CHAPITRE IV
IRAllIKONALISTES ET ISTELLECTDBLS
' Je np Borals pas èlonnë qM Goelhe ilDl une grniidc partie t
prestige qu'il conserve dî"- '
UHlé A l'impression qu ii ai Ulss«rau mondi!. malgré toul«Bfll
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Dans son Histoire des relations lilléraires enire la Frant et l'Allemagne, V. Rossel affirme, en 1897, que l'înfluencî de Goelhe n'est pas près de disparaître de la France coi^ lemporaine. C'esl aussi ce que semble conslaler, ea 1 déplorant, l'abbi^ Delfour dans la qualrij-me série de e essais sur la Heligion des Contemporaius : n Par le roniai|i lisme et les succédanés du romanlismc, l'âme frangai était déjà saturée, inconsciemment, d'esthétique germa: nique et anglaise. Si elle se met à goethiser, elle romal l'éqtiilibre eu faveur des idées et des sentiments étrangeiî aux dépens des idées et des sentiments français. »
Aussi peut-on regretter qu'une <• enquête ", comme t ont si souvent donné nos journaux et nos revues, n^all point suscité, autour du nom de Goelhe, l'échange d'opj
TIIADITIONALISTES ET INTELLECTUELS.
nions que de moindres objets ont provoqué abondamment. Le ISO' anniversaire de la naissance du poèto en eût fourni, en 1899, le plus commode des prélexles. Il est douteux que les préventions qui frappaient, après 1871, re représentant illustre du peuple victorieux, eussent fait taxer de lèse-palrioliame celle investigation; il eût été intéressant, en loul état de cause, de connaître par ce coup de .sonde le degré cl' » actualité •> de Goethe chez nous, à l'occasion d'un anniversaire qui, en dehors d'articles de M. Muret dans les Débats et de T. de Wyiewa dans la ftevue dei Deuœ Mondes et le Temps, n'a guère été que l'occasion d'indifférents reportages.
Que l'auteur de Faust demeure un des types qui fondent les grandes immortnlilés, un des glorieux témoins de la conscience allemande, une « valeur » dont peut s'enorgueillir l'humanité moderne, voilà ce que proclament nombre d'aveux. Henri de Régnier, dans Figures et Caractères, admet qu'entre nations, « seules les relations spirituelles restent pures et divines. Elles sont au-dessus des (|ncrcllcs nationales. Goethe ou Heine me font oublier Bismarck ou Mollke. « « Si vous connaissez quelqu'un, écrit E. Faguel dans la Itevtie du i"août 1903, de plus original, dans le vrai el grand sens du mot, que Wolfgang Goethe, il faudrait pourtant me le dire. » A. Sorel, dans ses études sur l'Europe et la fli}volulion française, appelle souvent Goethe en témoignage, et ne lui ménage pas son admiration. Henri Alberl, rendant compic, dans le Mercure dr FraiicJ de novembre 1901, de l'f/isloire de la liitêralure nlli'itiimde d'Ad. Bossert, regrelle avec insistance que ce livre ne dégage et n'éclaire poini la ligure du grand poète autant que noire génération est en droit de le souhaiter. Pour un député qui s'occupe de la Kèforme de renseignement secondaire, Ch.-M. Coujba, c'est bien Goethe qu'il faut citer pour désigner d'un seul mot le meilleur de la
culture allemande. El le nom de cet étranger a figiiré \ jour à la porle de toutes les mairies de France, après t le Sénal eul volé l'arrtchage d'un discours de Caillât^ ministre des floances du cabinet Waldeck-Rousseau; à | suite du débat du 8 mars 1901 sur les bons d'imporlaU des blés, il s'excusait de faire une citation lilléraire, i l'emprunlail au « grand poète classique de l'Allemagne ■ il s'agissait du second Faust et de la consullatioa < " Mères », les lois primordiales de toute activité.
Cette notoriété dilTusc de Goethe, oii convient-il dl^ chercher les indices plus précis — et surtout les foyi véritables? Faust a, pour l'instant, une signiRcalion i semble principalement documentaire, A. Fouillée accorJ volontiers, dans son Esijuisse psi/choiogiçuc des européens, que " le docteur Faust est la plus admin personnification du génie germanique.... Méphistophâj personnifie l'humour, Faust personnifie la pensée se g rissant par l'action des blessures qu'elle s'était faite) Pour Cam. Bellaigue, de même, « Faust, plus encore < Marguerite et que Méphistophétès, est le type nalional'9 l'Allemagne. Il est son fils bîon-aimé, l'enfant de entrailles. 11 a la science austère et la profonde pensée] sa mère, les rêves et la mélancolie du Nord. •> C'est « héros de la première partie qu'il s'agit surtout; il va des qu'elle conserve, aux yeux du gros des lecteurs, une saffl riorité évidente sur la seconde. C'est elle que Iradl encore, en 1903, Mlle Suzanne Paquelin; l'adaptation ( prépare Rostand abordera-t-elle cette seconde partiel qui semble reprendre, à mesure que les tentatives symH listes perdent de leur outrance et de leur opportunité, ! inquiétante et énigmalique étrangeté? « Celte finale t venue, écrit V. Jeanroy-Félix dans la deuxième série d»i| Écrivains célèbres de l'Europe contemporaine, est une œuw morte, étouffée qu'elle est sous un indigeste amas ^
TnAUlTlO.NALlSTES ET INTELLBCTrELS.
mythologie, de géographie, d'occullisine.,., •> Il semble que, même parmi les i< jeunes -i, on aborde avec moins d'ardeur que vers 1890 l'cxploralion de ses arcanes, depuis que I littérature courante a t'ait une meilleure part à une certaine dose de ce symbolisme, naguère suspect et proscrit. Ce qui n'empêche point le drame de Goellie de chanter encore dans la mémoire des poètes :
répète Ch. Guérin dans le Cœur tolitaire, et ti. Kalm ses Images du fihin, crayonne d'un mol fusain une Marguerite au rouet :
Ellu déiiuse tle Hes doigts lenis le missel où un bout de ciel luit en UD candide l>1euel....
Puis elle s'assied près du rouet, du rouet, qui guère ne s'arnîle qu'aux douces cloches du dimanclie..,.
Werther a dû un bref retour d'actualité à la maladroite adaptation scéniquc qu'en a donnée P. Dccourcelle; mais bien qu'on ait généralement admis que <> le roman jjnmortel » n'était pas responsable des maladresses de la pièce et de la faiblesse du rdlc, on n'eut guère pour » ce jeune bourgeois éloquent et neurasthénique " qu'une sympathie rétrospective. « Werther ne nous émeut point », déclare Etienne Uricon, dans la Grande Hevue du 1" avril 1903. Ë. Faguet, dans la Hevue de la même date, l'examine à un point de vue tout esthétique, et lui reconnaît à cet égard une vraie beauté, malgré des maladresses. « C'est le chefd'œuvre d'un étudiant, mais encore, c'est nn chef-d'ocuvre, » La plupart des critiques se contentent d'indiquer les incompatibilités du rûlo principal avec les exigences théiUralcs : et s'ils s'abstiennent de prononcer, contre u l'inlluence
338 OUETHE EN FHANCE.
malsaine >i de H>r(A(?r, les anciens réquisitoires qui traînent encore dans l'Art d'écrire un livre d'Eug. Mouton, dans le Crime cl le Suicide paisionneU de L. Proal, ou dans les IVoucfilles Éludes de J. Vaudon, c'est que son innocuité actuelle ne fait doute pour personne. Il se pourrait cependant — et révolution Je la société expliquerait assez ce phénomène — que l'emprise du roman de Goethe sur ses leclrit^es gagnât daus la mesure où elle diminue sur ses lecteurs : l'auteur des Sévriennes nous relate en elTel un cours enthousiastemenl écoulé par les auditrices de Jérôme Pttirc, et où le jeune désespéré sentimental a sa bonne place.
Les autres œuvres de Goethe ne sont guère plus c( actuelles ». Wilhelm Meisler est pour Maeterlinck « le [ivre décevant et inépuisable entre tous »: jugement dont la plupart des Français ne conserveraient volontiers que la première épilliète. Ou bien ils se contenteraient de détacher, du roman complexe, toi hors-d'œuvre plus accessible, comme Larroumel rappelant, dans le T-'inpi du 17 juillet 1899, » l'étude la plus pénétrante qui ail été faite iV/iamlel d.ouA. Ilerniant, dans la Confession d'un homme ft'iiiijûiird'hui, associant le souvenir d'une scène tragique de Wilhelm Meisler à la vision d'une belle campagne allemande. On traduit encore en vers des poésies de Goethe, et le /loi des Aulnes, en particulier, reste pour les jeunes poètes un exercice métrique excellent, A l'autre bout de l'aclivité du grand homme, ses travaux scientifiques ne sont pas oubliés. H. Amie, £n regardant passer la tiie, leur donne un long coup d'œil; même certaines remarques accessoires de Yoplique semblent dignes de mémoire, « la psychologie expérimentale, dit le Malin du 28 juillet 1903, ayant confirmé lexaclitude de sa prévision o, E. Barthélémy, dans son Thomas Curlyle, fait le plus sympathique exposé de la métaphysique de Goethe et l'oppose aux doc-
TIIADITIONALISTES ET INTELLECTUELS. 339
Irines surannées du posilivisme. Son « spinozisme » est plus spécialement étudié dans les Eftai» de crîtigue el d'histoire de la philosophie de S. Karppe.
Ce sont là des points de délail. D'une façon plus générale, l'attitude de Goethe en matière iJ'arl et de pensée éveille des sympathies chez nombre d'esprits. II. Weil, dans le Joumul des Savants de mars 1901, se réjouil de trouver en lui « un des rares génies qui sachent observer avec la nclleté et la justesse objective des classiques anciens », Dans son Wogner poêle el penseur, H. Lichtenberger signale, comme ce que la poésie germanique a peut-être de plus original, ic cette l'usion de l'image vivante et de l'idée, de la réalité visible et tangible avec la loi idéale qui explique le cas particulier, fusion que l'on trouve si souvent réalisée par exemple dans la poésie de Goethe •• : et n'est-ce point ici cet II idéoréalisme » espéré par les esthéticiens des jeunes écolesî H. Bércnger, passant en revue, en 1897, les MOHueawi romanciers français, s'écriait : <• Peut-être même l'un d'eux, conciliant le sensualisme cl l'idéalisme dans une vision complète et supérieure de la vie, sera-t-il le Goethe de sa vigoureuse génération? " C'est surtout de son « hellénisme » que le louait un article de G. Dalmeyda sur Elpénor, inséré en 1898 dans les Mélanges Henri Weil, tandis qu'A. Hallays, Sn Flânant, le félicitait d'avoir été l'initiateur de la tt'ellliltcralur. Et il n'est que juste de faire ici une place à tous ceux qui continuaient, par l'enseignemenl, par des articles ou des éditions critiques, l'étude et le commentaire do la vie el de l'œuvre du grand poète allemand, biographes attentifs comme A. Chuquel, exégèies infatigables comme E. Lichtenberger, ingénieux chercheurs comme M. Bréal.
Quant à la signification de la personnalité de Goethe — ses œuvres, sa vie, sa légende, en quelque sorte, ne formant qu'une seule manifestation signiGcative, — nous
RSicst nnccs; GocUw porte U peine. po«r bMDcoap de ceux qaî m «xmeflMat de hi. de biem des Inîts de sa uliue. de btea des Jii wflÎM a m de son aam. sur Irs- (jods. aOleon, oo est ^t»™* à passer «oodaroiMUoD. TsDilis qoe, dans aoo AtUmmfme depm ttihiiz, L. Lrv^- Brrihl conâdénit coame ■ on coottesens hîstori(|oe • te fait de reprocher à Goethe d arrar manqué de palnolisme, G. Gona. «tudîanl en 1902 F/d^ de patrit tt thumanitaritmt. le reprend d'avoir mis ■ an eerrke de son •«uperbe éf^oUnie son doD oatorel de svnthèse ■ en professani qoe, dans lliiAloire des peuples, le patrioUsnie combatif n'est qu'an accident. Selon V. Rjti [ta Plume, 13 octobre I8ii91, • le phraseur de Werther, livre faux et platement Itourgeois, posa pour l'amoureux et ne connut d'autre passion que celle des litres ■; ■ poète objectif, styliste froid. citoyen égolsle, écrit E. Lepellelier dans ÏÉeko de Pari» du 12 août I90i, Goethe s'est retiré très volontairement dans la (our d'ivoire >•. V. Giraud, dans son Pascal, cite avec indignation un jugement de l'auteur des Confession* d'une belle âme, et ajoute que * les Goelhe ne sont pas plus faits que les Voltaire pour comprendre Pascal ••. Il ^asans dire que la conception de l'olympien, refusant de descendre du piédestal oii lui-mCme s'est juché, persiste et s'enléte : tout le monde n'a pas la bonne foi de faire amende honorable, comme Mme Arvède Barine dans les Dé'iats du -2 août 1899, après leclure des lettres de Gocllie à sa femme : n Ses portraits et ses biographies nous le montrent invariablement en Olympien, majestueux, gourmé. tt Excellence » et homme de génie de la léte aux pieds.... Un homme nouveau se révèle à nous, simple, familier,
naturel, bon et attenlif, pour les siens, singulièremenl bourgeois, mais c'est cela qui est curieux.... C'est un plaisir de le voir descendre de ses échasses et consentir à élrc comme tout le monde. »
Môme pour ceux qu'attire la personnalité de Goethe, ce sont souvent des ci valeurs " connues — sans l'élément vuloiiltiire <iug nous allons voir constituer le meilleur de son action — qui donnent à ce grand homme son prestige édifiant, n Goethe accompagne notre Sme sur les rivages de la mer de la Sérénité », écrit Maeterlinck dans le Trésor des Humbles, u Ouvrons les yeux et les oreilles, Taisons appel à toutes nos facultés, c'est le seul moyen de pénétrer les mystères qui nous enveloppent, et si, dans notre élan furieux vers le bonheur et la science, nous nous blessons à des barrières infranchissables, la nature encore pansera nos blessures en nous enseignant la résignation et la con- Oance » : E. Denis résume en ces mots, dans ^on Allemagne dei~89à18i0,\a signiRcation du grand homme. Pour A. Fouillée {le Caractère et l'/nlelUgenc], « Goethe est un des rares exemples de la réunion d'une intelligence abstraite avec une puissante intelligence imagiuative. Il avait beau être d'un tempérament trop placide et trop peu affectueux, le développement considérable de son imagination, joint à celui de sa pensée philosophfque, en lit cependant un grand poète. » F. Baldennc évoque A'n marge de la oie
Mais, au contraire, si l'écrivain allemand conserve, pour cet instant de la pensée française, une certaine efficacité, c'est ù l'opposé de la " placidité » ou de 1' ■■ immobilité " qu'il en faut chercher la source. Le sens de leflort — et non le goût de l'idée et de la science, non la simple perse-
I PRANCB.
vérance d'un moi <• s'exaltanl vers son type b — trouve n encouragement dans ce grand exemple. Soit qu'on s de viviCer et de •> consentir » aclivement les legs IraditioB; nels du passé et qu'on voie en Goethe une énergie conseil^ vatrice, soit qu'on exalte à son image les vertus individuelta et qu'il apparaisse comme le maître de la vraie émancipa-J tion, ce sont plulAl des forces volontaires qui reçoivent àA lui, en cet instant, sanction et profit.
Du même coup, Goethe prend une valeur sociologique qui le passé n'avait guère songé à lui attribuer. Si Aug. ComU faisait figurer son nom dans le Calendrier positiviste, n'était pas au titre sociologique : il lui accordait, simple^ ment, le sixième jour du mois d'octobre, consacré , drame moderne et placé sous le patronage de Shakspeare. Chaliemel-Lacour, étudiant en 1861 la Philosophie indivi'^ dualiste, faisait de G, de Humboldt, non de Goethe, l'objel de son étude, bien qu'il discernai, à propos d'Hermatin e Dorothée, que « la conservation difficile de l'intégrilé morald et de la force native au milieu des tempêtes sociales, Thaï*; monie du développement individuel, qui relève de la volonté avec le cours impétueux des choses que la fatalité régit ■ était le problème foncier du poème. A plusieurs reprises dans le Temps et ailleurs, Ch. Dollfus avait proclamé qucH Goethe, « individualiste «, « a été l'un des apôtres de cetU vérité, qui sera la formule de la liberté moderne : le perfec tionnemcnt social natt du perfectionnement des individus. Plutôt que de rêver la refonte sociale en des moules infaîl-^ libles, il fait appel k l'énergie personnelle, au caractère. h% la volonté.... »
Restreignant son examen au seul poème de faujf,1 P. Laftitte consacrait quelques leçons de son court de 1890-1891, au Collège de France, au dramattsle plac^ par Aug. Comte dans le mois de Shakspeare; repris dans] une conférence, le 24 juin 1801, son commentaire aboutis"
TRADITItlNALISTES ET INTELLECTUELS. 343
sait à un livre illustré sur te FauH de Goethe, paru eu 1899, Faust y était présenté comme « une tentative remarquable, mais avortée, d'un poème sociologique, c'est-ù-dire d'une construction esthétique destinée à représenter non seulement l'individu et un événement, mais surtout une partie de l'ensemble du passé humain, le tout terminé par une conception idéale de l'état normal ». Considéré sous cet anfçie, Faust semblait manquer d'une conception d'ensemble et d'une suffisante élaboration ; » la conclusion est presque puérile et montre nettement l'insurCsance de l'œuvre, car Faust meurt purifié on ne sait trop comment ni pourquoi, la transformation n'étant nullement motivée ». Faust est <i le poème sociologique de la métaphysique : confus, incohérent et instable »,
Il eût été prudent d'appeler, en témoigrnage de la « sociologie '• de Goethe, d'autres éléments encore : car Wilhelm MeÀiter en particulier — (que dire de /ieineke Fuchs, si rarement, si insuffisamment traduit en français?) — aurait pu l'éclairer de quelques Jours révélateurs. Surtout, il importait de ne pas trop dislioguer telle ou telle œuvre, mais de saisir, par delà le détail des manifestations, te lien qui retient les baguettes du faisceau, et celle valeur que ne peut manquer d'olTi'lr à la médîlalion l'exemple de tous ceux qui, ayant vécu, proposent à la postérité un type de vie, une adhésion plus ou moins visible aux grandes forces de conservation ou de modilication qui gouvernent le monde moral aussi bien que l'univers matériel.
Or, ceux qui, dans les tout derniers temps, ont tâché d' Il épouser » à nouveau, par une sorte d'ell'ort conscient, certaines données traditionnelles, ont su parfois s'encourager de Goethe. Pour L, Daudet, une des tâches suprêmes de l'artiste est d'offrir, aux idées qui montent de la masse anonyme, « un cerveau organisé pour les recevoir et les amplifier « : obscure solidarité par laquelle l'homme supé-
3i4 GOETHE EN FBAXCE.
rieur, oWissanl aux intuitions de son groupe, refusant d contredire l'inslinct des majorités, se contente de donnei une forme à l'impri^cise pensive populaire. » Le majeslueu^ pouvoir des lettres, dit-il dans les Idées en marche, i confond avec leur objet. Il s'appelle RÉVÉLATION. ..J l'ofsiir, c'est dêliwartce, a dit Goethe. Moius pour le poètl^ que pour qui le comprend et l'admire. ■ Et c est bien aine| (]ue l'entend la Itomance du lempi présent. Passe enconj lorsque c'est en poésie seulement que cette théorie tend ^ se vi^ritierl
11 semble que la thèse soutenue par Éd. Hod dau! roman .4» milifudu chanin doive quelque chose au luarîag de Goethe, d'une part, et à l'explication qu'on en peuH donner, d'autre part à l'une des idées que parait recélefl l'éuipmalique livre des Affimlfs êleclîve». « A force d'obi server leurs relations réciproques, les hommes ont décou^ vert que certaines ri'gles de conduite sont à la fois plus favGN râbles ù l'intérêt social et au bonheur individuel; et ils lei ont acceptées; ou du moins ils s'eirorcenl de les accepte^ j ils les imposent. S'en écarter, c'est porler préjudice à I colleclivitê et se nuire à soi-même : c'est donc le mal. tradition du mariage est acceptée, en conséquence, parlt héros du livre, non parce que ■■ c'esl l'u^Bge », ou parcyi que lé monde condamne l'union libre, mais parce que 1 nécessité de celle loi commune est adaptée, en quelque sorte, au cas particulier.
Goethe est enfin sollicité de sauvegarder les droits du passé en matière religieuse et politique. Souvent, des commentateurs de Fausl avaient signalé, par une interprélalion unilatérale et incomplète, les gages que la dernière scène du poème semblait donner au catholicisme en montrant Marguerite obtenant le salut éternel de Faust de la Vierge elle-môme. " Je plains les intelligences qui ne saisiraient pas le caractère profondément catholique de
TRADITIONALISTES ET INTËLLECTLELS,
ce Joubli! dénouemenll ■• a'écriail encore L. Gautier dans ses Portraits du XIX' siicle. Goethe terrasse la Justice aux pieds (le la Miséricorde, « et c'est pourquoi j'aime son œuvre et lui trouve le cachet auguste de notre foi.... Il faut espérer que Dieu lui tiendra compte de cet éloge de sa Bonté, et que le Dénouement »lu second Faust sera de quelque poids dans les balances éternelles. »
C'est sans doule par une interprétation analogue — qui oublie que Goethe, ne croyant point au péché et jugeant néfaste le sentiment d'une culpabilité mystique, ne saurait concevoir la ■■ grâce .. de celle manière — que P. Bourgel invoque le poète allemand dans l'Étape. « A force d'avoiicreusé jusqu'en leur fond les « Pensées a de Marc-Auièle, Jean Monneron avait fini par y découvrir ce qui s'y trouve, comme dans Goethe, comme dans tous les génies vraiment cosmiques : une voie de conciliation entre les idées de pur rationalisme d'où il était parti, et les croyances vers lesquelles il marchait. La résignation des stoïciens [faut-il ajouter : et de Goethe?] dit à l'univers : n Si tu n'es pas « l'œuvre des dieux, je t'accepte parce qu'il est vain de .- lutter contre toi, et si tu es l'œuvre des dieux, je l'acceple " parce que tu es l'ordre «. Que fait le christianisme, que de prendre l'âme à ce point de soumission et d'ajouter : 1- Il y a un esprit derrière cet ordre, et qui répond à la .i bonne volonté par l'amour? »
Deux autres thèses chères à l'auteur de l'Étape se sont autorisées, à l'occasioii, de Goethe. Dans un article du Figaro du 7 octobre 1898, relatant Une visite à la maison de Goethe à Francfort, Rourgel rappelait les conditions dans lesquelles s'était produite l'ascension lente des ancêtres du poète. " ... Sa sagesse même, le grand homme l'aura duc surtout au fait que sa haute culture a été un momeni la cullui'e de sa race.... Une famille qui monte lentement, patiemment; qui, des métiers manuels, s'élève à des Ira-
vaux moins serviles, puis à une foncUon plus haute; des mœurs nalionalos qui se prôteol à ce développement et qui aBPurenl à l'hérilier génial du forgeron, de l'aubergiste, du tailleur et du légiste la protection d'un prince intelligent, apr£>9 avoir assuré aux autres la sécurité d'une ville libre, telles furent les conditions où Goethe a évolué — n Et c'étaient ces conditions heureuses qui avaient permis au conseiller du duc de Weiniar de « se transplanter ■> dans l'équilibre et daus la santé, de changer de milieu, assurait l'auteur, avec une aisance que la démocratie rend impossible.
Le traditionalisme social s'autorisa encore ailleurs, chez P. Bourget, du précédent de Goclhe. Déjà en 1892, durant la publicaLion de VJïunemi de» lois de Barrùs, il avait invoqué, contre l'épilhète de goeihîfn attribuée à André Maltère, une phrase du Siège de .Vaijeiice : « Cela est dans ma nature. J'aime mieux commettre une injustice que supporter un désordre. .1 Si l'application de cet aphorisme était admissible dans le cas présent, il n'en allait plus de m^me dans tous ceux oii la polémique l'a invoqué depuis : c'était, on l'a remarqué justement, l'absence de sanction pénale, non l'iniquilé, dont Goetlie estimait, apW;s la prise de Mayence, qu'elle était moins dangereuse qu'une exécution sommaire et qu'un lynchage improvisé; et le désordre pouvait précisément consister dans le refus de réparer une injustice commise, puisque c'était là atteindre le pacte mémo do toute société organisée.
Si la galvanisation des valeurs traditionnelles, à laquelle Goethe était invité à coopérer, touchait surtout, chez Bourget, la religion et la famille. Barrés l'appliquait principalement à la race et à la « petite patrie >'. <■ Ne rien gâter, ne rien détruire », lui semble la formule goeihéenne par excellence. 11 est surtout sensible aux " rapports naturels et consentis •• qui unissent, à son gré, le poète allQJ
mand à la Germanie ou à la Franconie, et son Roeraerapaeher, dans l'Appel au soldat, voit en Faust une conception à la fois " libre jusqu'à l'audace et disciplinée jusqu'au traditionalisme ». C'est le Goethe invitantà « la soumission aux lois naturelles >■ qu'il s'applique à écouler à Igel ou à Venise, et qu'il invoque contre un fonds persislanl de byronisme et d'hégèlianisme. El il arrive à faire du grand évolulîonnisle une manière de Taine, « haïssant le désordre " au point de méconnallre la nécessité, dans certains cas de la vie cosmique et de l'histoire, des énergies novatrices. Une lettre répondant à une Enquête sur l'œuvre de Taine, parue dans la Hevue blanche du la août 1897, renferme cette phrase : h ...Marc-Aurèle, Spinoza, Goethe,... les grands hommes que je viens de citer sont des forces conservatrices; elles s'efl'orcenl de maintenir; elles pourraient enrayer le mouvement vers l'inconnu, qui est la vie même >>.
N"est-il pas curieux qu'on puisse citer, en regard de cette Bignificalion attribuée à Goethe, ces mots d'Eugène Fournière dans son Essai sur l'indioidualisme : « Prenons parti pour Goethe contre Jean l'Évangéliste, pour l'action contre le Verbe, et, au lieu de dire : La liberté est la faculté que possède l'individu de faire ce qu'il veut, disons : La liberté est la faculté que l'individu acquiert d'excri^er son pouvoir sur l'univers. •> Est-ce là, de la part de l'tïcrivain socialiste, une annexion injusliliée? Nullement, à condition qu'on admette avec lui qu' « il faut cesser de croire mystiquement qu'un acte de la puissance publique, réunlt-tl l'unanimilé des voles des citoyens, peut suffire à transformer la propriété individuelle en propriété sociale u, et que « le socialisme doit faire appel à l'individu, lui dire : Je ne te libère pas; libère-loi toi-même, par moi, qui ne suis pas ton but, mais ton moyen ». C'est simplemenl qu'ici le Goethe
318 GOETHE EN niANCE.
" progressif » plulOl que le Goethe « cristallisant ■>, si l'oa peut dii-c, reprend son avantage. Il le conserve visiblemeat dans la pensée et l'afTeclion de divers esprits de ce temps : il y paraît assez à plusieurs ti^moîgnages, provenant d'rauvres différenles d'inlenlions et de moyens, mais qui inclinant à mettre l'accent principal de la signification de Goethe sur un élément d'activité que d'autres Ages avaient beaucoup moins discerné.
Qu'il y eût une singulière leçon d'énergie dans la carrière ininterrompue de Goethe el dans son infatigable recherche, que l'exemple de cette persévérance dans la prospérité, de cette lutte contre l'influence déprimante de la réussite, voilà ce que l'on avait reconnu souvent sans trop de difKcuUé. <• Goethe neul jamais à lutter contre la misère, écrivait dés le 24 octobre 18^0 un collaborateur du Moniieur utiîversi-.t, mais il eut à lutter contre l'opulence, el celte lutle-là est bien autrement terrible pour le poète! » Emile Montégut n'avait pas manqué de signaler tout ce qu'il y avail de pei^ ma nen te énergie chez celui qu'on représentait comme une façon d'épicurien admirablement doué. Mais jamais autant qu'à cette heure-ci, on ne s'est plu à insister sur l'efficacité libératrice de ce grand exemple : et si l'on peut souhaiter plus de retentissement el d'influence aux voix qui la proclament, on ne saurait dénier à plusieurs toute la netteté désirable.
L'essai d'Emersoa sur Goethe, traduit par F. Roz et Izoulet, paraît dans les Surhumains; celui de Carlyle à propos de la mort de Goethe est publié dans la Plume du i" décembre 1901 : el ces appréciations anglo-saxonnes ne se font pas faute, comme on sait, de célébrer la valeur éthique de la personnalité de Goethe. " Vivre comme il le conseillait et comme il l'indiquait : non pas commodément dans l'Honorable, le Plausible, l'Indécis, mais r dans la Franchise, la Donté, la Vérité!
lis résolumentf^J
La fidélité au « moi ", qui semblait naguère constituer toute la " culture a, s'augmente et s'cnrichil donc d'un principe nouveau, et l'idée de progression, de perfectionnement, domine ici l'application que font divers cnliques de Goethe des leçons du maître. P. Lasserre, commentant A'iKjsfdnns une lulroduction publiée par ïc Mercure de France de septembre 1898, insiste sur l'idée « de l'apprentissage de la vie par la faute » i ■■ idée fondamentale, pourrait-on dire, de la morale de Goethe, qu'on se figure si misérablement, quand on l'accuse d'une espèce d'optimisme contemplateur, d'une acceptation toute païenne et voluptueuse de la nature. Personne n'a eu une notion plus sév6re et plus tragique du mal, ni plus compris que l'homme ne se forge un peu de sagesse qu'au feu de la soufTrance..,. »
Une ingénieuse application des dialogues de Goethe, où s'exagère néanmoins l'actualité de la pensée du mallre, les Nouveaux Entretiens avec Echermaim, — que. Léon Blum, rédacteur à la lievve blanche, publia dans ce périodique avant de les donner en volume en 1901, — mettait dans la bouche du vieux poète une profession de foi analogue. Et s'il y avait quelque sophisme à intéresser Goethe à toutes les contingences de l'histoire contemporaine, ou à lui faire exposer le plan d'un troisième Fnusl, dont le héros, en agitateur socialiste, préparait le règne de la justice, — c'était solliciter sa pensée et non la contraindre que de lui faire dire : ■■ L'individu ne doit pas se poser comme sa propre fin.... Il doit regarder au dehors, chercher dans l'intelligence des lois sociales la loi de sa propre perfection. Et son bonheur n'est que la mesure de son apport an bonheur de l'humanité entière... » ou encore : « Notre devoir actif. c'est de savoir que la vie n'est pas immobile et figée, qu'elle change, qu'elle évolue, qu'elle se perfectionne et que nous devons la rendre meilleure en nous rendant nous-mêmes meilleurs. Car nos devoirs envers nous-mêmes et envers
autrui se confondent, et nous sommes respougables via4 vis du monde de ce que nous portons d'utile et de boD i
Ainsi comprise, comment la personnalité de Goethe I serait-elle pas stimulalrice d'énergie, instigatrice de i individualisme que les Weimariens de IHOO I ra va i liaient! développer, et sur lequel peuvent se fonder les plus soUdi édiGces des communautés, régénéralion nationale ou trai^ formation sociale? Et si le sillage de Goethe reste lumioei aux yeux de quelques-uns de nos contemporains, n'esta point pour cet encoupageracnt à l'énergie appliquées l'amélioratioD individuelle? Le « goelhéen » d'aujourd'hïi sans s'interdire l'ampleur des curiosités intellectuelles c; faisaient du poète, vers 18C6, le plus grand des alexu drins, sans renoncer à soumettre à la loi de l'harmonie I facultés disséminées, comme les égotistes de 1890, sera plus disposé qu'eux ù goâter les préceptes de sages vraie qui se peuvent extraire de celte forte destinée. Nd seulement il ne croit plus à la légende de l'imperturbabH oljmpianisme et à la figure d'un ôtre surhumain, dès l'origine envers et contre tout, mais il éprouve le plii d'admiration pour cette active <> sagesse » de Goelhe qjjl s'entendait à tailler dans le roc, à l'endroit où peuL-èlrea avait trébuché, les marches solides d'une infatigable p gression.
P. Slapfer, recherchant, non sans amertume, les coadl lions des Réputations littéraires , écrit en 1901 ne serais pas étonné que Goethe dût une grande partie d prestige qu'il conserve dans la postérité ft l'impression qu^ a su laisser au monde, malgré toutes ses défaillant morales, d'un artiste intérieur continuellement appliquai faire de lui-même une plus noble créature. " Cam. Mauclairi dans un des fragments de l'Art en silence, évoque la bieM faisante action, sur « nos âmes de jeunes hommes », \
TltAOITlUNALISTES ET INTELLECTUELS. 3S1
cetlc discipline : « se clariQer au spectacle de la vie de Goelhe « ; André Gide voil en lui l'éducaleur par excellence. Georges Brandes, Iraitanl, le 15 mai 1903, de Goethe fl l'idée de liberté dans une conférence que reproduit la tteoue bleue des 27 juin et 11 juillet, examine les divers aspects qu'a revèlus l'instincl libertaire chez Goelhe et aboutit à cette conclusion du second Faust où le poète, ayant rejeté toutes les possibilités de bonheur pour son héros, n'en laisse subsister qu'une : « FausL pressent un avenir dans lequel il est devenu le bienfaiteur des hommes en leur donnant une terre qu'ils doivent eux-mêmes défendre sans relâche contre l'Océan >>,
Cette sorte de libération du Dieu intérieur, celte proclamation de la vertu agissante de Goethe, c'est visiblement là qu'est la nouvelle portée que les mieux informés des plus récents admirateurs de Goethe donnent à leur culte. Les Esmis de critique et d'histoire de la philosophie de S, Karppe, en 1902, consacrent un chapitre au spinozisme du poêle allemand. " Ce qui l'attira avant tout dans la doctrine, ce ne fut pas l'élément métaphysique proprement dit, mais l'élément moral, mieux l'élément religieux. C'est à force de méditer ses passions, de les pénétrer et de les traduire par écrit qu'il arriva A les dominer. " P. Baslier, dans son livre sur la .Vère de Goethe, va jusqu'à estimer que l'induence du père fut plus heureuse et plus durable que celle de la délicieuse Mme Aja : Goelhe lui doit la persévérance inébranlable et la construction méthodique de sa vie, " l'esprit ouvrier » sans lequel une existence ne peul pas plus croître qu'une œuvre d'art. Enfin il est apparent que si l'accueil de divers critiques ne fut pas très favorable, en 1903, au Werther de P. Decourcelles, on en voulut un peu, à travers le traveslissement de celte pièce, à la passivité du mélancolique héros et au dénouement veule du roman. " Lui qui, plus tard, aima tant la vérité, écrit
HOETHE EN FRANCE.
lît. Bricon dans la Grande Hevuc du i" avril 1903, il |
vaiL le dire déjà : u Voici le mal irritant, tenaillant dont jn «■ souffert; je m'en suis guéri par l'action,.,.
Cette guérison par l'activilé, ce perfectionnemenl, • vraie cuUurc enfin dont la génération actuelle semble asf désireuse de demander le secret ù Goethe, n ont jamatsJ mieux définies que par les études que Michel Arnaj consacre, dans \'£rmilage, à la Sagesse de Goethe. Val acquise k force de t&lonnements, sans l'espèce de pr& tination que semble impliquer la constante résignât! d'un Marc-Aurèle; domination volontaire sur mille \ dances morbides, au physique et au moral; dégoût ( éthiques toutes faites, auxquelles doit être préférée la claire conscience de la 6nalité immanente 6 l'individu; le renoncement devenant condition intégrante du développement, sans ensanglanter l'individu aux ronces de l'ascétisme : toute celte vaillance de Goethe, dont on avait souvent soupçonné les raisons, se manifeste ici dans sa force el sa beauté. « La vie de Goethe, la sagesse de Goethe, l'œuvre de Goethe, ne sont qu'un elTorl vers la culture... Elle ne se propose pas de simplifier l'être, de dompter ou de mettre d'accord, une fois pour toutes, les penchants opposés qui se disputent l'Ame. Elle utilise leurs violences, leurs résistances et leurs contltts, Son vrai but est de préserver la citadelle de sagesse, le point de vue élevé sur l'homme et le monde, le centre d'équilibre moral, qui justement est le prix du combat. Goethe est toute sa vie resté sous les armes, n Et, d'accord avec cette sorte de déclaration liminaire, divers chapitres étudient, avec une grande lucidité d'analyse, tous les modes d'activité par oit Goethe a manifesté sa force apaisante et vivifiante.
La chronologie el l'ordre des temps concordent admirablement avec le progrès même des investigations \ Ihéennes en France, pour situer à le
l'extrême limite. dU^I
pages présentes (en attendant peut-être que Tavenir nous découvre encore des points de vue nouveaux) cet exposé pénétrant de la Sagesse de Goethe, vue du centre même, et du donjon intérieur de la « citadelle », cent vingt-sept ans après les premiers frémissements ou les premières répugnances des lecteurs français qui ouvrirent le petit livre que ses traducteurs intitulaient les Souffrances du jeune Werther,
Rien de plus ordinaire, lorsqu'on recherche les Lémoî- (fnages directs de la renommée el de l'influence de Goelho dans notre pays, que de rencontrer coup sur coup les contradictions et les démentis les plus catégoriques. L'écrivain allemand est couramment appelé, vers l"~H et vers 1804, " l'illustre M. Goethe ». et cependant celle illustration ne va qu'à son roman de jeunesse, le seul ouvrage que dictionnaires el journaux, bien souvent, connaissent de lui. Léon Thiessé, en I8i5, dans un article du Mrrrure du .XJX'= siècle, l'appelle ■< le grand-prélre de la littérature romantique u.rinîliateurdc •• la secte dont on l'a proclame le chef " ; et cependant, la même année, A. Slapfer écrit dans sa Notice ; « Au lieu d'être surpris qu'on s'occupe de Goethe sitôt, ne tmuvei'al-on pas qu'on s'en avise au contraire bien lard? " Ou bien c'est J.-J. Ampère qui, en 1826, reconnaît dans le fSlobe que Goethe n'csl pas connu on . France, En 1817, Louis <lc Loménie résume ainsi son action sur le romantisme : <• Il s'est trouvé alors parmi nous une école litléniirc^qui n essayé d'introduii-e en France te culte, l'adoration de Goethe k ta manière allemande. Il esl résulté
nONCLL'SION.
i Ira
ï dislinfçiiés el des résul-
de cett« tentative quciqui laLs utiles; l'aLlenlion a i^ti? excitée, le cercle des idiies a élé un peu élargi, le public a admiré avec des réserves un génie étrange qui le toiichajt, le choquait et le déroutait en même temps; mais en somme le culte n'a pas pris, et je doule qu'il prenne jamais.... » MCme remarque chez Daniel Stem, en 1849 : « Personne ne connaît (îoetlie en France. On juge, je devrais peut-être dire on condamne, sur un roman de jeunesse et suc la moitié d'un drame médiocrement traduit, le plus vaste génie des temps modernes. »
Moins de quinze ans plus lard, Sainle-Beuve écrit, le C octobre ISiîî : " Goethe est toujours resté pour nous un étranger, un demi-inconnu, une sorte de majestueuse énigme, un Jupiter-Ammon à dislance dans son sanctuaire ", alors que .1. Levallois, quinze jours après, n'hésile pas à dire : " La disposition générale, et en même temps, par quelques côtés, très spéciale qu'on me permettra d'appeler Vfspril goethéen, est chez nous, je le sais, fort étendue, surtout depuis une quinzaine d'années, et elle tend, chaque jour, à se répandre davantage «. Emile Délerol crie victoire en 181)0 : u Après une hésitation qui a duré environ un demi-siècie, les lecteurs français semblent consentir enfin à pénétrer dans son essence intime l'éerivain universel... " ; néanmoins, 1H"0 aidant, une nouvelle désaffection ne tarde pas à se produire. Puis, tandis que Barbey d'Aurevilly, dans sa préface de 1880, s'indignait de trouver poploul l'immense personnalité de Goethe bouchant les avenues du \\\' siècle, il n'y avait guère, pour se consacrer à l'étude du poêle allemand, que des spécialistes et des isolés, Eug. Ledrain, dans la IVotioelle Ilevue du 13 février !898, croit devoir constater que " Goethe est. bien loin.... Il se fait, pour les hommes les plus grands, comme pour les choses les plus capitales, une certaine saluralîon. Il vient
3r,e GIJKTIIE EN FHASCE.
un inomcnl où l'on a surfisamnienl parlî- d'eux... ■■, ce q n'enipéclie pas t'abbé Delfour, consacrant en oclobre 1 un arlicle de VUuivitrsité catkoliifue au Sarlor resarlus Carlyle, d'écrire ceci : « Sa gloire disparaîtra dans celle rlel Goellie. Mais comme, pour l'inslanl, le règne inlellectudl de Goelhe se ralîermit el s'étend, Carljle participe dam une certaine mesure du prodigieux Irtomptie de soit inalire ■>.
Vicissitudes singulières d'une même renommée'. Âveuxfl conlradicloires, presque dans le niCrae temps, d'ignorancnfl et d'iniliationl 11 faut y voir autre chose cjue les indices^ (ie points de vue opposés ou d'informations dilTérenles, autre chose que le témoignage des jeux d'aclion et ( réaction qui frappent les choses de l'esprit. Si la pensée t Goethe a pu ëlre à la foi»; invisible et pri^sente, agtssanljfV et cachée à diverses époques de la vie intellectuelle de Igl France, c'est que son inHuençe s^^t loiijpurs ex£rcée^ur.J U minorité, et qu'elle ne parvenait au grand no mbre qu'aU -f ténuée, dénaturée ou « débaptisée ■». C' est a u centre de laT roueetprèsdelcssieu, non à l'extrémité des rayons , qu'cH e put ajjir sur le mouvement inlellecluel; ce sont les sourc^ W des hauts pbitiiauv, non les nappes d'eau des plaine s, <iu 'i| lui esl nrrivé d'alimenter. Kl il est ^ venu mainte £i qu'on ne distinguât point d'oii venait une partie de l'ii piilsion première, qu'on ne reconnût pas, dans la rivièr* aux flots môles, ce qui était une infiltration goelhèei Edmond Biré, si habile à traquer Victor Hugo dans t les sentiers où il a suivi une piste étrangère, trouve moyeql de parler longuement de Purneilv, dans son livre su] l.aprade, sans nommer /Jermnnii et Dorothée; et do i breuses voix ont pu, en célébrant le centenaire d'Edgai Quinet, amplement citer Àhasoerii» sans mJ^me rappclei souvenir de Faust. A plus forte raison chercherait-on jïjjijjj ment, pour Goethe, l'indice d'une notoriété allant jusqa^
COÎ<CLIIS10N.
lajopularîlé : à part Werllur, et en dépit des tirages à 10 UOO exemplaires que la Bibliothèque nationale è 25 centimes a départis fi quelques-uns de ses ouvrages, t "œuvre du poète allemand ferait petite 6gure, dans une slalistiqye de librairie, à cûlé de Quu vailis? ou de tels romajis d.e \\'. Scuit. Et qui dira que les speclaleurs de nos Ihèâlres Ivriques, en assi^lanl au Faust de Gounod ou à la Mignon d'AmLuoise Thomas, aient été touchés par une érnânBtiîin esseiil^elle de la pensée de Goelhe? Or ce sont là, sans. doute, les publics les plus nombreux en apparence qu'aie ralliés chez nous le nom du grand écrivain d'outre-Rhin. Mais lui-m?me le disait assez : » Mes œuvres ne peuvent pas devenir populaires; et c'est faire erreur que de s'efforcer dejes rendre telles )■.
Mi^me dans lélile, il est certain que Goethe a suscité chez nous de moindres conflits que Shakspeareji'en s ou-, leva en 1""0 et en 1855, et que la mode et la vogue ne^ se sont jamais .emparées de son nom comme de ceux d'Qssian ou de IlolTmann. Plus discrète, sa noloriélé a été plus féconde et plus durable; cl,, malgré lout, son influence a louché le grand public par l'iotermédiaire de ce qu'on poûfi'ail appeler lu iircmkr ban de ses lecteurs français. Car il est difficile de prétendre qu'un écrivain qui a inquiété Chateaubriand et ému Lamartine, qui a secondé Geofl'roy Saint-Hilaire, abrité le doule de Renan et enchanté la spéculation de Taine, n'a point agi sur l'intelligence française. Ce que Nietzsche appelait " la musique de chambre » de la France — et non le grand orchestre de la salle de concert ou de la place publique — a déchiffré plus d une fois des pages empruntées à l'œuvre de Goethe : mais ne savons-nous pas que des transcriptions font passer de plus en plus, non sans les vulgariser de rythme et de ton, la pensée des maîtres au libre grand air et parmi les amples auditoires?
a:is
OIIETHE EN FaANCE.
Celte élilc frainjaise qui a Irouvii la rév^lalion, la cP o$({ malion ou la jusUncation cl'une parLic de sa vic X dans l'aclivilé de tîocllie, pi"ul-on dùfinir plus esacLemei^ sa place dan s notre, inli'llectualiLi|; aaJiopalc' Est-il posJ sîble de ilélerniincr avec quelque précision quels fur* en quelque sorte, les points de polarisation de la notori^tA (le Ijoelhe en France? De pareilles recherclies ont leui danger (évident : elles risquent d'attribuer une exislenci factice à des entités issues du pur esprit de système, « d'asservir les initiatives individuelles à des groupemeol qui n'existent guère en fait, et dont on se sert surtout pool la commodité du discours ou pour la simpUncation de l pensée. Cependant, la sjgniljcatîon intime de Goethe e assez parlicuJiùre pour qu'en face de l'œuvre ou de la pd sonnalité du grand écrivain, la doctrine ou le dogme qil sont au fond de telle catégorie, de telle association, telle secte, oient provoqué chez les membres de celles-i une réaction analogue.
Il faut noter d'abord que " Rome » et que « Gi^nèyî sont restées assez irréductiblement hostiles à la di|[o§ien.(l l'esprit goethéen en Trancc. Antagonisme bien conforme 1 la nature des choses. L'unité dans la foi ou l'unité la morale, l'orlhodoxie dans le credo religieux ou dans I pratique de la vie, c'est là ce que représentent respectiv») ment, au fond, le catholicisme romain et te protestai^ lisme calviniste dans les destinées spirituelles de la Franol moderne : comment s'accommoderaienl-ils l'un et l'autn de l'éclectisme religieux et de la tolérance morale du grain poète? Aussi \oyons-nous, parmi les catholique s, les^uns poursuivre d'analhèmcs l'au teur de Faust, ra])peler,.camma Lacordaire, un « mauvais gi'mie ", et l'accuser de tous len crimes que peut comporter ce mol terrible de « pan^ théisme n ; les autres, comme d'Eckslein, Laprade ouj^ii Gautier, insister sur la catholicité malgré tout de ses doj
CiJNCLUSIUN. 350
mes profouds afin «le jouvoir conserver leur admiraliop à"cet Kërètique. Paj^Uèlêflieot, les représenlnnls de l'espril ^nevoi a.s'en prennent assez spécialemeni à sa moralili^. Son cenlre est l'esHiétiqne plutâl (|ue la morale; sa vie est dominée par l'idée du di^veloppemenL individuel, non de la soumission ;i la règle que d'aulres ont ^'lablie ; vujlù co dont laeeusenl, h le hien prendre, ceux ^ui parlent chez nous ait nom de l'esprit c alyin isle, mjîme s'ils onl rompu, commo__Edmond Scherer, avec le milieu nnlal. véniel l'a dit eNprcssi^menl : « lioelhe ignore In sainteté et n^lT jamais voulu réllécliir sur le terrible problème du mal. II n'esl jamais arrivi; au senlimenl de l'obligalioii cl du péché. ■>
P as plus [ [ u 'aulour des pt'ilca c athol i que et calviniste, on n e con stajejjuelesflémenls ^oethéen g5£. soient portés vers le judaïsm e ; et si, dans un accès de mauvaise humeur, un pro'esseur de séminaire a pu accuser la frano-maîonnerie d'avoir propagé la gloire de Ooeilie dans notre pays, il sérail difficile de faire passer le go-^lhiame pour une entreprise de la " juiveric internationale n. M oins c onlcuiplatiH que réalisateur, doué de. moins de ferveur idéaliste qiie de persistance dans le dessein et la revendicalirm (si l'on excepte quelques types notoires de la " mvalique » juive^, l'esunl ii ^aïuu e ne semble guère avoir lié parlic avec le poète,: et n'est-il point singulier de trouver précisément ici une parodie et un pastiche, le Pe'll /-'ansl et les !Voul'L'flMJ' Sntreliem'!
A défaut de Rome, de Genève et de Sîon, d ira-t-on (|u e c'estf^ris qui marqyereit surtout le contacL de la pensée française avec Qoclheî La grande ville a donné à une de ses rues le nom de cet étranger, — honneur que les capitales germaniques ne rendront peut-Ptre pas de silAt à l'une de nos gloires : cependant il est visible que les affinilés de
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IJOETIIE EN FEIASCK.
ParisjiDjjnçliiieraieilt-gyèr^ ver s une œuvro <|u'il ne f pa s prendre par ses deliois, vers jjqe^ individualili^' c qui la vie intérieure el la calme et perstivérauLe jouPnl un rôle primordial- L'n aulcur toul e n nerf s, comoa HeriTLlleine, a pu s'accommoder davaniagc, à wn n donné, de ce qu'on nomme, par unesiniplificalion excessivi i'espril parisien. Mais, si la noLoriélc de Goeltie, dans l salons el dans les coulisses de la capitale, n'a pas véritl blemeut dépassé une certaine inlcrprélation de Ile el de l'aii$l, il sérail injuste de séparer de P aris \. de sa pensée la plus agissante. Plus d'nn aclîT bureau d rédaction, plus d'un solitaire cabinet d e travail, plus d'ij cTTaire d'i'nscignement supérieur, siins être représen ta Ijl des" tendances dominantes de la ville, font pa rtie d'un s lèmedeTopcpS qui n'esl |iossible qu'à Paris,et que l'IiûS loire de la France elle-niOine rend portion intégrante e 60n énergie et de sa signilicalion. Ilj a là COUimâ^uni « excen^ique ■', qui lient fi la capitale indissolublemead sans avoir exactement le même centre qu'elle.
L' Univer sité, plutôt préparée à enregistrer les résul tais acquis dans le domaine de la pensée qu'à faire o de révolution intellectuelle, n' a pas, dan s^on ensemble dépassé ici un rôle assez timide de mé dia IJQa. d' !■ entérinement », Les exceptions, assurément, ne r qucnt pas; mais il esl visible que l'Universi té de j
( était trop attachée aux formes classiques, celie^dej moule de l'écleclisme cousinien, pour adhérer aclivei
,-;Hux nouvelles manières de comprendre la Hlléralui-e e philosophie sur lesquelles flottait l'étendard de Goethe. I l'on peut croire que Lacrelelle el Caro représentèrent l'Uni versilé, à ces deux dates, plus exactement que J.-J. AmpAi el Taine, quelles qu'aient été leurs attaches avec elle. ] il ne convient jias de s'irriter qu'il en ail été ainsi : s'interdire l'investigalion originale et l'esploralion sym
concll:s[os.
rsité na poui-[anl pojnl
Ihiqiic des noureautés, l'Uni charge d'accueillir en première li gne ce qui çQ nlrfitljlJa Iradîlion antérîëùrë^raans la mesure où elle est enseignanlc, quelque réserve ne lui messied pas trop.
Nos £r2ïiiLces, par riolcrnii^diaire des écrivains chez qui le terroir est encore perceplihte, ont.i réagi^^^ d'une fa^pn conrormc à ce qu'on peut k^gilimeinenl inférer de leurs préHîIëcnôDs^de tempéra me nl^ et d'esjiril. L'Abg.ce a Joué lerSIe djn termédi flire entre deux civilisalions~âuquel la prédestinée sa place : mais, en verUi mOine dé dispositions qui sont en partie germaniques, elle a plutftl révélé el imilé qu'interprété et transforiaé — je songe à Ramond de Carhonnières, à Willm, à L. Spach, Ch. Dollfus, J.-J. Weiss — quelques-unes de ces idées el de ces Formes d'oulre- Rhin. La stricte L^ju^iaine, de Villers à Méziéres ou B^uxjs, a été moins soucieuse de reproduire une variété d'arl ou d'éinolion liltéraire que de saisjrjajuiaiice-de^ersonmdité do Goethe et son altitude en face cie la vie. Un élément romanesque et sentimental s'e»l surloul manifesté à ces Francs-Comtois qui s'appelaient Nodier, Marmier el Grenier, — alors que Stendhal, un de ces Dauphinois « qui ont souci de n'avoir jamais l'air d'élre dupes ■>, résistait pluliM à celte acjion, el prdtail en revanche plus d'atlenlion que ses contemporains à une hypothèse matérialiste du sentiment. Parisiens, Mérimée et Vîlel se trouvent avoir tiré de bonne heure parti de la formule dramatique exlraile de Shakspeare el reprise par le jeune Goethe; cl n'était-ce pas pour avoir voulu forcer le clair génie de l'Ilede-France jusqu'à des myslêres Irop abstrus que Gérard de Nerval s'était déséquilibré? Doués de plus de résistance, des Berrichons comme Lalouche, Emile Deschamps et (Jeorge Sand s'éprenaient avec prédiicclion de quelques aspects fie Goethe qui confinent au f anla^^ jque. Les tendances synihétîqucs des Lyonnais élaienl peul-êire en jeu
M2 OOETHE £5 PBASCE.
dans l'altrait t|ue le STiiibolI<)ue déroulnneol de FautI e de boane beun poar Qomel. dans la Taveur oit Laprade ■ point ce^>^ de tenir le ratumme du poêle allemand, daid la clairvoyance arec laquelle J.-J. . Vinpêr e cop^ilt^ra vile comme des ensembles bomogéDe^ et ÎDdis^olubles l'œuvre et la'^vîë'duçraDd lio^nme. les périodes successives de son eiîMence cl de sa pro>Iuclion. Ce que Micbelet appelle " l'aimable senli mentalité de la Bourgogne • Taisait errer. son M'frtft^en pocbe, le jeune LaTroart iae dans ses carapaces natales. LeXâiÎP Tb MiauLi er. après avoir adht^r^ ù quelques inventions ranlastiqiïë&. qu'il pore J'ailleurs tl'ug. vétemeat singulièrement matériel et concret, se raUiaîlv à la Torme d'art objective et païenne que préféra la maf ritc"3e Goethe. Une sorte d'inébranlable ténacité, la r ' tance d'un " moi » inattaquable, empJ^che le Limoiu E. Monlégut de concéder, autant que ses conleœporaû) pantbétslcs, à la dissolution de l'individu dans te flux phénoménisme. Les anxi^lés bretonnes de ClialcnubriaiH et de Mme de Duras, de Boulav-Paty, d'Ernest Ileûan. s sont apparentées Jour à tour à quelques-unes desTmotXoni qu'avait exprimées, en face de la vie ou de lunive! lils delà lointaine Germanie.. Ed. cl'.\nglemonl et U. Gut^ tJnguer, séduits par les BalUidrs et par Werther, se ratU client bien à ce groupe « neustrien « que semblent const tuer, en marge de l'autre Normandie, quelques écrirais) de cette province, alore que Flaubert et Barbey d'AurevîHJ en consenent l'impétuosité et l'élan. Tajoe, cnfanl^deççlt Ardenne où persiste un fonds germanique, anime d'q frémissement panthéiste. Ici que l'Allemagne en a souvei connu de semblables, un système constr uit avec uft rigueur positive digne de la netteté latine. Des S u^ rrant;ais comme B. Constant et Mme ^e Staë l, conform ment à un penchant qui témoigne assez de cette ori mclînèrent vers de possible.^ applications civiques, vers %
eouci pern)aDent de la colleclivilé peligiejjse ei.ppîili(jue. les nolions qu'ils eurent de l'œuvre de Gocllie, en avance sur leurs contemporaÎDs immédiats.
Gardons-nous de pousser trop loin celte recherche, et abstenons-nous de " fi^déraliser » outre mesure une liltéralure dont c'est à la fois une supériorité et un défaut d'iîlre plus centralisée que (elle de ses voisines. Outre que celle préoccupalion des psychologies provinciales est parliculièrement spécieuse k propos d'un pays que domine depuis longlemps la communauté do la langue el du régime adminislralif, elle a liuconvénienl de ramener l'effort littéraire à la simple conlinualion des aïeux, el de faire entendre trop distinctement celle « musique du sang ■' dont parle Calderon. Sans doute, celle-ci chante les mêmes airs dans les gi!>néralions successives d'un même groupe, mais il lui faul bien s'adapter aux rythmes nouveaux que créent les modifications incessantes de la vie. Et il ne serait pas excessif de ramener, pour une bonne pari, ta littérature d'un pays à l'expression des cITorts que font les plus doués, dans un milieu Iradilionnel, pour s'écarter de celui-ci, ou de leur noslalgie lorsqu'ils en sont sortis.
L'inllucnce de Cloelhc, précisément, agit presque loujoui-s sur une sorte de parti d'avanl-gardc — non déclaireurs — et sur la gauche — non l'exlréme-gauche — que constituent, à travers notre xi.\" siècle, et en face de manières surannées de sentir ou de penser, les hommes pour qui son autorité et son précédent ont été d'un secours véritable. Goelhe a toujours, chez nous, été du parti àa^ ( e mouvement, — mais non du lumulle. Il est rare qu'on le ■ trouve invoqué par les partisans du passé, — ou, alors, c'est grûce à un hommage d'un autre penre, el pareequ'ils s'ingénient à harmoniser sa morale ou son esthétique avec ces vérités irréductibles qui gisent au fond de loiilc doc-
Ui
Irine humaine un peu vialile. De jpfime . il i pour considérer sous un angle^quveau et av ec un i - dapplicalioii prochaine q^uelqiie.aspcctjle Goethe, qui
'**^ ^^ J Qijrnaux ou les revues^dont le programme esl neUein progressiste.
Cest g^ujîn l'a appelf' au secours lorsq u'il s'agissait ij dépasser — non d'une enjainiiée tlt-mesuiée, mais d'un p vraiment nécessaire — le point où l'on ét ait a rrivé e rqnjej wuva it demeurer sajis mala ise c l sansi^touffg ment . L'i rrésislihle penchant qui conduisait la fin du xviu' siècle à une liltéralure personnelle s'est autorisé de Werther contre les répugnances de l'ancienne csthéïlque, Mme de Sta^I et les théoriciens romanliques se sont lourijés>ers ^^upais citant le théâtre de Goethe à fappui des rovendicalîôns qui se heurtaient à l'ancienne forteresse du classicisme dramalique. A un lalionalisme de courte vue, quelques confuses lumières échappées de Fuusi el des Bnllailes révélèrenl qu'il y avait plus de choses au ciel el sur terre — el même dans l'ame humaine — que n'en imagine la philosophie coulumitre. Les progr ès des scien ces naturelles virent associer le nom^ djj^g rand poè tË à xcux. de savants novateurs. Puis ce fut I/erma iin, ce fut-ic~paa3nisme mCme de Goethe qui roumirent des ar gument s contre l'école du sentiment el de la fftrttaiaie, alors que celle-ci, à sa date, en avait cherché dans une autre région de son œuvre. Quand le positivisgi e s'inquiéta de gejlDQner une métaphysique, il IrôUva Goethc sur s on che min, et L'>j-' c'est lui encore que. plus récemment, les .f eryen ls du
-^vT " moi. » considérèrent comme un des plus beaux ëxëui- " plaires d'une culture méthodique el continue. Kt il ne
s'agit pas, dans tous ces cas, d'une vague référence au grand poète ; mCme si nombre de combattants l'ignorent, et s'il est plutôt deviné que bien connu, il ne manque pas d'une voix autorisée pour lui adresser l'hommage du non-
CONCLUSION. 3eS
veau parti. J.-J. Weiss, on la vu, après avoir noté en i856 les symplûmes d'n une réaction presque universelle " en faveur " des vertus bourgeoises, de !a vie domeslique, de l'amour du devoir ■>, considère que le poème dV/erwinmi " a conservÉ jusqu'à ce jour la même portée morale et le mCme à-propos u. Quatorze ans plus lard, Legrelle, dans la dédicace de son /pliigénie, voudrait voir la bannière de Goethe n déployée partout au-dessus des marécages de la littérature contemporaine o : on est en 1870, h quelques semaines de la guerre, Tou l près de nous, Michel Arnauld, préoccupé des leçons que nous otl're la " sagesse » du maître, écrivait à l'auteur de ce liyxe : h 11 j^a plus d'un poèle^ que nous pouvons préférer à Goethe; mais aucun ne '^■J le vaut c omme éd ucateur... ■■
Si Goethe est donc synonyme de progrès, et si les feux tournants de ce phare qui irradia successivement divers coins de la nuit éclairent toujours une conquâle, il convient de remarquer que le nouveau district promis à nos regards ne dépassa jamais la mesure du nécessaire et du possible. C'est, nous le disions plus haut, un leader de .■ gauche, et non d'exlrôme gauche^ que Goethe. Et l'on "^ % peut constater qu'à chaque phase d'influence, le nouvel aspect goethéen que notre élite discernait était comme une valeur réduite de quelque formule plus avancée, plus catégorique, plus périlleuse aussi, qu'adoptaient seuls l'en- Ihousiasme passager ou l'imprévoyance arbitraire. Werther, où il y a encore, à tout prendre, tant de bonne humeur et de désir de vivre, est un livre de réconfort à côté de quelques produits du sentimentalisme larmoyant du xvin' siècle | à son déclin, el les Brigands de Schiller, dont on connaît ' -^ la vogue durant la Révolution, poussaient h une bien autre V^ acuité cet esprit anti-social dont on a reproché à Werther d'être pénétré. Le théâtre de Goethe ne favorisait que par-
366 GOETHE EN FilANCE.
tiellement les revendications d'indi^pendancc de 1825, dont ShaUspeare, cela va sans dire, faisail beaucoup mieux l'affaire. Hoffmann, qui jouit d'une popularité si grande (^n 1830, risquait d"entralaer les esprits vers un occultisme et un goût du mystère autrement dangereux que l'espèce (Je merveilleux chrétien du premier Fiiusl. W'aller ScoU rendait ses dévots ivres de moyen âge et d'archaïsme nostalgique beaucoup plus que telH aspects médiévaux de tjoellie, qui restait, lui, si intensément de son temps; et, aupri^s du satanisme persistant qui parut Hre la caracléristique de Byron, qu'était le rieanemenl du seul Méphistof De mfime plus tard : c'est Humboldt, non Goethe, que Challemel-Lacour propose comme sujet de démonstration, lorsqu'il se préoccupe de donner ses lettres de noblesse i ta revendication individualiste. La philosophie de Goethe, inversement, ne menaçait pas les sources vives de l'énergie personnelle et de l'activité libre au mémo degré que d'autres doctrines issues du mystique panthéisme de Germaiiûi. Enfin la métaphysique de Hegel, l'arislocratisme de Nietzsche, le culte de l'instincl de Kipling risquaient d'encourager tour ù tour, dans une autre mesure que la foi de lioethe en lui-même, l'admiration de la force et les exagérations du moi intellectuel ou volontaire; et, pour échapper è la superstition du réalisme intégral et de la " tranche de vie •>, Novalis ou Ibsen étaient des mattres plus absolus que Goethe symboliste. C'est que l'influ ence de l'écrivaia et du penseur qui fut, avant tout, un » médiateur ". as pouvait manquer d'être elle-même u rie sort e de conciliation entre l es To rces divergentes qui sollicitent ta vie m o rale da i humanité.
Les phases^ principales de notre xix*. sièçle Qrt l<ni(ee rencontré, à leur date, une ninnlArc d'encourai;i'iiir[ii , sinon de point de départ, dans l'ieuvre ou laper.'iuiiii.ilili'' de Goethe. Il faut faire exception pour l'impressionisnie et
COSCLUSION. 3G7
[\our le naluralisme, SoU ignorance, soîL plulôl incompalibilité, les Concourt n'ont poinlcherchéauprès de Goethe Je recours pour une tentative d'art qui s'accordait mal avec la technique plus pesante, moins tiépidante aussi, de l'auleur de U". Meisler, avec ces procédés ([ui saturent de réflexion et comme de recueillement la notation des objets exti^rieurs, et qui voudraient aller au ilelfi du papiltotemenl des apparences pour toucher au permanent et au général, Aussi ne voit-on pas que les dimanches chez Flaubert, où l'on parlait souvent de (Joethe, ni les dîners Magny dont le Journal rapporte les moindres propos, d^s qu'ils sont désobligeants pour qui les énonce ou pour qui ils concernent, aient donné aux auteurs de Germinie Lacerievx une notion bien récondc du poète allemand. Le Journal écrit cependant, à la date du iG mai 1872 : " Le manifeste de l'école réaliste, on ne va guère le chercher où il est. Il est dans Werther, quand Goethe dit par la bouche de son héros : " Cela me '■ confirme dans ma résolution de m'en tenir uniquemenl â hi « nature. « Et il ajoute : ■< Toute règle, quoi qu'on dise, étoufTera le sentiment de la nature et sa véritable expression ". Mais il y a là, outre un contresens matériel, une méprise évidente, puisque, enfin, c'est Werther qui parle, et que Werther estcondamné par Goethe lui-même, en dépit do son enthousiasme, à n'fitre en art qu'un dilettante inTécond. Zola, de son cAté, parlant de la mélancohe de Chateaubriand, a félicité Goethe, ■' plus solide sur ses membres puissants ", d'en avoir été cffleiiré seulement. L'éloge est mince ; il n'est pas très exact non plus. Il ne parait pas que l'auteur des liougon-Macquart, chez qui grouille assurément une vaste humanité, qu'il dénombre et anime au même titre que le monde matériel, ait dû la moindre des choses au simplificateur éclectique et au symboliste de Faust. Et si \'e.ri»tence, de ses flots pressés, emplit jusqu'aux bords l'œuvre du grand naturaliste, on regrette souvent, quand on
368 (iOETIlE EN KIIANCE.
se penche sur ce couraiil lumullueux, qu'il De laisse poj assez discerner la ui'e elle-môinc, la vie profonde de la aabt el du genre humain.
En deligrs il£j:^3£|iases J e rL^volu t ion li l iéraîre ( iloivenl ri en A G Qethe. fcar il y aurait quelque sopliisoa faire remarquer tes liens qui rallachent à Taine le n lisme], lous l es mo ment sclin ial^ gues de la liUératurg, cent vingj. -cinq de rnières anné es__sont red evables ] prou à ce Ue forte initiative de leur assurance et de j îustilicauotij^ sinon de leur naiss ance. Les temps nouvel qui commencèrent par le malaise des bourgeois supéri d'Ancien Régime, pour s'exallcr au triomphe d'un génie conquérant el d'une deslin<?e surhumaine, s'accommoder ensuite, non sans quelques Iressauls, d'une activité loule positive, ces temps nouveaux qui sont en train de devenir du passéàleur tour sontdomintïs, au spirituel, par la figure de Goethe, comme ils l'ont été, nu temporel, par celle de Napoléon. Quel dommaj^e que sa vie el le cours du dernier siècle ne coïncident point! c'eût été vraiment « le siècle de (ioelhe ■>. Grand boiirj^eois lui-même, on peut dire que l'inlelleclualitéjJeJjlge de ta Lourucoisic-s'Ësl trouvée en lui résu mée et synthétisée. Shakspeare avait dramatise les énergies et les rêves aristocratiques de la Renaissance. Molière avait raillé les travers où les gens de condition moyenne, dan,s une société encore hiérarchisée, sont lentes de glisser par imitation de tout ce qui passe pour distingué et supérieur. Voltaire avait été l'homme nécessaire du " despotisme éclairé ", régulateur des puissants et leur flatteur tout ensemble, tandis que nousseau avait illustré d'un exemple pitoyable la trop rapide ascension d'un homme du peuple aux régions ullra-rarfinécs de l'ancienne société. Les problèmes du monde dominé parla Révolu t^, beaucoup des espoirs et des inquiétudes de cet ilgc à ([uj l'on ne déniera point l'activité, la recherche fiévreuse elle
désir ardent du progrès, enfin les formea d'art qu'a suscitées tour à tour le mouvement des esprits, tout cela a trouvé chez Ijoelhe une incarnalioD, uue expression, le plus souvent une solution. Tout ce que peut réaliser un homme des classes moyennes, l'ampleur du développement individuel jointe à l'ulililé des services allruistes, la royauté de l'esprit atteinte à force de persévérance et de labeur, l'Indépendance dans la dignité et l'effort daus la sécurité, s'est manifeslé dans sa longue vie et s'est inscrit dans son œuvre complexe. L'une et l'autre sont aussi la glorificalioa des sentiments et des idées du xix* siècle, et, par l'amour de la vie universelle qui les pénëlre, la plus belle incarnation de l'esprit paisible et confiant qui succède, saos parvenir à l'éliminer tout à fait, au génie craintif du moyen ûge.
Mais la vertu do (ioethe esl-ellc assurée de durer au delà de cette société bourgeoise dont il a été la fleur la plus aristocratique, la mieux préservée des étiolements et des dessèchements qu'a si souvent produits ce régime? En sera-t-il de lui ce qu'il est advenu, malgré tout, de liante, dont la valeur humaine reste intacte assurément, mais qui porte la peine de tenir par trop de racines à un ensemble de croyances el d'idées dépassées aujourd'hui? Qui sait quelles conditions nouvelles résulteront , pour l'esprit humain, des modifications sociales que réserve l'avenir? Sans doule, Goethe a prévu — de même qu'il avait vile reconnu le sens historique de Valmy — les transformations que le développement industriel, l'esprit d'assoeîalion et de mutualité, l'interpénétration malérietle cl morale des nations ne devaient pas manquer d'apporter au vieux monde. Mais le quatrième étal n'en est pas moins d peu près absent de son œuvre; l'activité altruiste de WiUioIra Meister, l'énergie de Faust devenu franc-fermier; étaient pour ces personnages des solutions et des aboutisseraenis,
;i:0 IKitlTIlK E.N FlUNCE.
el non ie point de déparl de conditions nouvelles f sociélL^ Et qui sait si dans cette Citélulure que leur volonté espérait, (|u"ils entrevoyaient au terme i recherche, mais qu'ils annonçaient plutôt qu'ils ne la constilnaienl, il y aura encore place pour qnelques-uns des soucis qui ont assuré à Goethi; et à son œuvre un retentissement si prolong*!'? Un nivellement général des conditions et des esprits, une autre organisation du mariage rendront-ils incompréhensibles, et le frémissement do W'erilirr, cl l'élancement de Fauxli La démocratie souhailera-t-clle uniquement un art à résultats immédiats el à applications pratiques, comme celui que préconise Tolstoï? El Goethe, étant de ceux qui ne croient pas le progrès de la société possible sans une amélioration des individus par la conscience cl la raison, portera-l-il la peine de n'avoir point (iroposé dos solutions directes et vives fi quelques pro- Ijlcmcs politiques ou sociaux? Calibon |iermellra-l-il. seulement, à Prospero cette contemplation des lois de la vie qui est le principe de l'activité de Goethe? Enfin, Goethe ne s'est guère occupé de la situation de l'homme — et de l'homme des classes moyennes — que vis-à-vis de la société et en face de la nature terrestre : le rameau d'or des évocations lui a servi à animer un monde qui a, malgré son ampleur, des frontières. C'est un tellurien ar d eiili<iui rcstreinl son horizon à un domaine immense , mais non Jnlm L: et qui sait quels Prométhées resteront a déchaîner dans les siècles h venir? qui sait si d'autres races humaines, d'autres règnes animés, si d'autres inondes célestes n'élargiront pas, plus que (îoethe n'en a sans doute prévu ta possibilité, !e champ de l'énergie el de la poésie futures?
De la réponse que l'avenir fera à ces questions dépendra pour une bonne part l'crfiracité durable de Goethe. Est-il besoin de dire que plusieurs d'en Ire elles, pui'cs hypothèses, oui surtout pour objet de marquer par où la signiGcalion
du grand poète esl liniik'e, maigrie son ampleur de curiosité el d'information? '
En tout cas, bien des chances de durée lui viénnenL de ce qui fait peul-étre au fond, et derrière les dislincUons successives et les départs qu'a subis son œuvre, la force et la vertu de cette manifestation intellectuelle, une des plus grandes des temps modernes. C'est Vt'lernel humain, non le conilit passager de quelques tendances ou la niédiocrîlâ superficielle de quelques préoccupations, qui anime le monde où Goethe a vécu et oii il a puisé. Ainsi qu e Faust, il a ren du visite aux Mères, el il a rapporté de son voyage vertigineux la noiion do plusieurs deslois immuables dont ne s'écartera point, sous peine de périr, l'humanité, même progressive, mCme émancipée. Etant, comme on l'a dit, l'homme olTert en méditation à l'homme, il ne saurait perdre absolument son rang parmi les héros dont se composera, môme dans des conditions sociales nouvelles, le Panthéon des plus dignes. Lui qui estimait que le progrès est une spirale qui fait passer à des plans supérieurs, mais en retrouvant en quelque sorte les mêmes longitudes et les mêmes méridiens, la ligne ininterrompue des destinées de l'humanilé, il subira pcul-èlre l'effet de cette loi. On reverrait alors, nouveaux Werlhers, des Jeunes gens qui s'irriteraient, au nom des droits de la nature et du cŒur, contre des lyrannies nouvelles, des ambitieux d'absolu el d'infini tenter tl'escatader, à la manière de Fausl, le ciel du Surhumain, par del6 les ordinaires limitations qui les enserrent encore une fois; on reverrail des ce impassibles ■>, des amoureux de ta calme beauté abriter derechef leurs rêves dans la tradition d'idéale harmonie léguée par la Grèce, el surtout des ambitieux de culture et de développement intégral souhaiter de donner à leur moi une tonalité supérieure à la vague moyenne des individualités courantes. Il y aurait quelque chance alors qu'on
3T2 GOETHE ES KHANCE.
se lournût encore vers l'œuvre lie Goethe comme l'avaient fail, à un autre plan de l'interminable spirale, les hommes d'une époque antérieure.
Il est peu probable (|ue les temps à venir frappent Goethe de déchéance pour des motifs religieux, et qu'on lui tienne rigueur, parun retour aux anciennes orthodosies, d'avoir élë hostile à l'ascétisme, à la doelrine <les causes finales entendues théologiquemcnl, h la notion du miracle et de l'arbitraire suspension des lois naturelles, à l'hypolb^e enfin d'un monopole que la révélation aurait conféré à telle ou telle religion. En dépit de défaillances individnelles ou de régressions collectives, on constatera de plus en plus qu'une croyance et une espérance analogues sont déposées au fond de toute foi, fût-ce de la foi en la raison humaine. Ëlerncl et permanent, le sentinienl religieux trouvera de plus en plus à s'objectiver dans d'autres conceptions que celte d'un Dieu personnel et arbitraire, distinct des lois mômes de l'Univers. Etj^ajnsi, il est douteux tjue ChatCOilbriand, apologéLisle et néo-chrétien, tienne eu échec Je penseur (^ui s'est penché sur la nature et le monde en savant et en observateur, non en dévot et en mystique. Ce qui d'ailleurs lui assure la durée à cet égard, c'est qu'il ii'a polnl~été un rationaliste comme le xvm' siècle l'enlendit. mais qu'il a parfaitement admis les droits de la scnsibiliU^ et de l'inconscient à participer àla vie morale de i'indiïiiiil.
Que lui-niëine, — tel qu'il nous apparaît dans raltitude principale qu'il a due à sa matirise de soi — semble manquer de vibration et de pathétique, il n'ya point là non plus de quoi inquiéter sur ses chances de durée. Il a pu'isédé plutôt la lumière qui éclaire que la flamme qui brùlc. Il a mieux aimé voir juste que s'émouvoir prorondémeut. ou, plutôt, il a fait efTorL pour harmoniser ses plus profondes émotions. En face des hommes et de la vie, il s'est trouvé .exercer plutôt la difficile vertu de la justice que la vertu
bienfaisanle de la charité. Mais c'est, seloD toute apparence, un gage de survie future autant que cela peut ûlre une raison de diifaveur passagère. L^effusions à la Lamartine iiu à la Scliiller, les tirades à la Rousseau et les apitoiements à la Tolstoï, merveilleuses pour la propagande el jKiur l'action immt^diate, risiiuenl de paraître plus vite surannés et excessifs que l'équilibre goethéen, qui est, pour ai nsi d irë^ un compromis enlco l'éiiiotion personnelle et l'acceptation raisonnable des lois de la vie. 11 semble bien d'ailleurs quE> la justice occupe, dans la hiérarchie des sentiments humains comme dans la chronologie du progrès, un rang plus élevé que la charité. Des trois manières que l'homme possède de sortir efGcacement do lui-même, In charité, l'amour et la justice, cette dernière est, en somme, la plus malaisée et la plus admirable lorsqu'elle est pratiquée clans toute sa force, lise pourrait bien que la charité et l'amour aient dû être prêches aux hommes parce qlie la justice dépassait leur abnégation et leur intelligence; et (joethe ne se rendait qu'un demi-témoignage lorsqu'il écrivait à Zelter, le 7 novembre 1816 : •' Je n'ai fait que prêcher ce que saint Jean recommande ; " Enfants, <■ aimez-vous, et si vous n'y arrivez pas, supportez-vous " du moins les uns les autres... «
Kniin, la formule d'art que représente éminemment Goethe paraît assurée de triompher et de s'imposer. Elle est, sinon identique, du moins comparable au principe d'individualisation qu'admettent peu à peu divers ordres d'activité, la morulc, la pédagogie, et qui gagnera sans doute la jurisprudence, la sociologie et la poliliquo. CeUe formule, c'est qu'une nécessité intérieure, faîLc d'un invisible réseau de déterminations et d'un délicat mécanisme de forces impulsives et répressives, doit déterminer le développement de toute chose. Truisme en apparence, et que les faits, en tout cas, se chargent bien d'appliquer et de vérifier. Mais
374 GOETHK EN FIIANCE.
il s'en faut que l'intelligence humaine s'y arrCle d'ellemême. Soit par la force de la tradition et la foi dans les codes, soiL par l'impéluosilé d'esprils impérieux ou indiscrets, celle loi se trouve sans cesse violée dans un sens ou dans l'autre. Le classicisme imposait au motif artistique une forme fixe de développement : la séparation des genres, la régie des unités sont les exigences les plus nettement exprimées de tout un systt-nie dont la rigueur, chemin faisant, alla s'aggravant. N'a-t-on pas voulu donner a tout potme épique l'inéluclabU' dimension de douze chants'.* Vn esthéticien du xvm' siècle ne savisa-l-il pas de proposer pour les romans la loi de l'unilé d'annêi:, de même que la tragédie reconnaissait l'unité de jour'? Et combien de fausses feniîtres faites ainsi pour la symétrie, de remplissages destinés à assurer un équilibre extérieur et une apparente obéissance aux règles! Sans doule, il s'est trouvé, aux alentours de l(î60, un ensemble dé conditions merveilleusement favorables qui ont suscité, d'accord avec les règleSj un petit nombre de chefs-d'œuvre ; mais le principe luimême n'en est pas moins tyrannique, et ce n'est qu'en faveur de Racine qu'on est disposé à lui pardonner d'avoir longtemps dirigé les jugements des •• législateurs du Parnasse n.
De même, quel admirateur de Victor Hugo, quel fervent dû Beethoven s'indignera outre mesure de la conception qui triompha dans le romantisme, et qui, laissant le sujet, le tliénie. l'idée, à l'entière merci de l'artiste, le faisait seul niaitre de l'appropriation qu'on leur devait donnert On peut se permettre, lorsqu'on est Hugo, de jeter tout ensemble la flamme et les scories, de déformer à sa guise la vérité, de faire un théâtre qui n'est qu'un recueil de " mots d'auteurs >■, ou mieux encore, de ■■ tirades d'auteur )i. Un Beethoven est excusable de dire à tel violoniste qui se plaignait qu'une partie fiU injuuable : 'c Croyez-vous
donc que je pense â voire sale violon, quand lEapril me parle et que j'écris sous sa djclée? » Un tel principe d'arl n'en est pas moins inadmissible, el le génie seul a le droit de s'en autoriser : maïs où commence le génie? où commence même, chez ceux à qui nous attribuons ce don, le déséquilibre et le caprice de ceux qui sont simplement «ivres d'eux-mêmes et de leur vin «1
Au contraire, la loi qui, de plus en plus, s'impose à. la consoienre arlLstii]ue est celle que Goethe appliquait, aussj bien dans son aciivilé productrice que dans ses jugements critiques. L'homme qui sut passer de la forme trépidante de Goetz à l'eurythmie d'Iphiijifuie, qui discernait le vice des premiers drames d'Hugo, tout comme il s'irritait de voir en 18i5 des classiques attardés invoquer encore la loi des unités, cet h om ni e - là .a fai L cll'&rl. plus q^ue tout autre, pour s'affranchir de deux contrai ntes : la palhclic fatlacij, comme dit Ruskin, qui fait du moi la mesure de l'œuvre d'art, le juge unique, avec toutes ses prédilections et ses emportements, d'un plan, d'une situation, d'un moliT; el l'espèce de pélrilicatiDD par laquelle les principes deviennent préjugés et constituent des formes immuables, indépendantes (les lois de la vie, des lypcs inmioljiles de perfection qui servent de normes pour admettre ou pour exclure. C'eslgrâçe à cette double garantie — conservée au prix de q^iels elTorta! — que Goethe n'a guèi'e connu le malheur, qui atteint souvent d'anciens (çuides de leurs contemporains, de devenir étranger à la langue parlée autour de lui par les générations montantes.
()r ce qui a été souvent traité d'indilTérentisme, de dileltanlisme ou de décevant caprice, elqui n'est au fond qu'une divination délicate des puissances génératrices et des nécessités invisibles, s'impo.se de plus en plus, et sans que nous nous en doutions toujours, à l'art des temps modernes, Une Loi préside î^i la création artistique, aussi éloignée de la
■Mi
Hègle que de la Fantaisie. Il y a vérilablemeDl des « scèi à faire », qui ne sonl point telles en vertu de l'eftltiétiqd consacrée ou de la fougue arLîLraire, niais qui ] de la dis^position d'un plan, des données d'une intrigue. '. prose ou le vers s'imposent dans des cas déterminés, i que leur convenance soit réglée par autre chose que \ nature d'un sujet. Tous les sermons ne sont pas néct^ sairemeni en deux ou trois points, ni tous les drames c cinq actes. EL ainsi du reste. Un musicien qui, m<^rae opéra, orchestre une page de vie intérieure et c scène oh se déchaîne la fureur des éléments, pourra t bien, d'accord avec cette loi, employer pour celui-ci 1 ressources tumultueuses de Wagner et s'en tenir j celle-là à l'écriture réduite de Mozart, Le tâtonnant t fécond mouvement de l'art décoralif moderne, divei-se de l'arcliiteclure contemporaine tendent à faire, de cr^ lions artistiques, les résultantes de la destination de l'o ou de l'édifice, à leur attribuer le genre J'ornementatioi de disposition, de beauté, que commandent leurs usagei Le râle de l'artiste, ainsi compris, n'est pas moi parce qu'il comporte moins de déférence, ni moins ac( parce qu'il est moins dominateur. El, sans doute, le s médiocre que la vie moderne fait de plus en plus i individualités débordantes, et, d'autre part, l'impaliei avec laquelle des ûges émancipés consentent à ! contrainte des impératifs catégoriques, favoriseront-ils a concert cette esthétique sans « obbgalion " ni « licence ^ c'est celle que réalisent, au fond, toutes les grandes œurrd d'art et qu'appliquent tous les vrais critiques, celle au^ que sanctionnent, en dépit de leurs apparents caprices, i longues renommées littéraires.
C'est là, je crois, une des raisons qui empêcheront J souveraineté intellectuelle de Goethe d'être foncièrem évincée par celle de Victor Hugo, le seul grand I
du \\x° siècle qu'il soit possible de lui opposer, celui de nos grands" hommes âûssîjuî 8'esOfirplûs çaLégoriiiuemenl refusé à atlmettre l'éminence du poète d'où Ire- Rhin. Uy a, entre eux, plus qu'une différence de tempérament poéliiiue : c'est toute l'opposilion de deux types d'humanité supérieureL diLilenx sjiatèmes métaphysiques, de deux conceptions de l'idéal, qui se manifeste en eux. I ^e vis ionnaire synthétique et l'observateur analytique, l'impulsif et linluilif, l'c'-li'nirl preneur de parti et te constant arbitre, puis, eîr~ji!ii!usoplue, W- partisan d'une explication dualiste du mondo el le précurseur plus o u DiQins conscient de l'évuliilion, forment entre eux une antithèse comme Victor Hugo lui-même n'cùl pu la souhaiter plus saisissante. Tiiul-il remarquer que, pour l'un, la rédemption du monde, la " fin de Satan, •• sera due A la Pillé suprême, tandis que. pour l'autre, le déploiement même de l'univers est renfermé dans cette proposition, am Anfang tt'ir die Thatl ou encore que l'un écoulait les mystérieuses confidences delà I' bouche d'ombre », tandis que l'autre demandait, en mourant, « plus df lumière"? Il sérail aisé de continuer le parallèle; peut-être les écoliers du xxi* siècle s'y exerceront-ils. Ce qu'ils pourront trouver en dernière analyse, c'est qu'il ^ a là surtout deux manières de comprendre la liberté et l'jd^al : et qui ne voit que toute littérature (ligne de ce nom, que toute personnalité s'élevanl au-dessus du commun niveau, ne toucheront jamais les hommes avec force el durée que sf une liberté et un idéal, visibles ou latents, uiolivenl l'œuvre tilléraire el s'incarnent dans lo lu'ros'! Or, lu srgniticalion de Victor Hugo, c'est dans la lutte pour dos lilïèïTSs extérieures qu'il la faiil chercher : nuf n'a cru Paire davantage pour diminuer notre dépendance vis-A-vls des pouvoirs oppresseurs, les gouvernements, les églises, la hiérarchie, la convention: nul n'a aoutrert avec plus de pallièlique du pouvoir du Mal social cl du Mal méluphy-
yf..
378 (JDKTHR EN FHANCE.
fiique, de la Mort, de la fuite el des ilélrissures du Tem Goethe, au conlraire, représentera surloul une autre le^ live de Jilti^ralioii, celle i^ui nous alTi-ancliirnil dcj cnliavcs inlj^rifuiesi d e& c haînes cjue nous ftinl porterj ignorances, nos habitudes, nos terreui's. nos préjujQ ff'-i -iïolre hérédité el notre passé lui-niômc : a utonomie i fârc et plus haute que les Hbertés jiojitiq^ues jHso';iaIes dont lui-mt4ne pouvait à bon droit se vanter d'avoir I l'honneur de sa vie : <> Je n'ai été le maître de persoDfl mais j'ose me nommer un libérateur. On s'en est ape |iar mon exemple : c'est du dedans au dehors que l'humB doit vivre, et que l'artiste doit ouvrer. ■■
De ménie pour les aotjxtos de l'idéaL qui dirigent reâf livemenl ces deux hauLcs pensées. C'esl, au gré de Viw Hugo, un e entité tout extérieur Çj un degré de perfecUl iSjstérieusement révélé, el que réalisera sans doute ce ja de l'universelle promotion qui remcltra tontes choses f slade supérieur d'où la chule les fit déchoir. P our C au contraire, l'idéal est icnmancnl, si l'on peut dire, au E d'être transcen dant : il est, non pas le contraire de Jajiâ?" lité el sa perpétuelle el humiliante condamnation, ^ais l'épanouisseinenl de celle réalité. Toute époque porte en soi l'intuition d'un idéal qui peul être réalisé par l'âge suivant; cl c'est au poète el au savant do traiter le i-éel de telle façon que l'idéal y résonne, comme dans ces rochers de légende où les ravons du soleil faisaient bruire une lointaine et sourde mélodie,.,.
Constatons d'ailleurs que ces manières diiïérentes de comprendre la liberté et l'idéal sont failcs pour assurer k un moindre degré la popularité de Goethe auprès du grand public, pour laisser au contraire Victor Hugo un peu en défaut devant l'élite. Le poète allemand s'en doulait bien lorsqu'il disait, dans son élégie ti' /Imenau : >■ C'est <{uaudj'aî chante courage, et liberté, et franchise, el loujour/^ liberté
CUNGLL'SION. 379
sans conlrainle, (jue j'ai gagné la Taveur des hommes.... » Celte condilion tiéravorabk est peul-ôire surloul sensible lorequ'il s'agit de nous autres Français, le peuple des réalî-. salions immédialea el des hosUliti5s dclinics, si prompU à se ruer sur lonles les Bastilles, el à qui la liberli!' d'action extérieure, la liberté de parole, la liberlé d'écrire importent pl us t[uc la liberl è~(Ie pensée, prise dans son sens le plus ^ strict el Je j)lusyraL- El. parallÉlemenl, nous sommes en majorité plus sensibles à un idéal qui se rev6l de flumboiemcnl, d'impossible el surhumaine beauté, ou simplement de panache, qu'6 la résonance de l'idéal dans de moins triomphantes manileslalions.
C' est là, plus que telles raisons qu'on en a données — le panllicisme de Goclhe, ou la façon donl il Iraile la psycholojiie de ses héroïnes, — la cajise proTûode de rinçompati- j bililé qui n'apoint cesséjLe.séparerl'écrivain allemand elle O , f;rand public Trançais, alors que tant des mailrcs de notre pensée trouvaient auprès de lui une inspiration, un ençQiiragemenlj^une révélalion ou un réconfort. 11 faut d'ailleurs compler avec des discordances de cel ordre presque chaque fois qu'une baulc personnalité inlellecluelle franchit des frontières, quelles qu'elles soient, el s'assied au foyer d'un peuple étranger. Il n'y a rien \k qui empêche ces hospitalités d'être fécondes et éternellemeni souhaitables; el ce que Beuan disait un jour du génie celtique, qu'il avait besoin d'être fcrlJlisé de temps en temps par le génie germanique, cl que c'était même une garantie de durée el de solidité pour la civilisnlion occidcnlale, — cola est vrai de loulcs les nalions el de tous les commerces d'idées. Dans l'échange incessant des pensées el des formes, le temps fait Iflt juslice de ce qui n'est que pastiche cl singerie, el respecte ce qui fut profit el gain véritable : non point exaclenienl uuappori soudain, mais plutôt une rêverie nouvelle
380 IIOKTIIE ES PHANCE,
lie l'enfant du logis, provoquée par le récit de l'hMe ■ (to !uin, décision prise à la vue d'une destinée déjà tort révL'ialion du vrai » moi », enfin, par la rencontre > tvpe encore inconnu dedéveloppemonl.
Dans ce perpétuel va-el-vient des choses de l'e le riMe des grnuds peuples modernes, ou sîmplemeal { groupes coliérenls et délluis. se laisse ramener sans es4 sive simplification à des valeurs assez nettes. L'iLl siirloul élO (et c'est pourquoi Dante reste comme en dehors di' la stricte influence italienne) la révélatrice des belles TtirnicsLouvrière incomparable des clioses d'art, plus préoccupée parfois de bien dire cjue de bien vivre, el incUnnnl avec une prédilection égale vers la virtuosité un fiou vide ou vers l'indifférence morale. L'Espagne n'a guère cessé de représenter « l'honneur castillan », frisant mfime la li.tlilerie à l'occasion, que pour incarner, semblait-t), l'obscurantisme monacal et la misère pittoresque, ou picaresque, servant de repoussoir k de somptueux donjuanismes. L'Anglelerre nous a paru dépositaire de bien des libertés, soit que la vie civique ou que l'énergie individuelle V fussent surtout intéressées; cl le culte du fait poussé au lerre-a-lerre, l'indépendance du caractère exaltée jusqu'à la singularité, ont semblé émaner de sa culture insulaire. Un archaïsme mélancolique (dont on ne savait trop s'il était reUif[ue ou Scandinave) se dégagea d'Ossian. L'Ecosse de Thomson ou de Walter Scott nous a aidés à voir ou & nous imaginer, tandis que la Suisse, par Ilaller ou Ocssner, Tiipffcr ou Golthelf, a signifié surloutja.ojédjoçrjléiieurense d'humbles destinées utiles, dans un décor admirable. La Suède s'identifia peut-être plus que de raison avec le séraphisme de Swedenborg, la Norvège avec la rude morale individualisie d'Ibsen, tandis que le Danemark et 'a Hollande, à travers Andersen ou Henri Conscience, nous séduisaient par leur bonhomie. L'Amériiiue du Nord, après
avoir représenté la vie avenlureuse des prairies ou la cleiiiisauvag'erie des placers, Lend à monopoliser i'idi^e d'un développement intensiF des volontés. Plus éprise, do son côté, de fraternité et d'humilité que de cette liberté qui anime ses sœurs germaniques ou anglo-saxonnes, la Russie nous envoie les messages d'un évangélisme apitoyé et ulopique. El de plus loin encore, de la profonde Ame, sont venus quelquefois les rellcls d'une sagesse millénaire et d'une abdication résignée devant la loi du Monde,
L'Allemagne et la France ont été plus attentives (jue tout autre grand peuple h ces voix par où s'exprimaient les génies nationaux. Lune et l'autre ont ouvré, dans la trame de leur propre tissu, bien des fils arrachés à de lointains fuseaux. Celle-lîi y a rais une application un peu pédantesque, mais une intelligence souvent admirable de la pensée étrangère; celle-ci, avec une compréhension plus superficielle, a témoigné d'une entente plus heureuse de l'art, des moyens pratiques, des nécessités liltépaires. L'une et l'autre aussi ont, dans l'ensemble des relations inleU lectuelles, leur légende et leur signification dural)les. La France a surtout manifesté et illustré la réduction de toutes les ehoscB de l'esprit à-leur valeur sociale cl humaine. Ijippljcaliqn ^es idéçs sux faits, Ip goût de la mesure et du l'équilibre. L'AUcfflagne, avec moins d'habileté et plus de sincérité, a été aj,ide de confession absolue et d'expression intégrale, d'idéalité et de liberté dans toutes les manifestations de la pensée, soucieuse aussi des rapporta de l'homme avec la Nature et TUnivers, plus aUentive eufin que fa plupart de ses voisines à la notion du ficri^ Judévcloppeuient : et c'est dans celtp direction qu'elle a agi. le plus souvent, sur celles de ses voisiiiesqui l'ont interrogée. En ce sens, on peut dire que l'Allemagnedes <le u!(ilerniers siècles est assez exactement représentée par Goethe, et que la « légende "qui fut, jusqu'à ces derniers temps,
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rcBlboasttsme rr&gievx ée KIofKlock, r^kM}oence li laîre de SehïDeT el 1? criticÉtne iol^fievr de Kaal : pots ' eenlinteiitalité d'Aoeasti? Lafcalaine. le faoU<l><]ue et < gothiiae ■ de HofTtnaao e< de Bùrçrer. l'nDolioD Dusnc^ de «airaMne d'Henri Heine: enBn le paDlhébme de Sche lin^. i'îdéaltsnte de Hegel el rioditidualtsate sristacraliqu de Nietzsche. Goelhe fonne a'ta^. en <|uel<[ue sorte, centre de rètotle don! les branches représeoleol les divei aspects principaux sous lesquels Tcsprit et rimagînaljt de l'AllemaeDe sool apparus à sa voisine de TOuest.
Mais il ï'agit là d'une Allemagne d'antau, de la ten classique de toutes W id^alîté^, de la patrie d'électio des chimères, des nostalgies et des espérances, de ceti Allema^e qui n'avait eu pour elle, selon le mol d*i ses fils, que le rovaume de l'air, tandis que l'Angteterr s'était emparre de la mer el la France de la lerre, qui. dans son domaine de nuages, s'était fait une cxisi enviable el. semblait-il, merveilleuse. Les nouvelles tation<( de l'Allemagne rendront-elles à l'avenir l'image Goethe de moins en moins représentative de sa patrie d'au Ircfois? C'est assez possible, et il faudrait alors souhaiter nos voisins de trouver, dans la contemplation de leur plu grand homme, un remède à la déchéance morale et A 1 médiocrité de pensée que risqueraient d'enlraîner avec eu; un développement économique trop exclusif et trop de sol
mission au formalisme élatairc ou à l'étroitesse religieuse : dangers assez sérieux dans un pays qui n'a pas, comme le nôtre, une habitude invétérée de Taménilé sociale et des apparences cultivées. Il possède, en revanche, une traditionnelle habitude de la vie intérieure, une impatience héréditaire de toutes les contraintes qui pèsent sur la liberté morale; et il n'est que juste de lui appliquer les paroles par lesquelles Goethe exprimait, en juillet 1827, sa confiance dans la pérennité de la France : « Je n'ai pour les Français d'inquiétude d'aucune sorte; ils sont placés à un degré si élevé dans la perspective de l'histoire du monde que l'Esprit ne peut aucunement être étouffé chez eux ».
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Bei'lin>ven.l'W.,232.2":3.
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Bflnay, •J."i>.
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B.Tainl. 132.
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B.T.Mi^'er, 3:il-2. 33y.
B.Tlioz, lis. i:{I, lin,