‹ Goethe en AngleterreChapitre 4 sur 93 · SHAKESPEARE · texte numérisé non relu

SHAKESPEARE

[Mary Romnsox, Élégie à la mémoire de Werther (1786).]

Pendant la première moitié du dix-huitième siècle, en dépit

dés alliances et des sympathies dynastiques, l’Angleterre était restée sur la réserve à l’égard de l'Allemagne. Si elle avait

accueilli avec empressement la culture française, elle soup-

çonnait à peine, de l’autre côté du Rhin, la renaissance des lettres, le rayonnement de PAufklärung. Ses rois allemands

w’ezistaient pas pour elle. Les deux premiers George, vulgaires et peu cultivés, n’étaient pas faits pour relevèr le prestige de leur patrie d’origine dans leur patrie d'adoption. L’Anglais con-

GŒTAE EN ANGLETERRE

a: PA AS GOŒTHE EN ANGLETERRE

dora la langue de ses souverains. comme un patois informe, de tout au plus nécessaire au commerce sur la Baltique, et il se. È souciait peu des productions d’un peuple pat il déniait toute | maturité et toute finesse d'esprit. « Tout ce qu'on savait de lAllemagne, c'est que c'était une vaste étendue de pays couverte de 2 hussards et d’éditeurs classiques, que, si vous y alliez, vous ver: riez à Heidelberg un très grand tonneau et que vous pourriez vous de régaler d’excellent vin du Rhin et de jambon de Westphalie (1). >» L Ce fut seulement sous le règne de George III que se pro- :

-duisit un changement d’opinion. La reine Charlotte, une prin-

cesse de Mecklembourg- Strelitz, était restée au courant de la littérature allemande et elle en parlait volontiers. SE Vers 1760, les Anglais commencèrent à s’y to der Les Fa . premières œuvres traduites, l Wessiade de Klopstock, le Socrate de Wieland, les Fables de Lessing, répondaient, soit à leur goût - classique, soit à leurs prédilections morales. À Mais voiei qu’en Angleterre se levait aussi l’aube d’un romantisme. Gœthe allait apparaître dans cette nouvelle lumière. Le Voyage sentimental de Sterne, le Vicaire de Goldsmith, l’élégie de Gray, la poésie de Macpherson préparaient peu à peu, dans des genres très différents, les voies à l’histoire de Werther. Une réaction se dessinait contre le classicisme artificiel de Pope, au nom du sentiment et de la nature. Traduit par Gœthe, Ossian avait ému la sensibilité allemande; déclamé fiévreusement par Werther, il revint toucher l'âme anglaise. Les Tristesses (2) du jeune Werther séduisirent les âmes sensibles et les lectrices LE Clarisse Harlowe. .

En même temps que cet attendrissement, un frisson A tude et de pitié humaine saisit le cœur des poètes. Ils s’émeuvent en contemplant dans le cimetière du bee: auprès des ifs noueux, les tombes des paysans : |

« Grands hommes inconnus! la froide pauvreté F Dans vos âmes glaça le frisson du génie (3). »

2) Sorrows. et non sufferings. PAL U En M ) GRAY, Élégie écrite dans un cimelière de campagne, 1749. ÉAEER

5 Revue dÉdnbaire juin 1810.

( de M.-J. Chénier.

12 Ne ù ÿ : 5 é È S Le k mi

LE SUCCÈS DE « WERTHER » PR ie L’individu opprimé par la société frémit, lutte et parfois sombre. Chatterton, vaincu par la vie, sempoisonne à dix-huit ve ans dans son grenier. Mais le public anglais n’a pas Paudace . ==: généreuse des poètes, ne se récrie pas ouvertement contre l’injustice sociale, il n’absout pas le suicidé. Le préjugé religieux et moral est plus fort que les revendications indivi- ; < dualistes. SNA ee C’est alors que paraît Werther, traduit du français, en 1779, par W: Render, docteur en théologie (1). L'auteur de cette transposition très libre a soin de supprimer les passages qui a pourraient choquer l’orthodoxie de ses compatriotes; dans-sa 7 courte préface, il présente M. Gœthe, « docteur en droit civil », et le défend de s'être fait l’apologiste du suicide. C'était aller au .. devant des objections, et de fait, la critique, se cantonnant sur __l'étroit terrain de la moralité puritaine, fut hostile à Wertker. . On avait bien jugé en France l'action languissante, les carac- tèrés insignifiants et le ton frénétique : ceci était à prévoir, à attendre de la vieille critique intellectuelle, soucieuse des règles, amie de constructions ingénieuses et d'incidents variés. Mais, . en Angleterre, une préoccupation unique domine les jugements : la morale religieuse. C’est au nom de la morale et de la réligion que les revues justifient, et plus souvent encore attaquent les Tristesses de Werther. La Critical Review, organe du parti tory et de l'Église officielle, dénonce la tendance pernicieuse de l’ouvrage. Le London Magazine, seul à apprécier la simple et pathé- Fe - tique histoire, reproche à l’auteur d’avoir présenté le suicide sous « un jour trop favorable ». Par tontre, le lecteur peut déduire, s’il le veut, d’après la non-conformiste et libérale Monthly Review, une « excellente morale » de ce petit livre qui dépeint -magistralement les lamentables effets des passions désordon-

| (4) En 1780, le chevalier Herbert Croft, futur protecteur de Nodier, fait - déjà plusieurs allusions « au roman de Gœthe traduit de l'allemand en : français. » Cf. son roman Amour el folie, « histoire trop vraie », racontée sous forme de lettres, en un style bien werthérien. Il mentionne et apprécie Werther, et plagie Chatterton. — La traduction française de érther, que mentionne Herbert Croft-et qui fut le modèle de la traduc-

tion anglaise de Render, est vraisemblablement celle du Vaudois Deyverdun (4776), grand ami de Gibbon et commensal de-ce dernier à Lausanne. Cf F. Bazoensrencer, Bibliographie de Gœthe en France, p. 5.

ee GOBTHE EN ANGLETERRE

nee Mais en ant si 16 critique anglais avt jadis or Jen suicide de Caton, parce que l'intègre héros d’ Addison, en disparaissant d’un monde où triomphe le vice, fait un acte de foi en

ER à immortalité, il n’hésite pas maintenant à condamner Werther

comme un faible et un inquiet qui transgresse les lois morales. En revanche, l’accueil du public fut enthousiaste. Dix éditions | se succédèrent de 1779 à 1790. Des traductions nouvelles ef © tout aussi médiocres que la première, lune d’après l'original allemand, l’autre d’après la version HERO d'Aubry (M. DItE 72 rent en 1786 et en 1789.

Les lecteurs de Werther appartenaient à toutes les re Ce < n'étaient pas surtout, comme en France, des bourgeois mécontents ou des hobereaux idéalistes. A part quelques individualités d’élite, ils étaient beaucoup plus émus par une touchante destinée qu ’inquiétés par une vague nostalgie d’infini. Werther se détachait pour eux, non pas sur un horizon d'orage, mais dans ‘un décor rustique et sur un fond d'idylle. Dans leurs douloureux attendrissements, ils ne pouvaient oublier le clocher de : Walheim, la scène des tartines ou la visite au vieux pasteur. Ils n'étaient pas encore grisés, comme certains cadets de l’ancién régime, par le frisson tragique, avant-coureur des révolutions ; ils étaient seulement enveloppés d’une tristesse très douce et un peu fade. Les jeunes gens et les femmes surtout se disputaient les petits volumes, illustrés de gravures mélancoliques. Et bientôt, après avoir lu et relu le roman, on le continua, on le modifia, on le justifia, on le recommença. Ce fut toute une littérature larmoyante et féminine : des amplifications en prose, une adaptation dramatique et surtout de multiples poésies lyriques, la plupart, hâtons-nous de le dire, dénuées de valeur littéraire.

Pour pouvoir s’abandonner plus librement aux effusions sentimentales, on eut soin de se mettre en règle avec la morale, et souvent, comme on ne pouvait ressusciter le sui-

" (4) Ou plutôt du comte de Fi SS C£.F: BALDENSPERGER Bibliographie de Gœthe en France, p.

ÎLE SUCCÈS | DE € WERTHER ’. Pa LA

dé on de. ménagea ‘en ut onde un accueil justement s'LS

de sévère. Dans Éléonore (4785), l'héroïne raconte à Marie, par : lettres, ses amours vertueuges et résignées. Afin d'échapper à - ‘la passion que Jui inspire Werther, le fiancé de sa sœur défunte, elle se rénd à la Cour; là elle résiste aux assiduités d’un comte de Holstein et-s’ alanguit au bal, près d’un M. de Ponthin qui lui rappelle Werther. Revenue à la maison, elle est aimée, puis abandonnée par Werther qui ‘se tue. C’est un récit filandreux, -entravé par deux épisodes enchevêtrés et touchants, agrémenté surtout de réflexions moralisantes et de points d'exclamation. Le dernier chapitre, qui évoque le tribunal-du Père Éternel et. oppose au désespoir impie de Werther l'exemple résigné du

… Rédempteur, se ne per. les intercessions el les prise Le

de Éléonore.

“Les Lettres de A lotte ant sa. re avec Wer Se (4783) ont un récit tout aussi sentimental, plus moral encore et plus ; compliqué. Walheim est plein de soupirants, et l’auteur semble avoir voulu discréditer Werther pour assurer à sa vertueuse Charlotte les sympathies des âmes pieuses. Cette œuvre eut, de toutes les adaptations, la plus grande vogue en Angleterre, et “c’est compréhensible. Werther ne lit plus toi dans Ééonore, mais Macpherson. Charlotte connaît les classiques anglais, fait allusion à Roméo et Juliette, lit les Saisons de Thom- = son, cite Young et méprise le français, « langage de vanité ». Elle combat l'irréligion de Werther, cherche un apaisement dans la musique et la poésie et joue de la harpe. Sans doute l'image de Werther, errant en pleurs sous les tilleuls, la poursuit dans ses-rêves fiévreux, mais après la lecture d’Ossian et la scène du baiser, elle se ressaisit complètement. « L’idée de la vertu » envahit son esprit, « avec toute sa plénitude et sa — force » et elle éloigne Werther pour toujours. Enfin, après la catastrophe, elle redoute pour lui la colère divine, malgré

la protection des chérubins qui le voilent de leurs ailes, et DS

elle implore pour lui la pitié du SPA

Werther ve la scène en 1785. La tragédie de Frédérieh Re nolds fut la seule adaptation dramatique du roman en Angle-

LE

! terre. Elle fut aussi la première œuvre de ce grand tient de Ne théâtre qui, détail savoureux, s’en servit comme d’un madrigal 2e pour conquérir la dame de ses pensées. Malgré les-raïlleries de. » sa famille et de ses amis, le jeune soupirant (il avait alors vingt ans) composa sa tragédie pour les beaux yeux de Miss Eliza Proctor, la belle-sœur de lord Effingham. Lorsqu’ ES . Jut sa pièce en présence de la comtesse et de sa sœur, l'accueil es) fut peu encourageant. Mais rien ne le déconcerte, ni le placide . sommeil de l’une, plus fort que la rhétorique werthérienne, ni l’éternuement de l’autre qui frissonne… de froid. dans la chambre où meurt le feu. Soudain, voici lord Effingham, sceptique et l'ironie aux lèvres. Reynolds commence la scène d’Ossian et son .

pathos émeut la jeune fille. Alors, fier de lui avoir arraché des

larmes, il se met à déclamer, avec une emphase grandissante, les remarques scéniques : « Ici, ils perdent la notion de tout ce

qui existe, et le monde entier disparait devant eux. Il l’enlace dans ses bras, la presse sur sa poitrine. » « Halte-là, Master . Fred, s’écrie lord Effingham, arrêtant d’un geste brusque le récit corrupteur : Eliza, Fred est un sot, un sot allemand, qui

manque, sans s’en douter, au décorum et à l’élémentaire décence » .

Mais Reynolds ne se découragea pas. Sans écouter Beckford, l’auteur de Vathek, qui trouva Werther un excellent sujet pour

une comédie burlesque, il fit jouer'sa pièce au théâtre de Bath.

Il eut soin d’ailleurs de dire tout haut, dans un Prologue, ses

- et il renvoie dans ses appartements la trop tendre jeune fille.

intentions morales : ne montre-t-il pas « le pâle suicidé dans

une horreur sanglante », ne met- : pas limpie en garde contre un tel exemple?

Au premier acte, Charlotte et Albert essaient de réconforter |

Werther et, dans le jardin baigné de lune, tous trois s’entretiennent de l’au-delà et des chers trépassés. Au deuxième acte,

Charlotte raconte à son amie Laura son rêve terrifiant : Wer-

ther précipité d’un roc dans le fleuve. Albert part pour la Cour, mais le glas de Walheim amollit et attriste l’âme de Charlotte. Werther paraît : lecture d’Ossian et scène du baiser. Cependant Albert, hésitant devant la tempête, agité d’obscurs pressenti-

ments, rebrousse chemin et rentre. Il trouve Werther chez

de Tu et, au “troisième acte, il fait à Charlotte une atroce scène

de jslousie : de ee Sue Le

De

«Go! to ty \ Werther! is in his ‘arms! : » elc..

Werthens S ’empoisonne et Charlotte sombre dans la folie.

ne Ce drame frénétique, qui nous montre un héros malade, tou- ; 2e jours prêt à se jeter sur le sol ou sur un sofa, fut d’abord joué

ie; En cinq actes et eut un grand succès. >

Lors de la première représentation (25 novembre 1:85), on

< commençait déjà à s'évanouir dans la salle, après la scène du

jardin, et l’on sentait, dit l’auteur, monter l'odeur des sels.

Il y eut bientôt une syncope, puis trois autres pendant la scène

d’Ossian, et malgré une maladresse ridicule d’un acteur à la

fin, le rideau tomba sur un tonnerre d’applaudissements. Werther eut de nombreuses représentations à Bath et attendrit le monde qui se pressait dans l’élégante ville d’eau, la Spa anglaise

du dix-huitième siècle. Reynolds fut félicité par la romancière

‘Harriett Lee et par le peintre Lawrence. Sa tragédie fut donnée ensuite à Bristol et enfin à Covent-Garden, en 1786, avec Miss Élizabeth Brunton, la future épouse du petit poète Della Grusca; dans le rôle de Charlotte. Ne nous étonnons pas de ce

succès : dans l’épilogue, l’auteur lui-même fait allusion à la

popularité de Werther, augmentée encore par la Bari et les caprices de là mode. N’avait-on pas des gants à la Werther, ae de minuseules scènes pue

LA ke ve épaie, le tombeau du pauvre amoureux attire

toute une théorie de poétesses qui, munies (selon une gravure

du temps) du carquois et de la lyre fleurie, entouréés de colombes, viennent y exhaler leurs mélancoliques regrets.

Toutes ces prètresses de lPamour prêchent un tantinet la

morêle. A.

* C’est comme en France, la mode des héroïdes, des épîtres en vers de l’un à l’autre amant. Un adolescent, Edward Taylor, inaugure cette correspondance sentimentale en 1784. Dans son poème : Werther à Charlotte, le héros raconte sa triste destinée, ses secrets accès de jalousie, ses rêves agités, et après des

Le succÈs/pe « WERTHER : » : PERS

8 ; © GOŒTHE EN ANGLETERRE

les tilleuls » ou bien « sur le bord du chemin » où il sera

ee pleuré du voyageur ». Le critique de l'English Review admire sans doute l’épitre d'Anne Francis : Charlotte à Werther (4786), mais il pense que son auteur, fille et épouse de pasteur, aurait | pu trouver pour sa plume délicate une occupation plus inno- . cente. N’est-il pas dangereux d'elanguir et de tenter les jeunes 5 ‘’imaginations, en évoquant «-la lune scintillante », ee « sombres

‘adieux sans fin, dique era le ent de sa tombe « sous #4

retraites » du jardin, les « mousses douces et nn », c? ombre SE

protectrice des noyers » ? Amelia. Pickering chante en strophes de quatre vers les Tristesses de Werther (1788). C’est une versi-

fication -du roman, enrichie de variations sentimentales que à suggère la nature changeante. Werther, chassé par la tempête . dans la chaumière du paysan, s’y sent à l’abri de la viehostile; devant les rosiers de son enfance, devant les saules, « tristes emblèmes de sa douleur », il s’attarde en une songerie sur toutes les choses qui passent, le soleil qui, témoin de ces changements, s’éteindra bien un jour, et Dieu éternel qui demeure. ; Et dans sa dernière lettre à Charlotte, il lui demande de venir prier sur sa tombe où se balanceront les minces pavots, il .

espère que le Père Divin accueillera, même avant l'heure, l’en-

fant qui vient à lui, chassé par la vie trop dure. Mais Charlotte (qui évidemment a lu Æ/éonore) s’effraie à la pensée des représailles célestes. Quel Dieu terrible va recevoir le malheu-

reux aux portes de l'éternité? Était-ce donc là l'exemple donné à Werther par le Rédempteur, si patient, si résigné? Les Sonnets élègiaques de la romancière Charlotte Smith, traductrice de Manon Lescaut, atteignent cinq éditions de 1784 à 1787 et remuent tous les cœurs sensibles. L’auteur qui, d’après la gravure du temps, est une plantureuse matrone enturbannée à

l’'orientale, consacre cinq sonnets au héros gœthéen : Werther

implore « la Solitude » ou invoque « l'Étoile du Nord », il dé-

signe l’emplacement de sa tombe ou souhaite à ses amis un

paisible bonheur. Dans-ce chœur féminin, il est pourtant une voix discordante; à côté de tous cés tendres sentiments, il est une vertu jalouse qui éclate en remontrances. Cest surtout contre Charlotte que s’indigne lady E. Wallace, la compagne

5 $ re = De d'exil de Damourtez Non, il y a à trop longtemps, dit-elle ie

la lettre qui précède son ridicule poème : le Fantôme de Werther,

x que Ton parle de Charlotte, de. sa délicatesse et de :sa .sensi-

ne bilité, il y a trop longtemps que le salon anglais vante ses ur. qualités domestiques. Une femme n’accomplit que. son strict devoir en veillant sur sa famille (lady Wallace était séparée

“des son mari), mais elle manque à ses obligations les plus

bonne lady ne pardonne pas « sa conduite indécente sur le sofa ».

Si elle n’est pas tombée, c’est à Werther plus courageux qu’en

revient l'honneur. Aussi voici dans le poème le spectre ven-

geur du suicidé qui remonte de Fenfer pour la torturer. Ne |’ de

t-elle pas perdu pour toujours en l’enfermant dans une impasse d’où il ne pouvait sortir que par un crime? Cette protestation

est bientôt couverte par d’autres voix enthousiastes. Dans son

eh légie (1790), Della Crusca exalte Werther, « the Man of Love »; Sarah Farrell glorifie Charlotte en un long poème (1792) où Er l'héroïne, fiévreuse et guidée dans la nuit par le chant du rossi- gnol, vient’se mourir à l’aube sur la tombe de l’aimé. C’ est l’indifférent Albert qui est responsable de sa mort. Quant à elle, ensevelie par des mains rustiques, elle dormira en paix sous - son tertre fleuri, gardée par Philomèle, l'oiseau divin.

Le poète écossais, Alexandre Thomson, un transfuge du classicisme qui traduisit Kotzebue et s ’éprit de Rousseau, songe alors à transposer en vers tout le roman de Gæœthe (1790). Mais ses forces le trahissent, et après avoir rêvé de donner un Pé-

+ trarque aux temps modernes, il se contente de chanter en six . sonnets « l’ardent, le fier, l’inégalable Werther ». Sa poésie (4793), | toute pénétrée de pensées werthériennes sur la mort et l’immor-

cations précédentes.

Autour du thème principal, affadi par nos poétesses et traité avec la prudence anglaise, s’enroulent maintenant des motifs » plus germaniques. On connaît un peu mieux l'Allemagne, et certains voyageurs se sont hasardés sur les bords du Rhin. Le vicomte R. Grosvenor, un protégé de Pitt, évoque dans son

HN RE F7 AC succès DE « (WERTHER ». nn

ne sacrées si elle recherche, tout en étant fiancée, un autre SOupirant. Charlotte est une « artificieuse coquette » à qui la

talité, accuse un romantisme un peu pue BEC que les versifi--

Abe GŒTHE EN ANGLETERRE

Elègie (4795), au “milieu d’un âpre ‘décor fav Nre par Ja ALES tempête, une Charlotte foudroyée sur la tombe de Werther (ce.

2 Le. d , qui la réunit à laimé, sans l'obliger à se tuer, et sauvegarde ingénieusement les exigences morales). Ou bien, c est Mary |

Robinson, l'actrice dont Reynolds fit un si beau portrait, qui écri-

vit (avant Coleridge) deux monodies en l’honneur de Wertheret de Chatterton. Dans le premier de ces poèmes, composé. en

Allemagne en 1786 et publié en 1806, Charlotte pleuré surun tombeau, enveloppée de rayons de lune, et frémit d'angoisse à l'appel des oiseaux de nuit. Mais la jolie poétesse, qui fut la maî-

tresse du prince de Galles, est plus hardie que ses devancières; elle dédaïgne avec une impatience romantique les scrupules

religieux et la morale conventionnelle : Charlotte consacre de ses larmes le tertre qe n’a pas voulu bénir le prêtre, fhe churlish priesl.

La musique et l'illustration s'emparent des motifs werthé-

riens. En s’accompagnant de harpe ou de clavecin, les femmes

chantent la Lamentation de Charlotte (1784) dont l’auteur, Porga-

niste J. W. Calcott, composa, l’année suivante, une héroïde :

pour trois voix : Werther à Charlotte. De 1780 à 1790, les réédi-

tions des gravures de Chodowiecki, les dessins d’Angelica Kauff- |

mann et de Ramberg, le peintre favori de George IT, gravés …

par le délicat Bartolozzi et par ses élèves londoniens, les compositions de Henry W. Bunbury, l'ami d’Horace Walpole, et de James Northcote, le peintre d'histoire, les gravures de J. R. Smith ou de T. Ryder répandent sous les yeux de la bourgeoisie des scènes idylliques où émouvantes. Là, Charlotte médite au milieu des enfants dans un paysage simple où s’esquisse

au loin le clocher de Walheim; ici, arrêtée devant la tombe de

Werther, un Klopstock à la main, elle regarde mélancoliquement l’urne qu’abrite un saule pleureur. Tantôt c’est la scène des tartines, c’est la dernière rêverie de Charlotte au clavecin, tantôt

ce sont les adieux de Werther qui, agenouillé, baise la main

qu’elle lui abandonne. Et si la gravure affectionne les thèmes rustiques, la visite au pasteur, le groupe des enfants restés seuls au village pendant les travaux des champs, elle évoque

PUARN LE SUÈCES DE « WERTHER » 11

5 aussi es scènes pathétiques de douleur contenue et 7. lotte. intérieure : elle nous montre. (et le volume d’Ossian jeté à terre. :

vit assez l'agitation de cette suprême entrevue) Werther qui

GS

Le

s’effondre aux pieds de Charlotte. Ou bien c’est Albert qui,

sans quitter son bureau, ordonne froidement à sa ter de

remettre les more au omestique me Werther.

D à AE UE Eco é

Worther a atteint son Dis | haut dore de popularité. La pre

mière traduction, augmentée en 41784 d’un poème : Charlotte à Werther, un peu avant sa mort, et en 1789 d’une autre pièce

. moralisante : Sur le suicide, est encore rééditée en 4795. La cor- respondance si werthérienne des Amants de Lyon est traduite

en 1788, la Werthérie de Perrin en 4792. Après les lettres de * Charlotte, voici les Lettres confidentielles d’A lbert dues à la plume

circonspecte d’un étudiant en théologie, l'Écossais John Armstrong de Leith (4790). A propos du poème : les Tristesses de

Charlotte sur la tombe de Werther, V'European Magazine (4785) s’in-

. digne, « au nom du sens commun et de tout ce qu'il y a de plus sacré », contre cette « femme vertueuse » qui pleure sur la tombe

du es « de ce vilain qui se tua parce qu'il ne put la posséder ». L’hostilité grandissante de la critique prouve le succès

. du roman. La même année, PEnglish Review met en garde ses

lectrices contre Éléonore et sa douceur séduisante et mélanco-

‘tique; en 4786, la Critical Review apprécie les Lettres de Charlotte.

pendant sa liaison avec Werther comme une œuvre aussi tendre,

mais plus morale que Werther; la critique des années suivantes

insiste sur les dangers de cette ‘sensibilité maladive, développée

; par Werther, et tout en faisant des réserves sur le talent poé-

tique de lady Wallace, applaudit à ses intentions. Bref, dix ans

après l'apparition du roman en Angleterre, PAnalytical Review et l’English Review s'accordent pour trouver le sujet trop ressassé (1789).

- Mais si ’importent les remontrânces de la presse orthodoxe?

Bien qu’un ou deux cas de suicide donnent à réfléchir (comme celui de cette miss Glover, la fille d’un maître de danse trouvée

42 | GOBTHE EN ANGLETERRE

morte un matin avec un Werther sous l’oreiller), l'engouement

| gagne toute la société. La. reine Charlotte et miss Burney s’en

défendent au nom de discutables préjugés, mais Mackenzie, l'auteur de l'Homme de sentiment, fait l'éloge de Werther dans son discours de 1788 à la Société Royale d’Édimbourg; le

dessinateur Bunbury «adore » Werther et la mode est plus forte que

que la critique. Le gentilhomme porte le « blue and buff uni form ». Il y a des porcelaines ornées de motifs werthériens.

Comment ces scènes ne seraient-elles pas populaires? Maint . à

petit volume de maroquin, traduction ou recueil de poésie, est. illustré de vignettes, et si l’auteur adopte des épigraphes sentià mentales tirées de Pétrarque ou de Virgile, le graveur multiplie

urnes et saules pleureurs. Deux faits significatifs attestent cette e È vogué de Werther : l'apparition de la caricature, un genre dont le succès est subordonné à la popularité des thèmes attaqués,

et la publication d’une courte histoire de Werther et de Charlotte, d’un véritable Volksbuch écrit pour toutes les classes, à la portée de toutes les bourses. Après une charge vulgaire de :S. M. Fores, voici, en 1786, une fantaisie pleine de verve due au fameux caricaturiste T. Rowlandson : la Séparation. Werther est représenté debout sur le bord d’un précipice. Le dieu de Fhymen, interposant sa torche, empêche Charlotte de le rejoindre et la repousse vers Albert qui, la tête ornée de cornes, tient la chaîne matrimoniale. Quant à Werther, il brandit, égaré,

un pistolet dans chaque main, tandis qu’un diablotin lee A

en guise de parfum, une fiole de poison sur ses cheveux hérissés. Vers 1790 parut Werther et Charlotte, une histoire allemande conte-

nant d’admirables et pathétiques incidents. Ce livre semble êtrela

revanche du sentiment populaire contre la critique puritaine. Son unique et grossière gravure ne représente plus une scène -de lutte intérieure, un conflit entre le devoir et la passion, mais

l'étreinte de deux amoureux dans un paysage régulier et enfan-

tin, un jardin planté d’ifs avec un petit temple, au fond, parmi

les charmilles. Charlotte est tout à fait réhabilitée et devient naturellement le personnage principal : elle est la femme aimante.

Nous apprenons sa vie dans tous ses détails jusqu’au moment

où Werther conquiert son amour en une rapsodie émue :

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