CHAPITRE IV L'HOMMAGE AU POÈTE LYRIQUE RENTE
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Ignorance ou Abe à l'égard du lyrisme a Gœthe. L'interprétation #
morale et la poésie raisonnable. Les traductions des humanistes : W. Whewell. — Le premier récueil important : Sir Th..Martin et :W. E. Aytoun (1844). La critique. — L'hommage de Tennyson à. Gœthe. Caractères communs de leur lyrisme; la poésie nocturne, lins-. piration philosophique et religieuse, les thèmes : l'immortalité, la sou-
mission. Universalité du lyrisme de Gœthe. L'adieu de Tennyson à &
Goœthe. <s os
Jusqu'en 1840, les poésies lyriques de Gæthe avaient trouvé peu d’écho en Angleterre. Sans doute H. C. Robinson faisait connaître à ses amis les Épigrammes vénitiennes et quelques distiques légers; grâce à la musique de Schubert, le Roi des aulnes ralliait dans les salons les suffrages féminins ; un petit poète, attardé dans le byronisme, J. E. Reade, paraphrasait le Chant de Mignon; un riche bibliophile, lord Lindsay, transposait quelques ballades’; des traducteurs, comme Sarah Austin et Charles Des Vœux, faisaient connaître aussi les leds les plus fameux, mais ce sont là des indices épars et peu révélateurs. Aucun recueil des Poèmes n’existait encore.
Tout au plus connaïssait-on, dans le milieu de Carlyle, lanthologie américaine de J. S. Dwight, l'ami d'Emerson et de Marguerite Fuller (1839). Dédié au sage de Chelsea, ce volume reprenait, dès la préface, ses idées les plus chères sur la sagesse de Gœthe. Mais pour admirer et faire admirer le lyrique, il eût fallu oublier un instant tout cela, écouter ses mélodies, toucher une corde nouvelle et la laisser chanter. Une: opinion se formait sur Gœthe, aussi tenace que tardive : on ne voyait
plus en. 1 el un rois. on ignorait Le Fe Fee lieds. è Eee était un peu la faute de Carlyle, De son geste impérieux, il
: SA ’avait indiqué aux lecteurs que des œuvres lourdes de pensée, Faust et Wilhelm Meister. Rien d'étonnant qu'ils aient négligé S les frêles chansons de mai, d'automne, de lune et de nuit.
D'autre part, la poésie anglaise s’était assagie. Le romantisme ee de certaines ballades pouvait paraître aussi inopportun aux dis- <ciples de Southey que la fougue de Pr ométhée et l'élan de Ganyméde. En Angleterre, on ne peut associer, comme en France, à
un mouvement littéraire la diffusion de cette poésie lyrique.
7) Depuis l’époque de Monk Lewis et de Walter Scott, les Zieds de
Gœthe n’ont pas provoqué : d’imitations. Faust se rattache, : seul, par l'intermédiaire de Festus, au renouveau poétique de 1840. \ Rares sont les done iei qui ont accueilli, ainsi qu’ils le devaient, semble-t-il, à leur cause, Ja poésie classique de Gœthe. Comme Julius Hare, le philosophe W. Whewell avait
Tin prédilection marquée pour ses hexamètres. Entre ses
. deux grands ouvrages : l'Histoire et la Philosophie des sciences ci a ‘il traduisit Hermann et Dorothée (1839). Ce fut H. C. Robinson qui revit sa version. Celui-ci qui, le premier en £ Angleterre, avait exposé la métrique classique de Gœthe en
commentant les Épigrammes vénitiennes et les Xénies, était tout
disposé à aider le savant professeur de Trinity College. Sans doute. eût-il aimé lui voir traduire les Élégies, mais W. Whewell s’en tint là. Il se contenta d’ajouter à un recueil d'hexamètres anglais (1847) la Métamorphose des plantes, le poème tant admiré par le botaniste John Lindley. L’astronome J. Herschel traduisit pour le même volume la Pr omenade de Schiller; Julius Hare et le directeur du collège d’Eton, E.-G. Hawtrey, excellent philologue qui avait déjà édité les Lyrische Gedichte, saisirent cette occasion pour réimprimer leurs versions de V'Athénœum : les deux Æpîtres et Alexis et Dora. Ces hexamètres voisinent d’ailleurs avec ceux de Callinus et Méléagre et la poésie personnelle de Gœthe n’émerge guère de cette anthologie ERA grecque.
En 1840, lady Lees dédiait au roi Maximilien de Bavière ses
Ghost dre du Roi des a à Mais si les poèmes de Geo . inspirèrent quelques musiciéns, entre autres sir Julius Benedict, 0 directeur de l'Opéra, ils n’eurent aucun succès auprès des peintres. En revanche, les. dessins de l'artiste allemand Son- ù derland parurent à Londres, avec texte anglais, en 1844. (ie J. H. Merivale (1) fournit à l” éditeur une version de l'Apprentt 3 sorcier qui n’est pas très exacte, mais rend assez bien le mouvement de l'original. Peu importaient d’ailleurs les traductions. Les lectrices je ce luxueux album devaient surtout apprécier Je
mièvre romantisme des gravures, leur ornementation régu-
lière et tempérée. Dans ce cadre de guirlandes fleuries, le
gentil preneur de rats, le sorcier au bonnet conique et l’ado-
lescent étourdi ne peuvent émouvoir personne. F
C’est aux Écossais sir. Théodore Martin et W. E. RU
‘ que revient le mérite d’avoir révélé le poète lyrique.
W. E. Aytoun, le gendre de J. Wilson, avait complété ses études à l’Université d’Édimbourg par un séjour en Allemagne, à Aschaffenbourg. Dans son beau poème Hermotinus, il adopta
le mètre difficile de la Fiancée de Corinthe, et ïil fournit au Blachwood’s Magazine, de 1836 à 1840, des traductions de diffé-
rents' poètes, entre autres de Uhland. Puis il se lia avec Théo-. |
‘ doré Martin, le futur biographe du prince Albert, et ils pu-
blièrent ensemble, dans le Taits et le Fraser’s Magazine, une suite de satires, qu ‘ils appelèrent les ballades de Bon Gaultier
(4845). Tous deux y raillaient, chose curieuse, la nouvelle poésie, Tennyson, Mrs Browning et les imitateurs des Allemands. Bon Gaultier, illustré par A. Crowquill, le caricaturiste de Faust, eut un succès considérable et assura la réputation littéraire des deux jeunes gens. Entre temps, ils avaient donné au Blackwood's Magazine leurs traductions des poésies lyriques de Gœthe (1844).
Il faut insister sur cette. bis, restée longtemps ano-
(1) Traducteur de Schiller qui ne doit pas être confondu. avec Herman Mérivale, auteur d'articles sur Gœthe dans la Revue d'Ldimbourg.
dax de L'HOMMAGE AU POÈTE LYRIQUE Ÿ ch
nyme. Martin ê Aytoun. ont arrèté, pour la première fois en qe) Angleterre, un choix judicieux et abondant des Poèmes et Bal- lades. Avant leurs traductions, Gœthe prenait modestement
“er place, avec Bürger et Uhland, parmi les lyriques allemands, et :
dans les anthologies de l’époque, il était toujours classé après Schiller dont on appréciait. davantage la noblesse et l’éloquence.
Martin et Aytoun proclament nettement la supériorité de Gæthe.
he Pour eux, il est surtout grand poète, quand ilest poète lyrique, et ilest peut-être de tous les lyriques le plus grand. Il est temps d'éclairer cet aspect ignoré de son universel génie : « Parais
donc devant le public an glais, Ô toi multiple et ambidextre
: Gœthe, ainsi què ton Carlyle aurait pu, ou voulu, où dû t’ap- peler.. et dis-nous. d’abord comment te vint l’inspiration. » Ceci amène V'Introduction ou Dédicace (Zueignung) et aussitôt.
sr après se déroule la suite des poèmes : /a Fiancée de Corinthe,
de Roi des aulnes, Mignon, le Ménestrel, le Pécheur, la Violette, la Complainte de la noble épouse d'Asan Aga, etc. La seconde par-. tie, publiée dans un autre numéro, comprend : l’Amour peintre de paysage, le Chant matinal de l'artiste, le Dieu et la bayadère, le = Chercheur de trésors, le Château sur la montagne, le Chant de Philine, la Rose sauvage, l'Apprenti sorcier, Pensée de nuit, Nouvel
+ Amour, nouvelle vie, Séparation, enfin Prométheée dont « la concep- (ue tion, digne d’Eschyle », obséda longtemps l'esprit de Th. Martin.
Ces poèmes sont reliés par de brefs commentaires. nn les traducteurs rattachent la pièce citée à la vie de Gœthe:;
propos de Cupidon par exemple, ils insistent sur les goûts poète, ses études d’art, son amour de l'Italie, son sens de la. composition. Parfois, ils établissent un rapprochement avec “une œuvre anglaise, glissent une ‘remarque philosophique ou une érudite observation; le plus souvent ils suggèrent, par petites touches, l'atmosphère du poème et donnent leur interprétation personnelle. Avec Sarah Austin, ils soulignent le rythme solennel et lent de la Fiancée de Côrinthe, retenu comme par un sentiment d'indéfinissable effroi. Le Roi des aulnes est . associé trop souvent, hélas! à à des i images de salon, piano et “cravates blanches, tendres débutantes, musiciens hirsutes. Il faut chasser ces visions mondaines, évoquer, dans quelque
Pâme.
étrange forêt, une dirière où s’engouffre Je ne où la° à lune découpe, sur le sentier pli, les ombres agitées et hostiles des branches. Le Pécheur, au contraire, nous transporte au bord d’un fleuve italien, de un paysage où la chaleur, comme un voile de pourpre, traîne ét vibre sur l’eau, où le vent alangui et lazur éblouissant créent un ie sournois qui S’ empare de. La collaboration : de Martin. et d'Aytoun cessa peu après cette publication, mais leur amitié dura. Martin devint “avoué à
Londres, Aytoun fut nommé professeur de belles-lettres à l'Université d'Édimbourg. En 4850, Martin reprit le Prométhée dans le Dublin University Magazine, traduisant cette fois tout le fragment
êt le commentant à l’aide d'extraits de Poësie et Vérité. Les Poèmes
et Ballades de Gœthe, parus en volume dès 1858, eurent une
seconde édition en 4860. Martin resta toujours fidèle à ses premières admirations. Sa traduction de Faust (1866), généralement appréciée, fut distinguée par Vattention royale : lord Beaconsfield la reçut des mains de sa souveraine comme cadeau de Noël. Elle fut complétée par celle du Second Faust, dédiée à J. A. Froude, le biographe de Carlyle, et Martin publia, plus tard encore, une version des Bite, Ce fut son dernier hommage au poète lyrique. i
La critique fut favorable au Sous des Poèmes et ballades. Le
Bentley’s Miscellany (1838) et la London Quarterly Review (1839)
souhaitèrent la bienvenue au grand lyrique méconnu. A. H. Clough lui consacra, dans le Fraser’s M agazine (1859), des pages remarquables. Il avait traduit lui-même quelques-unes de ses courtes poésies et de ses Épigrammes : dans l’édition de ses poèmes, le Chant de Nuit du voyageur voisine avec l’émou- + vant lied de Wilhelm Meister : « Celui qui n’a pas mangé son pain en versant des larmes..., etc. »
À cette époque d’ailleurs, l'exemple de Martin et d’Aytoun avait été suivi. Le traducteur des Poëmes de Schiller, A. E. Bowring, publia en 1853 une traduction plus complète des Poésies
: lyriques. Dans ce volume-qu’il offrit à la comtesse Granville, en
mémoire de son ancêtre Dalberg, il fit place à 400 poèmes : lieds, ballades, odes, sonnets, épigrammes et élégies. Sa ver-
Aa L'HOMMAGE AU POÈTE LYRIQUE Nate Va5s
sion vise à l'exactitude et “harohe à suivre le rythme original.
5 Les poésies sont accompagnées d’une date, parfois d’une note 1 SON il Y: a lR un effort louable vers la compréhension.
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Mais il manquait encore à’ Gœthe l'hommage d’un poète. Un grand lyrique anglais allait se tourner vers lui. Personnalité
- déjà formée, Tennyson ne subit pas, à vrai dire, son influence, mais il voit en lui le maître, le modèle : il aime ses vers et
vénère sa pensée.
__« Tennyson, dit Jowett, apprit lui- ee le nes l'aile:
mand et l'italien. Il ne fut jamais très habile à les manier, mais
sa connaissance était suffisante pour lui permettre de tout lire avec facilité. Il avait un profond respect pour Gœthe. » Schiller Jui paraissait trop « exalté » (schwärmerisch); devant Gœthe seul, parmi les poètes allemands, il s'inclinait. Non pas que
son admiration ait été immédiate. Malgré la puissance dus Faust, ille repousse avec dégoût dès la première lecture. Il doit s’y accoutumer lentement. En revanche, il aime /e Tasse. Que lui
importe l’action languissante! il est ému par ce poète malheur reux. Lui que Carlyle appelait, dans une lettre à Emerson, «€ un homme solitaire et triste », il sent aussi ce qui lui manque, il So l’idée fondamentale di drame et se plait à citer ces vers :
« Es bildet ein Talent sich in der SLille, Sich ein Character in dem Strom der Welt. »
Mais Gœthe # surtout pour lui le grand lyrique. Tennyson
emporte en voyage.ses Poèmes : « Il parlait souvent de Gæthe, dit F. T. Palgrave, et surtout de sa poésie. Parmi les mor- “ceaux favoris qu'il lisait avec grand plaisir, il y avait le Nachgefühl et der Abschied qu’il admirait pour sa délicatesse exquise.
Il avait des larmes dans la voix gine il arrivait à la seconde
stance :
« Traurig wird in dieser Stunde... »
et peut-être admirait-il plus encore le beau poème An den Mond dont il avait, dans mon édition, marqué au crayon les deux der-
Are GOBTHE EN ANGLETERRE Ne EP
nières ee Il était familier, Tu. aussi, sans aucun | be
rinthe du cœur ».
rienbad. Il citait ces deux trophes d’une beauté qu dite disait PE « shakespearienne » Ed ee k 5e | | « Du hast oui SE Lis bin ich fera.
Il aimait la plainte mn de l'amour sacrifié : :
Fe « Mich treibt umher ein unbezwinglich Sehnen, Da bleibt kein Raï als grenzenlose Thränen. »
\ On comprend cette prédilection de Tennyson pour les lieds de Gœthe. Ce qui frappe surtout dans ses plus belles poésies, ® n’est-ce pas l'émotion retenue dans la musique du vers, la musique chargée d'émotion? Cest le rythme de son glas dou- * Joureux (Dirge) dont les strophes se lèvent comme des vo- 4 | lées de cloches, standées par le battement morne : « Let them rave », c’est le roulement des vagues qui se déploie, comme un vaste accompagnement mineur, sous ie chant de sa souffrance r:
« Break, break, break, On thy cold grey stones, o Sea... »
‘ Ou c’est la poésie de la nuit éparse dans le silence musical des astres. Ses biographes nous racontent ses méditations prolongées devant le ciel nocturne, son véritable culte pour les” étoiles. Le délicat idéaliste qu’il était se plaisait à épier, comme Gœthe, la lointaine harmonie des sphères, se retrouvait luimême dans le lied : « les étoiles, on ne les désire point, on jouit de leur splendeur, et on lève vers elles les yeux ravis dans. chaque nuit sereine. »
Pourtant Tennyson né-peut oublier parfois l’aspérité de la langue allemande. Gœthe 4 fait un tour de force : il à écrit des
vers mélodieux dans un langage ingrat. Tennyson citait sou-.
avec les mystérieuses PRE qui traversent, la nuit, « le Re %
Une des poésies préférées | de omeeod était à Plégie de Ma.
vent Connie té . pays comme un € poème | pari ?a mais il E 'arrétait à la fin de la seconde opne” A