu'à Marrah. Ses alliés et jusqu'à ses propres vassaux l'abandonnèrent en masse. Le duc de Lorraine, cédant aux instances populaires et aux réclamations de sa conscience , donna le signal du départ. Dans tous les quartiers on s'empressa aussitôt de plier les tentes et de mettre le feu aux travaux d'investissement. Le comte Raimond eut beau supplier ses Provençaux de rester, ils ne l'écoutèrent pas. C'était eux-mêmes qui montraient le plus de hâte à quitter un siège dont ils avaient supporté depuis le début toutes les fatigues ^ .

On se rapprocha du littoral pour suivre directement la route de Jérusalem. Avril, sous ces climats précoces, avait déjà mûri les moissons, et les pèlerins trouvaient leur subsistance dans les champs qu'ils traversaient '•

i Gaillaume de Tyr, liv. VII, ch. xx.

2 Foucher de Chartres, ch. xxvii.

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Ils marchèrent Bur Tripoli ' , dont l'émir fatimite avait en vis-à-vis d'eax, pendant le siège d'Arcbas, une conduite ambiguë, tonr à tour leur oE&ant sa soumisHon et les attaquant par les armes , suivant qu'il les avait crus plus ou moins redoutables. En les voyant paraître devant ses murs, il s'empressa de leur envoyer des présents et des paroles de paix Ayant obtenu ainsi la promesse que son territoire serait respecté, il vint lui-même à la tente du duc de Lorraine poui témoigner de ses dispositions amicales *, et lui donna un guidi sûr pour conduire l'armée à Jérusalem.

Dans leur halte de trois jours près de Tripoli, lespèlerini firent une découverte précieuse, qu'ils devaient plus tan populariser dans le monde entier : celle de la canne à sucre < Il y avait dans celtecampagoe, dit Albert d'Aix, une grandi abondance de cannes remplies d'une sorte de miel que l'oi nomme zvcra (sucre) . On en exprimait un suc délicieux don on ne pouvait se rassasier après y avoir goûté. Cette planb est cultivée dans le pays avec un soin infini. A l'époque de U moisson et lorsque la canne a mûri, les indigènes la broien avec des mortiers ; ils en font couler le suc dans des vases ot ils le laissent reposer jusqu'à ce qu'il soit pris et durci, ei présente l'aspect de neige ou de sel blanc ^ >

On se remit en marche le 4 mai, suivi d'un nombreus bétail, don de l'émir de Tripoli, qui voulait ainsi faire épargner les moissons et les fruits de ses sujets. En effet, pas un acte de pillage ne fut commis dans toute la route. Oc gagna Beïrouthpardes sentiers de montagne, étroits , rocailleux et profondément ravinés, k Cent hommes, dit un chroniqueur, y auraient arrêté le genre humain tout entier; » maif les musulmans n'essayèrent pas d'en défendre le passage,

1 Aujourd'hui Tanbolot.

3 Albert d'Ail, Ht. V.

Toutes les villes du littoral imitaient à l'envi l'exemple de Tripoli et reconnaissaient la loi du vainqueur, sans oser se mesurer avec lui. On chemina ainsi tranquillement entre la mer et la chaîne du Liban , qui courait parallèlement à l'est. La population syrienne descendait en foule dès montagnes pour venir saluer ses frères d'Occident et leur o£frirses secours et ses bons offices.

. Cette course rapide ne fut marquée que par une seule escarmouche sans importance. Des Sarrasins, sortis de Sidon % attaquèrent les Francs et leur tuèrent quelques fourrageurs. Us furent promptement repoussés et taillés en pièces. Rien n'était plus aisé que de s'emparer, comme représailles, de la ville de Sidon ; mais plus ils approchaient du terme du voyage, plus les princes se dégageaient de tout autre intérêt; et pas un de ces hommes, qui, en tant d'autres circonstances, avaient montré un amour-propre si chatouilleux et une ambition si tenace, ne songea à accomplir cette facile et séduisante conquête. Laissante gauche Sarepta ', patrie du prophète Élie, et à droite Tyr % berceau célèbre de Cadmus et d'Agénor, on arriva devant Acre% l'antique Ptolémaïs. L'émir fatimite de cette ville fit aussitôt distribuer des vivres aux croisés , et leur promit spontanément de leur rendre la place vingt jours après qu'ils auraient pris Jérusalem, s'ils en venaient à bout. Les princes s'émerveillaient de rencontrer partout un si favorable accueil ; mais un hasard providentiel leur révéla combien il se cachait de perfidie sous les protestations du gouverneur d'Acre. Gomme ils continuaient leur route vers le midi, étant arrivés aux environs de Césarée, un pigeon voyageur, blessé par un épervier, tomba dans leur camp. On le trouva porteur d'un billet de l'émir d'Acre,

1 Aujourd'hui Saïd.

2 Aujourd'hui Sarfend.

9 Aujourd'hui Sur.

4 Les anciens chroniqueurs rappellent Accon.

CBAPITRS XI

adresBé à celui de Gésarée et ainsi codçu : < Une engeaDce « chieDS a passé chez moi, race folle et querellease, à laque « si tu aimes la loi , tu dois chercher à faire beaucoup de n « par toi et par les autres. Transmets cette nouvelle i t antres villes et châteaux *. i

Ce fut le lundi SO juin, après y avoir célébré la soleui de la Pentecôte, que les chrétiens s'éloignèrent de César Le quatrième jour, ils arrivèrent à Ramla, l'anciecne Arii thie, patrie de rhommepieox qui ensevelit le Sauveur. Bai n'était qu'à dix Uenes de Jérusalem.

On raconte que, si près d'atteindre le but souhaité dep trois ans, quelques princes se sentireot pris encore d'une ces velléités d'aventures qui leur avaient coûté tant d'homt et tant de temps depuis leur entrée en Asie. Ils proposère avant d'attaquer la ville sainte, d'aller conquérir l'Ëgyj « Le succès de cette entreprise, disaient-ils, mettrait en <L nos mains non-seulement Jérusalem, mais encore Alex « drie et plusieurs autres royaumes. Que si doqs comm a çons dès mainlenant le siège et que nous l'abandonDi' « ensuite, faute d'eau, nous subirons on échec sans comp satton. 1

Il est bon de dire que l'historien à qui nous emprunt ce détail est un familier du conte de Toulouse. On recom dans un tel projet les rêves ambitieax de l'insatiable vieills qui peut-être les avait fait partager à quelques-uns de compagnons. Mais la majorité du conseil s'y montra contrai Godefroi et les autres, interprètes des sentiment» de to l'armée, répondirent : « Gomment peut-on nous persuad it réduits en nombre comme nous le sommes, de pénétrer d « des pays lointains et inconnus? Suivons notre routOj c quant aux difficultés du siège, à la soif, à la disette, àt

1 Raimond d'Âgilen donne ce teile, qui ne reproduit sani doule qt Bens de la dépêche.

i7S - GODEFROI DE BOUILLON

« Ids maux que vous redoutez, que Dieu y pourvoie pour ses ce serviteurs ^ »

En sortant de Ramla, on se dirigea donc au sud- est , vers Nicopolis ' ; et au bout de deux heures de marche on parvint à la première ondulation des montagnes de Judée. C'était déjà la terre sainte I Les croisés établirent le 6 juin au soir, à Nicopolis 9 le dernier bivouac de leur long pèlerinage.

Au milieu de la nuit, une députation des habitants de Bethléem se présenta à la tente du duc Godefroi pour lui demander du secours. Les musulmans de tous les pays environnants accouraient à la défense de Jérusalem , et commettaient sur les chrétiens de terribles cruautés. Les Bethléémites tremblaient de voir renverser leur temple vénérable, qu'ils n'avaient jusque-là préservé qu'au prix de fréquentes et énormes rançons. Le duc leur envoya aussitôt Tancrède, avec trois cents chevaliers; et quelques heures plus tard la bannière d'un baron féodal, arborée au sommet de l'église de la Nativité, annonçait la protection que les peuples de la jeune Europe venaient exercer sur le berceau du Messie contre les attentats des puissances orientales.

Cependant une agitation étrange régnait au camp devant Nicopolis. Sous les tentes nul ne pouvait dormir. Au terme de leur voyage, les pèlerins se plaisaient à évoquer le souvenir des étranges vicissitudes de fortune par où ils avaient passé durant ces trois années ; ils appelaient de leurs vœux impatients l'aube de ce jour bienheureux qui devait leur faire voir la ville sainte. Un grand nombre d'entre eux, trouvant que les heures s'écoulaient trop lentement, sortaient au milieu même des ténèbres, et gravissaient les collines voisines, d'où ils contemplaient dans sa sombre majesté ce qui restait de la cité de David. En revenant au bivouac , ils exaltaient à tel

1 Raimond d'Âgilers.

2 Ai^ourd*hui Gubéib.

liOIlKKHUI DK BUlilLLUN

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