TOUJOURS A TOI
n LES ASSISES DE JÉRUSALEM
Ml>t1>«
SOMMAIRE
Les ?érita les Assises de Jérusalem ou Lettres du Sépulcre faites par Godefroi de Bouillon sont perdues depuis 1187. — Elles ne se sont conservées que sous une forme orale et en se transformant. — En 1255. Jean dlbelin, baron de Jaffa, en fait ane première rédaction remplie deléments étrangers aux deux Chartes primitives de Godefroi. — Histoire de Jean d*lbelin. — Il est Tauteurdes Assises de la Haute-Cour, mais il n'est pas Fauteur des Assises de la Cour des Bourgeois: preuves. — Nouveaux remaniements des Assises dans l'Assemblée des seigneurs de Chypre, à Nicosie le 3 novembre 1369. — Cette rédaction, s'étant encore perdue, une commission, nommée par le gouvernement vénitien, en refait une aut|*e en 1531. Cette rédaction de 1531 est la seule qui puisse faire autorité. Pourquoi? — Les sept manuscrits connus qui renferment les Assises. — Editions des Assises: René Chopin, le P. Labbe, Ducange, la Thau-* massiëre, M. Kausler, M. Victor Fouché, M. Deugnot. ~ Objet de cette étude : revenir aux véritables Lettres dwSépulcre telles qu'elles avaient été rédigées par Godefroi de Bouillon.
L — Les Assises de Jcrusaiem ou plutôt les Lettres du 5épulcre (1), telles qu'elles furent rédigées sous Godefroi de
(1) Mss. de Venise, Bibliothèque Nationale^ f. fr. 12206.
fiouillon sont depuis longtemps perdues. Elles disparurent à la prise de Jérusalem par Saladin ou Salah-Ëddin en 1187(1) Mais, même sous les rois de Jérusalem, on ne les connaissait guère, suivant Guillaume de Tyr, que sous une forme orale et comme des usages traditionnels (2) ; et elles allèrent ainsi s'augmentant et se transformant, même après la prise de la Ville-Sainte pendant pres'de deux siècles et demi dans les autres villes de la Palestine. V.ers le milieu du xiii* siècle, Jean d'Ibelin, seigneur de Chypre et possesseur de grands domaines dans cette partie de la Terre -Sainte, qui appartenait encore aux chrétiens, rédigea et commenta ces divers usages dans un ouvrage qu'il intitula Assises de Jérusalem et qu'on a coutume de regarder comme un code, tandis qu'il n'est en réalité qu'un ouvrage de droit sur cette matière (5). IL — La famille de ce Jean d'Ibelin était d'origine française comme la plupart des grandes familles d'outre-mer. Il était le cinquième descendant de Balian de Chartres,' fifs.de Guilin ou Guillaume, comte de Chartres, et qui avait passé la mer avec dix chevaliers à son service, pour chercher fortune en Orient au temps du roi Foulques d'Angers. Pour se l'attacher, avec sesdix chevaliers, co prince lui avait donné la belle terre d'Ibelin, d'où la famille qu'il fouda avait tiré sonnom (4). Cette famille a!élevant toujours par son habilité dans les négociations .diplomatiques et par ses exploits sur tous les
(1) Mss. de Venise, Bibliothèque Nationale» cb. cclxxxi.
(2) Historia rerum etc., édita a venerahili Willermo, Tyrensi archiepiscopo, liv. XVI, eh. ii, etliv. XIX, ch. ii.
(3) Historiens des Croisades, X II, ch vi; Lignages deçh mer, La Thaumassière, p. 227.
(4) Bustron, Commentarii di Cipro, mss.., p. 50. Ibelin est le .labne de la Bible, plas tard Jamma, Yebna, à trois lieues dô Ramelô, au sad-oaesl, et sar un ruisseau du môme nom.
champs de bataille de l'Orient, Johan ou Jean II d'Ibelin, celui dont nous parlons, était devenu comte de. Jaffa et d'Ascalon, seigneur de Baruth et de Ramelé, alors Rama, vers 1230. Maître de la plus riche des quatre grandes baronies de la Palestine, Jean d'ibelîn avait le premier rang dans ce pays depuis la chute dps rois de Jérusalem. Fort jeune encore, il avait pris une part active à la guerre que sa maison soutenait alors contre Tempereur Prédérik II, et il avait fait preuve du plus grand courage au siège de Baruth, à Gasal- . Imbert et à la bataille de Nicosie, où, après avoir poursuivi avec vigueur Tarrière-garde de Tarmée lombarde, il Tavait réduite à capituler. C'est en récompense de ces faits d'armes que Henri, roi de Chypre Tavait créé baron de Jaffa et comte d'Ascalon. En 1249, le haut baron avait amené un renfort considérable et brillamment armé à saint Louis sous les murs (le Damiette, et, après la mise en liberté de ce prince, il avait hardiment opiné dans le conseil pour que les croisés n'abandonnassent pas ^a Terre-Sainte, niêm'e après la mort de la reine Blanche (1). Enfin, en 1253 il avait donné l'hospilalité à saint Louis dans son château de Jaiïa, quand ce prince était venu réparer la citadelle de la ville ; et il avait mis lui-même avec ses hommes d'armes la main aux travaux, en imitant le roi de France. Après le départ de saint Louis, sans désespérer jamais de voiries chrétiens reprendre la cité de David, le vieux seigneur avait compris gue du moins la plus grande partie de sa vie active était achevée, et, suspendant au dessus de son foyer son armure de chevalier, il avait vécu retiré dans son chât«»au de Jaffa, livré désormais aux travaux de la paix comme il avait voué les jours de sa jeunesse
(1) Joinville, Histoire de saint Louis, ch.xxxiv, édlt. de M. Natalis de Wailly, p. 104.
et de son âge mûr aux grands faits d'armes et aux cris de guerre» parcourant en sage administrateur ses vastes domaines, rendant Injustice à ses vassaux et à ses tenanciers dans la grande salle de son manoir crénelé, et faisant de granles largesses aux Hospitaliers parce qu'ils avaient courageusement défendu la Terre-Sainte (1). C'est alors qu'il composa dans ses loisirs son ouvrage des Assises de Jérusaiem vers 1255. On voit pourquoi Ton y trouve des arrêts de la cour de Chypre à côté des usages suivis* dans les villes de la Galilée et de la Judée. On comprend aussi combien celte tradition juridique avait dû se transformer en présence des besoins, des idées nouvelles, au milieu de tant de révolutions qui avaient ébranlé la Palestine, et quelle différence il devait y avoir entre la courte rédaction de Godefroi de Bouillon, à la naissance de la colonie chrétienne, et le commentaire étendu de Jean d'Ibelin après la chute ^e cette colonie. On en verra plus d'une preuve dans la suite
III. — Nous devons dire aussi tout d'abord que Jean d'Ibelin n'a fait que la première partie des Assises de Jérusalem, la Haute Cour ou la Gourdes Barons^ et qu'il n'est nullement l'auteur de la seconde partie, îa Cour des Bourgeois (2). Bien que cette assertion soit contraire à l'opinion admise, nous nous contenterons de deux preuves pour en établir la vérité, mais décisives. D'abord on lit souvent dans cet ouvrage des mots comme celui-ci : <( Si un home ou une feme venant d'Acre apportait une charte au bailly de Jaffe ou de Jérusalem, etc. (5).... » Le tribunal.de la cour des Bourgeois fonctionnait donc encore au moment ou cette seconde partie
(1) Paoli, Codice, l. (, p. 134, 150 el 155.
(2) Mss. de Venise, Cour des Borges, Bibliothèque Nationale, f.fr., 42207.
(3) Ibid, tCh. cxLiii.
fui ri^dîgée ; c'est-à-dire qu'elle le fut avant la prise de Jérusalem par Salah-Eddin, et qu'elle est autérieure de près d'uD siècle à Jean d'Ibelin.
Nous tirons notre seconde preuve de ce fait que le plus ancien manuscrit de la Cour des Bourgeois est celui qui est conservée la bibliothèque royale de Munich et qui est une copie d'un autre manuscrit du xiï« siècle. La rédaction de ce recueil, la Gourdes Bourgeois a dû être faite sous les rois Amaury et Baudoin IV, entre les années 1173 et 1188, dans un temps où les vraies Assises^ les Letites du Sépulcre existaient encore, bien que l'auteur n'en parle pas, par quelque bourgeois lettré, juge lui-môme à la cour du Vicomto ou des Bourgeois de cette ville, et qui, voyant avec quelle difQcilté on obtenait communication des Lettres du Sépukje^ aura voulu fixer dans son esprit, dans l'intérêt des décisions qu'il devait rendre à ce tribunal, les prescriptions que lui fournissait la tradition orale. Quoiqu'il en soit, il reste établi que l'ouvrage intitulé Cour des Bourgeois n'est pas de Jean d'Ibelin ; c'est le point que nous voulions arrêter. Jean d'Ibelin mourut au mois de décembre 1266, et fut enterré dans l'église des Dominicains de Nicosie, lieu de sépulture de sa famille; on y voit encore son tombeau (1).
IV. — Un commentaire de législation ne remplace guère un code. Même à Chypre, les Assises ne.se conservèrent que sous une forme orale, puisqu'on ne fit jamais une seconde copie des Lettres du Sépulcre. Cette tradition, malgré les ouvrages d'Ibelin, de Philippe de Navarre, de Raoul de Tibériade et d'autres jurisconsultes cypriotes, continua à changer et à s'altérer non-seulement dans son expression, mais dans son esprit.
(l) Sanudo, Sécréta fidelium crucis, p. 12.
, Ce fut au point qu'en 1368 la « communauté des hommesliges, » c'est-à-dire la réunion des principaux nobles de Chypre sentit La nécessité d'adopter une rédaction écrite. Nous avons encore le procès-verbal de celte réunion ; et on y lit qu'on voulut avoir cotte rédaction a por les novelletès et plusieurs autre choses <jui a » temps passé se faisaient sans Tassent et l'octroi des hommes- liges, lesquelles étaient encontre des -Assises et usages, et aussi aux grauds domages des
hommes-liges et de la communauté du peuple, pour ce que le?dites assises et usages dou royaume né' se tenaient aussi com elles furent ordenées et établies par Godefroy de Builon et les hommes-liges et jurés (1). » Ces mots étaient prononcés le jour même du meurtre du roi Pierre et dans son propre Hôtel-Royal de Nicosie, et laissaient assez voir que la noblesse se plaignait surtout des empiétements des rois contre les grands qui voulait en revenir à la féodalité pure. C'est pour cela qu'elle invoquait le nom de Godefroi < e Bouillon. Les grands de Chypre donnaieijt encore une autre raison des altérations que les -45im5 avaient subies. Beaucoup de particuliers, magistrats ou jurisconsultes dans Les divers tribunaux du royaume de Chypre avait fait souvent pour leur usage personnel des rédactions ou commentaires des Assises dans le genre de celui de Jean d'Ibclin, et on lit dans le môme procès-verbil : «por ce que plusieurs s'entremirent et flrent livres des Assises, et les uns les entendirent en une manière, les autres en ui^e autre.... ; les hommes-liges ordonnèrent de faire porter tous les anciens livres des Assises du vieil comte de Jalîé, (il s'agit ici de notre Jean d'Ibelin), et corriger en présence de la court et trouver le plus vrai de tous (2).» Ainsi, depuis le jurisconsulte de Jafia,
(1) Àssises\ la TbaumassiérH, p. 1, 2 et 3.
(2) Jbid,
son ouvrage avait commencé à se transformer en se modi- Qant dans les diverses copies que ahaciin en faisait pour son usage, au point que l'assemblée des seigneurs de Nicosie fut obligée de le corriger elle-même, par l'entremise ' de seize commissaires nommés par elle à cet effet, nouvelle et plus sensible transformation. L'assemblée se trouvant forcée de choisir entre plusieurs rédactions entièrement différentes et également attribuées au baron de Jaffa, quelle était celle qui lui appartenait, ou plutôt qui était la moins différente de son œuvre ? Les seize commissaires ne purent rien fixer de certain sur cette question de l'authenticité; car on lit dans le procès- verbal de la séance du 5 novembre 1569 : « Monseigneur le bailli (c*est-à dire le régent) fit recouvrer la plus grande partie des livres des Assises, te plus vrais que le Comte ot fait^ et en la présence des avant-nommés furent corrigés et élurent le plus vrai livre des Assises et fut contreécrit (1). » En admettant que les seigneurs aient eu la main heureuse, ce dont ils doutaient eux-mêmes, ils sont les premiers à dire qu'ils ont corrigé le livre d'ibelin. Ainsi nous avons montré d'aboi d que nous n'avions pas les Lettres du Sépulcre^ nous montrons maintenant que Ton n'a pas le livre de Jean d'ibelin, tel que celui-ci l'avait écrit au xui® siècle. Transformées depuis Godefroi de Bouillon jusqu'à Jean d'ibelin, les Assises s'étaient transformées encore jusqu'en 1568, et en celte année, l'Assemblée des seigneurs de Nicosie les modifiait à son tour.
V. — La décadence des mœurs dans la noblesse de Chypre amena bientôt la ruine de l'indépendance de l'île, comme elle avait causé la perte de Jérusalem. En 1489, les Vénitiens se firent céder par la reine Catherine la souverai-
(1) AssiseSy laThaamassière, p. 1,2 et 3.
neté de l'île de Chypre, et ils pensèrent qu'ils n'en seraient les maîtres que quand ils auraient substitué la langue italienne à la tangue française (1). Le moyen le plus sûr pour y parvenir était de faire rendre la justice en italien. Le Conseil des Dix ordonna au lieutenant de Tile, Trévisanu, de faire traduire en italien les deux principaux monuments de la législation cypriote. Un matin, les vieux murs de Nicosie retentissaient du son des trompes 'qui se prolongeait dans les montagnes environnantes. C'étaient les ht^^rauts du gouver* neur qui ordonnait^ en son nom, à tous les habitants, de leur apporter les exemplaires des Assises de la Haute cour et de la Cour des Bourgeois qu'ils possédaient. Par une sorte de confusion légendaire, on attribuait déjà les deux ouvrages à Jean d'Ibeliu. Les deux volumes qu'on avait portés dans la cathédrale de Nicosie, après la révision de 1569, s'étaient perdus comme s'étaient perdues à Jérusalem les Lettres du Sépulcre (2).
Dans une séance solennelle, présidée par Trévisano le 8 juillet 15ol, une commission nommée à cette fin trouva en tout douze exemplaires,' quatre de la Cour des Barons, l'ouvrage de Jean dlbelin» et huit delà Cour des Bourgeois^ ce qui fait voir qu'en Chypre même, au xvi* siècle, après la révision des seigneurs que l'on a racontée plus haut, on jugeait encore d'après la tradition orale. Les commissaires, après avoir étudié et comparé ces manuscrits, fixèrent leur choix pour la Cour des Barons sur un exemplaire rédigé au XIV' siècle, et pour la Cour des Bourgeois sur un exemplaire rédigé en 1436. Ces deux exemplaires parurejit offrir les preuves les plus certaines xle fldélilé et d'authenticité. La
(1) Histoire du royaume de Chypre^ par M. Mas- Latrie.
(2) Mss. de Venise, cb. cclxxiv.
traduction des Assises de la Cour des Barons fut confiée à la plume de Florio Dustron, Tun des plus anciens historiens de Chypre (i). Quand les deux manuscrits furent traduits, Trévisano les envoya avec cette même traduction au Conseil des Dix, qui les déposa dans la bibliothèque de Saint-Marc de Venise (2). Mais une fidèle copie en fut faite parles soins de l'abbé Morèlli, le savant custode de la bibliothèque de Suint- Marc, et envoyée vers la fin du xviii® siècle à Paris où elle elle est conservée à la Bibliothèque Nationale sous les n"* 12206 et 12101 fonds français. C'est ainsi que ces deux manuscrits étaient devenus le Code du royaume de Chypre. Sans doute, ils avaient été transcrits d'abord par deux jurisconsultes particulier» pour leur usage habituel, mais outre leur antiquité relative, ce sont ceux qui oflrentle plus de garantie, parce qu'ils sont les seuls qui aient été vus et acceptés par une commission de législation, les seuls qui soient revêtus de la sanction officielle d'un gouverncEnent.
VI. — Achevons ici cette question fondamentale à nos yeux des manuscrits des Assises, A ce sujet, nous avons à dire qu'il y en a encore deux autres à la Bibliothèque Nationale, l'un dit de Séguier, aujourd'hui fonds français 19026, l'autre dit de Harlay et coté 19,028, même fonds. Tous les deux sont cciits en assez belle gothique du xi?** siècle et renferment de curieuses-variantes avec le manuscrit de Venise dont ils sont contemporains. Mais un manuscrit quia jeté dans un véritable déj^arroi les écrivains qui ont parlé des -45sises, c'est celui qui est conservé à la Vaticane, fonds de la reine Christine. D'abord le rédacteur n'a suivi aucun ordr« logique. Ainsi, pour avoir le chapitre vu du manuLcrit de
(1) Florio Bustroni, Commentarii di Cipro, mss., p. 54 etsuiv.
(2) Ibid. — Cf. la lettre de Morelli, Mss. de Venise, I.
Saint-Marc, il faut aller, sans tenir compte de Tordre des matières, jusqu'au chapitre cxicyii dans celui du Vatican. Et ce qui est bien autre chose, c'est que ce manuscrit est rempli d'interpolations, de passages extraits de presque tous les jurisconsultes de Chypre, au point que, lorsqu'on finira parretrouver les ouvrages précieux qu'on cherche encore aujourd'hui^ par exemple ceux de Raoul de Tibériade et de Gérard de Montréal, on sera probablement très-surpris d'en trouver les endroits les plus saillants tout élites grâce au manuscrit du Vatican. Malheureusement, c'est juste celui-ci qui a produit toute une famille de manuscrits séparément connus, ainsi à la même Bibliothèque Nationale, le 1077, fonds Baluze, le 1078, môme fonds, avec cette note : Ce recueil est fait après l'an 1269, ce qui remonterait au temps de Jean d'Ibelin ; enfin le manuscrit Dupuy, 652, ancien fonds. Le manuscrit des Assises de la Cour des Bourgeois, conservéà Munich, est sans doute l'un des plus anciens de tous, mais il renferme presque autant d'interpolations que celui du Vatican.
VII. — Il semblait qu'après cet état de fluctuation séculaire les Assises allaient être enfiji à l'abri de toul remaniement, et que les vicissitudes de ce livre trouveraient un terme quand la forme en serait fixée par l'impression. Ce fut le contraire qui arriva. Le premier qui attira l'attention des savants sur les Assises de Jérusalem fut René Chopin, dans son livre sur les coutumes de l'Anjou, publié en 1581 (1). Il les regarda comme le code même de Godefroi de Bouillon, ce qui, dès l'origine, dérouta toute la critique. Mais il eut le mérite
(1) Dans les archives de rH6tel-de-Ville de Bouillon on conserve des observations inédites de René Chopin et une charte également inédite et très-curieuse de Godefroi de Bouillon, charte que nous donnerons plus loin dans l'appendice.
de distinguer tout d'abordune vérité aujourd'hui hors de doute, c'est que les Asùses étaient origi-nairement tirées des usages de France. En 1651, le P. Labbe donna pour la première fois quelques fragments du texte même dans son Abrégé royal de l'Alliance chronologique (1). Malheureusement, il s'était servi, comme René Chopin, du manuscrit Dupuy, chargé d'interpolations; et cependant il signalait déjà la différence qu'il y avait entre ces textes et celui de la traduction des Assises de Saint-Marc (2), ce qui aurait dû éveiller ses soupçons et ceux des autres. Ducange avait trouvé un de ces manuscrits dans les Mémoires de Peiresc, et dans la préface de son édition des Etablissements de Saint-Louis (3), en 1668, il reprit cette pensée que les Assises ne sont autre chose que les lois et les coutumes de la France ; et dix ans plus tard il faisait le plus ingénieux usage des Assises dans son admi* . rable Glossaire (4), dont on chercherait en vain le pareil dans les travaux même les plus récents de l'Allemagne. Et quant à cette pensée que les Assises sont les lois de la France, pensée qui vient d'être reprise par les critiques les plus modernes (5), on verra quelles restrictions il convient d'y apporter, tput en la maintenant pour le fond, quand nous aurons établi que les Assises, dans la forme où nous les voyons aujourd'hui, se sont transformées longtemps dans les colonies chrétiennes, conformément à des besoins spé-
(1) Abrégé royal de l'Alliance chronologique, 1. 1, p. 51, Paris.
(2) Cette traduction a été pour la première fois reproduite par Canciani, Leges barbaricœ, t. II.
(3) Ducange, Etablissements, etc., t. I, p. 8.
(4) Glossarium ad scriptores mediœ et infimœ latinitatis, Pa« ris, 1678, 3 vol. in-fol. Édit. Henschell, Paris, Didot', 1840, 7 vol. in-4-.
(5) M Beugnot, Assises de Jérusalem, Introduction.
ciaux de ces colonies. Dacange, se laissant séduire de plus en plus à des études si attrayantes, composa sur la On de sa vie un ouvrage intitulé : Les familles d'Outremer y ouvrage resté longtemps inédit et qui vient d'être publié il y a trois ans par le savant M. Hey (I). Or, malgré quelques expressions isolées, Ddcauge, dans le détail de Touvrage, y traite les Assises comme un code. 11 établit, par exemple, que les quatre grandes baronnies du royaume de Jérusalem remontent au temps des origines, parce que Jean dlbelin les mentionna dans son livre écrit au xiii® siècle (2). Et cependant il est certain que la seule principauté de Tibériade, comme principauté encore, et non comme baron nie, remonte à Godefroi de Bouillon. Cet ouvrage de Ducange n'est, à vrai dire, que le vieux livre des Lignages d' Outremer un peu plus étendu, et que l'auteur n'a pas achevé (3). L'idée des Assises regardées comme un code se continua toujours. Ainsi Brodeau disait, dans l'article 20 sur la Coutume de Paris : « Les Assises de Jérusalem sont les lois que les Français ont données aux peuples de Jérusalem et de Syrie lors du premier voyage d'Outremer (4). » Plus affirniatif encore à propos du titre sur le retrait lignager, le même Brodeau ajoutait : ce Les Assises de Jérusalem sont les lois que Godefroy de Bouillon établit au royaume de Jérusalem et de Chypre après la conquête de la Terre-Sainte fuite par les Français en 1099 (5). p Enfin, de La Lande, plus explicite encore, écrivait dans l'article 1 de la Coutume d' Orléans : ce Les As-
(1) Familles d^ Outremer, par Ducange, continué par MM. Taranne et Rey, Documents inédits sur l Histoire de France.
(2) Jssises de Jérusalem, ch. cccxxiv, cccixv et cccxvi. .
(3) La Thaumassière, Assises, etc., p. 221.
(4) Brodeau, Coutumes de Paris, p. 233.
(5) Ibid., t. Il, p. 314.
sises sont un recueil des statuts et règlements faits par Godefrol de Bouillon après la conquête de Jérusalem et par Baudoin, son successeur. » Evidemment, tous ces auteura continuaient à croire que le livre de Jean dlbelin était un code comme la Charte de Guillaume le Conquérant, dans le même temps, comme les ordonnances de nos rois plus tard, et comme notre code civil aujourd'hui. En 4690, l'éminent jurisconsulte, Thomas de La Thaumassière, flt imprimer à Bourges ses « Assises et bons usages du roijaume de Jérusalem^ » excellent recueil consulté encore maintenant avec plaisir et avec fruit. Mais une sorte de fatalité s'attachait aux Assises de Jérusalem,
Vlll. — Il y avait alors à Paris deux manuscrits très-voisins du texte authentique, ceux de Séguieretde Harlay dont on a parlé plus haut, et la Thaumassière les connaissait (1). Au lieu de s*en servir, ne fût-ce que comme moyen de confrontation paléographique, La Thaumassière mit la main sur unj des copies du manuscrit du Vatican (2), rempli comme tous ceux de cette famille de chapitres soit de la Clef des Assises, soit du Livre au roi^ soit d'autres ouvrages relatifs aux deux Cours. 11 y a là jusqu'à des chapitres entiers tirés du Trésor de Brunetto Latini. La Thaumassière flt imprimer son manuscrit en renrichissant de notes empreintes de la plus forte érudition. Son livre était d'une grande valeur par sa science et par les interpolations même qu'il contenait. C'était un corps complet de droit féodal : ce n'étaient pas les Assises de Jérusalem. Plus qu'aucun autre de ses devanciers, La Thaumassière les regardait comme un code, a Les Assises de
(1) La Thaumassière, Assises^ etc., avertissement.
(2) Ihid,
Jérusalem, écrit-il, sont les lois, statuts, usages et coutumes accordés au royaume de Jérusalem par Godefroi; duc de Bouillon, Tan 1099, par Tavis du patriarche et ses barons après qu'il eut été élu roy (1). »
IX. — En 1839, M Kausler faisait imprimer à Stuttgard les Livres des Assises et des usages dou réaume de Jérusalem (2), en ajoutant que pour la première fois on allait avoir un texte pur des Assises. Il travaillait sur le manuscrit de Munich, et son lexte était très-exactement, très-fidèlement reproduit, d'après ce manuscrit, ainsi que le texte de Venise au bas en caractère de notes, et avec le même soin, la même fidélité. Mais cette publication ne renfermait que les Assises des Bourgeois^ seules contenues dans le manuscrit de Munich. M. Kausler fit imprimer, il est vrai, à la suite des Assises des Bourgeois un certain nombre de chapitres sous le titre d'Assises de la Haute-Cour ; mais, et c'est à n'en pas croire ses yeux, ces prétendues Assises (3) ne sont pas autre chose qu'un fragment du Livre au roi (4), que M. Kausler a pris pour les Assises de la Haute-Cour. Le critique allemand annonçait aussi dans le titre même de son ouvrage un glossaire, des notes, des tables, qui seraient en effet fort utiles pour
(1) La Thaumassière, Assises et bons usages, etc., avertissement, p. 1 et 2.
(2) Les livres des Assises et des usages dov reaume de Jérusalem, sive leges et instituta regni Hierosolymitani primum intégra ex genuinis deprompta codicibus, adjuncta leotionum varietate, cum Glossario et codicibus, edidit E. H, Kausler, vol. I., Studgardis, 1839.
(3) Ibid., p. 103.
(4) Le Livre au roi, Assises de Jérusalem, édit. de H. Beugnot, t. II, p. 300.
l'un des textes les plus précieux mais souvent aussi les plus obscurs du moyen-âge. On les chercherait vainement dans cette publication. L'année suivante M. Kausier publiait une sorte de traduction ou plutôt d'amplification de VHistoire des Croisades par Guillaume de Tyr, ouvrage encore plus inconnu en Allemagne qu'en France (1).
A peu près dans le même temps, c'est-à-dire de 1839 à 1841, M. Victor Fouché publia les Assises de Jérusalem^ conférées entre elles^ ainsi qu'avec les lois de la France^ les Capitulaires^ les Etablissements de saint Louis^ etc. Tout se borna à donner les Assises des bourgeois d'après le manuscrit de Venise, et en regard la traduction italienne de Canciani. L'ouvrage, empreint de beaucoup de modération et d'une sage critique, fut attaqué avec une extrême violence par M. Kausier (2). La cause principale qui arrêta les utiles études de M. Victor Fouché ou plutôt le zèle de «son libraire, fut, croyons-nous, la grande édition des Assises de Jérusa^ lem, par M. le comte Beugnot, à ia suite de la belle collection des Historiens des Croisades, publiée sous les auspices de l'Académie des Inscriptions et Belles-lettres (3).
X. — Ce grand travail de M. Beugnot est de beaucoup le plus complet qui ait été fait sur ce vaste sujet. Lui seul renferme les Assises de la cour des barons et les Assises des bourgeois^ les Lignages d'outremer, le Livre au roy, ceux de Philippe de Navarre et de Jacques d'Ibelin, enfin tous les ouvrages connus jusqu'ici sur cette matière. On n'a pas encore re-
(1) Geschichte deskreuzsuge..» etc., aus demlatein des Wilhelms von Tyrus, in-8*, Stutgard, 1841.
(2) Voyez la réponse de If. Fouché, en tète des Assises... conférées entre elles, etc.
(3) Historiens des Croisades^ 5 vol. in-fol., 2 vol. pour les Lois.
trouvé ceux de Raoul de Tibériade, l'ouvrage de Gérard de Montréal, que l'on consultait môme plus que celui de Jean d'lbelin(l), de môme qu'on n'a pu retrouver encore un autre ouvrage bien désirable, le Livre de la conquête de Jérusalem^ écrit en français avant le temps de Jean d'Ibelin qui le préférait môme, pour la sûreté du récit et la justesse des apprécia'ions, à l'histoire de Guillaume de Tyr (2). La découverte de ce dernier ouvrage nous rendrait l'un des plus curieux et le plus ancien des grands monuments de notre histoire écrits en notre langue, antérieur de plus d'un siècle à l'histoire de Yille-Hardouin. Une mission seule peut-ôtre suffira pour retrouver ces trésors soit dans les monastères de l'Orient, soit môme suivant une conjecture ingénieuse, seulement à Venise (3). Mais enfin tout ce qu'on possède aujourd'hui sur ce sujet étendu se trouve dans le savant recueil de M. Jîeugnol. Pour nous en tenir aux lois, M. Beugnota eu entre les mains les divers manuscrits des Assises sans exception. Seulement, trouvant qu'ils différaient tous entre eux, il a voulu les fondre et les unir. Ainsi il a préféré, ici une phrase du manuscrit de Séguier, là, une autre de celui du Vatican, plus loin une autre tirée de ceux de A^enise ou de Munich, quelquefois enfin une autre phrase tirée de La Thaumassière môme ce parce qu'il n'est pas sûr, dit-il, (|ue La Thaumassière n'ait pas eu d'autres pièces entre les
(Ij Girard de Montréal, très-ancien jurisconsulte de Chypre.
(2) Le livre Don Conquest, où étail ravtonlée non-seulement la , conquête de la Palestine par Godefroi de Bouillon, mais l'bistoire des rois, qui lui succédèrent, au moins jusqu'au roi Amaury, ioclusivem-'nt. Mss. de Venise, eh gglxxxi.
(3) M. Charles Giraud, membre de l'Institut, à la fin de rintroduction de M. Beugnot, Cour des Bourgeois.
mains (1). » Or ce genre d'éclectisme, excellent peut-être en philosophie, où Ton a toujours pour point fixe la connaissance de l'âme humaine, laissera désirer en paléographie, parce que l'auteur n'a d'autres guides que ses préférences particulières, nécessairement empreintes des idées de son temps ou même des autres temps. C'est ainsi, par exemple, qu'avait procédé le compilateur du manuscrit du Vatican. M. Beugnot, avec infiniment plus de discrétion et de goût, a fait, en quelque sorte, un nouveau manuscrit composé d'éléments Cournis par tous les autres.
XI, — Tout ceci, bien entendu, laisse intact cet imposant monument élevé en l'honneur des écrivains des croisades, législateurs, jurisconsultes, historiens. Mais si l'on voulait faire ce qui serait tant à désirer, sunout aujourd'hui, une édition usuelle et classique des divers documents de la législation française. Loi salique. Capitulaires^ Ordonnances, voici ce qui nous semblerait plus logique au sujet des Assises de Jérusalem. On prendrait pour texte officiel des Assises celui de Venise^ parce qu'il a seul été examiné, discuté et accepté par un gouverncmcut, connue étant le plus en rapport avec les plus anciennes traditions, et d'après deux des plus anciens documents que l'on connût. On aurait ainsi un texte solide, et qui ne reposerait plus sur ce terrain mouvant des conjectures. Dans un second volume on reproduirait textuellement, fidèlement, les versions des autres manuscrits, faites il est vrai par des magistrats particuliers, mais qui renferment de très-intéressantes variantes. Les étudiants approfondiraient en toute sûreté le texte du premier volume, et les savants sauraient qu'en ouvrant le second ils se mettent en
(1) M. Beugnot, Haute cour, inlroduction, p. 57.
présence d'appréciations utiles, mais dépourvues de sanction légale. Pour dire en un mot toute notre, pensée, nous regardons le texte de Venise, Cour des Barons^ comme en partie inédit (1), parce qull n'a jamais été publié de suite^ ni ppésenté, ainsi que nous \enons de le faire, comme ayant eu et ayant eu seul force de loi. Pour ces deux motifs, c'es| aussi le seul texte que nous prendrons dans les citations indispensables à l'étude qui va suivre. Les diverses éditions des Ai^sises ont déjà soulevé de nombreuses et savantes controverses (2). Et, sans chercher à les raviver, nous voudrions maintenant aborder un problème d'une toute autre nature, et, nous l'avouons tout le premier, d'une solution encore plus diflicile. Nous voudrions rechercher, sous tous ces ouvrages manuscrits ou imprimés, sous toutes ces modifications séculaires d'une législation encore flottante ce que devaient être les Assises primitives, les Lettres du Sépulcre^ telles qu'elles sortirent des travaux de l'Assemblée convoquée à cette fin par Godefroi de Bouillon (3). Nous serions le premier à blâmer ce qu'il peut y avoir de trop hardi, de téméraire peut-être dans cette entreprise, si nous ne nous étions imposé la rigoureuse obligation de ne pas faire un pas en avant sans avoir un appui prévu, et sans appliquer dans leur sévérité inflexible les règles de la critique historique.
(1) Bibliothèque nationale, a* citât.
(2) Voyez en particulier Journal des Savants^ 1841, p. 291, article de M. Paulin Paris.
(3) Mss. de Venise, Haute cour, ch. i.
SOMMAIRE
Godefroî commence ses travaax de législation après la bataille d'Ascaton (15 juillet 1099). — Grandes divisions politiques du nouvel état. Frontières naturelles et stratégiques. Fusion libre des Francs et des Syriens. — Arrivée de Daïmbert, légat d'Urbain II en Palestine. Ses amis en Europe : Urbain II, la comtesse Matbilde. Son caractère politique : théocratie romaine. Godefroî avait commencé sa législatipn avant l'arrivée du légat : preuves.
— Réunion des chevaliers-législateurs à la Tour de David et dans la galerie du Temple. Influence de Godefroi dans ces travaux. Lettres du Sépulcre : Cour des Barons ou Haute-Cour Cour des Bourgeois. — Organisation de la propriété à Jérusalem.
— Lutte violente entre Daïmbert et Godefroi. — Création des grandes baronnies de la Palestine postérieure à Godefroy. — Partie apocryphe des Assises de Jérusalem. Suppression des articles ajoutés dans les âges suivants. Vraies Lettres du Sépulcre dans les cent articles qui restent après cette suppression. — Droits des feudataires. Droit de législation. Droit de rendre la justice. Tableau de toutes les seigneuries et tribunaux de la Palestine. Droit de faire la guerre conservé dans l'obligation pour le feudataire de fournir un contingent pour l'armée et dans le duel judiciaire. — Assises des Bourgeois. Ce qu'elles renferment. Cours de la Chaîne et cours de Fonde postérieures à Godefroi. Xommerce de la Palestine. Pénalité barbare. — Droit politique.
Un chef « seigneur de Jérusalem » élu. Godefroi n'était pas roi : preuves. Supériorité morale ; ses sentiments élevés, son extérieur, son influence sur la création de toute cette législation qui était une coutume et non une loi. — Caractère des Assises : 1* Elles viennent d'une coutume orale gallo-franke ; 2o Influence
— soda Christianisme : 3» Réciprocité des droits et des devoirs entre le seigneur et le vassal. — Disparition et non destruction des Lettres du Sépulcre en 1187:
I. — De retour à Jérusalem après la balail.Je d'Ascalon, Godefroi de Bouillon voukit proGter de la présence de Bohémond, de Taucrède (1), de Baudoin, de Garnier de Gray et des autres chefs de la croisade (2) pour donner une législation au nouvel État (3). Pressée au sud par les Arabes fatlmites d'Egypte et au sud-est par les tribus errantes de l'Arabie Pétrée, exposée vers l'Orient aux invasions des Turcs seldjoucides et des hordes qui émigraient sans cesse dos vallées du Caucase et des steppes du Turkestan, exposée au nord à la perGdiedes Grecs plus à craindre que les ravages des barbares, la Palestine, malgré les plus belles victoires, ne lui paraissait pas pouvoir se soutenir qu'à la condition de se constituer fortement sans retard, et sans attendre même que la conquête en fût entièrement achevée (4). Il lui fallait prendre son rang au milieu des autres États de l'Asie, et, avec des populations d'origines si diverses, s'enfoncer profondément dans le sol par la propriété sous toutes ses formes, propriété noble, bourgeoise, ecclésiastique. L'une de SCS premières lois avait été de décréter que quiconque cultiverait une terre pendant un an et un jour en serait le possesseur légitime, et que celui qui abandonnerait sa propriété pendant le même laps de temps perdrait tout droit
(1) Guillaume de Tyr, Historiens des Croisades, ^.dilion de TAcadémiedes Inscr. et Belles-Let'res, t. L, liv. IX, p. 365. — Historia rerum in partibus transmaris gestarum.
{2) Albert d'Aix-la-Chapelle, liv. VI.
(3) Assises de Jérusalem. Mss. de Venise, I, p. 1.
(4) Ibid.
sur elle (1). Le danger lui paraissait d'autant plus grand que la plupart di'S terres abandonnées par les Turks et par les Arabes tombaient en friche, et qu'un grand nombre de Français, cédant à cet amour du sol natal, toujours si vif en eux, voulaient revenir dans leur patrie, leur pèlerinage accompli (iJ), au lieu de coloniser la Palestine. Les grandes divisions politiques qu'on avait commencé à tracer depuis la prise d'Antioche (3) furent maintenues et continuées, sans doute pour satisfaiie l'ambition des chefs, mais aussi pour- établir un commencement d'ordre entre tant de populations européennes ou asiatiques (4), entre tant d'hommes, les uns véritables émigrants, les autres pèlerins de.quelques semaines, enfin et avant tout pour fixer et couvrir les poinls les plus importants de la frontière. Conservant leurs gouvernements d'Antioche et d'Edesse, Bohémond et Baudoin défendaient la frontière du Nord en gardant l'un les défilés du Liban et de l'Anti-Liban contre les Grecs, et le second les gorges du Taurus et la rive droite du Haut- Euphrate contre les Turks seldjoucides, sentinelles avancées pouvant se donner la main d'une montagne à l'autre en présence d une concentration des forces ennemies, à la nouvelle d'une attaque imprévue ou imminente. Raymond de Saint-Gilles, le vieux compagnon du Gid toujours jaloux de Godefroi, était maître de la Méditerranée dans son comté de
(1) Guillaume de Tyr, liv. IX. Historiens des Croisades^ i, I, p. 387.
(2) Ibid.
(3) Albert d'Aix-la-Chapelle, liv. VI. Nous rappelons Albert d'Aix-la-Chapelle, parce qu'il était de cette ville et non d'Aix en Provence, ainsi que le prouvent deux passages du 6* livre de son histoire.
(4) Assises de Jérusalem^ ch. i. Mss de Venise, t. I, p. 1.
Laodicée, comme Tancrède, placé un peu plus bas que lui dans sa principauté de Tibériade et de Galilée que Godefroî venait de lui assigner : triple ligne de défense que les invasions venant du Caucase et du Turkestan auraient eu à franchir avant d'arriver jusqu'à Godefroi (I). La frontière de celuici était formée au nord par la petite rivière qui passe au sud de Nazareth et court se jeter dans la mer au-dessous de Castel-Pèlerin et de Saint-Jean-d'Acre. De là il avait à gouverner toute la région qni s'étend jusqu'au désert d'Arabie, bien au-delà d'Hébron, de Gaza et de Bersabée, à conquérir la route qui va de Damas au désert dldumée, eft longeant la rive gauche du Jourdain, pour assurer la frontière orientale de son état, et surtout à surveiller la frontière du sud contre les agressions des Arabes fatimites dont le sultan résidait à Babylone, comme on disait alors, c'est-à-dire au Vieux Caire (2). Une indication mal interprétée de Guillaume de Tyr a fait penser qu'il ne disposait que d'une armée extrêmement faible (3). Mais, outre que Guillaume de Tyr est souvent inexact en fait de chiffres, son indication ne porte que sur les troupes que Godefroi avait lui même sous la main^ et il pouvait, en réunissant ses forces à celles de Bohémond, de Baudoin et de Tancrède, faire face à tout danger. Mais ce qu'il lui fallait, c'étaient des colons. D'abord, il avait avec lui non-seulement les chevaliers, mais les bourgeois et, comme disent les chroniqueurs, les roturiers (4) qui, après
(1] Pour toutes ces dispositions militaires, voir Guillaume de Tyr, liv. IX, Historiens des Croisades^ t. 1, p. 365. — Albert d'Aix la- Chapelle, liv. VI.
(2) Albert d'Aix-la-Chapelle, liv. IX.
(3) Guillaume de Tyr, liv. IX, ch. ix. — Fleury, Histoire ecclésiastique, t. IV, p. 371. — Michaud, Histoire des Croisades, t. II p. 4.
(4) Albert d'Aix-la-Chapelle, Hv. VII.
— sale départ de leurs frères d'armes, s'étaient décidés à s'établir en Orient, où- ils allaient devenir de grands propriétaires dans les campagnes comme dans les villes, suivant les usages de la vie féodale. Ce groupe primitif se grossit de jour en jour par diverses émigrations dont une seule^ sous Godefroi de Bouillon, se composait de 25,000 individus des deux sexes(l). Il fautyjoindre encore les Arabes et les Juifs qui acceptèrent la nouvelle domination, les chrétiens qui depuis longtemps s'étaient Oxés dans la contrée, Grecs et Arméniens, et les Syriens, anciens habitants du pays, population indigène appartenant à diverses communions chrétiennes. Même en leur conservant à tous leurs coutumes parriculières, ce qui était regardé comme un droit à cette époque, il fallait les rapprocher les uns des autres et en former une société. Godefroi, eût-il voulu différer, qu'il ne l'eût pu, à cause de l'arrivée en Palestine d'un nouveau personnage.
II. — C'était Daïmbert, archevêque de Pise, le futur patriarche de Jérusalem. Il venait d'être envoyé par Urbain II, à titre de légat du Saint-Siège, c'est-à-dire pour en représenter les intérêts dans la Ville Sainte (2). Il avait célébré la fête de Noël avec Godefroi et Tancrède (3), à Bethléem. L'influence politique du clergé était à cette époque trèsgrande partout; elle ne l'était nulle part autant qu'à Jérusalem.
(1) Guillaume de Tyr,... liv. IX.
(2) Ibid.
(3} Histoire de Pierre Tudebode, Pétri Tudebodi... historia- Historiens des Croisades, i, III, p. 10. Tudebode, prêtre de Sivrai en Poitou, était de la première croisade. Son histoire est écrite en an latin barbare et parfois même presque inintelligible, mais c'est le plus ancien historien de la croisade. C'est lui qu'ont souvent copié Robert le Moine, Tabbé Gaihert, Baudin et d'autres chroniqueurs.
N*était-ce pas Tentliousiasme religieux et une foi ardente qui avait été la cause du succès de la croisade (1), joint, il est vrai, à un grand besoin d'énrigration pour les populations de l'Europe occidentale, et, dans la plupart des chefs de l'entreprise, à lesprit d'aventure et au désir de conquérir des principautés. Ils partaient pour ce merveilleux monde de l'Orient où tout leur était inconnu, comme dans la génération précédente Robert Guiscard était parti pour la conquête de la Pouille, Guillaufne le Conquérant pour celle de l'Angleterre, et, le mouvement reprenant toujours ^ ers l'Est, Roger pour celle de la Sicile, et Bohémond, fils de Guiscard, pour celle de Constantinople. Mais tout en avançant la main comme pour saisir des palmes et des couronnes, ces chevaliers s'arrêtaient et courbaient leurs fronts héroïques devant la puissance de l'Église. Le clergé de la première croisade avait donné une grande preuve de son pouvoir quand on avait songv3 pour la première fois à élire un roi de Jérusalem. <( On ne doit pas élire un roi, avaient dit hautement les évêques, là où Dieu a souffert et a été couronné d'épines... Qu'on se borne à préposer aux affaires un homme qui garde la cité de Dieu, advocatus civUath Dei, et qui distribue aux autres gardiens de cette même cité les tributs et les revenus ». Et c'était pour ^ne pas heuiter de front cette sorte d'opposition du clergé dans un temps tout empreint de l'esprit IhéocraUque, et aussi pour ne pas blesser une certaine égalité entre grands et petits feudataires, \eparage, un des principes de la féodalité pure, que Godefroi, s'inspirant de l'esprit de son temps, avait habilement prononcé son mot
(1.) Raimond d'Agiles, Historiens des Croisades, t. III, p. 235, Raioiond d'Agiles ou d'Âguilers était aussi de la première croisade comme chapelain de Raymond de Saint-Gilles, dont il se fait partout le' zélé défenseur.
célèbre : « Je ne veux porter corone d'or là où le flls de Dieu porta coroDe d'épioes (1). » En homme d'Éttat, il se faisait ainsi une force de ceux-là môme qui Tattaquaient. il répétait, en le faisant tourner à son avantage, le mot qa*ils avaient prononcé contre lui. Daïmbert, pour concentrer autour de lui et fixer sur sa tête ce grand pouvoir théocratîque, avait commencé par affirmer la suprématie du Saint-Siège en accordant à Godefroi au nom du Pape, l'investiture de la seigneurie de Jérusalem et à Bohémond celle de la principauté d'Antiocbe (2). Intelligent, adroit, persévérant dans ses desseins, connaissant à fond Tétat de l'Europe où il avait beaucoup voyagé, mais hardi, avide de richesses (3) , jaloux de toute autre dignité que la sienne, marchant toujours à son but sans craindre de se compromettre lui-tnème, et encore moins de nuire à la religion, le.nouveau patriarche était remplide cette pensée si hautement affirmée par Grégoire VH (4), que le souverain Pontife était au-dessus de tous les princes et de toute puissance politique comme représentant du pouvoir moral. Ce dernier pouvoir doit certainement dominer tous les autres, et il faut avouer qu'il n*avait guère alors d'autre forme éclatante et socialement efficace que la religion, représentée visiblement dans la personne du Pape, sorte de chef suprême de cette République chrétienne que formaient alors les États de l'Europe et quelquQ3 Ëtats de l'Asie occidentale. Nul n'eût pu comprendre alors une loi idéale.
(1) Assise» de Jérusalem, M93. de Venise, p. 1, et la Tbaamassière, p. 19.
(2) Guillaume de Tyr, liv. IX.
(3) Voyez la curieose histoire de 80a béiier d'or dans Albert d'Aix-larCbapelle, liv. VU.
(4) Lettres de Grégoire VII, Patroîogie^ éd. Migne, t. CL
C'était le Pape, et non les Othons et les autres envahisseurs allemands qui, d'après la doctrine italienne et même de Taveu du plus grand nombre, était le véritable successeur de Charlemagne. Cette idée d'un chef élu à vie, mis à la tête de toutes les nations chrétiennes confédérées, autant qu'elles pouvaient l'être alors, avec des évoques élus par les suffrages du clergé et du peuple (1), fut certainement, après Tempire de Charlemagne, la plus grande conception politique du moyenâge. Ainsi dans une lettre écrite par les princes chrétiens, Godefroi entre autres, après la prise d'Antioche, au pape Urbain II pour se mettre à la tête des croisés, on lit des mots comme ceux-ci : « Élève le nom chrétien au-dessus de tous les autres noms. Si tu viens à nous pour faire avec nous la route que tu nous as ouverte, le monde entier t'obéira (2). » f Daïmbert était lié intimement avec la comtesse Mathilde,
la grande Italienne^ commeoni'a surnommée, et qui.fit tant pour le pouvoir temporel du Saint-Siège. Sentant combien il pouvait compter sur lui, Urbain II l'avait nommé son légat en Espagne, lui avait donné, comme archevêque de Pise, la souveraineté de la Corse, l'avait envoyé en jPalestipe pour y défendre les intérêts temporels du Saint-Siège, et l'avait fait le confident de sa politique et de tous ses desseins. C'étaient denx théocrates résolus; doctrine qui a inspiré et soutenu de grands politiqnesau moyen-âge, de Wala(3)à saint Bernard et à Thomas Becquet, jusqu'au moment où elle périt comme tout pouvoir politique par ses excès, croisades contre
(1) Lellres de Grégoire VII, Patrologie, éd. Migne, t. CLI, p. 346.
(2) Ibid., p. 555,
(3) Nous avons toutefois montré ailleurs que Agobart et Wall a voulaient la théocratie autrement. Luttes politiques et religieuses dans les temps carolingiens. Paris, Becquerel.
— ailes chrétiens, inquisition, prétentions rétrogrades de Boniface VIII. Mais on conçoit qu'avec un tel principe mis au service d'une ambition ardente, au moment où les chrétiens venaient, comme autrefois les Hébreux, de conquérir la Terre promise, Daïmbert voulait dominer le Duc^ car il ne lui donna jamais d'autre nom, et Tavoir en sa main comme le glaive de Josué ou Tépée de Gédéon. Il le» disait expressément : « Godefroi doit se faire Thomme du Saint- Sépulcre et de nous (I) », allant ainsi jusqu a confondre avec sa propre personne cette grande puissance de l'Église. Pour en arriver là, le patriarche était décidé à ne pas reculer même devant la force ouverte, et s'il le fallait, comme il le dit formellement encore, devant la guerre civile (:2). Godefroi, au contraire, dont le cri était si terrible dans les batailles, avait dans les affaires l'esprit aussi souple, aussi fin, aussi modéré, que le prélat politique l'avait agressif et entreprenant. Il savait céder pour triompher. Il s'était déjà occupé de sa législation avant l'arrivée de Daïmbert, et nous en tirons la preuve de la tradition qui est constante à ce sujet, du témoignage de Guillaume de Tyr, qui nous le montre « gouvernant avec autant de prudence que de courage l'État que Dieu avait conQé à ses soins, » avant l'arrivée du légat (3), et enfin dans ces mots du préambule des Assises où sont indiqués les travaux qu'il avait commencés avant dQ connaître l'ardent patriarche : « Il fut ententif à mètre le roiaumeen bon point et en bon état, et que ses homes et son peuple et totes manières de genz alant et venant et demorant el dit roiaume fucent gardés et gouvernés, tenus et main-
(1) Guillaume de Tyr, liv. Vin, Histoir. des Croisades, t. I.
(2) Ibid.
(3) Ibid, liv. Vil,.
tenus, menés et justiciés à dreit et à raisson (1). » Laissant de côté certains termes qui ne sont ni de la langue ni de la jurisprudence du onzième siècle, ce texte nous apprend nonseulement que Godefroi eut Tinitiative de ces lois, mais qu'il songeait déjà particulièrement à une cour de barons, d'où le mot « ses homes », et à une cour de bourgeois, d'où le mot « son peuple ». Daïmbert était arrivé à Jérusalem vers le commencement du mois de décembre de cette année 1099. Ensuite Godefroi communiqua son dessein, suivant les termes de ce même préambule des Assises, « au patriarche de la sainte Cité et Yglise de Jérusalem, aux princes et aux barons et aux plus sages hommes qu'il pooit aveir. » £t ceux-ci lui conseillèrent de choisir a sages homes à enquerre et à saver des gens de diverses terres qui la étaient les usages de lors terres. » Ces sages hommes, sans doute des juges et des baillis seigneuriaux qui avaient accompagné leurs maîtres au-delà des mers^ rédigèrent par écrit les coutumes orales en vigueur en France jusqu'à la frontière du nordest, c'est-à-dire jusqu'au Rhin. En recevant de leurs mains cette rédaction écrite, Godefroi voulut la faire examiner, réviser, perfectionner et accepter par ceux-là seuls qui, d'après les idées féodales, avaient le droit de faire des lois, et sans les délibérations et les décisions desquels il ne pouvait y avoir de lois. Il réunit en une grande Assemblée tous ceux qu'il avait déjà consultés séparément, le patriarche, les princes, c'est-à-dire les [principaux nobles, les barons, « et les plus sages homes [qu'il put trover ». Par ces sages hommes^ il faut entendre ici non-seulement des bourgeois instruits, mais, comme on le verra> la partie la plus éclairée
(1) Assises de Jérusalem, Mss. de Venise, t. I, p. 1, v.
du clergé. Telle était la composition de l'assemblée qui allait donner de nouvelles lois à la Palestine.-
III. — A l'occideat de Jérusalem et à trois cents pas du Saint-Sépulcre s'élève un château-fort qu'on appelait alors la Tour de David et qui est plus connu aujourd'hui sous le nom de château des Pisans : c'est la forteresse de Jérusalem. C'est un gros donjon carré avec des constructions de diverses époques et flanqué d'ouvrages de défense lourds et massifs, à peu près tels qu'ils étaient au temps de la conquête des Latins, avec cette différence qu'il soutint alors les plus furieux assauts durant trois sièges, tandis qu'aujourd'hui, amas de pierres usées, sans ciment^ rougies ou noircies par le temps, quelques coups de canon suffiraient pour n'en faire qu'une vaste ruine. C'était Raymond de Saint-Gilles qui s'en était emparé à la prise de la ville, et Godefroi, après son élection, avait eu beaucoup de peine à le lui reprendre, parce que c'était la principale défense de la place et que Raymond, malgré des hésitations^ espéra longtemps et désira toujours être nommé seigneur de Jérusalem. Du haut de la terrasse crénelée du donjon, le paysage qu'on découvre est affreux, sur les trois vallées de Riphaïm^ de la Géhenne et du Cédron (l), avec des montagnes arrondies et décharnées^ des rochers nus et arides, surmontés de minarets délabres ou de tours croulantes. Mais alors la vue s'étendait sur des campagnes accidentées couvertes de figuiers, de nopals, de palmiers élancés^ de sycomores touffus jusqu'aux cimes bleuâtres des montagnes de la Judée qui se perdent
(1) C'est le vrai nom de la vallée bordée de rochers qui est à Test de Jérusalem. Le premier qui Tait nommée vallée de Josaphat est Ârculphequi visita Jérusalem au vin» siècle. Cf. Adamani, de situ Terrœ Sanctœ, Ingolstadt, 1619, in-4% p. 3.
dans <;e ciel d'or de l'Orient. C'était l'habitation de Godefroi. C'est là qu'il réunit tous ceux qui devaient concourir à la rédaction des lois nouvelles. Mais comme les chambres de la Tour de David étaient étroites, dans les circonstances imporantes l'assemblée se réunissait dans une grande galerie aujourd'hui détruite et qui longeait le mur oriental du Temple.
On y lut d'abord la première rédaction des usages de France, et la discussion s'ouvrit aussitôt sur chacun des articles dont ils se composaient. Quand les termes en avaient été examinés et fixés, Godefroi faisait transcrire les articles. Les premiers chapitres de Jean d'Ibelin sont comme le résumé du procès-verbal de ces réunions, et l'on y lit : « Après par leur conseil et par leur accort, il concuilli de ciaus escris ce que bon li sembla (1), » ce qui montre que non-seulement il était président de cette assemblée, mais qu'il choisit -parmi les articles de la rédaction première ceux qu'il préférait, et qu'il les proposait avec les changements nécessaires aux suffrages de l'assemblée. Il avait aussi la haute direction sur tous les travaux. Dans les discussions ouvertes, les législa.teurs avaient toujours pour objet de faire « les Assises et les Usages les meilleurs et les plus convenables qu'il posent ne soient à lor escient (2). » On unissait ainsi le passé à l'avenir; on prenait un usage établi ou accepté par les ancêtres, «parles souverains pères (3), » comme disaient les chevaliers-législateur», pour l'accepter à son tour en le perfectionnant. On verra plus loin pourquoi nous avons marqué avec soin les deux caractères de ces lois, progrès et tradition.
(1) Mss. de Venise, I,p. 1.
(2) Ibid. p. 2.
(3) Ibid.
V. — Maïs quelles institutions sortirent de ces délibéralions? D*abord on établit deux cours, \sl Haute-Cour ou Cour des Barons pour les nobles et ce qui concernait leurs intérêts, et la Cour des Bourgeois pour la classe inférieure. Étaient membres de la Haute-Gour, d'après les termes mêmes du manuscrit de Venise, « tous les hommes chevaliers de Godefroi qui lui estoient tenus de fei par Thomage qu'ils lui avoient fait (1). » Or, on verra plus loin que tous les seigneurs qui avaient des fiefs dans l'Etat de Jérusalem étaient unis à Godefroi par l'hommage-lige, d'où Ton doit conclure que tout seigneur de cet Etat de Jérusalem, originaire des bords du Rhin ou du centre de la France, avait )e droit de siéger dans la Haute-Cour. Celle-ci ne peut toutefois se confondre avec l'assemblée dont nous étudions ici les travaux et qui comportait dans son sein des bourgeois et des clercs, quoique la majorité se composât de barons. La Haute-Cour ne comprenait que des seigneurs, et Godefroi en était ftgovernor et justicier, et établi que lui et ses hommes et leurs fiés il et loz chevaliers fussent menés par la Haute- Court (2),.» c'est-à-dire que Godefroi lui-même était soumis aux décisions souveraines de la Haute-Cour, comme tout ce qui se rapportait aux nobles et à la propriété noble , famille, biens^ droits, contrats, était du ressort de cette Cour. En réunissant tous les articles qui se rapportaient à ce sujets on en fit une première charte que l'on appela les Assises de la Haute-Covr et qui fut la première Lettre du Sépulcre (3).