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LE SUCCÈS DE « WERTHER | RTE

Fer Tell me, Chariots, WE: is Jove? : » — Là, plus de prédications, mais une naïve histoire. Albert Jui- même, vaincu à la fin par la destinée, laisse Charlotte pleurer, soir et matin, sur 16; 7 tombe du rival, et lorsqu’ elle se meurt de souffrance et de conrs somption, le bienveillant conteur s’apitoie sur la jeunesse des 27 pauvres amoureux. Peu lui chaut d’intercéder pour Werther la clémence du ciel : illeur souhaite, à tous deux, la paix suprême, le bon repos qu’ils ont bien mérité : « Peace to their ashes! » Tel fut le succès de Werther au déclin du dix-huitième siècle. Le Malgré l'opposition moralisante de toute la critique, il émeut tous les cœurs sensibles, comme en France. L’amoureux qui, + | vêtu. dé l’habit bleu à boutons d’or et de la culotte jaune, pro-. mène sa mélancolie dans un décor de Germanie rustique, hänta les rêves des femmes et des adolescents. Mais l’Angleterre, en ‘Padoptant, affadit le type créé par Gœæthe, et Carlyle a raison d'en vouloir aux traductions improvisées d’après le français, | qui transmuèrent « la majestueuse tristesse d’un poète en de larmoyantés récriminations de tailleur dyspeptique ». Il n’y à

pas en général ‘dans le Werther an glais cette impatience, cette d sourde protestation socialé, cette angoisse métaphysique qui : - rendirent le héros de Gœthe si sympathique aux Français de +4

1789. A l'encontre de la critique française formaliste en matière - d’art, la critique anglaise ne s’occupe pas du chef-d'œuvre, mais de sa prétendue tendance irréligieuse. À part quelques excep- tions, le lecteur ne saisit pas le frémissement du bourgeois mécontent. Werther ne rencontre en Angleterre que l’amoureuse pour le pleurer et le pasteur pour le maudire. D'un côté, l'ombre accueillante des rêveries sentimentales, de l’autre, le mur du puritanisme. Gœthe apporte au public anglais une émotion qui - n’est pas nouvelle : il touche une corde qu'ont déjà fait vibrer avant lui Rousseau, Ossian et Young. Dans cette émotion, il ya de la tristesse, du désenchantement, un vague amour de la nature, l’attendrissement du « promeneur solitaire »; il n’y a pas encore d’élan, de colère, de réaction. La bourgeoisie britannique n’est pas le Tiers-État. Et si Werther eut du succès, il est difficile de soutenir qu’il eut une influence précise sur la grande littérature. L’aube du dix-neuvième siècle n’éclaire pas, en

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Angleterre comme ‘en Fa une pâle lignée de « Merde …

aristocratiques et chrétiens », et Childe-Harold, pas plus que de Manfred, ne descend de Werther. L'individualisme d’un Byron + et d’un Shelley a des sources plus complexes. Le roman de

. Gœthe appartient à la sentimentalité du siècle finissant etilne dépasse guère le seuil de la nouvelle époque. Sans doute, la

plainte de Werther trouvera encore un écho à l'heure du grand at romantisme, mais cette voix affaiblie se perdra dans les défis

et les sarcasmes de quelques génies en F'RÉTRES ss rest

Non pas qu’il n’y ait eu cependant, chez quelques esprits jeunes qui deviéndront les lumières du nouveau siècle, une inconsciente sympathie pour ce petit bourgeois affranchi des : préjugés. Hazlitt « joint ses larmes aux siennes ». Peut-être le Coleridge, qui écrivit en 1790 la Monodie à Chatterton, songeait-il à Werther en chantant très haut l’apothéose du suicidé? Bien qu’il semble assimiler à lexcès le roman aux productions larmoyantes de l’époque, il n’en garde pas moins ‘une réelle admiration pour Werther, et il reprochera plus tard à Gæthe, qui avait si magnifiquement peint l’homme « dans un état de sensibilité exaltée », d’être tombé dans la sécheresse, la réserve et la froideur. En 1799, Robert Southey, l'élève indépendant qui vibre à l’arrivée des nouvelles révolutionnaires et se fait expulser du collège pour un acte d’indiscipline, se plonge, lui aussi, dans la lecture de Werther et de Rousseau. « Je quittai Westminster, écrivit-il plus tard, dans un état d âme périlleux, le cœur plein de poésie et de sentiment, la tête pleine de Rousseau et de Werther (4).» Et pour contre-balancer ces influences néfastes, il fait d'Épictète son livre de chevet et se guérit grâce à cette cure de stoicisme, En 1789, Wordsworth voit, sans doute à Hambourg, le vieux Klopstock qui déclare Werther « la meilleure œuvre de Gœthe », mais avant comme après sa visite, il semble rester indifférent aux productions du grand poète : il passe l’hiver

(1) Southey compose alors un Sonne{ à Albert.

| tresse de Werther. » LR

dans le Hartz et il ne sent nullement la curiosité d’aller jusqu’à = Weimar voir « l'auteur de Werther ». Le jeune Thomas Campbell, au contraire, qui se prépare en 4800 à partir pour PAlle- magne, forme en toute sincérité des projets qu’il ne réalisera pas : « Je verrai Schiller et Gœthe, les bords du Rhin et la mai. E

“En 1803, une Irlandaise de vingt ans, miss Sydney Ta

s’en ‘alla offrir à un éditeur de Dublin un manuscrit inlitulé :

- Saint- Clair ou l'Héritière de Desmond. Comme celui-ci hésitait, - croyant deviner un livre papiste : « Mais non, monsieur, se

S récria-t-elle, c’est un livre de sentiment dans la manière. de

LE SUCGÈS DE « WERTHER » NN Mae

Werther. >» Le libraire l’accepta et le ivre eut du succès. Il fut |

même traduit en allemand et enrichi d’une notice biographique,

e d’après laquelle la jeune romancière, en proie à un désespoir

amoureux, se serait étranglée de son mouchoir brodé! Ceci,

heureusement, ne l’empêcha pas de devenir lady Morgan et d'écrire de nombreux romans. Son héroïne Olivia rappelle de très près Charlotte. Elle fait la connaissance de Saint-(lair à une fête champêtre et c’est en dansant avec lui qu’elle le trouble

> par sa grâce et son charme tendre. Saint-Clair lit Ossian et

savoure la mélancolie (the joy of grief) qui se dégage de Wer-

ther. Et bien que le colonel, le fiancé d'Olivia, attaque le roman de Gœthe et la Nouvelle Héloise, bien qu'il les dénonce comme des livres dangereux, Saint-Clair et Olivia se laissent aller à des

son mariage, le colonel surprend leur dernier rendez-vous : il

provoque Saint-Clair en duel et le tue. Convainceu de Pinfidélité

de sa fiancée, il l’abandonne et elle meurt de douleur. Mais.

auparavant — ceci pour sauvegarder les exigences morales —

elle confesse sa faiblesse et ses torts dans une suprême lettre

#3 son père : elle y regrette « de s'être abandonnée à la première impulsion de ses passions et d’avoir dévoyé sa raison pour

sentiments dépeints d’une façon si touchante. Un soir, avant

sanetionner l'erreur de son inclination ». Les romans qui sui-

virent affirment plus d'indépendance : l'émancipation de la femme et les droits sacrés de Be nature deviennent dès thèmes. familiers à lady Morgan. :

à rs

16 AD AIN GOBTHE EN ANGLETERRE, RUE +. Sa

Avant la publication de Delphine, Mary he ne ET dédié à Talleÿrand ses Revendications des droits de la femme. San fille, Mrs Shelley, retiendra de Wertheï une sourderévolte contre le préjugé et une tendresse partialé pour la victime : le monstre

de Frankenstein pleure sur le récit de Gæthe, et dans les dis-

-cussions sur la mort et le suicide, il incline à adopter lopi- “x

nion du héros. Werther n’a guère provoqué chez les Anglais ce F soubresaut d'individualisme qui fut assez fréquent en France

à l’époque de la Révolution ; seules les femmes mélèrent à leur fe

attendrissement un vague désir d’émancipation. C’est à elles surtout que Gœthe aurait pu adresser son Épigramme Vénitienne :

: « England, freundlichst empfngst du den zerrüteten Gast. ee

We + Ai

En Angleterre comme en France, des versions nouvelles ou des réimpressions de Werther se succédèrent au début du dix-. neuvième siècle, et attestèrent une dernière fois la popularité de l’œuvre. Le premier traducteur de Werther, William Render, reproduit, dans l'édition de 1801, un des derniers entretiens de Werther dont. il fut — naturellement — le témoin. Dans cette fantaisiste conversation, attablé à la Maison-Rouge à Francfortsur-le-Mein, devant un « breakfast » bien anglais, Werther discute la question du suicide; un moment plus tard, rencontrant un enterrement sur la « Zeil », il proteste contre la pompe inutile des funérailles qui ne changent rien à la mort. Les médiocres gravures qui ornent la traduction de F. Gotzberg (1802) nous montrent également un Werther nouveau; ce n’est plus l’élégiaque amoureux meurtri par la vie des anciens régimes, c’est un héros tourmenté et théâtral qui, drapé dans sa toge et étendu sur un lit à l'antique, médite de se tuer. Les costumes semblent venir de France, mais la France a changé. La bourrasque révolutionnaire a passé sur le village de Trianon et les jardins fleuris où s’endormait la royauté. Et si la mode du Pirectoire a séduit l'Angleterre, la pensée de la Révolution l’effraie. L’individualisme gœthéen apparaît également subversif

LE SUCCÈS DE € WERTHER DT Es) 17

et c'est NA que commence la résistance à à Gœthe, résistance obstinée, faite d’indifférence passive pour l’œuvre d’art, d’hostilité purAine. pour l’homme et sa morale, résistance qui durera jusqu’au mot d'ordre de Carlyle.

C’est à l’homme qu’on en veut. La critique s’insurge, au nom des traditions sociales et religieuses, contre l’auteur de Werther

qu’elle se refuse à mieux connaître.

Les premiers traducteurs avaient donné sur lui peu de détails. IFétait « docteur en droit et auteur de plusieurs drames estimés ». Rien d’étonnant, à une époque où les contrefaçons de Macpherson et. de Chatterton excitaient l’intérêt, que certains Anglais soient allés jusqu’à mettre en doute l'existence de « ee. Gœthe ». La Monthly Review prétendait en 1785 que l’auteur de Werther était « le célèbre Wieland ». En Écosse, le patriotisme local avait attribué l’œuvre à Macpherson. Alexandre Thomson jugea nécessaire, dans son Essai sur les romans (1793), d'affirmer très haut que tous les écrivains allemands s’accordaient à reconnaître Gœthe comme l’auteur de « l'OEuvre mer-

Ë veilleuse ». Dès lors, on identifia Gœthe et son héros. On se le

représenta sous les traits d’un larmoyant génie, transporté dans l’extase aux spectacles de la nature ou accablé sous le poids de son pessimisme. Jusqu'à un certain point, le portrait qu’en traçait le baron de Riesbeck dans son Voyage en Allemagne correspondait à ces imaginations. Les lecteurs de l'Edinburgk Magazine pouvaient se figurer, d’après la traduction qui y parut en 1787, un jeune homme aux longs cheveux, coiffé d’un petit chapeau, d’une démarche indolente et d’une mise gracieusement négligée. C’était suffisant pour choquer les conservateurs. L’Antijacobin Review l’accuse en 1799 de « dépraver les esprits de ses compatriotes ».

Les pseudo-révélations des derniers traducteurs — à les en croire, amis de Gœthe — piquent la curiosité hostile de la bonne presse. Elle interprète toujours Gœthe en fonction de * Werther et voit surtout en lui un homme sans principe ni mesure; les quelques bruits qu’on colporte sur sa vie privée la confirment à sa grande satisfaction dans son opinion défavorable. L’Antijacobin Review avait déclaré en 1799 : « À Weïmar,

vit un frère de Werther, un homme très avancé en âge, mais plus encore en débauche, cuirassé sans doute contre la vie future par la doctrine commode de Furchte (Fichte?). » Un critique de la même revue affirme en 1800 : « L’auteur de Werther est ouvertement un homme de plaisir et il ne pos- -sède pas la moindre parcelle de moralité. Il entretient publiquement une maîtresse qui — un ami qui l’a vue souvent me l’assure — est également dépourvue de beauté, de délicatesse et.de fidélité. » Et le brave homme de s’apitoyer sur le petit garçon de Gœthe qui, élevé dans de tels exemples, ne pourra DES qu'être dévoyé ou malheureux! H. C. Robinson est le premier Anglais qui reçoit sur Werther une véritable explication biographique. Lorsqu'il fait visite en 1802 à la mère de Gœthe, celleei mentionne l’épisode de Jérusalem. Encore le détail n’en est-il pas tout à fait rigoureux, puisque Jérusalem, d’après Frau Rat, se serait tué « pour avoir reçu un affront en publie ». C'est seulement en 1817 que paraîtra l’étude du major Bell : Lettres de Wetzlar exposant les détails complets sur lesquels sont fondées les Tristesses de Werther. Mais, chose curieuse, ces révélations qui sembleraient destinées à consolider la légende, marquent la fin de sa vogue en Angleterre. Sans doute, quelques Anglais sentimentaux demanderont à voir Charlotte (1) ou s’arrêteront, longtemps après, dans un jardin de Garbenheïm et feront des libations à l'antique sur le prétendu tombeau de

. (4) Voici, à ce sujet, un curieux aveu de Kestner, retrouvé par M. Baldensperger : Gœthe Jahrbuch, XXXIV, 211. É ' ; « Jusqu'à vingt ans, nous dit M. Kestner, mes parents m'avaient interdit la lecture de Werther. J'habitais avec eux. Un jour, de la fenêtre du parloir, je vis arriver des Anglais qui sonnèrent à la porte et me dirent qu’ils étaient partis de leur pays pour voir la Charlotte de Gæthe qui habitait dans cette maison. Je jurai mes grands dieux que je ne la connaissais pas. Je leur assurai qu'ils se trompaient. Puis il me vint un soupçon, parce que le portrait qu'on me faisait ressemblait à ma mère et que Je Savais combien Gæthe nous aimait tous. Je fus à ma mère qui était ‘dans le jardin et je lui dis ce dont il s'agissait. Elle sourit et me dit : « Eh bien! Lu feras entrer dans ta chambre ces étrangers qui viennent exprès « de si loin et tu leur diras qu'ils peuvent me regarder par la fenêtre pen- «dant que je me promène. » Ce fut seulement alors qu’elle m'avoua qu'elle était Charlotte. J embrassai ma mère et je fis grand plaisir aux quatre “Anglais en-leur disant qu'ils pourraient la voir et quand ils l’eurent regardée sé promener dans notre jardin, ils me dirent : « Nous allons « retourner en Angleterre. » (Comte Joseph d’Esrournez, Souvenirs de France et d'Ilalie, Paris 1848, p. 499.) Ex ;

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