CHAPITRE XI
des renforts d'Anglo-Saxons récemment abordés aux rivages syriens. C'étaient pour la plupart des proscrits » chassés de leurs foyers par la conquête normande , qui avaient depuis vingt à trente ans cherché par le monde une nouvelle patrie f et qui venaient s'associer à la grande expédition des chrétiens vers le berceau de leur foi ^ .
Ainsi renforcée, l'armée, suivant le rivage de la Méditerranée, alla mettre le siège devant Gabala ou Giblet % à douze milles environ au sud de Laodicée. C'était, sur la route de la Palestine, la première des villes maritimes appartenant aux Égyptiens. L'émir qui y commandait au nom du calife du Caire offrit au duc six mille besants et des présents magnifiques pour l'engager à lever le siège ; mais il le trouva incorruptible. Il s'adressa alors, par message, à Raimondi qui était occupé au siège de la ville turque d'Archas ^ , près de Tripoli. Le comte reçut Targent, et recourut, pour délivrer Gabala, à une ruse digne de son ami l'empereur de Byzance. 11 manda à Godefroi que des forces immenses, envoyées par le sultan de Perse , venaient venger Kerbogha , et le supplia de l'aider à leur tenir tète. Godefroi , complètement dupe de ce mensonge , partit aussitôt. En trois jours il atteignit Archas , en passant par Belmas , Mèraclée (Merakia) et Tortose .
Mais, au moment d'arriver, il rencontra Tancrède, qui, plein d*indignation , lui raconta la fraude du Toulousain. Ce ne fut qu'un cri parmi les Lorrains et les Flamands contre cette vilenie, et les nouveaux arrivants dressèrent leurs tentes à deux milles du quartier des Provençaux, refusant d'avoir avec eux aucun contact. Tancrède surtout, le chevalier loyal et fier , ne pouvait pardonner à un baron de France d'avoir servi à prix d'or les intérêts des infidèles et trahi la cause chrétienne. Lui-même, depuis le siège d'Antioche, s'était
1 Raimond d'Agilers.
2 Aujourd'hui Djébali.
3 En Phénicie, aigourd'hui Arka.
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mis y à cause de sa pauvreté , à la solde de Raimond, le plus riche des princes. Dès lors il rompit cet engagement, et s'«ttacha au duc de Lorraine.
Cependant le comte s'appliqua , par tous les moyens, à regagner la confiance et l'amitié de Godefroi. Il lui fit les avances les plus courtoises , et lui offrit un cheval de prix et d*une grande beauté, ce II savait, dit un chroniqueur, que le duc avait beaucoup de douceur et était fort aimé dans l'armée, et qu'une fois réconcilié avec lui , il lui serait plus facile de reconquérir la bienveillance de tous les autres ^ » Il y parvint, en effet. Godefroi avait trop de vertu pour ne pas sacrifier au bien commun ses rancunes personnelles. Son exemple entraîna les autres vassaux, et tous les Francs unirent leurs efforts contre Archas. Tancrède seul, tout en prêtant son concours aux opérations militaires , persévéra dans sa rupture : ni présents ni prières ne purent jamais le ramener à son ancien suzerain.
Malgré Tentente des chefs, les semaines s'écoulèrent sans que le siège fit aucun progrès. Bâtie sur un des contreforts du mont Liban, isolée de la plaine par un cours d*eau naturel, la position de la place était très -solide. De plus, il y avait peu d'entrain chez les assiégeants. Us s'impatientaient d'être ainsi retardés à chaque pas dans leur pèlerinage, et n'attachaient nulle importance à la prise d'une ville autre que Jérusalem. Les discussions sans fin spulevées à propos d'Antioche et de Marrah avaient assez montré le but et les inconvénients de semblables conquêtes. Aussi le peuple protestait-il par ses paroles et par son inaction contre cette nouvelle entreprise ambitieuse du comte de Toulouse, et cherchait-il à l'en dégoûter. Cette sourde opposition se manifestait surtout depuis l'arrivée du duc de Lorraine '. Gomme on
1 AU)ertd'Aix,liv. V.
2 Guillaume de Tyr, liv. VII , ch. xvii.