CHAPITRE VU
les emportèrent par les sentiers des montagnes, connus d'eux seuls 9 jusqu'à Antioche, qui apprit ainsi que l'heure de la lutte suprême était venue pour elle. Dès le lendemain , en effet , les innombrables bataillons de la croisade dressaient leurs tentes en yue et à un mille seulement des remparts,
La métropole de la CœlésyriC; fièrement assise sur les hauteurs, avec ses trois cent soixante églises et les quatre cent cinquante tours qui garnissaient sa ceinture de murailles, s'offrait majestueuse et formidable aux regards ébahis des pèlerins. Il semble qu'au premier aspect elle n'inspira guère moins de crainte que de convoitise aux barons, car, dans le conseil réuni le soir même, plusieurs chefs proposèrent d'ajourner au printemps le commencement du siège* Ils représentaient que l'armée était trop affaiblie par ses pertes et par ses fatigues; qu'il fallait la faire hiverner dans les villes du voisinage, en attendant les renforts promis par l'empereur de Constantinople et les nouvelles troupes qu'on disait en formation au delà des Alpes. Cet avis pouvait paraître d'autant plus sage, que Godefroi de Bouillon , âme de toutes les entreprises militaires, était, par suite de sa blessure, hors d'état de prendre, quant à présent, une part active aux opérations de l'attaque. Or il y avait une grave imprudence à se priver du concours de l'illustre et vaillant capitaine , qui jusque-là dans toutes les rencontres avait décidé la victoire. Néanmoins la fougue chevaleresque l'emporta cette fois encore sur les conseils de la temporisation. Les Méridionaux représentèrent qu'on ne devait pas laisser à l'ennemi le temps de se remettre du désarroi où avaient dû le jeter ses derniers échecs, et surtout de recevoir les secours qu'il avait demandés à la Perse.
Quoiqu'on fût déjà arrivé au 18 octobre, rien n'annonçait l'approche des rigueurs de Thiver. L'atmosphère était douce , les arbres chargés de fruits, et les raisins, abondants dans le pays , pendaient encore aux vignes. Nul autre séjour n'aurait pu fournir plus de ressources pour le ravitaillement de l'ar-
mée. Les moissons même récoltées dorant la saison précédente n'avaient point été rentrées dans la yiUe, et il y avait de grandes quantités de grains renfermées , suivant la mode orientale y dans ces fosses souterraines que les Arabes appellent silos ^
Ces considérations 9 jointes à Timpatience du peuple, qui voulait marcher sans retard vers Jérusalem , déterminèrent le conseil tout entier à prescrire sur-le-champ l'ouverture des travaux du siège. Et aussitôt six cent mille pèlerins , dont la moitié était régulièrement armée et équipée pour les combats, se mirent à organiser leur campement autour de l'enceinte d'Antioche.
1 Gaillaume de Tyr, Hv. FV, ch. xii.