‹ Goethe en France...: étude de littérature comparéeChapitre 4 sur 52 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

« TKTES 1 ROIDES » KT <t ÂMES SENSIBLES »

« Wortiicr... ton amante... son c^poux.

quels noms rliérisi Ils vivront, avor les noms de ceux «jui -les ont lait connaîtrc, tout le temps que l'Amour et la Vertu auront «les Autels parmi les hommes! u

(Avis de Ij^ditcur du Xonce'Ut Werther, nHO.'.

Le nom de Goelhc n'était encore tombé sous les veux de lecteurs français que dans un article assez sévère consacré à Clavitjo, en décembre 1774, par le Journal rjinjrlojirdifjue, quand parurent, en 1770 et 1777, les premières traductions de Werther, 11 s'en faut que celle d'Aubry (ou, en réalité, du comte de Schmetlaui, les Passions du jeune Werther, la plus répandue en France, trouvAt dans la presse un accueil favorable. Les critiques jugèrent assez généralement l'aclion languissante, les personnages insignifiants et le sl\le déclamatoire. « Il y a trop peu de complications d'événements dans cette histoire », écrivait le Journal de Paris du

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lOjanvicr ITHL A rexccplion lie deux siliinlions qui sonj « belles el bien rendues ■>, l'ouvrage " nous a paru excessif vemenl faligant par le Ion frént^lique qui y règne d'm bout à l'aulre. Ce Wcrllier est dans des cunvulsions pe^ péLuelles; ses leUres présentent moins le dt-veloppemenl d'une passion tendre que le délire d'un homme qui transport uu cerveau; il grince sans cesse des dents : a lieu d'intéresser, il fait peur. » L'Aniii'eliltrraiie^\'anciiint/{ revue de Frérnn, trouvai! bien dans ce petit livre d'^alMi Rhin " le naturel, la naïveté do lOdysstl'e ; le charme vie patriarcale; de grands tableaux; des t!'lanR d'iniagiot tien; une chaleur soutenue ". Ii)n revanche, u point d^iie trigue; i>oinl de plan; caraclères manques ou exagéi défaiTs minutieux el multipliés à l'excès; peu de philo phio; des pensées vagues cl décousues; un Ion de déclam^ lion; des écarts fréquents; lebul principal souvent pcrduit vue, cl un mauvais choix d'images, de métaphori tours ". Avec ie désordre de l'action, c'étaient les caractère des personnages qui encouraient les reproches les plu: AUierl, « Troid discouccur, amant insipide, ami imprudei cerveau des plus étroits,... une de ces bonnes gens qu'o rencontre partout, maîtres aimables à la léte d'une fami personnages Insupportables dans un roman. Lolotte, t et sœur verhieuse et bienfaisanlej'eii conviens, mais dQuéi d'un espril et d'un goùl fort communs. » Quanl àW^cLhei^ '. ses penchants le portent ù des excès puérils, ses passioDCfl dégénèrent en frénésie, et paraissent impliquer contradic-rl lion. Concevez-vous qu'avec cette fougue d'imagination, I ce naluri'l impétueux, cet amour poussé jusqu'ù l'idolfltrie, -] il n'ait pas en horreur un rival heureux, ne cherche point 1 à l'écarler, cl se contente de la présence et des entretiens de Lololte! " Mérne^nptedans icJinirnal du» savants cl dans le Cours tr<-lJh'i-nlurfl ancienne et modfiriie de La Harpe Si le Mercure du France se mo ntrailjgl^iia^ jnjjijlgcni, il rappelait

'■ TÊTES FÎIOIDES " ET •< AMES SENSIULES ■'. H

cependant sans y conlrcdirc que » les criliqiies de re pajs onl soutenu que cet ouvrage manquait d'aclion. Ils n'ont pu'CômprenJro comment Werllier avait perdu Ta lôte pour une personne aussi peu séduisante que Charlotte ". De sorte que la Com'spondan'-e lilli'rairi; de (irimni, pouvait, assez légilitnemenl, eu mars rng, résumer en ces mots l'impression des critiques parisiens : '■ On n'y a trouvé q ue des é vcnemenls communs et préparés sans art, des micurs sauvages, un ton bourgeois, et l'héroïne de l'histoire a paru d'une simplicité tout h fait grossière, tout i!i fait provinciale- » Et l'on peut su ivre a ssez longtemps la trace jJe i;cs objections faites par la critique de raacjennc doctrine, amie de îâ variété des incidents et de la vivacité du dialogue dans le roman, à ce livre qui valait philAt, au contraire, par l'intensité de la vie intérieure i|ui s'y révélait ou lelTusion lyrique par où elle s'exhalait.

En revanche, assez indifférente pour l'instant h l'action morale de la littérature, la critique ne s'inquiéla guère des réserves qu'au nom de la religion ou de la socitilé, on pouvait s'aviser de faire au Iragique dénouement de Werihp.r, B II n'y a d'attachant, écrivait La Harpe, que le moment du suicide n ; et le successeur de Fréron vantait l'intérêt et le pathétique de cette dernière partie. Le .l/oxu'e estime que l'exemple de Werther " est bien capahle-d'iaspirer J'iiori'eur de ses excès, et de mcllre en garde contre les suites d'une passion si violente, quand on s'y Jivro tout entier, et qu'elle aGTectc une lélc naturellement aussi vive que celle du jeune Werther ». A dix ans de là, le il/crcure reprendra celle thèse de la moralité de ce suicide : ■■ Esprit, grflces, talents, tout ornait l'ainanL de Charlotte, tout lui promettait des succès brillanls et le bonheur; il devient coupable, et lout est détruit :1a morale mise en action n'eut jamais d'excmj)le plus frappant el^lus terrible. Werther est donc un de nos bons livres en ce genre d'écrire.... " (12 janvier 1788).

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La Gnzetle uniflCX*f-Ui: de littérature, publiée à Deux-Ponts, s'insurge bien conlre <■ cette proituclion singulière tjui a causé la fermentation la pluH générale ■< et dénonce » les impressions dangereuses que celle lecture a protiuiles. La manie du suiçidcn^est déjà i^ue trop commune; l'accrédilep, cVsl répandre le plus meurtrier de tous les poisons ". Mais ce cri d'alarme, poussé en français dès 1777, semble concernfr l'Allemagne, où paraissait ce périodique, plulût que la France elle -m^me, où la critique eut l'alliludc que nous avons vue : dédaigneuse et formaliste, soucieuse surtout de i-égles qui «emblaicnl violées et d'habitudes qui paraissaient contrariées dans ce livre d'événements peu singuliers et de péripéties médiocres.

Pcirpéluel conflit des doctP9 el__des sjmplps lecteurs! Le pubïïcTen revanche, donnai^ raisonà Werjher el à (Joelhe. Quel public? II apparai! assez nettement, lorsqu'on parcourt les M-'nnnrrs du temps, que la première clientèle du mélancolique héros fut surtout bourgeoise; le monde delà Cour^J'aristocratie qui dégustait cette fameuse ■■ douceur de vivre " de la fin de l'ancien régime, n e semb le pas avoir fait aiilapL de cas de ce roturjer àtcndauces-îdéalisles que la boiirggajsie ou la petite noblesse des provinces. •• Tous ceux qui étaient jeunes alors et condamnés â l'inaction, dit J.-J. VVeiss, tous ceux qui, aprits les petites mœurs du xvMi' siècle, avaient soif ou de pureté ou de grandeur, avaient reçu une étincelle de Werther. » Pour ceux-là, en eJTel, •< qui souffraient de 89 qui n'arrivait pas assez vite », 'l y t!vait dnns la fièvre el la susceptibililjÉ de Werllier quelque chose d'analogue à leur propre jnquiclude. Sa senlimenlânté rêveuse le rendait sympathique à l'élernel public des livres d'amour; et la pensée qui fait le fond de sa ilésespérance le rocnmmanduit à ceux qu'altrisle la douloureuse déception :

Oii'esl-cc que tout cela qui n'est pas irilliii;

" TKTKS FltUMlES ■

' AMES SENSiULES ■■

Sans (loiilc, uctix i|iii goûtèrent, ce petit roman pour un motif aussi ncble furent l'exception; c'est un cas isolé aussi que rengoucruenl d'un Cnbanis, fidmiranl surtout Werther pour» son langage toujours simple, clair et précis « . On peut mtîiHu dire que ce livre bénéficia moins de sa nouveauté que de s3 concordance avec toute une littérature antérieure qu'il résumait en quelque sorte et précisait i car une cnliiTc orginalilé est aussi préjudiciable au succès immédiat d'un livre qu'une absolue banalité à sa (lurife. Or le public île Roussea u en particulier, femmes et jeunes gens en tète, retrouvait clans Wertlii-i-, condensés et plus (Ira ma tiques, l'inspiration même du philosophe de Crenéve, lu forme épistolaire qui depuis la A'nuvi^lle JMoise était restée courante dans le roman, le culte de la nature et jusqu'à cette piété vépétale à laquelle se reconnaîtront, jusqu'à George, Saud, tous les vrais disciples du " promeneur siililuire ". Suard était frappé — et d'autres snns doute avec lui — de l'analogie de Wurlher avec le I)or\al de Diderot. La casuistique de la sensiblerie et de la vague tristesse qui s'épandait dans les œuvres d'un Uaculard d'Arnaud ou d'un Loaisel de Tréogate, Epreuves du sentiment et SniHes de vi-'laneolk, était ici resserrée, rythmée, semblait-il. selon un accent autrement ému. Enfin ce petit drame de cœur en plein décor d'idylle dut bénéficier de l'idéal qu'on s'était fait, dans la seconde moitié du XTiit" siècle, d'un génie allemand exclusivement tendre, mslique et larmoyant.

A côté de ces conditions propices à un favorable accueil, il n'est pas indifférent de noter quelques circonstances accessoires. L'.Mspce. où fioetho avait été étudiant-, devaij jouer , pour cet enfant de Francfort plus que pour d'autres écrivains allemands, le rôle de médiatrice littéraire auquel sa situation l'a prédestinée. La future baronne d'Uljerkirch, qi7i n'est encore que Mlle de Waldncr, reçoit e n nTGl'li om-

li GOETUt: m FIIANXE.

mage du la Chu /ine Je Goetlio, el conlie à son journal que celle pii'ce ne l'a pas » moins touchée que Werlfier », el qu'elle esl <■ ealhousiasle de ce poèlc ". Annetle de llalh; samhausen — plus tard Mm e De^ érapdo — suit de très près le mouvement littéraire de l'Allemagne contemporaine : elle recommandera à son fTancé et à Camille Jordan ta lecture des écrivains qui ont distancé les nieim et les Gcssncr. La famil[c de Bercktieim est en grande inlitoilé avec Mme de Laroche, qui avait été mêlée à la genèse même du roman de Ijoethe- Celui-ci envoie, au cours de l'été de 17(3, son premier lîoet: •• k Monsieur Demars, lieutenant à Neuf-Drisac «, et se demande si son drame plaira aux Français : il assurait en tout cas un lecteur et un admirateur à son l'oman de 1771. C'est un Strasliourggo's que Ftamond de Carbonnières, le premier imitaUujr.li'ancais do-^nriher, el SCS f/'-fiiiih-es Aventurfix du Jeune clOtbaii s'intitulent " Fragments des amours alsaciennes ».

La Suisse ne Ot point déraul non plus à une lâche qu'elle a so II vënT re mp 1 1 e,^t que lui fmpose sa place au carrefour des nations. Le Bernois .Sinner lira de Wt-rlfiar, dés 1775, son drame Ifis Malheurs de l'amour; le Vaudois Dejverdun en donna l'année suivanle, à Maeslricht, une traduction, ornée de gravures de Ohodowiecki ; et la scène du Aouceau Werther sera placée sur les bords du lac de NeuchALel. Môme avant toute révélation du roman de Goethe à Ja FranceTil est évident qu'il eut ici, comme en Alsace, un rudiment de public qui pouvait, dans une certaine mesure, préparer l'autre, le grand public de Paris et des provinces. Mme de Staél écrira plus tard à l'auteur de Werther que son livre a fail époque dans sa vie : n'est-ce point par la Suisse française que Mlle Neckcr en eut connaissance? C'est de Genève en tout cas que Goethe écrit, en 1779, à Mme de Slein, que les Français sont sous le charme de son roman.

« TKTES KltiJlDES " ET ■> AMES SENSIBLES ". 15

M^me h Paris, où la colonie allemande, vers In fin de l'ancien régime, ^toiL assez nombreuse, on imagine bien qu'avani les traductions françaises, un iVlio allénué dut répondre h la clameur qui salua Wirlher dan? les pays germaniijncs, et pri-parerainsi l'allenlion Trançaise. Il y eut sans doute, pour lire à Paris H'wiAerdans le texte, d'autres lecteurs encore que ce J.-G- Wille. le graveur allemand qui voyait défiler dans son atelier du quai des Ijrands-Augustins une bonne partie du Paris cultivé, et qui nota dans son journal, à lu lin de l'année 1771, le jour où il reçut le Fameux petit rontan, » ouvrage presque unique dans son genre... la manière attaque l'ilmt! et le cœur «.

Quoi qu'il en soit de la sourde préparation par laquelle ce livre étranger, mal accueilli par la critique, put trouver un public, W'erlher ri^poiidait trop bien Sx l'état d'esprit de celle génération pour ne pas y faire, une fois admis el connu, une fortune rapide, Si Ic« ■■ Wf^ rroîilcs - de la cri' tique faisaient leurs réserves, 1rs ■■ jli/n--- -iij-iliii'S'>accucillaienl d'cnlliousiasme l'etTusinu ilii niidlicurcus liéros el maudissaient les raisonneurs et les sages qui pouvaieni demeurer sourds à tant de fiévreuse el vertueuse exaltation K II rcslera toujours Irp^) iïAlbctta en ce monde, éçriLX.ali Moislre dans son Voija^ Quel est l'homme sensible qu n'a^pas le sien, avec lequel il est obligé de vivre, et contre lequel les épanchcments de lame, les douces émotions du cœur et les élans de l'imagination vont se briser comme les flots sur les rochers? « Ce lerme axâmes seusthles, combien de fois ne rcviendra-t-il pas, associé au souvenir de Werther ou au rappel de son succès ! Un nouveau traducteur b'excusera de refaire ce qui a été fait avant lui el de

hasarder une entreprise difQcile i Je l'aurais peut-élre

regardée comme au-dessus de mes forces, si des motifs parliculiers ne m'avaient décidé... Le traducteur de Wcr- (ftcr devait avoir un cœur sensible Vous qui savez aimer,

16 CdETHE ES PRAKCE,

qui, après vous élre attendris sur les douleurs de Clarisa coure?, proléger l'innocence et défendre la verlu : hommM sensibles el courageux, c'est à vous que je consacre c feuilles..,. Pour vous, hommes froidement sensés! à qd la nature a refusé le sentiment, i>tres imparfaits c une fausse vanité, vous montrez fiers de ce qui vou) manque, et traitez la sensibilité de faiblesse; infortu: qui n'avez jamais goAlé la douceur d'aimer et d'être aimée ne lisez point cet ouvrage, et surtout gardez-vous bien c le juger. Ce n'est pas pour vous qu'il est écrit.,.. "

C'est dans la dernière décade du sit-clc que retentissetfj encore ces invocations. Refoulé par les premiers (■ ments d^jaRévolution, le fanatisme pour Werther j. suUTen effet qu'une éclipse. Le roman de (.ioetlic avait c quis, en 1776, une génération éprise de la volupté i larmes, fatiguée de l'état social où elle vivait et doulo reusement repliée sur elle-même. Après le plus fort de 1 tourmente, l'ambition méditative des uns, l'isolement el le désorientement des autres y trouvent encore une pillupe. L'officier d'artillerie qui s'appelle Napoléo n l^^n ap"''''' f^'t ses dé lices de M'erilier, et trouve dans les imprécations du héros contre le monde, indîlTérent aux véritables valeurs, un langage conforme à sa rêverie ambitieuse. Aussi lorsqu'en i79H Bourriennc est cimrgé de former une bibUothéque de camp pour le vaisseau qui porle en Egypte Bonaparte, celui-ci rédige-t-il une noie manuscrite où MVrther vient presque en tête de la subdivision Romans. 11 a lu sept fois ce livre, ce qui n'est pas mal pour un lecteur qui avait, après tout, d'autres préoccupations; il suggère ù Bourrienne d'en faire une nouvelle traduction : sollicitude bien particulière el significative! D'autres indices témoignent de la vogue persistante du livre et lie ses héros ; si ■ plus d'un beau parc, à la fin de l'ancien régime, renfermait un autel élevé parmi de sombres verdures « au malheureux

" TETES FHOUIES >j ET « AMES SENSIBLES ". 17

amanl de CharloUe •>, la grande Tantaisio de costumes qui s'élala apivs Thermidor fit une place aux culottes jaunes et à i'habil bleu de Werther, aux robes el aux chapeaux « la, CharloUe, et l'élat civil a conservé le souvenir du prL'nom de Werllit^iie, donné à des Françaises nouveau-nées par des lecteurs enthousiastes ou de ferventes leclrices.

La lillcralurc n'avait pas manqué, dès les premières traductions, de s'inspirer d'un ouvrage aussi brujammen^acclarué- Le Heniois.Siniier n'avait mOme pas attendu ceS-lraduclions pouKécrire un drame en français, /es MiiUicurj^e ramour, qui mettait gauchement en scène, sous de nouveaux noms, l'aventure du héros de Goelbe. En IIÏT parait à Vverdon — et Dorât, la môme année, l'insère dans le Jvurnal det [lames — le livre de Ramond de Carbounières, alors rérugié en Suisse à la suite d'une alTaire d'amour. Les Derni ères Aventures du jeune d'ûiban se passent en Alsaççj le héros a aimé une jeune fille, Nina; oblig:é de Tuir à la suiled'un duel, il trouve à son retour Nina mariée à un autre, s'indigne el se désespère. " Tout me repousse du monde et m'avertit de le quitter. — Nina ! elle n'est plus.... ne sera plus à moi... L'infortune m'entoure.... pèse sur moi. Jeregarde le ciel et la terre; rien ue me console; tout me rappelle mon malheur. •> Et l'infortuné d'Olban se tue.

Le Aoiivenii Werther de 1780 n'est qu'un remaniement asscî! singulier de la tratluclion Deyverdun : l'histoire se joue sur les bords du lac de Neuchùtel, Charlotle s'appelle Lucie et Albert Monsieur Dupasquier. Un peu plus lard, on Iraduil de l'anglais les Lettres de Ckailutle. pendant tn liaison avec Weriher, el la critique regrette que cet ouvrage ne soit pas " entrelacé » avec le roman primitif. L'éditeur prévient le public qu'il en a tiré des exemplaires de même format que celui-ci, pour la commodllé des lecteurs qui seraient désireux d'associer ainsi par la reliure les deux ouvrages,

18 GOETHE EN FlIANCE.

En llflj , le roman de WerChérie, par Perrin, renvergp 1 silualion de l'origiDal allemand, et pousse le ton de X «ehlimcntalILé à uneexagératioa qui peuL presque serais parodique. L'héroïne désespérée met fin à ses maux < absorbant douze prises d'opium; on ^rave ces b'gnes s sa tombe, i|ue représente une gravure en tôte du sei volume : « Werihéric, belle, vertueuse et Irap sensibl morte à dix sept ans. L'amour l'a tuée. Passant, lis, pie! et tremble ! "

Dénonen^enl. heiirniii:. ■■m cooLcaice. daos le SoMt-Abl àçJ^QV^y, encore que la vignette de la première page fau voir le héros de ce nom penché, dans une attitude inquîé tante, an-dessus d'un torrent: mais la marquise de 1 cerne qu'aime ce malheureux devient veuve pendant voyage qu'il fait en Hollande ; et Sainl-Alme, à son rel( rencontre dans un bois la dame de ses pensées qui 1 apprend que son mari est mort, non sans leur laisser à t< deux une jolie forlune.

En ITdl, Goubilion, secrétaire particulier do iMadam«i| bcUe-sŒurdu roi, publia SCellino, ou l>- Nouveau Werlket qu'il dédia ^ sa royale patronne. C'est d'une Anglaise qu'oi amoureu.\ ce cadet de Werther; il la suit en Italie, essaie de te guérir de son impossible amour en lui faisand lire, au milieu des ruines de lîome, des livres de chi parmi lesquels, cure singulière, le roman de Goethe luw même.

D'autre part, les adaptations dramatiques ne s'élaienl pas arrêtées à la tentative <le 1773- En 17J8 parut un We\ ther, ou le Délire de l'Amour, drame en trois actes par de la Rivière. Séb, Mejjy^r a laissé en manuscrit un liomainval, ou le Poêle vertueux, quatre actes qui témoignent d'une admiration que le fameux <' dramaturge » ne pouvait manquer d'éprouver pour le fiévreux petit livre : mais il avait soin de détourner, par l'inlcrmédiairo d'un ami du

< TÊTES FimiDES » RT " AMES SENSIIILES "

héros, le coup donl Romaioval, cédant enfin à l'allirance du suicidp, tenlail lie se frapper. Lu même scrupule se retrouve dans l'adaplation qui lit paraître pour la première fois, en 1792, le héros au frac bleu sur les planches d'uoe scène française : c'i^lait le ThiîâLre-Itahen, qui ne se prClail guère, par la nature ordinaire de son répertoire el le goût de son public, au Iragiciuc el au larmoyant. Aussi le Werther et CharluUe,cn prose mêlée d'à liellcs, de Dej ^ure . avec musi^e de Kreul/.cr, qui fut donné le l"' fdïrier lï^ fut-il affublé d'un (lénouemenl postiche qui lui permit de s'intituler cnnrdie. Après quelques scènes attendrissantes à souhait, Werlher dicide de se tuer; on entend un coup de pistolet, et Charlotte tombe évanouie. Mais au moment oii Albert veut courir au secours do l'iii fortuné, son vieux domestique Ambroisc annonce qu'il a eu le bonheur de détourner le pistolet. Werther reparaît sain et sauf, balbutie des excuses comme un enfant qui s'est mal conduit, et promet de renoncer à sa passion. Malgré te succès qu'on SI ji la pièce et b. sa musique, ce dénouement postiche fut bl9mé. " Adoucissement inutile, écrivait le Journal de PnrU du 3 février 179Î, puisque les spectateurs ont déjà éprouvé toute l'tiorreur de la catastrophe. On n'y gagne que le ridicule de voir un homme du caractère de Werther revenir chanter tout de suite avec les autres. »

Les tra ces que celle premièrp inlluencc werthéricnne a laissées dans la littérature de l'époque sont nombreuses, comme l'on pense, dans le roma n ; elles sont, en quelque sorte, une ombre portée, précisis et nette, k l'inlluence de Rousseau, à celle aussi de Voung et d'Ossian, dont la vogue restait grande. Quoi de plus werthéricn que ces adieux à la vie de Faldoni, le liéros des Lrtires de deux amants de Léonard ^^.fi3) : u La tempête redouble!. le ciel est comme une mer en fureur. J'rnteuds le bruit des arbres fracassés et le mugissement lugubre qui sort des monta-

20 IJIIETHK EN FRANCE.

gnes. Quelques élniles brillent dans l'obscurilé îles nuées j et sXeignenl subKemonl. Hélas! la nature se couvre de à deuil pour le départ de deux de ses enTants! La voilfi celte J lune que j'ai tant aimée.... >> Est-il de la lignée immédiatftl de Werther ou descend-il direclemenl de Sainl-Preux, le I précepteur qui dans la CnlUle de Mme de Ciiarrière {1786) A traîne son indécision rûveuse et mélancolique? Lajtluparl J de ces hommes sensibles a'ajoutent pas grand'chose au ] type traditionnel. Les plus intéressants sont ceux chez qui J la mélancolie causée par un amour interdit ou par une-J exaltatioD de la senRÎhilité se complique de l'amertume du J roturier ou du petit bourgeois à qui la société reruse unej place digne de sa valeur. Souvenojis-nous que l'esprit de i caste, Ji la fin du rogne de Louis XVI, avait eu une recru descence de rigueur et d'exclusivisme; notons des exclamations d'aristocrate indignée comme ce passage des Souvenirs delà marquise de Créquy qui signale en 1784, « parmi les symptômes de dissolution qui menaçaient l'ordre social ", l'eirronlerie des mésalliances en même temps que la fréquence des suicides' : et nous comprendrons que les plus intéressants des continuateurs de Werther aient été, non les chevaliers sentimentaux de la littérature d'imagination ou ses vicomtes larmoyants, mais les jeunes gens cultivés de la bourgeoisie, inactifs encore et frémissants, cadets palissants que la Révolution disperse violemment hors de la littérature, et qui échangeront l'habit bleu de Werther pour lit jaquette de Camille Desmoulins — ou pour la redingote grise elle-même.

Ln poésie do cette époque n'a gut're profité des sources d'inspiration que lui orTrail Werlhir, et que hs débuts du romantisme connaîtront si Lien plus tard. Sans doute il convient de relever les luUoïdet, les lettres en vers de Char-

t. Souurniri de la marquiae de Criquy. t. V, p. l'ji.

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